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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 23:00

     L'arbre qu'on appelle cucifere présente les plus grands rapports avec le dattier quant au tronc et aux feuilles, mais il en diffère en ce qu'il a un tronc divisé en deux branches, lesquelles se divisent à leur tour en deux rameaux portant des ramules très courts et peu nombreux, tandis que le tronc du dattier est simple et dépourvu de branches.

 


 

THÉOPHRASTE

Historia plantarum, II, VI, 9

 

Traduit par Victor LORET

Étude sur quelques arbres égyptiens

I. Les palmiers d'Égypte

 

 

 

 

 

 

         Mardi dernier, amis visiteurs, devant la noix-doum

 

 

E 14189 - Noix-doum

 

 

exposée ici devant nous sur l'étagère, côté Seine, de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, après le perséa/mimusops envisagé en mai, nous entamions un nouveau cycle de rencontres autour d'un autre arbre, le palmier-doumle Cucifera thebaica comme vous venez de le lire chez le naturaliste grec Théophraste ; l'Hyphaene thebaica des botanistes contemporains.

    

     Et puisque j'y fais référence, convoquons, voulez-vous, une nouvelle fois ces scientifiques à la barre et écoutons ce qu'ils ont à nous enseigner à propos des palmiers africains.

 

     D'emblée, en guise de mise au point générale, s'opposant vigoureusement à Théophraste qui avançait que les Égyptiens ne rencontrèrent que deux types - dattier et cucifère - faisant partie de la famille des Palmae, nos savants actuels affirment au contraire qu'ils en côtoyèrent quatre : le Phoenix dactylifera, nommé "beneret" par les habitants des Deux-Terres, et que vous connaissez mieux sous le nom de palmier-dattier,

 

 

Palmier-dattier--3-.JPG

 

sur lequel j'aurai l'opportunité d'attirer votre attention après les vacances d'été, mais dont je vous propose d'ores et déjà un gros plan des fruits, 

 

 10.-Fruits-Palmier-dattier.JPG

 

ainsi que quelques exemplaires, et des noyaux,

 

 

Coupe-15---Dattes-et-noyaux-de-dattes--N-1418-.JPG

 

 

conservés dans cette coupelle 15 de la vitrine 9, la dernière de cette même salle avant de pénétrer dans la suivante ;

 

l'Hyphaene thebaica, le palmier-doumle "maâmaâ" des textes hiéroglyphiques,    

 

 

 14.-Palmier-doum.JPG

 

 

dont je vous avais présenté les fruits dans une coupelle voisine ;

 

 

      Coupe 13 - Noix de palmier-doum

 

 

le Medemia argun, qui subsiste de nos jours au Soudan - la Nubie antique -,

 

Medemia-Argun.jpg

(© http://www.virtualherbarium.org/psg/flagship/Medemia_argun.html)

 

et dont à nouveau l'indispensable socle-vitré 9 nous donne à voir plusieurs exemplaires de sa production du temps où l'espèce était encore présente en Égypte.

 

 

Coupe-12---Fruits-palmier-argun--E-2789-.JPG

 

 

     Et enfin, le Phoenix reclinata - vraisemblablement l'ancêtre du palmier-dattier -, dont seuls des pollens et des graines furent mis au jour dans des tombes prédynastiques, ainsi qu'au niveau de sites préhistoriques, notamment l'oasis de Kharga, dans le désert occidental, approximativement à 200 kilomètres à l'ouest d'Edfou et d'Esna.

 

     Le palmier-doum que vous distinguerez sans nulle hésitation de ses congénères grâce à son tronc ramifié se révèle, comme eux tous, dioïque : entendez que chaque individu ne porte que des inflorescences de même sexe. Autrement exprimé : ses fleurs mâles et femelles poussent sur des arbres différents, les premiers, franchement plus petits et plus minces, se développant plus rapidement mais persistant un moins long temps que les seconds.

 

     Se déployant dans les vallées chaudes, sur un sol susceptible d'être alimenté en eau, il s'élève à 15 ou 20 mètres de hauteur.

     Dans le continent africain, il s'en trouve de nos jours fleurissant chaque année en avril sur une large superficie qui s'étend d'ouest en est, de la Mauritanie à la Somalie. 

 

     On sait qu'aux époques pharaoniques, il poussait déjà dans la Vallée du Nil, en Haute-Égypte, mais aussi en bordure du Delta, dans les oueds, ainsi que dans les régions désertiquesoasis du désert libyque ou autres, ses racines puisant aux nappes phréatiques l'eau qui lui permettait de vivre normalement.

 

     Ces palmiers crûrent également en Nubie, dont ils furent indéniablement un des éléments les plus caractéristiques de la flore, et, bien sûr, au célèbre pays de Pount, si je me réfère à cette scène gravée au niveau de la deuxième terrasse du temple de millions d'années d'Hatshepsout, à Deir el-Bahari, présentant les richesses rapportées lors de l'expédition qu'y fit mener la reine.


 

 Deir-el-Bahari---Palmiers-doum---c-Martine.jpg

 

 

     Ainsi que je l'ai tout à l'heure incidemment souligné et comme vous le montrent le relief ci-dessus, mais aussi la cuillère à offrandes très structurée, au cuilleron figurant une feuille orbiculaire qu'encadrent deux petites feuilles palmées,


Cuillere-a-offrandes--Gulbenkian-.jpg

 

 

que j'avais jadis admirée à la Fundaçao Calouste Gulbenkian, de Lisbonne, - et dont je vous propose un cliché que je me suis autorisé à réaliser à partir de mon propre catalogue -, l'arbre, qui se caractérise généralement par un tronc cannelé, se subdivise, à différentes hauteurs, en deux, trois, voire cinq branches développant ainsi plusieurs ramifications, capables de s'entrecroiser et se terminant par des faisceaux de 20 à 30 feuilles, d'une longueur variant entre 2 et 2,50 mètres. 

 

     Cette distinction qui fait de l'espèce une exception au sein de sa propre famille, Théophraste l'indiquait déjà quand il établit la comparaison, que vous avez ce matin découverte d'emblée dans l'exergue, entre les deux plus importants palmiers d'Égypte.

  

     La feuille du palmier-doum, à l'instar de celle, unique, apparaissant en bas-relief sur une des parois du Jardin botanique de Thoutmosis III, à Karnak,

 

Jardin-botanique---Palmier-doum---c-Francois.jpg

 

est formée d'une quinzaine de lobes, érigés, en forme de fer de lance - lancéolés, donc -, et aux bords repliés vers l'intérieur - indupliqués, selon l'expression des botanistes. 

 

     Son pétiole, demi-cylindrique, atteignait de 90 à 140 centimètres et, comme à Karnak, pouvait se hérisser d'épines.

 

     Cette feuille s'utilisa également en sparterie pour, par exemple, confectionner cordes et balais, ces derniers dans le but ultime d'éradiquer les forces hostiles, qu'elles sévissent dans la demeure ou dans les tombes ...

 

     Il faut également savoir que les prêtres d'Isis, ainsi que les magiciens, furent contraints de porter des sandales élaborées à partir de ses fibres.

 

     Et puisque chaussures j'évoque, ajoutons que la lecture de L'âne d'or, de l'auteur latin d'origine africaine Apulée (IIème siècle de notre ère) nous apprend que les "pieds divins" d'Isis étaient chaussés de sandales tressées dans les feuilles de cet arbre. 

     De nos jours, avec celles du dattier, elles servent encore à confectionner tapis et paniers. 

 

     Quant au bois du palmier-doum mâle, aux fibres noires mais à la moelle jaune pour le tronc, incolore pour ce qui concerne les branches, serré et dur, il bénéficia très tôt d'une réputation de solidité, de résistance, plus grandes d'ailleurs que celles du dattier. Raison pour laquelle il servit comme bois d'oeuvre tout à la fois dans les domaines architectural et naval, mais également domestique : ainsi l'édition princeps de l'étude du palmier-doum qu'a réalisée Raffeneau-Delile pour la Description de l'Égypte cite-t-elle Théophraste (Hist. plant., Livre IV, chapitre 2) qui affirme que "Les Perses recherchoient ce bois pour en faire des pieds de lit." 

 

     J'ai tout à l'heure insisté sur le fait que les palmiers égyptiens, qu'ils soient dattiers ou doum, se développèrent sur différentes terres arides égyptiennes grâce à la présence de points d'eau, quels qu'ils soient.

 

     C'est plus que probablement cette particularité, à laquelle s'ajoute tout naturellement l'ombre projetée sur le sol par leurs couronnes de feuilles procurant fraîcheur et bien-être à ceux qui l'approchaient, qui firent que ces arbres constituèrent un des thèmes récurrents des artistes du Nouvel Empire mandés pour interpréter, grâce à la peinture et à la réalisation de bas-reliefs, l'une ou l'autre croyance funéraire sur les parois murales des tombeaux de particuliers.

 

     Ainsi, parmi d'autres, dans l'hypogée de Pached, à Deir el-Médineh (TT 3), datant du règne de Ramsès II (XIXème dynastie), rencontrerez-vous, amis visiteurs, ce topos de l'aiguade figurant le défunt, pratiquement à plat ventre, se désaltérant à son pied, avec de l'eau représentée, selon la codification traditionnelle, par des rayures bleues.   

 

Deir-el-Medineh---Tombe-de-Pached--TT-3----Defunt-sous-un-.jpg


 

     Parmi d'autres, viens-je d'indiquer car il vous faut être conscients que bien des mythes se développèrent à partir des quelques espèces d'arbres qui vécurent dans l'environnement immédiat des Égyptiens de l'Antiquité.

 

     Et ce sont précisément de ces doctrines phyto-religieuses, de ces pratiques de dendrolâtrie, - comprenez : liées à la vénération d'un arbre -, que, le 24 juin prochain, j'aimerais vous entretenir, à propos, bien évidemment, du seul palmier-doum, et cela, un peu dans l'esprit, souvenez-vous, de notre rendez-vous du 6 mai dernier, consacré à la laitue.      

 

     A mardi ?

             

 

      (Immense merci à tous ces lecteurs-amis que je sollicite régulièrement pour obtenir des photos d'Égypte et/ou du Louvre : Martine, SAS, Louvre-passion, François, Thierry Benderitter ... ; et, aujourd'hui tout particulièrement, à toi, Marie Louxor, conceptrice d'un blog qui nous fait regarder, autrement, c'est-à-dire au plus proche de la quotidienneté de ta vie là-bas, le pays que tous, ici, nous affectionnons ...)

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

AUFRERE  Sydney H.

Les parures végétales du magicien d'après les papyrus magiques grecs et égyptiens. Les palmes, l'olivier, l'ail, l'oignon et le styraxdans Encyclopédie religieuse de l'Univers végétal (ERUV II), Montpellier, Université Paul-Valéry, 2001, pp. 387-93.

  

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 92, note 477 ; 106-18 ; 340.

 

 

BEAUVERIE Marie-Antoinette

Description illustrée des végétaux antiques du Musée égyptien du LouvreB.I.F.A.O. 35, Le Caire, I.F.A.O., 1935, pp. 121-2.

 

 

BEAUX Nathalie

Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, OLA 36, Louvain, Peeters, 1990, pp. 207-9.

 

 

DERCHAIN Philippe

L'aiguade sous un palmier, dans Miettes, § 9, RdE 30, Paris, Klincksieck, 1978, pp. 61-4.

 

 

LORET  Victor 

Étude sur quelques arbres égyptiens. I. Les palmiers d'Égypte, dans Recueil des travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, Volume 2, Livre 1, Paris, F. VIEWEG Éditeur, 1880, pp. 21-6.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.)

 

 

RAFFENEAU-DELILE  Alyre

Description du palmier doum de la Haute-Égypte, ou Cucifera thebaïca, dans Description de l'Égypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française, publié par les ordres de Sa Majesté l'Empereur Napoléon le Grand, Volume V : Histoire naturelle, Tome I,  Paris, Éditions de l'Imprimerie nationale, 1809, pp. 53-8.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.) 


 

THÉOPHRASTE

Historia plantarum, II, VI, 9, traduction de Victor LORET, Étude sur quelques arbres égyptiens. I. Les palmiers d'Égypte, dans Recueil des travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, Volume 2, Livre 1, Paris, F. VIEWEG Éditeur, 1880, pp. 21-6.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.)   

 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 23:00

     Le Doum croît auprès des monumens de Philae, de Thèbes et de Denderah. Sa verdure contraste avec la sécheresse des lieux qui l'environnent. En s'élevant dans les plaines presque stériles qui bordent le désert, il présente un rempart contre les vents et les sables ; et il rend propre à la culture, des lieux qui seroient abandonnés, s'il ne les abritoit.

 


 

Alyre RAFFENEAU-DELILE

Description du palmier doum de la Haute-Égypte, ou Cucifera thebaïca

       

 

 

     Les passionnés d'Égypte ancienne dont vous et moi sommes, amis visiteurs, n'ignorent certes pas toute l'importance que revêt Montpellier dans notre domaine de prédilection, avec son université Paul-Valéry au sein de laquelle s'est développé un très intéressant Centre François-Daumas, du nom du savant français (1915-1984) qui, le premier, en occupa la chaire d'Enseignement de l'Égyptologie.

 

     Ce que vous savez peut-être moins, c'est que dans le quartier vieux de cette ville du Languedoc-Roussillon se niche un exceptionnel hôtel particulier, devenu Espace Culturel depuis 1999, ayant appartenu à un certain Pierre Magnol (1638-1715), médecin, naturaliste, directeur du jardin botanique - premier Jardin des Plantes en France, souhaité en 1593 par le roi Henri IV -, "laboratoire expérimental" de simples dans un premier temps, c'est-à-dire de plantes médicinales destinées aux préparations dispensées par les Hippocrate de la Renaissance, à l'instar de celles des potagers des monastères chrétiens de notre Occident médiéval.

 

     Si ce matin j'évoque Magnol, ce n'est pas uniquement pour vous rappeler que son nom passa à la postérité grâce, notamment, au célèbre botaniste suédois Carl von Linné, - dont j'avais cité le nom en vous donnant à lire dernièrement un extrait de la cinquième promenade des Rêveries du Promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau -, qui emprunta son patronyme pour définir un laurier-tulipier importé d'Amérique, arbre à la superbe floraison printanière et à l'exquise fragrance, à l'ombre duquel, tant, je me plais à lire : le magnolia.

 

Magnolia--01-04-2014-.jpg

 

     Non, si je fais allusion à ce docteur montpelliérain, c'est parce qu'il fut le premier à classer les plantes selon leurs caractéristiques physiques. Ce que reprit et compléta Linné par la suite et qui constitue encore de nos jours la structure même de la systématique végétale, comprenez : leur groupement par systèmes.

 

     En Grèce, Théophraste d'Érèse (approximativement 371-288 avant notre ère), philosophe trente ans formé sous l'égide d'Aristote, - dont il devint le successeur à la tête du Lycée -, mais aussi savant auteur d'une Historia plantarum basée sur les renseignements colligés in situ par les compagnons d'Alexandre le Grand, fut un botaniste de renom auquel j'ai précédemment aussi fait référence dans la mesure où il s'exprima sur bon nombre de particularités de la flore égyptienne.

     J'ajoute qu'il est communément admis qu'il posséda, stricto sensu, le tout premier vrai jardin botanique digne de ce nom, celui de Thoutmosis III à Karnak, je le rappelle au passage, n'étant que représentations gravées sur des parois murales.

 

     A Montpellier, le jardin des plantes initié par le Vert Galant  - et "vert", ici, n'a strictement rien à voir, faut-il le préciser, avec les végétaux du potager royal -, prit au fil des années une extension non négligeable puisque s'y acclimatèrent des espèces exotiques.

 

     Et c'est là que j'en appelle à Raffeneau-Delile, l'auteur de l'exergue que je vous ai proposé ce matin : à l'extrême fin du XVIIIème siècle, le jeune savant qui eut l'heur, avec quelque 150 autres, d'accompagner Bonaparte lors de son expédition en terres nilotiques, non seulement rapporte en France plusieurs espèces allochtones mais aussi constitue un "herbier égyptien", prototype des futures planches de la section botanique de l'imposante Description de l'Égypte ...

 

     Cette longue introduction autour de Delile pour vous encourager, amis visiteurs, après le mimusops que nous avons de conserve rencontré les 13, 20 et 27 mai derniers, à considérer un autre fruit, un autre arbre égyptiens sur lesquels, dès aujourd'hui et les semaines à venir, j'aimerais attirer votre attention.

 

 


           C'était le 24 avril 2008Ce blog avait un mois.

     J'avais, peut-être vous rappelez-vous, évoqué ce jour-là le Belge Henri-Joseph Redouté, dessinateur spécialisé en histoire naturelle qui, lui aussi, s'embarqua aux côtés de petit général corse.

  

     Dans la monumentale Description de l'Égypte susmentionnée, de nombreuses planches sont signées de Redouté, dont celle-ci que j'ai sélectionnée à votre intention à partir du site internet qui propose l'ouvrage complet, intitulée : Palmier doum. Détails de la feuille et de la grappe.

 

 

 Palmier-doum--Redoute--Description-de-l-Egypte--Histoire-.jpg

 

 

      Ce régime, ces fruits groupés (en général une grosse trentaine), - qouqou, en égyptien ancien ; noix-doum, en "français", le second terme provenant de la langue arabe -ce sont, toutes proportions gardées, les mêmes que le modèle (E 14189), en faïence siliceuse bleue, datant du Moyen Empire, placé juste devant le mimusops, que vous  avez ici devant vous, à l'extrême droite de l'étagère accrochée au panneau central, côté Seine, de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

 

La Noix-Doum

 

       

     Mais aussi, les mêmes que ceux contenus dans cette coupelle du neuvième et dernier meuble vitré, là-bas, avant la sortie vers la salle suivante. 

 

Coupe-13---Noix-de-palmier-doum.JPG

 

 

     De forme relativement ovoïde, évoluant du jaunâtre au brun rougeâtre, cette drupe sèche sessile, - comprenez : qui semble directement attachée à son support sans intermédiaire, sans pétiole ou pédicelle -, indéhiscente aussi, c'est-à-dire qui ne s'ouvre pas à maturité mais tombe entière de l'arbre, comme une noisette ou un gland de chêne, par exemple -, est dotée d'une chair intérieure fibreuse très prisée des Égyptiens grâce à sa douceur sucrée et son arrière-goût à saveur de pain d'épice.

 

     Quant à sa membrane extérieure, fine écorce reluisante, également comestible, mais plus poivrée, elle entrait parfois dans la composition de certains pains.

 

     En voie de maturation, l'amande, le noyau de la noix-doumrenfermait un liquide lactescent, - aisé à aspirer dès le péricarpe percé -, censé abreuver les défunts assoiffés.

     J'y reviendrai ...


      A maturité, son albumen durcissait considérablement : plus souvent appelé "ivoire végétal", il permettait la confection de perles, de bracelets ou de menus objets sculptés qu'il suffisait alors de polir pour les rendre plus qu'agréables à l'oeil ...

 

     J'indique au passage, - parenthèse linguistique -, qu'il serait aussi possible de m'exprimer à l'indicatif présent dans la mesure où le palmier-doum et ses fruits existent toujours et sont donc encore consommés par les peuples africains qui le cultivent.

 

     A la différence des fruits du palmier dattier, ceux du doum ne sont mentionnés dans aucun des papyri médicaux actuellement connus, à tout le moins sous leur appellation antique de qouqou.

 

      Dans l'incontournable étude des Papyrus médicaux de l'Égypte pharaonique, publiée chez Fayard en 1995 par Thierry Bardinet, je n'en ai en effet retrouvé nulle trace. 

(Mais peut-être ai-je mal cherché ?)


     Et la lecture de l'article de Victor Loret, Étude sur quelques arbres égyptiens, référencé ci-dessous, me confirme que les auteurs anciens n'attribuèrent aucune propriété curative à ce fruit.

 

     Et pourtant, Nathalie Baum avance, p. 110 de son ouvrage, également indiqué ci-après, qu'avec ce fruit, l'on prépare des boissons fébrifuges, des remèdes contre les troubles gastro-intestinaux, ainsi que des toniques cardiovasculaires. Qui croire ?

     Mais peut-être s'agit-il de pratiques qui nous sont contemporaines mais qu'ignoraient les Égyptiens de l'Antiquité ... 

 

     Certains d'entre-vous, amis visiteurs, pourraient-ils éventuellement m'éclairer sur ce point particulier de notre entretien ? 

 

     Quoi qu'il en soit, qu'était réellement cet arbre qui  produisit la noix-doum ? 

      Eut-il un rôle à jouer au sein des croyances phyto-religieuses égyptiennes ? 

      Si oui, lequel exactement ?

 

     Voilà de nouvelles questions que nous aborderons vous et moi dès mardi 17 juin prochain, pour autant que vous acceptiez ce nouveau rendez-vous que d'ores et déjà je vous fixe. 

 


 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

AUFRÈRE  Sydney H.

La botanique et la tradition montpelliéraine et languedocienne. Le jardin botanique de Montpellier, ERUV I, Orientalia Monspeliensia X,  Montpellier III, Université Paul-Valéry, 1999, pp. XXIII-XXVII.

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, p. 106 et 110.

 

 

BEAUVERIE Marie-Antoinette

Description illustrée des végétaux antiques du Musée égyptien du LouvreB.I.F.A.O. 35, Le Caire, I.F.A.O., 1935, pp. 121-2.

 

 

BEAUX Nathalie

Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, OLA 36, Louvain, Peeters, 1990, pp. 207-9.

 

 

LORET  Victor 

Étude sur quelques arbres égyptiens. I. Les palmiers d'Égypte, dans Recueil des travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, Volume 2, Livre 1, Paris, F. VIEWEG Éditeur, 1880, pp. 21-6.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.) 

 

 

RAFFENEAU-DELILE  Alyre

Description du palmier doum de la Haute-Égypte, ou Cucifera thebaïca, dans Description de l'Égypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française, publié par les ordres de Sa Majesté l'Empereur Napoléon le Grand, Volume V : Histoire naturelle, Tome I,  Paris, Éditions de l'Imprimerie nationale, 1809, pp. 53-8.

(Librement téléchargeable sur le site de l'Université de Heidelberg.)

 

 

TALLET  Pierre

La cuisine des pharaons, Arles, Actes Sud, 2003, pp. 82-3. 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 23:00

 

     D'où vient qu'il y a tant de choses que nul ne voit et qui sont pourtant sans doute parfaitement visibles : mais le chemin si simple qui pourrait y conduire nos regards n'a pas encore été tracé à nos esprits routiniers.

 


 

Carole CHOLLET-BUISSON

En cheminant

 

12 décembre 2013

 

 

 

 

     Aux temps heureux de mes années professorales, il me fut maintes et maintes fois donné de bousculer l'ordre des sujets d'un cours, - que je ne considérais de toute manière pas comme immuable -, non parce que ce programme "idéal" avait été pensé saucissonné par je ne sais quel ministre, là-bas, dans la froideur de son bureau bruxellois, tellement éloigné du milieu scolaire que pourtant il représentait et qui n'avait de cesse que son nom apparût et restât gravé dans les annales des décisions de son éphémère Cabinet, mais parce que, seul gouverneur de mon îlot de sacrés Étudiants, j'estimais qu'ainsi, - et quelles que fussent les positions de tout agent du pouvoir, mon Directeur, un inspecteur, voire ce représentant du gouvernement qui, inévitablement moins de quatre ans plus tard, serait contraint de céder son portefeuille au suivant qui, pour les mêmes raisons, déciderait lui aussi de mettre au point un "nouveau" programme portant son nom pour la postérité -, seraient mieux assimilés les rapports de causalité que je souhaitais faire comprendre entre différents événements historiques.

 

     Mutatis mutandis, dans le même état d'esprit, il me siérait ce matin, amis visiteurs, d'emprunter avec vous ce semblable chemin de traverse pour répondre à un commentaire, une réflexion, une question d'un fidèle lecteur ; pour, m'autorisant de ses propres termes, "faire un peu le ménage dans les idées reçues".

 

     La logique eût voulu qu'après le mimusops que nous avons appris à mieux connaître les 1320 et 27 mai derniers, j'envisage aujourd'hui d'évoquer l'un des autres fruits présents sur l'étagère que nous détaillons depuis le 1er avrilaccrochée côté Seine, dans la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre

 

     Une certaine logique, en fait : celle qui eût consisté à poursuivre le sujet entamé, celle qui eût considéré qu'après la vitrine 6, nous dirigions ensuite inévitablement nos pas vers les septième, huitième et neuvième.

  

     Vous et moi, nous n'en ferons rien ! Et bien que ce ne sera pas qu'un excursus réservé à ce seul mardi, je vous emmène tout de go vers le dernier présentoir vitré, vers celui auquel les Conservateurs auraient dû - selon ma logique personnelle - attribuer le numéro 7, plutôt que bizarrement lui préférer le 9. 

 

     En effet, après la présente vitrine 6, avec la 7 et la 8, nous aborderons la viticulture, avant de terminer nos pérégrinations dans cette salle par le socle-vitré n° 9 qui expose, au sein de différentes coupelles, bon nombre de "produits naturels", 

 

Vitrine-9---Coupelles.jpg

 

 

rencontrés déjà sur "notre" petite étagère.

 

     Convenez que ce raisonnement des concepteurs des lieux d'intercaler un autre vaste sujet au milieu de celui qui retient actuellement notre attention, d'imposer dans le parcours qu'ils prévoient un tout autre centre d'intérêt avant de nous suggérer de revenir au précédent, m'apparaisse pour le moins étrange ... 

 

     C'est la raison pour laquelle, sans scrupule aucun, je vous invite maintenant à m'accompagner jusqu'au dernier meuble de cette salle,  proche de la sortie donnant vers la suivante, 

 

Vitrines-6---9---Sortie-vers-salle-6.jpg

 

uniquement pour une mise au point qui répondra, je l'escompte, au questionnement de François, - puisque c'est bien de toi, mon ami, qu'il s'agit ici -, mais aussi à celui de l'un ou l'autre membre du Forum que tu administres et qu'il m'est bonheur de fréquenter.

 

     Le 30 novembre 2010, dans une intervention dédiée au Grand Chat d'Héliopolis, j'avais déclaré que la scène de la décollation du serpent Apopis par la patte armée du félidé, souvent représentée sur papyri, mais aussi dans certaines tombes, eut lieu dans le bois sacré de la ville d'Ounou, butte héliopolitaine, sorte de tertre artificiel recouvrant vraisemblablement une crypte détenant les effigies des dieux de l'Ennéade au centre duquel se dressait le balanite (Balanites aegyptiaca), le légendaire arbre-iched, que la littérature égyptologique confond encore trop souvent avec le perséa.

 

 

Chat d'Héliopolis - Papyrus d'Ani

(Chat d'Héliopolis tranchant la tête du serpent Apopis, l'arbre-iched en arrière-plan.

Papyrus d'Ani, planche X) 

 

 

     J'avais également indiqué ce jour-là que, selon certains textes, en se fendant, l'arbre-iched permettait au soleil de sortir chaque matin.

 

     Arguant de la persistance de cette vieille confusion perséa/arbre-iched, j'aimerais maintenant introduire une mise au point en prenant à témoins les botanistes contemporains qui sont enfin parvenus à s'entendre et, partant, à convaincre les égyptologues. 


      Car c'est précisément en rapport avec la renaissance quotidienne du soleil entre les deux arbres de l'horizon que réside la méprise longtemps entretenue par ces derniers : le Ficus sycomorus, mais aussi le Mimusops laurifolia, mais aussi le Balanites aegyptiaca ressortissent tous trois au domaine de la même symbolique solaire. Encore fallut-il que les scientifiques missent de l'ordre dans leur classification de végétaux de façon à affirmer, haut et fort, que :

 

* le chouab des Égyptiens correspond bien au perséa des auteurs grecs et romains, et au mimusops de la terminologie contemporaine ;

 

* l' iched des Égyptiens équivaut bien au balanite actuel.

 

   

     Penchons-nous à présent, voulez-vous, vers le socle-vitré n° 9, aux fins de visualiser les fruits comestibles du perséa/mimusops,

 

 Coupe 6 - Fruits du Mimusops (N 1417)

 

 

puis de les comparer avec ceux du balanite, communément appelés "dattes du désert",

 

 

Coupe-7---Fruits-du-balanite--arbre--iched-.JPG

 

 

sur lesquels, selon le mythe, je le précisai également en novembre 2010, le dieu, Thot, Scribe suprême, inscrivait le nom de couronnement de chaque souverain accédant au trône d'Horus. 

 

     

     Avant de vous quitter, et tout en espérant avoir aujourd'hui pleinement répondu à l'attente de certains d'entre vous, j'aimerais simplement ajouter - subtile transition permettant de nous représenter mardi prochain devant l'étagère de la vitrine 6, objet de notre attention depuis quelques mois -,

 

02. Légumes et fruits (L.-p.)

 

que dans un autre rituel, c'était sur des feuilles de palmiers qu'étaient indiqués, non plus les noms royaux, mais ceux des dieux ...    

 

 

 

     (Un merci tout particulier à Madame Florence Doyen, d'Egyptologica, de m'avoir autorisé à disposer ici d'un cliché de ce remarquable document qu'est ce feuillet du Papyrus d'Ani, ainsi qu'à deux de mes lecteurs parisiens, - SAS et V. -,  pour leur précieuse collaboration au sein du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.)

 

 


 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, p. 273.


 

GERMER  Renate

Persea, dans Lexikon der Ägyptologie (LÄ), Volume IV, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1982, colonnes 492-3. (Librement téléchargeable sur ce site.) 

 

 

SCHWEINFURTH  Georg

De la flore pharaonique, dans Bulletin de l'Institut égyptien, deuxième série, volume 3, Le Caire, Imprimerie nationale, 1882-83, pp. 66-8. (Librement téléchargeable sur ce site.)

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26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 23:00

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,

Je respire I'odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;

 

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux

 (...)

 

 

 

 

Charles  BAUDELAIRE

Parfum exotique

(Les Fleurs du Mal)

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Seuil,

p. 56 de mon édition de 1968

 

 

 

 

     Au cours de nos deux dernières rencontres, amis visiteurs, celles des 13 et 20 mai, j'ai cru bon d'évoquer le mimusops, ce fruit de l'arbre éponyme, parce que vous en avez un simulacre en faïence siliceuse bleue ici devant vous, dans la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre (E 14190)

 

 

E 14190 - Fruit du mimusops

 

 

et surtout, un peu plus loin, quelques exemplaires d'un brun orangé, vrais ceux-là, dans cette coupelle de la vitrine 9 ; j'y reviendrai en temps utile.

 

Coupe-6---Fruits-du-Mimusops--N-1417-.JPG

 

     

     Vous aurez alors remarqué qu'afin de mieux connaître ce mimusops, je fis appel à la littérature des Anciens, qu'elle soit scientifique, avec Théophraste ou classique, avec Diodore de Sicile, Pline ou Strabon, revue et parfois amendée par des savants qui nous sont plus contemporains, tels G. Schweinfurth, V. Loret, R. Germer, N. Beaux et N. Beaum, parmi d'autres ...

 

     L'exergue de ce matin vous ayant probablement mis la puce à l'oreille, vous aurez deviné qu'il me siérait aujourd'hui, en vue d'apposer un point définitivement final à ce sujet, d'inviter la poésie amoureuse, voire d'un érotisme chaleureusement sensuel, - comme la définissait feu l'égyptologue belge Philippe Derchain -, qui fit florès au milieu de la XVIIIème dynastie, soit approximativement au début du XIVème siècle avant notre ère, dans une classe sociale privilégiée grâce à l'opulence toute nouvelle que permirent les conquêtes, notamment celles de Thoutmosis III, ainsi que je vous le laissai sous-entendre, dans la rubrique Littérature égyptienne, en 2008, quand je vous fis lire quelques chants d'amour. 

 

     Et notamment, dans le cycle de ceux du Papyrus Harris 500, celui-ci, - anonyme, comme toute la littérature égyptienne d'ailleurs, les "Sagesses" exceptées -, que je vous propose dans la traduction de Pascal Vernus :  

 

Je suis en train de descendre le fleuve

Sur "l'eau du Souverain, Vie, Santé, Force",

Après être entrée dans "Le-(bras)-de-Rê".

J'ai l'intention d'aller préparer les tentes,

A l'occasion de l'ouverture de l'embouchure au canal-Ity.

Je me mettrai à courir sans m'arrêter.

J'évoquerai Rê en pensée ;

Et alors je regarderai l'entrée du "frère",

Quand il se dirigera vers le "Domaine".


Je veux me tenir avec toi près de l'embouchure du canal-Ity,

Et que tu entraînes mon coeur vers Héliopolis de Rê,

Tandis que je me mettrai à l'écart avec toi

Près des arbres parmi ceux du Domaine.

Je veux saisir les arbres du Domaine,

Que je prendrai comme mon éventail.

 

Je regarderai ce qu'il fera,

Tandis que mon visage sera tourné vers le Jardin,

Et que mon giron sera empli de (fruits du) perséa,

Ma chevelure sera ployante de baume,

Tandis que je serai comme la Vénérable maîtresse des Deux-Pays ...

 

 

     Vous aurez compris, amis visiteurs, qu'à Héliopolis se prépare une fête en l'honneur de la crue du Nil, probablement à son niveau de hauteur maximal autorisant ainsi la mise en eau d'un canal qui permettra l'alimentation de toute la région.

 

     Une jeune fille, la "soeur", profite de sa fonction d'aider à élever des tentes vraisemblablement en vue d'héberger tous ceux qui participaient aux festivités, pour rencontrer le jeune homme, le "frère", qu'elle chérit.


     (Permettez-moi d'indiquer dans cette parenthèse que semblables formulations, caractéristiques dans la poésie amoureuse égyptienne, définissaient, au-delà de toute considération familiale, ceux qui s'aimaient ; et d'ajouter que, notamment dans le premier vers de L'invitation au voyage, ainsi que dans sa version en prose, Charles Baudelaire adoptera cette même notion de "soeur d'élection".)

 

     Dans l'extrait du poème du Papyrus Harris que je viens de vous réciter, il m'intéresserait maintenant d'épingler plus particulièrement ce vers qui, j'espère, ne vous sera pas passé inaperçu :

 

     ... Et que mon giron sera empli de (fruits du) perséa 

 

     Autrement dit, après avoir coupé, en guise d'éventail destiné à se protéger de la chaleur ambiante, l'une ou l'autre branche feuillue de l'arbre lui-même - que nous connaissons maintenant, rappelez-vous, sous le nom scientifique de Mimusops laurifolia, ou schimperi -, la jeune fille en cueillera quelques fruits dont elle embellira sa poitrine.

 

     Si l'art égyptien de la statuaire vous a familiarisés avec divers motifs végétaux stylisés, gravés à la pointe des seins, qu'ils soient de déesses, de reines ou de particulières, la poésie amoureuse n'est pas en reste : seins-fleursseins-fruits -, pour reprendre les belles et poétiques images de l'ouvrage de Richard-Alain Jean et Anne-Marie Loyrette référencé ci-dessous -, s'y retrouvent à l'envi : fleurs de lotus mais aussi fruits du grenadier, du palmier-doum, de la mandragore ou, comme ici, du mimusops, sont prétextes à comparaison avec les seins de l'Aimée.  

 

    Assimilations bizarres, conclurez-vous peut-être.

     Pas vraiment si vous considérez la symbolique érotique dont certaines fleurs, certains fruits, - prémices aux rapports amoureux -, étaient porteurs. 

 

     Geste bizarre que de poser des mimusops sur sa poitrine, penserez-vous également.

     Pas vraiment si vous tenez compte que, parmi d'autres croyances phyto-religieuses, ce fruit, que les Égyptiens voyaient arriver à pleine maturité à la fin de la saison sèche, paraissait annoncer la venue de la crue du Nil nourricier, promettant fertilisation des terres agricoles, partant, abondance au pays et à ses habitants.


     De sorte que j'aime à interpréter la décision de la jeune fille comme le désir de faire comprendre à l'Aimé qu'à l'instar du fleuve, mais aussi des végétaux, preuves manifestes d'un monde fructueux et fécond, elle est elle-même belle promesse de fertilité.


     Aussi, peut-elle annoncer, en parlant de lui :

 

     Je regarderai ce qu'il fera ... 

 

     Quelle plus belle invite serait-elle encore à même d'adresser à celui dont elle espère l'étreinte ?

 

     Tels les bouquets et les guirlandes funéraires ornant le cou et le torse de certaines momies que j'ai rapidement évoqués la semaine dernière parce que composés de branchages, de feuilles et de fruits du mimusops, gages, par analogie avec le cycle solaire, du retour à la vie, d'une nouvelle naissance assurée au défunt dans l'Au-delà, ces drupes dont elle se couvre la poitrine, doivent à ses yeux et devront à ceux du jeune homme être aussi gages d'autres nouvelles naissances : celle de leur passion amoureuse, celle des enfants à venir ...

 

     Un texte anonyme grec, - Papyrus Oxyrhinchus XV 1796 -, ne proclamera-t-il pas, un millier d'années plus tard :

 

     Puisse le perséa frais sous ses verts feuillages porter de très beaux fruits (...)

Sa maturité sous la sécheresse est le signe qu'est proche le jour agréable où l'on verra l'eau nouvelle du Nil débordant, lorsque l'arbre ayant bu, voit, sous l'effet du changement d'air, s'élever hors du nouveau bourgeon en même temps que le fruit, une jeune pousse qui s'étend dans le verger

 

 

     Et notre poème consigné sur le P. Harris 500 de se terminer par ce vers :

 

     ... Tandis que je serai comme la Vénérable maîtresse des Deux-Pays ...

 

     Probablement est-il fait là significative allusion à la déesse Hathor, principe féminin universel, source de l'activité créatrice, à propos de laquelle, à maintes reprises déjà, j'ai souligné l'importance des symboles sexuels qu'elle véhiculait ; notamment à la fin de ce rendez-vous dédié aux cuillères ornées.

   

     L'éros, conclut fort à propos Philippe Derchain, fut, par toute une part de la philosophie égyptienne, regardé comme le premier moteur de l'univers.

 

     C'est à cette symbolique érotique qu'à nouveau, amis visiteurs, en invitant cette fois le fruit du mimusops à notre table, j'ai choisi de vous rendre sensibles ce matin.

 

     Fûtes-vous convaincus ?

     Vos commentaires, éventuellement, le confirmeront ... ou l'infirmeront. 

 

 

 

      (Remerciements appuyés à un lecteur parisien qui m'a fait l'immense plaisir de se rendre au Louvre pour y photographier en gros plans toutes les coupelles exposées dans le socle-vitrine 9 que nous aborderons en détails ... dans quelques mois, voire l'année prochaine plus probablement.)

 

     

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BONNEAU  Danielle

La crue du Nil, divinité égyptienne à travers mille ans d'histoire, 332 av. J.-C. - 641 ap. J.-C., d'après les auteurs grecs et latins, et les documents des époques ptolémaïque, romaine et byzantine, Paris, Klincksiek, 1964, pp. 49-50.


 

DERCHAIN  Philippe

Le lotus, la mandragore et le perséa, dans CdE Tome L, n° 99-100, Bruxelles, F.E.R.E., Janvier-Juillet 1975, pp. 82-6.

 

 

JEAN Richard-Alain/LOYRETTE Anne-Marie

La mère, l'enfant et le lait en Égypte ancienne. Traditions médico-religieuses. Une étude de sénologie égyptienne (Textes médicaux des Papyrus Ramesseum n° III et IV), Paris, L'Harmattan, 2010, pp. 72 et 79.

 

 

VERNUS  Pascal

Le cycle du Papyrus Harris 500. Premier ensemble, dans Chants d'amour de l'Égypte antique, Paris, Imprimerie Nationale Éditions, 1993, pp. 77-8 et 181. 

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 23:00

 

     J'entrepris de faire la Flora petrinsularis - (entendez : la flore de l'île de Saint-Pierre) et de décrire toutes les plantes de l'île sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours. (...)

        En conséquence de ce beau projet, tous les matins après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble, j'allais une loupe à la main et mon Systema naturae sous le bras (oeuvre capitale du naturaliste suédois Carl von Linné) - visiter un canton de l'île, que j'avais pour cet effet divisé en petits carrés dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaque saison.

     Rien n'est plus singulier que les ravissements, les extases que j'éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l'organisation végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système était alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques, dont je n'avais pas auparavant la moindre idée, m'enchantait en les vérifiant sur les espèces communes en attendant qu'il s'en offrît à moi de plus rares.

 

 

 

Jean-Jacques ROUSSEAU

Les rêveries du promeneur solitaire,

Cinquième promenade

 

dans Oeuvres complètes, Paris, Seuil,

pp. 521-2 de mon édition de 1967

 


 

 

     


     Nous sommes en 1765. L'écrivain philosophe, réfugié un temps dans l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne, en Suisse, s'émerveille des splendeurs des plantes qui l'environnent sur des rives qu'il estime plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève. 


     Si en admirant avec vous, mardi dernier, amis visiteurs, l'abondante végétation s'étalant sur les murs des salles du Jardin botanique de Thoutmosis III, à Karnak, ce court extrait me revint en mémoire, vous aurez compris qu'il n'y eut rien de comparable, rien d'aussi bucolique dans les propos qu'y fit graver Pharaon, son but étant, rappelez-vous, de remercier Amon de lui avoir permis, en rentrant victorieux du Rétchénou, d'être non seulement un souverain incontesté sur tout ce que le soleil entoure mais également le propriétaire d'une terre féconde.

 

     Ce n'est certes pas avec le "Linné" sous le bras que je vous accueille ce matin pour, comme promis, vous présenter le fruit du mimusops dont vous avez pu voir précédemment les diverses espèces tératologiques proposées à Karnak et les comparer avec l'exemplaire déposé ici, à l'extrémité droite de la tablette vitrée accrochée côté Seine 

 

 

Fruit du mimusops

 

dans la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre où nous sommes revenus, mais avec des connaissances actualisées grâce à une égyptologue spécialisée dans le domaine de l'archéobotanique invitée pour la circonstance : Nathalie Baum, Docteur en Philosophie et Lettres de l'Université libre de Bruxelles qui, sans pitoyable jeu de mots de ma part, honore admirablement son nom d'origine allemande puisqu'elle nous offre une étude de la végétation arborescente et arbustive des rives du Nil antique en s'appuyant sur celle présente dans la tombe thébaine (TT 81) située à Cheikh abd el Gournah, d'Ineni, haut dignitaire un demi-siècle durant, au cours de la première moitié de la XVIIIème dynastie.

 

     Ce superbe modèle en faïence bleue (E 14190) datant vraisemblablement du Moyen Empire vous permet de constater que ce fruit était de forme ovoïde, parfois un peu plus oblong, et mucroné, c'est-à-dire pointu en son extrémité.

     Dans la réalité, il était vert et d'un goût plutôt désagréable à l'entame ; puis, à maturité, jaune, charnu et doux. Il renfermait deux ou trois graines amères.

 

     Il poussait sur un arbre que les spécialistes définissent d'un nom évidemment latin : le Mimusops laurifolia, selon la nomenclature la plus récente, conspécifique du Mimusops Schimperi et que les Égyptiens nommaient Chouab, terme qui fut habituellement traduit perséa par les auteurs classiques.

 

     Pour approcher l'exhaustivité que souhaiteraient peut-être certains de mes lecteurs férus de botanique, mais approcher seulement, pas atteindre, moi qui suis néophyte en la matière, j'ajouterai qu'il fait partie d'une famille que les scientifiques ont baptisée : les Sapotacées.

 

     Le laurifolia est un arbre sempervirent, - comprenez : à feuillage persistant -, de 15 à 20 mètres de hauteur qui vivait et vit toujours dans certaines contrées d'Afrique orientale : Éthiopie, Yémen et nord-ouest de la Somalie, mais plus du tout en Égypte actuelle.

 

     Si, partiellement car ils ne sont pas toujours entièrement fiables, je me réfère aux auteurs antiques comme Théophraste ou Diodore de Sicile par exemple, il appert que nous ne devons pas l'estimer indigène dans la mesure où il ne fut implanté au pays des Deux-Terres, en provenance d'Éthiopie, via la Nubie, qu'à partir de la IIIème dynastie - fruits et graines ont été mis au jour dans le complexe de Djéser, à Saqqarah, ainsi qu'au temple de Sahourê (Vème dynastie), à Abousir -, qu'on le cultiva tant en Moyenne qu'en Basse-Égypte et que son déclin, puis sa disparition du territoire intervinrent à la fin de l'époque romaine, au 5ème siècle de notre ère donc, remplacé qu'il fut par la culture d'autres arbres fruitiers.  

 

     Ce sur quoi il me paraît le plus important d'insister à son propos, au-delà des nécessités simplement alimentaires mises en évidence par la littérature antique, c'est que ses feuilles, certaines elliptiques, d'autres obovées, toutes pointues et pubescentes en leur premier âge, mais aussi ses fleurs, courtes au bout de leur pédicelle, permirent aux proches de certains défunts de leur constituer qui un bouquet, qui une tresse ou un collier mortuaires pour les accompagner dans leur maison d'éternité.

 

     (Cette vidéo de quelque trois minutes vous donnera l'occasion d'admirer la guirlande funéraire de Ramsès II, conservée dans un herbier au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris, rue Cuvier, dans le 5ème arrondissement, proche des rues Linné, - auquel j'ai rapidement fait allusion ce matin -, et Geoffroy Saint-Hilaire, autre grand naturaliste, français celui-là, qui par ailleurs accompagna Bonaparte lors de la Campagne d'Égypte à la fin du XVIIIème siècle.)

 

      Insister aussi sur le fait que si le fruit fit partie intégrante de parements floraux habillant cou et poitrine des corps momifiés, il n'en constitua pas moins - et notamment à partir du Nouvel Empire -, un apport emmi les offrandes accordées pour l'Au-delà. 

      Raison pour laquelle il fut maintes fois reproduit en divers matériaux - faïence, comme sur l'étagère en verre devant nous, ou orfèvrerie -, en guise de modèle à déposer aux côtés des cercueils dans les tombes.


     Insister également sur le bois de l'arbre qui servit à confectionner parfois une pièce du mobilier funéraire - une statue de culte ou un petit coffre -, parfois une cuillère ornée dont le cuilleron imitait tantôt l'aspect de la feuille, tantôt celui du fruit, ainsi que vous pourrez vous en rendre compte si, au terme de notre présente  rencontre, vous prenez la peine de vous rendre en salle 9 pour y admirer, au fond de la vitrine 3, à gauche N 1750 et, à droite, N 1743.

 

 

 Cuillerons-mimusops.jpg

 

     J'allais presque oublier d'indiquer que le Papyrus médical de Londres (BM 10059) fait état de l'utilisation de la chair cuite de ce fruit, mélangée à de l'ocre rouge et de la galène, aux fins de préparer un onguent pour chasser les taches blanches dues à un endroit brûlé.

     Et le remède de préciser : Ce sera broyé avec du lait de sycomore. Enduire très souvent

 

     Avant de prendre congé de vous, amis visiteurs, avant d'envisager avec vous la semaine prochaine la symbolique que cèle le mimusops, j'aimerais vous demander quelques petits instants d'attention supplémentaires pour avancer une rapide mise au point botanico-sémantique.

 

     L'identité du chouab des textes égyptiens - le perséa dans la traduction des auteurs classiques -, fut parfaitement établie en 1890 par l'explorateur et naturaliste allemand Georg August Schweinfurth (1836-1925) : mais à l'instar de l'identification de la laitue dont je vous avais entretenu dernièrement, elle mit un certain temps à être définitivement admise par tous les botanistes, partant, par tous les égyptologues, pour la bonne et simple raison que les littérateurs antiques eux-mêmes invoqués tout à l'heure - Plutarque, Théophraste, Pline et autres Strabon ... -, confondirent plusieurs arbres - le sycomore, le perséa et le célèbre arbre-iched - sur base d'une analogie d'attributions établie par des écrits religieux - je pense notamment au chapitre 17 du Livre pour sortir au jour -, affirmant que Rê, le dieu soleil, réapparaissait chaque matin entre les deux arbres de l'horizon, divins, sacrés, symboles de renaissance, partant, d'immortalité : deux sycomores pour l'un, deux arbres-iched pour l'autre ou encore deux perséas.

 

     Des millénaires durant, ces espèces arboricoles furent ainsi allégrement amalgamées non seulement à cause d'une similitude dans les connotations religieuses, solaires, dont toutes trois se réclamaient, mais aussi à cause des botanistes qui mirent autant de temps à les identifier correctement, à les différencier dans leur systématique.

 

     Puis Schweinfurth vint, je vous l'ai dit, qui prouva que mimusops et perséa étaient parfaitement synonymes ; suivi, - 34 ans plus tard, quand même ! -, par l'égyptologue allemand Louis Keimer (encore lui !) qui établit scientifiquement la véracité des allégations de son compatriote.

 

     Autorisez-moi à vous épargner les autres discussions qui s'ensuivirent dans la communauté égyptologique (Maspero, Chassinat, Brugsch) pour tout de suite terminer, au milieu des années '80, avec l'Allemande Renate Germer qui démontra irrévocablement - enfin, j'aime à le croire ... -, que le chouab des Égyptiens est bien le perséa dans la traduction des auteurs anciens et le mimusops laurifolia (conspécifique du Schimperi) dans la taxinomie des botanistes.


     Et ceci, mais qui relève d'une autre histoire à laquelle, déjà, j'ai fait allusion, l'arbre-iched est à définitivement identifier au Balanites aegyptiaca, et non plus au perséa.

 

     Des siècles et des siècles de confusions, de discussions, de tergiversations, de convictions ...

 

     Souvenons-nous de cet aphorisme de Nietzsche dans Humain, trop humain (Robert Laffont, Bouquins, Tome 1, p. 657 de mon édition de 1993) :

 

     Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges.   

 

 

 

 

     (Merci à Etienne, un ami membre du Forum d'égyptologie que nous fréquentons tous deux d'avoir découvert la vidéo de la guirlande florale de Ramsès II  proposée par le Point, et, surtout, de m'avoir permis de l'exporter ici pour vous.)

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

AMIGUES Suzanne

Les plantes associées aux dieux égyptiens dans la littérature gréco-latine, ERUV II, Montpellier 2001, pp. 429-31.

 

 

BARDINET  Thierry

Les papyrus médicaux de l'Égypte pharaonique, Paris, Fayard, 1995, p. 492.

 


BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 87-90 et 263-73.

 

 

BEAUVERIE Marie-Antoinette

Description illustrée des végétaux antiques du Musée égyptien du Louvre, B.I.F.A.O. 35, Le Caire, I.F.A.O., 1935, pp. 133-4.

 

 

BEAUX Nathalie

Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, OLA 36, Louvain, Peeters, 1990, pp. 158-60.

 

 

KOEMOTH  Pierre

Osiris et les arbres. Contribution à l'étude des arbres sacrés de l'Égypte ancienne, Liège, Aegyptiaca Leodiensia 3, 2011, pp 279-82.

 

 

WALLERT Ingrid

Der verzierte Löffel. Seine Formgeschichte und Verwendung im Alten Ägypten, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1967, pp. 142 et 144.

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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 23:00

 

 

  Texte-Thoutmosis-III---Akh-Menou.jpg

 

© Richard  LEJEUNE

 

repris de  Paul BARGUET

 

Le temple d'Amon-Rê à Karnak. Essai d'exégèse

  Le Caire, I.F.A.O., 3ème édition, 2008,

p. 172.

 

 

 

     ... Il a fait, en tant que son monument pour son père Amon-Rê, l'aimé, l'acte d'élever pour lui l'Akh-Menou, comme quelque chose de nouveau, en grès.


(Traduction personnelle)

 

 

 

     Rien ne fut assez beau, vous l'aurez certainement remarqué, amis visiteurs, lors d'un séjour à Thèbes, rien ne fut assez grandiose aux yeux de Thoutmosis III pour glorifier dans la pierre du temple de Karnak le dieu Amon d'avoir pendant près de vingt ans rendu son coeur pugnace et son bras victorieux, invincible : obélisques, chapelles, piliers héraldiques à la décoration sommitale manifestant la suprématie du souverain tout à la fois sur la Haute et la Basse-Egypte, pylônes dont les scènes gravées précisent au peuple des croyants pour lesquels ces portes matérialisaient le point ultime au-delà duquel seuls Pharaon et prêtres ritualistes avaient droit d'entrée, les fonctions cultuelles et conquérantes réunies dans les mains royales ; mais aussi aménagements d'une nouvelle enceinte contre laquelle viendraient immanquablement s'essouffler les éventuelles manifestations du chaos extérieur, ainsi que d'un immense complexe liturgique : l'Akh Menou

 

     De ce temple de régénération du roi, de cet Akh Menou brillant de monuments ou, pour être plus précis, Menkheperrê Akh Menou, comprenez : Menkhepperê (nom d'intronisation de Thoutmosis III) est brillant de monuments -, de cet ensemble de constructions sises au-delà de la Cour du Moyen Empire,

 

 

 Akhmenou---Vue-d-ensemble--c--Sonia-.jpg

 

j'eus déjà l'opportunité de vous entretenir quand, de conserve, en juin 2011, nous avions, rappelez-vous, admiré, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, plus précisément en sa salle 12 bis, la Chambre des Ancêtres de ce même souverain, reconstituée grâce aux blocs rapportés d'Égypte au XIXème siècle par Émile Prisse d'Avennes.

 

     En revanche, de ce que le roi conquérant souhaita au nord-est de cet Akh Menoude cet ensemble architectural que les égyptologues sont convenus d'appeler Jardin botaniqueje n'eus point encore l'heur d'ici l'évoquer.

 

     Une première salle rectangulaire, communément qualifiée de "vestibule", relativement étroite, aux murs désormais écrêtés à plus ou moins 1,80 mètre et dont les quatre colonnes papyriformes fasciculées surmontées d'architraves encore en place donnent à penser qu'exista là le plus haut plafond l'endroit, 

 

Colonnade-du-Jardin-botanique-de-Thoutmosis-III---Contre-pl.JPG

 

 

n'est plus constituée que de parois fort abîmées, de sorte que de la décoration initiale ne subsistent que des bas-reliefs de végétaux et d'animaux, - des oiseaux surtout -, visibles sur le seul registre inférieur,

 

 

Jardin-botanique--Pl.-XXVIII-et-XXVII-chez-N.-Beaux---c-Fr.jpg

 

ainsi que des textes hiéroglyphiques évoquant uniquement la flore ramenée par le souverain en l'an 25 de son règne aux fins probables de les acclimater sur les rives du Nil :

 

     ... toutes sortes de plantes étranges, et toutes sortes de fleurs choisies qui se trouvent dans la Terre du dieu, et qui ont été apportées à Sa Majesté quand Sa Majesté s'est rendue au Retchenou supérieur pour renverser les pays (du Nord), selon ce qu'avait ordonné son père Amon qui a placé toutes les terres sous ses sandales depuis (ce jour) jusqu'à des millions d'années. 

 

 

      Dans une seconde salle voisine, ornée de niches, çà et là quelques scènes, également à caractères botanique et zoologique.

 

         Personnellement, de ce superbe décor naturaliste,

 

 

Akhmenou---Mimusops--c-Sonia-.jpg

 

et aux fins d'illustrer l'un des fruits exposés sur l'étagère de la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre


 

02. Légumres et fruits (L.-p.)

 

 

où vous avez, souvenez-vous, trois semaines durant, appris à mieux connaître la laitue, permettez-moi ce matin de retenir uniquement le mimusops - ici, au-dessus, tout à droite.

 

     A Karnak, vous le distinguerez à gauche, juste avant le premier des volatiles de la partie supérieure,

 

 

Fruits-du-Mimusops--c-Francois-.jpg

 

 

 ainsi qu'un peu plus bas, avant l'autre série d'oiseaux.


     Ces deux figurations bien distinctes sur une même paroi ont ceci de particulier qu'elles ressortissent au domaine de la tératologie, c'est-à-dire des malformations que peuvent connaître certains êtres vivants ; en l'occurrence, ici, un végétal.

 

     Je m'explique.

 

     Le fruit éponyme de l'arbre appelé mimusops, j'y reviendrai la semaine prochaine, se présente normalement seul sur son pédicelle.  

 

     En revanche, vous l'aurez remarqué, ceux du Jardin botanique de Thoutmosis III relèvent de divers phénomènes d'anormalité - à moins que ce soit un exemple de fructification excessive ? - engendrant l'apparition d'un élément triple sur un pédicule unique (flèche, au-dessus) ou un ensemble multiple (flèche, en dessous), cinq en tout, également portés par une seule tige.


     Dans d'autres scènes ont aussi été figurés des mimusops doubles, voire des grappes présentant jusqu'à huit pièces : ce "surnuméraire" traduit une décision délibérée de mettre en évidence un concept de distinction, de différence. J'ajouterai au passage qu'il vous faut envisager sous le même angle de singularité les animaux, exotiques pour la plupart ou, eux aussi, affligés de difformités, évoluant dans cette flore particulière.

 

     Rien d'anodin, vous vous en doutez amis visiteurs, dans ces constatations. Et encore moins si vous voulez bien vous rappeler que j'ai précisé l'emplacement de ces scènes sur les parois des salles du Jardin botanique : au registre inférieur.

 

     Significatif, alors ?

 

     Certes ! Car que trouvez-vous habituellement au niveau des soubassements intérieurs des temples égyptiens ? Des porteurs d'offrandes, figures de fécondité, personnifications de nomes ou de domaines qui, par ce qu'ils apportent, manifestent de l'abondante production alimentaire, animale ou végétale.

 

     Or, ici, nous la retrouvons cette abondance mais autrement suggérée : vous noterez premièrement que personne ne présente rien, Thoutmosis III se contentant d'en faire simplement étalage et, deuxièmement, que si quelques plantes ou animaux traditionnels sont consentis, la plupart s'illustrent par leur exotisme, par leur étrangeté ; bref, sont totalement autres par rapport  à ce que connaissaient les Égyptiens.

 

     De sorte que cette profusion d'éléments autochtones et allochtones réunis, - le mimusops, par exemple, n'était en rien un fruit indigène, je le rappellerai bientôt -,  n'eut d'autre finalité dans l'esprit de Pharaon que de témoigner de la richesse, de la fécondité de la terre appartenant dans son intégralité - Égypte et autres pays connus à l'époque - à "son père" Amon.

 

     Et n'expriment rien d'autre les propos royaux des quelques colonnes de hiéroglyphes gravés au nord-ouest du "vestibule" dont j'ai tout à l'heure cité le début et que je peux maintenant compléter : 

 

  ... toutes sortes de plantes étranges, et toutes sortes de fleurs choisies qui se trouvent dans la Terre du dieu, et qui ont été apportées à Sa Majesté quand Sa Majesté s'est rendue au Retchenou supérieur (...)

 

     Il est arrivé qu'une terre féconde enfante pour moi ses produits. Si Ma Majesté a fait cela, c'est pour qu'ils soient à disposition de mon père Amon, dans sa grande demeure de l'Akh Menou, toujours et à jamais.         

 

 

         Mais qu'est exactement ce mimusops qui nous a offert aujourd'hui, amis visiteurs, l'opportunité d'admirer le Jardin botanique de Thoutmosis III, dans le temple d'Amon, à Karnak ?

 

     Aux fins de répondre à cette question, je vous invite à me retrouver mardi 20 mai prochain, en compagnie  de quelques égyptologues botanistes patentés.

 

         Puis-je compter sur vous ? 

 

 

 

     (Toute ma gratitude à Sonia, Anouket et François, du Forum d'égyptologie, ainsi qu'à Louvre-passion, qui tous ont contribué à magistralement illustrer la présente intervention grâce aux documents photographiques qu'ils m'ont si généreusement offerts.) 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BARGUET Paul

Le temple d'Amon-Rê à Karnak. Essai d'exégèse, Le Caire, I.F.A.O., 3ème édition, 2008, pp. 157, 172, 198-200 et  283.

 

 

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, pp. 87-90.

 

 

BEAUX Nathalie

Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, OLA 36, Louvain, Peeters, 1990, pp. 7-56 ; 158-60 et 314-9.

 

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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 23:00

 

     Deuxième mois de la saison peret, 26ème jour. Trois fois bon. Min sort de Coptos ce jour-là en procession avec les laitues [et] avec sa beauté [c'est-à-dire son phallus en érection].

 


 

Papyrus Sallier IV (Verso)

British Museum 10184

 

dans Henri GAUTHIER

Les fêtes du dieu Min 

Le Caire, I.F.A.O., 1931, p. 8 

 

 

 

      Vous vous rappelez certainement, amis visiteurs, que la semaine dernière, j'ai mentionné lsuperbe Chapelle blanche du Musée en plein air de Karnak et, notamment attiré votre attention sur ses nombreux piliers présentant une pléiade d'Amon-Min ithyphalliques qui n'ont de cesse d'accepter des offrandes du souverain commanditaire, Sésostris Ier.

 

     Et notamment celle d'une laitue, sur laquelle je n'avais volontairement pas insisté, préférant la réserver à notre troisième et ultime rencontre consacrée à ce légume, prévue de longue date pour ce matin.

  

      Grâce à un ami du Forum d'égyptologie que je fréquente - et qu'il administre de main de maître -, c'est plaisir pour moi aujourd'hui de vous donner à découvrir cette scène capitale.  

 

  

Laitues-de-Min--Francois-.jpg

           (© François)

 

     Oblation d'une laitue au dieu. 

 

     Une de plus puisque, comme je vous l'avais précédemment expliqué, celui-ci se tient debout au bord d'un potager immense dans lequel ce végétal est cultivé à grande échelle.

 

     C'est accompagné de ce type de salades, vous venez de le lire dans le court exergue que j'ai choisi pour vous ce matin, que la statue de Min, l'une des plus anciennes divinités du panthéon égyptien, l'une de celles dont le culte, commencé très probablement à l'époque préhistorique déjà perdura jusqu'à la fin de l'histoire pluri-millénaire de la Vallée du Nil, sortait de son naos à des dates fixes bien précises pour être menée en procession.

 

     A des dates fixes bien précises, ai-je souligné. Il faut en effet savoir que très nombreuses furent dans le nome de Coptos, en Haute-Égypte, et jusqu'aux temps ptolémaïques, les fêtes célébrées en l'honneur de ce dieu local intimement associé à la fertilité, appelées Peret Menou, Sortie de Min : au moins une chaque fin de mois, auxquelles s'ajoutait celle citée dans l'extrait du papyrus Sallier IV ci-dessus.

 

     Cette fête pouvait d'ailleurs être mentionnée parmi d'autres sur des stèles ou dans des tombeaux de particuliers afin que l'on n'oubliât point de déposer l'offrande alimentaire au défunt.

 

     Souvenez-vous, amis visiteurs, nous avions trouvé trace de cette Peret Menou



Fete-de-la-sortie-de-Min.jpg

      (© Catherine)

 

sur le linteau de Kaaper exposé à la Fondation Martin Bodmer - Bibliotheca Bodmeriana - à Cologny, près de Genève.


     Nombreuses aussi furent-elles ces réjouissances en l'honneur de Min, à Memphis, sous l'Ancien Empire, à Abydos, au Moyen Empire essentiellement et à Thèbes, à partir du Nouvel Empire : un hymne de la XXVIème dynastie conservé sur le papyrus 3055 de Berlin ne nous apprend-il pas qu'à Karnak, le dixième jour de chaque mois, l'une était dédiée à son "succédané" thébain, Amon-Min ?


     Il faut aussi savoir qu'un peu plus tard, à l'époque romaine, on le célébra le premier jour du premier mois de la saison de l'inondation Chemou, c'est-à-dire le jour de la pleine lune, ainsi que le quinzième, celui de la nouvelle lune de ce même mois : Min étant considéré par les Anciens comme une divinité lunaire, c'est grâce à la lune pensaient-ils qu'il bénéficiait de son pouvoir fécondateur, fertilisateur et générateur.

 

     Pour simple information, permettez-moi d'ajouter que les deux plus belles représentations détaillées - complètement ou partiellement - que, de cette procession de Min, l'Égypte ait conservées, sont toujours visibles au Ramesseum, le temple de Ramsès II et dans celui de Ramsès III, à Medinet Habou où sa représentation pariétale atteint quelque trente mètres de long.

 

     Dans l'ouvrage réalisé par les savants qui accompagnèrent Bonaparte lors de sa Campagne d'Égypte, somme que j'ai par ailleurs citée lors de notre dernière rencontre, ce défilé festif, Edouard de Villiers du Terrage, Ingénieur des Ponts et Chaussées, l'a dessiné dans son intégralité, textes hiéroglyphiques mis à part, tel qu'il l'a vu gravé au registre supérieur de la paroi nord et de la portion nord de la paroi est de la deuxième cour du temple (colonnades nord et est du péristyle).

     

     Une des planches du volume II d'une édition en ma possession le propose décomposé en trois sections :


 

Procession-de-Min---Medinet-Habou.jpg

 

 

au niveau médian, derrière la statue du dieu menée en grand charroi, vous distinguez deux porteurs de laitues ; et au dernier niveau, elles terminent la scène, à l'extrême droite. 

 

     Toutefois, - et contrastant avec cet engouement quasi général en Égypte antique pour ce légume en tant que symbole de fertilité universelle -, je me dois d'ajouter, amis visiteurs, qu'il exista bel et bien un endroit où il fut, avec d'autres plantes il est vrai, avec aussi l'âne, le chien, le bouc, et l'homme non-circoncis, absolument interdit d'entrée : c'était sur l'île de Biggeh que j'ai déjà évoquée, l'île sainte d'Osiris, non loin de la Philae antique.

 

     Un texte gravé de part et d'autre de la porte s'ouvrant au nord-ouest de la cour située entre les premier et deuxième pylônes, connu des égyptologues sous l'appellation d' Interdit de Philae, retient en effet la laitue vireuse parmi l'énumération des végétaux auxquels étaient accordées des vertus tangibles ou hypothétiques qu'il était catégoriquement prohibé d'amener et de consommer en ce lieu, parce qu'ils auraient rappelé à Osiris de bien tristes moments de sa vie passée.

 

     Dans le même esprit, cet extrait du Papyrus Caire 86637, recto, qui mentionne qu'au deuxième jour du premier mois de la saison Akhet :

 

     Tu ne mangeras ni plante-djaïs, ni laitue vireuse, ni céleri.     

 

 

           Cet îlot sacré mis à part, ces interdictions rituelles exceptées, pourquoi, diantre, avaient-ils tant besoin, ces dieux ithyphalliques, de cérémonies religieuses en leur honneur dans l'Égypte tout entière, tant besoin de production de laitues au sein de leur environnement immédiat ?

 

     En fonction du principe que les Romains désigneront plus tard par l'expression do ut des ("Je te donne pour que tu me donnes") qui veut que soit offert aux dieux ce que l'on souhaite personnellement voir en retour garanti de leur part, le don d'une laitue à Min, à Amon-Min ou à Horus-Min était destiné, si je m'en réfère aux textes inscrits dans les temples ptolémaïques, à permettre que leur membre viril n'éprouvât aucune difficulté à exécuter l'acte senehep, comprenez : l'acte sexuel.

 

     Tout souverain dans un temple, - indépendamment du fait que Min avait à ses yeux partie liée avec le renouveau du pouvoir régalien - et tout défunt dans son tombeau qui se faisaient représenter en train d'offrir une laitue au dieu, ou plus simplement, la tenant en main, - souvenez-vous de Khay -, pensaient ainsi maintenir en éveil leur propre puissance fécondatrice, garante de leur propre régénération dans l'Au-delà. Et cela probablement parce qu'aux yeux des Égyptiens de l'Antiquité, d'une part la hauteur imposante du légume évoquait l'érection nécessaire à la procréation et, d'autre part, son suc blanc laiteux auquel ils prêtaient des vertus aphrodisiaques, leur faisait immanquablement penser au liquide séminal.

 

     Si à nombre de représentations de Min, dieu de la virilité génératrice ressortissant tout à la fois aux domaines humain et animal, étaient associées les laitues, faisant de lui un principe actif du monde végétal, une divinité de la fécondité agraire, ce ne pouvait être que parce que cette salade avait sur lui, grâce aux propriétés magiques que voulaient lui reconnaître les Égyptiens, une influence fertilisante !

     Dès lors, il n'y eut qu'un pas à franchir pour estimer que cette puissance procréatrice, il la dispensait également aux humains.

 

     Certes les praticiens grecs - Hippocrate en tête - qui pourtant accordaient un tellement grand crédit à la médecine égyptienne affirmèrent très tôt l'inanité de cette croyance, allant même jusqu'à proclamer tout le contraire, à savoir que le lactucarium, le suc d'une laitue cultivée, était parfaitement anaphrodisiaque !

     Ce que, sans discussion possible, confirma la pharmacologie actuelle qui, je l'ai précédemment déjà souligné, voit en lui un calmant dans la mesure où il contient une gomme-résine fort analogue à l'opium.

 

     Quoi qu'il en soit, en Égypte même, il semblerait que certains persistent encore de nos jours à croire qu'ingérer des laitues permet à l'homme d'augmenter sa progéniture avec plus grande constance ...

 

      Les antiennes ont parfois la vie longue ... 

 

    Osons, in fine, rappeler cette confidence, terrible, adressée par Gustave Flaubert en janvier 1880 - déjà ! -  dans une lettre à Edma Roger des Genettes, une de ses amies correspondantes de choix :  

 

     L'insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible.

 


 

      (Derechef, il me sied d'adresser ici mes remerciements les plus appuyés à deux de mes amis du Forum d'égyptologie : Catherine, pour le linteau de Kaaper, du Musée Bodmer, à Cologny et François, pour la scène de l'offrande d'une laitue sur un des piliers de la Chapelle blanche de Sésostris Ier, au Musée de plein air, à Karnak.)


 

 

 BIBLIOGRAPHIE

 

 

AUFRERE Sydney

Études de lexicologie et d'Histoire naturelle. Remarques au sujet des végétaux interdits dans le temple d'Isis à Philae : VIII. Lactuca virosa, "Laitue vireuse ?", dans BIFAO 86, Le Caire, IFAO, 1986, pp. 1-6.

 

Du marais primordial de l'Égypte des origines au jardin médicinal. Traditions magico-religieuses et survivances médiévales, dans Encyclopédie religieuse de l'Univers végétal (ERUV I), Montpellier, Université Paul-Valéry, pp. 30-1.

 

 

DEFOSSEZ Michel

Les laitues de Min, Berlin, SAK, Volume 12, 1985, pp. 1-4.

 

 

GAUTHIER Henri

Les fêtes du dieu Min, Le Caire, I.F.A.O., 1931, pp. 1-13 ; 166 et 167, note 1.

 

 

JEAN Richard-Alain

Le dieu Min au panthéon des guerriers invalides. Document librement téléchargeable sur le site Histoire de la médecine en Égypte ancienne.

 

 

OLLETTE-PELLETIER Jean-Guillaume

Le dieu Min "protecteur de la lune" : aspects et rôles lunaires du dieu de la fertilité, dans Égypte, Afrique & Orient, supplément Club n°2, Avignon, Centre d'égyptologie, 2013, p. 14.

 

Sokar et la sehenet de Min : une association inhabituelle en contexte funéraire, GM 238, 2013, pp. 91-7. 

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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 23:00

 

 

     Et Isis, portant la semence d'Horus, se rendit, au temps du matin, au jardin de Seth, et elle dit au jardinier de Seth : "De quelle sorte de légumes Seth mange-t-il ici avec toi ?"

Et le jardinier lui répondit : "Il ne mange d'aucune sorte de légumes ici avec moi, sauf des laitues."

Et Isis répandit sur elles la semence d'Horus.

Alors Seth revint selon sa coutume de chaque jour, et il mangea les laitues qu'il avait l'habitude de manger.

Et aussitôt, il conçut de la semence d'Horus.

 


 

 

Les Aventures d'Horus et de Seth

 

dans Gustave LEFEBVRE

Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique

 

Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve,

page 196 de mon édition de 1988

 

 

 

 

     Après en avoir découvert deux modèles stylisés, en bois, (AF 8965 et, à l'avant plan, E 14113)

 

Laitues-sur-etagere.jpg

 

disposés sur la petite étagère en verre ici devant nous dans la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous avons, la semaine dernière, amis visiteurs, évoqué la laitue, une des salades fort appréciées des Égyptiens - même si, dans notre vocabulaire contemporain, nous lui attribuons la dénomination de "romaine".

 

     Il est toutefois évident que sa représentation, récurrente dans les tombes comme dans certains monuments pharaoniques ou cultuels, n'est pas inhérente aux seuls rôles alimentaire et thérapeutique dans lesquels je l'ai, en un premier temps, volontairement circonscrite.

 

     Aussi, en rapport avec l'exergue de ce matin, - un extrait du conte néo-égyptien d'Horus et de Seth consigné sur le Papyrus Chester Beatty I (Collection privée, Londres) -, il m'agréerait de vous emmener dans le monde extrêmement complexe de la mythologie égyptienne aux fins d'avancer quelque peu sur le chemin de l'appréhension de ce légume dans une perspective phyto-religieuse.

 

     Il était une fois deux frères, Osiris, proclamé souverain du ciel et de la terre par son père, et Seth, éminemment jaloux de la royauté divine accordée à son aîné et forcé de se contenter d'être maître du désert aride. Tout les opposait donc, au point de susciter dans l'esprit de Seth l'idée d'attenter à la personne d'Osiris, en vue de prendre sa place sur le trône d'Égypte, contestant ainsi la légitimité de cet héritage qui revenait de droit à Horus, fils d'Isis.

 

     Un des épisodes de leur querelle relate l'acte abject de l'oncle qui, après une soirée où tous deux, un temps réconciliés par la volonté de Rê, avaient bien festoyé, tenta, probablement en guise de faveur postprandiale, de violer son neveu pour jeter sur lui l'opprobre de l'Assemblée des dieux prêts à désigner le successeur d'Osiris. 

 

     Afin de venger Horus, mais aussi de lui assurer le pouvoir suprême, Isis ourdit un plan qui lui permit de recueillir du sperme de son fils qu'elle alla répandre sur les plants de laitues dans le potager de Seth : c'est ce passage que vous avez lu à l'entame de notre présent rendez-vous.

 

     La suite, vous vous en doutez, amis visiteurs, devait, après que fut acceptée sa défense par le Tribunal des dieux, accorder l'avantage au jeune homme sur son oncle abuseur.

     

     A Edfou, temple d'époque gréco-romaine consacré à Horus, une inscription entérine l'événement :

 

    Ô Horus, prends la belle plante sur laquelle tu as éjaculé ta semence, elle s'est dissimulée en elle.

Seth, l'efféminé, l'a avalée, il en a été fécondé, il a accouché d'un fils mâle qui est sorti de son front sous la forme d'un singe lorsque tu as été légitimé par l'Assemblée divine.

     

 

      Cette laitue, et cela depuis l'Ancien Empire, fut très tôt associée à Min, de Coptos, une des premières divinités, avec celles de la famille osirienne, à être glorifiées par les Égyptiens avant l'époque dynastique, ainsi qu'à Amon-Min, de Thèbes, dès le Nouvel Empire : tous deux étaient figurés ithyphalliques, comprenez que, du maillot collant qui les revêt entièrement, se profile un sexe triomphant que, parfois, ils tiennent d'une main.

 

     A Edfou, précisément, une salle entière, dénommée Chapelle de Min par les égyptologues, lui est dédiée. Et parmi les offrandes que je qualifierais de plus "classiques" : pain, bière, vin, etc., vous remarquerez deux produits qui lui sont spécifiques : le miel et la laitue (deuxième registre de la paroi ouest).

  

     Là, le souverain Ptolémée qui lui présente le végétal fait, au sein même de ses propos, allusion à l'épilogue de la querelle entre Horus et Seth : cela se comprend aisément quand on sait que depuis le Moyen Empire, Min était assimilé à Horus et dénommé pour l'occasion Min-Horus (ou Horus-Min).  

 

     Si les deux plus anciennes illustrations de ce dieu en érection devant des laitues remontent à la VIème dynastie, - gravure sur un rocher du Ouadi Hammamat et stèle-décret  de Coptos -, je voudrais aujourd'hui vous remettre en mémoire, amis visiteurs, celles que vous avez inévitablement rencontrées lors de votre dernier séjour à Karnak dans la Chapelle blanche de Sésostris Ier

 

 

ChapelleBlanche.jpg


 

dont l'anastylose constitue une des merveilles du Musée de plein air : sur ses nombreux piliers, vous n'avez pu ignorer les Amon-Min ithyphalliques qui se répondent d'une face à l'autre, recevant l'une quelconque oblation du souverain,

 

 

Piliers-Chapelle-blanche---Sonia.jpg

 

 

et dans cette autre Chapelle, dite "rouge" celle-là, en raison de la couleur de la pierre quartzite des assises du soubassement intérieur, ayant appartenu à la reine Hatshepsout. 

 

PHOTO-ANOUKET---Chapelle-rouge.jpg

 

 

     Dans nombre de ces scènes, que voyez-vous exactement ?


     Certes, en priorité, le dieu de la fonction génératrice et reproductrice, debout sur un socle, devant trois laitues posées sur ce que vous pourriez considérer comme une sorte de pot décoré d'un motif à neuf carrés.

    Mais vous n'ignorez plus, j'espère, depuis le temps que vous me lisez, qu'il faut "décoder" l'image que les artistes égyptiens nous ont laissée, pour dépasser la première vision qu'elle fournit et ainsi accéder à la notion réelle qu'ils souhaitaient faire comprendre.


     Aussi, comme précédemment promis, j'aimerais, ici et maintenant, vous décrypter ce type de scène récurrente dans l'art monumental égyptien. 

 

     Que ce soit avec les trois rangées de trois carrés que vous aurez remarquées dans les documents ci-dessus ou avec celles de plus nombreuses cases du jardin dans le sanctuaire d'Amon au temple de Deir el-Bahari dont je vous ai donné à voir le dessin mardi dernier, vous êtes en présence d'une réduction schématique d'un potager figuré en plan : chacun des espaces quadrangulaires définit un compartiment d'irrigation légèrement creusé et séparé des autres par de petites levées de terre que l'on ouvrait pour que l'eau puisse se répandre de l'un à l'autre.

 

     La notion de pluriel, dans l'écriture hiéroglyphique égyptienne, s'indiquant souvent par la triple répétition d'un signe, il vous faut comprendre qu'ici, la gravure de trois fois trois carrés signifie que les plantations d'Amon-Min, avec cette multiplicité de bassins, bénéficiaient d'une surface hors du commun.


     Quant aux trois plantes surmontant la composition, elles ressortissent au même procédé de notification de la pluralité, révélant de la sorte que le dieu disposait de laitues en quantités considérables.

 

     Mais pourquoi donc avaient-elles personnellement tant besoin, ces divinités ithyphalliques, d'une production végétale aussi substantielle ?


      Parce que j'ai compris que certains d'entre vous s'impatientent quelque peu, c'est ce que je me propose d'enfin vous révéler, amis visiteurs, lors de notre prochaine rencontre, le mardi 6 mai.

 

 

 

     (Immense merci à ceux de mes amis du Forum qui, suite à une requête, m'ont offert leurs documents photographiques. Et plus particulièrement aujourd'hui : Anouket, pour la Chapelle d'Hatshepsout et Nefertiyi, pour celle de Sésostris Ier.)

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

CAUVILLE Sylvie

Essai sur la théologie du temple d'Horus à Edfou, Volume I, Le Caire, I.F.A.O., 1987, p. 117. 

 

L'offrande aux dieux dans le temple égyptien,  Peeters, 2011, pp. 97-8.

 

 

GAUTHIER Henri

Les fêtes du dieu Min, Le Caire, I.F.A.O., 1931, pp. 161-72 ; p. 286.

 

 

GUILHOU Nadine/PEYRÉ Janice

La mythologie égyptienne, Alleur, Nouvelles Éditions Marabout, 2011, pp. 114-6.

 

 

LACAU Pierre/CHEVRIER Henri

Une chapelle de Sésostis Ier à Karnak, Le Caire, I.F.A.O., Volume I. Texte, 1956, pp. 86-91 ; Volume II. Planches, 1969, pl. 23, scène 23. 

 

Une chapelle d'Hatshepsout à Karnak, Le Caire, I.F.A.O., Volume I. Texte, 1977, pp. 35-6 et 309-10 ; Volume II. Planches, 1977, pl. 18, Bloc 143. 

 

 

QUAEGEBEUR Jan

Les quatre dieux Min, dans VERHOEVEN U./GRAEFE E., Eds., Religion und Philosophie im Alten Ägypten. Festgabe für Philippe Derchain zu seinem 65. Beburstag am 24. Juli 1991, OLA 39, Louvain, Peeters, 1991, p. 256.

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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 23:00

 

 

     Les légumes et les fruits représentaient bien sûr la plus grande partie de l'alimentation des Égyptiens de l'Antiquité qui, dans leur majorité, ne devaient pas avoir accès à de la viande tous les jours. Les légumes, surtout, devaient être assez largement consommés et constituer un complément non négligeable au régime à base de céréales (pain, bière) qui était le lot des couches les plus pauvres de la société. 


 

 

 

Pierre TALLET

La cuisine des pharaons

 

Arles, Actes Sud, 2003

p. 75

 

 


 

 

     Vous souvenez-vous, amis visiteurs, qu'à la fin de l'hiver 2013 et au début du printemps qui suivit, j'avais attiré votre attention à trois reprises, les 21 et 22 février, ainsi que le 20 avril, sur les fouilles qu'avaient menées les équipes réunies de l'U.L.B, sous la direction de l'égyptologue Laurent Bavay et de l'U.Lg., sous celle de Dimitri Laboury, au niveau de la pyramide de Khay, un des vizirs de Ramsès II, dans la colline de Cheikh Abd el-Gournah ?


 KHAY - 01. Vue pyramide

 (© Laurent Bavay)

 

     Ce très haut membre de l'Administration pharaonique de la XIXème dynastie était loin d'être un inconnu pour les égyptologues. En effet, quelques documents archéologiques et épigraphiques - statues, sceaux et ostraca exhumés à Deir el-Medineh -, attestaient déjà parfaitement son existence.


     Parmi eux, cette statue-cube naophore, - c'est-à-dire en forme de naos dans lequel se tiennent ici Amon et Mout -, en granit noir, découverte en mai 1904 dans ce que les égyptologues sont maintenant convenus d'appeler la "Cachette de Karnak" (CK 311) et  actuellement exposée au Musée du Caire, sous le numéro d'inventaire CG 42165.


 

KHAY-1.jpg

(Cliché NU_2010_5988 - Ihab Mohammad Ibrahim - © IFAO - SCA - Convention "Cachette" 2008)

 

 

     D'une hauteur de 74 centimètres pour 31 de large et 45 de profondeur, elle nous donne à voir Khay, vizir du souverain dont les cartouches sont gravés de part et d'autre, assis les bras croisés, serrant, - et c'est pour cette particularité que nous l'accueillons ce matin -, une laitue stylisée en sa main droite.

 

KHAY-2.jpg

(Cliché NU_2010_5988 - Ihab Mohammad Ibrahim - © IFAO - SCA - Convention "Cachette" 2008)

 

 

     Mais diantre pour quelle(s) raison(s), seriez-vous en droit de me demander, plutôt qu'un sceptre ou tout autre attribut du pouvoir qui était sien, ce second personnage de l'État pharaonique arbore-t-il un légume, d'apparence commune ?  

 

     Certes, et les scènes d'offrandes ainsi que les représentations de jardins apparaissant sur les parois de tombes ou de temples corroborent la présence de cette salade dite "romaine" dans le quotidien alimentaire des Égyptiens où, avec l'oignon, elle constitue l'une des deux plantes le plus fréquemment représentées : je pense notamment au potager du sanctuaire d'Amon du temple d'Hatshepsout, à Deir el-Bahari, ci-après dessiné au début du XXème siècle par l'égyptologue suisse Edouard Naville (1844-1926) et que je me suis autorisé à photographier pour vous, amis visiteurs ;


 

Potager-dans-sanctuaire-d-Amon-a-Deir-el-Bahari---Dessin-E.jpg

 

 

 

je pense également à cette figuration d'un paysan coupant des laitues verticales schématisées en forme d'arbre,

 

Paysan-et-laitues---Tombe-de-Manofer--c-Ifo---Michel-.JPG

 

 

sur un relief calcaire (ÄM 31198) de la Vème dynastie, exposé au Neues Museum de Berlin ;


ou encore à ce potager 

 

Laitues - Neferherenptah (© OsirisNet)

 

qu'entretiennent des jardiniers dans le mastaba de Neferherenptah, à la même époque. 

 

     Rappelez-vous aussi qu'ici même, devant nous, dans la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à deux reprises, nous avons rencontré ces laitues que, si j'en crois toujours l'auteur de l'exergue de ce matin, l'égyptologue français Pierre Tallet, les habitants des rives du Nil mangeaient crues, soit, le mardi 25 mars, celle, apparemment surdimensionnée, couvrant une table de vivres qu'apportaient à leur maître deux serviteurs figurés sur le bas-relief gravé et peint (AF 10243), datant de l'Ancien Empire ;


 

AF-10243---Porteurs-d-offrandes---laitue.jpg

 

 

ou, le 1er avrilparmi les simulacres de fruits et de légumes disposés sur l'étagère accrochée immédiatement en dessous, deux en bois datant du Nouvel Empire : AF 8965 et E 14113.

 

 

AF 8965 - Laitue romaine        E 14113 - Laitue romaine

 

 

Clichés Musée du Louvre 

© C. Décamps (à gauche)

et F. Raux (à droite)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Bien avant les papyri médicaux ou religieux fournissant d'utiles informations quant à la morphologie des plantes indigènes et allogènes et, surtout, j'y reviendrai, à propos de leur emploi à des fins thérapeutiques, magico-religieuses, rituelles ou théologiques, que nous apprennent exactement de la laitue les savants versés dans la taxonomie végétale, voire dans l'ethnobotanique égyptiennes ?


     D'emblée, convoquons également, voulez-vous, le philologue à la barre.


     Pour l'identifier, la langue vernaculaire propose deux termes : abou, de son nom scientifique que nous avons emprunté au latin Lactuca sativa, rencontré déjà dans le corpus des Textes des Pyramides de l'Ancien Empire ; et afet/afaïou (Lactuca virosa).

 

     La première acception (abou), considérée comme traditionnelle par Sydney Aufrère, définit la laitue cultivée, - celle qui apparaît le plus souvent sur les monuments et qui, dans la réalité, pouvait atteindre jusqu'à 1,50 mètre de hauteur pour seulement quelque quatre centimètres de diamètre -, dont la tige exsude, si entaillée, un liquide blanchâtre que les Égyptiens de l'époque crurent aphrodisiaque ; assertion toujours entérinée dans la communauté copte.

 

     Sur cette croyance, et d'autres encore, j'aurai aussi l'opportunité dans les semaines à venir de m'expliquer ... 

 

    La seconde acception (afet) - celle que l'on retrouve en abondance dans les prescriptions thérapeutiques des papyri médicaux -, semble plutôt se rapporter à une variété sauvage, dont le suc détient, selon le Docteur Richard-Alain Jean, des propriétés narcotiques, analgésiques, sédatives et légèrement hypnotiquesfort semblables à celles du pavot.

 

     Il est avéré que les praticiens égyptiens antiques prescrivaient la gomme-résine de ce légume amer en vue de calmer tout à la fois migraines et piqûres de scorpions.

     En pharmacologie, elle est encore actuellement utilisée comme calmant, au même titre que l'opium.

  

     Plus prosaïquement, si j'en crois l'ethnologue égyptien Nessim H. Heinen - que j'avais un jour convoqué, rappelez-vous, pour vous initier à la capture des volatiles aquatiques grâce à un filet hexagonal -, cette laitue vireuse serait toujours consommée dans les campagnes en guise de condiment pour notamment accompagner le fromage blanc.

 

     Du point de vue de la pure systématique végétale, il fallut du temps, beaucoup de temps, avant que les égyptologues se missent d'accord pour précisément la reconnaître gravée sur les monuments antiques. Si actuellement, et grâce à Victor Loret (1859-1946) qui, le premier, en eut la conviction, aucune hésitation n'est plus possible, il vous faut savoir qu'aux siècles derniers, des propositions fusèrent en tous sens.


     Dans la Description de l'Égypte, monumental ouvrage rédigé après le retour des savants qui avaient accompagné Bonaparte lors de sa campagne militaire en terres nilotiques, sa hauteur fit qu'arbre on la désigna : pour certains chercheurs, en tant que perséa ou cyprès, pour d'autres, sycomore ou figuier, et pour d'autres enfin, palmier ou acacia.

     Les plus circonspects préférèrent avancer la prudente allégation : deux étranges figurations d'arbres ou de plantes.

     Et quant à ceux qui refusèrent toutes ces suggestions, ils optèrent qui pour un artichaut, qui pour une pomme de pin aux dimensions bien peu réalistes.

 

     Enfin, ce ne fut  qu'en 1924, soit 32 ans après V. Loret, que l'égyptologue allemand Louis Keimer prouva scientifiquement la véracité des allégations de son collègue français.


     Ce qui n'empêcha nullement la persistance de divergences : à l'instar de la lumière d'une étoile, c'est connu, qui ne nous parvient que bien après la disparition de l'astre, il faut longtemps patienter pour qu'une opinion se fraie un chemin jusqu'à celui qui souhaiterait ne point la croiser !

 

     S'impose, je crois, Hegel et cette prophétie extraite de la Préface qu'il donna à sa Phénoménologie de l'Esprit, traduite par Jean Hyppolite (Paris, Aubier Montaigne, p. 11 de mon édition de 1941) :

 

     A la facilité avec laquelle l'esprit se satisfait peut se mesurer l'étendue de sa perte.

 

 

     Pour ne pas allonger outre mesure notre présent rendez-vous, amis visiteurs, je vous propose de nous retrouver le mardi 29 avril prochain, aux fins d'évoquer plus avant ce type particulier de légumes et, notamment, de vous entretenir à propos de cette structure "en damier" que vous avez probablement notée sous les plantations rencontrées ce matin.        

      

 

 

 

     (Mes remerciements appuyés s'adressent aujourd'hui à Michel, - hfo sur le Forum d'égyptologie que nous fréquentons tous deux -, pour m'avoir spontanément offert d'exporter ici sa photo personnelle du relief de Berlin figurant un homme coupant des laitues ; et à Thierry, de l'excellent site OsirisNet, pour d'autres jardiniers, figurés ceux-là, dans le mastaba de Neferherenptah. )

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE   

 

 

AUFRERE Sydney

Études de lexicologie et d'Histoire naturelle. Remarques au sujet des végétaux interdits dans le temple d'Isis à Philae : VIII. Lactuca virosa, "Laitue vireuse ?", dans BIFAO 86, Le Caire, IFAO, 1986, pp. 1-6.

 

 

CARRIER Claude

Textes des Pyramides de l'Égypte ancienne. Tome I : Textes des Pyramides d'Ounas et de Téti, Paris, Éditions Cybele, 2009, (Pyr. 699 a), pp. 348-9.

 

 

DEFOSSEZ Michel

Les laitues de Min, Berlin, SAK, Volume 12, 1985, pp. 1-4.

 

 

GAUTHIER Henri

Les fêtes du dieu MinLe Caire, I.F.A.O., 1931, pp. 161-72. 

 

 

JEAN Richard-Alain

Le dieu Min au panthéon des guerriers invalides. Document librement téléchargeable sur le site Histoire de la médecine en Égypte ancienne.

 

 

LORET Victor

La flore pharaonique d'après les documents hiéroglyphiques et les specimens découverts dans les tombes, Paris, Ernest Leroux, 1892, pp. 68-9. Ouvrage librement téléchargeable sur le site archive.org

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 23:00

 

Je suis bien arrivé à Per-Ramsès Meryamon.

Je l'ai trouvée en excellente condition,

     C'est un nome parfait, sans pareil,

     Sur le plan de Thèbes.

C'est Rê en personne qui l'a fondée,

     La résidence, douce à vivre.

Son terroir regorge de toute sorte de bonnes choses,

     Il regorge de victuailles chaque jour.

Ses potagers sont verts de plantes (...)

Le melon a goût de miel.

Dans les terres humides,

Ses greniers regorgent d'orge et de blé (...) 

Oignons, poireaux, des potagers,

     Laitues des jardins.

Grenades, pommes et olives,

Figues des vergers

(...)

 

 

Papyrus Anastasi III, 1, 11-3, 8


dans Chloé  RAGAZZOLI

Éloges de la ville en Égypte ancienne.

Histoire et littérature

 

Paris, PUPS, 2008

p. 58

 

 

 

 

       

     Il est des ouvrages d'égyptologie qui, à l'instar de recettes de cuisine éculées venant grossir les pages de magazines féminins, répètent ad nauseam ce que tout le monde, ou presque, connaît sur un sujet que d'anciens grands noms de la profession ont déjà brillamment traité.


     Encore serions-nous autorisés à penser qu'ils réjouissent l'uomo qualunque qui n'a jamais vraiment cru bon de goûter de l'histoire égyptienne, mais qui n'en apprécie pas moins une belle tournure de phrase comme il le ferait d'un vieux plat dont de nouvelles épices viendraient opportunément en rehausser la saveur.

 

     Quand d'aventure les données historiques s'énoncent dans une langue d'une indigence lexicale confondante et de surcroît rédigées à l'instar d'un travail d'élève des premières années de l'enseignement secondaire pour lesquels la sempiternelle construction "Sujet - Verbe - Complément" constitue l'acmé de l'écriture obligatoire, ne parvenant pas en outre à se départir de "être" ou "faire" qu'ils jugent indissociables de la parfaite compréhension verbale, l'on se sent véritablement grugé : non seulement parce que l'on a perdu son temps mais aussi son argent.

 

     Certes, je suis absolument conscient que tout le monde ne peut s'exprimer comme un Pascal Vernus, l'incontestable "Trois Macarons" de la gastronomie égyptologique française : l'appétence à lire le raffinement de la langue qu'il convoque n'a d'égale que la jouissance éprouvée par nos papilles gustatives découvrant des mets et des bourgognes d'exception.

 

     Fort heureusement, entre ces deux extrêmes, nombre d'études de qualité viennent nous ravir, qui s'ouvrent sur des menus peu cuisinés par le passé. Tel est le cas de l'ouvrage extrêmement intéressant dans lequel je n'ai eu que l'embarras du choix pour débusquer  l'exergue que je vous ai offert ce matin.

 

     Matérialisant à l'intention du grand public un mémoire de maîtrise défendu à l'Université de Paris-Sorbonne où elle enseigne actuellement dans le cadre du Centre de Recherches égyptologiques du CNRSChloé Ragazzoli, tout à la fois Chargée de Recherches documentaires au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (BnF) en vue d'y étudier les papyri égyptiens et Professeur à l'Université d'Oxford, nous donne à lire des textes de l'époque ramesside louant d'importantes capitales telles que Thèbes, Memphis et Pi-Ramsès et, à travers elles, - la création d'une ville étant un acte divin et sa fondation un acte régalien -, célébrant, en une sorte de déclaration épidictique, le dieu qui les créa ou le souverain qui les fonda. 

 

      Le regard sur ces miscellanées versifiées que porte la jeune égyptologue, dans le droit fil des travaux de Bernard Mathieu, son mentor, à propos de la poésie amoureuse des rives du Nil, outre qu'il nous renseigne sur les modalités du discours, sur la langue littéraire de l'époque - le néo-égyptien, en l'occurrence -, sur ses éléments morphologiques, lexicaux et stylistiques, sur la structure métrique des vers, tous éléments passionnants pour ceux qui, peu ou prou, s'intéressent à la philologie en général et aux idiomes égyptiens en particulier, nous révèle, stricto sensu, une mentalité, une perception, une vision du monde propres aux lettrés de cet espace et de ce temps donnés au travers de leur rhétorique de l'éloge, que ce soit celui, nostalgique, de la cité quittée - Thèbes, le plus souvent -, ou celui, sous l'aspect de la découverte, de la cité dans laquelle on arrive.

  

     L'extrait du Papyrus Anastasi III que j'ai choisi pour entamer notre présent rendez-vous, amis visiteurs, dans lequel le scribe Paybès, en mission administrative, rend compte à un autre scribe, son maître, Amenémopé, de la richesse des domaines agricoles de Pharaon, à Pi-Ramsès, capitale ramesside à l'est du Delta du Nil, - l'actuelle Qantir arabe -, m'a paru parfaitement approprié avant que nous envisagions ensemble de manière générale l'étagère transparente disposée sur la gauche du panneau central de la vitrine 6, côté Seine, dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,


 

Vitrine 6 (Côté Seine) (L.-p.)

 

 

immédiatement en dessous du long bas-relief en calcaire peint (AF 10243) que je vous ai fait découvrir, rappelez-vous, mardi dernier.

 

     En effet, qu'observez-vous ici, davantage en lisant les cartels, avouons-le franchement, que par reconnaissance véritable des pièces exposées ?


      Dans la première partie, avant la coupelle (E 14188), de droite à gauche  :

 

01.-Legumes-et-fruits--L.-p.-.JPG

 

 

deux modèles de dattes, deux de laitues romaines, tous les quatre en bois, et deux de viande, en pierre ceux-là. 

 

     Sur la même étagère vitrée, à la droite du plat circulaire, d'autres simulacres, d'autres modèles de fruits et de légumes en faïence siliceuse, cette fois : 

 

02.-Legumres-et-fruits--L.-p.-.JPG

 

melons ou concombres, différents types de figues, des pois chiches, des fruits de mimusops et, pour terminer, deux noix-doum.

 

 

     N'avez-vous pas comme moi l'impression que cet étal, tout éclectique qu'il soit, doit beaucoup à l'énumération en vers que rédigea sur papyrus en l'an III du pharaon Merenptah, (XIXème dynastie) le scribe Paybès ci-dessus, magnifiant les richesses agricoles de la ville de Pi-Ramsès dans laquelle il venait d'entrer ?

 

     Ne pensez-vous pas que si ces faux fruits et légumes en miniature accompagnent les défunts dans leurs demeures d'éternité et si, arrivant à peine dans une ville qu'il découvre, un fonctionnaire attire immédiatement l'attention de son maître sur leur présence, c'est qu'au-delà du statut de topoï qui est le leur au sein de la littérature égyptienne - et dont nous sommes parfaitement conscients -, ils attestent de l'importance certaine, voire du rôle qu'ils avaient à jouer tant dans la vie sociale ici-bas qu'au niveau du devenir post-mortem de l'Égyptien ?

 

     Dans toutes ces denrées, dès le 22 avril prochain, après les vacances pascales donc, - et mon ami François d'encore certainement vilipender ces Enseignants belges qui ne pensent et fonctionnent qu'avec les congés scolaires en point de mire !! -, je vous promets, amis visiteurs, que vous croquerez à belles dents plusieurs semaines encore ...

 

     Excellente chasse aux oeufs à tous ...

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