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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 00:00

 

     La naissance de l'image a partie liée avec la mort. Mais si l'image archaïque jaillit des tombeaux, c'est en refus du néant et pour prolonger la vie.

 

 

Régis DEBRAY

Vie et mort de l'image,

Paris, Gallimard,1992,

p. 16

 

 

 

     Si l'imakhou Metchetchi n'a pas suscité pléthore de commentaires comme ce fut récemment le cas pour les "nageuses nues", ce retour annoncé devant la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre m'a valu, depuis mardi dernier, un record de fréquentation peu commun et une petite dizaine de nouvelles inscriptions d'abonnement : les voies du seigneur EgyptoMusée me sont décidément impénétrables ! 

 

     Ceci posé, merci et toujours bienvenue à vous, anciens et nouveaux amis lecteurs, qui prenez apparemment plaisir à m'accompagner ainsi dans ce vaste Palais des rois de France devenu celui, inépuisable, de l'Art en général et, pour ce qui nous concerne au premier chef, de la civilisation des rives du Nil.

     

     Comme prévu, j'envisage ce matin de terminer l'introduction que je tenais à vous proposer avant de véritablement nous pencher sur les différents fragments peints arrachés au XIXème siècle par des "visiteurs" fort peu scrupuleux aux parois du mastaba de ce haut fonctionnaire à la cour du roi Ounas, dont le nom presque complet - il manque le "i" final -, est bien en évidence sur le fragment (E 25546) ci-après.


 

-Paris--107.jpg


 

     La "maigre" production picturale s'étendant devant nous - quelque quarante morceaux seulement d'un puzzle dont on ignore complètement ce que sont devenus tous les autres, sauf, peut-être, des collectionneurs particuliers qui se garderont bien de s'en prévaloir !  -, ressortit, vous le constaterez dans les prochaines semaines, à deux thèmes principaux : les rites absolument indispensables à tout défunt pour que son culte funéraire soit assuré et la réception des différentes et nombreuses offrandes qui lui permettront  non seulement d'agrémenter sa seconde vie mais, aussi, d'y subsister ; apports essentiellement alimentaires donc, mais pas uniquement, provenant surtout de ses domaines dont on lui voit inspecter la bonne tenue qu'y maintient son personnel, agriculteurs tout autant qu'artisans.    

 

     Quelques autres scènes, toutefois, complèteront harmonieusement l'ensemble en mettant par exemple l'accent sur les loisirs qui furent siens ici-bas, notamment la musique et l'un ou l'autre jeu de société ; plaisirs dont, par la magie de l'image, Metchetchi espérait bénéficier dans l'Au-delà. Sans compter qu'eux aussi sont empreints de certains symboles que nous rencontrerons et décoderons au fil de nos entrevues.  

 

     Car, et j'ai à maintes reprises déjà eu l'opportunité de vous l'indiquer, l'iconographie funéraire égyptienne est loin d'être gratuite, loin d'être simplement décorative. En fait, parce qu'essentiellement religieuse, elle connote une finalité spécifique : permettre au trépassé, quel que soit son habitus, quel que soit son déterminisme social, non seulement de se prévoir une seconde vie la plus agréable possible mais, aussi - et surtout ? - de ne pas sombrer dans un oubli post-mortem qui lui serait "fatal". Elle fait intégralement partie, avec tout le rituel de l'embaumement sur lequel je me suis déjà longuement expliqué voici près d'un an, avec le mobilier funéraire aussi, de ce souci prépondérant pour tout défunt de bénéficier de ce que les textes nomment un "bel enterrement" de manière à assurer sa survie dans la tombe, à espérer - nous l'avons, souvenez-vous, notamment constaté avec les cuillers ornées -, une régénération instamment désirée.    

 

      Si prononcer son nom lui permettait d'être assuré du souvenir qu'il laisserait dans la mémoire des vivants, se donner à voir dans son quotidien grâce aux scènes qu'il avait fait graver ou peindre dans sa chapelle ou sa chambre sépulcrale, procédait du même état d'esprit.

 

     Par nature performative - au sens qu'a popularisé le philosophe anglais John L. Austin lors de plusieurs conférences colligées, après sa mort prématurée, en un petit ouvrage remarquable How to do things with words,  publié en 1970 sous le titre français Quand dire, c'est faire (Editions du Seuil, collection Points Essais n° 285) -, à savoir : en elle-même détentrice de ce qu'elle désigne, de ce qu'elle représente, l'image funéraire égyptienne contient magiquement le pouvoir de permettre au défunt de connaître là-bas, dans les champs d'Ialou, une existence  souhaitée encore meilleure que celle du privilégié qu'il fut ici-bas.  

 

     En guise de préambule au premier chapitre - symptomatiquement intitulé La naissance par la mort - d'une histoire du regard en Occident, Vie et mort de l'imageRégis Debray écrit cette phrase que j'ai choisie en guise d'incipit ce matin :  La naissance de l'image a partie liée avec la mort. Mais si l'image archaïque jaillit des tombeaux, c'est en refus du néant et pour prolonger la vie.

 

     C'est précisément cette assertion fondamentale qu'avec les fragments peints du mastaba de Metchetchi j'aimerais pour vous abondamment illustrer. Mais au préalable, lors de notre prochain rendez-vous de début de semaine, le 22 novembre, ainsi que des deux qui suivront, je vous invite à découvrir ce que, techniquement parlant, ces peintures représentent.

 

     A mardi ? 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 00:00

 

     On vient au Louvre, sans s'en douter, pour retrouver la poésie du regard dont la prose quotidienne de la photo nous prive.

 

Marc FUMAROLI

 

dans Grande Galerie, Le journal du Louvre, n° 8,

p. 54, 2ème colonne.

 

 

 

 

     Les trop fraîches et trop pluvieuses grandes vacances 2011 loin déjà derrière nous, ainsi que notre visite aux deux expositions dédiées à Emile Prisse d'Avennes, voici donc aujourd'hui revenu le temps, amis lecteurs, après le congé de Toussaint, de nos rendez-vous au Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.

 

     Certes, pour terminer le mois d'octobre en beauté - et ce ne sont pas de vain mots - avions nous déjà repris le chemin du Musée les 18, 22, 25 et 29 aux fins d'admirer, avec la volonté d'en décoder la symbolique, quelques-unes des superbes petites cuillers ornées exposées dans plusieurs salles différentes du rez-de-chaussée et une au premier étage. Et, cerise sur le gâteau, mardi dernier, nous nous sommes  même offert un rapide aller et retour vers Moscou, au Musée Pouchkine ... 

 

     A partir de ce matin, sous l'oeil bienveillant de quelques célébrités du lieu que Montoumès m'a fait l'immense amitié de rassembler pour notre plaisir à tous, nous rentrons "officiellement" en salle 5, - entièrement consacrée, je vous le rappelle, à l'acquisition de la nourriture grâce à l'élevage, à la chasse ou à la pêche -, devant le mur nord que nous avions "abandonné"  le 31 mai dernier, après avoir longuement détaillé l'imposant monument de calcaire de la première des vitrines 4, celle située à l'extrême gauche.

 

 

39.-Vitrines-4--vues-de-droite--SAS-.jpg

 

     (Un tout grand merci à SAS, conceptrice du blog Louvreboîte, pour l'amabilité avec laquelle elle a bien voulu réaliser une série de clichés de cette seconde vitrine 4 que nous découvrirons au fil de nos prochaines rencontres.)


 

     Souvenez-vous : depuis la mi-mars, nous avons abondamment accordé notre attention à ce très beau et très riche morceau du linteau (E 25681) qui provenait de l'architrave surmontant vraisemblablement la porte d'entrée de la chapelle du mastaba d'un certain Metchetchi, haut fonctionnaire à la cour d'Ounas, dernier souverain de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire.

 

     Ainsi, ai-je évoqué pour vous, le 15, les différents monuments lui appartenant et disséminés dans plusieurs grands musées d'Europe et des Etats-Unis ;  le 22, d'un point de vue sémantique, deux des titres qui étaient siens dans l'Égypte de l'époque ; les 29  mars et  5 avril, ces mêmes appellations mais approchées sous un éclairage historique et social ; le 26 avril, la notion de déterminatif d'un patronyme ; le 3 mai, le concept d'aspectivité dans l'art égyptien en pointant certaines de ses applications sur le monument que nous avions devant nous. Et de terminer, le 24 du même mois, par la description de sa partie gauche à la lumière des codes que l'art égyptien a développés pendant toute la durée de la civilisation pharaonique. 

 

     De sorte que, comme je le laissai entrevoir d'emblée il y a un instant, devant cette vitrine de 7 mètres qui court sur tout le long du mur nord, nous pouvons à présent nous atteler à la découverte des peintures qui ornaient les parois de vraisemblablement plusieurs chambres du tombeau de Metechetchi dont le Louvre possède 43 fragments référencés sous les numéros d'inventaire E 25507 à E 25549.

 

     Certes, ce lot acheté dans le commerce des antiquités en 1964 ne permet pas d'intégralement visualiser tous les registres du décor à la polychromie remarquablement préservée de la sépulture de ce serviteur aulique : vous comprendrez facilement si vous voulez bien vous remémorer notre passage, à l'automne 2008, dans la chapelle funéraire du mastaba d'Akhethetep, en salle 4 juste derrière nous, comparativement à la richesse des scènes que nous y avions vues, que les quelque quarante pièces exposées ici ne peuvent en rien prétendre à les égaler.  

 

     Ce nonobstant, elles m'autorisent, grâce à une mise en évidence de chacune d'elles judicieusement réalisée en 1965-66 par les égyptologues français Jacques Vandier et Jean-Louis de Cenival, soit en les disposant sur une plaque d'aluminium à l'aide de boulons de cuivre, soit en les collant sur un support de toile, à préciser qu'elles participent sans conteste du programme iconographique, déjà bien défini pour l'époque, des sépultures de la caste privilégiée des notables égyptiens : ces imakhou auprès du souverain que nous avons précédemment déjà rencontrés.

 

     Si, dans une semaine exactement, nous commencerons notre découverte des peintures du mastaba de Metchetchi par quelques précisions techniques, c'est néanmoins ce 19 novembre que je vous fixe rendez-vous pour apposer le point final à la présente introduction qui, toute pédagogique qu'elle puisse vous paraître, me semblait s'imposer après une aussi longue absence ...


 

     A samedi ?

     Même salle, même heure ...

 

 

 

     (Pour une question pratique de rapide différenciation, j'ai jugé bon d'ajouter à partir de maintenant, dans le titre de chacune des futures interventions concernant cette longue vitrine, un exposant 2 à côté de son numéro qui, je l'ai suffisamment souligné, a été voulu identique à celui de l'encadrement vitré qui la précède. Ainsi donc, vous voudrez bien comprendre à présent " vitrine 4 " en tant que meuble dans lequel est accroché l'imposant bloc arraché au linteau de l'entrée du mastaba de Metchetchi et " vitrine 4 ² ", celui qui contient les fragments peints de ce même tombeau.)

 

 

 

(Ziegler : 1990, 123-4)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 05:10

  

     Chers amis lecteurs,

 

     Comme je l'avais précédemment laissé sous-entendre, alors que nous avons vous et moi décidé de la manière dont EgyptoMusée se déclinerait maintenant chaque semaine, c'est parés de nouveaux atours que nous rentrons aujourd'hui au Musée du Louvre sur la pointe ... des pieds. Et cela, avant notre "vrai" nouveau rendez-vous que je vous fixe pour ce mardi 15 novembre, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes aux fins d'y découvrir les fragments peints du mastaba de Metchetchi exposés dans la vitrine 4 ².

 

     Par souci d'honnêteté,  - mais surtout pour lui réitérer ici mes remerciements les plus appuyés -, je tiens à  souligner que devant l'impéritie de votre serviteur en la matière, je me suis résolu à faire appel à la compétence de Montoumès, un des lecteurs qui m'avaient proposé leur aide pour la réalisation de mon nouveau projet de présentation. Et je m'en félicite ; et, surtout, je l'en félicite !

 

     En réalité, comme vous l'aurez probablement constaté au premier coup d'oeil, c'est le chapeau des articles - et non pas le design général - que j'ai voulu modifier pour qu'il constitue une sorte de grande métaphore de la philosophie de ce blog.


 

Bandeau Jonathan (Mouture définitive)

 

 

     Les habitués du Louvre auront bien évidemment reconnu l'entrée, peu officielle mais tellement plus aisément accessible et si confortable en cas de mauvais temps, par les galeries du Carrousel depuis le 99 de la rue de Rivoli : car même si file de touristes il peut parfois y avoir - notamment les jours de gratuité -, tout se passe au chaud et bien à l'abri. Et les fidèles de la première heure se souviendront assurément que déjà en mars 2008, j'avais fait allusion à ce passage ... qui n'est pas tellement secret !

 

     Abordons, voulez-vous, les quelques monuments du Musée que j'ai fournis à Montoumès pour qu'il les insère dans mon cliché d'origine.

 

     Autorisez-moi à entamer mes explications par une dame et d'ainsi évoquer d'emblée mon premier grand amour égyptologique, cette "beauté à couper le souffle"qu'aux Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles (M.R.A.H.) je ne manque jamais d'aller saluer et dont mon ami Jean-Claude m'offrit un jour un superbe dessin, celui-là même que vous pouvez admirer dans la colonne de droite ci-contre : vous aurez sans peine reconnu MA Reine : Tiy.

 

     (La très belle statuette en stéatite glaçurée (E 25493) est originellement exposée au premier étage de l'aile Sully, dans la vitrine 14 de la salle 24.)

 

    En guise de pendant à cette première présence féminine, j'ai souhaité celle d'un autre chef d'oeuvre des lieux : Amenhotep IV/Akhenaton (E 27112) que vous rencontrerez juste à côté, salle 25.

 

     Pourquoi lui plus spécifiquement ? Certes pas parce qu'il est le fils de la reine Tiy mais plus symboliquement parce que ce buste fut offert par l'Egypte à la France en guise de remerciements pour son action dans le cadre du sauvetage des temples de Nubie menacés d'être irrémédiablement engloutis sous les eaux du deuxième barrage d'Assouan.

 

     C'est donc avec lui la philosophie du don - et du contre-don -, si chère à Marcel Mauss et déjà présente sur les rives du Nil antique - comme le définit à l'envi dans un ouvrage hautement intéressant l'égyptologue française Sylvie Cauville -, qu'ici je voulais épingler : c'est parce que vous me donnez tellement par vos commentaires, vos questionnements, votre fidélité à m'accompagner que je prends deux fois par semaine grand plaisir à vous apporter quelques bribes de mes connaissances.

 

     Sous la pyramide inversée en verre - qu'à l'instar de ses consoeurs de toutes tailles dans la Cour Napoléon, nous devons au talent créatif de l'architecte américain d'origine chinoise Ieoh Ming Pei -, à gauche de celle en marbre, si j'ai fait déposer sur le sol la stèle de Nefertiabet (E 15591), originellement visible en salle 22, vitrine 5, c'est parce qu'elle présente une table d'offrandes alimentaires symbolisant ainsi selon les croyances égyptiennes, par la magie de l'image, l'assurance d'un viatique éternel au défunt.

 

     Certes, point de connotation funéraire entre nous mais l'expression de mon seul désir de vous confier, souvent de manière récurrente, quelques clés permettant de décrypter les symboles, de décoder l'image égyptienne.

 

     Faut-il vraiment que je m'explique quant à la présence de la palette du scribe Paÿ ( N 3023), moi qui mets un point d'honneur à vous écrire régulièrement ?

 

     Et à propos de celle du canard au-dessus de mon nom, je serai moins disert encore ! Seuls mon épouse, ma famille et les amis intimes comprendront ...

Il me faut bien garder une part de mystères, non ?

 

 

     Voici, amis lecteurs, espérant vous aider à comprendre les raisons qui ont motivé le choix réfléchi de ces cinq pièces que j'ai un temps subrepticement détournées de la collection égyptienne du Musée, ce que ce matin je désirais vous expliquer.

 

     J'espère très sincèrement que, consubstantiellement à l'impeccable réalisation de Montoumès, vous serez sensibles aux différentes métaphores que sous-tend ce nouveau bandeau qu'il m'a créé en quelques minutes après que je lui eus soumis mes photos assorties de quelques disdascalies et que, dès aujourd'hui et à chaque fois que vous me rendrez visite, la magie de l'image, de ces images virtuellement regroupées par ses soins sous le Carrousel du Louvre, opérera et vous donnera envie, un long temps encore, de poursuivre la route à mes côtés, cette route qui m'a permis un jour de croiser la vôtre.

 

     C'est d'ailleurs la raison pour laquelle - ultime détail qu'il m'a plu de conserver par devers moi jusqu'au terme de notre rendez-vous de ce matin -, j'ai demandé à Montoumès que soient bien placées au centre du O d'EgyptoMusée les pointes des deux pyramides : en effet - et les connaisseurs de la langue égyptienne parmi vous me comprendront -, ce qui apparaît alors là en noir et blanc me fait penser au hiéroglyphe O49 de la liste de Gardiner (0 49), censé représenter des chemins qui se croisent.

 

     Aussi discret soit-il, quel plus beau symbole de rencontre entre nous aurais-je pu trouver que celui-là ? 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 00:00

 

     Dans la dernière livraison reçue de la revue trimestrielle Egypte, Afrique & Orient, publiée par le Centre d'égyptologie avignonnais (numéro 63 de septembre, octobre et novembre 2011), Nadine Cherpion, par ailleurs auteure - comme il semblerait maintenant plus correct de l'écrire ! - d'un remarquable ouvrage faisant autorité consacré aux critères de datation stylistiques des mastabas et des hypogées d'Ancien Empire, nous offre un très intéressant article sur La danseuse de Deir el-Médîna et les prétendus "lits clos" du village

 

     Au cours de fulgurants autant qu'osés développements comparatifs avec la peinture d'époques plus proches de la nôtre, l'égyptologue belge convoque de grands artistes provenant de ce qu'il est convenu d'appeler les "Ecoles du Nord", notamment Van Eyck et sa Vierge au chancelier Rolin, Ter Boch et surtout Vermeer et ses jeunes femmes jouant du virginal, pour brillamment étayer sa flamboyante démonstration concernant le décodage des symboles érotiques ou sexuels qui font florès, vous ne l'ignorez plus, je l'espère, amis lecteurs, dans l'art de l'Egypte antique. 

 

     Loin de moi la prétention, dans le droit fil de nos quatre derniers rendez-vous précédant le congé de Toussaint, d'ici développer les thèses extrêmement pertinentes avancées par Madame Cherpion. En revanche, j'aimerais vous faire part de quelques assertions émaillant son travail à propos de ce que, bizarrement, alors qu'elle connaît parfaitement l'étude de l'égyptologue allemande Ingrid Wallert à laquelle, les 18 et 22 octobre, j'ai largement fait allusion, elle appelle toujours "cuiller à fard".

 

     Répondant avec une extrême gentillesse et une grande célérité à un mail que je lui avais adressé à ce sujet précis, Madame Cherpion m'écrivit - ce que je suppute depuis un certain temps être un avis unanime :

 

     Il n'y a aucune malice de ma part à avoir utilisé l'expression "cuiller à fard", c'est plutôt par habitude que j'ai agi ainsi, et parce que tout le monde comprend de quoi on parle quand on utilise cette expression ; disons qu'il vaudrait sans doute mieux la mettre entre guillemets.

 

(C'est moi qui souligne).

 

     Et d'ajouter, confirmant ce que j'avançai dans mes précédentes interventions : 


     Je crois volontiers qu'il ne s'agit pas d'objets de toilette utilisés dans la vie quotidienne, mais d'objets essentiellement funéraires (...)

 

 

 

     La cuiller dite "à la nageuse" qui, parmi d'autres monuments égyptiens, a retenu son attention dans l'article précité appartient actuellement au Musée Pouchkine de Moscou et porte le numéro d'inventaire I. 1a 3627.

 

  Cuiller---Pouchkine---copie-1.jpg

 

 

     En ivoire peint et en ébène, d'une longueur de 19, 5 cm, elle présente la particularité, outre de soutenir une fleur de lotus en guise de cuilleron muni d'un couvercle, d'exhiber sur chaque jambe un tatouage du nain Bès, favori d'Hathor, que j'ai brièvement mentionné lors de notre entretien du 25 octobre dernier.

 

     Aux fins de mieux encore étayer ses propos, Nadine Cherpion attire judicieusement l'attention sur le fait que la jeune femme porte un collier, une ceinture de hanches et une perruque-boule.

 

     Mais au fait, vous demandez-vous certainement : quels sont ces propos ici évoqués ? Et quelle doit être l'importance de la raison pour laquelle, alors qu'il était prévu aujourd'hui de rentrer au Louvre pour nous intéresser aux peintures de Metchetchi exposées dans la seconde vitrine 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes, Richard décide tout de go de bouleverser ses plans et nous propose cet addenda en forme de recension d'article de revue égyptologique ?

 

 

     A la page 303 du catalogue de l'exposition dédiée à Aménophis III, le Pharaon-Soleil qui s'est tenue aux Galeries nationales du Grand Palais, à Paris, au printemps 1993, - et duquel j'ai pris la liberté d'extraire le cliché ci-avant -, Arielle P. Kozloff, Conservatrice au Cleveland Museum of Art, analyse également cette "nageuse au lotus" et, comme pour toutes les autres cuillers d'offrandes de ce type iconographique précis, propose d'y voir une figuration de la déesse-mère Nout, personnification de la voûte céleste, évoluant sur les eaux éternelles, comme je vous l'avais expliqué lors de notre pénultième rendez-vous.


     C'est entre autres sur ce point qu'intervient Madame Cherpion, refusant d'accréditer la thèse de sa consoeur américaine arguant du fait qu'en égyptologie, on a souvent tendance à voir des références au sacré un peu partout, mais c'est sans doute une attitude à éviter. (Note 35, p. 70)

 

     Et pour sa part donc, elle préfère plutôt comprendre cette figuration féminine, à cause de la nudité, du tatouage, du style de la perruque et des bijoux présents, comme étant celle d'une prostituée, entérinant de la sorte l'impression qui était déjà celle de l'égyptologue française Madame Jeanne Vandier d'Abbadie en 1938 ; impression qui devint vérité première chez maints autres savants par la suite.

 

     Et d'affirmer, p. 58 : Je crois, moi aussi, que les dames dont la cuisse est tatouée à l'effigie du dieu Bès sont bien des dames aux moeurs dévergondées et libertines.

 

     Pour elle, à l'encontre à nouveau de ce qu'avance une autre de ses collègues, l'égyptologue belge Marie-Cécile Bruwier, dans le catalogue de l'exposition Beautés d'Egypte que l'on a pu voir au Musée du Malgré-Tout, à Treignes, en 2002, les femmes égyptiennes ne furent jamais représentées nues, sauf si elles désiraient que l'on sache qu'elles étaient disposées à se donner à leur mari, à un amant ou à un client.

 

     Je prends bonne note de cette intéressante interprétation.

Tout comme Jean-Pierre, j'espère ...


     Et vous, amis lecteurs ? Comment vous positionnez-vous sur ce point précis : certaines de ces jeunes beautés ornant les manches des cuillers sont-elles à vos yeux des femmes aux moeurs légères, des filles de joie, comme l'écrit en toutes lettres Madame Cherpion dans son article ou personnifient-elles la déesse Nout, ainsi que l'affirme Arielle P. Kozloff ?


     A vos claviers ! Le débat est lancé ...


 

 

(Cherpion : 2011, 55-72 ; Kozloff : 1993, 303)

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 23:00

 

     L'érotisme est de nature sociale, il apparaît en tout lieu et à toutes les époques. Il n'existe pas de société sans rites ni pratiques érotiques, des plus innocentes aux plus sanguinaires. L'érotisme est la dimension humaine de la sexualité, tout ce que l'imagination ajoute à la nature.

 

Octavio PAZ

La Flamme double : amour et érotisme

 

Paris, Gallimard, 1994,

pp. 108-9

    

 

 

     Si nous avons consacré notre rendez-vous de ce dernier mardi à une cuiller ornée d'une jeune et élégante femme nue allongée dans l'attitude d'une nageuse et tenant une oie à bout de bras, exposée en salle 24 du premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, pour tenter de comprendre la symbolique des éléments qui la constituaient, c'est aujourd'hui à me suivre comme prévu au rez-de-chaussée, en salle 9, entièrement dédiée à la parure, que je vous convie pour, dans la vitrine 3, découvrir un autre véritable petit "bijou" (E 218) fait de buis, d'ébène et d'ivoire mesurant 29,3 cm de long : il s'agit d'une aussi gracieuse et gracile personne qui cette fois présente un canard dont les ailes et la queue servent également de couvercle au cuilleron qu'est le corps creusé de l'animal.

 


E-218.jpg

 

 

     Même si je ne me lasse pas d'admirer son raffinement, - ah !, le galbe de ses fesses et de ses seins ... -, vous me permettrez, amis lecteurs, de ne plus évoquer la juvénile beauté elle-même - en réalité une personnification de la déesse Nout qui se meut avec harmonie sur les eaux éternelles de la voûte céleste -, dans la mesure où elle fut au centre de nos préoccupations lors de notre précédente rencontre, mais de plutôt attirer votre attention sur les raisons de la présence de ce type de gibier d'eau.

 

     Je ne m'éterniserai point non plus, car ce n'est pas de prime importance pour mon propos de ce matin, sur la réfection dont le volatile fut l'objet au niveau de la tête ainsi que de son aile droite, ni sur son cou, remarquablement façonné en superposant des anneaux rapportés : un en ébène alterné avec un en ivoire.

 

     En revanche, il sera question ce matin d'associer cette jeune femme, dont la nudité n'a d'égale que la perfection féminine à l'état le plus naturel, au canard pour à nouveau décliner quelques symboles patents.

 

     Souvenez-vous, lors d'une précédente intervention au sein de cette même rubrique "Décodage de l'image égyptienne" publiée en mars 2010 et consacrée à la scène de chasse dans les marais, j'avais eu l'occasion d'attirer votre attention sur le fait que la pensée égyptienne était duelle dans la mesure où elle pouvait indistinctement considérer un animal comme utile et nuisible : c'était le cas, évident, de l'hippopotame et de certains félidés.

 

     Cette remarque vaut également - on le sait probablement un peu moins - pour le canard : en effet, si à l'état sauvage, il personnifiait, aux yeux des Egyptiens, l'ennemi potentiel à combattre - raison pour laquelle, dans les scènes palustres que l'on retrouve à l'envi peintes dans les hypogées thébains, ceux qui volettent au-dessus des fourrés de papyrus nilotiques font l'objet d'une capture de la part du défunt dans la mesure où ils étaient censés représenter les forces maléfiques susceptibles de considérablement entraver son accession à la survie, de considérablement brider  son avancée sur la voie de sa propre renaissance dans l'Au-delà -, en tant que canard pilet, il constituait, probablement à cause de sa présence abondante au niveau des marais qui donnait l'impression de forte fécondité, un élément cardinal dans le processus de régénération post mortem, partant, une promesse d'éternité pour tout décédé.

 

     C'est évidemment dans cette seconde acception qu'il nous faut le comprendre sur les cuillères ornées telles que celle de la vitrine 3 ici devant nous : en effet, et dès les premiers temps des corpus funéraires - je pense de toute évidence ici aux célèbres Textes des Pyramides -, le canard, à l'instar du faucon, apparaît en tant qu'âme du souverain mort s'élevant dans le ciel (TP § 461). 

 

     Il ne faut pas non plus oublier que l'animal fit, avec le pain, la bière et la viande, de tout temps partie des quatre mets principaux prodigués aux défunts pour assurer leur avenir alimentaire dans l'Au-delà.  

 

     Mais surtout, associé à la nudité du corps féminin, parfois lui-même à la fleur de lotus - souvenez-vous du premier exemplaire que je vous ai montré d'un semblable objet, retrouvé dans une tombe de Sedment, au sud du Fayoum -, il ne pouvait qu'être porteur de tout un symbolisme érotique éminemment profitable au défunt puisqu'il l'assurait de recouvrer ses facultés viriles à leur acmé !

 

     Jeune femme nue, canard et fleur de lotus épanouie constituent ce que l'égyptologue genevois Philippe Germond nomme judicieusement la "triade régénératrice". 
 

 

     Sans néanmoins prétendre à une quelconque exhaustivité, je m'en voudrais de vous quitter, amis lecteurs, sans vous inviter à me suivre à nouveau salle 24, au premier étage, pour y admirer dans la vitrine 13, une dernière cuiller (N 1704) datant également, comme vous le remarquerez tout de suite grâce au style de la tête, de l'époque d'Amenhotep III. 

 

 

 

Cuiller-N-1704.jpg

 

 

       La particularité de cet objet en bois de 34 cm de longueur, malheureusement fendu en plusieurs endroits, réside dans le fait que la "nageuse" soutient un imposant cuilleron en forme de cartouche. Et qu'à l'intérieur de celui-ci, que l'on peut dès lors sans risque assimiler à un plan d'eau, ont été incisés et peints des tilapias et des fleurs de lotus.

 

     Ne serait-ce pas vous faire injure d'à nouveau mentionner que ces motifs ressortissent au domaine de la régénération d'un défunt ? En effet, en tant que fidèles lecteurs, vous n'ignorez désormais plus que ces deux marqueurs primordiaux que sont le lotus bleu (nymphea caerula), duquel, chaque matin, renaît le soleil - rappelez-vous la symbolique de la tête du jeune Toutânkhamon émergeant de semblable fleur -, mais aussi le poisson tilapia nilotica, espèce qui abritait ses petits dans la gueule, immédiatement après le frai, et ne les recrachait qu’une fois éclos, sont ici consubstantiels de la promesse d'une éternité sans cesse assurée dans l'Au-delà.  

 

     Remarquez en outre le subtil glissement : ce ne sont nullement leurs petits qu'ici régurgitent les poissons mais bien des fleurs de lotus, métaphores du soleil.

 

     Notez également que la configuration du récipient proprement dit - un cartouche - n'est pas exempte d'une connotation tout aussi symbolique : boucle de corde avec un noeud en sa partie inférieure, il est censé représenter "ce que le soleil encercle". Souvenez-vous que c'était à l'intérieur de cartouches que l'on inscrivait les deux derniers noms des cinq constituant la titulature officielle du roi d'Egypte, prouvant ainsi qu'il était le "souverain de tout ce que le soleil entoure" ; en d'autres mots : que le monde lui appartenait.

 

 

      A l'heure actuelle, les égyptologues ont recensé 7 cuillers avec cartouches, mais pas nécessairement avec jeune fille nue, comme celle de ce dernier exemplaire : six proviennent des nécropoles memphites - dont celle-ci - et une de Louxor que nous avons déjà rencontrée en salle 9, dans la vitrine 3.

 

     Dans le même esprit de statistique, je me dois d'insister sur un second point : il serait totalement faux de croire que ces objets faisant référence au couple divin de Geb et de Nout abondent dans les musées du monde entier : il n'existerait, si j'en crois Madame Arielle Kozloff, Conservatrice au Cleveland Museum of Art, qu'une douzaine de cuillers semblables qui soient entières. Et d'ajouter qu'en rapprochant des fragments disjoints de manches anthropomorphes et de cuillerons figurant des volatiles entreposés dans les réserves muséales et en tentant de reconstituer des pièces complètes, l'on ne dépasserait certainement pas les deux douzaines ...

 

     Quant aux cuillers en général, c'est-à-dire toutes formes et tous types confondus, avec un peu de pugnacité - et beaucoup de temps libre - nous pourrions, rien que dans les trente salles dédiées à la civilisation égyptienne ici au Louvre mais aussi, peut-être, dans les réserves, en débusquer une centaine !

Ce qui fait qu'à leur propos, j'aurais pu ajouter ... ô bien des choses en somme ...


 

     Après celle de l'oie, mardi dernier, je pense avoir aujourd'hui démontré l'importante force symbolique du canard dans l'Egypte ancienne et ainsi prouvé qu'il ne fut pas anodin de retrouver ces gibiers d'eau en guise de godet des cuillers à offrandes raffinées comme celles que nous avons eu l'heur d'admirer ces deux semaines-ci.

 

     L'onguent prophylactique que ces petits récipients auraient pu contenir permettait d'envisager une éternité post mortem des plus précieuses pour le trépassé : régénérateur, il eût été gage d'énergie vitale.

     Si, en revanche, le contenu du cuilleron avait été de la myrrhe ou du vin, produits traditionnellement offerts aux dieux, cela ne pouvait qu'accroître leur inclination à accepter avec plus de bienveillance encore le défunt parmi eux en tant que nouvel Osiris.

     De sorte que dans les deux cas, la présence de semblables ustensiles ne pouvait qu'être profitable à celui qui avait désiré en emporter dans le mobilier funéraire de sa demeure d'éternité.

 

     Quant à vous, amis lecteurs, cette démonstration qui motiva nos différentes rencontres vous convainc-t-elle ? Nous pourrons toujours en discuter après cette semaine du congé de Toussaint que je vous souhaite la plus agréable possible.

 

 

 

(Germond : 2002, passim ; Kozloff : 1993, 290-300)

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 23:00

 

     Si quelqu'un pouvait les réunir dans un ouvrage d'ensemble, il consacrerait à la gloire de l'art égyptien un monument dont l'intérêt dépasserait celui d'un colosse ou d'une pyramide.

 

Jean CAPART

 

Propos sur l'Art égyptien

Bruxelles, F.E.R.E., 1931,

p. 132.

  

 

 

 

   Samedi dernier, à la fin de la seconde de mes interventions liminaires, je vous avais proposé un nouveau rendez-vous aujourd'hui, amis lecteurs, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, en vue de nous pencher sur ces merveilles de raffinement esthétique que sont les cuillers ornées, non pas, vous vous en doutez, pour faire honneur à la suggestion du grand égyptologue belge que j'ai reprise en exergue ce matin, mais plus simplement pour tenter d'en comprendre toute la symbolique.  


 

      Commençons, voulez-vous, par cette très belle pièce (N 1725 a), alliant ébène et ivoire, mesurant 32,7 cm. de long que nous avons ici devant nous, dans la vitrine 13 de la salle 24, au premier étage de l'aile Sully. Le visage de la jeune beauté au nez retroussé et aux yeux en amandes, détails typiques des têtes attribuées à Amenhotep III, ancre sans conteste l'objet au sein même de l'époque de ce souverain de la brillante XVIIIème dynastie.


 

N-1725-a.jpg

 

    

     Si c'est ici une oie qui en constitue le cuilleron, nous remarquerons qu'en salle 9 du rez-de-chaussée, la vitrine 3 nous donne à voir un petit "bijou" semblable (E 218) fait de buis, d'ébène et d'ivoire mesurant quant à lui 29,3 cm de long et présentant cette fois un canard dont les ailes et la queue servent également de couvercle au godet creusé dans le corps même de l'animal.

 


E-218.jpg

  

 

     Canards ou oies, nous voici incontestablement en présence de deux anatidés des marais nilotiques. Ce n'est évidemment ni le hasard ni la quête d'un certain esthétisme - pourtant bien présent - qui ont justifié le choix de ces deux motifs dans le chef des artistes d'alors : ils sont empreints d'éléments symboliques ressortissant au domaine de la pure sémantique, comme ce fut d'ailleurs très souvent le cas dans l'art égyptien.

Certains égyptologues les appellent même des "cuillers-rébus".

 

      Il appert, après de minutieuses analyses, que leur cuilleron ne présente pas la moindre trace d'usage : nous pouvons dès lors avancer qu'elles n'ont manifestement jamais connu de destination pratique quotidienne, partant, les considérer comme des objets rituels relevant du seul mobilier funéraire et dont la signification religieuse est patente.

 

     Ce matin, je vous propose de seulement nous intéresser à l'oie. Pour, dans un premier temps, préciser qu'elle constituait un emblème hiéroglyphique - (nous sommes donc bien là au coeur même de l'aspect sémantique dont je soulignais à l'instant la présence) - qui pouvait se lire Geb, nom du dieu de la terre que, par ailleurs, certains textes funéraires définissaient par le syntagme de "Grand Jargonneur".

 

     Rappelons-nous que la parèdre de Geb, dans l'ennéade d'Héliopolis, était Nout, déesse du ciel. Arguant du fait que cette divinité primitive fut, de tout le panthéon égyptien, la seule à être représentée sous l'apparence d'une jeune femme entièrement nue pour autant qu'elle soit allongée sur l'étendue céleste, l'on peut, après avoir compris que la tête de l'animal symbolisait Geb, identifier sans peine la personne qui forme ici le manche de la cuillère à la déesse-mère Nout évoluant dans le ciel nocturne ; ce ciel que les mythes égyptiens considéraient comme gorgé des eaux éternelles : ne rencontrons-nous pas dans cette littérature mythologique Rê, un des fils de Geb et de Nout, s'y déplaçant chaque nuit grâce à une petite embarcation ?

 

     Nout, considérée en tant que voûte céleste, s'étend d'ouest en est et ses représentations au plafond de certaines tombes ou à l'intérieur du couvercle de divers sarcophages lui donnent une silhouette extrêmement élancée qui, selon les égyptologues français Christine Favard-Meeks et Dimitri Meeks, évoque l'infinie longueur de la barque de Rê ; cette dernière assertion me permettant d'expliquer la position très étirée que prend le corps des jeunes femmes des cuillers d'offrandes.

 

     Des textes religieux nous expliquent que Nout, chaque soir, avale le soleil à son couchant qui, la nuit durant, traverse son corps de manière à renaître à l'aube nouvelle : existe-t-il plus beau symbole de  renaissance, de régénération d'un défunt que celui-là ?

 

     Ce couple, dans la conception cosmogonique héliopolitaine, eut aussi pour fils Osiris, dieu des morts. Pas étonnant, dès lors, que ces petits ustensiles fassent partie du mobilier funéraire destiné à notamment préserver la vie post mortem en faisant offrande aux dieux que chaque défunt - devenu un nouvel Osiris parce que reconnu justifié par le Tribunal divin lors de la psychostasie -, sera susceptible de retrouver dans l'autre monde ; destiné aussi - c'est le cas de celles qui présentent des symboles à connotation érotique que sont canards, fleurs de lotus, tiges de papyrus, etc., (j'y reviendrai samedi) -, à permettre une régénérescence qui assurera au trépassé un devenir dans l'Au-delà semblable, si pas meilleur, à la vie qu'il a connue ici-bas et, surtout, qui lui permettra de recouvrer sa vigueur sexuelle à son acmé.

 

     C'est avec cette idée de renaissance qu'il faut aussi considérer les perruques - ici en ébène - dont ces beautés se parent : leur symbolique liée à la sexualité n'est plus à démontrer. Remarquez sur nos deux exemplaires ci-avant combien l'artiste a su donner un aspect élégant alors qu'elles sont en principe saturées d'eau !

 

     Tout aussi métaphoriquement, la coiffure est associée à Hathor, déesse du plaisir d'amour, dont la chevelure - ou la perruque ? - était unanimement célébrée dans les textes comme particulièrement abondante, certes, mais douce et parfumée aussi ; en un mot, irrésistiblement séductrice.

 

     Signifiants érotiques également, je le souligne au passage, que le tour de cou et la ceinture de hanches que l'on peut  considérer comme les seuls "vêtements" de ces jeunes femmes.

 

     Hathor, ne l'oublions pas, est également riche d'une autre connotation érotique bien spécifique : détentrice en effet dans les croyances génésiaques égyptiennes d'une "mission" particulière auprès du démiurge, elle doit provoquer chez lui une excitation sexuelle telle qu'il soit virilement à même de créer le monde. N'est-elle pas appelée "Main du dieu", quand elle est assimilée à Nebet-Hetepet - déesse dont le nom, je le souligne incidemment, signifie Maîtresse du pubis  ?

Admettez, amis lecteurs, que l'on ne peut être plus explicite !

 

     Et tant que j'évoque Hathor, permettez-moi d'également rappeler qu'elle était divinité suprême de la danse, partant, de la musique, notamment du jeu de harpe. Les archéologues ont ainsi exhumé des cuillers ornées de symboles hathoriques évidents, reconnus comme érotiques, tels les manches figurant de jeunes femmes nues jouant qui du luth qui du sistre, susceptibles de divertir, dans tous les sens du terme, le défunt dans sa tombe de manière que son éternité soit la plus agréable possible.

 

     Et des scènes évoquant semblables loisirs peintes sur les parois de mastabas de l'Ancien Empire à Saqqarah et d'hypogées du Nouvel Empire dans la montagne thébaine n'ont évidemment pas d'autre raison d'être qu'assurer une survie heureuse à leur propriétaire.

 

     Bès, le nain ventripotent favori d'Hathor, censé d'une part protéger les parturientes ainsi que les nouveau-nés mais aussi, d'autre part, notamment quand il pratique un instrument de musique, considéré comme dieu du libertinage, l'accompagnait personnellement jusqu'aux marches asiatiques : il orna donc lui aussi certaines cuillers retrouvées dans des mobiliers funéraires.  

 

     Parce que, dans la mythologie égyptienne, la personnalité de Nout et d'Hathor était intimement mêlée à l'apparition - entendez : la (re)naissance - quotidienne du soleil et des étoiles, y faire d'une manière ou d'une autre référence dans la tombe, se révélait primordial pour tout défunt puisqu'elle lui garantissait sa propre régénération sans cesse réitérée.

 

     La présence de ces différents symboles hathoriques ornant les cuillers se comprend aisément dans la mesure où il n'est plus à démontrer que pour qu'il y ait naissance (ou renaissance), il faut accouplement préalable : tous ces marqueurs teintés, peu ou prou, de sensualité n'ont donc d'autre finalité que d'être des métaphores à connotations ouvertement érotiques destinées à susciter et à faciliter le désir sexuel. 

 

 

     Samedi prochain, 29 octobre, pour notre ultime rendez-vous avant de nous offrir une semaine de congé - Toussaint oblige ! -, que diriez-vous de nous retrouver en salle 9, au rez-de-chaussée cette fois, aux fins de poursuivre notre propos et d'évoquer plus spécifiquement la présence d'un canard en guise de récipient au bout de la cuiller exposée en la troisième des vitrines enchâssées dans la cloison murale, à droite en entrant ?

 

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 123 ; Derchain : 1972, 34 ; Kozloff : 1993, 290-300 ; Meeks/Favard-Meeks : 1995, 150 ; Warmenbol/Doyen : 1991, 59)

 

 

 

   Un peu dans le but de constituer une tétralogie, j'aimerais placer ma présente intervention dans le droit fil de celles dévolues au décodage des scènes de chasse et de pêche dans les marais nilotiques, sans oublier le fourré de papyrus ...

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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 23:00

 

     C'est au cours du premier tiers du XIXème siècle qu'apparurent, ramenés d'Egypte par de bien peu scrupuleux fouilleurs stipendiés par de non moins peu scrupuleux consuls en place - je pense à Henry Salt ou à Bernardino Drovetti -, de nombreux vestiges de l'antique terre des pharaons que, fort heureusement, purent acquérir certaines institutions muséales européennes.

 

     Le Louvre - ou plutôt le Musée Charles-X de l'époque - ne fut pas en reste grâce à la vigilance de Jean-François Champollion qui fit acheter quelques monuments d'importance, actuellement la fierté de ce Département des Antiquités égyptiennes dans lequel, de conserve, nous déambulons vous et moi, amis lecteurs, depuis la création de ce blog.

 

     Cette histoire à rebondissements - l'origine de la  collection de "trésors" égyptiens -, je l'avais déjà relatée dans un de mes premiers articles ; vous m'autoriserez dès lors à ne plus l'évoquer aujourd'hui, sauf pour mentionner que parmi les acquisitions de l'époque figurèrent d'élégants petits objets à la destination fort controversée : les cuillers ornées, dont le Louvre, actuellement, possède une bonne centaine d'exemplaires.

 

     A leur propos, vous n'êtes certainement pas sans ignorer que depuis mardi et jusqu'à la fin de ce mois, j'ai jugé intéressant de reconsidérer la teneur d'un rendez-vous de mai 2008 que nous avions consacré à celles dites "à la nageuse", admirées dans la vitrine 2 de la salle 3.

 

 

      Lors de notre dernière discussion, j'avais partiellement fait référence à une monographie extrêmement intéressante de l'égyptologue allemande Ingrid Wallert, Der verzierte Löffel : seine Formgeschichte und Verwendung im Alten Ägypten [La cuiller ornée : historique de sa forme et utilisation en Egypte ancienne], dans laquelle, traitant des cuillers caractéristiques du Nouvel Empire, elle distingue trois grandes catégories : celle présentant une main tenant le cuilleron, celle figurant le signe "ankh", communément appelé "signe de vie" et enfin les cuillères spéculaires, c'est-à-dire, en forme de miroir.

 

     Permettez-moi d'introduire ici une petite parenthèse pour répondre à certaines interrogations qui m'ont été adressées cette semaine en soulignant simplement que ces objets ne naquirent pas ex nihilo au Nouvel Empire. Madame Wallert consacre en effet une dizaine de pages de son étude à évoquer les différents aspects qu'ils prirent aux temps préhistoriques. Situant l'apparition des toutes premières cuillers à l'époque badarienne, au IVème millénaire avant notre ère, elle poursuit tout naturellement son parcours chronologique en abordant les deux premières dynasties, puis l'Ancien et le Moyen Empires.

 

     Mais comme c'est au Nouvel Empire que leur développement connaîtra sa plus grande expansion, il est normal que ce soit à cette époque que l'ouvrage fasse la part la plus belle.

 

     Au sein de la première catégorie, donc, le Docteur Wallert dénombre trois types distincts - tout en spécifiant que dans chacun d'eux existent encore quelques variantes - : celui  dont le manche est constitué d'un bras au bout duquel le godet est en forme de coquille, celui dont la poignée figure un canidé maintenant la coupelle dans sa gueule et, entre les deux, celui dit "à la nageuse". 

 

     Ces élégantes cuillères à l'image d'une jeune femme nue dans une position allongée, les bras tendus et tenant un cuilleron qui, nous le verrons prochainement, peut prendre différents aspects, sont apparues au Nouvel Empire et ont plus spécifiquement connu leur acmé dans l'art raffiné de l'époque d'Amenhotep III, à la XVIIIème dynastie. Ce sont elles et uniquement elles, j'aime à le répéter, qui feront l'objet de cette série d'articles.

 

     Le plus ancien exemplaire connu de ce type bien précis a été retrouvé dans la tombe 2253 d'un des cimetières de Sedment, au sud du Fayoum, à quelques kilomètres à l'ouest de la ville d'Herakleopolis : la pièce date de la seconde moitié du XVIème siècle avant notre ère, en un temps compris entre les règnes d'Ahmose et de Thoutmosis II.


 

 

Cuiller dite

 

 

      En bois, elle présente la particularité de soutenir une boîte avec couvercle, le tout en forme de fleur de lotus sur la symbolique de laquelle nous reviendrons lors d'un prochain rendez-vous.

(Ses dimensions ne sont pas fournies.)

Actuellement dans les collections du Musée universitaire de Philadelphie, en Pennsylvanie (The Penn Museum), elle porte le numéro d'inventaire E 14199. 


 

     Le classement typologique établi par I. Wallert permet de constater qu'en réalité toutes les cuillers provenant de cette époque font indiscutablement référence à des modèles datant de périodes bien antérieures : ainsi, celles que nous évoquerons mardi et samedi constituent-elles le dernier avatar issu de la première des grandes catégories qu'elle a définies, avec ce motif décoratif que créèrent les artistes dès la IIIème dynastie, à l'aube de l'Ancien Empire donc : un manche figurant un avant-bras se terminant tout naturellement par une main offrant le godet.


 

     Quelques brèves notions de sémantique ne seront pas inutiles pour vous expliquer l'origine de ce type de décoration. L'égyptologue allemande, suivie en cela bien plus tard par son confrère américain, Richard H. Wilkinson, avait parfaitement compris la relation à établir entre le geste évoqué ici par le bras servant de manche et les hiéroglyphes D 37 D37, D 38 D38 ou D 39 D39 de la liste de Gardiner, que l'on nomme habituellement "bras offrant" et qui, dans la langue égyptienne, étaient utilisés en guise de signe déterminatif aux verbes "henek", "di" et "derep" signifiant respectivement "présenter", "donner" et "offrir". Ce qui, vous en conviendrez amis lecteurs, ne peut que corroborer ce que j'avançais à notre première rencontre, à savoir qu'il s'agit bien de cuillers d'offrande et non pas d'ustensiles faisant partie de la trousse de beauté des riches Egyptiennes désireuses de paraître séduisantes ...

 

     Avant d'apposer le point final à cette introduction initiée mardi, il m'agréerait de poursuivre un instant encore dans le domaine lexicologique en abordant non plus la langue égyptienne antique mais cette fois notre idiome français contemporain.

 

     Cuiller à offrande ou cuiller d'offrande ?

 

     Les deux, en réalité, peuvent se comprendre. L'objet est en effet porteur d'une double acception dans la mesure où le cuilleron contenait soit du vin, soit de la myrrhe ou des huiles parfumées destinés à encenser un dieu dans un temple auquel ces produits étaient offerts : on peut donc là utiliser l'expression cuiller à offrande. Parallèlement, la jeune femme étendue présente le cuilleron, posant ainsi l'acte d'offrir son contenu à la divinité, geste représenté par les déterminatifs hiéroglyphiques que j'évoquais à l'instant. Et dans ce cas, il s'agit bien d'une cuiller d'offrande.

 

 

     Ces quelques prémices établies, en espérant ne pas avoir donné l'impression de couper les cheveux en quatre, il me semble désormais opportun de nous rendre en salle 24 devant la vitrine 13, puis, par la suite, en salle 9, dédiée à la parure : ces nouveaux rendez-vous, les deux derniers avant le congé de Toussaint belge, je vous les propose pour les mardi 25 et samedi 29 octobre.

 

     A bientôt ?


 

 

(Wallert : 1967, 10-36 ; Wilkinson, 1992 : 53)

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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 23:00

 

     La fonction exacte de ces ravissantes cuillers est toujours controversée. Elles sont souvent considérées comme des récipients ayant contenu différents produits solidifiés, fard ou onguent, alors que pratiquement aucune n'en a conservé de traces dans le cuilleron. On leur attribue parfois un rôle plus symbolique, les considérant plutôt comme des objets de culte appartenant au mobilier funéraire des particuliers.

 

 

     Sylvie Guichard

 

Les Portes du ciel.

Visions du monde dans l'Egypte ancienne

 

Catalogue d'exposition au Musée du Louvre, Paris, 2009

p. 172, notice 141

 

 

      Associée à moult recherches personnelles en vue de préparer ce dossier "surprise" que je vous avais récemment promis, la lecture d'un ouvrage allemand datant de 1967, Der verzierte Löffel : seine Formgeschichte und Verwendung im alten Ägypten [La cuiller ornée : historique de sa forme et utilisation en ancienne Égypte]

 

 

Couverture.jpg

 

 

que m'a fait parvenir François, l'ami niçois qui tout au long des dernières vacances estivales, du 9 juillet au 27 août, vous a emmenés à la découverte de "son" Louxor, m'invite dès ce matin, dans le cadre de la rubrique "Décodage de l'image égyptienne", à reprendre à nouveaux frais la thématique d'une très ancienne intervention dédiée aux charmantes et plus qu'élégantes petites cuillers égyptiennes ornées que nous avions rencontrées en mai 2008 quand nous nous trouvions encore en salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, et que bien des égyptologues ont indistinctement - et erronément - intitulées "cuillers de toilette", "cuillers à parfum", "cuillers à onguent", "cuillers à fard".

 

     Aux fins d'y apporter un certain nombre de précisions notoires, quatre rendez-vous nous seront bien nécessaires pour comprendre non seulement l'importante symbolique qu'elles véhiculent mais également la raison de leur présence dans le mobilier funéraire.  

 

 

     Remontons à présent quelque peu le temps, voulez-vous ?

Si, aux pages 69 et 70 de sa Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles-X, Jean-François Champollion (1790-1832) les avait pourtant déjà classées sous la rubrique Ustensiles et instruments du culte et non pas, quelques pages plus loin, sous celle des ustensiles de toilette, il nous faut bien reconnaître qu'au point de départ, c'est à lui que l'on doit cette terminologie de "cuillers à parfum" qui fit florès de nombreuses années durant, voire  même encore aujourd'hui dans l'esprit de beaucoup se contentant d'ânonner ce qu'ils ont lu une fois dans un vieil article, sans malheureusement prendre soin de reconsidérer la question à la lumière d'éventuelles nouvelles découvertes archéologiques.

 

     Parce que dans le cuilleron de l'une d'entre elle, au British Museum, il fut analysé la présence d'un onguent parfumé, d'aucuns les prirent pour des objets qu'utilisaient quotidiennement les belles et riches Égyptiennes, essentiellement à la fastueuse XVIIIème dynastie, pour parfaire leur aspect physique lors de leur toilette matinale : ce ne serait donc pas pur hasard si, dans le viatique funéraire exhumé lors de fouilles, ces cuillers côtoyaient peignes, miroirs, pots à onguents et autres étuis à kohol.

 

     C'est d'ailleurs probablement la raison pour laquelle, en 1972, l'égyptologue française Madame Jeanne Vandier d'Abbadie, tout en s'interrogeant néanmoins sur leur exacte destination, publia celles que l'on peut admirer au sein de ce département dans un ouvrage intitulé Les objets de toilette égyptiens au Musée du Louvre alors que, cinq ans auparavant, sa consoeur allemande, le Dr. Ingrid (Gamer)-Wallert, que pourtant elle cite dans sa bibliographie, les avait elle aussi étudiées et, dans le catalogue raisonné qu'elle avait publié, estimait qu'elles devaient être perçues en tant que cuillères à offrandes.

 

     Les conclusions qu'avançait ce Professeur de l'Université de Tübingen dans son étude étaient donc très claires et la communauté scientifique ne pouvait décemment plus - sauf à ne pas l'avoir lue ! -, accréditer la théorie dès lors devenue obsolète qui voulait qu'on les considérât destinées à un usage uniquement profane.

 

     D'autant plus que deux égyptologues belges - qu'il eût suffi de lire attentivement - avaient eux aussi apporté leur pierre de touche : en 1928, déjà, Jean Capart, qu'il n'est sur ce blog plus besoin de présenter, jugea le terme "cuiller à fard" probablement très inexact, lui préférant objet ayant servi aux sacrifices ; et, en 1962, Pierre Gilbert, dans Couleurs de l'Egypte ancienne, surenchérit, p. 40, en les considérant comme un objet qui touche au rituel. Et de poursuivre : Il semble que l'on consacrait des objets de ce genre, destinés à contenir une offrande précieuse (baume, encens ?), pour écarter une menace ou pour rendre grâce de l'avoir écartée.

 

     Madame Wallert quant à elle, relevait, à l'appui de ses propres conclusions, la présence de certaines cuillers dans le mobilier funéraire de tombes masculines et même d'enfants - il n'était plus dès lors question d'un usage exclusivement féminin ! -, et insistait également sur le fait que d'autres avait été exhumées de certains dépôts de temples, rejetant ainsi catégoriquement l'usage profane qui leur avait été attribué.

 

     Pis : sur les parois murales de nombre d'hypogées thébains, sur celles de certains monuments religieux, on pouvait en voir, peintes ou gravées, placées dans la main d'un défunt ou d'un de ses serviteurs qui, indéniablement comme le prouvaient les textes, offrait de l'encens à une divinité. 

 

     Il appert donc, de manière incontestable à mes yeux, qu'il faille définitivement les considérer comme des ustensiles à finalité cultuelle, des ustensiles d'offrande, que ce soit celle de la myrrhe ou celle du vin, ces produits étant nommément indiqués sur des exemplaires mis au jour.

 

     Cela posé, pour ce qui concerne la destination de ces pièces caractéristiques de l'Art égyptien dit "industriel", à propos aussi de leur symbolique sous-jacente, les égyptologues qui les ont plus spécifiquement étudiées ne se sont pas toujours, loin s'en faut, exprimés d'une seule et même voix : certains d'entre eux, en effet, conviennent qu’elles ont pu servir dans des cérémonies religieuses, pour les fumigations, voire pour participer, au sein du temple, au rituel journalier de la toilette du dieu ; d'autres expliquent qu'elles font partie intégrante du mobilier funéraire déposé dans une tombe de manière à magiquement assurer à son propriétaire une éternité post-mortem la plus agréable possible.

 

     Un pas nouveau fut encore franchi quand, en 1975, Richard A. Fazzini, alors Conservateur au Département des Antiquités égyptiennes du Musée de Brooklyn mit l'accent sur leurs éléments de décoration ressortissant au domaine de la régénération d'un défunt. Madame Wallert, à ce propos, faisait judicieusement remarquer que quelques cuillères avaient été identifiées comme cadeau de Nouvel An, fête qui correspond, aux alentours du 19 juillet, au tout début de la crue du Nil, soit en tant qu'amulettes visant ici-bas à conjurer le mauvais sort - connotation apotropaïque évidente à nouveau -, soit pour que dans l'au-delà le défunt bénéficie d'un renouveau permanent identique à celui qu'apporteront aux cultures les débordements de l'eau bienfaitrice.

 

 

     Nonobstant l'extrêmement intéressante lecture de l'ouvrage allemand, complétée par d'autres informations référencées ci-dessous, loin de moi l'idée d'ici rédiger une monographie exhaustive répertoriant les différents types de cuillers dans les collections muséales et/ou privées : ne voyez, amis lecteurs, dans mon introduction de ce matin et dans mes interventions futures, aucunement la prétention de rivaliser avec un quelconque catalogue raisonné.

 

     Si d'aventure le sujet vous intéresse, j'escompte en fait, les prochains mardis et samedis d'octobre, juste avant le congé de Toussaint belge, uniquement circonscrire ma réflexion à celles apparues dans l'art raffiné d'Amenhotep III, à la XVIIIème dynastie et dites "à la nageuse" ; à celles, comme je le précisai d'emblée, qu'en mai 2008, nous avions admirées dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

 

E 11122

 

 

      A samedi pour la suite ?

 

 

 

(Capart : 1928 : 53 ; Gilbert : 1962 ; Kozloff : 1993, 290-300 Vandier d'Abbadie : 1972, I-VIII et 10-38 ; Wallert : 1967, passim )

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14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 23:00

 

     Entamée en janvier de cette année 2011, souvenez-vous amis lecteurs, l'étude des Maximes de Ptahhotep avait été interrompue le 4 juin dernier pour faire place à ma relation des deux expositions que Paris avait consacrées à ce savant du Nord grâce auquel le papyrus sur lequel elles avaient été consignées au Moyen Empire, vers 1800 avant notre ère, par un scribe dont le nom nous est encore parfaitement inconnu, fait maintenant la fierté de la Bibliothèque nationale de France : je veux évidemment nommer  Emile Prisse d'Avennes, génial inventeur d'une égyptologie naissante qui, grâce à de multiples supports (dessins, calques, estampes, photographies ...) révéla - nous l'avons abondamment constaté grâce au parcours effectué Galerie Mansart en septembre dernier -, tout à la fois les sites antiques, l'art arabe qu'il soit médiéval ou contemporain de sa présence en Egypte, mais aussi les conditions de vie de la population qu'il rencontra, copte tout autant que nubienne


 

     Après un remarquable prologue, véritable pièce d'anthologie de la littérature des rives du Nil, dans lequel Ptahhotep, l'auteur présumé, déplore la sénescence qui l'accable, nous avions ce printemps successivement découvert 8 des 36 apophtegmes qui composent ce corpus ressortissant au domaine sapiential.

 

     Cette oeuvre fondatrice de la culture classique égyptienne, comme la définit Pascal Vernus grâce auquel, ensemble, nous avons pu apprécier une excellente traduction du texte en cursive hiératique dans laquelle elle avait été rédigée, se subdivise en deux grandes parties : les maximes, d'une part, dont je ne puis que vivement vous conseiller de poursuivre personnellement la lecture et, d'autre part, un long épilogue en six sections dans lequel le père est censé inculquer à son fils les vertus de l'écoute ; le tout se terminant par une conclusion, suivie d'un colophon.

 

     La semaine dernière, pour clôturer notre visite de l'exposition Prisse d'Avennes, je vous avais proposé un extrait de cette conclusion dans la traduction du Professeur Bernard Mathieu. Aux fins d'apposer un point final à la partielle étude qu'avec vous j'ai faite de ces Sagesses, j'aimerais ce matin vous donner à lire, dans la version de Pascal Vernus cette fois, cette conclusion dans son intégralité : cela vous permettra de comparer deux traductions françaises d'un même texte égyptien.

 

  Egyptien 194 (Ptahhotep 596-fin)

 

Agis conformément à tout ce que je dis te concernant.

Qu'il est heureux celui qu'a éduqué son père !

A peine est-il sorti de lui, de ses chairs,

Qu'il lui a parlé, alors qu'il était dans le ventre totalement.

 

Ce qu'il a fait est plus considérable que ce qui lui a été dit.

Vois, le bon fils qu'a donné le dieu,

Qui va au-delà de ce qui lui a été dit par son maître,

Il met en oeuvre la maât,

Tandis que son esprit a agi en conformité avec sa démarche.


Dans la mesure où tu parviens à ma position, ton corps dans l'intégrité de ses moyens,

Le roi étant satisfait de tout ce qui s'est passé,

Tu prendras des années de vie.

Ce que j'ai fait sur terre ne saurait être insignifiant.

Si j'ai obtenu cent dix ans de vie,

Tels que me les accordait le roi,

Mes faveurs dépassant celles des prédécesseurs,

Cela provient de ce que j'ai fait la maât pour le roi jusqu'à la place de l'honneur. (= la tombe)

 

 

Et pour terminer, j'y ajoute le colophon (écrit en rouge dans le papyrus original), traduit par Bernard Mathieu :

 

C'est ainsi qu'il doit aller (= le manuscrit), du début à la fin, conformément à ce qui a été trouvé par écrit.

 


 

      Je vous ai tout à l'heure fortement invités, amis lecteurs, à poursuivre seuls maintenant la lecture de l'Enseignement de Ptahhotep. Plusieurs opportunités s'offrent à vous : la première, vous procurer, en librairie ou en bibliothèque, deux excellents ouvrages qui en font état.

 

     Dans le premier, le catalogue de l'exposition de la Bibliothèque nationale de France, vous trouverez la toute dernière traduction en date, celle qu'en a réalisée Bernard Mathieu. Dans le second, vous rencontrerez le corpus complet des Sagesses égyptiennes traduites par Pascal Vernus. Les deux sont référencés ci-dessous et il vous suffit, comme à l'accoutumée, de cliquer sur le nom d'un de ces deux auteurs pour accéder à mes fichiers "Bibliographie" qui vous fourniront l'information complète.

 

     Autre possibilité : légalement et gratuitement télécharger le texte intégral de l'étude pionnière de l'égyptologue tchèque Zbynek Zaba, dans lequel vous découvrirez la traduction qu'il en donna au milieu du siècle dernier.

 

 

     Bonne lecture à tous.

 

 

(Mathieu : 2011, 62-3 ; Vernus : 2001, 11-2

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 23:00

 

     Vous vous souviendrez très certainement, amis lecteurs, que le 30 août dernier, dans un article de "pré-rentrée", je vous avais invités à réfléchir sur quelques propositions de changements que je désirais insuffler à ce blog que vous avez maintenant pris l'habitude de fréquenter.

 

     Certains d'entre vous - auxquels je réitère mes remerciements -, ont répondu à mon attente. L'on peut évidemment considérer que seulement 13 avis, par rapport au nombre d'abonnés, c'est vraiment fort peu ! Nonobstant, c'est de ces commentaires, partant, des décisions qui en découlent qu'aujourd'hui j'aimerais vous entretenir.

 

     Sept lecteurs m'ont d'emblée laissé carte blanche, m'assurant avec une extrême gentillesse de leur indéfectible fidélité et de leur volonté à poursuivre le chemin en ma compagnie.

 

     Si deux seulement se prononcent pour entériner ce qui existait déjà et ne sont donc pas particulièrement favorables à un changement de cap, quatre autres pensent qu'il serait bon, lors de nos deux rendez-vous hebdomadaires, de mener un sujet à son terme, en l'occurrence essentiellement l'étude de la thématique d'une vitrine du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ;  

 

 

-Paris--343.jpg

 

 

puis, le sujet épuisé, d'évoquer un temps tout autre chose : la littérature, la religion, une exposition hors les murs, voire même proposer une "surprise" ...

 

     Ces quatre avis, je peux bien vous l'avouer maintenant, épousent ce à quoi j'avais auparavant songé - et tenté pour mon compte rendu de l'exposition Prisse d'Avennes en salle 12 bis, avant les vacances estivales, à partrir du 18 juin. J'avais aussi poursuivi ce même rythme expérimental pour nos visites également en continu de tout le mois de septembre à la Bibliothèque nationale de France : elles confortèrent mon opinion de ne plus à l'avenir interrompre un fil conducteur.

 

     En outre, si 7 d'entre vous me laissent le libre choix de la nouvelle ligne de conduite d'EgyptoMusée et si 4 abondent dans le sens que, deux tentatives à l'appui, je pensais bien lui imprimer, "mathématiquement" parlant, avec 11 voix sur 13, appliquer vos suggestions ne me pose donc aucun problème déontologique. La "démocratie" de ce referendum - un peu mes "primaires" à moi ! -, me semble respectée. Et tant pis pour tous ceux qui n'ont malheureusement pas voulu ou pris le temps de s'exprimer. A moins que je ne doive considérer ce silence comme entérinement pur et simple des décisions que je prendrai ...

 

     L'affaire est donc entendue : après le congé de Toussaint, nous rentrerons en salle 5 dans laquelle nous nous attarderons - et le choix du verbe correspond bien à mes intentions ! -, devant les fragments peints provenant du mastaba de Metchetchi exposés dans la seconde vitrine 4 ; ce Metchetchi que vous avez aussi appris à quelque peu connaître, de mardi en mardi, au printemps dernier.  

 

     Pourquoi après le congé, pourquoi pas tout de suite ?, s'interrogera peut-être l'un ou l'autre d'entre vous.

 

     Pour deux raisons : l'une réside dans le simple fait de ne point entamer notre nouveau sujet en sachant qu'après quelques rencontres, nous devrons déjà nous quitter pendant la semaine de Toussaint ; l'autre, pour me permettre de rencontrer un de vos souhaits : introduire parfois une "surprise". 

 

        Soyons pragmatiques : quel est le menu que j'escompte vous concocter tout au long de la deuxième quinzaine de ce mois d'octobre ? Dans l'immédiat, samedi prochain, le 15, j'envisage, car cela me semble important, d'apposer un point final à ce qui avait été délaissé en juin, à savoir : l'Enseignement de Ptahhotep.

Ce rendez-vous me permettra d'ainsi rencontrer une autre de vos suggestions.

 

     Ensuite, les 18, 22, 25 et 29 octobre, je vous proposerai un sujet "surprise" : en réalité, un thème abordé très succinctement au tout début de notre entrée au Louvre, en 2008, mais considéré à nouveaux frais et abondamment développé grâce à des lectures récentes qui me permettront notamment d'en décoder la symbolique.

 

     Enfin, - et là nous quittons l'être pour accoster aux marges parfois délicates et subjectives du paraître : il se pourrait - si je me sens capable de techniquement effectuer quelques manipulations - qu'EgyptoMusée se glisse dans de nouveaux vêtements qui, je l'espère, lui permettront une visibilité plus avenante ...

A propos de cette option, je précise que je n'ai encore rien décidé ...

 

 

     Une nouvelle fois, à tous, merci de m'avoir communiqué vos impressions, de continuer à m'accorder votre confiance et de m'accompagner sur de nouveaux chemins pavés, j'ose l'espérer, de bonnes ... interventions. 

 

     A samedi donc, avec Ptahhotep ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
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