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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 00:00

 

       "L'admiration est fondement de toute philosophie."

 

     Le mot "admiration", dans cette phrase de Montaigne, garde son sens ancien d'étonnement. Mais j'aime l'entendre en son sens moderne. Rien n'étonne comme la grandeur, comme le courage, comme le génie. C'est pourquoi Beethoven nous étonne, même quand il nous est familier. C'est pourquoi l'art nous étonne, en ses sommets. Parce qu'il touche à la grandeur de l'homme et à la petitesse de nos vies.

     Les deux sont inséparables : c'est ce qui donne envie de pleurer, quand on admire, et de vivre.


 

André COMTE-SPONVILLE

Le goût de vivre et cent autres propos

 

Paris, Albin Michel, 2010

 

p. 258


 

 

     Nous avons de conserve mardi dernier déploré, amis visiteurs, le peu de documentation - euphémisme de circonstance ! - définissant les quelques pièces exposées au bas du côté nord de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, notamment, tout à gauche, le poids à poisson (E 14394) et le présentoir à relief ondulé (E 16324) dont j'avais eu l'heur de trouver trace dans ma documentation personnelle.

 

 

Vitrine 6 - Sol (L.-p.)

 

 

     C'est dans le même état d'esprit que j'aborderai ce matin la troisième d'entre elles, la table d'offrandes, puisqu'elle ne dispose pas plus que les autres du cartel détaillé qui nous la situerait dans l'espace et le temps. 

 

 

Table-d-offrandes--1--c--SAS-.JPG

 

 

     Sachant que les deux pièces qui la précédent sur le sol de la vitrine - et que j'évoquai à l'instant - proviennent, vous vous en souvenez, des fouilles que l'égyptologue français Bernard Bruyère mena dans le premier tiers du précédent XXème siècle à Deir el-Médineh, il me serait très aisé d'en déduire qu'elle fut aussi exhumée du même site.


     Un détail stylistique, toutefois, me retient. J'y reviendrai dans quelques minutes.   

 

     Destinés à recevoir la nourriture post mortem du propriétaire d'une tombe, ces monuments généralement disposés au pied de la stèle fausse-porte, étaient le plus souvent ornés de bas-reliefs figurant certains des éléments de l'offrande alimentaire, dont le pain, - vous en distinguez deux ronds, ici, à l'avant-plan ; ce qui motive sa présence de ce côté de vitrine -, mais aussi de morceaux de viande, de volaille, de fruits et de légumes, voire d'un vase ou d'un bassin pour les libations, stylisés dans la pierre après avoir été réalisés originellement en divers matériaux. 

 

     Déjà au sein des sépultures primitives, l'égyptologue Gaston Maspero (1846-1946) nous l'apprit jadis mais il est bon de le rappeler, pain et eau sur une simple natte de jonc ou de papyrus constituaient à eux seuls le repas quotidien pour la survie du défunt dans l'Au-delà.

 

     Avec le temps, l'évolution des moeurs et des croyances religieuses, ce "tapis" tressé, dont les Égyptiens se rendirent probablement très vite compte qu'il se détériorait, fut remplacé, aux premières dynasties, par un plateau rond, soit posé à même le sol - comme l'était précédemment la natte -, soit parfois sur pied, selon que l'on considérait que le mort se nourrirait assis ou debout. 

 

     Parce qu'il est probable qu'aux premiers moments de ce rituel, le repas funéraire s'accompagnait d'une aspersion lustrale ; parce que, d'autre part, le don de boisson prenait vraisemblablement l'aspect d'une libation dont on aspergeait les aliments, cette eau se déversait immanquablement de part et d'autre, avec force éclaboussures. 

     De sorte que vers la fin de l'Ancien Empire, à ce plateau circulaire se substitua un bloc de pierre plus ou moins rectangulaire disposant d'un léger rebord pour contenir le liquide dans le champ creusé en légère dépression, et d'un appendice saillant de l'un des côtés de manière à en faciliter l'écoulement.

 

     Quelques variantes interviendront, certes, mais en règle générale, perdurera aux Moyen et Nouvel Empires, ainsi qu'aux époques suivantes, cette typologie de la table d'offrandes "traditionnelle", munie de son bec verseur aux lignes droites, avec la rigole d'écoulement en son milieu.

 

     Très souvent, au centre de la composition figurait le large signe "htp" (hetep ou hotep, selon les égyptologues, signifiant être satisfait ) :

 

 

il s'agit du hiéroglyphe constitué d'une natte sur laquelle pose un pain, véritable métaphore de l'offrande. 

 

     Pour bien visualiser un monument de ce type, je vous invite à m'accompagner à l'étage supérieur, en salle 23, et d'y admirer celui de Senpou dans la vitrine 18.


 

Table-d-offrandes-de-Senpou--Louvre-E-11573---c-C.-Decamp.jpg

(Louvre E 11573 - © C. Décamps)


     Vous y distinguez aisément dans la partie basse du champ central encadré de hiéroglyphes - qui se présentent à l'envers ici pour nous -, le tapis de sol tressé, vu en plan, censé accueillir un pain, vu de face, flanqué de deux vases et eux-mêmes de deux autres pains, ronds cette fois.

 

     Parmi les variations auxquelles je viens de faire allusion, en plus de proposer différents types de denrées, le bloc calcaire qui nous occupe ce matin, vous l'aurez remarqué,

 

 

Table-d-offrandes--2--c--SAS-.JPG

 

 

en présente une autre d'importance : l'excroissance n'a plus rien de rectiligne.

 

     Vraisemblablement apparu dans le courant de la XVIIIème dynastie - le catalogue du Caire établi par Ahmed Kamal, référencé en note infrapaginale, donne notamment à voir, p. 70, celle, en granit rose, dédiée par Thoutmosis III à son père Amon -, ce détail stylistique, qui laissera néanmoins toujours la part belle aux déversoirs rectangulaires, s'imposera, si je m'en réfère aux fouilles de Bruyère, à Deir el-Médineh jusqu'à la XXème dynastie en étant, - particularité supplémentaire -, enserré dans un cintre de pierre.

 

    L'exposition consacrée aux Artistes de Pharaon auquel j'ai déjà fait allusion la semaine dernière proposait une table d'offrandes de ce genre (Louvre E 13994) ayant appartenu à Imenemipet et son épouse Noubemtekh, à propos de laquelle, dans le catalogue, Madame G. Pierrat-Bonnefois indique qu'elle constituait le type le plus commun à Deir el-Médineh.

 

 

Table-d-offrandes-d-Imenemipet-et-Noubemtekh.jpg 

 (© JF Bradu)

 

     Avec ou sans cintre, la typologie de cet élément verseur fait évidemment référence au pain traditionnel, scindé en deux par le sillon d'écoulement de l'eau des libations, ici, non plus représenté dans le champ mais à l'extérieur du monument. 


     Évidemment ?

     C'est à tout le moins l'interprétation officielle, la plus généralement admise.

     Se pourrait-il qu'il en existe une autre ?

     Nous en discuterons, voulez-vous, à notre prochaine rencontre ...

  

 

     L'absence de cartel, je l'ai suffisamment souligné la semaine dernière déjà ainsi que dès l'entame de notre rendez-vous d'aujourd'hui, ne nous privera fort heureusement pas de quelques détails identitaires. En effet, incisés sur le pourtour surélevé de ce petit monument, des hiéroglyphes vont vous permettre d'en apprendre un peu plus sur son propriétaire.

     Ou, pour m'exprimer avec plus d'exactitude, sur ses propriétaires.

 

     C'est classiquement par la formule convenue que je vous ai plusieurs fois apprise à déchiffrer que commence, dans la partie supérieure, de part et d'autre de la petite rigole, le texte des deux inscriptions symétriques à prononcer pour que s'opère la magie des mots. 

 

 

Formule-d-offrandes--Debut---c--SAS-.JPG

 

 

     Vers la gauche, horizontalement puis dans la colonne verticale, vous lirez : Veuille le roi octroyer une offrande à Osiris qui préside aux Occidentaux, le dieu grand, aux fins qu'il accorde toute chose bonne et pure, des libations, du vin et du lait ... 

 

    Et vers la droite : Veuille le roi octroyer une offrande à Anubis qui préside au pavillon divin, de sorte qu'il permette de recevoir des offrandes pour le Ka ... 

 

     Sur le bord horizontal inférieur, la formule se termine en indiquant l'identité des bénéficiaires des souhaits émis :  

 

 

Proprietaire-de-la-table-d-offrandes--c--SAS-.JPG

 

 

du coin gauche vers la droite, ... pour le Ka de la maîtresse de maison Tamit, justifiée, détentrice (de la fonction) d' imakh et, du coin droit vers la gauche,  ... du scribe des contours d'Amon, Mâya, justifié.

    

     Hasard des documents, Tamit, ici prénom de l'épouse de Mâya, que l'on traduit par "La Chatte", fut aussi celui, souvenez-vous, de l'animal préféré du prince Djehoutymès que nous avons tout dernièrement croisé en tant que meunier du dieu Ptah, au centre de l'étagère vitrée, à côté des pains vieux.

 

     Je gage toutefois que ce n'est pas eu égard à l'homonymie que les Conservateurs de la salle 5 associèrent l'ouchebti de Djehoutymès et cette table d'offrandes dépourvue de cartel explicatif ...

 

     

     Anonyme pour la majorité de ceux qui, d'aventure, se plairaient à l'observer, ce monument illustre parfaitement le concept égyptien de l'offrande que matérialise dans le calcaire le signe hiéroglyphique du pain posé sur une natte.      

 

 

     Avant de prendre congé de vous, amis visiteurs, il m'est très agréable de grandement remercier mon collègue parisien Louvre-passion, pour sa photographie du côté nord de la vitrine 6 que j'ai "résumée" aux seuls monuments visibles dans sa partie inférieure ; SAS, - dont je souhaite la renaissance de l'inénarrable blog Louvreboîte qu'un temps elle a tenu -, qui eut l'extrême amabilité de m'adresser les gros plans réalisés par ses soins de la table d'offrandes de Mâya et Tamit, à ma requête, dans l'urgence des derniers jours ; Jean-François Bradu, Professeur agrégé d'histoire-géographie au Collège Jeanne d'Arc d'Orléans qui m'a aimablement autorisé à exporter de son site la photographie qu'il fit au Louvre de la table d'offrandes d'Imenemipet et de Noubemkhet exceptionnellement sortie des réserves pour l'exposition Les Artistes de Pharaon, en 2002, ainsi que Michel Dessoudeixauteur de plusieurs ouvrages à l'égyptologie consacrés, qui me fit l'amitié de vous offrir sa propre traduction des hiéroglyphes gravés sur tout le pourtour du présent monument, que la petitesse de certains d'entre eux s'accommodant mal de mes mauvais yeux m'empêchait de distinguer véritablement. 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

KAMAL  Ahmed Bey

1909, Tables d'offrandes I, dans Le Caire, Catalogue général des antiquités égyptiennes du Musée du Caire, I.F.A.O. - Préface, pp. I à IV. (Ouvrage librement téléchargeable sur ce site)

 


KUENTZ  Charles

1981, Bassins et tables d'offrandes, Le Caire, Bulletin du Centenaire, supplément au B.I.F.A.O. 81, pp. 243, sqq. (Article librement téléchargeable sur le site de l'I.F.A.O.)

 

 

MASPERO  Gaston

1897, La table d'offrandes des tombeaux égyptiens, dans Revue de l'histoire des religions 35, pp. 275-330.

(Repris dans Études de mythologie, d'archéologie et d'épigraphie égyptiennes, Tome 6, pp. 321-405 ; article librement téléchargeable à partir du site de l'Université de Heidelberg.)

 

 

PIERRAT-BONNEFOIS Geneviève

 

2002, Table d'offrandes de Imenemipet et Noubemtekh, dans Les artistes de Pharaon. Deir el-Médineh et la Vallée des RoisParis/Turnhout, Éditions Réunion des Musées nationaux/Brépols, notice 199, p. 250.

 

 

 

ADDENDUM

 

Mercredi 12 février

 

     Suite à un commentaire déposé ce matin par François, qui me rappelle avoir visité le Musée égyptien de Turin et y avoir croisé une Tamit et un Mâya mentionnés sur une stèle, je me suis souvenu que, dans nos échanges avec Michel Dessoudeix à la fin du mois dernier, ce monument avait été évoqué.

Mais je n'avais pas vraiment pris garde à ce détail, craignant d'alourdir mon propos.

     

     L'ayant communiqué à François, assorti d'une référence fournie par M. Dessoudeix vers un article d'un membre de notre Forum, il appert que je suis maintenant en mesure de vous apporter quelques précisions supplémentaires - en quelque sorte mon petit cartel personnel visant à combler l'absence de celui que les concepteurs de cette vitrine auraient dû placer aux côtés de la pièce de calcaire sur laquelle nous nous sommes penchés ce mardi.

 

     Nous y avons lu, souvenez-vous, que Mâya était scribe des contours d'Amon. Or, la même indication se retrouve sur la stèle de Turin.


     Je puis donc avancer aujourd'hui qu'il fut un des décorateurs des tombes royales de la Vallée des Rois à la XVIIIème dynastie, voire au tout début de la XIXème, et qu'il fit creuser la sienne (TT 338) - dont les peintures de la chapelle funéraire sont exposées au sein de la salle III du Musée de Turin - dans le cimetière ouest de Deir el-Médineh.

 

     De sorte que le fil conducteur des trois premières pièces déposées sans annotation sur le sol du versant nord de la présente vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre est bien Deir el-Médineh. Et ce, malgré ma réserve quant à la forme de la partie supérieure de la table d'offrandes - le bec verseur n'est pas enchâssé dans un cintre de pierre -, alors que, selon Madame G. Pierrat-Bonnefois, ce détail stylistique permettrait d'affirmer que les tables qui en sont pourvues représenteraient le type le plus commun à Deir el-Médineh

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 00:00

 

          Mais il vient toujours une heure dans l'histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort.


 

 

Albert  CAMUS

La Peste

 

Paris, Gallimard, Livre de Poche 132,

p. 107 de mon édition de 1965

 

 

 

 

     Parmi les quelques éléments du culte funéraire présents dans les chapelles des mastabas d'Ancien Empire, au pied de la stèle fausse-porte offrant au défunt l'opportunité de communiquer avec les vivants, avec ceux des membres de sa famille ou de ses amis qui, le plus longtemps possible, continueront à venir apporter les produits de bouche susceptibles de lui assurer son éternité, était habituellement installée une table d'offrandes.

 

     Petit clin d'oeil, je présume, à son antique emplacement, de la part du Conservateur en charge de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, qui en a posé une ici devant nous, sur le sol de la partie nord.

     Malheureusement non accompagnée de son cartel.

 

 

Vitrine 6 (Bas côté nord) (L.-p.)

 

 

     Bizarre décision similaire prise, d'ailleurs, pour les autres pièces à ses côtés : aucune indication de date, aucune indication de lieu de découverte, aucun numéro d'inventaire, aucune précision utile ... 

      Rien pour les définir aux yeux de toute personne quelque peu intéressée ou simplement du touriste lambda.


     Pour ce qui me concerne, point de circonlocutions inutiles, point d'un langage chantourné : ne souhaitant nullement m'engager jusqu'à dénoncer un amateurisme de mauvais aloi, je ne peux, vous vous en doutez amis visiteurs, donner quitus à celui ou celle qui, depuis sa mise en place en décembre 1997, n'a pas pris le temps d'avoir envie de finaliser la conception de cette vitrine.

     C'est franchement inadmissible dans un établissement public tel que le Louvre !

 

     Quelles foudres vais-je m'attirer en osant ce réquisitoire ?

Certes pas puni de mort, comme dans l'exergue de ce matin, emprunté à Camus. 

Je ne demande pourtant pas l'impossible !

Quatre ou cinq fiches signalétiques suffiraient à mon "bonheur". 

En quelque quinze ans : une gageure ?


     Conjecturons donc, voulez-vous, à propos de certains de ces objets : ainsi, à l'extrême gauche de ce bas de vitrine dont l'aspect inachevé m'indispose, vous distinguez une masse semi-circulaire : elle pourrait figurer un modèle de pain, ce qui la placerait ainsi en adéquate symbiose avec ces autres pains et galettes, réels, ceux-là, desséchés depuis des milliers d'années, à même le carré de tissu, à l'extrême droite et complétant vraisemblablement la série des trois que nous avions rencontrés sur l'étagère vitrée, immédiatement au-dessus.

 

     En réalité, il n'en est rien ! Et sa place ici, par rapport à la thématique des aliments originellement prévue, se révèle à mes yeux totalement inadéquate ...

Ceci posé, si je me réfère à son origine, je puis quelque peu reconsidérer mon opinion mais tout en vous faisant remarquer que là ne résidait pas la finalité du projet ! 


      Au-bas-de-la-vitrine--.--L.-p.-.JPG

 

 

     En effet, après moult recherches, de cette pièce, brisant le silence imposé par l'absence de cartel, j'ai eu l'heur de trouver trace, sous la plume de Pierre Tallet, dans le catalogue, référencé en note infrapaginale, édité lors de l'exposition qui se tint à la fois à Paris au printemps 2002 et à Bruxelles à l'automne suivant, dédiée aux Artistes de Pharaon, entendez : à tous ces artisans de Deir el-Médineh qui contribuèrent un temps à la réalisation des hypogées royaux de l'Occident thébain. Mais également dans celui, plus récent, de l'exposition parisienne Les Portes du Ciel, grâce à une notice de Florence Maruéjol.

 

     Il s'agit d'un poids en calcaire (E 14394), d'une hauteur maximale de 6 centimètres pour un diamètre de 14,5 exhumé par l'égyptologue français Bernard Bruyère d'une des maisons du village de Deir el-Médineh et entré au Louvre en 1935, suite à un partage de fouilles.

Nonobstant, le site internet officiel du Musée n'en fait point mention.

 

     Si j'avais eu la bonne idée d'en effectuer un gros plan lors d'une de mes visites - ou de le solliciter auprès de l'un de mes deux lecteurs parisiens en étroite relation avec l'établissement -, vous auriez pu apercevoir une incision plus que bienvenue qui, comme à moi, vous eût mis la puce à l'ouïe : un poisson !

     En outre, vous eussiez pu déchiffrer quelques hiéroglyphes stipulant Queue de poisson frais.

 

         Vous avez en fait là devant vous un des exemplaires d'une série de poids mis au jour par B. Bruyère tout à la fois dans les habitations du Village - comme on l'écrit volontiers avec une majuscule aux fins d'en souligner la spécificité -, et dans les déblais entreposés à l'est de ce grand puits dont je vous avais déjà entretenu le 25 avril, puis les 2 et 9 mai 2009.

 

     Ces poids déterminaient la quantité de poisson à répartir entre chacun des membres des équipes d'ouvriers sur les chantiers des tombeaux qu'ils préparaient pour les souverains défunts. Dans la mesure où tous étaient rémunérés en nature par le Pouvoir, ils recevaient chaque jour, pour autant bien sûr que les denrées aient été livrées de manière régulière, - ce qui n'était pas toujours le cas -, un apport alimentaire au sein duquel, après le pain, le poisson constituait la nourriture essentielle.

  

     Des documents d'époque, papyri et ostraca maintenant conservés dans différents musées, permettent de connaître les quantités livrées par les pêcheurs autorisés à accéder à la porte d'enceinte des lieux pour approvisionner les foyers : ainsi, par exemple, pour le quatrième mois de la saison Akhet de l'an 26 de Ramsès III (XXème dynastie), apprend-on que chaque famille aurait reçu une ration d'approximativement 4 kg.   

 

 

     Immédiatement à la droite de cet objet hémisphérique, vous remarquerez deux petits monuments côte à côte : une table d'offrande et un socle de pierre au relief ondulé qui, de prime abord, ne peut qu'intriguer.


     Entré au Louvre en 1939 également suite à un partage des fouilles du même B. Bruyère, portant le numéro d'inventaire E 16324 et lui aussi ignoré de la base de données publiée sur le site officiel du Musée, ce plateau en calcaire mesurant 22 centimètres de longueur pour 21,3 de largeur, et 5,8 de hauteur fut pareillement mis au jour dans une des maisons de la communauté des artisans. 

 

     Il offre la particularité de n'être pas plan mais d'au contraire présenter un relief sculpté de ce que j'appellerais prosaïquement quatre "boudins", supports d'un objet probablement brûlant, - remarquez la partie plus sombre en son centre.

 

     Peut-être, - mais là, c'est mon propre esprit qui s'offre un vagabondage cultuel en prenant pour exemples certaines scènes de purification -, était-ce une sorte de présentoir utilisé pour les fumigations : un récipient contenant du charbon incandescent posait sur la partie centrale, - d'où la noirceur bien visible ; sur ce pot de braises, il suffisait alors de jeter quelques grains d'encens lorsqu'il était estimé nécessaire de purifier la maison ... 

 

     Enfin, à droite, même si elle n'est point officiellement référencée, vous reconnaîtrez sans peine une table d'offrandes : c'est à elle, et à elle seule, que j'escompte consacrer notre prochain rendez-vous, amis visiteurs, le mardi 11 février prochain.

 

     Vous m'accorderez qu'aussi sommairement et imprécisément organisée, la partie basse de ce côté de vitrine 6 aurait dû constituer pour vous ce matin une bien maigre provende. J'ai néanmoins la faiblesse de croire que, grâce aux photographies envoyées par Louvre-passion, ainsi qu'aux "fouilles" personnelles menées au sein même de ma bibliothèque, le peu que j'ai fait dire aux deux pièces que nous avons croisées suffira pour vous éclairer à leur sujet.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE 

 

 

DELLA MONICA Madeleine

1980, La classe ouvrière sous les pharaons. Étude du Village de Deir el Medineh, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient A. Maisonneuve, pp. 116-7.

 

 

MARUÉJOL  Florence

2009, Poids à poisson, dans Les portes du Ciel. Visions du monde dans l'Égypte ancienneParis, Editions Somogy/Musée du Louvre, notice 211, p. 256.

 

 

PIERRAT-BONNEFOIS Geneviève

2002, Présentoir à offrandes, dans Les artistes de Pharaon. Deir el-Médineh et la Vallée des RoisParis/Turnhout, Éditions Réunion des Musées nationaux/Brépols, notice 201, p. 251.


 

TALLET  Pierre

 2002, Poids à poisson, dans Les artistes de Pharaon. Deir el-Médineh et la Vallée des RoisParis/Turnhout, Éditions Réunion des Musées nationaux/Brépols, notice 159, p. 207.

 


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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 00:00

 

     A mi-chemin de la cage au cachot, la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

     Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.

     A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques - sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

 


 

      Francis PONGE

 Le Cageot


dans Le Parti pris des choses 

Paris, Gallimard, 1942.

 

 

 


 

     Avec l'exceptionnel ouchebti du prince Thoutmosis, fils aîné prématurément décédé d'Amenhotep III et de la reine Tiy que nous avons rencontré mardi dernier dans son rôle de meunier du dieu Ptah, souvenez-vous amis visiteurs, j'ai apposé un point quasiment final à l'évocation des monuments relatifs à la panification exposés sur le versant nord de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     Quasiment car, vous l'aurez probablement remarqué, il m'incombe d'encore attirer votre attention sur les pièces disposées sur l'étagère supérieure, immédiatement en dessous des deux figurines de meunières que précédait celle d'un brasseur, surplombant  l'ensemble,


 

Etagere---Brasserie-----Vitrine-6--Cote-Nord---L.-p.-.JPG

 

la brasserie constituant précisément le thème de cette petite tablette vitrée.

 

     Or, nul n'ignore plus, je présume, que la même pâte à pain, à partir d'un certain type de céréales communes, fut en Égypte antique à la base des opérations visant à préparer la bière, ces deux produits constituant le quotidien de la majorité de la population.

 

     Raison pour laquelle vous pouvez vous rendre compte que l'attitude des trois artisans brasseurs oeuvrant devant nous


 

 E-27164-Trois-brasseurs--L.-p.-.JPG

 

 

ressemble à celle de boulangers.

     Aussi, en l'absence d'informations précises, est-il parfois malaisé d'établir une distinction entre le travail des uns et celui des autres, tant leurs gestes sont apparentés. 

 

     Acquis par le Louvre en 1978, le modèle de bois stuqué et peint (E 27164) qui nous occupera une partie de cette matinée date du Moyen Empire. Toutefois, sa provenance reste inconnue.

 

     Il est constitué d'un plateau de bois d'une longueur de 29,50 centimètres pour 20,30 de large sur lequel, à gauche, différentes sortes de vases à bière - six en tout - n'attendent plus qu'à recevoir le précieux breuvage que vont fabriquer les trois personnes de droite : deux hommes penchés d'abord, qui s'affairent à écraser les grains - d'orge ou de blé amidonnier - en se servant d'un rouleau broyeur sur leur meule et, à leurs côtés, une femme assise, poitrine nue, les mains tendues vers un objet définitivement perdu.

 

     Bien au-delà de la rusticité, - de la gaucherie jugeront peut-être certains -, inhérente à l'ensemble des modèles que nous avons croisés - et je pense évidemment aux figurines que vous avez précédemment tant admirées et que vous apercevez toujours au-dessus de la vitrine -, c'est naturellement encore ici la philosophie du geste, de l'attitude au travail qu'il nous faut retenir.

 

     Nonobstant les grands yeux blancs démesurés et dépourvus de pupille qui barrent leurs visages, ainsi courbés sur leur tâche, ils semblent extrêmement concentrés sur l'effort à fournir. 

 

     Un détail technique, un détail de fabrication vient aussi distinguer ces trois manouvriers : ils ne sont pas taillés d'une seule pièce. Tels certains jouets articulés de notre prime enfance, leurs bras sont rivés aux épaules par des tenons et leurs mains, de la même manière, au rouleau qu'ils manipulent.    

  

     Si je "lis" la scène de droite à gauche, c'est-à-dire dans le sens le plus constant de l'écriture hiéroglyphique, je puis augurer qu'après la réduction des grains en farine à laquelle les deux hommes étaient occupés, cette servante préparait vraisemblablement le pâton d'orge dans une cuve, - à l'instar de n'importe quel confrère boulanger ; pâte qu'elle humidifiera avec de l'eau froide, avant de quelque peu la cuire dans des moules autres que les bedja que vous connaissez maintenant, essentiellement utilisés, quant à eux, pour les pains de consommation.

 

     En effet, pour les pains de brasserie - pain vert, lit-on dans le mastaba de Ti - destinés à être malaxés avec d'autres ingrédients, nul besoin de chercher une présentation belle et régulière : galettes plus ou moins rondes, pains plus ou moins ovales, triangulaires, modelés le plus souvent à la main conviendront tout aussi bien.

 

     C'est également de différentes manières qu'ils étaient légèrement précuits : soit dans des récipients distincts, moule-setchet ou moule-aperet, soit directement sur le feu, comme le montre ce modèle en bois (AF 12873d'un homme activant son petit foyer individuel avec un éventail, disposé en dessous, à l'extrémité de l'étagère des pains vieux.

 

 

Figurine-de-cuisinier----AF-12873---c-L.-p.-.JPG

 

 

     Par la suite, la jeune femme du trio ci-dessus émiettera les "pains-bière" dans la grande jarre munie d'un bec verseur que vous apercevez sur sa droite, avant de brasser le tout en l'additionnant de malt puis de pulpe de dattes aux fins de sucrer - ces deux apports engendrant la fermentation -, et, éventuellement, de quelques épices si elle souhaitait l'aromatiser.

 

     Détail important : le houblon, plante à l'origine du goût amer de nos bières contemporaines, était ignoré des Égyptiens. De sorte que leurs heneqet - comme le précisent les textes - furent probablement plus sucrées que les nôtres, partant, plus alcoolisées aussi ; raison pour laquelle le terme fut-il parfois assorti d'épithètes telles que "forte", "brute" ...

 

     Si j'en crois le menu de Tepemânkh que pour vous j'avais détaillé le 29 janvier 2013, voici exactement un an, les Égyptiens produisirent deux types de bières : une blonde djeseret et une brune kenemes.

     Mais vous aurez tout de suite deviné, amis visiteurs, qu'aucune cruche en contenant encore ne nous est parvenue. Et ce ne peut être avec des résidus desséchés retrouvés en leur fond que nous connaîtrons le goût véritable de cette boisson égyptienne antique. Tout au plus, les analyses en laboratoires détermineront-elles l'un quelconque des ingrédients naturels qui la composaient ...  

 

     Autorisez-moi une courte parenthèse pour souligner que, malgré certaines consonances, trompeuses au demeurant, la bière Heineken que nous connaissons de nos jours ne doit en rien son nom à la heneqet des anciens Égyptiens mais porte simplement le patronyme du jeune Amstellodamois qui, au XIXème siècle, la créa.   

 

 

     Décanté, tamisé, filtré, le liquide tant apprécié des riverains du Nil antique était alors versé dans des récipients généralement ovoïdes élaborés à partir du limon du fleuve, au fond pointu, plantés en terre ou encastrés dans un support de bois. Ils étaient obstrués avec un bouchon conique en argile. C'est également en l'enduisant d'argile que l'intérieur pouvait être rendu étanche.

 

     Enfin, ces "bouteilles" étaient au besoin transportées dans des caisses semblables à ce que vous montrent, tout à fait à gauche sur l'étagère, les deux minuscules modèles de cageots en bois peint de quelque 5 centimètres de hauteur : considérez-les comme de lointaines figurations de ceux que Francis Ponge présenta en vous accueillant ce matin.

 

     Si le second est vide (E 2716), le premier (E 2729) contient trois des modèles de ces jarres à bière que je viens d'évoquer (E 2718, E 2719 et E 2720), mais en bois peint et non en terre cuite. 

 

 

E 2729 (cageot) contenant E 2718-E 2719-E 2720 (jarres à b

 

 

     Ce sont ces cageots, rappelez-vous, que nous avions vus en novembre 2008 sur les têtes de certaines porteuses d'offrandes qui semblaient se diriger vers le mastaba d'Akhethetep, dans la vitrine 1 de la salle 4.

 

 

Porteuses-d-offrandes--c-A.-Dequier--copie-1.jpg

(Salle 4, vitrine 1 - © A. Dequier)

 

      Vous aurez évidemment compris qu'indépendamment du fait qu'ils me permettent de quelque peu vous expliquer le "fonctionnement" d'une brasserie, les objets en réduction ici exposés sur l'étagère que nous avons détaillée aujourd'hui, n'avaient d'autre raison d'être que d'accompagner un défunt dans sa dernière demeure en lui assurant, - finalité magique essentielle que détient l'image aux yeux des Égyptiens de l'Antiquitéquel que soit son aspect sommaire ou non -, la quantité de bière nécessaire à son éternité.

 

     M'est-il besoin d'ajouter qu'un dessein identique animait les scènes de boulangerie que nous avons découvertes sur les bas-reliefs précédemment rencontrés de ce côté de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ?

 

     Je m'en voudrais de vous quitter, amis visiteurs, sans vous avoir précisé un dernier point : pains et bière n'étaient évidemment pas que destinés aux classes les moins favorisées de la société égyptienne : le souverain et la cour, notamment, en consommaient. Pour ses besoins personnels, le Palais en effet disposait de boulangers et de brasseurs dont certains, plus favorisés que d'autres assurément, obtinrent l'insigne privilège royal de bénéficier d'une tombe dans la Montagne thébaine.

 

     C'est ce que tout récemment nous a appris le magazine égyptien Luxor Times en publiant la découverte réalisée par l'égyptologue japonais Jiri Kondo, Directeur de la mission de fouilles de l'Université de Waseda, du superbe hypogée non encore complètement exploré de Khonsouemheb, à El Khokha, sur la rive ouest de Thèbes.

 


New-tomb-discovered-in-El-Khokha-by-Waseda-University--c-L.jpg

(© Luxor Times)

 

     Les textes hiéroglyphiques qui accompagnent les peintures remarquablement bien conservées nous apprennent qu'à l'époque de Ramsès II, Khonsouemheb porta le titre de surveillant des greniers et des fabricants de bière pour la déesse Mout ; son épouse et sa fille étant toutes deux chanteuses de la même divinité.     

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE      

 

 

ANDREU Guillemette/RUTSCHOWSCAYA Marie-Hélène/ZIEGLER Christiane 

1997, L’Egypte ancienne au Louvre, Paris, France Loisirs, pp. 78-9.

 

BAVAY Laurent
2004, Les "jarres à bière", dans Doyen F. et Warmembol E. (s/d),  Pain et bière en Égypte ancienne, de la table à l'offrande, Treignes, Catalogue d'exposition, Guides archéologiques du Malgré-Tout., p. 54.

 

DOYEN Florence 

1999, Modèle de brasserie, dans Warmenbol (s/d) Ombres d'Égypte. Le peuple de Pharaon, Catalogue de l'exposition au Musée du Malgré-Tout, Treignes, Editions du Cedarc, notices 64 et 67, pp. 85-6.

 

MOERS Lucie C.
2004, La transformation des céréales : boulangerie et brasserie en Égypte ancienne, dans Doyen F. et Warmembol E. (s/d), Pain et bière en Égypte ancienne, de la table à l'offrande, Treignes, Catalogue d'exposition, Guides archéologiques du Malgré-Tout, pp. 48-51.

 

PETERS-DESTÉRACT Madeleine

 2005, Pain, bière et toutes bonnes choses ... L'alimentation dans l'Egypte ancienne, Monaco, Editions du Rocher, pp. 149-79.

 

PIERRAT-BONNEFOIS  Geneviève

 1997, Salle 5 - Élevage, chasse et pêche, dans Ziegler, 1997Louvre : Les Antiquités égyptiennes I (Guide du visiteur), Paris, Éditions de la Réunion des Musées nationaux, 29-30.

 

TALLET Pierre

 2003, La cuisine des pharaons, Arles, Actes Sud, pp. 21 et 99-103.

 

VANDIER Jacques
1964,  Manuel d'archéologie égyptienne, Tome IV, Bas-reliefs et peintures - Scènes de la vie quotidienne *, Paris, Picard, pp. 293.

 

WILD Henri

1966, Brasserie et panification au tombeau de Ti, Le Caire, B.I.F.A.O. 64, I.F.A.O., pp. 95-120.

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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 00:00

 

Or la beauté, c'est tout. Platon l'a dit lui-même :

La beauté, sur la terre, est la chose suprême.

C'est pour nous la montrer qu'est faite la clarté.

Rien n'est beau que le vrai, dit un vers respecté ;

Et moi, je lui réponds sans crainte d'un blasphème :

Rien n'est vrai que le beau ; rien n'est vrai sans beauté.

 

 

 

 

Alfred de MUSSET

Après une lecture

 

dans Poésies nouvelles

Paris, Bibliothèque-Charpentier,

p. 240 de mon édition de 1891

 

 


 

     Au centre de la seconde étagère en verre jouxtant le bas-relief que je vous ai donné à voir mardi dernier, souvenez-vous amis visiteurs, et sur laquelle, le 10 décembre, nous eûmes déjà le privilège de découvrir des pains vieux de quelque 3500 ans,  a été déposée, par le Conservateur en charge de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, une statuette pour le moins singulière.

 

Prince Thoutmès en meunier

(© SAS)

 

     La présence d'un aussi petit monument franchement perdu dans cette grande vitrine s'explique par l'évidente connotation avec le pain. Mais si le cartel

 

E-2749---Djehoutymes.jpg

 

indique qu'il propose, telle une offrande, un broyeur et une meule, cette dernière semblable à une moitié du modèle en bois peint provenant du Moyen Empire exposé devant lui,  (E 2725 - © C. Décamps),

 

E 2725

   

les annotations hiéroglyphiques gravées permettent d'indéniablement avancer qu'il figure un meunier courbé sur la pierre creuse pour broyer des grains.

 

     Personnellement, j'eusse préféré découvrir cette figurine dans un autre environnement : au sein du parcours chronologique, au premier étage ci-dessus, en salle 24, la première des cinq dédiées au Nouvel Empire et, surtout, dans d'autres conditions de mise en évidence : ainsi l'eussé-je bien vue seule, au centre d'une haute vitrine-tube quadrangulaire que l'on pourrait aisément contourner, pas très large évidemment et à l'intérieur de laquelle quelques miroirs grossissant judicieusement agencés permettraient d'en estimer tous les détails à leur juste beauté, à leur juste finesse.

 

     Alors là, et là seulement, j'eusse pu vous dire ... Oh ! bien des choses en somme ...

 

     Par exemple que, dans cette position quasiment à plat ventre qui certainement vous semblera de prime abord fort originale ou peu protocolaire eu égard au rang social du personnage, - attitude d'un serviteur au travail ou attitude de prosternation et d'offrande ? -, elle représente le fils aîné d'Amenhotep III et de la grande épouse royale Tiy, héritier présomptif du trône, Djehoutymès ou, selon la langue maternelle des savants qui lui ont consacré quelque attention, Djhutmose, ou aussi Thoutmès, voire Thoutmosis comme il leur arrive de le nommer depuis les Grecs anciens.

  

E 2749 Djehoutymès ( © C. Larrieu)

(© C. Larrieu)

 

     Et j'eusse alors pu ajouter que, provenant de la collection personnelle d'Antoine-Barthélémy Clot-Bey (1793-1868) dont la majeure partie fut cédée à la ville de Marseille où ce médecin grenoblois finit ses jours, et quelques pièces vendues au Louvre, dont celle-ci en 1852, ce "meunier" en pierre dure sombre - de la grauwacke pour certains auteurs, de la serpentinite pour d'autres -, d'à peine 10,5 centimètres de long, 5 de haut et 2,22 de large, se tient penché la jambe gauche agenouillée, la droite complètement étendue et posant sur la pointe de doigts de pied recroquevillés.

 

     Vêtu d'un pagne ajusté à la taille par une ceinture décorée de stries, le haut du corps recouvert d'une peau de panthère mouchetée, il arbore une perruque ronde assortie d'une longue mèche tressée descendant sur la tempe droite ; semblables survêtement et tresse latérale constituant les attributs distinctifs de sa fonction de Grand Prêtre de Ptah.


     Ce détail, nullement anodin, m'eût alors permis d'attirer votre attention sur la formulation du cartel officiel qui, à mon sens, pêche pour le moins par confusion sémantique puisque Djehoutymès n'est pas représenté en meunier comme noté, - je sais : je pinaille un peu ! -, qu'il n'est pas habillé en meunier mais bien en officiant d'un culte ; memphite, ici en l'occurrence ! 

 

     S'il avait mieux été mis en lumière, j'eusse par exemple pu vous éclairer à propos de ces mentions hiéroglyphiques incisées sur trois de ses côtés car, en effet, elles nous fournissent d'intéressantes précisions identitaires. 

 

     Evoquant probablement le dieu Apis, puisque selon l'égyptologue française trop tôt disparue Agnès Cabrol, cette figurine proviendrait du mobilier de la tombe du taureau sacré, incarnation du dieu Ptah de Memphis ayant vécu à cette époque-là, le prince affirme, sur le côté gauche : Je suis le serviteur de ce noble dieu, son meunier. 

 

     Sur la face frontale, vous eussiez pu lire : Encens pour le collège divin qui est dans le monde des morts ; comprenez : pour l'assemblée des dieux qui accompagnent ceux de la nécropole memphite, à savoir Sokaris, Osiris et Apis.

 

Djehoutymes--Louvre-E-2749-.jpg

 

 

     Que soit illuminé le fils du roi, le (prêtre)-sem, Djehoutymès, eussiez-vous enfin pu déchiffrer sur le côté droit qu'à défaut, je me suis autorisé à reproduire ici à partir du cliché publié dans un article de l'égyptologue anglais Aidan Dodson, référencé ci-dessous.

 

      A ces fonctions de prêtrise qui déjà identifient le prince adolescent, ou très jeune adulte, - qu'elles soient jugées honorifiques ou non par certains égyptologues -, je me dois d'apporter d'autres titres que, souvenez-vous amis visiteurs, le 19 octobre 2010, je vous avais énumérés quand nous avions admiré le sarcophage de son animal de compagnie exposé au Musée du Caire, ainsi : Chef des prêtres en Haute et Basse-Égypte et Grand des directeurs des artisans. 

 

    J'eusse également pu vous informer qu'en tant que statuette funéraire, le monument est classé par ses commentateurs dans la catégorie des ouchebtis, à savoir : des petites représentations d'ouvriers agricoles dont les défunts souhaitaient se faire accompagner au sein de leur sépulture en prévision d'effectuer à leur place les travaux des champs de l'Au-delà ; figurines qui n'étaient pas sans rappeler certains des modèles de serviteurs de l'Ancien Empire. 

     Rappelez-vous, je vous avais longuement entretenu à leur sujet en décembre 2010 quand, en Abousir, sous la férule d'archéologues tchèques, nous avions visité de conserve la tombe de Iufaa.

 

     Cette assertion que j'eusse pu vous faire eût alors revêtu une importance considérable : en effet, a contrario, elle vous permettait de comprendre que, puisque ouchebti de Thoutmosis il y a, décès de Thoutmosis il y a eu ! De comprendre aussi que si sur cet objet funéraire sont uniquement mentionnées ses activités sacerdotales alors qu'il était l'aîné des deux fils du souverain, c'est qu'il n'a pas eu l'opportunité de régner sur le Double Pays avant de mourir.

     Et d'ajouter que ce décès prématuré, - comprenez : avant celui d'Amenhotep III -, transforma notoirement le cours des événements dans la mesure où ce fut au puîné - Amenhotep IV/Akhenaton - qu'en droit de succession échut donc le trône d'Égypte.


     Là, très certainement, j'eusse coupé court à mes assertions, conscient qu'il m'eût fallu par la suite brosser un tout autre et très important pan de l'histoire de la fin de la XVIIIème dynastie ...


     Ici, Djehoutymès emprunte tout logiquement à un minotier la position d'une personne écrasant les grains sur une meule à l'aide d'un rouleau-broyeur puisque, vous venez de le constater, il se déclare meunier du dieu. Ce qui, toujours a contrario, vous permet de deviner que cette tâche spécifique exclut tout autre type de corvée agricole usuellement réservée à ces petits personnages funéraires.   

 

     J'eusse évidemment pu préciser que, tout à la fois portrait du mort et serviteur divin : il prépare les pains pour Osiris, partant, comme tout défunt est assimilé à un nouvel Osiris, il assure par la même occasion sa propre subsistance -, cet ouchebti fait partie d'un corpus extrêmement rare - tout au plus une dizaine d'exemplaires ! - essentiellement mis au jour dans de riches tombeaux de l'époque d'Amenhotep III à Saqqarah ou dans ceux d'autres fils royaux de la XVIIIème dynastie et de l'époque ramesside.


     Et de compléter en spécifiant qu'au sein de ce corpus, il se distingue de la majorité des autres statuettes du genre dans la mesure où, même si sur le côté droit, il reprend scrupuleusement les quelques termes préliminaires habituels, le texte que vous seriez en droit d'attendre - le chapitre VI du Livre pour sortir au jour (Livre des Morts) - ne figure nullement.

     Chaouabti, oui, mais, à plusieurs points de vue, chaouabti d'exception.

 

 

     En outre, je pense qu'il m'eût aussi plu de terminer notre entretien en insistant sur le fait que cette petite figurine constitue un des brillants exemples du raffinement de l'art d'une époque bien distincte. 


     Et pour corroborer mon assertion, j'eusse inévitablement convoqué l'égyptologue belge Claude Vandersleyen pour qu'il consente à vous répéter qu'il la juge d'un style typique de la deuxième moitié du règne d'Aménophis III, ou Jocelyne Berlandini, sa collègue française, qui aurait acquiescé tout en mettant l'accent sur la délicatesse dans la finesse du modelé et l'harmonie des formesavant de conclure que des critères stylistiques tels que profil enfantin, bouche pulpeuse, oeil en amande, invitent à la dater en faveur du règne avancé d'Amenhotep III.

 

 

     Voilà en résumé tout ce que j'eusse souhaité vous expliquer, amis visiteurs, pour esthétiquement vous émouvoir par la beauté de cette statuette particulière si elle avait eu l'heur de jouir de conditions d'exposition optimales. 


      Mais là, parce que quasiment égarée au milieu de nulle part dans cette double grande vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,

 

 

Prince Thoutmès en meunier

 

 

parce que si minuscule, parce qu'à peine remarquée par les touristes pressés ou distraits, qu'espériez-vous que je vous en dise ?

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

AUBERT Liliane et Jacques-François

1974, Statuettes égyptiennes, chaouabtis, ouchebtis, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve, pp. 66-8.

 

BERLANDINI-KELLER Jocelyne     

1997, Contribution aux "Princes du Nouvel Empire à Memphis", dans Etudes sur l'Ancien Empire et la nécropole de Saqqâra dédiées à Jean-Philippe Lauer, Montpellier, OrMonsp IX, Université Paul-Valéry, p. 99.

 

BOVOT Jean-Luc
2003, Les serviteurs funéraires royaux et princiers de l' Ancienne Egypte, Paris, Éditions de la Réunion des Musées Nationaux, pp. 212-3 ; 217-9.

 

CABROL Agnès
2000, Amenhotep III le Magnifique, Monaco, Editions du Rocher, pp. 167 et 468.

 

DODSON Aidan
1990, Crown  Prince Djhutmose and the royal sons of the eighteenth dynasty, Londres, 
JEA 76, pp. 87 sqq.

 

GABOLDE Marc

1993, La postérité d'Aménophis III, Egyptes - Histoires et cultures n° 1, Avignon, B & A Éditions, pp. 29-30.

 

LABOURY Dimitri

2010, Akhénaton, Paris, Pygmalion, pp. 58-62.

 

VANDERSLEYEN Claude

1995, L'Égypte et la Vallée du Nil, Tome II, De la fin de l’Ancien Empire à la fin du Nouvel Empire, Paris, Nouvelle Clio, P.U.F., p. 398, note 2. 

 

WARMENBOL Eugène

1999, Ombres d'Égypte, le peuple de Pharaon, Guides archéologiques du Malgré-Tout, Treignes, Editions du Cédarc, pp. 89-90.

 

WILDUNG Dietrich
1998, Le frère aîné d'Ekhnaton. Réflexions sur un décès prématuré, Paris, B.S.F.E. 143, pp. 15-6.

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 00:00

 

     Chers amis visiteurs,

 

 

      Bannière Jonathan (Mouture définitive)

 

 

     Parce que sur le blog ÉgyptoMusée, les références prennent avec les années de plus en plus de place au sein des articles de bibliographie publiés dès sa naissance, en mars 2008, dans la mesure où, chaque semaine, j'en ajoute de nouvelles, j'ai jugé bon, à partir de cette année 2014, de ne plus vous y renvoyer en cliquant sur les noms d'auteurs indiqués en note infrapaginale mais de vous les fournir immédiatement en fin d'article.

 

 

     Avantage du procédé : vous ne serez plus obligés de quitter mon intervention du jour pour partir vous renseigner à propos de l'un ou l'autre égyptologue convoqué, ajouté au corpus existant, classé alphabétiquement et nécessitant parfois, si par exemple de Christiane Ziegler il s'agissait, de descendre jusque tout en bas pour aboutir au Z.

 

 

     Inconvénient du procédé : ceux parmi vous que les références n'intéressent pas nécessairement, estimeront mes articles alourdis par leur liste désormais en bas de page.

     Ceci posé, personne n'est contraint de la parcourir ...

     


     J'espère toutefois que ce changement de politique bibliographique n'entraînera chez vous, amis visiteurs, aucun a priori négatif et que de votre présence et de votre confiance, je resterai assuré.

 

 

     Richard LEJEUNE  

 

 

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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 00:00

 

 

     Le souci de César, c'était le pain. Un village sans pain, qu'est-ce que c'est ? Perdre son temps, fatiguer les bêtes pour aller chercher du pain à l'autre village. Il y avait plus que ça encore. On allait avoir la farine de cette moisson, et chez qui porter la farine, chez qui avoir son compte de pain (...)

 Si le boulanger ne prenait pas le dessus de son chagrin, il faudrait vendre la farine au courtier, et puis, aller chercher son pain les sous à la main. 


 

Jean  GIONO

Jean le Bleu

 

dans Oeuvres romanesques complètes, II,

 Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade,

  chapitre VII, pp. 104-5 de mon édition de 1972.

 

 

 

 

     Mardi dernier, amis visiteurs, nous nous sommes penchés sur le premier des deux bas-reliefs exposés du côté interne de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans la mesure où il nous donnait à voir quelques-unes des étapes de la panification ; cette panification, je le souligne, que les Égyptiens furent les premiers à connaître.

     (Au passage, je rappelle que les Romains, quelques siècles plus tard, se contentèrent longtemps de bouillie avant que le pain fît son apparition à leur table ...) 

 

     Le second monument traitant également de cette thématique, (E 13481 ter), accroché en dessous, - je vous avais d'ailleurs "techniquement" présenté les deux pièces lors de notre rencontre du 17 décembre, souvenez-vous -, s'il ne nous apporte pas de grandes révélations en la matière, me permettra toutefois d'étendre mon propos à l'ensemble des opérations en aval et en amont de la préparation du pain proprement dite.

     C'est la raison pour laquelle - indépendamment du fait que l'adjoindrer au précédent eût considérablement augmenté notre laps de temps de rencontre -, j'ai estimé judicieux de les désolidariser et de consacrer à chacun d'eux un rendez-vous particulier.

 

     Le long relief quelque peu complexe qui retiendra donc notre attention ce matin

 

E 13481 ter

 

présente en réalité l'avantage de vous donner à voir deux scènes parfaitement distinctes, mais se concevant dans la continuité l'une de l'autre, voire, au sein de la première, mettant l'accent sur les différentes manipulations qui se sont préalablement succédé permettant le bon déroulement d'une partie de la seconde.

 

       Qu'observez-vous en effet ?

 

 E-13481-ter-copie-1.jpg

 (E 13481 ter - Louvre © C. Décamps)


     A gauche, la scène répétée ad libitum dans nombre de mastabas d'Ancien Empire - ce relief daterait de la fin de la VIème dynastie ou de sensiblement plus tard -, des porteurs d'offrandes alimentaires ici légèrement gravés au sein d'un seul registre balisé par la ligne des hiéroglyphes au-dessus et celle du sol en dessous. Ils s'avancent vers la gauche où vraisemblablement se tenait le propriétaire de la tombe qu'ils venaient honorer.

 

     De cette théorie de serviteurs, suite à la cassure des pillards qui jadis arrachèrent la pièce à une paroi murale, seuls subsistent deux hommes et le bras gauche de celui qui les précédait. Le premier des personnages encore visibles, portant perruque longue aux mèches étagées minutieusement incisées et dégageant nettement les oreilles, tend deux oies, tandis que l'autre, perruque courte cette fois mais traitée avec autant de soin, nous intéresse davantage dans la mesure où, indépendamment des deux petites gazelles qu'il maintient attachées au creux du coude, il porte sur l'épaule un plateau de pains.

 

     Sans délimitation aucune d'encadrement vertical, l'on quitte les appartements du maître de maison et l'on pénètre tout de go dans l'atelier de boulangerie dont la représentation a, dans sa plus grande partie, été subdivisée par l'artiste en deux demi registres superposés.

 

     Remarquez que les personnages apparaisent bien plus sommairement traitées : pas un seul détail pour les chevelures, par exemple. A propos de cette constatation, autorisez-moi une courte parenthèse.

     Suivant en cela l'égyptologue française Christiane Ziegler dans son catalogue des stèles, peintures et reliefs égyptiens de l'Ancien Empire au Musée du Louvre référencé ci-dessous, j'ai ce matin daté notre monument de la fin de la VIème dynastie, ou de sensiblement plus tard.

 

     C'est ce sensiblement plus tard que je souhaiterais maintenant affiner : il me semble, réflexion faite, que la particularité qu'a ce relief de pproposer à la fois une scène où la gravure se révèle incontestablement soignée - celle des porteurs d'offrandes - et une autre - celle des travaux de boulangerie - empreinte de ce que je pourrais définir comme une gaucherie, une maladresse ou, à tout le moins, un manque évident de soin du détail, ressortit à la "liberté de l'artiste" que l'égyptologue belge Nadine Cherpion épingle en guise de caractéristique de la Première Période  Intermédiaire. (P.P.I.) 

    

     Au centre du long fragment que nous avons sous les yeux, immédiatement avant les deux sous-niveaux auxquels je faisais à l'instant allusion, une femme en robe longue retenue par une seule bretelle, s'affaire à concasser l'orge dans un mortier avec un imposant pilon : en fait, elle sépare les grains de la balle indésirable qui les enveloppe, première étape de leur transformation en farine.

 

 

E 13481 ter (Louvre - © C. Décamps)

(E 13481 ter - Louvre © C. Décamps)

 

 

           Immédiatement derrière elle, au registre supérieur, un personnage réduit davantage encore le grain sur un mortier posé à même le sol. Il s'agit également d'une femme qui, à l'instar de toutes celles peinant agenouillées à l'époque, - souvenez-vous des modèles de meunières admirées ici même en novembre dernier -, porte un pagne simple et non une robe.

 

     Cette opération qui consistait à écraser les céréales, à les broyer après les avoir préalablement passées au crible circulaire en vue d'éliminer leurs impuretés, était multipliée à l'envi de manière à fournir une farine la plus fine possible. Parfois même, ultime tentative, on s'évertuait à la tamiser avant de définitivement la transformer en pâte.

 

     C'est ce que nous apprennent d'autres sources iconographiques : je pense par exemple aux scènes de boulangerie que vous pourrez admirer à même la paroi ouest du "magasin" dans le mastaba de Ti  ou le mur ouest de l'entrée de la première chambre du mastaba de Niankhkhnoum et Khnoumhotep, in situ, lors d'un voyage en terres pharaoniques ou, à défaut, en consultant OsirisNet, l'excellent site de Thierry Benderitter sur lequel, vraiment, je vous convie de vous rendre en suivant mes liens ci-dessus. 

 

     Vous noterez ensuite, ressortissant au domaine de la cuisson, la présence de la pyramide de moules-bedja que je vous avais détaillée la semaine dernière. 

     A ce sujet, et au risque d'inutilement alourdir mon propos, il m'agréerait d'ajouter qu'au long des millénaires de l'histoire égyptienne, d'autres procédés furent évidemment adoptés, comme par exemple, la cuisson directe, entendez : sur le feu ou dans la braise, après avoir modelé la pâte en fonction de la forme désirée - souvenez-vous des pains triangulaires ou ronds exposés sur l'étagère de cette même vitrine - ; mais aussi celle, indirecte, grâce à d'autres types de moules sur lesquels j'aurai l'occasion de revenir dans les mois prochains quand nous évoquerons les pains de brasserie.

 

     Exista également ce que je pourrais décrire comme un four constitué de trois dalles posées verticalement pour encadrer le foyer et d'une quatrième les surmontant non seulement pour les maintenir en équilibre mais, aussi pour leur offrir une plate-forme "chauffante" sur laquelle l'on cuisait son pain.

     Un petit "modèle" en bois (Inv. 240) est exposé au Musée du Caire.

 

     Ceci posé, à l'aune du nombre des représentations de moules à pains, qu'ils soient coniques (bedja) à l'Ancien Empire ou allongés, au Nouvel Empire, il n'est pas faux d'avancer que ce fut ce type de cuisson qui fut le plus souvent plébiscité.  

 

    Et le sous-registre supérieur de notre bas-relief de brutalement se terminer par les contours d'un grand récipient que le bris du monument arraché à la paroi murale soustrait partiellement à nos regards. Peut-être, à l'instar de celui que nous avons vu dernièrement, contenait-il la pâte.

 

     Le sous-registre inférieur pose aux égyptologues plus de questions qu'il ne siérait : en effet, la bien piètre qualité de la gravure ajoutée aux déprédations qu'a subies la pierre calcaire les empêchent d'être réellement avisés quant aux objets manipulés par les personnages accroupis, celui du milieu excepté qui semble pétrir une boule de pâte.

     Alors que l'objet présenté par le troisième homme pourrait à mon sens être un plat, Madame Ziegler, dans l'ouvrage précité écrit, tout en introduisant sa suggestion par Peut-être, et la terminant par un point d'interrogation, qu'il pourrait s'agir de tamis destinés à obtenir une farine homogène.

 

     Il me reste avant de vous quitter, amis visiteurs, un dernier point à évoquer : la localisation des boulangeries.


     Si, d'après les fouilles archéologiques, existaient dès le règne de Mykérinos (IVème dynastiedes ateliers d'élaboration de pains à grande échelle aux fins de nourrir le Palais, bien sûr, mais également les artisans qui s'affairaient sur les chantiers des pyramides, parallèlement, la plupart des maisons exhumées, celles des plus modestes comme des plus riches, disposaient d'une infrastructure idoine : cuisine, voire lieu spécifique destinés à confectionner pains et galettes pour toute la famille.

 

     Au Nouvel Empire par exemple, cela fut incontestablement le cas dans le village de Deir el-Medineh où furent exhumés mortiers, meules et fours privés dans plusieurs demeures : il est vrai que les "Ouvriers de la Tombe", comme étaient appelés ces hommes creusant et aménageant les hypogées des souverains, percevaient mensuellement une certaine quantité de grains en guise de salaire, avec laquelle pouvait ainsi être assurée leur ration quotidienne.

 

     Enfin, je m'en voudrais de ne pas citer les cuisines des différents temples. Et de prendre pour bel exemple celles du Ramesseum récemment étudiées par l'égyptologue français Christian Leblanc et ses collaborateurs où non seulement des moules à pain furent exhumés mais également où des analyses archéo-botaniques pratiquées sur des résidus carpologiques prouvèrent la présence des céréales nécessaires à la panification.

 

 

     Point d'un Aimable donc, point d'un gindre qui servirait toute une communauté villageoise, partant, point de femme de boulanger. Tout au plus une "Pomponette" devenue capable de dissuader un éventuel rat, passant du clair de lune,  prétendant s'approcher du trésor à protéger : les sacs de farine ...

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE             

 

CHERPION Nadine

1982, La fausse-porte d'Itefnen et Peretim au Musée du Caire, B.I.F.A.O. 82, Le Caire, I.F.A.O., pp. 127-43.

 

MOERS Lucie C.

2004, La transformation des céréales : boulangerie et brasserie en Égypte ancienne, dans Doyen F. et Warmembol E. (s/d), Pain et bière en Égypte ancienne, de la table à l'offrande, Treignes, Catalogue d'exposition, Guides archéologiques du Malgré-Tout, pp. 45 sqq. 

 

SALAVERT Aurélie/TENGBERG Margareta
2005, Les préparatifs alimentaires dans les cuisines et boulangeries du Ramesseum. Premiers résultats de l'étude carpologique du secteur D"', Memnonia XVI, Le Caire, Dar El-Kûtub, pp. 121-31.


TALLET Pierre

2003, La cuisine des pharaons, Arles, Actes Sud, pp. 39-51.

 

VANDIER Jacques
1964, Manuel d'archéologie égyptienne, Tome IV, Bas-reliefs et peintures - Scènes de la vie quotidienne *, Paris, Picard, pp. 272 sqq.

 

ZIEGLER Christiane

1990, Catalogue des stèles, peintures et reliefs égyptiens de l’Ancien Empire et de la Première Période Intermédiaire, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, pp. 295-7.

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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 00:00

     Poudre de dattes.

     (Cela) sera mis dans de l'eau et préparé sous une forme de pâte liquide qui sera battue. Tu auras placé deux poêles sur le feu pour qu'elles chauffent et cette pâte liquide y sera placée et mise sous forme de galette. Une fois qu'elle sera cuite à point, tu devras la préparer sous la forme d'une pâte solide avec du miel et de la graisse de taureau.

 

 

Papyrus Ebers 313

 

dans  Thierry BARDINET

Les papyrus médicaux de l'Égypte pharaonique 

Paris, Arthème Fayard, 1995

p. 299

 

 

 

     Certes, vous allez m'en vouloir !

 

     Pourtant après ces deux semaines d'absence que nous ont permises les congés scolaires, c'est, n'en doutez point amis visiteurs, avec un réel bonheur que, personnellement, je vous retrouve aujourd'hui au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     Permettez-moi tout de go, dans l'éventualité où certains d'entre vous n'auraient point eu l'opportunité de prendre connaissance de mon message préalablement programmé pour le mardi 31 décembre dernier, et les réponses que j'y ai apportées dès mon retour dans la blogosphère, de vous réitérer mes voeux les plus amicaux pour qu'aux côtés d'ÉgyptoMuséelongtemps encore, vous ayez envie et plaisir de déambuler aux fins que, de conserve, nous éblouissions nos yeux et comblions notre coeur de tous ces grands et petits trésors ici rencontrés. 

 

 

     Ceci posé, pour quelle raison me tiendriez-vous rigueur ?

 

     Simplement parce que ce n'est qu'après cette période en principe festive que je vous propose une recette de galettes de dattes au miel que, peut-être, amateurs de mets venus d'ailleurs, vous auriez testée pour épater vos invités.

     Qu'à cela ne tienne : je me dis qu'il vous sera toujours loisible d'en tenter la préparation un jour prochain ...

 

 

     Lors de notre dernier rendez-vous en salle 5, le mardi 17 décembre, je vous avais indiqué, souvenez-vous, que nous commencerions l'année en évoquant la fabrication du pain en Égypte antique grâce à deux bas-reliefs exposés du côté nord la vitrine 6, judicieusement intitulés "Scène de boulangerie".

 

     C'est en nous approchant de celui du dessus, (E 17499), que je suggère d'entamer nos propos ce matin.   

 

 

E 17499 - Scène de boulangerie

 

 

      Indépendamment des quelques hiéroglyphes qui subsistent et qui nous expliquent que le personnage de gauche est en train de vérifier le four, qu'observons-nous de prime abord ?

 

 

 

E-17499---Personnage-de-gauche--03-07-2012-.jpg

 

 

     Un homme torse nu, cheveux coupés ras, vêtu d'un simple pagne blanc, assis à même le sol, jambes relevées contre la poitrine, - peut-être pour la protéger de la chaleur rayonnante comme il le fait de son visage avec la main gauche -, attise, de la droite, un feu sur lequel repose ce que la malencontreuse cassure des pillards qui arrachèrent cette pièce d'une paroi de la chambre funéraire d'un mastaba de la fin de la Vème dynastie nous empêcherait de définir si nous n'avions pour guider notre réflexion, sur le second relief, en dessous, une scène semblable, manifestement traitée de manière plus fruste mais au demeurant complète.

 

     Penchons-nous quelques instants vers elle et découvrons, grâce à un gros plan que j'en ai réalisé à partir du cliché de Christian Décamps proposé sur le site du Louvre, ce que Madame Christiane Ziegler, dans son catalogue des reliefs égyptiens de l'Ancien Empire, cité en note infrapaginale, nomme "pyramide de moules à pain".

 

 

E-13481-ter----Pyramide---de-moules-a-pains.jpg

 

 

     Il s'agit en réalité d'un montage, d'un empilement de récipients individuels vides que les textes d'époque nomment bedja et qui ressemblent vaguement à certains de nos pots de fleurs actuels.

 

     Selon les tombes actuellement connues, leur nombre pouvait varier de 8 à 13, voire 15.

Il me sied de rappeler une fois encore que des reliefs tels que les travaux de boulangerie que nous détaillons à partir d'aujourd'hui ne constituent aucunement une oeuvre en soi, une oeuvre autonome comparable à une nature morte de Jean-Baptiste-Siméon Chardin, par exemple, mais bien des fragments arrachés à un ensemble gravé et/ou peint à même une paroi de chambre sépulcrale. Détail non négligeable qu'il me plaît d'à nouveau souligner.

 

     J'insiste également sur le fait que, dans les scènes de production de pains de consommation - à distinguer, vous l'aurez compris, de ceux dévolus à la brasserie sur lesquels je reviendrai dans les prochaines semaines -, ce sont essentiellement des moules d'une même forme qui sont représentés, alors que, souvenez-vous, nous avons constaté que sur une des tablettes de droite de cette même vitrine, d'autres types de pains existaient.

    

    Disposés de manière telle que l'intérieur de chaque récipient se présentât aux flammes, ils étaient dans un premier temps préchauffés grâce à elles. Vous aurez remarqué ici aussi le personnage qui, de la main gauche, active le foyer et se protège les yeux avec celle de droite. Dans un deuxième temps, on les remplissait de pâte puis, dans un troisième, ils étaient à nouveau superposés sur le foyer pour être cuits, mais cette fois munis d'un autre moule-bedja faisant office de couvercle.

 

    Enfin, quatrième et dernière étape, la cuisson achevée, l'on s'employait à démouler, à faire tomber le pain, comme le précisent parfois les indications hiéroglyphiques, vraisemblablement, si l'on en croit les nombreux fragments de céramique retrouvés in situ, en n'hésitant pas à briser les moules dès qu'ils étaient refroidis.

 

     Au Moyen Empire, la figuration que nous propose la portion gauche de notre bas-relief se transformera en ronde-bosse : en effet, à l'instar des modèles de meunières et du boulanger que nous avons rencontrés en novembre et décembre derniers, des statuettes de "tisonneur" seront elles aussi exhumées de tombeaux de particuliers.

 

          Précisément, à propos du brasseur auquel je viens de faire allusion : cet article que, sur son invitation, j'ai publié sur le site médical de Richard-Alain JEAN, ancien Corrrespondant de la Délégation à la Recherche Clinique de l'Assistance  Publique - Hôpitaux de Paris.

 

http://medecineegypte.canalblog.com/pages/physio---ii---appareil-locomoteur--2-/28880616.html#_ftn2

 

 

     Revenons, voulez-vous, à notre premier bas-relief.

 

     La pâte d'origine, avant de devenir pain, gâteaux ou galettes, l'artiste nous la montre en train d'être préparée :

 

 

E-17499---Personnage-de-droite--03-07-2012-.jpg

 

 

c'est vraisemblablement le travail qu'entreprend le personnage de droite ; les deux hommes, vous l'aurez remarqué, se tournant ici le dos.

 

     Présentant lui aussi des cheveux coupés ras mais auxquels vient chez lui s'ajouter une calvitie naissante, un pagne blanc pour unique vêtement, le genou droit posant sur le sol, la jambe gauche relevée, il touille avec un bâton dans une sorte de grand chaudron stabilisé par deux grosses pierres entre lesquelles un foyer a été allumé.

 

      Si je me réfère aux beaux hiéroglyphes colorés apparaissant encore intacts au-dessus de la scène, le contenu du récipient pourrait être de la pâte (?) à gâteau ; pourrait, parce que les égyptologues ne se sont pas encore tous accordés sur le sens à attribuer au premier des deux termes, séchenet, se lisant de droite vers la gauche. 

 

 

Hieroglyphes-de-droite--E-17499-.jpg

 

     

     Raison pour laquelle, ci-dessus, j'ai assorti le mot "pâte" d'un point d'interrogation, respectant ainsi la formulation choisie par Madame Christiane Ziegler.

 

     Mardi prochain, 14 janvier, avec toujours la panification comme thématique première, je vous propose, amis visiteurs, de concentrer plus spécifiquement notre attention sur le deuxième bas-relief que les Conservateurs en charge d'aménager cette vitrine ont choisi d'accrocher immédiatement en dessous et que nous avons un court instant sollicité aujourd'hui pour découvrir la pyramide de moules à pain.

 

 

 Vitrine 6 (Côté Nord) (L.-p.)

(© Louvre-passion)

 

      (Merci à Louvre-passion d'avoir eu l'immense gentillesse de réaliser à mon intention, parmi de nombreux autres, ce cliché du côté nord de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.)

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

MONTET  Pierre

1925, Les scènes de la vie privée dans les tombeaux égyptiens de l'Ancien Empire, Paris/Strasbourg, Librairie Istra, pp. 236 sqq.

 

TALLET Pierre

2003, La cuisine des pharaons, Arles, Actes Sud, p. 43.

 

VANDIER Jacques
1964, Manuel d'archéologie égyptienne, Tome IV, Bas-reliefs et peintures - Scènes de la vie quotidienne *, Paris, Picard, pp. 272 sqq.

 

ZIEGLER Christiane
1990, Catalogue des stèles, peintures et reliefs égyptiens de l’Ancien Empire et de la Première Période Intermédiaire, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, pp. 292-4.

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31 décembre 2013 2 31 /12 /décembre /2013 00:00

 

      C'est peu dire que l'homme a commerce avec la beauté.

Au coeur de ses conditions tragiques, c'est dans la beauté, en réalité, qu'il puise sens et jouissance.

 

 

 

François CHENG

Cinq méditations sur la beauté

 

Paris, Albin Michel, Le Livre de Poche n° 31978, 2012,

p. 30

 

 

 

 

     A vous amis visiteurs, ÉgyptoMusée, délibérément éloigné de la blogosphère, souhaite qu'au goulot d'une de ces  bouteilles lenticulaires, présent de Nouvel An, souvenez-vous, que volontiers s'offraient les riverains du Nil au Nouvel Empire, vous ayez longtemps encore le désir d'étancher votre soif de découvertes à ses côtés.  


 

MARIEMONT - Vitrine ''Gourdes du Nouvel An'' (24-04-2013)

 

 

     Et pour ce qui le concerne, il espère qu'aux vôtres, longtemps encore, il éprouvera l'envie, partant, le bonheur de poursuivre sa propre méditation sur la Beauté, sa propre quête du Beau, de salle en salle, de vitrine en vitrine, au sein du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 


     Sur les bords de ces gourdes, parfois vous lirez : Que s'ouvre une belle année.       

     

     Il en est des années qui commencent merveilleusement bien ... puis se terminent de manière désastreuse. S'autorisant de ce simple constat personnel, ÉgyptoMusée formule aujourd'hui le voeu que pour vous tous, chacun des 365 jours à venir soit le plus coruscant qu'il vous sera possible de vivre.

 

     A bientôt ...

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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 00:00

 

    Absent de la blogosphère tout au long de ces vacances scolaires, plutôt que vous emmener, ce 24 décembre amis visiteurs, sur les chemins de l'Égyptologie, je tenais à préférer ceux qui, n'ayant rien de traverse, vous inviteraient à méditer les propos que le philosophe français André Comte-Sponville publia voici près d'un quart de siècle dans L'Événement du Jeudi du 20 décembre 1990.



Le-Penseur---Rodin.jpg

(Rodin, Le Penseur - © Satyakam) 

 

     Préalablement programmée pour qu'elle vous parvienne comme chaque mardi, cette intervention ne donnera lieu à réponse de ma part aux commentaires éventuels qu'en janvier prochain.

 

    D'ores et déjà, je vous souhaite les plus beaux moments qu'il vous sera possible de vivre, en vue d'apposer le point final à 2013 ...

 

      ***

 

     J'ai horreur de Noël, du Nouvel An, de tout ce cérémonial des Fêtes ! Ces réjouissances à date fixe ont quelque chose d'exaspérant et d'angoissant tout à la fois. Mais quoi ?


     Bien sûr, il y a l'étalage du luxe, la débauche de nourritures (et les plus chères ! et les plus lourdes !), avec ce que cela suppose d'indélicatesse ou d'indifférence vis-à-vis de ceux que la misère tient éloignés du festin, les enfermant, plus cruellement sans doute que jamais, dans la frustration. Une telle injustice, si complaisamment étalée, semble donner raison aux casseurs de nos banlieues, en tout cas elle aide à les comprendre. Réclamerais-je plus de justice, on me trouverait ringard, et prisonnier décidément d'une idéologie d'un autre âge. Admettons. Mais quand bien même il serait indispensable que certains mangent du caviar et d'autres des oeufs de lump (et d'autres rien : combien d'enfants morts de faim en 1990 ?), quand bien même il serait inévitable que ce soient toujours les mêmes qui s'empiffrent ou se privent, est-il indispensable aussi que l'opulence s'étale à ce point ? Si la justice est hors d'atteinte, faut-il que la pudeur le soit également ?


     Un tel luxe est d'autant plus choquant qu'il constitue, d'évidence, une perversion du message de Noël. Un enfant est né, nous dit-on, il y a quelque deux mille ans, pauvre parmi les pauvres, pour célébrer, sans faste ni puissance, l'unique richesse de l'amour.

 

     Il fut un temps où l'on se demandait si le capitalisme était compatible avec cette éthique-là, celle des Évangiles, si le christianisme, en sa pureté, n'était pas une réfutation terrible de ce qui fait vivre nos sociétés. Vieilles lunes, semble-t-il. On se demande maintenant si les Évangiles ne sont pas réfutés plutôt par le capitalisme, et s'il ne serait pas temps, maintenant que la richesse est déculpabilisée, comme on dit, d'oublier ces vieilleries naïves et néfastes.

     Malheur aux pauvres ! Heureux les riches en actions et en obligations !

 

     On m'objectera que Noël reste la fête des enfants. En effet. Cela fait deux mois qu'ils nous cassent les oreilles avec leur Père Noël ou leurs cadeaux, deux mois qu'ils ne sont plus qu'impatience avide, deux mois qu'ils sont dévorés par le manque, deux mois qu'ils attendent, pour être heureux, que ce soit enfin Noël !

     Quelle curieuse leçon d'existence nous leur donnons, qui laisse entendre que vivre c'est attendre et recevoir, quand nous savons bien, nous, les parents, que c'est l'inverse qui est vrai ! Aucun cadeau n'est le bonheur, ni rien de ce qu'on attend ou reçoit, mais cela seulement qu'on fait ou qu'on donne, et point en cadeau, puisque l'essentiel de ce qu'on peut offrir, personne, jamais, ne pourra le posséder.

     Noël, l'idéologie de Noël, est devenu comme un résumé des erreurs dont il faudrait débarrasser nos enfants, dans lesquelles au contraire, comme à plaisir, le vieil homme à la hotte les enferme. Le bonheur n'est pas un cadeau, la vie n'est pas un conte, et il n'y a pas de Père Noël. Voilà à peu près ce que vivre m'a appris, et qu'il faudrait, pendant dix jours, faire mine d'oublier !

(...)

     Puis ce bonheur imposé ! Pendant dix jours, toute la bêtise médiatique va nous seriner son optimisme de commande, et il faudra être joyeux par force ! La mort ? "Reprends donc du champagne !" La solitude ? "Tu n'aimes pas le foie gras ?" L'angoisse, la difficulté de vivre, l'amour qui échoue ou se meurt ? "Allez, on sort les cotillons et vive la fête !"

Pourquoi pas, en effet ? Mais pourquoi ces jours-là, pourquoi tous ensemble et à date fixe ? Quoi de plus grotesque, quand on y pense, que ces millions de réveillons simultanés, avec tous les petits mensonges qui vont avec, tous ces petits égoïsmes, comme autant de cadeaux autour du sapin ? 

On préférerait un bonheur plus modeste, plus discret, plus spontané, plus imprévisible ...

Quoi de plus triste que de lire sa joie dans le calendrier ?

 

     Reste l'enfant nu, entre le boeuf et l'âne, celui qui finira sur une croix, celui que Dieu même, peut-être, abandonnera pour finir ... Et tous les ans, depuis bientôt vingt siècles, "dans la plus longue nuit de l'année ou presque", comme disait Alain, entre bougies et guirlandes, fragile, vacillante, cette lueur pourtant au coeur des vivants : l'amour enfant, et fils de l'homme. Ce dieu-là - le plus faible des dieux, et le seul - méritait mieux qu'un réveillon ou qu'une messe.

 

 

 

 

André COMTE-SPONVILLE

Le goût de vivre et cent autres propos

 

Paris, Albin Michel, 2010

pp. 20-3.

 

      

 

 

 

 

 

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 00:00

 

     La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne : comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux – sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente. Ce lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœur siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ses fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…

 

     Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.

 


 

Francis PONGE

 Le Pain


dans Le Parti pris des choses 

Paris, Gallimard, 1942,

p. 39 

 

 


 

     Si les murs de nombreuses tombes égyptiennes, mastabas d'Ancien Empire comme hypogées du Nouvel Empire, qui font état des phases successives de la production de céréales - souvenez-vous, amis visiteurs, de certains des fragments peints de la chapelle d'Ounsou que nous avions admirés voici 5 ans dans les deux vitrines 3 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre -, nous intéressent tant ; si différents outils agricoles exposés dans la vitrine 10 de la même salle ont, le 28 avril 2009, retenu notre attention ; si quelques-uns des modèles que nous avions croisés le mois suivant - je pense notamment à la scène de labour de la vitrine 11 -, nous ont interpellés, c'est parce que toutes ces manifestations de l'art égyptien nous permettent de non seulement nous familiariser avec le travail du paysan (semailles, moissons, etc.) mais également de comprendre la finalité première de cet immense labeur : produire, à partir des céréales récoltées,  pains et bières nécessaires à toute vie dans l'Au-delà, à l'instar de celle ici-bas, que ce soit celle du souverain, de sa famille et des fonctionnaires qui gravitent dans cet entourage privilégié ou celle de paysans, d'ouvriers ou d'artisans sans lesquels cette élite n'aurait jamais pu subsister.

 

     Ce matin, c'est à deux bas-reliefs accrochés l'un en dessous de l'autre sur la gauche du panneau central de la partie Nord de la vitrine 6 de la salle 5, que je vous propose de nous intéresser. 


 

Vitrine-6--Face-Nord---Gros-plan-des-bas-reliefs-.jpg

 

      (Merci à SAS pour la photo de ce côté de la vitrine 6 qu'elle avait prise à mon intention en mars dernier et à partir de laquelle je me suis permis d'en extraire ce seul gros plan des deux bas-reliefs.) 

 

 

     Découvrons, voulez-vous, le premier d'entre eux.

     Il s'agit d'un bloc de calcaire peint, (E 17499), au relief fort peu prononcé, que j'estime être de forme approximativement carrée mais qui, selon la notice de Madame Christiane Ziegler, page 292 du catalogue référencé ci-dessous, mesurerait 13,3 centimètres de haut et 38,5 de longueur.

     Pour ce qui concerne la hauteur, m'est avis qu'il faudrait plutôt lire 33,3 centimètres !

 

 

E-17499---Scene-de-boulangerie.jpg

 

 

     Ce fragment qui, selon les assertions de son vendeur, proviendrait d'une paroi d'un mastaba de Saqqarah, fut acquis au Caire en 1951. Il date vraisemblablement de la seconde moitié de la Vème dynastie, voire du commencement de la VIème.


     Vous aurez d'emblée remarqué sa particularité : bien que vieux de quelque quatre millénaires et demi, il nous est parvenu avec de substantielles traces de couleurs : du bleu pour certains hiéroglyphes, de l'ocre pour d'autres ; de l'ocre brun rouge pour les chairs des deux personnages ; du blanc pour leur pagne ; un mélange d'ocre et de blanc de plâtre pour le chaudron ; de l'ocre orangé pour les pierres sur lequel il a été posé et les flammes allumées entre elles, ainsi que pour les moules à pain partiellement visibles sur la partie gauche, mutilée suite à l'arrachage par les vandales.

     Sans oublier le gris de la vannerie des paniers encore décelables au registre supérieur.

 

     Immédiatement en dessous, un second relief, (E 13481 ter), ne peut lui aussi que susciter notre intérêt,

 

E 13481 ter

 

 

à tout le moins les deux sous registres de sa portion droite, les porteurs d'offrandes occupant la gauche n'ayant aucune incidence sur la teneur de mes propos futurs.

 

     Permettez-moi une simple petite remarque au sujet de ce monument : si un thème précis en distingue les deux parties, force est de constater, - sans être à même d'avancer une explication plausible, sauf à envisager l'apport d'artistes distincts -, que la facture de chacune d'elles se révèle également très différente : soignée, détaillée apparaît la théorie des prêtres funéraires et du personnel des cuisines, ainsi que les nomment les hiéroglyphes dominant l'ensemble, qui, les bras chargés de victuailles, s'avancent indiscutablement vers le propriétaire de la tombe dont nous a privés la cassure des pillards, alors que bien plus sommaire s'avère la scène de boulangerie de droite.  

 

     Ce bloc de calcaire de 35 centimètres de hauteur, 86 de longueur et 11 d'épaisseur datant de la VIème dynastie ou du début de la Première Période intermédiaire (P.P.I.) connut bien des péripéties avant d'aboutir au Louvre en janvier 1907.


     De provenance totalement inconnue, il fut rapporté du Caire quelque 150 ans plus tôt, - vers 1750 probablement -, par un capitaine de vaisseau anglais. Ensuite, celui-ci le vendit à un certain Majors, un compatriote, graveur et collectionneur. A son tour, ce dernier s'en départit, en juin 1764, au profit du célèbre antiquaire français Anne-Claude Philippe de Tubinières de Grimoard de Pestels de Lévis, - cela ne s'invente pas ! -, marquis d'Esternay et baron de Branzac, plus connu sous le nom de comte de Caylus.


     Peu avant son décès en 1765, Caylus l'offrit avec la plupart des pièces de sa collection d'antiquités égyptiennes au Cabinet du roi Louis XV, devenu ensuite Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale de France.


     Enfin, comme d'autres monuments égyptiens de la BnF, cette pièce quitta le Quadrilatère Richelieu pour entrer au Louvre au début du XXème siècle où, vous et moi, amis visiteurs du XXIème, allons apprendre à la découvrir ...

 


     Qu'effectuent toutes ces personnes ?  Que nous indiquent ces deux reliefs sur les étapes des tâches qui sont leurs ?


     C'est ce que je me propose de vous faire découvrir lors de notre prochaine rencontre que, vacances scolaires obligent, je vous fixe au mardi 7 janvier 2014, ici, devant la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     Mais d'ores et déjà, à toutes et à tous, je souhaite la plus belle fin d'année qu'il vous sera possible ...

 

     Richard

 

 


(Tallet : 2003, passim ; Ziegler : 1990, 292-7

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  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
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Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

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