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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 23:00

 

     Dans ma volonté de pré-programmer en mon absence trois rendez-vous pendant la pause de ce blog que m'autorise le congé de Printemps dans l'Enseignement belge, je vous ai samedi dernier donné à lire, souvenez-vous amis lecteurs, un premier extrait du séjour que fit le philosophe français Michel Onfray en terre égyptienne et dont il a consigné une partie de ses impressions dans un petit ouvrage intitulé A côté du désir d'éternité. Fragments d'Égypte.

 

     Nous le retrouvons ce matin en compagnie de quelques célébrités ...

 


 

 

     Je n'ai pas désiré l'Egypte pour ce qu'elle m'a tout de même enseigné de manière oblique : l'existence du corps de Rimbaud. Mais ce fut dans le temple de Louxor que cette sapience étrange me fut donnée, éclairée par un matérialisme expérimenté d'une façon presque mystique. La lumière tombait, le soleil déclinait, et l'ombre masquait déjà un certain nombre de noms écrits dans la pierre, au siècle dernier, par des anonymes dont certains avaient accompagné Bonaparte dans sa campagne de conquête. J'avisai un singulier Champoléon, équivalent sur le terrain linguistique de ce que sont ces figures trouvées en abondance dans l'art égyptien et qui associent le corps d'un homme et la tête d'un animal. Cette étrange trace composée d'un mélange de Champollion et de Napoléon exprime de manière ironique la généalogie de la passion française pour l'égyptologie.

 

    Rimbaud, ce me fut un éclair de lumière lancé en plein visage, une lame qui coupe l'oeil horizontalement, dans le sens où apparaissent les sept lettres qui font ce patronyme, de gauche à droite.

 

 

Signature d'Arthur Rimbaud - Temple de Louxor

 

 

     Jamais avant cet instant de feu il ne m'était venu à l'esprit que Rimbaud ait pu avoir un corps, des mains, des doigts, ni le désir d'inscrire les lettres de son patronyme dans le pilier d'un temple antique. Arthur Rimbaud avec une silhouette, une stature, une chair, transportant avec lui une mélancolie infusée dans une épaisseur matérielle, voilà qui me sautait à l'esprit, comme un animal décidé d'en finir avec mon front, alors que jamais je n'avais songé nettement à cette dimension de son existence.

 

     Habituellement, je retrouve la lecture de Rimbaud dans les moments où ma solitude est la plus grande : les nuits d'insomnie, les heures fades dans des hôtels perdus, loin de tout, aux heures les moins solaires de l'année où s'annonce tout de même une saison qui me fait envisager une résurrection, après l'hiver, ou quand tous les livres me tombent des mains. J'ai lu Alain Borer, bien sûr, plusieurs fois, pour suivre le poète au Harar ou à Aden, au Yémen, en Abyssinie, en Ethiopie, sinon à Java ou à Chypre. J'ai imaginé le voyageur, le nomade, l'errant, l'insatisfait, l'homme brûlé par le désir d'Orient ou d'un ailleurs où le feu soit violent, brutal, intraitable. J'ai songé à lui chaque fois qu'un voyage en avion me faisait survoler la mer Rouge, atterrir en escale à Djibouti ou longer les côtes du Soudan. Mais là, devant ce graffiti de Louxor, ces lettres écrites avec une régularité élégante, et la précision d'un tailleur de pierre, je voyais le corps de Rimbaud en train de graver son nom.


 

Graffito-Rimbaud.jpg

 

 

     Rimbaud, assis sur le sable - car à l'époque, le temple est recouvert jusqu'à ces 2,80 mètres où l'on peut maintenant lire les lignes -, ou debout, mais appliqué, légèrement courbé, attentif à la tâche, scrupuleux, consciencieux, décidé de tracer cet alphabet génial dans le plus pur style sobre. Ascétisme du trait, vertu du tracé, profondeur régulière et calligraphie sacrée. Non loin de Champoléon, Thedenat et autres Découtan, RIMBAUD, en capitales, défie le mythe, dépasse l'histoire fabuleuse et le délire planétaire associé à la figure du personnage, pour triompher en signe tangible, en trace véritable, en preuve possible de l'existence d'un homme qui, à l'époque, a décidé d'en finir avec l'écriture poétique.

 

     Bien évidemment des censeurs et des pisse-froid ne veulent pas croire à la vérité de cette histoire. Etiemble, par exemple, pour la simple raison que laisser traîner son nom dans la pierre semble plus désir d'imbécile que démarche de génie. Pourtant, Nerval et Chateaubriand y sacrifièrent comme d'autres, moins célèbres, anonymes, qui ont inscrit dans les monuments ce moment dans l'histoire de l'humanité : hier le passage des écrivains romantiques dans une Égypte où l'on pratique le pèlerinage, aujourd'hui les graffitis qui confirment historiquement le basculement sans concession du pays dans le délire grégaire de la lèpre touristique généralisée. Rimbaud, donc, en chair et en os, incarné, prolongé dans le trajet qui conduit du graffiti au corps, comme inversement, il y a un siècle, le corps conduisit à l'inscription.

 

     Pour les tenants d'un Rimbaud sans désir d'écriture lapidaire, un dossier a été ouvert qui propose toutes les preuves tendant à montrer l'impossibilité de sa présence à Louxor. Partant, l'impossibilité que le graffiti soit de la main d'Arthur, fils de Marie-Catherine-Vitalie Cuif. Toutefois les pièces qui vont dans le sens inverse sont plus nombreuses. La hauteur du graffiti correspond à une hauteur de sable qui elle-même renseigne sur l'époque : il y a correspondance. La proximité du nom génial avec celui d'autres personnages contemporains ayant pu être identifiés ajoute à la précision : il y a coïncidence.

 

     De même, dans les années où l'on désensable le temple - il y a un demi-siècle -, le nom de Rimbaud signifie peu de chose. Afin que celui-ci ait pu être écrit par un autre à cette époque, il aurait fallu un plaisantin visionnaire, armé d'une échelle, d'un escabeau, d'un échafaudage et d'une infinie patience - elle-même doublée par l'improbable bienveillance d'autorités consentant à pareil exercice ...

Le posthume, le canular, l'apocryphe et le faux paraissent incertains. (...)

  

     Du moins, il aura hanté cette géographie, promené son ombre sous le ciel de Louxor, traîné son âme dans le feu du lieu, abandonné sa rêverie aux eaux du Nil. Avant de repartir, en direction de déserts plus amples, plus sévères, plus rudes - ceux qui lui feront honorer son rendz-vous avec la douleur, la maladie, et la mort annoncée. Dans la lettre d'avant Louxor, Rimbaud avait écrit : " Je ne puis plus rester ici, parce que je suis habitué à la vie libre ."

 

 


 

Michel Onfray, A côté du désir d'éternité. Fragments d'Égypte, Livre de Poche, Collection Biblio Essais n° 4399, Paris, Librairie Générale Française, 2006, pp. 27-34.

 


A suivre, samedi 23 avril ...

 


 

 

(Un merci particulier à un ami niçois qui, faute de l'avoir personnellement photographié, m'a fourni le lien vers le  gros plan du graffito de Rimbaud ci-dessus.)

 

(D'après mes sources et sauf erreur de ma part, M. Onfray aurait ici fait une confusion, sans véritablement grande importance, sauf pour les spécialistes de l'histoire des graffiti, s'il en existe : les signatures de Champoleon, Découtan et Thédenat ne figurent nullement à Louxor, proche de la "signature" d'Arthur Rimbaud mais se trouvent à Karnak, pour le premier et au Ramesseum, pour les deux autres.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 23:00

 

     Comme annoncé ce mardi, avant de peut-être dévorer notamment ses ouvrages à la "Contre-histoire de la philosophie" consacrés, je vous propose aujourd'hui, aux fins de combler un incommensurable vide dû à mon "absence" du Net en ce congé de Printemps belge, un premier extrait de la (bien trop) courte relation d'un voyage qu'à l'instar de Pierre Loti, Gérard de Nerval et tant d'autres aux siècles passés, le philopsophe français Michel ONFRAY fit en Égypte.

 

     Puisse cette approche vous permettre un jour de désirer découvrir ce petit opus mais aussi l'ensemble de son oeuvre philosophique ... 

 


 

 

     A cinq heures le matin, dans les rues de Louxor, les rats se le disputent aux mouches. La chaleur n'est pas encore là, ni les klaxons, ni le cliquetis du harnachement des chevaux, ni leur petit trot sur le bitume fondu. Rien d'autre, dans cette nuit juste achevée, ourlée de rose dans les derniers moments de l'aurore, qu'une immense promesse de brûlure sous un soleil qui se révélera impérieux. Sur la corniche où je consume du temps, en attendant l'heure de trouver un hôtel, je regarde de Nil sans trop y croire. Mythique et fabuleux, ancestral et magique, il coule, là, sous mes yeux, au premier plan d'un paysage dans le fond duquel rougeoie doucement la montagne thébaine.

 

     Au loin, quelques palmiers aux fûts cannelés et aux ombrelles épanouies devraient suffire à me convaincre que j'ai retrouvé l'Afrique dont mon désir est vif depuis la première fois. Les felouques bougent à peine sur l'eau, leur ventre plat et large comme le bassin de femmes superbes amortit les quelques vaguelettes qui s'écrasent sur le bois. Dans cette musique, le clapotis se partage les sons avec le bruit du vent dans les gréements. L'eau du Nil brille et scintille sous les reflets de la lumière annoncée, mais elle demeure noire et profonde, ombrée par la mémoire et les souvenirs les plus anciens, Nil de Vivant Denon et de Bonaparte, de Rimbaud et de Flaubert, Nil des convois mystérieux aux dieux humains à têtes animales, Nil des eaux nubiennes et des profondeurs de la matrice africaine.

 

     Le regard perdu dans ce liquide sans fond, je songe aux heures magiques au cours desquelles des barques et des prêtres, des puissants et des mages ont célébré, vénéré, adoré et prié le limon, puis les épousailles du soleil et de la terre, de l'eau et de l'air. Les quatre éléments s'agencent en de grandioses bacchanales dans lesquelles, pêle-mêle, se mélangent crocodiles et hippopotames, nénuphars et papyrus, pharaons et fellahs, poissons verts et ibis immaculés. En attendant, aux heures calmes et douces du petit matin, le Nil charrie de quoi nourrir éternellement la pensée d'Héraclite, le philosophe emblématique des fleuves et de leur magie métaphysique.  (...)  

 

     La matinée entamée, la brume apparaît. Les roses, les saumons, les rouges pâles et les pastels du petit matin laissent place à des teintes plombées induites par la chaleur et l'air qui danse à plus de cinquante degrés dans l'atmosphère. Quarante-trois à l'ombre. L'opalescence, la transparence se chargent d'un grisé qui nimbe chaque contour : les arbres, la montagne, et tout ce qui se trouve de l'autre côté du Nil, y compris des montgolfières immobiles dans l'azur. Les palmiers s'alourdissent dans la lumière. Le sable des contreforts du désert, au loin, à l'oeil, devient métallique, brûlant. La ville semble bruire, comme cuite en un four où tout ce qui la constitue aurait été jeté.

 

     Au bord de l'eau, un Égyptien fait frire des beignets de courgettes.  (...) Ainsi en descendant du bac qui permet de traverser le Nil d'est en ouest, on peut acheter des beignets, si d'aventure on n'a pas préféré le foul, un genre de fève dont on mange l'intérieur après en avoir craché la peau à même le sol, voire les pâtisseries coulantes de sucre, collantes de sirop ou parfumées de césame. Sur la navette crasseuse et déglinguée qui assure la liaison entre les deux rives, des enfants attablés devant d'immenses plats de gâteaux à trancher, ou de grandes bassines dans lesquelles on peut prélever une poignée de ces féculents jaunes, gagnent leur vie en vendant ces victuailles à picorer.

 

     Dans Louxor éveillée, les rideaux des magasins avaient été levés. De minables statues d'albâtre, des pacotilles ridicules, de la bimbeloterie touristique, force sphinx, pyramides, chats assis sur leurs postérieurs, temples en modèles réduits, visages de pharaons, masques de Toutânkhamon et autres horreurs de bijouterie clinquante trônaient dans des vitrines poussiéreuses. Ailleurs, des vêtements dont la matière, la coupe et les couleurs rappellent les années 70 en France. Et puis des vendeurs d'eau, de sodas divers, des coiffeurs qui travaillent jusqu'à minuit passé, alors que leurs pendules marquent des heures extravagantes, des épiciers chez qui l'on achète des cigarettes égyptiennes et occidentales, des conserves, des babioles, des cartes postales et tout ce qui singe la société de consommation. Je pris le chemin de mon hôtel jubilant de l'épaisse chaleur et de l'étouffante température - enfin sûr d'être en Égypte.

 

     Les hiéroglyphes achevèrent de me convaincre.

 

 

VIeme-pylone---Face-est-du-mole-nord--d-.jpg

 

 

      J'ai aimé, partout, ces cartouches qui contiennent les noms royaux, mais aussi ces bandes à géométrie variable, aux lectures aléatoires orientées suivant le regard des animaux omniprésents dans la pierre.  Droite et gauche, haut et bas, puis agencements. Des couronnes, des oiseaux, des serpents, des mains, des lions, et puis des noeuds, des bateaux, des poussins, des croix, des oies, des outils, des lotus, des hiboux, mais aussi des vautours, des vipères cornues, des feuilles de roseau, des paniers, et enfin des pieds, des torsades, des yeux, des abeilles, des poissons. Tout ce qui fait l'Egypte dans sa faune, sa flore, sa métaphysique, ses repères, sa réputation et sa singularité dans le monde.

 

 

 

Michel Onfray, A côté du désir d'éternité. Fragments d'Égypte, Livre de Poche, Collection Biblio Essais n° 4399, Paris, Librairie Générale Française, 2006, pp. 9-11 et 23-6.

 

 

 

A suivre, mardi 19 avril ...

 

 

(Un merci tout particulier à Dimitri Laboury, Professeur à l'Université de Liège, pour  le cliché  illustrant cet article qu'en son temps - et pour un tout autre emploi - il  m'avait amicalement fourni.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 23:00

 

     Les vacances de Pâques comme on les appelait aux temps lointains de mes études, le congé de Printemps comme on le définit de nos jours de manière, je présume, que l'événement ne soit plus si visiblement religieusement connoté, ont donc commencé samedi pour s'étirer jusqu'au 25 avril prochain, la rentrée étant prévue cette année le mardi 26.

 

     Il n'est toutefois pas dans mes intentions de laisser mon blog,

 

 

EgyptoMusée

 

votre blog, amis lecteurs, en vacance d'articles.  Si toutefois, pendant cette période, nous quitterons les chemins que nous empruntons chaque mardi et chaque fin de semaine,  comme souvent en semblables circonstances, je compte vous faire partager en mon "absence" le fruit de l'une ou l'autre de mes lectures, ayant bien évidemment toujours, peu ou prou, un lien avec l'Egypte.

 

 

     Je pense avoir déjà ici laissé sous-entendre, sinon franchement exposé, mon amour de la philosophie et d'incontournables "sages" ou, à tout le moins, de certains philosophes professant idées, réflexions, préceptes éthiques et esthétiques qui, avec bonheur, ont jalonné l'Histoire de la pensée universelle et, à moindre mesure, quelques pans de ma propre existence.

 

     Parmi eux, j'ai cette fois choisi un auteur contemporain, par ailleurs à l'origine de la création de l'Université populaire de Caen : Michel  ONFRAY auquel, souvenez-vous, j'ai eu récemment l'opportunité de faire allusion.

 

     Rassurez-vous, ce ne sont pas de ses conceptions hédonistes qu'il  sera ici question - bien qu'elles sourdent de toute son oeuvre -, mais d'un séjour qu'il a passé en Egypte et dont il nous offre une intéressante relation dans un (bien trop) petit ouvrage, quelque 80 pages seulement, paru en 1998 chez Mollat, puis en 2006 dans le Livre de Poche, collection Biblio essais (n° 4399), auquel il a donné un très beau  titre et, de surcroît, très évocateur : A côté du désir d'éternité. Fragments d'Egypte.

 

     Si, d'aventure, vous ne l'avez pas encore lu et si  vous n'avez pas décidé de vous aussi prendre quelques jours de congé loin de la blogosphère, je vous propose la découverte d'un premier extrait dès ce samedi 16 avril.

 

     A tout bientôt peut-être ...


     Et, le cas échéant, excellentes vacances à tous.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 23:00

 

     J'avais, souvenez-vous amis lecteurs, précédemment attiré votre attention sur le fait qu'existait dans l'Enseignement de Ptahhotep  un groupe de trois maximes qui, se suivant, avaient la particularité de proposer une situation identique mais à différemment envisager selon la compétence à argumenter, à polémiquer de l'interlocuteur en présence.

 

     Avant de vous donner la possibilité de prendre connaissance de la troisième recommandation que Ptahhotep, dans ce cas d'espèce, adresse à son fils, j'ai pensé qu'il était peut-être bon de reprendre  préalablement la lecture des deux précédentes que nous avions respectivement découvertes les  5 et 12 mars derniers.

 

     Je vous convie donc ce matin, par-dessus l'épaule du scribe Nebmeroutef comme semble le faire Thot à l'aspect de babouin, exposé dans la vitrine 10 de la salle 24 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à découvrir le troisième conseil à la lumière des deux qui l'ont précédé.

 


 

 

Scribe Nebmeroutef et Thot cynocéphale (Salle 24)

 

   

Relisons les deux premières maximes de cette "trilogie"

 

Si tu as affaire à un polémiste au moment où il sévit,

Qui a bonne maîtrise de ses facultés et qui soit meilleur que toi,

Plie les bras, courbe ton dos.

Ne te mobilise pas contre lui, il ne parviendra pas à se mettre à ton niveau.

Tu réduiras celui qui parle mal

En ne t'opposant pas à lui au moment où il sévit,

Si bien qu'on le qualifiera de "c'est un ignorant"

Lorsque ta maîtrise intérieure neutralisera ses ressources.

 

    

Si tu as affaire à un polémiste au moment où il sévit,

Ton égal, qui soit de ton rang,

C'est en gardant le silence aussi longtemps qu'il parle mal

Que tu feras prévaloir ta compétence sur lui.

Importante sera la désapprobation marquée par l'auditoire,

Alors que ton renom s'en trouvera bien, étant quelqu'un que les magistrats ont appris à connaître.

 

 

 

Découvrons à présent la troisième de cet ensemble


Si tu as affaire à un polémiste au moment où il sévit,

qui se trouve être un médiocre, et non ton égal,

Ne nourris pas d'intention agressive à son encontre dans la mesure où il est faible.

Abandonne-le à son sort afin qu'il se punisse lui-même.

Ne l'interpelle pas pour soulager ton coeur.

Ne fais pas le jeu de celui qui est face à toi.

Celui que ruine la médiocrité d'esprit est quelqu'un d'incommode.

On fera ce qui est conforme à ta volonté.

A toi de lui porter un coup par la punition que lui infligeront les magistrats.

 

 

 

(Vernus : 2001, 76-7)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 23:00

           Le terme imakhou définit précisément le statut d'un propriétaire de tombe qui est approuvé par la reconnaissance publique et assuré d'une place permanente dans la mémoire sociale.

 

Jan  ASSMANN

Maât, l'Égypte pharaonique et l'idée de justice sociale

 

Paris, Conférences, essais et leçons du Collège de France, Julliard

p. 65 de mon édition de 1989

 

 

 

       Après vous avoir expliqué, mardi dernier, à quoi correspondait la catégorie sociale des khentyou-she, je me propose aujourd'hui, amis lecteurs, toujours devant le linteau E 25681 exposé dans la première des deux vitrines 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre où nous  revenons régulièrement depuis le 15 mars, d'évoquer la notion d'imakhou.

 

     Souvenez-vous, en étudiant, les inscriptions gravées sur certains de ses monuments, nous avions relevé, le 22 mars dernier, deux annotations intéressantes nous permettant de mieux appréhender le personnage de Metchetchi : son rôle de Directeur du bureau des Khentyou-she du palais, d'une part et cette épithète d'imakhou sur laquelle, aujourd'hui, je voudrais plus spécifiquement vous entretenir. 

 

 

Metchetchi imakhou

 

 

     Premier point essentiel à bien comprendre : nous ne sommes pas là en présence d'une fonction comme celle de gestion qu'il assumait à la résidence royale par rapport aux khentyou-she qui y étaient employés, mais d'un lien qui l'unissait à Ounas, ultime souverain de la Vème dynastie, puisque nous avons précédemment appris qu'il se proclamait : "imakhou auprès d'Ounas, son maître", expression relativement malaisée à traduire, que les égyptologues rendent volontiers par "bienheureux", "vénérable", "honoré" et qui, dans les faits, définit une relation privilégiée entre une personne et un supérieur, qu'il fût un parent ou le roi, voire même une divinité.

 

     Ainsi, peut-on lire sur notamment trois monuments de calcaire provenant de l'Ancien Empire dont deux sont exposés ici, au Louvre, dans la salle 22 du premier étage, la statue de Kanefer et d'Iynefret (A 120 - vitrine 8), datant de la IVème dynastie et celle de Sekhemka assis avec son épouse et leur fils (A 102 - vitrine 13) : que le premier était imakhou auprès de son maître et le deuxième, auprès du grand dieu, c'est-à-dire, si je suis la thèse de l'égyptologue américain James P. Allen, Osiris, en tant que Seigneur de la Nécropole). Le dernier, le socle (E 12632) d'une statue de Neferhetepes, fille du roi Didoufri, devant à mon avis se trouver dans les réserves puisque non répertorié dans mes notes ni dans la base de données du site internet du Musée, indique qu'elle l'était  auprès de son père.     

 

 

     Qu'est-ce en fait que posséder cet état d'imakh ?

      

     Il s'agit d'un lien personnel que l'on pourrait définir comme étant de clientèle que, plus tard, les Romains désigneront par le vocable do ut des ("Je te donne pour que tu me donnes") : la personne honorée de la qualité d'imakh royal, par exemple, reçoit de son protecteur privilèges et avantages non négligeables dans l'optique des conceptions funéraires visant à lui assurer un Au-delà le meilleur possible.

 

     J'entends l'un de vous me poser la question de savoir qui pouvait bénéficier de ce statut particulier. Sans hésitation aucune, je répondrai : certes, à la fin de leur vie, tous les fonctionnaires d'un rang élevé, mais aussi, et là, probablement d'office, les membres très proches du souverain, tels ses enfants et petits-enfants ; ensuite, amis et courtisans, bien sûr ; bref, tous ceux que le roi voulait privilégier, ou honorer d'avoir mené une vie irréprochable, ou rétribuer pour services rendus ...

 

     Indiscutablement, certains paragraphes des Textes des Pyramides, notamment 811 C, 1203 E, 1371 C, 1703 B et 1741 B, associent les notions d'imakh et d'imakhou à l'idée de faveurs reçues.

 

     Les mastabas des grands se groupaient à l'entour de la tombe royale, réunissant ainsi, pour l'éternité, le roi avec ses ministres, ses sujets de marque, ses familiers, précise en 1907 déjà  le père de l'égyptologie belge Jean Capart.

 

      En effet, à cette époque, Pharaon procurait à ces personnes favorisées une sépulture dans l'enceinte de son domaine funéraire - raison pour laquelle, notamment, on dénombre à Saqqarah autant de mastabas datés de l'Ancien Empire alignés près de la pyramide d'un souverain -, sur les murs desquels on peut souvent lire une formule précisant qu'il leur a fait l'offrande d'un tombeau en tant qu'imakhou auprès du grand dieu, seigneur de la nécropole.

 

     Dans le même esprit, il pourvoyait également à l'acquisition d'un sarcophage, d'une fausse-porte, d'une table d'offrandes, voire parfois de statues censées abriter l'âme du défunt et que l'on plaçait dans le serdab, cette petite pièce dissimulée derrière la chapelle funéraire : mobilier type que, dans la majorité des cas, le fonctionnaire eût été bien en peine de s'octroyer.


      (Pour une étude approfondie de tous ces éléments indispensables à une tombe, je ne puis, amis lecteurs, que vous conseiller de vous reporter à une série d'interventions qu'ici même j'avais eu l'opportunité de vous présenter à l'automne 2008 à propos notamment de la stèle fausse-porte et de la table d'offrandes, en rapport avec la chapelle d'Akhethetep que nous avions visitée salle 4.)

 

     Ces avantages étaient également accompagnés d'offrandes alimentaires pour l'éternité prélevées sur le domaine royal.  Préalablement, cet homme lige dont Pharaon avait reconnu les mérites avait été récompensé ici-bas par réception de rations journalières de nourriture émanant du palais ou attribution d'une rente en nature perçue sur les magasins royaux, quand ce n'était pas une donation d'un terrain évidemment exempt d'impôt permettant à l'impétrant de faire cultiver de quoi subsister ...

 

     En un mot comme en cent, l'imakhou honoré par le roi était nourri sur terre comme dans l'Au-delà. A quelques détails près et sous d'autres cieux, cette notion de rapport entre personnes se retrouve mutatis mutandis dans notre Moyen Age occidental avec les rapports vassaliques entre suzerains et féaux.

 

     En Egypte antique, en plus d'être assuré d'un culte funéraire dans la nécropole royale après son décès, le bénéficiaire de la dignité d'imakhou l'était également d'une survie dans l'univers céleste au milieu des rois et des dieux. 

 

     Raison pour laquelle je me dois de préciser que les souverains eux-mêmes pouvaient s'auto-proclamer imakhou - ce fut le cas d'Ounas dont nous avons appris, grâce à l'imposant fragment de calcaire (E 25681) ici devant nous, qu'il avait accordé ce mérite suprême à Metchetchi - de manière à eux aussi disposer d'une survie la plus agréable qui soit dans l'empyrée non seulement en  compagnie des monarques qui les avaient précédés mais, surtout, des divinités du panthéon égyptien. 

 

 

 

     A présent que nous avons un peu mieux cerné la personnalité de Metchetchi, ce haut fonctionnaire aulique de la fin de l'Ancien Empire, et avant de nous pencher un long temps sur les fragments peints retrouvés dans une des chambres funéraires de sa sépulture ici exposés dans le long meuble mural, je vous propose de nous retrouver, amis lecteurs, le mardi 26 avril, après le congé de Printemps belge, pour  continuer à nous intéresser au monument de la première vitrine 4 ...

 

(Mais avant ces vacances que je souhaite à tous les plus agréables qu'il soit possible, - et pendant lesquelles je vous réserve une petite surprise - n'oubliez pas, ce samedi 9 avril, notre prochain rendez-vous littéraire avec les aphorismes attribués à Ptahhotep  ...)

 

 


 

(Allen : 2006, 9-17 ; Assmann : 1989, 65 ; Capart : 1907, 14 ; Grimal : 1988, 111 ; Jansen-Winkeln : 1996, 29-36 ; Moret : 1926, 227-35 ; Sainte Fare Garnot : 1957, 600-6 ; ID. 1943, 350 ; Weill : 1946, 252 ; Ziegler : 1997 (1), 62-138)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 23:00

 

      Faisant, comme je vous l'ai précisé la semaine dernière amis lecteurs, partie d'un ensemble de trois maximes se concentrant sur une même idée, celle que je vous donne à lire aujourd'hui, la deuxième  de ce groupe donc, fut certainement rédigée sur le Papyrus Prisse avec un matériel de scribe semblable à celui exposé dans la vitrine 1 de la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre ...

 

 

Palette au nom du roi Séthi Ier N 2274 (Photo C. Décamps)  

 

 

 

Si tu as affaire à un polémiste au moment où il sévit,

Ton égal, qui soit de ton rang,

C'est en gardant le silence aussi longtemps qu'il parle mal

Que tu feras prévaloir ta compétence sur lui.

Importante sera la désapprobation marquée par l'auditoire,

Alors que ton renom s'en trouvera bien, étant quelqu'un que les magistrats ont appris à connaître.

 
 

 

 

(Vernus : 2001, 76-7)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 23:00

 

     Mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, je vous ai entraînés dans un certain nombre de considérations philologiques et calligraphiques à propos de deux titres attribués à Metchetchi, ce haut fonctionnaire à la cour du pharaon Ounas de la Vème dynastie (Ancien Empire) en vous promettant - et ce sera le but de notre rendez-vous d'aujourd'hui - d'aborder d'une point de vue historique et social la fonction de khenty-she.

 

 

Metchetchi - Directeur du bureau des Khentiou-she du palais

 

     Il faut savoir qu'à l'Ancien Empire, à la Vème dynastie - mais assurément déjà sous Snéfrou, à la précédente, si j'en crois les assertions avancées par l'égyptologue française Madame Paule Posener-Kriéger dans sa remarquable étude des archives du temple funéraire de Neferirkarê-Kakaï à laquelle j'avais il y a pratiquement un an consacré quelques lignes -, on donnait le nom de khentyou-she à deux catégories distinctes de personnages : les uns étaient attachés au complexe funéraire royal et, comme nous l'avions vu avec Qar Junior rencontré l'année dernière dans la nécropole d'Abousir fouillée par les missions égyptologiques tchèques, ils assumaient les tâches les plus diverses pour assurer le meilleur fonctionnement à ce domaine : cultivateurs, administrateurs du temple, prêtres, etc.

 

     Les autres, serviteurs palatins, avaient en charge la protection du roi, sa toilette, sa garde-robe, ses loisirs musicaux, l'approvisionnement de ses repas et, surtout, un certain nombre de tâches administratives, comme par exemple celles de gardien du sceau du palais, de chef des documents relatifs au domaine royal, etc.

 

     Cela posé, bien qu'assumant des fonctions au départ distinctes, les khentyou-she du palais, membres de l'Administration centrale, bénéficiant assurément d'un statut privilégié par rapport à leurs homologues du domaine funéraire royal, pouvaient aussi parfois être requis pour s'occuper de la gestion cultuelle du temple ; ce qui, par parenthèse, n'était pratiquement pas possible dans l'autre sens.  

 

     Tous vivaient dans ce qu'il est convenu d'appeler une "ville de pyramide", c'est-à-dire des installations dont la superficie pouvait varier entre 150 et 400 mètres de côtés  - celle de Mykérinos, à Guizeh, mesurait 150 x 180 mètres -, qui soit, se situaient autour du temple-bas (ou temple de la vallée), au titre de centre cultuel, soit dans le périmètre du palais royal - la Résidence, comme le notent les textes -, selon les besoins administratifs et privés du souverain.

 

     Les premières "villes" connues de ce type furent celles de Snefrou, à Meidoum et à Saqqarah : elles abritaient à la fois de très hauts fonctionnaires auliques issus de sa propre famille - princes et enfants royaux promus prêtres, prophètes ou administrateurs du complexe funéraire - mais aussi des "employés", les khentyou-she du linteau (E 25681) de la première des deux vitrines 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, devant lequel, ce matin encore, nous nous retrouvons, et qui pouvaient tout aussi bien être cultivateurs qu'artisans ou policiers du désert destinés à garder l'agglomération. 

 

     Mererouka, gendre et vizir du roi Téti au début de la VIème dynastie, dont j'ai eu souvent sur ce blog l'opportunité de citer le nom, portait également parmi ses quelque 80 titres réels et honorifiques, celui de khenty-she de la ville de la pyramide de son souverain.

 

     Selon Madame Posener-Kriéger, qu'ils gèrent les biens du palais ou ceux d'une pyramide, beaucoup d'entre eux furent khentyou-she de manière héréditaire, voire même désignés comme tels dès leur naissance : en effet, un grand nombre porte un patronyme dans lequel figure celui du souverain et ce, parce qu'ils étaient nés sur  un de ses domaines qu'un jour ils géreraient éventuellement ...

 

     La fonction, vous l'aurez compris amis lecteurs, fut d'importance  pour certains  dignitaires de l'Ancien Empire. C'est à ce point vrai qu'est exposé au Museum of Fine Arts de Boston, sous le numéro d'inventaire 68.115, un sceau-cylindre ayant appartenu à un khenty-she de la pyramide de Djedkarê-Isési, pénultième souverain de la Vème dynastie : il est tout simplement en or !

 

     C'est donc - et je reviens à lui - l'ensemble de ces serviteurs attachés à la personne d'Ounas que, selon ce que "disent" différents monuments, Metchetchi dirigeait.

 

 

     A présent que nous avons un peu mieux compris en quoi consistait  la vie professionnelle de ce haut fonctionnaire de l'Etat, je vous propose de nous retrouver mardi 5 avril prochain pour ensemble découvrir ce qu'à l'Ancien Empire, l'on entendait précisément par la notion d'imakhou ..., épithète, souvenez-vous, qui figure également gravée sur les monuments de Metchetchi. 

 

 

A mardi ...

 

 

(Baud : 1996, 13-49 ; Posener-Kriéger : 1976,  576-81 ; Stadelman : 1980, 65-77)

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26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 00:00

 

     La deuxième maxime que je vous propose de découvrir aujourd'hui à la suite de celle qui, selon certains égyptologues, nous l'avons constaté samedi dernier, servait aussi en quelque sorte de prologue à l'ensemble de l'Enseignement copié un jour du Moyen Empire par un scribe officiant vraisemblablement comme le plus représenté d'entre eux,

 

Scribe accroupi - Salle 22, vitrine 10 (Photo C. Décamps)

 

 

exposé dans la vitrine 10 de la salle 22 au premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, fait partie d'un groupe de trois apophtegmes qui se succèdent immédiatement.

 

     Il appert que cette unité eut pour fonction de définir l'attitude à opposer à un querelleur, un polémiste, selon la traduction qu'en donna Pascal Vernus dans la première mouture de son ouvrage repris en référence ci-dessous, un  rhéteur, comme désormais il le définit dans l'édition 2010 du même opus (*), mettant ainsi l'accent sur la notion grecque de rhétorique, apparemment déjà en usage en terre pharaonique mais qu'une nouvelle génération d'égyptologues philologues commence peu à peu à sortir de l'ombre pour nous en faire prendre conscience.

 

     Cela posé, pour quelle raison trois injonctions visant à déterminer la conduite à adopter en semblable situation ?

 

     Simplement parce que le rédacteur a tenu à différencier trois cas d'espèce : votre contradicteur vous est supérieur - maxime 2 de ce matin - ; semble être votre égal - maxime 3, samedi prochain - et, maxime 4, le 2 avril, vous est inférieur.  

 

     Sans plus tergiverser, prenons maintenant connaissance du premier d'entre eux.

 

 

 

Si tu as affaire à un polémiste au moment où il sévit,

Qui a bonne maîtrise de ses facultés et qui soit meilleur que toi,

Plie les bras, courbe ton dos.

Ne te mobilise pas contre lui, il ne parviendra pas à se mettre à ton niveau.

Tu réduiras celui qui parle mal

En ne t'opposant pas à lui au moment où il sévit,

Si bien qu'on le qualifiera de "c'est un ignorant"

Lorsque ta maîtrise intérieure neutralisera ses ressources.

 

 

 

(Vernus : 2001, 76 ; ID. 2010 : 172)

 

 

 

(*)  Cordial merci à Raymond Monfort pour avoir attiré mon attention sur les "Passages revisités" de l'ouvrage du Professeur Vernus, publiés dans la version 2010.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 00:00

     Devant la première des deux vitrines portant ici, dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, le numéro 4, je vous avais volontairement, mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, quelque peu laissé sur votre faim quant à savoir qui  était ce Metchetchi, dont le présent fragment de linteau nous signifiait qu'il avait dû évoluer parmi les hauts dignitaires à la cour du roi Ounas, ultime souverain de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire.

 

 

     La promesse que je vous avais néanmoins faite d'être un peu plus disert par la suite autorise notre rendez-vous de ce matin pendant lequel j'escompte attirer votre attention sur deux précisions d'importance que nous révèle ce bloc de calcaire, ainsi que la stèle fausse-porte du Metropolitan Museum of Fine Arts de New York. Ces deux monuments ayant constitué partie intégrante de son mastaba nous permettront de découvrir sur un plan philologique deux titres qui furent siens, celui de Directeur du bureau des Khentiou-she du palais, d'une part - les 10 premiers signes hiéroglyphiques sur le cliché ci-dessous - et l'épithète d'imakhou, d'autre part - les cinq derniers signes.

 

Metchetchi - 2 titres

 

 

 

     Après vous avoir une nouvelle fois précisé que tous ici se lisent de droite vers la gauche, je vous propose de les aborder dans l'ordre de leur apparition sur le monument et donc par la fonction qui fut celle de Metchetchi : Directeur du bureau des khentyou-she du palais ; en vocalisation (probable) des hiéroglyphes : Imy-ra set khentyou-she per-aâ.

 

Metchetchi - Directeur du bureau des Khentiou-she du palais

 

 

     D'un point de vue linguistique, examinant ces quelques hiéroglyphes, vous me permettrez quelques petites précisions pour vous en faciliter la compréhension, mais sans évidemment aborder trop de détails sémantiques ou grammaticaux qui pourraient ici paraître un peu rébarbatifs à ceux qui, parmi vous, n'ont pas les élémentaires notions de base de l'écriture et de la langue égyptiennes. Quant à ceux qui, d'aventure, en posséderaient les clés, mes explications auront le goût inutile d'une glose banale et parfaitement indigne des philologues qu'ils sont. A ceux-là, je conseillerai en toute équanimité de patienter et d'attendre notre rendez-vous de mardi prochain aux fins de découvrir ce que recouvraient socialement ces titres régaliens. 

 

 

      Avant de plus tard nous interroger sur l'emplacement bien précis et "inhabituel" de deux signes, commençons voulez-vous, par analyser la translittération de ce titre d'  Imy-ra set khentyou-she per-aâ et d'en proposer une traduction.

 

imy-ra, abrégé ici en mr est figuré par les  hiéroglyphes G 17 (le hibou, la chouette = le 3ème élément de l'inscription ci-dessus), signe phonétique indiquant le son m et D 21 (la bouche = le 4ème, juste en dessous), phonogramme indiquant le son r ; l'ensemble signifiant littéralement : celui qui est dans la bouche (de ses subordonnés) ; ce que l'on peut traduire par "directeur".

 

 

set est représenté par le hiéroglyphe Q 1 (le siège - 5ème signe de l'inscription) qui quand il est, comme ici, suivi  de X 1 (galette de pain - 6ème signe, à la gauche du précédent) en tant que signe-son t signifie lieuplace ; ce qu'il est convenu d'ici traduire par "bureau". 

 

 

* khentyou-she

 

     L'ensemble se compose des hiéroglyphes W 18 (quatre jarres emprises dans un bâti qui les maintient droites les unes à côté des autres - 7ème signe de l'inscription) qui se lit khenty  et se traduit par celui qui est devantcelui qui préside à ;  X 1 (galette de pain - 8ème signe ; N 37 (étendue d'eau - 9ème signe) qui se prononce she et prend ici le sens de propriété foncière ; et de N 25 (trois vallonnements dans le désert - 10ème et dernier signe) qui fait fonction de déterminatif géographique.

 

     (L'amateur que je suis s'adresse maintenant à un philologue patenté qui ,éventuellement, découvrirait cet article : dans tous les ouvrages spécialisés, alors que j'y lis le terme khentyou, j'en suis encore à me demander, au niveau de la transcription hiéroglyphique, où se trouve incisé ce "ou", forme du pluriel, dans l'inscription de Metchetchi ?)

 

 

 

* per-aâ


     Le terme est formé à partir des hiéroglyphes O 1 (plan d'édifice - 1er signe de l'inscription ci-dessus) qui se lit per et se traduit par maison et O 29 (poteau en bois posé horizontalement - 2ème signe) qui se lit et qui signifie grand ; ce que nous traduisons dans ce cas d'espèce par la grande maisonla résidence (royale), en tant qu'institution cardinale de l'Etat pharaonique).

 

     Permettez-moi ici d'ouvrir une petite parenthèse : ce per-aâ nous a été transmis à travers les textes bibliques pour également désigner, par synecdoque, le pharaon lui-même, tout comme de nos jours en France on lit volontiers dans la presse que l'Elysée - ou Matignon - a décidé que ... (signifiant que c'est le Président - ou le premier Ministre -  qui a pris telle ou telle décision ...) et en Belgique, que le Palais annonce le mariage de ... (alors qu'il faut évidemment comprendre que c'est le Roi qui fait cette déclaration  ...)


 

     Venons-en maintenant à l'emplacement spécifique de ces deux signes à propos duquel j'ai précisé tout à l'heure que je désirais attirer votre attention. Vous aurez évidemment remarqué que l'expression "du palais" qui termine la traduction que j'ai donnée du titre porté par Metchetchi ne se trouve pas placée, comme en français, en fin de l'inscription gravée mais, tout au contraire, la commence.

 

     Nous sommes en présence d'un cas assez fréquent dans l'écriture hiéroglyphique que les philologues nomment : antéposition honorifique. Ce qu'ils désignent par ces termes constitue en fait le produit d'une notation graphique empreinte de respect qui voulait que le scribe (ou ici le lapicide) plaçât le nom du roi ou d'une divinité en tête d'expression ou de phrase, tout en sachant qu'il se lisait à la place normale qui eût dû graphiquement être la sienne. 

 

 

      Venons-en maintenant aux cinq derniers hiéroglyphes de l'inscription faisant allusion à la notion d'imakhou ; épithète qui, comme à bien d'autres personnes de l'entourage des souverains de l'Ancien Empire, fut attribuée à Metchetchi.  

 

     Les égyptologues la traduisent souvent par bienheureux ou vénérable : cela signifie que son détenteur bénéficiait de certaines faveurs accordées par la Cour  : ... bienheureux auprès du roi, bienheureux auprès d'Ounas, précise notre linteau.

 

 

 

Metchetchi imakhou

 

 

     Imakhou : Le terme peut soit s'écrire entièrement, soit se résumer au seul signe imakh (F 39 de la liste de Gardiner - 3ème signe dans l'inscription ci-dessus), censé représenter l'épine dorsale d'un mammifère de laquelle sourd la moelle épinière. 

 

     Quand il s'écrit in extenso comme ici, il se compose des hiéroglyphes M 17 (roseau fleuri, ayant la valeur phonétique de notre i - 1er signe de droite) et U 2 (faucille - 2ème signe, à la gauche du 1er) qui se prononce ma. L'ensemble donnant donc ima.


     Ces deux signes sont suivis du F 39 que j'ai cité ci-avant ; puis de deux autres terminant le mot : à droite, le 4ème signe, Aa 1 (considéré comme la représentation d'un placenta humain et qui a la valeur du son k) et à sa gauche, le dernier, G 43, figurant une petite caille qui se lit ou ; l'ensemble se prononçant donc kou.

Ce qui donne, pour l'épithète entière : imakhou.

 

 

     A présent que nous comprenons un peu mieux - à tout le moins j'espère avoir été  clair - la manière dont, dans l'écriture hiéroglyphique, apparaissaient les deux titres de Metchetchi, nous pouvons prendre rendez-vous mardi prochain 29 mars, pour découvrir ce que le premier signifie socialement et le 5 avril suivant, à la veille du congé de Printemps belge, le sens du second ...

 

 

A mardi ?

 

 

 

( Grandet/Mathieu : 1990, 148 et 380 ; ID. 1993, 411, 417, 429 et 430 ; Lefebvre : 1960, 383-426   

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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 00:00


     Voilà donc quelque quarante siècles qu'un Egyptien, peut-être un savant, peut-être un philosophe, assurément un véritable lettré décida de laisser à la postérité un ensemble d'aphorismes, de préceptes moraux qu'il crut bon de placer dans la bouche de Ptahhotep, un vizir ayant vécu quatre cents ans avant lui, à l'Ancien Empire ; haut dignitaire de l'Etat, à l'époque déjà considéré comme un sage, ce qui permit à  notre auteur du Moyen Empire, en  excipant de cette prestigieuse figure du passé, d'offrir à son texte une crédibilité hors du commun.    

 

     Dans le prologue que je vous avais donné à lire le 19 février dernier, il présentait sa "caution littéraire" comme un vieillard que les maux inhérents à l'âge autorisaient à réfléchir sur l'avenir de la fonction qu'il avait assumée à la cour du roi Djedkarê-Isesi, à la Vème dynastie. Raison pour laquelle - nous sommes toujours dans un récit fictif - Ptahhotep était censé demander au souverain l'autorisation de passer la main, d'obtenir un "bâton de vieillesse" en la personne de son propre fils qui, ainsi, reprendrait le flambeau après avoir écouté et assimilé les normes éthiques, prescriptions autant que prohibitions, que son père lui inculquerait. 

 

     Pour le bon déroulement de l'histoire, le monarque ne put évidemment qu'entériner cette requête. Rappelez-vous ses paroles dans l'introduction :


      Enseigne-le donc sur ce qui a été dit auparavant !

     (...) Et l'obéissance le pénétrera, toute exactitude de pensée lui ayant été exprimée.

   

 

      Fort de ce royal consentement, Ptahhotep pouvait, selon notre auteur - actuellement toujours anonyme - entamer son Enseignement.


     Aujourd'hui donc, amis lecteurs, après la pause du congé de carnaval belge, je vous propose de découvrir la première des maximes. 

 

     Bien que dans le Papyrus Prisse, elle ne se présente pas vraiment à l'image de celles qui suivront, l'usage égyptologique veut qu'elle soit considérée comme faisant partie intégrante du corps même de l'Enseignement qui, dès lors, en compterait 37. Pour certains savants en revanche, dont Pascal Vernus, ce texte relève plutôt d'une mise en garde introductive, un petit préambule faisant suite au prologue ; ce qui, dans ce cas, signifierait que ces préceptes ne seraient "que" 36.

 

     Convenez avec moi que cette comptabilité ne constitue qu'arguties de spécialistes, sur la démonstration desquelles j'ai pris le parti de ne point m'attarder  ...



     Ceci posé, première maxime ou préambule, son rédacteur l'écrivit sur sa feuille de papyrus avec un calame et une palette probablement semblables à cet ensemble (N 3022), exposé dans la vitrine 1 de la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 

 

 

Palette de scribe N 3022 (Photo C. Décamps)

 

     C'est ce texte que je vous invite dès à présent à la lire, à méditer et à éventuellement commenter à votre meilleure convenance ...

 


 

Début des formulations de belles paroles

Qu'a énoncées le prince, gouverneur,

Le père divin, aimé du dieu,

Le fils aîné de son corps,

Le directeur de la ville, vizir Ptahhotep,

En apprenant aux ignorants la connaissance

Selon les règles du bien parler,

En tant que chose avantageuse à celui qui écoutera,

Et carence pour celui qui passera outre.

Alors, il dit à son fils :

 

 

Ne sois pas suffisant à cause de ton savoir
Discute donc avec l’ignorant comme avec le savant, le possesseur de savoir.

On n'atteint pas les limites de la compétence.

Il n'y a pas d'expert qui soit pourvu d'une capacité-de-transfigurer qui soit à lui.

Une belle parole est plus celée que le feldspath vert.

On la trouve chez des servantes affairées aux meules.

 

 

(Vernus : 2001, 74-5 ; ID. 2010, 172)

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