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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 08:39

 

KHAY - 01. Vue pyramide

 

 

    Grâce à l'immense gentillesse du Professeur Laboury de l'Université de Liège (ULg.) - qui a eu l'amitié de m'adresser les quelques clichés qui émailleront la présente intervention, - grand merci à toi, Dimitri ! -, à droite sur la photo ci-dessous, en compagnie du Professeur Laurent Bavay de l'Université libre de Bruxelles (ULB),

 

 

KHAY - 07. Laurent Bavay et Dimitri Laboury sur le site

 

 

je vous propose ce matin, amis lecteurs, de virtuellement visiter le site archéologique de la colline de Cheik Abd el-Gournah qu'ils fouillent depuis un certain nombre d'années.


 

KHAY - 05. Gourna (vue ballon 2010) Secteur ULB-ULg


 

     Avec la finalité de comprendre l'organisation des tombes privées d'une série de hauts dignitaires du Nouvel Empire, les unes par rapport aux autres, - pour quelles raisons choisir tel endroit précis de la nécropole ? ou telle conception architecturale interne ? -, la mission de l'ULB mène depuis 1999 des recherches en ce lieu de la rive ouest de Louxor, riche d'un millier de sépultures dont plus de 400 sont superbement décorées.

 

     Rappelez-vous cette interview de Laurent Bavay datant de juin 2010 que je vous fis écouter hier et qui explique la découverte préalable - la "redécouverte" en fait - d'une tombe (TT C3 sur le plan ci-après),


 

KHAY - 06 - Plan secteur ULB-ULg

 

 

ayant appartenu à un certain Amenhotep, substitut (entendez : premier assistant) du chancelier Sennefer (comprenez : une sorte de Ministre des finances dans la mesure où il s'occupe de contrôler le Trésor royal), dont l'hypogée fut étudié par une mission de l'Université de Cambridge entre 1992 et 2002 (TT 99 sur le même plan), à proximité d'ailleurs de la tombe d'un autre Sennefer (TT 96), quant à lui "Prince de la ville de Thèbes", et plus connue sous le nom de "Tombe aux Vignes".


     En effet, après quelques années de fouilles dirigées par feu le Professeur Roland Tefnin dans le secteur qui avait été dévolu à l'ULB par le Conseil Suprême des Antiquités de la République arabe d'Égypte, c'est à partir de 2006 que Laurent Bavay étend ses recherches dans les environs immédiats et découvre - bonheur intense d'archéologue ! - une grande cour comme celles qui, fréquentes dans la nécropole privée du Nouvel Empire, ici, mais aussi à Deir el-Medineh, précèdent les monumentales chapelles pyramidales des hauts fonctionnaires palatiaux de l'époque ramesside.

 

     Il faut savoir, amis lecteurs, qu'est fort réducteur le fait de s'imaginer que les seules pyramides existant en Égypte datent de l'Ancien Empire - l'on pense en effet à celles de Chéops, Chéphren et Mykérinos, tout en oubliant souvent qu'elles furent une septantaine à être édifiées pour les différents souverains qui se sont succédé à cette époque - et parfois plusieurs d'entre elles, pour un seul et même souverain !

 

     Mais elles ne furent pas les seules ! En effet, au Nouvel Empire, les tombes - appelées hypogées -, se groupèrent essentiellement dans une montagne à l'ouest du Nil, à l'ouest de Thèbes, devenue capitale. Et là, dans ce qu'il est parfois convenu de nommer la "Vallée des Nobles", les grands dignitaires du royaume reçurent de leur souverain le privilège de creuser leur "maison d'éternité" qui, à partir de Ramsès II, comportait une cour dans laquelle était élevée une pyramide, certes nettement moins haute que celles des rois de l'Ancien Empire, mais néanmoins imposante.

 

     Enfin, et dans la seule volonté d'être le plus complet possible, permettez-moi de vous rappeler aussi celles de Méroé, ancienne capitale nubienne, au Soudan actuel, que j'avais rapidement évoquées dans une intervention dédiée au Nantais Frédéric Cailliaud et à ses voyages en Égypte et en Nubie.

 

     Après cette petite et nécessaire mise au point, revenons, voulez-vous, à Laurent Bavay. En 2006 donc, il entame des fouilles dans une cour qui devait, trois années plus tard, l'amener à une tombe qui se révéla être celle d'Amenhotep, déjà découverte par l'archéologue suédois Karl Piehl (1853-1904) à la fin du 19ème siècle, et perdue depuis.

 

     Si les textes mais aussi les peintures murales présents à l'intérieur permirent de déterminer les nom et fonction du propriétaire, ils indiquèrent que le chancelier Sennefer, sous les ordres duquel travaillait Amenhotep, était également son beau-père, dans la mesure où l'assistant avait épousé Renena, la propre fille de son patron.


 

KHAY - 08. Renena, épouse d'Amenhotep, substitut du chance

 

 

     En 2010, l'Université de Liège s'associa aux recherches de l'ULB dans le secteur et, sous les directions conjointes de Laurent Bavay et de Dimitri Laboury - ce dernier déjà présent sur le terrain depuis de très nombreuses années puisqu'il avait été un des étudiants du Professeur Tefnin et l'avait notamment accompagné en tant qu'épigraphiste -, la prospection de la grande cour de la sépulture d'Amenhotep se poursuivit jusqu'à ce que, tout dernièrement, les deux archéologues belges découvrent les vestiges


 

KHAY - 02. Vue pyramide

 

 

d'une pyramide de 12 mètres de côté qui fut surmontée - vraisemblablement à une quinzaine de mètres de hauteur -, d'un pyramidion en grano-diorite (déjà exhumé au cours de la précédente campagne, en février 2012)  

 

 

KHAY - 04. Pyramidion pyramide de Khay

 

 

dont une face au moins était gravée d'un relief en creux peint représentant le défunt (petit éclat de droite ci-dessus) rendant hommage au dieu Rê-Horakhty, assis, et que surmonte un disque solaire (fragments de gauche).

 

     Au sein des briques crues de la pyramide écroulée, les fouilleurs belges mirent au jour plusieurs dizaines de briques cuites de même format (32 x 18 x 8 centimètres) telles que celle-ci 

KHAY - 03. Brique au nom du vizir Khay

 

qui avaient la bienvenue particularité d'offrir une empreinte de sceau apposée avant la cuisson dont les hiéroglyphes révélèrent le nom et les titres du propriétaire :

 

     L'Osiris, - comprenez le défunt -, le noble, le prince, celui du rideau (titre viziral), le dignitaire, le chef de la Ville - comprenez : de la ville de pyramide, ce qui correspond à un autre titre viziral, datant déjà de l'Ancien Empire), le Vizir de Haute et de Basse-Égypte, Khay.

 

     Connu par ailleurs, Khay exerça ses fonctions une quinzaine d'années durant sous le règne de Ramsès II.

 

     Sa tombe véritable, en contrebas, n'a pas encore été fouillée dans la mesure où elle se dissimule sous une maison villageoise ... toujours habitée. 

 

 

(Bavay/Laboury : 2012, 62-72)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 08:20

 

Pyramide-Khay.jpg

 

 

     La presse écrite mais aussi, ce matin, le journal parlé de la RTBF relaient la découverte d'un nouveau tombeau, à Gournah, sur la rive ouest de Thèbes, dans la cour d'une autre tombe plus ancienne, par deux archéologues belges, Laurent BAVAY, de l'Université libre de Bruxelles et Dimitri LABOURY, de l' Université de Liège : il s'agit de la pyramide de Khay, un des vizirs de Ramsès II.


 

Ci-après, le site de la RTBF : en cliquant sur "Article" vous obtenez la relation de la nouvelle découverte et, sur "Audios", puis sur le petit carré vert, l'interview du Professeur Bavay par Françoise Baré programmée ce matin.

 

 

     Quelques précisions supplémentaires, émanant du CReA Patrimoine, dirigé par L. Bavay, suivies d'un lien extrêmement intéressant vers une interview qu'il avait accordée lors de la "redécouverte" de la tombe dans la cour de laquelle a été mise au jour la pyramide de Khay.

 

 

Découverte de la pyramide d'un vizir de Ramsès II par une mission archéologique de l'ULB et de l'ULg

Mercredi le 20-02-2013

     Le Ministre égyptien des Antiquités, Dr. Mohammed Ibrahim, a annoncé ce mercredi 20 février la découverte d'une nouvelle pyramide datant de l'époque ramesside, au cours de recherches archéologiques menées sur la colline de Cheikh Abd el-Gourna (rive ouest de Louqsor) par une mission conjointe de l'Université libre de Bruxelles* et de l'Université de Liège.

 

     Des impressions sur les briques du monument indiquent que la pyramide appartient à un vizir de Haute et de Basse-Égypte nommé Khay, qui a exercé cette charge durant une quinzaine d'années sous le règne du pharaon Ramsès II (vers 1279-1213 avant J.-C.)


     La pyramide mesure 12 mètres de côté et sa hauteur d'origine atteignait 15 mètres. Le monument en briques crues était recouvert d'un enduit blanc éclatant et il était surmonté par un pyramidion en pierre décoré de l'image du propriétaire adorant le dieu Rê-Horakhty. La pyramide était construite dans la cour d'une tombe plus ancienne appartenant au substitut du chancelier, Amenhotep, découverte par la mission belge en 2009. Située sur une crête de la colline, surplombant le temple funéraire de Ramsès II (Ramesseum), la pyramide de Khay représentait assurément un élément remarquable du paysage thébain. Le monument a été largement détruit au VIIe-VIIIe siècle de notre ère, lorsque la tombe a été transformée en ermitage copte.


     Les pyramides en briques crues étaient construites au-dessus des tombes des hauts dignitaires de la période ramesside dans la nécropole thébaine. La tombe du vizir est située immédiatement en contrebas de la pyramide, sous une maison villageoise moderne, et reste encore à explorer.

 

     La découverte est d'une importance remarquable, car le vizir Khay est bien connu des égyptologues par de nombreux documents. Occupant la plus haute fonction civile du royaume, Khay a été impliqué dans la célébration des six premiers jubilés (appelés « fêtes-sed ») de Ramsès II. Il a aussi supervisé la communauté des artisans chargés de réaliser les tombes royales de la Vallée des Rois et de la Vallée des Reines. Deux statues du vizir, aujourd'hui au musée du Caire, proviennent de la Cachette de Karnak, découverte en 1903.

 

     Au cours des fouilles de la tombe d'Amenhotep (TT C3), la mission a également découvert de magnifiques fragments de peintures murales datant du règne de Thoutmosis III (vers 1479-1427 avant J.-C.).

 

     Les travaux de la mission sont soutenus par l'Université libre de Bruxelles, l'Université de Liège, le F.R.S.-FNRS et le Ministère de la Recherche scientifique de la Fédération Wallonie-Bruxelles

 

 

*Cette mission est dirigée pour l'ULB par le Prof. Laurent Bavay,  Directeur de la Mission archéologique dans la Nécropole thébaine (ULB-ULg).

 

 

 

Interview de Laurent Bavay, datant de juin 2010.

 


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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 00:00

 

     Le passé est, par définition, un donné que rien ne modifiera plus.

Mais la connaissance du passé est une chose en progrès, qui sans cesse se transforme et se perfectionne.

 

 

Marc  BLOCH

Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien

 

(Nouvelle édition critique de l'ouvrage posthume et inachevé)


Paris, Armand Colin, 1993

p. 105.

 

 

 

 

  E 25408 - C. Larrieu

 

 

 

      Le 8 février 1879, lors d'une conférence proposée à la Sorbonne pour l'Association scientifique de France, le grand égyptologue français Gaston Maspero, celui-là même qui l'année suivante, dégageant les chambres funéraires à l'intérieur des tombeaux des souverains des Vème et VIème dynasties, découvrit avec un bonheur incommensurable le plus ancien corpus funéraire de l'Humanité, - ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui Textes des Pyramides -, s'adressa en ces mots à l'assemblée :


 

     "Messieurs,

 

     Pour la plupart des personnes qui visitent le Louvre, la salle égyptienne n'est guère qu'un lieu de passage, un endroit qu'on traverse, sans presque s'arrêter, avant d'aller aux galeries de peinture." 


 

     Il nous faut malheureusement penser - je vous en ai d'ailleurs souvent touché un mot, amis visiteurs -, que près de 150 ans plus tard, les habitudes de beaucoup de nos contemporains ne le cèdent en rien à cette façon d'agir que stigmatisait Gaston Maspero : combien de fois, au fil des années, ne me suis-je pas retrouvé seul dans l'une ou l'autre petite salle de ce Département des Antiquités égyptiennes qui en compte maintenant trente, à prendre notes et clichés ?

     Combien de fois n'ai-je pas été tenté de héler le ou la porte-étendard d'un groupe d'une trentaine de visages avides qui, au pas de charge et le verbe haut, n'avaient visiblement qu'un mot de cinq lettres à l'esprit, fort différent, je vous l'avoue, de celui que j'avais envie de leur crier ! : momie

     Combien de fois ai-je manifestement gêné par ma présence ceux qui se précipitant d'une salle à l'autre me trouvaient exactement au beau milieu de leur chemin, bic ou appareil photo numérique en main ?

 

     Assurément, voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles j'ai pensé intéressant d'ouvrir ce blog et de "contraindre" ceux qui me suivraient à véritablement prendre conscience de l'intérêt de tous ces petits et grands monuments exposés, fruit du travail de maints et maints artistes antiques, auxquels parfois l'on ne jette même pas un regard rapide.

 

     Après Metchetchi de longs mois durant, voici venu le tour de Tepemânkh puisque depuis quelques mardis, nous nous retrouvons ici, devant la grande vitrine 5 de la salle 5 dans laquelle est déposé un bloc de calcaire de 118 centimètres de hauteur et de 101 de largeur, transversalement fracturé, dépourvu de sa partie supérieure gauche et dont le milieu du côté droit pâtit lui aussi d'une substantielle cassure.

 

     Souvenez-vous, le 15 janvier, nous fîmes connaissance avec son propriétaire, destiné à devenir notre hôte ; je vous ai également emmenés à l'étage supérieur, dans la Galerie d'étude n° 2 de la salle 22, pour y admirer un relief semblable provenant de son mastaba, sur lequel il était là assis en compagnie de son épouse.

 

     Le 22 janvier, j'ai quelque peu mis l'accent sur ce qui est considéré comme la partie principale de cette scène et qui, d'ailleurs, justifie le titre donné à ce monument par les égyptologues, à savoir : le "menu". En fait, je vous ai plutôt décrit ce qui, par suite des dégradations inhérentes aux pillards qui arrachèrent la pièce à une des parois murales du tombeau, manque ici au texte, verticalement, sur toute la hauteur droite et, horizontalement, en toute sa partie supérieure.

 

     Ensuite, ce que beaucoup d'entre vous attendaient avec une certaine impatience, ce avec quoi, au départ, je me proposais de terminer l'ensemble de mes interventions, la composition du "menu" funéraire en lui-même, je vous la présentai le mardi suivant, 29 janvier.

 

     Ayant ainsi bousculé à votre seule intention mon projet initial, et parce que j'estimais avoir encore tellement de détails à vous faire découvrir, le 5 février, avant le congé de carnaval, je revins à la description de ce qu'indépendamment du "menu", vous aperceviez sur la pierre, en commençant par les quatre fils qui, comme en salle 22, apportent des offrandes, là-haut à leurs parents réunis, ici, à leur père seul.

 

     Après cette semaine de "repos" qui, j'espère, vous fut des plus agréables - sauf peut-être si vous avez avalé, avec quelques bonnes bières belges pour mieux les ingurgiter, trop de confetti à votre goût -, il m'agréerait à partir d'aujourd'hui de consacrer plusieurs mardis consécutifs à deux éléments du mobilier représenté dans cette scène et cela, sous l'angle particulier ressortissant au domaine très pointu du problème de la datation. Et, pour ce faire, m'appuyer sur les travaux pertinents entamés dès 1977 par l'égyptologue belge Nadine Cherpion qui érigea certains détails de monuments au rang de critères stylistiques révélateurs.


 

     Il ne vous a probablement pas échappé, tout au long des semaines précédentes, que j'ai défini la tombe de Tepemânkh que l'archéologue allemand Georg Steindorff avait exhumée dans le cimetière ouest de Gizeh au début du XXème siècle par l'appellation, probablement quelque peu sibylline pour la majorité d'entre vous, de D 20.

 

     L'on doit en réalité ce type de nomenclature au grand égyptologue français Auguste Mariette qui, pour faciliter sa tâche et celle des historiens futurs, avait établi ce que nous pouvons sans conteste considérer comme le premier classement chronologique systématique de la nécropole (selon les propres termes de Madame Cherpion), en divisant les quelque six cents mastabas et hypogées de particuliers à Saqqarah qui présentent reliefs et/ou peintures, en six groupes distincts qu'il identifia par une lettre suivie d'un nombre.


      Ainsi, si je m'en réfère aux pages 57 à 67 de la publication de son ouvrage de 1889 intitulé Les mastabas de l'Ancien Empire que nous offre de télécharger gratuitement sur le Net le site de l'Université de Heidelberg : A correspondait aux tombeaux archaïques ; B à ceux qu'il estima datés du début de la IVème dynastie ; C à ceux de la seconde moitié de la IVème dynastie ; D aux tombes de la Vème dynastie ; E à celles de la VIème et F aux sépultures dont la datation lui paraissait douteuse à établir.


     Un système de dénomination semblable - il y a de quoi s'y perdre !  - fut également créé uniquement pour les tombes de Gizeh : ainsi le G et quatre chiffres définissent les mastabas fouillés là par les égyptologues allemand Herman Junker et américain George Reisner ; LG suivis de un ou deux chiffres, ceux exhumés par Richard Lepsius et un D qu'accompagnent également deux chiffres, ceux mis au jour par Georg Steindorff : ceci vous permettant de comprendre l'origine de cette dénomination D 20 que j'ai si souvent citée à propos de Tepemânkh !

 

     Mais il faut bien reconnaître que ce qu'Auguste Mariette avait choisi comme critère, à savoir un cartouche enfermant un nom de souverain  - pour autant qu'il soit visible sur une paroi, ce qui n'était pas toujours le cas -, souffrait de très nombreuses exceptions qui conduisirent à quelques erreurs certaines.

    

      

     Au fil du temps, d'autres égyptologues se sont succédé, chacun avec un système différent, chacun apportant sans conteste sa contribution à cet important dossier de détermination chronologique : au début des années soixante, Klaus Baer, de l'Institut oriental de l'Université de Chicago, qui se basa sur les titres de fonctionnaires ; ou, rappelez-vous, le savant allemand Winfried Barta qui étudia minutieusement les listes des offrandes alimentaires proposées au défunt ; ou encore Elisabeth Staehelin, de l'Université de Göttingen, qui se fonda sur les vêtements portés par les propriétaires des tombes ; ou, ou ... les uns, parfois, avançant des dates en total désaccord avec celles des autres. 

 

     Puis vint Nadine Cherpion qui eut l'heur de passer trois années durant en Égypte, à l'Institut français d'archéologie orientale du Caire (I.F.A.O.) et d'ainsi bénéficier de l'opportunité de visiter tout à son aise mastabas après mastabas. Très vite, elle y décela maintes variantes dans la représentation d'objets précis gravés ou peints sur leurs parois : ainsi par exemple les sièges sur lesquels les propriétaires sont assis, les coussins qui les recouvrent, les types de dossiers et de pieds qui les soutiennent ; ou les tables d'offrandes et ce qu'elles contiennent ; ou les fausses-portes ...

      Maintes différences aussi au niveau des vêtements et des accessoires comme, entre autres, perruques ou éventuels colliers et bracelets. 

 

     Forte de ce bagage inestimable dont elle prit évidemment la peine de minutieusement confronter les données, Madame Cherpion publia en 1989 aux éditions bruxelloises "Connaissance de l'Égypte ancienne", son important ouvrage Mastabas et hypogées d'Ancien Empire. Le problème de datation, somme magistrale dont je me servirai lors de nos prochaines rencontres - d'où la présente introduction - pour envisager avec vous deux éléments importants du bloc de calcaire de Tepemânkh que nous avons ici devant nous : la table d'offrandes, le 26 février et le 5 mars ; et le siège sur lequel il est assis, le 12 mars

 

 

 

 

(Cherpion : 1989,  7-25 ; Maspero : 1893, 35)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 00:00

 

     Partir à la découverte des hommes du passé (...), c'est poser pour principe que la nécessité de comprendre ne doit jamais le céder en rien au désir de tout expliquer. L'ignorance avouée n'est pas un échec, mais la conscience prise des espaces à découvrir.

A vouloir occuper ceux-ci, à tout prix, par les chatoyances de l'imagination, plaisir de l'instant, l'on ne peut que s'écarter davantage de ces hommes du lointain que l'on se proposait de rejoindre.

 

 

Dimitri MEEKS

  Approche de la civilisation égyptienne


dans Egypte et Provence -

Civilisation, survivances et "Cabinetz de curiositez"

Avignon, Fondation du Museum Calvet, 1985

p. 15

 

 

 

 

      Souvenez-vous, amis visiteurs : lors de notre rencontre du 15 janvier dernier, je tins absolument à sacrifier aux présentations d'usage de manière à vous permettre de mieux connaître Tepemânkh, ce nouvel "Ouvreur de chemins" destiné à nous accompagner un temps lors du premier trimestre de cette nouvelle année académique.

 

     Parce que j'escomptais bien par la suite y revenir avec force détails, je n'avais à l'époque cru bon que de simplement vous citer le prénom des autres personnages présents au registre inférieur de l'imposant bloc de calcaire E 25408


 

E 25408 - C. Larrieu

 

 

exposé dans le très haut mur-vitrine séparateur, au centre de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.


     Peut-être l'avez-vous oublié, mais nous les avions également croisés au premier étage de cette "Aile Sully", dans la Galerie d'étude n° 2 de la salle 22, sur un autre important fragment provenant du même mastaba D 20 du cimetière ouest de Gizeh.



05. Quatre fils de Tepemânkh et Aoutib - Louvre E 11161 (Cliché : SAS)

 

   

    

     Pour l'heure, approchons-nous d'eux voulez-vous, aux fins de comprendre la raison de leur présence dans la tombe de Tepemânkh.

 

 

E 25408 - Quatre fils de Tepemânkh (Cliché - C. Larrieu)

 

 

  

      A la différence du bloc E 11161 de la salle 22, sur E 25408 ici devant vous, les fils n'avancent pas vers leurs parents - Tepemânkh se tenait en effet là-haut aux côtés de son épouse Aoutib -, mais sont agenouillés devant leur père assis à sa table d'offrandes : ce lien de parenté, ce lien de filiation est clairement indiqué sur les deux monuments, devant chacun des personnages sur l'un, au-dessus de leur tête sur l'autre.  

 

    Si à l'étage, seuls les deux premiers fils arboraient un vêtement à devanteau triangulaire entourant leur taille, ici devant nous, tous sont ceints d'un autre type de pagne de lin, très simple, court et collant, que l'on retrouve donc à cinq reprises sur les deux bas-reliefs.

  

     Tous portent également la perruque courte, typiquement masculine, sauf ici le premier qui a manifestement opté pour une coiffure un peu plus longue lui couvrant la nuque.

 

     Ces quelques petits détails mis à part, ces deux scènes ressortissent au même rituel : les quatre jeunes hommes, en bons fils aimant, pourvoient aux besoins d'offrandes funéraires de leurs parents sur l'un, d'uniquement leur père, sur l'autre.


 

     En salle 22, Qaptah, le premier à gauche, tend une fleur de lotus, symbole - je l'ai déjà souvent souligné au sein de la rubrique Décodage de l'image égyptienne - de régénérescence des défunts ; Khénouka, le deuxième, présente un canard - également symbole régénérateur - ; le troisième, Kaenitef, une aiguière et le bassin qui l'accompagne, connotant évidemment une notion de pureté et enfin, en quatrième position, Tepemânkh le jeune, propose un plateau de divers pains ; offrande alimentaire celle-là sur laquelle, après notre rendez-vous de la semaine dernière, vous me permettrez de ne plus m'appesantir.

 

     Relevant du même rituel, quelques peu différentes sont toutefois les offrandes proposées par ses fils à ce père aimé sur le bloc E 25408 ici dans la grande vitrine 5 : ainsi, Khenouka, en première position, le genou gauche posé sur le sol, la jambe droite relevée, tend la main droite vers Tepemânkh assis de l'autre côté de la table, et récite (ou chante ?) un texte manifestement écrit sur le papyrus qu'il tient dans la gauche. 

 

     Deux autres de ses frères, Qaptah et Kaenitef, pour leur part complètement agenouillés, tendent chacun deux vases évasés, contenant soit des produits de purification, comme de l'encens, soit du vin.

Quoi qu'il en soit, ce geste simple métaphorise la notion d'offrande. 

 

     Quant au quatrième fils - car n'en déplaise à ceux qui sur le Net ont regardé ce monument sans véritablement le voir - il exista bien, avant que cette scène subisse quelques déprédations sur son côté droit, un quatrième homme derrière les trois autres dont on n'aperçoit plus que deux mains tenant également chacune le même petit récipient et, au-dessus, le début des deux hiéroglyphes signifiant : son fils.

      Si comme moi vous vous référez au bloc fragmentaire E 11161 de la salle 22 que je viens d'évoquer, vous n'aurez aucune difficulté, amis visiteurs, à considérer qu'il s'agit de Tepemânkh junior.  

 

     Vous aurez aussi bien évidemment remarqué sur chacune de ces deux pièces la différence de taille notoire entre le personnage assis et ceux qui l'honorent : il s'agit, comme déjà je l'ai ailleurs expliqué, de l'application d'une convention qui veut que l'on figure traditionnellement le propriétaire d'une tombe en taille héroïque, - selon la terminologie habituellement employée par les égyptologues. Le maître sera dès lors reconnu en tant que tel ; les autres, quels qu'ils soient par rapport à lui, quels que soient leur âge, leur sexe et leur condition sociale, étant obligatoirement de taille réduite.

 

      Cet apport d'offrandes essentiellement alimentaires de la part d'un ou de plusieurs enfants de défunts fait évidemment partie intégrante d'un processus ritualisé de devoirs post mortem sur lequel je me suis également épanché lors d'une intervention dédiée à Metchetchi, ici même, en décembre 2011.

 

     Si, d'aventure, cette conversation à propos de l'amour filial vis-à-vis d'un père défunt vous a échappé ou si votre mémoire vous fait quelque peu défaut, puis-je vous suggérer de profiter du repos que je nous octroie la prochaine semaine aux fins de dignement célébrer le carnaval pour, éventuellement, prendre le temps de relire les notes que je vous avais alors fournies ?

 

     Tout en vous souhaitant un excellent congé, je fixe d'ores et déjà notre nouveau rendez-vous au mardi 19 février, toujours devant le bas-relief de Tepemânkh, dans la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     Bon carnaval à tous !

 


 

 

(Ziegler : 1990, 253-60)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 00:00

 

     Formule pour donner les offrandes alimentaires à N., à Memphis, dans l'empire des morts.

 

     Paroles dites par N. : "Ô Grand, maître des aliments ! Ô Grand qui préside aux demeures d'en haut ! Vous qui donnez le pain à Ptah le grand qui est dans la grande place, donnez-moi le pain, donnez-moi la bière, et que mon déjeuner soit un gigot et un pain-sacheret !

 

     Ô passeur du Champ des Souchets, apporte-moi ces pains (sur) tes eaux célestes, comme (tu fais pour) ton père le Grand ! Que mon passage soit comme (celui de) la barque divine !

 


 

 


dans BARGUET Paul,

 

Le Livre des Morts des anciens Égyptiens 

Chapitre 106,


Paris, Éditions du Cerf, 1967

p. 141

 

 

 

 

 

     Ce qui subsiste de la partie supérieure du grand fragment E 25408 exposé ici devant nous dans la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - et qu'il est convenu d'appeler "menu" de Tepemânkh -, commence donc pour vous, amis visiteurs, dans le coin supérieur droit, par l'annonce que le souverain octroie des denrées alimentaires à ce fonctionnaire décédé qu'il veut récompenser : Offrande, repas du Palais, 2.

 

     (Ce 2, matérialisé par les petits traits verticaux au bas du premier carré partiellement conservé, signifie que deux rations étaient prévues ; toutes les autres barres verticales semblables que vous apercevrez désignant également la quantité de chacun des produits définis dans chaque case.)

 


E-25408-----Menu---de-Tepemankh.jpg

 

    

     Souvenez-vous, la semaine dernière, j'avais évoqué les 15 rubriques disparues au dessus de ce qui a été sauvegardé du monument. Nous pouvons dès lors nous concentrer ce matin sur ce que nous voyons réellement et qui en compose véritablement la partie principale.

 

     Il y est d'abord question du premier repas, du petit déjeuner, pour lequel injonction est faite au défunt de s'installer : Assis par terre, 2, lui est-il péremptoirement enjoint dans cette case ; ce chiffre indiquant que l'ordre lui est répété à deux reprises.


     Parfois, pouvait même être ajoutée la mention En silence ! : ce fut notamment le cas sur la stèle-chapelle de Ky et de son épouse Zatchedabed que nous avions découverte en mars 2012 au premier étage, dans la Galerie d'étude n° 1 de la salle 22.


 

     Sont ensuite ici proposés deux types de pains, qu'accompagnent deux cruches de bières différentes : une de bière djeseret et une de kenemes.

 

     Pain et bière, - dois-je vraiment le rappeler ? -, constituaient l'essentiel de l'alimentation quotidienne de la majorité des Égyptiens ; constituaient également, avec les céréales, un des paiements en nature de la plupart des ouvriers oeuvrant à la construction des tombes royales ; constituaient enfin les premières denrées mentionnées dans la traditionnelle formule d'offrandes dont nous retrouvons à deux reprises sur le monument même une expression simplifiée : sous le menu d'abord,

 


Formule d'offrandes (1) (E 25408 - Cliché C. Larrieu)

 

 

et sous la table, à gauche, devant les jambes de Tepemânkh,

 

 

Formule-d-offrandes--2---E-25408---Cliche-C.-Larrieu-.jpg

 

toutes deux précisant : ... mille pains, mille cruches de bière, mille têtes de bétail, mille volailles ; le hiéroglyphe M 12 dans la liste de Gardiner

 

Hiéroglyphe 1000.jpg (M 12 dans liste Gardiner)

figurant notre nombre 1000. 

 

     Pain et bière étaient des données également présentes au sein des différents corpus funéraires dont les Égyptiens se sont entourés : dès l'Ancien Empire, les Textes des Pyramides ; au Moyen Empire, les Textes des Sarcophages et enfin, au Nouvel Empire, le Livre pour sortir au jour, avec cette formule que j'ai ce matin choisie pour vous en guise d'exergue : grâce à elle, dans la barque solaire qui lui permettra de traverser le ciel et d'accéder au domaine de Ro-Setaou, le défunt, assis auprès de Rê, escompte bénéficier des nourritures dévolues aux dieux.


 

     Les cases suivantes fondent le viatique attendu par le mort : elles comprennent, à la deuxième rangée notamment, l'énumération démesurée d'une dizaine de pains distingués par leur appellation : out, hetcha, neher, depeti, pezen, chenes, kenefou, hebenenout, zif et ceux dits cuits dans la terre et de boulangerie ...

 

     Dans l'éventualité où les quantités ne seraient pas suffisantes, - deux, voire plus, pour chaque sorte -, la troisième rangée commence par ajouter quatre pains grillés et la même proportion de gâteaux pat.

 

     Autorisez-moi une rapide remarque au passage : qu'il en existât aussi dits de boulangerie corrobore ce que les fouilles archéologiques ont désormais permis de comprendre, à savoir que la plupart des maisons égyptiennes mises au jour, notamment à Amarna et à Deir el-Medineh, comprenaient meule et four, c'est-à-dire de quoi permettre de produire soi-même sa propre farine, partant, de cuire sa propre quantité de pains. 

 

     Pains et bières, si importants chez les vivants, je viens de le souligner à nouveau, apparaissent donc ici, dans le contexte funéraire, comme la métaphore de l'alimentation post mortem type. 

 

     A la troisième rangée, ainsi qu'au début de la quatrième, le menu de Tepemânkh prévoit du plus consistant : défilent alors pièces de viande et de volaille, tels que : épaule de boeuf, cuisse de boeuf, rognon, côte de boeuf, foie, rate, poitrineoie cendrée, oie rieuse, canard pilet, tourterelle.

Pour toutes, une portion semble suffire, à l'exception des côtes de boeuf : "Vous m'en mettrez quatre, je vous prie !"

 

     A l'étage supérieur, Zatchedabed quant à elle n'en prévit qu'une seule : ces dames devaient manifestement avoir des préoccupations nutritionnelles différentes de celles des époux ...

 

     Bien. Et si nous nous faisions encore un peu plaisir ?

Quelques gâteaux, peut-être ? Voici, au choix, deux appelés shaout, deux nepat et deux mesout.

Quelques bonnes bières ? - Non, amis visiteurs, parfaitement conscient que les distances qui nous séparaient alors n'auraient jamais permis à aucun Égyptien de la connaître et de l'apprécier, je ne prendrai pas la chauvine et anachronique liberté de spécifier : "belges" !


      Une blonde djeseret et une kenemes, ou plutôt deux ?, souhaite à nouveau Tepemânkh en terminant la quatrième rangée. Avant d'envisager, à la suivante, d'autres boissons qu'il ne prend pas le temps de nous préciser, préférant en arriver à l'essentiel, le vin : deux cruches de cinq types distincts !

 

    En guise de dessert sont suggérées deux portions de céréales, grillées ou non : orge blanche, orge verte ; sans oublier quelques fruits : jujubes, caroubes ...


 

     Vous noterez toutefois que cette longue liste de vivres ne mentionne bizarrement qu'un seul légume - l'oignon (troisième case de la troisième ligne) -, prévu en quatre portions. D'autres sources pourtant font état de nombreuses catégories de légumineuses qui, ne l'oublions pas, représentaient un important quota au sein de la nourriture égyptienne : on les retrouve d'ailleurs souvent en abondance sur les tables d'offrandes funéraires figurées dans les mastabas ... 

 

     Si, derechef, vous montez voir le bloc E 11161 de la Galerie d'étude n° 2 de la salle 22, à l'étage supérieur, penchez-vous sur le premier registre des denrées étalées devant Tepemânkh et son épouse Aoutib : sur la petite table circulaire, de part et d'autre du pain conique qui en occupe le centre, vous distinguerez, à gauche, un botte de jeunes oignons recouvrant quelques figues et une laitue dépassant sur la droite.  

 

 

Oignons-et-laitue---Tepemankh---Louvre-E-11161--Cliche--S.JPG

 

 

     Vous serez alors amenés à penser que, aux antipodes de nos préceptes d'équilibre alimentaire, ce couple ne plébiscita seulement que ces deux types de légumes, l'oignon et la laitue : peut-être parce que l'odeur du premier était censée stimuler tout défunt et, à l'instar du mythe de Sokaris, gageait sa résurrection ; peut-être aussi parce que souvent associée au dieu ithyphallique Min, symbole de fertilité, la seconde passait aux yeux des Égyptiens anciens pour détenir des vertus aphrodisiaques, - assertion dont les études modernes ont définitivement réfuté le bien-fondé.  


 

     Redescendons à présent, voulez-vous, en salle 5 : le "menu" que nous y présente Tepemânkh se termine par quelques formulations classiques assez générales, vagues à souhait : toutes les friandises, toutes les offrandes du Nouvel An et demi-pains ... sans indication supplémentaire.


     Cette abondance qu'ensemble nous avons ce matin détaillée, vous pourrez à votre aise vous en délecter, amis visiteurs, pour autant que vos yeux le permettent, si vous vous avancez vers le carton imprimé, à gauche dans la vitrine : c'est, à tout le moins, la finalité de ce panneau explicatif accroché là par le Conservateur de la salle. 

  Menu de Tepemânkh

 


 

(Grand merci à François de m'avoir envoyé le lien vers le site "Flickr" - http://www.flickr.com/photos/clairity/3837326106/sizes/o/in/photostream/ - permettant ainsi à tous de rendre le document ci-dessus plus lisible en l'agrandissant).

 

 

     Il faut évidemment concevoir que ce que vous auriez tendance à considérer comme un gargantuesque festin dans ces scènes d'agapes funéraires que vous ne manquerez pas de rencontrer dans vos visites de mastabas ou de musées ne rend nullement compte des repas réels et quotidiens des Égyptiens de l'Antiquité, fussent-ils souverains ou notables : ce ne sont, d'une part, qu'images à valeur performative de ce que souhaitait bénéficier tout défunt au cours de sa seconde vie et, d'autre part, que manière d'exprimer un des aspects du système relationnel établi entre lui et les membres en vie de sa famille, voire ses amis, tous censés, à certaines périodes déterminées, lui déposer sur la table d'offrande au pied de la stèle fausse-porte de quoi subsister éternellement dans l'Au-delà.

 

     Cette surabondance alimentaire ne doit donc pas être prise au pied de la lettre pour les vivants : elle fait partie intégrante du discours funéraire, donnant ainsi aux morts une dimension hors du commun, hors de toute réalité immédiate.

 


 

     Qu'elle se lise de droite vers la gauche, ou dans le sens inverse ; qu'elle se présente en colonnes verticales - à l'instar de celle de Metchetchi -, ou en cases carrées comme ici dans la vitrine 5 ; que peinte ou gravée, elle figure soit sur un des murs d'une chapelle funéraire, sur une des parois de cercueils ou sur tout autre support, cette imposante nomenclature du rituel de l'offrande qui put connaître, je l'ai souligné, quelques variantes d'une dynastie à une autre à la fin de l'Ancien Empire et à la Première Période intermédiaire, présente néanmoins pour chacune de ces époques un catalogue type, constituant ainsi un des critères stylistiques autorisant une datation plus ou moins précise pour tout nouveau monument semblable qu'éventuellement des archéologues pourraient encore exhumé ; critères de datation à propos desquels j'escompte vous entretenir ... mais dans quelques semaines seulement car, pour l'heure, espérant avoir rencontré votre attente, je vous laisse digérer l'imposant "menu" de Tepemânkh.

 


 

        

(Barguet : 1967, 99 et 141 ; Barta : 1963, 73-6 ; Broze/Preys : 2004, 83 sqq ; Moers : 2004, 45Peters-Destéract : 2005, 26-34 ; Ziegler : 1990, 246, 258-61)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 00:00

 

     Longtemps, je me suis levé de bonne heure ...


 

 

     Rassurez-vous, amis visiteurs, ce n'est pas par méconnaissance que j'ai ainsi trahi l'incipit le plus célèbre de la littérature française, la première phrase de A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.

 

     J'ai simplement repris, petit clin d'oeil, ce qu'au début de 1983, j'avais estimé quelque peu audacieux, voire irrévérencieux, à savoir le titre de l'émission matinale de France-Inter présentée par Philippe Caloni qui s'était permis de remplacer couché par son antonyme.

Certains lecteurs parmi vous s'en souviendront peut-être ...

 

     A présent, trente ans plus tard, j'ose en sourire ... et m'approprier ce mot que ce matin je place volontairement dans la bouche de Tepemânkh.

 

     Ce Tepemânkh que nous avons appris à mieux connaître mardi dernier, en le différenciant de son homonyme également présent au Département des Antiquités égyptiennes du Louvre. Ce Tepemânkh qui nous a vus des semaines et des mois durant nous approcher de lui - mais sans véritablement jamais lui accorder la moindre attention ! -, à l'écoute que nous étions tous de ce que Metchetchi nous expliquait. Ce Tepemânkh qui, longtemps, s'était assurément lui aussi levé de bonne heure, espérant que, peut-être, l'on ne sait jamais, il se pourrait bien que ... et qui, de mardis en mardis, de plus en plus dépité, nous vit ne jamais le voir ... Ce Tepemânkh qui crut qu'à aucun moment son jour n'arriverait de réussir lui aussi à nous intéresser. Ce Tepemânkh qui ne trouva rien mieux pour éveiller notre appétence ici-bas que nous parler de son appétit dans l'Au-delà ...

 

 

Vitrine 5

 

 

     En effet, et comme je le précisai au terme de notre précédent rendez-vous, amis visiteurs, nous serons reçus ce matin et mardi prochain, commensaux privilégiés, à la table du repas funéraire de cet amphitryon de choix, haut fonctionnaire de cour dans l'Égypte de la fin de la Vème dynastie et du début de la VIème.

 

     Certes, Metchetchi, souvenez-vous, nous avait mis l'eau à la bouche avec son menu personnel que, d'où nous nous trouvons pour l'instant tous regroupés en demi-cercle devant la vitrine 5, nous avons encore l'opportunité d'apercevoir sur notre droite, pratiquement au centre du grand meuble vitré s'étendant sur le mur nord.

 

 


(Paris) 096

 

 

     Mais point de table chez Metchetchi, devant laquelle, comme Tepemânkh, nous l'aurions trouvé assis. En outre, et d'un seul coup d'oeil, vous aurez évidemment remarqué que les fragments de paroi murale de ces deux hommes sont nettement distincts : l'un est peint alors que l'autre est gravé en bas-relief, l'un se présente en colonnes quand l'autre est constitué de cases carrées.

 

     Nonobstant, et même si quelques diversités de contenu permettent de les dater de règnes de souverains différents, ce qu'ils désignent se révèle pratiquement identique : il s'agit des victuailles dont, comme tant d'autres, ces deux fonctionnaires auliques souhaitaient à jamais bénéficier dans leur maison d'éternité.


 

     Corseté dans un encadrement de métal, le relief de calcaire de Tepemânkh que le musée parisien acquit en 1956 mesure 118 cm de haut, 101 de long et est épais d'approximativement 3,5 cm.

 

 

E 25408 - C. Larrieu

 

 

      Tel, et malgré ses dimensions, il me paraît vraiment perdu dans ce fort grand espace devenu sien, même si l'accompagne un dessin explicatif en réduction de ce que contiennent les différentes cases.

 

 

Salle 5 - Vitrines 9 et 5

 

 

     Il me semble également important de préciser d'emblée que nous ne sommes nullement en présence d'une stèle - comme vous pourriez le lire en vous rendant sur l'un ou l'autre site Internet -, mais d'un bas-relief, imposant fragment arraché vraisemblablement au milieu du XXème siècle au mastaba D 20 qui avait été découvert quelques dizaines d'années auparavant - entre 1903 et 1907 - par l'égyptologue allemand Georg Steindorff alors que, pour le compte de l'Université de Leipzig, il fouillait la nécropole ouest de Gizeh, plus familièrement appelée d'ailleurs "Cimetière Steindorff" par les égyptologues.

 

     Aux fins de ne point trop crier haro sur le baudet, je dois à la vérité d'ajouter que cette confusion est partiellement explicable dans la mesure où ce type de scène se retrouve également sur bon nombre de stèles présentes dans maints tombeaux memphites.

 

     Beaucoup d'entre elles furent étudiées par l'égyptologue Peter Der Manuelian, titulaire de la chaire d'égyptologie de l'Université de Harvard, dans un ouvrage capital en la matière : Slab stelae of the Giza necropolis, librement téléchargeable sur le Net.

(A ceux d'entre vous que cela intéresse, il suffira de cliquer sur le titre ci-dessus pour y accéder).    

 

 

     Délaissons à présent, voulez-vous, le monument entier - nous y reviendrons plus tard, en février ... -, et consacrons-nous plus spécifiquement au "menu" de Tepemânkh gravé en sa partie supérieure.


 

E-25408-----Menu---de-Tepemankh.jpg

 

 

     Vous l'aborderez de droite vers la gauche puisque, comme je l'ai maintes fois souligné lors de précédentes rencontres, la lecture des hiéroglyphes s'effectue toujours en se dirigeant vers la face des animaux figurés ou le visage des personnages représentés : et comme vous l'aurez ici remarqué, Tepemânkh assis à gauche de la composition regarde vers la droite et tous les petits hiéroglyphes animaliers sont eux aussi tournés dans cette même direction.

 

     Sachant que, dès la Vème dynastie, fut fixée une liste canonique du rituel de l'offrande comprenant, répertoriés toujours dans le même ordre, répartis en quelque 90 items, rites à exécuter, produits de bouche qu'à sa meilleure convenance le trépassé pouvait déguster ainsi que les rations qui devaient être attribuées à chacun d'eux, - énumération que l'égyptologue allemand Winfried Barta a minutieusement étudiée -, l'on peut, sans trop conjecturer, établir que la présente liste d'offrandes alimentaires correspond aux "menus" habituellement retrouvés dans les mastabas de la Vème dynastie, même si quelques minimes détails la distinguent de ses consoeurs, comme par exemple  l'inversion de deux cases, ou l'absence d'une autre, ou encore deux produits différents anormalement gravés à l'intérieur du même petit espace carré.

 

     Mais ne sont-ce très probablement là que d'infimes erreurs dues à un lapicide peu attentif et certainement pas une preuve d'un changement typologique naissant au sein des multiples scènes de repas funéraire qui se sont succédé à la fin de l'Ancien Empire.

 

     Toutefois, et en référence toujours à la liste "type" de cette époque définie par Barta, il appert que les 15 premières rubriques qui auraient dû constituer la rangée supérieure ont ici disparu : elles indiquaient, c'est certain, les rites préparatoires, ceux de purification (verser l'eau, auriez-vous pu lire en entrée), d'encensement (par deux fois : ), d'onction (avec les sept huiles rituelles que nous avons notamment rencontrées chez Metchetchi), de maquillage (un sachet de fard vert, un de fard noir) et d'habillement de la momie (deux bandes d'étoffe).

 

     Il faut comprendre que le début de cette pancarte résume en quelque sorte les gestes rituels effectués sur la momie ou sur la statue du défunt lors de la cérémonie de l'Ouverture de la bouche et que verser l'eau, brûler l'encens constituent des actions de purification en prémices de tout repas, même dans la vie quotidienne. 

 

     Il vous faut aussi être conscients, amis visiteurs, - car cela saute partiellement aux yeux -, que dans les déprédations infligées à ce bas-relief, d'autres cases ont également été "sacrifiées" sur la droite : en fait, une et demie à l'entame de chacune des rangées horizontales. 


 

     Mais, s'interrogeront assurément les plus impatients d'entre vous - parce qu'en ce début d'année ils ont consenti à un déplacement jusqu'à Paris, depuis Genève ou Nice pour venir nous retrouver ici - : après toutes ces mises en bouche, Richard, quand allons-nous enfin aborder le "menu principal" de Tepemânkh ?

 

     Mardi prochain, 29 janvier : cela vous agréerait-il ?

 

 

 

 

(Peters-Destéract : 2005, 26-34 ; Ziegler : 1990, 258-61)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 00:00

 

      Rencontrer cet homme aura été un grand bonheur.

Le suivre aurait été mauvais, ne jamais l'abandonner sera bien.

 


 

Albert  CAMUS

Carnets II,

Janvier 1942-mars 1951,


Paris,Gallimard, 1964,

p. 277

 

 

 

 

     Il n'est nullement rare, au hasard de la consultation d'un annuaire téléphonique, de croiser une personne qui porte exactement les mêmes nom et prénom que soi : ainsi pour prendre un exemple très simple, je connais personnellement un autre Richard Lejeune habitant de surcroît dans un périmètre très proche, alors que nous n'avons ensemble absolument aucun lien de parenté, tout au plus une certaine dilection à choisir des premiers crus de Bourgogne à toute autre ambroisie.

 

     Conscients que de semblables cas d'homonymie existaient déjà dans l'Égypte antique, vous ne serez nullement étonnés, amis visiteurs, de croiser, lors d'une lecture au coin du feu ou d'une déambulation dans un musée, deux personnages ayant vécu pratiquement à la même époque, ayant connu une carrière tout à fait distincte et arborant le même patronyme, qu'ils soient ou non issus d'une même lignée.

 

     Pour ce qui concerne Metchetchi que jamais j'espère vous n'oublierez, que jamais vous n'abandonnerez - donnant ainsi plein crédit à l'incipit choisi pour vous ce matin et reprenant une assertion d'Albert Camus évoquant Jean Grenier, ce Professeur de philosophie qui tant lui apprit, comme tant nous apprit notre Égyptien -, je puis préciser tout de go qu'en ce Département des Antiquités du Musée du Louvre où, avec bonheur, nous nous retrouvons ce matin après les vacances d'hiver, vous ne rencontrerez personne portant ce nom.

 

     En revanche, vous ne devrez pas être surpris de lire à plusieurs reprises celui d'un certain Tepemânkh : à l'étage, dans la Galerie d'étude n° 2 de la salle 22 dédiée à l'Ancien Empire et, ici, dans la vitrine 5 enchâssée dans un haut mur préfabriqué qui sépare en deux la présente salle 5.   

 

 

Salle-5---Vitrines-9-et-5.jpg 

 

      Souvenez-vous, l'autre pan renferme la vitrine 2

 


Vitrines 2 - 3 et 4-copie-1

 

 

dans laquelle, le 16 mars 2010, nous avions notamment découvert, parmi des ustensiles de chasse et de pêche, un superbe bas-relief polychrome rapporté au XIXème siècle par le Nantais Frédéric Cailliaud et auquel, les semaines qui suivirent, j'avais consacré quelques-unes de nos rencontres.

 

     Au passage, n'hésitez pas à subrepticement jeter un coup d'oeil attendri sur la paroi du fond, à quelques-uns des fragments du mastaba de Metchetchi ...

Ce Metchetchi qui avait lui aussi souhaité, à l'instar de Tepemânkh et de bien d'autres défunts de ces époques lointaines, que figurât dans son mastaba ce que les égyptologues sont convenus d'appeler le "menu" ou la "pancarte".

 

     C'est précisément de ce type de scène que je voudrais vous entretenir les prochains mardis, certains lecteurs perspicaces se sont déjà complu à m'en toucher un mot. Mais pour l'heure, j'aimerais avec vous envisager de faire connaissance avec notre nouveau mentor aux fins de les replacer, lui et son bloc de calcaire, dans leur contexte historique.

 

     Si un des deux fragments concernant un Tepemânkh exposés dans la Galerie d'étude n° 2 de la salle 22 que je mentionnai à l'instant provient du mastaba D 11 mis au jour à Saqqarah par l'égyptologue français Auguste Mariette, l'autre, E 11161, sur lequel il est représenté assis en compagnie de son épouse Aoutib, prêtresse d'Hathor, bienheureuse, qu'il aime,


 

 

01.-Tepemankh-et-Aoutib---Louvre-E-11161--Cliche--SAS-.JPG

 

 

ainsi que celui ici devant nous, E 25408,

 

 

E 25408 - C. Larrieu

 

 

appartiennent à un autre Tepemânkh ayant quant à lui vécu à la fin de la Vème dynastie et au tout début de la VIème et dont la sépulture, D 20, fut exhumée par l'égyptologue allemand Georg Steindorff, dans le cimetière ouest de Guizeh entre 1903 et 1907.

 

     Professionnellement parlant, cet homme exerça les mêmes activités que Metchetchi, c'est à tout le moins ce qu'indiquent les quelques hiéroglyphes gravés devant sa table d'offrandes :

 

 

Tepemankh---Fonction-et-nom--C.-Larrieu-.jpg

 

 

à partir de la deuxième des quatre petites colonnes encore partiellement lisibles, en commençant par la droite, nous apprenons en effet qu'il fut Directeur du bureau des Khentyou-she du Palais : entendez qu'il dirigea ceux des fonctionnaires palatins qui avaient en charge la protection du roi, sa toilette, sa garde-robe, ses loisirs musicaux, l'approvisionnement de ses repas et, surtout, qui effectuaient un certain nombre de tâches administratives, comme par exemple celles de gardien du sceau du palais et de chef des documents relatifs au domaine royal.


      Les trois derniers hiéroglyphes (une tête, une chouette et le signe de vie), à l'extrême gauche, énoncent son patronyme : Tep-em-ânkh.


   

     Cela posé, si vous vous référez aux six colonnes du texte également gravé en léger bas-relief au-dessus du fragment (E 11161) que j'ai cité voici un instant, 


 

03.-E-11161---Six-colonnes-de-hieroglyphes---Cliche--SAS.jpg

 

 

vous constaterez que ce même Tepemânkh était aussi un Aimé du roi, Prêtre-pur du roi et Directeur des autorisations royales pour les deux carrières (appartenant au Palais).

 

     Les deux monuments lithiques mentionnent en outre que ce couple, - nous aurons l'occasion d'y revenir le mois prochain -, eut notamment quatre fils : Qaptah, Khénouka, Kaenitef, chanteur du Palais et Tepemânkh, le puîné, dont il est précisé qu'il faisait partie du personnel des Khentyou-she du Palais dirigé par son père. 


 

 

     Sur chacun de ces blocs de calcaire, que ce soit en présence de leurs parents comme sur E 11161 de la salle 22 ou de Tepemânkh seul sur E 25408 au centre de la vitrine 5, les quatre fils participent au rituel funéraire stipulant qu'ils se doivent d'apporter des offrandes au(x) défunt(s), scène que vous connaissez désormais mais qui, sur le second d'entre eux, présente la particularité de proposer, gravée en bas-relief - et non plus peinte comme chez Metchetchi -, la nomenclature du menu qui comporte les nombreuses victuailles dont il est nécessaire aux yeux des Égyptiens de l'époque de disposer dans sa seconde vie.

Éternellement ...

 

     C'est précisément à la découverte de sa longue liste d' "agapes" que Tepemânkh nous convie, amis visiteurs, ici même en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, les mardis 22 et 29 janvier : il sera notre amphitryon, nous serons ses commensaux. 

 

 

 

(Ziegler : 1990, 253-61)

 

 

(Immense merci à vous, SAS, conceptrice du blog Louvreboîte, d'avoir accepté cette fois encore de vous rendre à la Salle 22 de l'étage ci-dessus pour effectuer à ma demande trois des clichés du fragment E 11161 de Tepemânkh et de sa famille ici proposés.) 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 00:00

   

     L'Égypte a été surnommée le "Présent du Nil". Une fois par an, le fleuve déborde et dépose une couche de limon fertilisant sur la terre desséchée. Puis il reflue dans son lit, et bientôt tout le pays, à perte de vue, est couvert d'égyptologues.

 

(...)

 

     Il y avait des Égyptiens plus malins que d'autres. Ceux-là inventèrent la moustiquaire, l'astrologie et un calendrier qui ne marchait pas - de sorte que le jour de l'An finissait par tomber un 14 juillet.

 

 

 

Will CUPPY

Grandeur et décadence d'un peu tout le monde,

  Paris, Editions Wombat, 2011,

p. 15

 

 

 

 

     Après avoir, la semaine qui précédait, installé ses caméras dans la prestigieuse Galerie des Glaces du château de Versailles, La Grande Librairie, magazine littéraire proposé par François Busnel sur France 5, s'est transportée, le jeudi 20 décembre dernier, pour la quatrième année consécutive, dans un théâtre parisien. En l'occurrence cette fois sur la scène de la salle Favart, au Théâtre National de l'Opéra Comique, 

 


Grande-Librairie--20-12-2012-.jpg

 

 

où une douzaine de comédiens lurent des textes méconnus ou oubliés de différents auteurs classiques et contemporains.

 

     Ce soir-là, entre Calaferte, Courteline, Dubillard, Eco, Jarry ou Prévert, j'eus l'agréable surprise de découvrir un écrivain humoriste américain, Will Cuppy, avec un extrait de ce qui est, semble-t-il, considéré comme son chef-d'oeuvre : Grandeur et décadence d'un peu tout le monde.


      Certes conscient de vivre en marge de la littérature de mon époque, voilà bien des décennies que je ne lis pratiquement plus de romans contemporains, estimant qu'après Proust, fort peu valent la peine que je m'y attarde et préférant - là réside plus vraisemblablement la raison cardinale - des travaux de philosophie et d'histoire, uniquement pour ce qu'ils m'apportent sur le plan des idées et de la réflexion ... car, malheureusement, eux non plus ne sont pas toujours rédigés dans une langue impeccable ...

 

     Pour l'heure, et malgré qu'il s'agissait d'une traduction de l'anglais d'Amérique, l'humour décalé du portrait de Lucrèce Borgia qu'avait choisi de nous lire Ariane Ascaride me plut. 

 

     Je cherchai tout de go à débusquer d'autres extraits sur le Net. Et trouvai, notamment, les savoureux passages proposés ce matin dans mon exergue. Notoire exception, j'ai commandé l'ouvrage. 

 

 

     Deux raisons m'ont incité, amis visiteurs, à vous offrir semblable clin d'oeil en ce début d'année 2013, avant d'officiellement reprendre ensemble le chemin de l'ancien palais des Rois de France.


     La première, c'est qu'en évoquant le jour de l'An qui advenait effectivement pour les Égyptiens d'alors  à la mi-juillet, quand les crues du Nil annonciatrices de subsistance future s'emparaient goulûment des terres à cultiver, l'auteur me permet, non seulement, de vous remercier toutes et tous pour m'avoir avec autant d'aménité adressé vos voeux - ici, par courriels personnels ou cartes virtuelles -, mais aussi de vous présenter - ou réitérer, pour la majorité d'entre vous - mes propres souhaits pour 2013 : puissent les 358 jours qui s'annoncent - car 7 sont déjà consommés ! - combler l'intégralité de vos attentes, des plus nécessaires aux plus contingentes.

 

     La seconde raison réside dans le fait qu'après s'être appuyé sur le tellement ressassé apophtegme d'Hérodote déclarant que l'Égypte constituait un don du Nil, l'écrivain humoriste américain, se jouant avec habileté de toute logique sémantique, détourne tout bonnement notre attention vers les égyptologues contemporains ; savants sans lesquels, après Champollion, nous ne serions pas à même de connaître le tiers du quart de la moitié de cette grande civilisation ; partant, sans lesquels je ne vous aurais jamais invités à m'accompagner au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, au sein du parcours thématique qui, précisément, dans trois de ses cinq premières salles, aborde le thème de l'alimentation.

 

     Souvenez-vous, dès la salle 3 dans laquelle nous sommes entrés le mardi 29 avril 2008, nous avons fait connaissance avec le Nil, ses embarcations, ses poissons, ses batraciens et ses canards, ses crocodiles et ses hippopotames ... pour terminer, le 30 août, par un long texte hymnique qui lui était entièrement dédié.

 

     En rapport évidemment avec ce fleuve nourricier dont les Égyptiens attendaient tant à l'époque, la salle 4 nous permit, entre autres, de croiser des porteuses d'offrandes alimentaires, de détailler des scènes d'agriculture parmi les fragments peints de la chapelle d'Ounsou, de comprendre le régime juridique des terres, d'assister aux vendanges et à l'élaboration du vin, de faire connaissance avec les outils agricoles, de rencontrer des bovidés, etc.

 

     Dans la salle 5 que nous explorons en détail maintenant depuis déjà le 8 septembre 2009, l'élevage fut au centre de nos préoccupations, mais également la chasse, la pêche, la capture de volatiles aquatiques ; sans évidemment oublier les instruments nécessaires à toutes ces activités ...

 

     Enfin, Metchetchi vint qui monopolisa notre attention jusqu'en décembre dernier en nous offrant l'opportunité d'approfondir un nombre considérable de nos connaissances.

 

     Et maintenant, seriez-vous en droit de me demander, que pourrait bien encore nous réserver cette salle 5 ?

 

     Tant et tant de choses qu'il me tarde de vous retrouver le plus rapidement possible pour que nous puissions les découvrir au sein des cinq autres armoires vitrées qui, dans sa seconde moitié, n'attendent que notre venue.

 

     Aussi, prenez déjà note que mardi prochain 15 janvier, c'est devant la première d'entre elles, la vitrine 5 encastrée dans le grand mur transversal, que je vous donne rendez-vous pour faire plus ample connaissance avec Tepemânkh, votre nouveau cicerone pour quelques semaines.

 

     A mardi ?

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 00:00

 

Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

 

 

 

Nicolas BOILEAU

Art poétique,

Chant I

 

dans Kanters R. et Nadeau M. (s/d)

Anthologie de la poésie française,

Volume 6,

Le XVIIème siècle

Tome II,

Genève, Ed. Rencontre,

p. 329 de mon édition de 1967

 

 

 

     Une page se tourne aujourd'hui, amis visiteurs. Certes pas, vous vous en doutez, parce que nous sommes de l'autre côté du miroir après cette fin du monde programmée de longue date mais, plus sérieusement, parce que le livre qu'ensemble nous avons rédigé depuis mars 2011 en entrouvrant le plus discrètement possible les deux vitrines 4 et 4 ² du mur nord de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre parisien ce matin peut définitivement se refermer : Metchetchi, après avoir nombre de mois durant accepté de se dévoiler sous les feux de nos projecteurs, songe désormais à se reposer dans l'un quelconque méandre de votre mémoire, laissant à disposition derrière lui cet ultime feuillet.

 

    Avant, qu'un jour, peut-être, un éditeur ... 

 

 

     Assurément vous souvenez-vous qu'après une première partie à la fin du mois de juin dernier, j'avais estimé opportun, à la rentrée d'octobre, essentiellement à l'usage des nouveaux lecteurs qui me faisaient alors l'honneur de monter à bord de notre dahabieh, de proposer un premier sommaire des rendez-vous qui lui avaient déjà été consacrés sur ÉgyptoMusée.

 

 

     M'appuyant sur ce passage du premier Chant de l'Art poétique choisi en guise d'exergue pour cette ultime rencontre de 2012 que je me suis hâté d'improviser, je n'ai pas suivi Boileau dans son conseil d'effacer, mais plutôt dans celui d'ajouter !

 

     Avant de bientôt porter nos regards sur les autres espaces vitrés disposés ici même et d'ainsi nous ouvrir à d'autres découvertes, voici la page, désormais complétée, à l'instar de celle qui, classiquement, termine la majorité des ouvrages, celle qui récapitule tout ce que l'on a pu y apprendre, celle qui, d'un seul coup d'oeil appuyé, permet de nous remémorer les thèmes tout au long de la lecture évoqués ; celle qu'il est convenu de nommer Table des Matières.

 

 

Table-des-Matieres--13-12-2012-.jpg

 

 

    L'informatique aidant, il vous suffit ici de cliquer sur une date pour accéder immédiatement à la page idoine vous proposant l'article souhaité ...

 

 

 

15 mars 2011 : 1. Une introduction

 

22 mars 2011 : 2. Considérations philologiques à propos de deux titres auliques

 

29 mars 2011 : 3. A propos de la catégorie sociale des Khentyou-she

 

5 avril 2011 : 4. A propos de l'épithète Imakhou

 

26 avril 2011 : XIII. Considérations sémiotiques à propos du fragment de linteau E 25681

 

3 mai 2011 : XIV. De l'aspectivité dans l'art égyptien (Linteau E 25681)

 

24 mai 2011 : XVI. Père et fils (Linteau E 25681)


31 mai 2011 : XVII. Derechef la perspective ? (Linteau E 25681)

 

15 novembre 2011 : Peintures - 1. Une introduction (Première partie)

 

19 novembre 2011 : 2. Une introduction (Seconde partie)

 

22 novembre 2011 : 3. Quelques précisions techniques (Première partie)

 

26 novembre 2011 : 4. Quelques précisions techniques (Deuxième partie)

 

29 novembre 2011 : 5. Quelques précisions techniques (Troisième partie)

 

3 décembre 2011 : 6. Quelques précisions techniques (Quatrième partie)

 

6 décembre 2011 : 7. Le propriétaire de la tombe (Première partie)

 

10 décembre 2011 : 8. Le propriétaire de la tombe (Seconde partie)

 

13 décembre 2011 : 9. De l'amour filial : le père vivant

 

17 décembre 2011 : 10. De l'amour filial : le père défunt

 

20 décembre 2011 : 11. Du parangon originel de l'amour filial

 

10 janvier 2012 : 12. De la perception de la mort en tant qu'Hymne à la Vie (Première partie)

 

14 janvier 2012 : 13. De la perception de la mort en tant qu'Hymne à la Vie (Seconde partie)

 

17 janvier 2012 : 14. Les champs thématiques du programme iconographique

 

21 janvier 2012 : 15. Les porteuses d'offrandes (Première partie)

 

24 janvier 2012 : 16. Les porteuses d'offrandes (Deuxième partie)

 

28 janvier 2012 : 17. Les porteuses d'offrandes (3) : De l'origine des domaines funéraires

 

31 janvier 2012 : 18. Les porteurs d'offrandes (Fragments E 25508 et E 25509)

 

4 février 2012 : 19. Les porteurs d'offrandes (De la monotonie de l'art égyptien ?)

 

7 février 2012 : 20. Les porteurs d'offrandes (Fragments E 25530 et E 25536)

 

11 février 2012 : 21. De l'élaboration des récipients en pierre

 

14 février 2012 : 22. Les porteurs d'offrandes (Fragments E 25514 et E 25529)

 

28 février 2012 : 23. De la présence de l'oryx dans l'iconologie de l'offrande alimentaire

 

3 mars 2012 : 24. Des différentes techniques pour sacrifier un oryx

 

6 mars 2012 : 25. Des raisons du sacrifice de l'oryx dans les rites égyptiens

 

10 mars 2012 : 26. De la présence de bovidés dans l'iconologie de l'offrande alimentaire

 

13 mars 2012 : 27. Du sacrifice rituel des bovidés

 

17 mars 2012 : 28. Des prêtres de l'Égypte antique, en général

 

20 mars 2012 : 29. Des prêtres-lecteurs, en particulier

 

24 mars 2012 : 30. De la pancarte

 

27 mars 2012 : 31. De l'apport des vases d'huiles rituelles

 

31 mars 2012 : 32. Des huiles canoniques

 

17 avril 2012 : 33. Demandez le programme !

 

21 avril 2012  : 34. Des domaines avicoles

 

26 avril 2012 : 35. De la suralimentation forcée

 

28 avril 2012 : 36. Où il est à nouveau question de bovins

 

1er mai 2012 : 37. Et la vache vêla

 

5 mai 2012 : 38. Et la vache, son lait donna 

 

8 mai 2012 : 39. Du lait en général : nourrir

 

15 mai 2012 : 40. Du lait en général : soigner

 

22 mai 2012 : 41. Du lait humain en particulier

 

29 mai 2012 : 42. Du lait dans différents rituels purificateurs

 

5 juin 2012 : 43. Du lait pour une libation aux dieux

 

12 juin 2012 : 44. Du lait divin pour les nouveau-nés royaux

 

19 juin 2012 : 45. Du lait divin pour les couronnements royaux

 

26 juin 2012 : 46. Du lait divin pour l'Au-delà des rois

 

16 octobre 2012 : 47. Mon passé d'une collection (Sommaire provisoire)

 

23 octobre 2012 : 48. Des joueuses de harpe (Introduction)

 

6 novembre 2012 : 49. Fragments E 25515 : De la musique en général

 

10 novembre 2012 : 50. Du geste chironomique à la tablette numérique

 

13 novembre 2012 : 51. Des harpes cintrées de l'Ancien Empire

 

20 novembre 2012 : 52. Des harpes cintrées des Moyen et Nouvel Empires

 

27 novembre 2012 : 53. Des harpes angulaires

 

4 décembre 2012 : 54. Trois harpistes et un enterrement

 

11 décembre 2012 : 55. Fragments E 25551 et E 25553 : Du jeu de senet

 

18 décembre 2012 : 56. Fragments E 25551 et E 25553 : De la symbolique du jeu de senet

 

22 décembre 2012 : 57. Table des matières

 

 

 

     Concevez, amis visiteurs, que Metchetchi vous ayant présenté aujourd'hui SA table des matières, celle-ci prend de ce fait pour vous valeur de table d'offrandes : puissiez-vous tous, longtemps encore, venir y déguster quelques nouveaux mets égyptologiques que j'escompte concocter à votre seule intention ...

 

     Il ne me reste plus, plaisir bien agréable avant de momentanément vous quitter, qu'à vous souhaiter d'excellentes fêtes de fin d'année et de profitables vacances, tout en n'omettant pas de vous inviter à me rejoindre, ici même, en cette salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, le mardi 8 janvier 2013, pour y admirer d'autres trésors de l'art des rives du Nil devant lesquels, malheureusement trop souvent, il nous arrive de passer sans  vraiment voir ...

 

 

Bonnes-fetes-de-fin-d-annee--17-12-2012-.jpg

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 00:00

 

... Celui qui peine a besoin de détente et le jeu vise à la détente, alors que le labeur s'accompagne de fatigue et d'effort : pour cette raison, il faut introduire les jeux dans l'éducation en y ayant recours au moment opportun, c'est-à-dire en s'en servant à titre de remède. Car le mouvement de l'âme dû au jeu est un relâchement et, par le plaisir qu'il procure, une détente.

 

 

ARISTOTE

Les Politiques, VIII, 3,  1337 - b


Paris, GF-Flammarion n° 490,

p.  522 de mon édition de 1993

 

 

 

     Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est par cet extrait d'Aristote - encore parfaitement d'actualité de nos jours -,  que je voudrais introduire ce matin, amis visiteurs, ma dernière intervention à propos des fragments peints provenant  d'une paroi  du mastaba de Metchetchi exposés ici, dans la grande vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et plus spécifiquement de ceux (E 25516 et E 25523) figurant deux hommes s'adonnant au jeu de senet que nous avons détaillés la semaine dernière

 

 

Deux joueurs de senet (vus de droite)

 

 

     Souvenez-vous, j'avais terminé notre entretien sur des propos s'inscrivant en faux par rapport à ce qu'affirme Aristote, à savoir que le jeu en général n'avait aux yeux des Anciens qu'une valeur de détente, de passe-temps ; et je vous avais en effet laissé sous-entendre que pour les Égyptiens de l'Antiquité, ce jeu particulier revêtit rapidement avec le temps - et plus encore à partir de la XVIIIème dynastie -, une tout autre finalité que le seul délassement ici-bas.


      Certes, je ne nie évidemment pas qu'il pouvait toujours être considéré comme tel dans la vie quotidienne, mais dès les débuts de l'Histoire, voire même déjà à la fin de la Préhistoire, il semble avoir aussi déjà été associé aux funérailles : ainsi la section égyptienne des Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles (M.R.A.H.) possède-t-elle le plus vieux plateau de jeu (E 2957) que nous connaissions actuellement, pour lequel il appert, d'après les  indications de ceux des historiens du Musée qui l'ont étudié, qu'il nous faut l'appréhender en référence à une symbolique funéraire avérée. 

 

 

  Jeu-de-Senet--MRAH---E-2957-.jpg

 

 

     En argile crue séchée, datant du Nagada I, soit entre 3800 et 3500 avant notre ère, il fut découvert en 1908 lors de fouilles menées par les égyptologues anglais Edward R. Ayrton et W. Loat dans la tombe H 41 du cimetière d'El Mahasna, au nord d'Abydos.

 

     Avec ses trois rangées de six cases, il préfigure évidemment les damiers des époques postérieures qui présenteront souvent un parcours de vingt ou trente cases.

 

     Il n'est plus à répéter à tous ceux qui, peu ou prou, se familiarisent avec la civilisation égyptienne, partant, à tous ceux qui sont amenés à rencontrer des textes peints ou gravés que, dès l'aube de leur civilisation, les Égyptiens détinrent cette particularité de puiser dans leur environnement naturel, faune tout autant que flore, aux fins de le schématiser, en format réduit, pour créer soit leurs hiéroglyphes, soit différents objets de leur quotidien.

 

     Vous en avez un exemple flagrant avec ce type de jeu qui, selon une hypothèse plus que séduisante de l'égyptologue belge Pierre Gilbert, représenterait ni plus ni moins que le quadrillage des champs sillonnés de canaux d'irrigation destinés à abreuver les plantations quand le Nil, après les mois de crue, rentre dans son lit. Poussant plus avant sa démonstration, celui qui était devenu, depuis 1963, Conservateur en chef, voulut voir les différents pions utilisés, dans un premier temps, comme des monceaux de blé - tels ceux, ci-avant, sur le jeu exposé dans "son" Musée bruxellois - ;  puis, dans un second temps, conique, à sommet courbe, comme des silos engrangeant les céréales, à l'instar de celui, (E 22649), en faïence siliceuse d'un bleu splendide

 

 

Jeu-de-senet---Pion-E-22-649--Louvre-C.-Decamps-.jpg

 

 

que vous pourrez admirer après notre rencontre, si toutefois vous êtes intéressés, en salle 10 - eh oui !, celle-là même que nous avons déjà arpentée, souvenez-vous, pour y détailler tout dernièrement différentes harpes - : datant également de l'Ancien Empire, cette superbe pièce ne mesurant que 7,30 cm. de hauteur et 3,50 de diamètre y est exposée dans la vitrine 7.

 

     Ce qui m'invite à entériner les théories du Professeur Gilbert, c'est que nous retrouvons la représentation de semblable damier dans l'écriture hiéroglyphique elle-même : en effet, ce signe, plateau de jeu gravé en plan et pions de profil, sur une plaque de faïence, (AF 12868), visible dans la vitrine 3 de la salle 6 toute proche,

 

  Hieroglyphe ''men'' - Plateau de jeu.jpg

 

 

que les philologues, à la suite de Champollion, transcrivent mn et que l'on relève notamment dans le patronyme de différents souverains - ici, fragment de cartouche du pharaon Séthi Ier (Menmaâtrê) -, exprime la durabilité, la stabilité, le bon ordre ...; mais aussi la sécurité alimentaire, c'est-à-dire : tout ce qu'un pays bien cultivé, bien irrigué peut apporter à une population dont la vie dépend notamment de la bonne répartition des produits du sol.    

  

     Dans la vitrine 7 de la salle 10, 

 

 

Salle-10---Vitrine-7---Jeux.JPG

 

 

présentés entre dés, bâtonnets et autres types de pions, vous aurez également tout loisir d'admirer deux très beaux modèles de boîtes de senet dont le décor en damiers, vous le constaterez, corrobore parfaitement mes allégations résumant le sentiment de Pierre Gilbert : la première, (E 2710), en bois, élevée sur le socle-miroir, appartint à un certain Imenmès (XIVème siècle avant notre ère)


 

Jeu-de-senet-d-Imenmes-E-2710--Louvre---C.-Decamps-.jpg

 

 

et la seconde, (E 913), en faïence siliceuse, à la droite du même support, fut la propriété de la reine Hatchepsout (XVème siècle avant notre ère).

 

 

Jeu-de-senet--Hatchepsout----Louvre E-913--Ch.-Decamps-.jpg

 

 

     Aux fins d'à présent donner plus de poids aux propos qui vont être miens, permettez-moi, amis visiteurs, de vous proposer le début d'un chapitre du Livre pour sortir au jour, le dix-septième, dans lequel le défunt se présente comme le dieu Rê, le démiurge, le maître de l'Univers :

 

     Commencement des transformations et des glorifications de la sortie de l'empire des morts et du retour en lui ; être un bienheureux dans le bon Occident ; sortir au jour, faire toutes transformations que l'on désire ; jouer au senet assis sous la tente ; sortir en âme vivante, de la part de N., après sa mort. 

 

     Nous voici donc, - n'en déplaise à Aristote pour qui le concept de jeu est synonyme de délassement -, au sein même du monde funéraire, au sein même de la symbolique que recouvrit le senet aux yeux des Égyptiens de l'Antiquité.

 

     Une très courte allusion lexicologique vous affranchira d'emblée : en effet, le terme snt signifiait : passage, traversée ; passage à travers les obstacles qui, dans l'Au-delà, auraient pu empêcher le défunt d'accéder à la vie éternelle.

 

     Vaincre les puissances du Mal, vaincre les créatures du monde inférieur : là résidait la symbolique de ce jeu !

 

     Soit, gravé ou peint sur une des parois de la chapelle funéraire, comme chez Metchetchi et bien d'autres, soit faisant matériellement partie du mobilier funéraire dont le défunt souhaitait la présence pour l'éternité, le jeu de senet qui se pratiquait entre deux personnes pouvait très bien, dans ce contexte précis, comme vous le remarquez sur le petit côté de la boîte d'Imenmès

 

 

Jeu de senet d'Imenmès - Petit côté) (Louvre C. Décamps

 

 

se jouer seul : en fait, entre le trépassé et un adversaire non représenté, imaginaire. Il symbolisait alors non seulement l'éternelle lutte entre le Bien (Maât) et le Mal (Isefet) mais aussi, plus prosaïquement, devait permettre au mort d'accéder à la régénérescence dans l'Au-delà : notez ici, de part et d'autre de la sellette qui supporte le damier, la figuration gravée de fleurs de lotus que nous savons pertinemment bien, vous et moi, être censées favoriser la renaissance des défunts.

 

     En outre, et ceci est loin d'être négligeable, les pions, prosaïquement en forme de tas de blé ou de silos ne pouvaient, par la force suggestive de leur image, que lui permettre - ou, plutôt, à son Ka -, d'être assuré de toujours bénéficier de céréales nourricières en abondance ...

 

     A ce jeu de senet, la victoire du défunt sur un partenaire invisible faisait office de jugement divin. Appelé également jeu de passage, alors que l'on pourrait banalement le considérer en tant qu'agréable divertissement post-mortem, il figurait en réalité, symboliquement, le besoin du trépassé de se frayer un chemin, en repoussant tout adversaire, en évitant nombre d'embûches, vers le royaume d'Osiris où vie lui était promise, éternellement. 

 

       

     Sans en connaître exactement les règles, - j'ai eu mardi dernier déjà l'occasion de vous l'indiquer, ainsi que dans certaines réponses à vos commentaires, amis visiteurs -, les égyptologues peuvent, à l'examen de vestiges retrouvés, notamment quelques-uns de ceux présentés dans la vitrine 7 ici devant nous, avancer que pour permettre la progression de la partie, les joueurs lançaient des bâtonnets faisant office de dés, les plus raffinés d'entre eux, comme deux ici, étant taillés en forme de tête de chiens (canis lupaster) figurant soit Anubis, l'Embaumeur divin, soit Oupouaout, l'Ouvreur de chemins.


 

Jeu-de-senet---Batonnets--E-3674---75-et-76--Louvre-C.-De.jpg

 

 

     Il semblerait, si j'en crois le site du Louvre, que la quantité de faces décorées visibles après lancement déterminait le nombre de cases sur lesquelles l'on pouvait progresser. 

 

     D'infimes indices relevés ça et là par les égyptologues donnent également à penser que le joueur se mouvait "en lacet" - boustrophédon, pour employer le terme idoine, moins imagé et certainement moins connu :

 

 

Senet-Deplacement.jpg

 

 

partant du dessus à gauche, et avançant vers la droite sur la première rangée de dix cases d'un plateau qui en comptait trente, - que les documents nomment perou, c'est-à-dire "maisons" -, il poursuivait ensuite de droite à gauche sur la deuxième, pour terminer la troisième dans le sens où il avait entamé la partie, formant ainsi sur le damier une sorte de grand S inversé.

 

     Vous aurez évidemment constaté que sur l'exemplaire d'Imenmès, - tout comme d'ailleurs sur maints autres mis au jour que vous verrez peut-être dans d'autres musées -, certaines cases, cinq le plus souvent, toujours les mêmes, comportent des signes hiéroglyphiques gravés et/ou peints : ainsi le terme "Bonté, Beauté", sur la vingt-sixième ou "Eau", immédiatement à côté, que d'aucuns supposent, sans certitude aucune, conjecture parmi d'autres, être en rapport avec la purification nécessaire au défunt pour accéder à son Au-delà.

 

     Un point toutefois est avéré par les quelques rares textes exhumés : du dénouement de la partie dépendait l'avenir  du défunt : sera-t-il ou non accepté dans le monde des dieux ; deviendra-t-il ou pas un Nouvel Osiris ?

 

 

     Derechef, je le martèle, amis visiteurs : le programme iconographique d'une tombe, le mobilier qu'elle recelait n'avaient d'autre raison d'être - loin du geste gratuit, loin d'une véritable recherche esthétique - que celle de permettre au défunt de connaître, en sa maison d'éternité dans le Bel Occident, une seconde vie si pas supérieure, à tout le moins égale à celle qui fut sienne ici-bas.

 

     Et Metchetchi, comme tant d'autres en ces temps antiques, mobilisa toute son énergie pour atteindre ce simple dessein.


     S'il y réussit ? A envisager les déprédations infligées à son tombeau, je n'en suis malheureusement pas convaincu.


     Pour ce qui me concerne, alors que modestement je visai à vous emmener, comme le chanta Barbara

 

Là-bas, là-bas,
De l´autre côté du miroir,
Là-bas, [où] rien n´est comme ici.
Là-bas, [où]tout est autrement ... ; 

 

alors que je visai à quelque peu vous familiariser avec l'antique civilisation des rives du Nil, j'espère que, de semaine en semaine, depuis que de conserve, le 15 mars 2011, nous avons entrouvert l'huis de son mastaba grâce à la quarantaine de fragments exposés dans les vitrines 4 et 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, mes efforts n'auront pas été trop vains à vos yeux.

 

     Merci à tous de m'avoir suivi dans cette longue et belle quête ...

 


 

(Barguet : 1967, 57 ; Franco : 2004, 229 ; Gilbert : 1965, 72-4 ; Piccione : 1980, 55-8)

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