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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 00:00

 

     « Le coup de vent qui circulera sur la moisson ressemblera toujours à un coup de vent sur la mer. Mais le coup de vent sur la moisson, s’il nous paraît plus ample encore, c’est qu’il recense, en le déroulant, un patrimoine. Il est caresse à une épouse, main pacifique dans une chevelure.

 

       Ce blé, demain, aura changé. Le blé est autre chose qu’un aliment charnel. Nourrir l’homme ce n’est point engraisser un bétail. Le pain joue tant de rôles !

     Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, un instrument de la communauté des hommes, à cause du pain à rompre ensemble.

     Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, l’image de la grandeur du travail, à cause du pain à gagner à la sueur du front.

     Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, le véhicule essentiel de la pitié, à cause du pain que l’on distribue aux heures de misère. La saveur du pain partagé n’a point d’égale.

 

     Or voici que tout le pouvoir de cet aliment spirituel qui naîtra de ce champ de blé, est en péril. […] le pain, demain peut-être, n’alimentera plus la même lumière des regards.

     Il en est du pain comme de l’huile des lampes à huile. Elle se change en lumière.»

 

 

 

 

Antoine de SAINT-EXUPÉRY

Pilote de guerre

XXIV

 

Paris, Gallimard, La Pléiade,

 pp. 362-3 de mon édition de 1959 

 

 

 

 

     Souvenez-vous, amis visiteurs : quand, de conserve, nous avions découvert les ingrédients du menu de Tepemânkh gravés sur le grand bas-relief en calcaire qui aujourd'hui encore se trouve exposé, ici à notre droite, au centre de la grande vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous avions relevé pas moins d'une dizaine de pains, soit distingués par une appellation propre - out, hetcha, neher, depeti, pezen, chenes, kenefou, hebenemout, zif -, soit plus génériquement nommés pains cuits dans la terre et pains de boulangerie.

 

     Et je ne prends pas encore la peine de répertorier les galettes et les différents gâteaux !

 

     Même si nous restons conscients que cette énumération ressortissait à un contexte funéraire - c'est-à-dire donne à lire ce que le propriétaire aisé d'un tombeau souhaitait obtenir pour lui assurer une éternité post-mortem la plus agréable possible - ; même si nous devons tenir compte du fait que semblable éventaire ne constituait en rien la consommation régulière de la grande majorité des modestes familles égyptiennes, il n'en demeure pas moins que la variété mise ainsi en évidence à une époque aussi lointaine nous laisse quelque peu pantois.

 

     Certes, la recette de diverses galettes est connue grâce notamment à l'un ou l'autre document médical : je pense par exemple au Papyrus Ebers qui en préconise aux dattes et au miel en vue d'éliminer les sécrétions provoquant la toux ; ou grâce aux indications lues dans l'une ou l'autre tombe : une paroi de l'hypogée de Rekhmirê (XVIIIème dynastie), dans la montagne thébaine, n'explique-t-elle pas les secrets de fabrication de gâteaux aux rhizomes de souchets frits à la poêle dans de l'huile d'olive ? ; ou encore grâce aux écrits d'auteurs antiques tels que Apicius,  Pline l'Ancien, Hérodote ou le philosophe et botaniste grec Théophraste, qui tous, ne l'oublions pas, n'ont connu que les derniers us culinaires de l'histoire égyptienne.

Cela posé, force est de constater qu'absolument aucun livre de cuisine tel que nous le concevons de nos jours ne nous est parvenu.

     De sorte que beaucoup de points d'interrogation subsistent quant à une connaissance affinée des ingrédients spécifiques entrant dans  la composition des différents pains actuellement recensés.


     Certes, les bas-reliefs de mastabas comme par exemple celui de Ti constituent une précieuse source de documentation, - j'aurai l'occasion d'y revenir à plusieurs reprises -, mais à ce niveau, la difficulté réside dans la traduction, qui n'est pas toujours évidente, à apporter aux termes techniques qui font florès dans les textes accompagnant les scènes.  

  

     Tous ces obstacles quant aux documents épigraphiques et papyrologiques à disposition des philologues ne doivent évidemment pas occulter l'apport, crucial, des vestiges archéologiques : ainsi, grâce à l'étude des pains desséchés retrouvés in situ par les archéologues, a-t-on pu identifier les deux céréales de base que sont le blé amidonnier (Triticum dicoccum - bedet, en égyptien) et l'orge (Hordeum vulgare it, en égyptien), présentes dans leur confection. Et de déterminer, indication importante, que les dites céréales sont également convoquées pour toutes les opérations de préparation de la bière : voilà qui explique lumineusement, vous en conviendrez, amis visiteurs, la raison pour laquelle, sur les parois des chapelles funéraires, ainsi que de ce côté de la vitrine 6 à laquelle nous accordons notre attention depuis le 12 novembre, scènes et matériel de brasserie et de boulangerie sont si étroitement associés. 

 

     D'ailleurs, pour corroborer ces analyses, il suffit de jeter un oeil sur les papyri faisant état des contenus des greniers de la IIIème à la XIIème dynastie, ainsi que ceux qui recensent les monceaux de grains stockés pour un défunt : en tête de liste, vous retrouverez immanquablement ces deux graminées.

 

    Mais, serez-vous en droit de me demander : que sont donc et à quoi peuvent bien ressembler ces pains desséchés auxquels vous faites allusion ?

 

     Approchez-vous, et observez : sur la seconde étagère de verre, à la droite de l'oushebti de Thoutmès que j'évoquai voici deux semaines et sur lequel j'ai promis de revenir, trois d'entre eux sont alignés devant vous qui firent partie, avec d'autres denrées périssables évidemment, des offrandes alimentaires déposées dans la tombe d'un quelconque défunt de la nécropole thébaine et que le climat, que vous savez d'une sécheresse extrême, a exceptionnellement conservées.

 

 

Vitrine-6--Cote-Nord---L.-p.-.JPG

 

 

     De gauche à droite à partir du milieu de ce support vitré, vous avez un premier pain, (E 14555),  triangulaire ; puis un rond aux bords légèrement relevés (E 14554et enfin un dernier (E 14673), quelque peu creusé en son centre.


      E-14555---E-14554-et-E-14673--L.-p.-.JPG

 

     (J'ouvre ici avec reconnaissance une parenthèse pour grandement remercier un de mes lecteurs, concepteur du blog Louvre-passion qui, sur requête de ma part, a eu l'extrême gentillesse de se rendre en salle 5 et d'y effectuer un certain nombre de clichés concernant la vitrine 6 qui me faisaient défaut, dont les deux ci-dessus.

 Merci à toi, L.-p. Sincèrement.)   

 

 

     Le premier de ces pains vieux de 3500 ans - (Louvre : © C. Décamps) -,

 

E 14555 - Pain triangulaire

 

présente des côtés variant entre 14 et 15 centimètres, et une épaisseur maximale de 3,3 centimètres.

 

 

     Le deuxième, rond et légèrement ondulé, - (Louvre : © C. Décamps) -,

 

E 14554 - Petit pain rond

 

mesure 10,6 centimètres de diamètre et est en moyenne épais d'un seul centimètre.

 

 

     Quant au troisième, caractérisé par une cavité, - (Louvre : © R.M.N./F. Raux) -,


 E-14673---Pain.jpg

 

il affiche un diamètre de 17,5 centimètres et une épaisseur d'environ 3 centimètres.

 

     Tous trois proviennent des fouilles menées par l'égyptologue français Bernard Bruyère dans le cimetière de l'Est, à Deir el-Médineh, sur la colline de Gournet Mouraï (XVIIIème dynastie, milieu du XVème siècle avant notre ère).

      Ils furent offerts au Louvre par le gouvernement égyptien en 1935, dans le cadre d'un partage de fouilles.  


           Malheureusement, devant ces trois exemplaires si distincts, façonnés à la main ou à partir d'un moule et en l'absence de documentation, nul n'est en mesure aujourd'hui de déterminer à laquelle des dénominations que j'ai citées tout à l'heure chacun d'eux correspond ...

     Pas plus d'ailleurs à propos de ceux, cinq en tout, que vous avez certainement remarqués en dessous, disposés sur le plateau brun-rouge, à même le sol de la vitrine : sans cartel, sans autre indication que leur seule présence proche des trois précédents, je ne puis vous en dire plus ... 

 

 

     Avant de vous quitter, amis visiteurs, autorisez-moi quelques petites remarques au passage qui vous permettront de comprendre sinon combien ce coin de vitrine manque quelque peu à sa destination didactique,  à tout le moins combien il ne facilite guère le travail de ceux qui veulent en rendre compte.


     Vous comprendrez tout de suite qu'ici j'épingle les cartels, l'un faisant défaut - je l'ai à l'instant souligné ; je n'y reviens plus -, l'autre étant erroné.

 

      Observez en effet, au front du support vitré, celui qui référencie les trois pains vieux de 3500 ans : il propose deux fois le même numéro d'inventaire E 14673, au détriment du E 14554 qu'il ne mentionne pas.

     Le concernant, je m'étais dit qu'à mes seuls mauvais yeux incombait une prise de notes erronée. Et pestai.

     Vous constaterez que le gros plan de cette partie de l'étagère que m'adressa Louvre-passion voici quelques jours me détrompa sans conteste.    


     Dans le catalogue de l'exposition Les Portes du Ciel (2009), p. 350, n°310, le numéro d'inventaire du gros pain rond avec creusement central (E 14673) est bien correct mais, là, c'est la photo du petit pain légèrement gondolé (E 14554) qui lui est attribuée par erreur.


     Après moult recherches dans d'autres ouvrages de ma bibliothèque, j'ai enfin pu trouver hier après-midi, dans le catalogue de l'exposition Les artistes de Pharaon (2002), sous la plume de Pierre Tallet, l'ensemble des trois pièces réunies avec chacune leur référence idoine. 


     C'est à ce document que j'ai choisi de faire confiance pour asseoir mes propos de ce matin.  

 

 

 

(Bardinet : 1995, 298 ; Moers : 2004, 45 ; Tallet : 2002, 108-9 ; ID. 2003, 39-51 ; Wild : 1966, 99)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 00:00

 

          Vous ne voyez rien dans ce que vous regardez. Ou, plutôt, dans ce que vous voyez, vous ne voyez pas ce que vous regardez, ce pour quoi, dans l'attente de quoi vous regardez : l'invisible venu dans la vision.

 


 

 

Daniel  ARASSE

 

On n'y voit rien

 

Paris, Denoël, Folio Essais n° 147, 2009,

p. 55

 

 

     Lettre ouverte aux visiteurs d'ÉgyptoMusée ...  

 

 

      Voici peu, vous n'eûtes de regards, vous n'eûtes de compassion, vous n'eûtes assez de termes aimables que pour mes compagnes de Kom ed-Dara, meunières de leur état ; et pas un mot - ou presque - pour le manouvrier que je fus, pour la position qui fut également mienne à l'ouvrage, guère plus agréable que la leur, guère plus propice, convenez-en, à mon dos cassé par la récurrence des gestes quotidiens. 

 

     Et moi, et moi, et moi ?

 

     Je figurais pourtant aussi comme elles au sommet de cette vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

 

E 25212 - Brasseur de bière

 

 

     Comme elles, j'avais aussi été un laborieux. Comme elles, je devins aussi "image vivante", - d'un brasseur, pour ce qui me concerne -, immortalisé un jour dans la pierre calcaire quelque peu sableuse par un artiste de la VIème dynastie ou, au plus tard, du début de la Première Période intermédiaire, aux fins d'assurer à son commanditaire, mon maître en l'occurrence, une pérennité de jarres de bière pour son avenir post-mortem.

 

     Le fort gaillard que je fus ma vie durant au service de ce fonctionnaire aisé, pétrissant, malaxant pour obtenir ce breuvage qu'à l'instar de tout Égyptien d'alors il aimait tant, se vit réduit à une statuette de 13 centimètres de haut, 6 de large et 9,3 de long.

 

 

E 25212

(© Louvre - G. Poncet)

 

     Mon nom fut irrémédiablement oublié ; j'allais devenir E 25212 pour l'éternité !

 

     Il me faut toutefois reconnaître que pour ainsi me représenter, ce sculpteur m'a remarquablement bien observé : à la différence de mes compagnes agenouillées, chaque jour que je dus accomplir ma tâche, je me tenais debout, jambes tendues, le haut du corps penché au-dessus d'une sorte de large jarre légèrement évasée en sa partie supérieure, donnant l'impression que mes avant-bras et mes mains étaient happés de l'intérieur.


     En réalité, je brassais la bière : dans un tamis de vannerie claire posé sur ce grand récipient en terre cuite peinte, je pétrissais grains et dattes, de manière qu'en définitive, ainsi filtré, ce mélange de macération qui produirait la boisson alcoolisée tant attendue puisse tomber au fond, et fermenter.

 

     L'artiste qui réalisa les deux figurines de meunières que vous avez tant admirées dernièrement a, me concernant, adopté la même philosophie de réalisation : seuls à ses yeux, nos gestes, notre position comptèrent pour témoigner de nos activités respectives.

Point il ne crut nécessaire d'affiner les traits de nos visages qu'il préféra plats, schématiques : la couleur ocre rouge dont il peignit le mien et qu'il reporta sur mes jambes lui suffit pour indiquer ma masculinité.

 

     Je précise tout de go qu'à mon époque, cette teinte sombre de ma peau ne recelait aucune connotation négative comme cela sera le cas, par exemple, au Moyen Âge chrétien où, le roux des cheveux, - que je n'avais pas ! - et elles furent le signe appuyé d'une nature mauvaise, voire hors normes sociales.

 

     Me concernant, aucun reproche à m'adresser : j'ai toujours bien accompli les devoirs de ma tâche, j'ai toujours obtempéré aux injonctions de mon maître, je n'ai jamais fait le mal ; bref, cette petite "déclaration d'innocence", je vous l'adresse pour vous notifier que j'ai vécu respectueux de la Maât.

 


     Seuls "détails" de mon faciès auxquels le sculpteur consentit : deux petites cavités rehaussées de noir signifiant mes yeux et un léger ressaut dans la pierre indiquant mon nez. 

 

     La queue de cheval s'éployant dans le dos exceptée, il m'affubla du même type de coiffure que mes consoeurs. Et c'est une ceinture analogue à la leur qu'il dessina pour maintenir mon pagne blanc au niveau de la taille. 


     Pas de fioritures inutiles !  


     J'oubliais : il dota également ma figurine de larges épaules, moins pour m'identifier en tant qu'homme, je présume, - car de mes muscles, de mes omoplates, de ma colonne vertébrale ou du galbe de mon séant, il n'eut cure ! -, que pour tenter de faire comprendre que tous trois, quel que soit notre sexe, étions les parangons notoires d'incessants travailleurs. 

 

     Et pour aviser qu'à l'encontre de celles et ceux qui, aux dynasties précédentes, s'affairaient à même le sol, il nous installa "confortablement" sur un socle quadrangulaire dont il avait arrondi les angles. 

 

     Deux différences néanmoins, dont je ne m'explique pas la raison, mais y en a-t-il une en fait, et serait-elle importante ? : c'est par des lignes noires qu'il sépara mes orteils, alors qu'il avait préféré des rouges pour délimiter ceux de mes compagnes. Pourtant, je ne sache pas que pour les belles de ces temps anciens, la mode préconisât déjà d'arborer des ongles peints ...

 

    Seconde divergence, cette fois par rapport à la majorité de mes confrères brasseurs : il n'a pas cru bon de me représenter les genoux fléchis ! Pourtant, je vous assure que cette position, souvent, nous permettait de minorer le poids de notre corps sur nos avant-bras, pression qui eût fini par ralentir nos mouvements de malaxation.

 

     M'est-il enfin besoin d'à nouveau préciser que nos trois figurines ici rassemblées, différents propriétaires les avaient souhaitées pour les accompagner dans l'Au-delà ?

En effet, et selon les croyances de cette époque révolue, en tant qu'images vivantes de ce que nous avions été ici-bas, nous leur assurions par notre seule présence ce viatique essentiel pour leur survie : le pain et la bière.

 

 

     Au terme de cette lettre ouverte à vous destinée, amis visiteurs d'ÉgyptoMusée, dans laquelle je me suis longuement confié, je n'ai qu'un seul désir - en parfait accord avec l'incipit de Daniel Arasse qui la précédait : vous convaincre que nous tous, tâcherons au quotidien présents dans cette vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, méritons de votre part un regard autre que simplement de passage, un regard autre que résolument indifférent ... ; méritons d'être pour vous l'invisible venu dans la vision ...

 

     Puissé-je y avoir réussi.


     A bientôt,

     E 25212

      

 

(Pastoureau : 2011, 94 ; Vercoutter : 1981, 84-5 ; Ziegler : 1997, 2461-8)

 

 

ADDENDUM

 

     Suite au commentaire que m'a laissé François, ce mardi, je l'ai interrogé sur le bien-fondé de mon propos prêté à ce brasseur concernant sa position au travail.

 

     D'une longue réponse qu'il m'a envoyée par courriel, j'extrais pour vous, amis visiteurs, ce qui me paraît le plus important pour compléter cette discussion.

 

     Tout en remerciant le kinésithérapeute qu'il est d'avoir consacré de son précieux temps pour éclairer notre lanterne, je vous propose à présent de prendre connaissance de ce compendium ... 


 

Voici mon idée concernant la position de la statuette qui me paraît la plus "économique" pour le corps du point de vue mécanique :

Les jambes tendues, genoux en "recurvatum" dans notre jargon, ne nécessitent aucune contraction musculaire pour "tenir" les jambes... 

Bras tendus, pour pétrir, on peut alors utiliser le poids du corps en économisant ainsi les muscles des bras.

C'est simple à percevoir : tu te mets debout face à l'accoudoir d'un fauteuil, et tu tentes de peser le plus fort possible sur ledit accoudoir !!! Bras tendus, c'est le poids du tronc et même du corps tout entier qui entre en jeu, alors que si tu plies les bras, il te faut utiliser tes muscles...

Économie, économie, pour durer !!!

Or les pauvres travailleurs du pétrissage se doivent, s'ils veulent travailler des heures durant, de prendre garde et d'épargner leurs muscles ...

 

     Et comme j'insistai pour comprendre l'assertion que j'avais lue chez Madame Christiane Ziegler dans l'ouvrage référencé ci-avant, indiquant que les statuettes de brasseurs, dans leur grande majorité, nous les montraient les genoux fléchis, François m'envoya un nouveau message privé dont voici la teneur :

 

A priori, il se peut que la flexion des genoux correspondrait plus à un geste de relevage.
Un moment où l'on n'est plus dans la pression mais où l'on soulève ce qui est dans le récipient.

Du moins sur le plan de la physiologie articulaire et musculaire ...
Je ne vois pas d'autre explication !

     Immense merci à toi, cher François, pour ces renseignements de première main.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 00:00

 

       Il n'y a pas de chefs-d'oeuvre, il n'y a que des rencontres.

 

Carole CHOLLET-BUISSON


Une rencontre au soleil du soir 

 

13 octobre 2013

 

 

     Dans le titre de la présente intervention, autorisez-moi ce matin, amis visiteurs, pour vous présenter deux des trois figurines de calcaire qui tant m'émeuvent dans la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvreun petit dévoiement que d'aucuns jugeront peut-être incongru -, de la célèbre chanson du film "Les Demoiselles de Rochefort" de Jacques Demy. 


     Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do ...

 

     L'une pourrait s'appeler Solange, l'autre Delphine. Peu me chaut en définitive leur possible gémellité ; me suffit leur sororité pour se donner du coeur à l'ouvrage.  

     Aux antipodes du scénario original, toutes deux seraient cette fois meunières ; après avoir broyé le grain, elles pétriraient toutes deux sept fois la pâte. 

 

     Nous sommes à la VIème dynastieL'Ancien Empire égyptien se meurt dans des querelles intestines. Au fond du petit atelier à l'arrière de la boulangerie, vous vous doutez bien qu'elles l'ignorent. Et quand bien même l'apprendraient-elles, ni le temps ni probablement l'envie leur viendrait de philosopher à son sujet : agenouillées, ployées sur leur tâche, elles doivent s'affairer.

Pour le maître, il est impératif que les pains soient cuits dans peu de temps.

 

     Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do ...

 

L'une de ces "images vivantes", (E 17238),   

 

 

E 17238

 

 

de 9 centimètres de hauteur, de 10,6 de longueur et de 5,5 de large, nous offre le profil d'une femme assise sur ses talons, - c'est en effet le plus souvent la gent féminine que l'on voit accomplir ce travail -, genoux et pointe des pieds posant sur le socle, le haut du corps fortement penché vers l'avant, et malaxant des deux mains la pâte à pain sur un support visiblement circulaire.

 

     Si le travail du sculpteur se révèle on ne peut plus sommaire - ne prenant même pas soin d'esquisser ne fût-ce qu'un semblant de poitrine pour féminiser le personnage et se contentant d'une masse relativement informelle pour figurer mains et pieds -, il a néanmoins choisi de donner quelques coups de pinceaux pour suggérer, à la peinture noire, collier, bracelets, périscélides, ainsi que la ceinture d'une jupe constituant son seul vêtement ; et, à la rouge, la séparation entre doigts et orteils. Sans plus.

 

     En contournant la figurine pour l'apercevoir de dos, vous distinguerez, entre les épaules assez imposantes, tombant d'une tête bien plus aplatie qu'il ne siérait, des cheveux préalablement resserrés sur la nuque, avant d'ensuite plus largement s'éployer.  

 

     Nonobstant une facture très primaire, très minimaliste de l'ensemble, l'expressivité de cette femme courbée à l'âge indéfinissable, ne peut que nous attendrir, nous troubler, nous apitoyer aussi tant la position générale que lui a donnée l'artiste suggère tout le poids d'une rude, pénible et récurrente activité. Et encore devrais-je tempérer cette dernière assertion eu égard à un notable degré d'évolution des pratiques, si je considère les bas-reliefs d'Ancien Empire permettant de prendre conscience que celles qui les ont précédées dans ce travail de panification ne bénéficiaient pas d'un support surélevé mais pétrissaient à même le sol.   

 

     La devançant dans la vitrine, au centre donc de cette théorie de statuettes de service,     

 

 

E 25212 - E 25213 et E 17238

 

 

une seconde meunière, (E 25213)

 


E 25213

 

 

de 12,5 centimètres de haut, 11,4 de long et 7 de large, occupée comme sa consoeur à manipuler semblable masse oblongue.

 

     Toutefois, l'artiste - vraisemblablement le même qui a sculpté le "modèle" précédent -, a pour l'heure manifestement voulu quelque peu raffiner celui-ci : dans un visage toujours aussi sobrement structuré, il a creusé deux cavités au centre desquelles des rehauts de peinture noire matérialisent les yeux, surmontés par des sourcils également tracés en noir.

 

     La même teinte se trouve en plusieurs endroits d'une chevelure visiblement plus volumineuse que celle de sa consoeur dans la mesure où un bandeau blanc strié de zigzags rouges a été dessiné au-dessus du front pour signifier la nécessité de retenir une masse capillaire susceptible de lui gêner les yeux, voire de tomber sur la pâte qu'elle triture, si j'osais avancer que déjà une certaine hygiène fût prise en considération.

 

     Si la poitrine fait ici aussi défaut, le sculpteur a néanmoins tenu à la marquer par deux légères excroissances, seule concession qu'il accorde à sa féminité.

 

     Cette boulangère porte également des bijoux - collier, bracelets et périscélides - suggérés pas des traits noirs entre lesquels des lignes verticales rouges figurent les perles, ainsi qu'une ceinture pour maintenir sa jupe et un baudrier, tous deux embellis d'un motif en damiers dans lesquels rouge, noir et blanc s'entremêlent.

 

     Sauf à penser que la finalité des parures diffère entre l'antiquité égyptienne et nos temps contemporains ; sauf à penser que ces femmes se devaient d'être vêtues et parées à l'image de l'épouse du défunt qu'elles servaient, de manière à ne pas dénoter, de manière qu'il y eût une certaine harmonie au sein des statuettes féminines enfouies dans la chambre funéraire ou le serdab, personnellement - et sans vouloir être discourtois vis-à-vis de quiconque ou de quelque profession que ce soit -, je m'étonne de la présence de tous ces bijoux portés par les meunières, ne fût-ce qu'au point de vue de leur facilité de mouvements. Ou, pour l'exprimer en d'autres termes, je comprends mal la raison pour laquelle les artistes qui les ont façonnées ont jugé bon de manifester sur leur corps des signes ostentatoires d'une certaine appartenance sociale ... qui n'était d'évidence point la leur.

 

     A moins que ...

 

     L'égyptologue français Jean Vercoutter, celui-là même, souvenez-vous, qui mit au jour cette seconde figurine, écrivait, page 83 de l'ouvrage référencé ci-dessous :


     Celle que l'on pourrait prendre pour une humble servante porte un large collier, des bracelets ...

 

     Poursuivant son commentaire, il estime que bien qu'anépigraphes, elles ne sont nullement anonymes, à l'instar par exemple des porteuses d'offrandes : rappelez-vous celles que nous avions admirées en novembre 2008 à ce même étage, salle 3, dans une vitrine où elles semblaient se diriger vers l'entrée de la chapelle funéraire d'Akhethetep.

 

     Puis, le Professeur Vercoutter d'ajouter :

 

     Il est certain que la catégorie de statuettes rituelles à laquelle appartient notre pétrisseuse a tendance à se transformer et à devenir peut-être ces figurines de personnalité royales du Nouvel Empire représentées anachroniquement semble-t-il en meunier.

 

     Il faut savoir qu'il fait là notamment allusion au petit oushebti (E 2749) du prince Thoutmès, fils d'Amenhotep III et de la reine Tiy, membre éminent du clergé de Ptah, figuré broyant du grain en tant que serviteur et meunier du dieu vénérable, exposé devant nous dans cette même vitrine, à droite, au centre de la deuxième étagère de verre.

 


 Prince-Thoutmes-en-meunier.jpg

 

 

     J'aurai, vous vous en doutez, l'occasion de vous le présenter lors d'un prochain rendez-vous ... en 2014. 

  

     Alors que la dame E 25213 affiche la même gestuelle que celle qui la suit, vous noterez néanmoins, amis visiteurs, la position du visage de chacune d'elles.      

 

     Si, comme je vous l'ai expliqué mardi dernier, nos deux laborieuses furent exhumées au milieu du siècle dernier dans la même nécropole - Kom ed-Dara, en Moyenne-Égypte -, mais toutefois par des archéologues différents et dans des mastabas de divers propriétaires, je pense qu'il n'est pas anodin que les égyptologues qui furent en charge de concevoir cette double vitrine les aient disposées l'une derrière l'autre.

 

- C'est l'évidence même, m'assureront peut-être certains d'entre vous, songeant au thème qu'elles illustrent.

   

     Je ne suis pas aussi certain que vous, pourrais-je leur rétorquer, avant de les inviter à les observer derechef dans le but de prendre conscience de ce détail que, voici un instant, j'ai souligné : l'une a la tête fortement penchée sur son travail quand l'autre la relève ostensiblement.

 

     Le manque de finesse d'exécution ne me permet malheureusement pas de bien détailler des traits de visages aussi schématisés pour déterminer si celle qui est la plus inclinée accuse signes de fatigue passagère ou simplement de vieillesse prématurée et si sa compagne, tête levée, nous fixe de toute l'arrogance de sa jeunesse, quêtant en nos yeux la compassion méritée devant la pose d'un corps qui très probablement se fatiguera bien avant l'âge.

 

     Ce qu'en revanche je sais grâce aux rapports de fouilles lus, c'est que des tombes furent fréquemment mis au jour, parmi les "modèles", ceux de pétrisseuses, formant une paire dont l'une arbore un faciès nettement plus redressé que l'autre.

 

     Bien que la raison de cette distinction récurrente m'échappe encore, il me plaît à imaginer qu'aux fins de matérialiser cette proximité qui était la leur dans le mobilier d'un défunt, ces émouvantes auxiliaires astreintes à des tâches considérées comme subalternes mais pourtant essentielles pour la survie de tous - ici-bas comme dans l'Au-delà -, furent devant nous délibérément associées. 

 

     "Nous sommes deux soeurs jumelles, nées sous le signe" ... du boulot.   


     Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do ...

 

 

 

(Hill : 1999, 334 ; Moers : 2004, 46Vercoutter : 1981, 83-4 ; Ziegler : 1997, 241-4)

 

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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 00:00

 

        La beauté, quand elle s'en vient vers nous, ne s'embarrasse jamais de prévenir, c'est à nous d'être prêts, et souvent nous ne savons pas la voir, parce qu'elle n'est pas à la place où nous l'attendions. 

 

Carole CHOLLET-BUISSON

 

Couchant sur pylônes

 

 9 octobre 2013

 

 

     Lors de notre rendez-vous du 5 mai 2009, j'avais eu l'occasion d'énoncer pour vous, amis visiteurs, quelques considérations introductives à propos de ce qu'il est convenu d'appeler, dans le vocabulaire des égyptologues, des "modèles". Autorisez-moi à ne point me répéter et à conseiller à ceux d'entre vous que le sujet pourrait intéresser, de relire cette intervention et, éventuellement, celles qui ont suivi, répertoriées ci-après.   


     En vue d'accroître le corpus des petits monuments que j'avais alors évoqués quelques semaines durant, - les maquettes de scènes de labour, de greniers, les statuettes de bovidés -, je voudrais ce matin partir à la rencontre de trois figurines que vous apercevez de quelque côté que vous vous placiez, posées les unes derrière les autres au sommet du panneau intérieur scindant véritablement en deux parties distinctes la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.  

 

 

E-25212---E-25213-et-E-17238.jpg

 

 

     Elles entrèrent dans les collections en 1947 pour l'une (E 17238) - la dernière de la rangée -, et en 1951 pour les deux autres (E 25212 et E 25213), suite aux donations accordées par le gouvernement égyptien du roi Farouk en partage des fouilles successivement menées par Raymond Weill de 1946 à 1948 et par Jean Vercoutter en 1950 et 1951 sur le site de Kom ed-Dara, en Moyenne-Égypte, entre habitations et terres cultivées des villageois de l'époque et hautes terrasses du désert libyque.

 

     Là, dans une imposante nécropole, s'alignent notamment des mastabas rectangulaires de briques crues ayant vraisemblablement appartenu à des fonctionnaires subalternes de la VIème dynastie, voire du tout début de la Première Période Intermédiaire (P.P.I.), dans lesquels un puits, - le plus profond atteignait 12,50 mètres -, menait à une chambre sépulcrale voûtée. A l'intérieur, les deux égyptologues qui s'y sont succédé mirent au jour, parmi les pièces d'un mobilier funéraire non négligeable heureusement délaissé par les pillards, les trois domestiques que nous apercevons ici à l'oeuvre.

 

     Un brasseur tout d'abord (E 25212), 

 

 

E-25212---Brasseur-de-biere.jpg

 

 

en calcaire légèrement sableux peint par endroits, exhumé par Jean Vercoutter le 25 janvier 1951 des déblais provenant de la chambre 10 du mastaba III où les voleurs l'avaient jadis abandonné, l'estimant vraisemblablement peu lucratif à emporter.

       

     Derrière lui, une première meunière (E 25213),   

 

 

E-25213---Boulangere.jpg

 

 

sculptée dans le même matériau, présentant également des parties colorées, repérée déjà par Jean Vercoutter quelques jours auparavant, le 31 décembre 1950, devant l'ouverture de la porte de la chambre 2 du même mastaba III, ignorée elle aussi qu'elle fut par les pillards antiques.

 

     Terminant l'ensemble, en troisième position donc, bien qu'étant arrivée au Louvre la première comme en atteste son numéro d'inventaire (E 17238), une seconde meunière

 


E-17238---Boulangere.jpg

 

 

toujours en calcaire sableux mais quant à elle découverte par Raymond Weill dans le fond du puits A du mastaba I.


     Malaxant, pressant, broyant, brassant, inséparables les uns des autres, - vous en regardez un, vous apercevez la silhouette de ses deux partenaires -, immanquablement associés dans leur tâche journalière comme dans leur éternité qui les mena jusqu'à nous, ces trois serviteurs en pleine action, aujourd'hui engrillagés au Louvre - image métaphorique quasiment subliminale de la prison que peut, pour certains, paraître le labeur au quotidien - méritent grandement que nous les prenions en considération.

 

     Comparés à la statuaire de l'Ancien Empire à laquelle nous sommes habitués, ces trois personnages se démarquent par une évidente faiblesse d'exécution dont les égyptologues rendent la situation ambiante responsable, partant du principe, déjà ici souvent invoqué, que l'art égyptien constitue l'image spéculaire de l'histoire du pays. En effet, à une carence de l'autorité royale, à une instabilité politique, à des désordres sociaux correspondait un savoir-faire en régression - ce fut le cas à partir de la VIème dynastie précisément et pendant la P.P.I. qui s'ensuivit -, tandis qu'aux époques de stabilité intérieure réapparaissaient des oeuvres beaucoup plus élaborées, beaucoup plus riches. Ce sera plus tard le cas de celles du Nouvel Empire.

 

     Nonobstant cette indéniable simplification de leur aspect général, il n'en demeure pas moins que la gestuelle de nos trois personnages au travail, aussi "grossièrement" rendue qu'elle apparaisse, est éminemment porteuse d'une lourde signification sociale, nous permettant d'appréhender tout le poids de leur condition de laborieux.     

 

      Ces rondes-bosses se démarquent également par le thème exprimé : vous aurez noté qu'elles ne représentent nullement un défunt, propriétaire de la tombe, mais des gens exécutant une tâche ; domesticité qui, je le rappelle incidemment, fondait aux dynasties précédentes la thématique de très nombreuses scènes gravées en bas-relief et de plus rares qui, comme chez Metchetchi par exemple, étaient peintes sur les parois des chapelles funéraires.

 

     Même si certaines figurines semblables peuvent ici ou là nommément être identifiées - je pense entre autres à une meunière du Musée du Caire, (JE 87818) provenant du mastaba d'un certain Ankhtef, à Gizeh, qui n'immortalise pas une de ses servantes mais bien son épouse en son rôle de maîtresse de maison responsable de l'alimentation familiale -, je précise que nos trois exemplaires n'incarnent en rien une quelconque personne réelle, qu'ils ne présentent aucunement des portraits individualisés : considérez-les en tant que membres anonymes d'une catégorie sociale que l'artiste a côtoyée et à laquelle il a voulu rendre hommage ; considérez-les aussi - et surtout ? -, en tant que figuration d'une action générique dont, par sa seule présence, cette domesticité assurait journellement les produits à un maître, pour son éternité post-mortem ; pain et bière, ici, en l'occurrence.  

 

     Au sein de ce petit monde de meunières et de brasseurs, voulez-vous me retrouver, amis visiteurs, plusieurs semaines encore ?

 

     A mardi ... peut-être.

 

            

(Vercoutter : 1952, 98-107 ; Wildung : 1985 ,14-5 ; Ziegler : 1997, 236-48

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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 00:00

 

 

      Nous devons (...) haïr profondément l'instruction qui ne stimule pas la vie, le savoir qui paralyse l'activité, les connaissances historiques qui ne sont qu'un luxe coûteux et superflu : parce que nous manquons encore du strict nécessaire, et que le superflu est l'ennemi du nécessaire. Certes, nous avons besoin de l'histoire, mais nous en avons besoin autrement que le flâneur raffiné des jardins du savoir ...

 

 

Friedrich NIETZSCHE

Considérations inactuelles,

II. De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie

 

Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade

p. 499 de mon édition de 2000

 



 

     Conscient d'avoir été très prolixe - trop, peut-être -, lors de notre rencontre de mardi dernier toute gorgée qu'elle était des saveurs empruntées au terroir bourguignon, au point que j'ai constaté, avec bonheur néanmoins, que vos commentaires, amis visiteurs, portaient plus sur cette longue introduction au vin dédiée que sur la véritable finalité de mon intervention, à savoir : un rappel des vitrines déjà rencontrées en cette salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans laquelle nous déambulons depuis le 1er septembre 2009 et la présentation de celles encore à découvrir, je me suis promis aujourd'hui de faire preuve d'une concision délibérée.

 

     Les égyptologues concepteurs de la sixième vitrine qui, dans les mois à venir, monopolisera notre attention,

 

Vitrine 6

 

celle qui s'est insinuée jusqu'au centre de la seconde partie de la salle, parallèlement à ses murs nord et sud, ont longitudinalement divisé son espace interne en deux moitiés distinctes.

 

     L'une, qu'à l'envi doit scruter Metchetchi, 

 

 

Vitrine 6 - Côté Nord (SAS)

 

 

est dévolue au pain et à la bière, denrées tellement essentielles en Égypte ancienne que vous les rencontrez sempiternellement énoncées à l'entame des formules d'offrandes funéraires : souvenez-vous par exemple de celle, d'une brièveté remarquable, de Tepemânkh, gravée sous sa table et qui commence par énumérer ce qu'il souhaite pour ses repas d'éternité : mille pains, mille cruches de bière ...


     A quelques pas de nous, ce même Tepemânkh nous observe au moment où nous abordons l'autre côté du meuble vitré qui, immodérément, se bleuit des fenêtres grillagées donnant sur les quais de la Seine : c'est ici la viande, - plus espérée, il faut bien l'admettre, que réellement présente dans l'assiette de l'Égyptien moyen -, ainsi que certains fruits et légumes qui sont évoqués. 

 

 

Vitrine 6 - Côté Seine (SAS)

 

(Grand merci à SAS pour les deux clichés ci-dessus qu'en mars dernier, elle avait eu l'amabilité de prendre à ma demande.)

 

     Sur chacune des deux faces du panneau brun s'élevant au milieu de l'ensemble ont été accrochés deux bas-reliefs que viennent encadrer des étagères de verre afin de recevoir de plus petites mais tout aussi intéressantes pièces.  

 

     Et, à l'avant-plan, à même chaque portion de sol, ont été disposés d'autres monuments illustrant le thème choisi.

 

     Enfin, sur la tablette supérieure de l'élément séparateur, dominant le tout, s'admirant d'où il vous plaira, les unes derrière les autres, trois figurines inviteront à vous récrier sur la pose - et certes pas la pause ! - du corps meurtri par l'astreignant labeur de serviteurs préparant qui le pain, qui la bière, dans la mesure où, comme vous ne l'ignorez pas, la fabrication de ces deux denrées se trouvait intimement associée, la seconde étant en effet réalisée à base de pains d'orge légèrement cuits lors de la confection de la première.

 

     Alléguant la lenteur du rythme auquel nous progressons dans nos déambulations, je ne puis nullement préjuger du moment qui autorisera de nous repaître de ce que conserve si précieusement ce double "garde-manger", sauf à préciser que nous commencerons par l'évocation du pain et de la bière.

   Pour le reste, à nouveau sera de mise la patience que vous avez dû acquérir, amis visiteurs, en m'accompagnant depuis un aussi long temps.

 

     Mais qu'importe l'amble, l'essentiel n'est-il pas de nous délecter de chaque grain de la beauté que les artistes égyptiens instillaient dans leurs oeuvres, quel qu'en soit le sujet, quel qu'en soit le format, quelle qu'en soit la finalité ?


      A l'instar de mes années d'enseignement, mon blog a pour vocation l'éducation populaire. Cela signifie pour moi un véritable engagement militant en vue de partager le savoir, la connaissance, la culture, partant du principe simple qu'au lieu d'être considérés comme des vecteurs de distinction et de domination sociales, ils se doivent d'être, ce savoir, cette connaissance et cette culture, des athanors dans lesquels se préparent l'émancipation des consciences, l'élévation des esprits, l'épanouissement de l'intellect de celles et ceux qui refusent d'être un flâneur raffiné des jardins du savoir que tant décriait Nietzsche.

 

     L'élitisme pour tous : ce bel oxymore, ce noble concept formulé originellement au milieu du siècle dernier par Jean Vilar alors qu'il dirigeait le théâtre d'Avignon, je continue de le faire mien. 


     Aux fins de poursuivre dans cette voie que je me suis jadis tracée et de nous lancer dans une nouvelle quête du Beau qui stimule la vie, je vous invite à me retrouver, amis visiteurs, le 19 novembre prochain.

           

     A mardi ...


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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 00:00

 

    Qu'elle soit de vigne ou de papier, la feuille est une promesse.

Pour l'une la promesse du raisin et du vin, pour l'autre la promesse des mots et du texte.

Toutes les deux requièrent de l'homme beaucoup de travail. Toutes les deux annoncent des plaisirs : boire et lire.

De la feuille de vigne naissent les caves et les oenothèques ; de la feuille de papier, les librairies et les bibliothèques.

 

 

Bernard  PIVOT 

 

Dictionnaire amoureux du vin

 

Paris, Plon, 2006

p. 187

 

 

 

 

 

     Telle celle de l'artiste peintre égyptien antique, - le Sesh kedout, le Scribe des contours comme le nomment la plupart des égyptologues, le Scribe des formes comme préfère le traduire le Professeur Laboury -, qui, quand il souhaitait différencier la gent féminine de la masculine, choisissait parmi ses cupules d'ocres aux tonalités chaudes pour en préciser la carnation, la palette de la Nature en Côte d'Or se révéla des plus éblouissantes les quelques jours si abondamment ensoleillés que nous y passâmes pendant le récent congé scolaire de Toussaint.

 

     Un océan de vignes déferlait depuis Gevrey-Chambertin,

 

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déroulant jusqu'à Saint-Aubin,

 

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en passant par le Clos de Vougeot

 

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et les coteaux murisaltiens,

 

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puis pulignaciens,

 

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sur tout cet incroyable terroir, d'inépuisables vagues de rouges,

 

 

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de bruns et de jaunes,

 

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qui, copieusement, nous explosèrent au visage ; à perte de vue.


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     Sur ces sols si riches, si superbement nuancés où l'un ou l'autre pampre offrait quelques derniers grains voués à un dépérissement certain ... ou à la délectation d'un heureux "vendangeur-grapilleur" de passage tenté par la générosité pulpeuse du fruit mûr ;

 

(31-10-2013) 102

 

 

dans nombre de ces 1247 "climats" - comme il est d'usage de les nommer en Bourgogne viticole -, qu'il vous est loisible de dénombrer ci-après et qui, depuis 2010, de Marsannay à Santenay, quêtent une reconnaissance officielle de l'Unesco ;

 

 

07.-Les---Climats---exposes-a-Beaune--3-novembre-2010-.jpg

 

 

"climats" aux dénominations parfois délicieusement évocatrices ;

 

 

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sur ces parcelles prometteuses souvent délimitées par des murgers,

 

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entendez des murs de hauteurs variables avec ou sans abri-refuge, en pierres sèches grises extirpées jadis des sols caillouteux aux fins d'y planter de nouveaux ceps, ce fut, en nous rendant d'un domaine à un autre, réel plaisir esthétique d'y déambuler, émerveillés, les yeux ébaubis, comme ceux d'enfants qui auraient trop vite grandi ...

 

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mais qui toutefois se souviendraient qu'au troisième chapitre de  Autour de la lune, Jules Verne faisait déjà déguster à ses héros une fine bouteille de Nuits dénichée par Michel Ardan dans le compartiment des provisions (Hachette, reprographie de l'édition Hetzel, pp. 250-1 de mon édition de 1978) et qu'en leur hommage, les astronautes américains de la mission Apollo XV de 1971 enfouirent là-haut, au sein d'un cratère qu'ils crurent évident de baptiser le Saint-Georges, une étiquette de ce prestigieux premier cru.

     

     Pour notre part, il fut hors de question de rester avec eux sur la lune : une seule bouteille ne nous eût point suffi ! Aussi, visitâmes-nous caveaux et encore caveaux - qui n'avaient fort heureusement rien de sépulcral ! -, mais néanmoins destinés à assurer une certaine éternité à des milliers de piqûres n'attendant que l'engagement de notre pouce vigoureux  

 

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et autant de goulots à déboucher n'espérant que nos lèvres avides.

 

 

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     Je gage que Metchetchi, Tepemânkh et tant d'autres dignitaires égyptiens eussent aimé être conviés à ce voyage autour de grands crus ...

 

     Dans l'une de ces cavernes "alibabesques", une surprise me ramena vers les rives du Nil, vers le Louvre, vers vous, amis visiteurs, que j'avais un temps délaissés.

 

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     Avais-je donc déjà vécu quelques attaques en bouche, ce jour-là ; avais-je donc déjà admiré tant de robes dont la transparence m'avait à ce point ému pour que j'interprète le dessin appliqué sur le tonneau comme figurant deux couronnes de Basse-Égypte se faisant vis-à-vis quand mon ami viticulteur, quelque peu dubitatif, n'y voyait qu'un verre à pied stylisé ?

 

     Je ne sais plus ... ou feins de ne plus savoir ...


      Quoi qu'il en soit, ce matin, après avoir illustré la première partie des propos de Bernard Pivot à l'entrée "Feuille" de son Dictionnaire amoureux du vin que j'ai choisis en guise d'exergue à notre rendez-vous, j'aimerais me consacrer à la seconde, à ces feuilles de papier contenant notes et documents photographiques en vue d'évoquer pour vous quelques moments de notre passé et de notre avenir communs.


     Souvenez-vous : ce fut en 2009, plus exactement le 1er septembre que, pour la toute première fois, nous pénétrâmes vous et moi

 

 Entree-Salle-5.jpg

 

dans la salle 5  du présent Département des Antiquités égyptiennes dont nous avions déjà, depuis l'ouverture de ce blog en mars de l'année précédente, arpenté les quatre premières.

 

     La quatrième, je le rappelle au passage, étant entièrement dédiée aux travaux des champs, c'est tout logiquement que depuis la restructuration complète de cette section en 1997, la cinquième, de la dernière partie de laquelle nous nous apprêtons à entamer l'étude, a été dévolue à la présentation d'autres sources d'obtention de nourriture que les produits de la seule agriculture sur les rives du Nil.

 

     Et notamment l'élevage,

 

 

Salle-5---Vitrine-1.jpg

 

 

avec la vitrine 1 sur laquelle nous nous penchâmes à partir du 8 septembre 2009.

 

     En 2010, le 23 février, nous envisageâmes de nous tourner vers le grand mur qui sépare l'espace en deux portions distinctes

 

 

Vitrines-2---3-et-4.jpg

 

 

pour détailler les monuments exposés dans la vitrine 2 encastrée en son centre, célébrant la chasse et la pêche.

 

     Le 21 septembre de la même année, nous entreprîmes l'évocation des animaux familiers des habitants de l'antique Kemet ; cette vitrine 3, vous vous en doutez,

 

 

Salle-5---Vitrine-3.jpg

 

 

constituant la seule exception au thème de l'alimentation qui sous-tend la salle 5.

 

     Enfin Metchetchi vint qui, du 15 mars 2011 au 22 décembre 2012, grâce aux vitrines 4 1 et 4 ² ,

 

 

Vitrines-4.jpg

 

 

monopolisa entièrement notre attention.

 

     Le 15 janvier 2013, nous fîmes la connaissance d'un nouveau guide en la personne de Tepemânkh,

 

Tepemankh---E-25408.jpg

 

 

solitaire dans sa grande vitrine 5 aménagée dans le haut mur de séparation, devant son menu et sa table d'offrandes. 

 

     A présent que nous venons de le quitter, nous pouvons consacrer nos prochains rendez-vous hebdomadaires aux dernières vitrines, quatre en tout, disposées dans cette deuxième moitié de salle.

 

     Celles portant les numéros 7 et 8

 

 

Vitrines-7-et-8.jpg

 

 

devraient parfaire nos connaissances en matière vinicole dans l'Égypte ancienne.

 

     Dans la neuvième, une table vitrée noire,

 

 

 Salle 5 - Vitrine 9

 

 

de petits récipients transparents nous détailleront différents produits comestibles - légumineuses, fruits ou graines, peu ou prou desséchés - déposés dans les tombes aux fins d'assurer la subsistance éternelle des défunts.

 

     Mais avant cela, vous aurez certainement compris, amis visiteurs, que nous commencerons par longuement nous attarder devant la double vitrine 6

 

 

Vitrine-6.jpg

 

 

dévolue, si pas à l'alimentation quotidienne des Égyptiens, à tout le moins, à ce dont ils espéraient bénéficier dans leur éternité post-mortem.


     Si d'aventure le "menu" de Tepemânkh - repas conventionnel tout autant souhaité par les défunts -, vous fit saliver, je gage que nos prochaines rencontres ne seront nullement placées sous le signe de la disette ...

 

     Je vous convie donc à me rejoindre, ici, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, bien évidemment devant la vitrine 6, le 12 novembre prochain, pour entamer un nouveau parcours au sein duquel les questions prandiales seront essentielles. 

 

     A mardi.

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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 23:00

 

                Or donc, ce que l'on appelle "art" par le fait qu'il apaise les esprits de tous les hommes et qu'il produit l'émotion chez les grands et les humbles, pourrait constituer le point de départ d'un accroissement de longévité et de bonheur, un moyen de prolonger la vie ...

 

 

 

ZEAMI

La tradition secrète du Nô

(1418)

 

(Traduction René SUFFERT)

 

Connaissances de l'Orient

Paris, Gallimard/Unesco, 1960

pp. 92-3

 

 

 

 

     Au terme de nos différents rendez-vous à Tepemânkh consacrés, et alors que se profile, à l'horizon de la présente semaine, le congé scolaire belge de Toussaint, partant, de nouvelles vacances pour ÉgyptoMusée, je voudrais dans cette quatorzième et ultime rencontre, amis visiteurs, envisager avec vous quelques considérations conclusives. 

 

     Les moments que j'ai accordés à ce dignitaire palatial ayant vécu à la fin de la Vème dynastie et au tout début de la VIème, je les ai voulus placés sous l'aspect d'une double initiation : la première, générale, conformément aux finalités que je me suis fixées au sein de ce blog, envisagea une lecture minutieuse de l'image égyptienne ; la seconde, particulière, ressortit au domaine de la recherche des critères stylistiques des éléments qui la composent, aux fins de permettre un classement chronologique le plus précis possible des tombes - mastabas comme hypogées - de l'Ancien Empire. 

 

     Sans évidemment d'emblée vous en céder toutes les clés, je vous ai néanmoins entrouvert en son temps l'une ou l'autre porte menant dans les coulisses de cette quête en matière de datation, essentiellement sous la férule de l'égyptologue belge Nadine Cherpion : c'est donc en ayant encore à l'esprit mes quelques propos introductifs du 19 février dernier que, à tout le moins je l'espère, vous aurez appréhendé mes interventions des mardis 26 février, 5 et 12 mars dévolues à la seule table d'offrandes de Tepemânkh, ainsi que celle du 16 avril plus spécifiquement dédiée au siège sur lequel il était assis.

 

     Les trois dernières nous ont permis, souvenez-vous, de nous concentrer sur la représentation du défunt lui-même, entendez : sa tenue vestimentaire et sa perruque, le 1er octobre ; les gestes qu'il pose, le 8 et, le 15, la position qui est sienne dans la scène du repas funéraire qui fait l'objet de son bloc de calcaire E 25408 exposé ici devant nous au centre du grand mur-vitrine n° 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 

 

 

Vitrine 5

 

 

     Ce matin, en vue d'apposer le point final à l'étude qu'ensemble nous avons menée, et avant que tous, nous nous tournions bientôt vers de nouvelles vitrines, j'aimerais, conscient que mes propos vous sembleront peut-être quelque peu indigestes parce que relativement théoriques, m'avancer néanmoins plus avant dans l'explication des enquêtes réalisées par Madame Cherpion, tant en Égypte que dans plusieurs musées américains et européens.

 

     Lors de la rencontre du 19 février dernier que je viens de rappeler, j'avais très rapidement fait allusion à l'égyptologue américain d'origine allemande Klaus Baer qui, dans un ouvrage magistral de 1960 plus spécifiquement axé sur les mastabas et les hypogées des Vème et VIème dynasties, - Rank and title in the Old Kingdom. The structure of the egyptian administration in the fifth and sixth dynasties -, avait établi un système de datation à partir des titres portés par les dignitaires qui en étaient propriétaires. 

 

     C'est à ce prédécesseur que Madame Cherpion emprunte l'expression latine qui caractérise ses recherches. En effet, des quelque 600 tombeaux qu'elle a étudiés, 234 affichent au moins un cartouche avec le nom d'un souverain. Dans ces sépultures-là, elle a relevé 64 critères pour établir ses propres données chronologiques qui n'ont la valeur que de ce qu'après K. Baer elle appelle un terminus ante quem non, signifiant ainsi qu'un mastaba ne date pas nécessairement de l'époque du roi mentionné mais, à tout le moins, pouvons-nous être assurés qu'il ne lui est pas antérieur.

 

     Permettez-moi de simplement citer quelques-uns des critères figurés que l'égyptologue belge a recensés et listés au sein de quatre catégories bien distinctes. 

 

     A propos des sièges sur lesquels les défunts sont assis, (première catégorie retenue par Nadine Cherpion) : disposent-ils ou non d'un dossier ? Sont-ils garnis ou non d'un coussin ? Et dans l'affirmative, de quelle forme est-il ?

Leurs pieds, thériomorphes, figurent-ils des pattes de lion ou de taureau ?

Ces sièges sont-ils ou pas décorés d'une ombelle de papyrus ?

 

     Considérant les tables d'offrandes et leur environnement, (deuxième catégorie étudiée) : de quoi son plateau se compose-t-il ? Pains, roseaux ou victuailles diverses ?

Ce plateau précisément, dispose-t-il ou non d'un pied ? Si oui, quelle forme a-t-il ?

Quant à l'environnement : qu'y a-t-il sous la table ? Des vases ? Une formule d'offrandes ?

 

     La troisième catégorie envisagée par Madame Cherpion ressortit au domaine des vêtements et/ou des accessoires portés par le défunt : de quelle sorte de pagne est-il vêtu ? Quel type de perruque porte-t-il ? Arbore-t-il ou non des bijoux ?

 

     Enfin, en quatrième position, elle se penche sur la typologie de la stèle fausse-porte : comment ses montants se présentent-ils ? Quels sont les détails de son décor ? Que donne à voir le tableau central ?      

 

     Il ne faut toutefois pas oublier que pour peaufiner une datation, pour être certain de celle que l'on avance, à ces différents critères, à ces différentes questions posées, il faut nécessairement que l'égyptologue en associe d'autres, relevant par exemple des caractéristiques architecturales du monument funéraire, des particularités du "menu" du défunt ou de sa liste d'offrandes, des types de scènes choisies par lui pour figurer sur les parois de sa chambre sépulcrale.

Sans oublier que des notions d'onomastique sont aussi à prendre en considération ...

 

     Un dernier regard posé sur le bloc E 25408 accroché dans la vitrine 5 ici devant nous vous convaincra, amis visiteurs, que certains des critères recensés par Madame Cherpion dans les trois premières catégories que je viens de très rapidement évoquer sont parfaitement repérables : ce sont eux que j'ai voulu, rappelez-vous, mettre à l'honneur tout au long de nos rencontres, certes pas dans l'intention de vous apprendre à dater une sépulture, mais plus simplement dans celle de vous permettre d'appréhender l'art égyptien avec des yeux semblables à ceux des artistes de l'époque et non, comme c'est trop souvent encore le cas, au travers du prisme de nos conceptions contemporaines.

 

     L'art, quel qu'il soit, constitue toujours - comme une langue, d'ailleurs -, le reflet des contingences d'un temps et d'un espace circonscrits : tous deux sont des langages dont la substance est imageante pour l'un et sonore pour l'autre. Tous deux se doivent donc d'être réfléchis à l'aune des modes de penser de cette époque et de ce lieu déterminés, et pas des nôtres ...      

 

 

     Avant de nous quitter, il me reste à espérer que de m'avoir suivi aux côtés de Tepemânkh vous aura invités à pleinement approuver les paroles de ce grand théoricien japonais du Nô que fut Zeami à propos de l'art, qu'il voit comme "point de départ d'un accroissement de longévité et de bonheur, un moyen de prolonger la vie ..."

 

 

      Belle fête d'Halloween et bon congé de Toussaint à tous.

     Au plaisir de vous retrouver pour de nouvelles aventures au Louvre - sans plus de Jack O'Lantern, voire l'un quelconque Belphégor dans nos parages - le mardi 5 novembre prochain.

 

 

 

(Cherpion : 1989, 7-75)

 

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 23:00

 

      L'unité de l'écriture et de l'art égyptiens est primordiale ; tous les deux sortent de la même genèse, au même moment, qui est le commencement de la première dynastie ; tous les deux étaient complémentaires, dès ce moment, ou se relayaient.

C'est pourquoi on peut affirmer que l'art égyptien est tout entier "hiéroglyphique".

 

 

 

Henry George FISCHER

L'écriture et l'art de l'Égypte ancienne


Paris, P.U.F., 1986

p. 25

 

 

 

 

     Les 9, 16, 23 et 30 octobre 1981, Henry George Fischer (1923-2006) qui fut notamment Conservateur en chef des Antiquités égyptiennes du Metropolitan Museum de New York et Professeur à Yale et à l'Université américaine de Beyrouth prononça sur invitation du Professeur Jean Leclant, quatre leçons au Collège de France, à Paris, intitulées Considérations sur la paléographie et l'épigraphie de l'Égypte ancienne

  

     Cinq années plus tard, ces interventions traversées par le thème de recherche privilégié de l'orateur, à savoir : l'étroite union existant entre écriture et art, les célèbres P.U.F. - Presses Universitaires de France - les consignèrent en un volume, précisément sous le titre L'écriture et l'art dans l'Égypte ancienne, ouvrage fondamental en la matière que je ne puis que vous conseiller, amis visiteurs, d'essayer de vous procurer chez l'un quelconque bouquiniste ou d'emprunter dans une bibliothèque spécialisée, car, acquis à l'époque pour 150 francs français - un peu moins de 1000 francs belges d'alors ou de 25 € actuels -, il est à présent  proposé à 90 € sur Internet. Quasiment le quadruple de son prix originel !!!

 

     Si j'ai toutefois aujourd'hui jugé utile de le citer, c'est non seulement parce que sa lecture, conseillée par le Professeur Michel Malaise lors de mes études d'égyptologie à l'Université de Liège, me permit d'appréhender la civilisation des rives du Nil par les biais conjoints de la langue et de l'art égyptiens mais aussi parce que dans le deuxième chapitre, L'inversion de l'écriture égyptienne, l'auteur développe une théorie sur laquelle j'aimerais m'appuyer pour évoquer avec vous la position de Tepemânkh dans la scène rituellement importante, donc récurrente, du propriétaire d'un mastaba ou d'un hypogée assis devant sa table d'offrandes alimentaires, gravée ici sur le relief E 25408 exposé dans le haut mur-vitrine au centre de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.  

 

 

      E 25408 - C. Larrieu

 

 

           Comme engoncé dans les cases de son "menu" d'éternité, privé de mouvement par la présence du guéridon supportant deux séries de tranches de pains, de ses quatre fils agenouillés et de diverses inscriptions hiéroglyphiques, les unes proposant une très courte formule d'offrandes, les autres l'identifiant nommément, Tepemânkh est assis à l'extrême gauche du grand bloc calcaire, tourné vers la droite et, selon une belle image de Madame Geneviève Pierrat-Bonnefois que je citai la semaine dernière, règne comme une accolade sur le reste de la composition à plus petite échelle.

 

     Cette position, cette place qui est sienne, je l'avance tout de go, ne relève nullement du hasard ou de la fantaisie créatrice de l'artiste qui a réalisé l'oeuvre mais, plus spécifiquement, ressortit au domaine de l'orientation première des hiéroglyphes.

 

    Il appert en effet que les scribes égyptiens étaient droitiers : à tout le moins, dans leur immense majorité, les représentations que nous en avons nous les montrent-elles avec le calame dans la main droite prêts à écrire sur le papyrus qu'ils maintiennent et déroulent devant eux de la main gauche. Arguant de cette simple constatation, j'avance qu'ils ne purent écrire qu'en commençant au bord supérieur droit d'un feuillet et en se dirigeant évidemment vers la gauche.

 

     Leurs textes se lisent donc de droite à gauche et de haut en bas puisque les signes hiéroglyphiques sont tournés vers la droite (= orientation dextrogyre). Les têtes animales, par exemple, qui constituent nombre d'entre eux, regardent dans cette direction : c'est ce que vous constaterez aisément si vous observez celles gravées dans les cases du "menu" de Tepemânkh ci-dessus. Cela relève du simple fait que l'écriture hiéroglyphique, à deux exceptions près si j'en crois Youri Volokhine, Professeur à l'Université de Genève,  privilégie l'orientation latérale.

 

     Cette disposition verticale de droite à gauche constitue le sens d'écriture le plus ancien, - c'est par exemple celui des textes religieux consignés dans les pyramides royales, à partir d'Ounas, dernier souverain de la Vème dynastie et chez ses successeurs à la VIème -, le sens d'écriture le plus fréquemment rencontré : raison pour laquelle les égyptologues le qualifient d'orientation dominante


     Bien évidemment, il souffrit quelques exceptions en fonction du support choisi ou de la place dont le scribe disposait ; en fonction aussi parfois de l'esthétique recherchée pour, par exemple, respecter une symétrie, les dimensions d'un quadrat, etc. Un sens d'écriture lévogyre pouvait donc parfois être adopté. Il serait toutefois hors propos ici de développer ce sujet plus avant. 


     Ceci posé, et pour progresser dans ma démonstration, je me dois maintenant de rappeler que, tout comme pour l'hébraïque ou l'arabe (entre autres), l'écriture égyptienne était dépourvue de voyelles : les mots étaient donc constitués de consonnes qui se suivaient - souvent trois - et qui, inévitablement, présentaient une ressemblance les uns avec les autres.

 

     Parce que confusion il eût pu y avoir, les Égyptiens ajoutèrent un idéogramme supplémentaire pour terminer un mot de manière à le distinguer d'éventuels homophones et d'ainsi indiquer plus précisément la classe sémantique à laquelle il appartenait : les "déterminatifs" comme les nomment les égyptologues, si nécessaires à notre compréhension d'une phrase, étaient nés !

 

     Parmi ces signes complémentaires muets affectés à préciser la signification des mots, il en est un sur lequel je voudrais aujourd'hui attirer votre attention : il s'agit de l'homme assis A1 , le tout premier de la liste de Gardiner (A 1).

 

     Outre le fait qu'il ait au départ le sens de "homme", il servit aussi pour désigner des termes de parenté (frère, fils ...), des fonctions (vizir, prêtres ...), des habitants de pays étrangers (Asiatiques ...) et, surtout, des noms propres masculins (sachant que suivant le même principe, les noms propres féminins étaient déterminés quant  à eux par le hiéroglyphe d'une femme assise).  

 

     Eu égard à certains des principes que j'ai ce matin énoncés, ce déterminatif idéographique terminant un anthroponyme se trouvait donc obligatoirement à gauche de celui-ci et, immanquablement, dirigé vers la droite.

 

     Vous me suivez, jusque là ? Bien ! Alors, je poursuis et termine mon développement. 


     Il faut savoir qu'à très peu d'exceptions près, ce principe d'écriture hiéroglyphique fut tout logiquement d'application sur les monuments lithiques.

 

    Ce qui est précisément ici le cas avec le bloc calcaire que nous examinons en détail.

 

 

E 25408 - C. Larrieu

 

 

     En effet, représenté à l'extrême gauche de la scène, le propriétaire du mastaba peut, sans difficulté aucune, être considéré comme un déterminatif géant aux petits hiéroglyphes gravés devant lui

 

Tepemânkh - Fonction et nom (C. Larrieu)

 

qui, de haut en bas, (colonne de gauche ci-dessus), le nomment à l'aide de trois signes : la tête, Tep, le hibou, em et le signe de vie, ankh.

Tepemânkh.

 

     Nul besoin que le lapicide cherche à y adjoindre le déterminatif attendu de l'homme assis, puisque le défunt en grande taille remplit on ne peut mieux ce rôle.

 

     De sorte que, dans un premier temps, il vous faut comprendre la figuration de Tepemânkh comme une image qui le représente et, dans un second, au sein même des jeux scripturaux dont furent friands les scribes antiques, comme un signe d'écriture  - que nous voyons tourné vers la droite - visant à compléter l'énoncé de son nom pour attester de son genre masculin.

 

     Toujours et à nouveau l'intime relation entre l'écriture et l'art, entre l'épigraphie et l'iconographie, entre le verbe et l'image ...

 

     Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, comme je vous l'ai souvent indiqué, et comme judicieusement le rappelle à l'envi le catalogue de l'exposition parisienne maintenant à Bruxelles jusqu'en janvier 2014, L'Art du contour. Le dessin dans l'Égypte ancienne, l'artiste peintre égyptien - Sesh kedout - est gratifié du titre de Scribe des contours par la plupart des égyptologues ; - Scribe des formes, traduction plus proche encore des termes anciens, préfère à juste titre employer Dimitri Laboury dans les deux remarquables articles qui, dans la première partie de l'ouvrage, sont précisément dédiés à ces dessinateurs. 


 

     Vous aurez compris, amis visiteurs, qu'il m'agréa ce matin, arrivés quasiment au terme de notre longue étude accordée à ce dignitaire palatin d'Ancien Empire, d'attirer votre attention sur le fait que l'iconographie égyptienne eut indiscutablement valeur de syntaxe, l'image signifiant bien plus qu'elle ne décrivait.

 

     En d'autres mots, que dans cette civilisation où une infime minorité seulement accéda au savoir, dessin et écriture furent parfaitement complémentaires et, in fine, indissociablement unis.

 

     L'essentiel, pour l'ensemble de la population de l'antique Kemet, n'était-il pas que l'image rencontrée au détour d'un monument leur parlât, fonctionnât tel un langage, tel un texte que les hommes n'avaient pas tous eu l'heur d'apprendre à lire ? 

 

               

 

 

(Cherpion : 1989, 42-54 ; Farout : 2009, 3-22 ; Fischer : 1986, 25-55 ; Laboury : 2013 1, 28-35 ; ID. 2013 ², 36-41 ; Lefebvre : 1955, 17-9Pierrat-Bonnefois : 2013, 56Volokhine : 2013, 60 ; Ziegler : 1990, 258-61)

 

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 23:00

 

     Comment demander aux yeux du corps, ou à ceux de l'esprit, de voir plus qu'ils ne voient ? L'attention peut préciser, éclairer, intensifier : elle ne fait pas surgir, dans le champ de la perception, ce qui ne s'y trouvait pas d'abord. Voilà l'objection. – Elle est réfu­tée, croyons-nous, par l'expérience. Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n'apercevons pas naturellement.

Ce sont les artistes.

 

      À quoi vise l'art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ?

 


 

 

Henri  BERGSON

La pensée et le mouvant

Essais et conférences


V. La perception du changement

Paris, P.U.F., 1969

p. 83

 

 

 

 

     Mardi dernier, dans le cadre d'une trilogie de rencontres que j'ai initiées pour évoquer avec vous, amis visiteurs, la manière dont l'artiste antique avait représenté Tepemânkh assis devant sa table d'offrandes sur le grand bloc de calcaire (E 25408) arrimé ici devant nous au beau milieu de la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'avais attiré votre attention sur sa tenue vestimentaire ou, pour être plus précis, sur son pagne et sa perruque.

 

     Permettez-moi de rappeler au passage que cette scène revêtit, dès l'Ancien Empire et à toutes les époques de l'Histoire égyptienne, une importance rituelle cardinale, à un point tel, vous l'aurez très certainement remarqué si, d'aventure, vous avez déjà pénétré dans l'un quelconque mastaba du plateau de Guizeh ou, à défaut, à l'intérieur d'un musée, qu'elle est parfois reproduite à plusieurs endroits du tombeau, sur ses parois ou sur l'une ou l'autre stèle, dont celle que les égyptologues ont coutume d'appeler "fausse-porte", et toujours avec une quantité de détails si différents qu'il est complètement absurde de penser et d'affirmer que l'artiste égyptien jamais ne se renouvela quatre millénaires durant.  

 

     Il me siérait ce matin de poursuivre mes interventions en insistant plus spécifiquement sur les deux gestes posés ici par Tepemânkh.

    

     L'art égyptien, en ce compris un relief tel que celui-ci, constitue indiscutablement le produit d'une réflexion mentale : appréhender une pensée. 

 

     J'eus maintes fois déjà l'opportunité d'employer, notamment à propos de Metchetchi, le terme "aspectivité" qui le caractérise - vocable que nous devons à l'égyptologue allemande Emma Brunner-Traut (aspektive) - et qui nous ancre au coeur même de la philosophie des artistes des rives du Nil : ne pas simplement donner à voir ce qu'ils voient, ne pas simplement se contenter d'un seul point de vue mais, tout au contraire, représenter simultanément l'ensemble des aspects qui peuvent utilement informer, faire comprendre l'essence même du sujet proposé.

 

     C'est ce que d'autres savants, après elle, nommèrent à juste titre la "multiplicité des points de vue" : ceux que nous aurions si, l'oeuvre étant en ronde-bosse et, dès lors, s'inscrivant dans l'espace, nous avions toute aisance à en faire le tour ...


     Madame Geneviève Pierrat-Bonnefois, Conservateur en chef au présent Département des Antiquités égyptiennes, dans l'article Les principes du dessin égyptien qu'elle publie dans le catalogue de l'exposition L'Art du contour. Le dessin dans l'Égypte ancienne, proposée au Louvre ce printemps dernier, aux Musées royaux d'Art et d'Histoire (M.R.A.H.) de Bruxelles, cet automne, n'exprime rien d'autre quand elle écrit, p. 52 : 

 

     Les Égyptiens ne désirent aucunement donner à voir une scène telle que l'oeil la perçoit. Leur but est de ne pas cacher ce qui est essentiel à la scène telle que leur esprit la conçoit et veut la faire revivre.

 

     (Pour la "petite" histoire de l'Art, j'indiquerai simplement qu'à la Renaissance, les artistes envisagèrent un principe analogue quand ils esquissèrent, sur une même planche, un corps conçu à partir d'angles de vue distincts : souvenons-nous des études anatomiques d'un Léonard de Vinci, joyaux de la  Biblioteca Reale de Turin.)

 

     La figuration de Tepemânkh constituera évidemment l'exemple que j'avancerai pour corroborer mon propos.

 

     Qu'observez-vous réellement ?

 

     Sa stature tout d'abord comparativement à celle de ses fils lui apportant des offrandes : il s'agit là, je l'ai déjà indiqué, d'exprimer l'idée de puissance, de prévalence. Propriétaire du tombeau, il est le maître, il a autorité sur tous. Cela doit se voir, doit se savoir : il se fait donc représenter en taille dite "héroïque", ses fils en taille minuscule, selon le code appelé de "proportion morale" par les égyptologues, appelant la dimension des personnages à correspondre à leur position sociale, ou familiale.

 

     Me permettez-vous un détail, nullement anodin, aux fins d'entériner mon assertion ?

 

     Quand d'autres, comme Izi sur le linteau (E 14329) dont nous avions admiré la délicatesse salle16, au premier étage ci-dessus,


 

Linteau d'Izi, nomarque d'Edfou

 

 

hument en leur main gauche un petit balsamaire contenant une des huiles canoniques, Tepemânkh, - premier geste sur lequel il me plairait d'attirer votre attention -, tient en sa main gauche fermée contre sa poitrine un morceau d'étoffe plié que, par pure facilité, les égyptologues ont pris coutume d'appeler mouchoir.


 

Tepemânkh assis sur un siège (Détail de E 25408 - C. La

 

 

     En réalité, il vous faut concevoir cette pièce sous deux aspects distincts qui, en définitive, tendent vers le même but : laisser entendre que le défunt était un courtisan, au sens étymologique, comprenez un homme de cour, attaché au service d'un souverain.

 

     Le premier aspect ressortit au domaine de la langue : la forme donnée à ce morceau de tissu affecte celle du hiéroglyphe S 29 de la liste de Gardiner   S29 qui entame les termes égyptiens sr (magistrat) ou encore smr (fonctionnaire aulique). 


     Quant au second, il procède de l'idéologique : ce bout d'étoffe est en lin, matière qui symbolisait par excellence la puissance, partant, la richesse de celui qui s'en offrait pour la confection de ses vêtements.

 

      Pars pro toto, diront plus tard les Latins : la partie pour le tout.

Synecdoque, ou métonymie, noterez-vous en français : cet élément dans la main de Tepemânkh constitue une métaphore de la société dans laquelle ce fonctionnaire de cour évolua.

 

     En somme, un tissu de lin pour exprimer un tissu social.


     Ou l'image au service de ceux, - la majorité de la population -, qui n'étaient pas à même de lire ! 

 

 

     Délaissons ces considérations socio-linguistiques et revenons voulez-vous à notre bas-relief pour nous arrêter maintenant à la représentation du corps de son propriétaire :

 

 

Tepemankh---Dessin.jpg

 

 

un visage vu de droite, ce qui, en fonction de nos conceptions actuelles - celles de Pablo Picasso et de quelques-uns de ses épigones mises à part - eût dû entraîner la même vue de profil pour l'ensemble. Or vous aurez évidemment noté que son oeil droit, mais également ses épaules - à tout le moins la gauche, la seule qui nous soit apparente -, se présentent de face.

 

     Distorsions malheureuses ? Flagrante impéritie dans le chef de l'artiste qui conçut ce tableau ?

 

     Que nenni !

     Volonté délibérée de multiplier les points de vue pour faire comprendre l'essentiel : au-delà d'un réalisme corporel dont il ne se soucie pas vraiment, l'artiste égyptien s'ingénie à nous donner à voir l'oeil en entier, un seul d'ailleurs suffisant pour que nous comprenions que Tepemânkh regarde le guéridon ... ou, à tout le moins, ce qui se passe devant lui.

 

     Et le lapicide de procéder de même avec le bras et la main gauches qu'il nous présente également de face : la vue ainsi proposée du petit morceau de lin suffit à nous révéler l'importance qui était à l'époque celle du défunt. Nul besoin d'ajouter quelque mot que ce soit !

 

     Un autre détail doit aussi vous avoir interpellés : considérez sa main droite, celle qu'il tend, ouverte, vers la table d'offrandes. Regardez-la avec insistance ; voyez-la.

Puis, comparez avec la vôtre et, surtout, avec la position qu'y occupe votre pouce.

 

     Tepemânkh, le pauvre, aurait-il donc été affublé de deux mains gauches ?

     A moins que - pardonnez-moi le jeu de mots un peu facile ! - l'artiste eût lui aussi deux mains gauches ?

 

     Que nenni !

     A nouveau volonté délibérée de multiplier les points de vue pour faire comprendre l'essentiel : au-delà d'une réalité corporelle dont il ne se soucie pas plus que précédemment, l'artiste égyptien s'ingénie à montrer que Tepemânkh - second geste sur lequel je voulais aujourd'hui porter un éclairage particulier - s'apprête à prendre un morceau de pain disposé devant lui, et à indiquer que dans toute préhension, le pouce constitue un élément indispensable.

    De sorte que s'il avait ici gravé la "vraie" main droite de profil, nous n'aurions pas aperçu ce pouce. Donc, dans l'esprit de l'artiste, nous n'aurions pas saisi ce qu'il souhaitait nous faire comprendre.

Tout simplement.

 

     De la représentation corporelle en guise de support à la réflexion mentale ...

 

 

 

 

(Baud : 1978, passim ; Brunner-Traut : 1973, I, colonnes 474-488 ; Cherpion : 1989, 42-54 ; Farout : 2009, 3-22 ; Pierrat-Bonnefois : 2013, 52 ; Ziegler : 1990, 258-61)

 

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 23:00

 

      Admirons, nous disait-il, prenons seulement, cette fois, une connaissance générale du pays. Observons tout soigneusement. Tâchons de voir, le plus possible, et de voir nettement. Imprégnons nos yeux de toutes les choses d'Égypte. Puis, nous laisserons se tasser nos impressions et nos souvenirs, et, l'an prochain, nous serons bien mieux préparés à copier des textes, et à les bien copier.

 

 


 

René CAGNAT

Notice sur la vie et les travaux de M. Gaston Maspero

 

Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n° 6,

 1917, Site "Persée", p. 456

      

 

 

 

     Nous sommes en janvier 1881. Le grand égyptologue français Auguste Mariette, - celui-là même qui avait entre autres mis au jour le Serapeum de Memphis que Pierre Loti, souvenez-vous, avait décrit dans le sixième chapitre de son célèbre ouvrage La mort de Philae -, vient de décéder.

 

     Désireux de maintenir la présence de la France en terre égyptienne, son Consul général nomme sans tarder Gaston Maspero (1846-1916) pour succéder à Mariette à la tête du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes (CSA).

 

     Accompagné d'autres égyptologues français, Maspero entreprend alors un voyage de découverte du pays mais, et c'est là l'originalité du projet, en tant que véritable touriste et non de savant.

     Ainsi, selon l'un d'eux, imposa-t-il à tous, comme vous venez de le comprendre dans l'exergue que je vous ai proposé ce matin, l'interdiction absolue de copier en cours de route un seul signe hiéroglyphique, et cela afin qu'ils ne se détournent pas de l'essentiel  : regarder, admirer, apprendre à voir ...

 

     C'est un peu à cela que, - mutatis mutandis, et certes pas l'an prochain comme disait Maspero, mais dès la création de ce blog, beaucoup parmi vous l'ont compris, amis visiteurs -, je tente de me consacrer tout au long de nos rencontres ; et pour l'heure, plus spécifiquement depuis le 15 janvier, devant la scène du repas funéraire de Tepemânkh (E 25408) gravée sur un imposant bloc calcaire exposé seul dans la grande vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.      

 

 

     Certes, ces dernières semaines, l'opportunité s'est présentée - que je n'ai point refusée - de quitter une fois encore les murs de l'ancien palais des rois de France aux fins de vous offrir un périple qui vous emmena de Mariemont, en Belgique, à Alexandrie, en Égypte. Et mardi dernier, c'est à l'ULB, à l'Université libre de Bruxelles, que je vous conviai en vue d'honorer Elisabeth et Robert Badinter. 


     Aujourd'hui et lors de nos rendez-vous à venir jusqu'au congé scolaire de Toussaint, il m'agréerait comme promis d'à nouveau attirer votre attention sur Tepemânkh en nous attardant à sa position, à sa gestuelle, à sa tenue vestimentaire ...

 

     Auparavant, autorisez-moi une ultime petite incursion belge : à Bruges très précisément, merveilleuse cité médiévale flamande dans laquelle nous venons, mon épouse et moi, de passer quelques jours empreints d'une richesse esthétique incomparable. Là, au détour d'une rue commerçante - il faut bien sacrifier à une certaine modernité si l'on ne veut pas que Bruges se meure ! -, j'ai fait une découverte pour le moins surprenante qui, peut-être, n'eût pas déplu à Tepemânkh dans la mesure où cela lui eût permis d'accroître les propositions de son "menu" post mortem.

 

     En effet, à quelques dizaines de mètres du Frietmuseum 


 

Bruges---Musee-de-la-Frite--27-09-2013--.jpg

 

 

- eh oui, c'est dans une superbe bâtisse brugeoise datant de 1399 que s'est installé, unique au monde, un très intéressant et très didactique Musée de la Frite -, tout proche donc vous disais-je, a été ouvert le New Pitta Amon (cela ne s'invente pas !), 

 

 

Bruges---New-Pitta-Amon--27-09-2013-.jpg

 

 

restaurant apparemment spécialisé dans les grillades de viandes égyptiennes ... et incontestablement placé sous l'égide de Toutânkhamon.

 

 

     Après ce petit clin d'oeil adressé à la cuisine égypto-belge, revenons plus sérieusement à présent, voulez-vous, auprès de notre hôte assis devant sa table d'offrandes, n'attendant que notre bon vouloir

 

 

  Tepemankh-assis--SAS-.jpg

(Grand merci à SAS pour ce cliché.)

 

pour ce matin détailler ce qu'il porte sur lui, ce que l'égyptologue belge Nadine Cherpion nomme les éléments du costume masculin qu'elle a retenus pour établir les critères stylistiques permettant de dater les mastabas de l'Ancien Empire.

 

     Mais avant, et aussi paradoxal que cela puisse vous paraître, j'indiquerai d'emblée ce qu'ici il ne porte nullement, à savoir : bracelets et collier. J'insiste sur le "ici" puisque, rappelez-vous, quand nous nous étions rendus à l'étage supérieur, en salle 22, pour y retrouver dans la Galerie d'étude n° 2 l'autre relief (E 11161) provenant de ce même mastaba D 20 et sur lequel il est représenté en compagnie de son épouse Aoutib, prêtresse d'Hathor, bienheureuse, qu'il aime,


 

Tepemankh-et-Aoutib---Fragment-Louvre-E-11161---Cliche--S.jpg

 

 

nous avions noté la présence d'un collier assez large, malheureusement dépourvu de l'un quelconque détail incisé censé nous fournir des renseignements sur ce qui le constituait.

 

     Malgré les martelages dont la pierre a souffert, vous constaterez que sur le présent relief, les deux seuls éléments "vestimentaires" à prendre en considération sont le pagne et la perruque.

 

     Il faut savoir qu'à l'Ancien Empire, un propriétaire de tombeau représenté assis à sa table d'offrandes peut exhiber différentes tenues allant du pagne court le plus simple, près du corps et en lin uni, - c'est le cas de Tepemânkh qui, par parenthèse, se révèle tellement commun qu'il n'entre absolument pas dans la liste des critères susceptibles de fournir quelque indication chronologique que ce soit -, au vêtement long, étoffe tachetée imitant ou réellement en morceaux de peaux de panthère assemblés les uns aux autres, tombant jusqu'aux chevilles mais offrant la particularité de laisser un bras nu quand l'autre est couvert.

 

     Ce type d'habit pouvait également être porté par les épouses de défunts : ainsi avez-vous déjà eu l'occasion précédemment d'en admirer un très bel exemplaire sur la stèle de Nefertiabet, dans la même salle 22, non plus au sein de la deuxième Galerie d'étude mais dans la vitrine 5 ; et, bien évidemment, ci-dessus, sur la gauche du bandeau qui chapeaute mon blog. 


 

  Stèle Nefertiabet (Louvre - C. Décamps)

 

   

     Existe enfin une troisième tenue masculine possible, plus rare dans la mesure où elle est caractéristique de la seule Vème dynastie : il s'agit d'une petite peau de panthère, non mouchetée celle-là, enveloppant un pagne court, les deux dégageant complètement les jambes à partir des genoux.

 

     Un très bel exemple connu - que je me suis permis de photographier pour vous à partir de la planche 17 de l'ouvrage que l'égyptologue belge Baudouin van de Walle avait en 1978 consacré à la chapelle funéraire de Neferirtenef présentée aux Musées royaux d'Art et d'Histoire (M.R.A.H.) de Bruxelles -, figure sur le tableau du repas de ce haut dignitaire palatin représenté sur l'une des deux stèles fausse-porte de la paroi ouest de son mastaba.

 

 

Neferirtenef---Scene-du-repas-funeraire.jpg    

 

     Vous y remarquerez d'emblée, sur l'épaule gauche, la partie de la peau d'animal avec les griffes d'une des pattes et sur la hanche droite, la figuration de la tête du félin.

 

 

Neferirtenef---Vetement--gros-plan-.jpg

 

 

     Permettez-moi d'insister sur le fait que j'ai à l'instant précisé non pas les différents types de pagnes connus en Égypte ancienne pour la gent masculine mais uniquement ceux des seules scènes où le mort est assis devant son guéridon d'offrandes alimentaires.

 

     Quant aux perruques portées par les hommes, j'ai déjà souligné à propos de Metchetchi qu'à la différence des nombreuses coiffes féminines, elles se déclinaient en seulement deux catégories : la courte, dégageant le bas de la nuque et, pour autant qu'elles soient indiquées par le lapicide, présentant des rangées horizontalement réparties de mèches en principe bouclées ; et la longue, tombant sur les épaules, aux ondulations verticalement dessinées. Toutes deux, cachaient ou non les oreilles, celle les laissant apparentes étant bien plus rare que l'autre. 

 

     A la différence de Neferirtenef à Bruxelles qui, lui, arbore une perruque franchement longue, notre Tepemânkh s'est choisi une courte recouvrant tout à la fois le haut de la nuque et les oreilles, alors que sur le relief de la salle 22, ces dernières étaient complètement dégagées ...

     A moins que là, - distinction malaisée à établir, ne fût-ce que par l'imprécision de l'artiste qui n'a que silhouetté l'ensemble -, ce ne soit pas une perruque mais ses véritables cheveux courts que nous apercevions.

 

 

 

(Cherpion : 1989, 54-63Van de Walle : 1978, Pll. 2 et 17 ; Ziegler : 1990, 253-61)

 

 

ADDENDUM - 2 octobre, 13, 30 H.  

 

     J'avoue, amis visiteurs, que je ne m'attendais nullement à un questionnement de mes lecteurs concernant Neferirtenef dont je n'avais proposé la scène du repas funéraire gravée dans son mastaba qu'uniquement pour attirer l'attention sur sa tenue vestimentaire. 

 

     Mais il est bon d'ainsi converser avec des amateurs d'art égyptien qui s'intéressent aux détails des oeuvres que je propose dans la mesure où, me le fait malicieusement remarquer François dans son commentaire de ce jour, ils rencontrent pleinement l'une des finalités souhaitées lors de nos rendez-vous hebdomadaires. 

 

   Pour leur répondre, je suis évidemment retourné aux sources, à savoir : la monographie publiée par Baudouin van de Walle en 1978. Quelle ne fut pas ma satisfaction, en feuilletant à nouveau l'ouvrage, de croiser la planche 2 qui constitue en fait un dessin plus clairement évident que la photographie de la scène de la planche 17 choisie ci-dessus.


 

Neferirtenef-1--02-10-2013-.jpg

 

 

     En considérant ces traits dessinés, je pense pouvoir quelque peu rectifier la réponse que j'ai faite ce matin à Etienne en indiquant qu'à la différence de Tepemânkh, ce n'est pas l'étoffe de lin que Neferirtenef tient dans sa main gauche, mais plutôt, me semble-t-il, une sorte de fouet qui constituerait bien évidemment lui aussi un signe symbolique de pouvoir.

 

     Ce que je ne comprends pas, c'est la raison pour laquelle le manche passe sous le collier qu'arbore le défunt.

 

     Quant à ce qui pend contre sa cuisse droite, ce pourrait être, au lieu de la queue de la dépouiille de panthère qui le revêt, un des pans de la ceinture qui maintient son pagne à devanteau triangulaire.

 

     Qu'en pensez-vous, amis visiteurs ? 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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