Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 00:00


     Voilà donc quelque quarante siècles qu'un Egyptien, peut-être un savant, peut-être un philosophe, assurément un véritable lettré décida de laisser à la postérité un ensemble d'aphorismes, de préceptes moraux qu'il crut bon de placer dans la bouche de Ptahhotep, un vizir ayant vécu quatre cents ans avant lui, à l'Ancien Empire ; haut dignitaire de l'Etat, à l'époque déjà considéré comme un sage, ce qui permit à  notre auteur du Moyen Empire, en  excipant de cette prestigieuse figure du passé, d'offrir à son texte une crédibilité hors du commun.    

 

     Dans le prologue que je vous avais donné à lire le 19 février dernier, il présentait sa "caution littéraire" comme un vieillard que les maux inhérents à l'âge autorisaient à réfléchir sur l'avenir de la fonction qu'il avait assumée à la cour du roi Djedkarê-Isesi, à la Vème dynastie. Raison pour laquelle - nous sommes toujours dans un récit fictif - Ptahhotep était censé demander au souverain l'autorisation de passer la main, d'obtenir un "bâton de vieillesse" en la personne de son propre fils qui, ainsi, reprendrait le flambeau après avoir écouté et assimilé les normes éthiques, prescriptions autant que prohibitions, que son père lui inculquerait. 

 

     Pour le bon déroulement de l'histoire, le monarque ne put évidemment qu'entériner cette requête. Rappelez-vous ses paroles dans l'introduction :


      Enseigne-le donc sur ce qui a été dit auparavant !

     (...) Et l'obéissance le pénétrera, toute exactitude de pensée lui ayant été exprimée.

   

 

      Fort de ce royal consentement, Ptahhotep pouvait, selon notre auteur - actuellement toujours anonyme - entamer son Enseignement.


     Aujourd'hui donc, amis lecteurs, après la pause du congé de carnaval belge, je vous propose de découvrir la première des maximes. 

 

     Bien que dans le Papyrus Prisse, elle ne se présente pas vraiment à l'image de celles qui suivront, l'usage égyptologique veut qu'elle soit considérée comme faisant partie intégrante du corps même de l'Enseignement qui, dès lors, en compterait 37. Pour certains savants en revanche, dont Pascal Vernus, ce texte relève plutôt d'une mise en garde introductive, un petit préambule faisant suite au prologue ; ce qui, dans ce cas, signifierait que ces préceptes ne seraient "que" 36.

 

     Convenez avec moi que cette comptabilité ne constitue qu'arguties de spécialistes, sur la démonstration desquelles j'ai pris le parti de ne point m'attarder  ...



     Ceci posé, première maxime ou préambule, son rédacteur l'écrivit sur sa feuille de papyrus avec un calame et une palette probablement semblables à cet ensemble (N 3022), exposé dans la vitrine 1 de la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 

 

 

Palette de scribe N 3022 (Photo C. Décamps)

 

     C'est ce texte que je vous invite dès à présent à la lire, à méditer et à éventuellement commenter à votre meilleure convenance ...

 


 

Début des formulations de belles paroles

Qu'a énoncées le prince, gouverneur,

Le père divin, aimé du dieu,

Le fils aîné de son corps,

Le directeur de la ville, vizir Ptahhotep,

En apprenant aux ignorants la connaissance

Selon les règles du bien parler,

En tant que chose avantageuse à celui qui écoutera,

Et carence pour celui qui passera outre.

Alors, il dit à son fils :

 

 

Ne sois pas suffisant à cause de ton savoir
Discute donc avec l’ignorant comme avec le savant, le possesseur de savoir.

On n'atteint pas les limites de la compétence.

Il n'y a pas d'expert qui soit pourvu d'une capacité-de-transfigurer qui soit à lui.

Une belle parole est plus celée que le feldspath vert.

On la trouve chez des servantes affairées aux meules.

 

 

(Vernus : 2001, 74-5 ; ID. 2010, 172)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 08:30

 

    A ceux parmi vous, amis lecteurs, que le sujet intéresse plus particulièrement, permettez-moi de simplement communiquer de nouveaux liens qui permettront de connaître l'évolution de la situation en Egypte concernant Zahi Hawass, article qui, en quelque sorte, fait écho à l'opinion de l'égyptologue français J.-P. Corteggiani que je vous avais proposée le 24 février dernier ; ces deux billets provenant du site du journal Le Monde.

 

     Les nouvelles nominations au Ministère de la Culture et plus spécifiquement ce qui concerne les Antiquités égyptiennes - l'après Z. Hawass, donc - sont ici évoquées.

 

     Et, bilan important, sur ce même dernier site, vous découvrirez la liste - 54 pages en anglais avec photographies - des pièces qui ont été dérobées au Musée du Caire, dont ce superbe chaouabti de Youya,  père de la célèbre reine Tiy.

 

 

Yuya Shabti


 

     Affaire à suivre ...

 

     Bonne lecture à tous. 

 

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte contemporaine
commenter cet article
15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 00:00

 

     Avant cette visite inattendue de la cathédrale de Liège à laquelle je vous ai conviés pour y découvrir une superbe statue du Génie du Mal due, en ce milieu du XIXème siècle qui voit s'épanouir le romantisme belge, au ciseau de Guillaume Geefs, nous avions momentanément quitté, amis lecteurs, à la veille du congé officiel de carnaval de l'Enseignement belge, la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre après avoir terminé l'évocation de tous les petits monuments consacrés aux animaux familiers exposés dans le bloc vitré n° 3 avec, obligatoirement pour objectif futur de porter nos regards sur la vitrine 4.

 

 

Vitrines 4

 

      (Grand merci à la conceptrice du blog Louvreboîte d'avoir en son temps réalisé pour moi ce cliché.)

 

 

     Le problème, car problème existe, réside dans le fait qu'il y ait deux vitrines 4 !

 

     En effet, sur le mur nord vers lequel nous dirigerons nos pas chaque mardi dans les semaines à venir et qui par la suite, nous mènera droit à l'entrée de la salle suivante ont été accrochés deux encadrements distincts auxquels, bizarrement, le Conservateur a attribué ce même numéro. Le premier contient un seul monument, le second, pour sa part, de quelque 7 mètres de longueur, donne à voir une quarantaine de fragments peints de diverses dimensions ; nous aurons tout loisir d'y revenir ultérieurement.    

 

     Car pour l'heure, nous allons, si vous voulez bien m'accompagner, nous avancer vers la première de ces deux vitrines 4 aux fins d'y admirer un très beau bloc de calcaire finement gravé en relief dans le creux qui fit partie du mastaba d'un haut  fonctionnaire de la fin de l'Ancien Empire : un certain Metchetchi (ou Metjetji, selon les graphies étrangères).

 


Salle 5 - Vitrine 4 - Linteau E 25681

 

 

     C'est au bas de la colonne verticale qui ponctue les inscriptions notées en cinq lignes horizontales sur la droite, en lesquelles il faut voir une classique formule d'offrandes, que ce patronyme est élégamment incisé.


 

Metchetchi (Hiéroglyphes)


 

     Il se compose de quatre signes hiéroglyphiques qui s'interprètent tout logiquement de droite à gauche : - logiquement parce que, souvenez-vous, un moyen de déterminer le sens de lecture d'un texte consiste à se diriger vers la tête d'un personnage ou d'un animal.

 

     Le premier d'entre eux, celui du hibou (G 11 dans la liste de Gardiner) se lit "m" ; celui de la "pincette", c'est-à-dire une corde servant à entraver un animal (V 13 dans la même liste) se dit "tch" (ou "tj") : il est ici deux fois répété ; enfin, à la gauche, celui du roseau fleuri (M 17 chez Gardiner) se prononce "i" ; l'ensemble donnant donc Metchetchi.

     

 

     Actuellement, la raison de l'apparition, dès 1947, sur le marché parallèle, donc illicite, des antiquités égyptiennes de pièces provenant de son tombeau constitue encore un immense point d'interrogation. Chronologiquement ce fut le Museum of Fine Arts de Boston qui, le premier, acquit une des 5 statues en   bois connues de ce dignitaire memphite (numéro d'inventaire 47.155) ; immédiatement suivi par le Brooklyn Museum of Art de New York avec trois autres, réalisées dans le même matériau : 51.1, 50.77 et 53.222. En 1952, la dernière d'entre elles, ainsi que les jambages gauche et droit de l'entrée du mastaba entrèrent au Nelson-Atkins Museum of Art de Kansas City.

 

     En 1953, le "Reuben Wells Leonard Fund" offre des reliefs de la façade au Royal Ontario Museum de Toronto.

 

     Les années soixante également eurent leur part du butin écoulé par les pillards : 1964 pour la stèle fausse-porte cédée au Metropolitan Museum of Art de New York (inv. 64.100) par M. & Mme J. J. Klejman, ainsi que pour les 43 fragments peints  achetés par  le Louvre, dont nous découvrirons prochainement une trentaine, ici même, dans la seconde vitrine 4 ; 1965 pour le fragment de linteau  (E 25681) qui, pour quelques semaines maintenant, retiendra notre attention à partir de ce matin et, enfin, 1968 pour un bloc de la partie droite de la façade du monument par le Musée de Berlin.

 

     Tout aussi inconnue demeure la situation exacte de l'endroit où les voleurs se sont si généreusement "approvisionnés".

 

     Ce nonobstant, grâce aux derniers signes hiéroglyphiques que l'on aperçoit terminant la cinquième ligne et, surtout à la fin du cartouche royal, les égyptologues suggèrent que ceux qui pillèrent le monument le trouvèrent plus que très probablement proche du complexe pyramidal du pharaon Ounas, dernier souverain de la Vème dynastie, celui-là même que l'Histoire retient comme étant le premier à faire inscrire des compositions funéraires sur les parois de sa chambre sépulcrale et que l'on a pris l'habitude d'appeler Textes des Pyramides, alors qu'avant lui, je le rappelle, toutes les autres étaient anépigraphes.    

 

Linteau E 25681 - Allusion à ''Ounas, son maître''

 

 

 

      En effet, le dernier signe hiéroglyphique du cartouche ne laisse aucun doute sur son attribution à Ounas, et ceux qui suivent, signifiant "son maître", pas plus sur le rapport entre les deux hommes : Metchechi fut donc bien un des hauts fonctionnaires de ce souverain.

 

      Mais que sait-on vraiment de lui ?

 

     Sur certains jambages de la porte d'entrée de son mastaba actuellement exposés au Nelson-Atkins Museum of Art de Kansas City, il a fait graver : 

 

     " ... moi, j'étais un aimé de [mon] père, un loué de [ma] mère ; moi, j'étais un possesseur de la condition d'imakhou auprès des hommes ; moi, j'étais un aimé de la foule. Quant à tous ceux qui me voyaient partout : c'est un imakhou et un bien-aimé qui vient, - ainsi disaient-ils à mon égard en tout lieu." 

 

Ou encore ceci :

 

     "... quant à tous ceux qui m'ont bâti cette tombe, je les ai payés après qu'ils ont accompli le travail en elle, avec le cuivre qui était en dotation à mon domaine personnel. Je leur ai donné des vêtements, en procurant leur nourriture avec le pain-bière de mon domaine personnel, et ils ont remercié le dieu pour moi à ce sujet." 

 

     Sur le socle d'une de ses statues, on découvre qu'il se dit être honoré par le roi, justifié devant le Tribunal d'Osiris, ainsi que devant Anubis sur sa colline ...

 

 

     Nous sommes tous évidemment conscients que ces inscriptions prétendument auto-biographiques ne constituent que des formules stéréotypées exonérant Metchetchi de toute mauvaise action comme le sont les termes de ce qu'il est convenu de désigner sous le vocable de "Confession négative" du chapitre 125 du Livre pour sortir au jour que jadis, souvenez-vous, je vous avais fait découvrir.

 

      En revanche, sur sa famille, en collationnant les indications proposées sur les différents reliefs disséminés dans les quelques musées d'Europe et des Etats-Unis, on apprend que de son épouse Inti il eut une fille, Iretsobek, ainsi que plusieurs fils : Ptahhotep, l'aîné, comme précisé sur le linteau du Louvre, - personnage qui n'a strictement rien à voir avec celui auquel il est convenu d'attribuer l'Enseignement que nous découvrons ensemble chaque samedi depuis le 19 février -, Khouensobek, que le jambage droit exposé au Nelson-Atkins Museum of Art de Kansas City indique comme étant également l'aîné (!?!), Sabouptah et Ihy. 

 

     Si j'excepte les noms théophores qu'il a donnés à sa progéniture : allusions patentes, remarquez-le, aux dieux Sobek, Ptah et Horus (- en effet, Ihy est un des noms attribués à Horus enfant quand, selon le mythe notamment rapporté par Hérodote, il était caché dans les marais de Chemmis par sa mère Isis dans le seul but de le soustraire à la vindicte de Seth -), vous en conviendrez qu'il n'y a pas de quoi comprendre vraiment la raison pour laquelle Ounas lui accorda l'insigne privilège d'être inhumé dans l'enceinte de son propre complexe funéraire.

 

     Sauf que ...

 

     Ce matin toutefois, vous me permettrez de ne point m'avancer plus avant ; et, ce que ce linteau ne nous a pas encore révélé, d'en soulever quelque peu le voile le 22 mars prochain,  ici même, devant cette première vitrine 4, en la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     A mardi ?

 

 

 

 

(Kaploni : 1976, passim ; Porter-Moss : 1979, 646-8 ; Posener-Kriéger : 1976,  576-81 ;  Roccati : 1982, 145-7 ; Stadelman : 1980, 65-77 ;  Ziegler : 1999, 315-22)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
commenter cet article
10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 00:00

 

     Cette pause égyptologique que mon blog nous offre opportunément à vous et moi à l'occasion de la semaine du congé de Carnaval belge ne pouvait, vous vous en doutez, constituer à mes yeux un abandon complet. Aussi, avant de vous quitter en vue de ces quelques jours festifs, avais-je programmé pour ce jeudi 10 mars un petit rendez-vous exceptionnel aux fins de vous emmener à Liège, et plus précisément en sa cathédrale 

 


-03-03-2011--043.jpg

 

    

dans laquelle, contrastant indubitablement avec la relative sévérité des lignes environnantes, trône une  flamboyante chaire de vérité de quelque dix-sept mètres de haut, conçue dans le parfait esprit néo-gothique du milieu du XIXème siècle, faisant s'élever et tournoyer arcades, arcs-boutants, contreforts et pinacles tous plus ouvragés les uns que les autres.  

 

 

     Rassurez-vous, amis lecteurs, je n'ai pas tout à coup cessé d'amender le champ de mes conceptions agnostiques pour me convertir à quoi ou à qui que ce soit, sinon peut-être, au seul chant du Beau à l'état pur, comme déjà en septembre 2009, avec cette Marie due à l'excellence du ciseau de Michel-Ange, si peu connue du grand public et qui émeut toujours autant de sa présence les touristes visitant l'église Notre-Dame de Bruges.

 

     Après celle de Marie, c'est en fait de la beauté du diable qu'aujourd'hui, au sein de cette rubrique intitulée "RichArt",  j'aimerais vous entretenir.

 

 

 

J'ai trouvé la définition du Beau, — de mon Beau.

Cest quelque chose d'ardent et de triste  (...) 

Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas s'associer avec la Beauté, mais je dis que la Joie [en] est un des ornements les plus vulgaires ; — tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l'illustre compagne, à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait- il un miroir ensorcelé?) un type de Beauté où il n'y ait pas du Malheur. — Appuyé sur, — dautres diraient : obsédé par — ces idées, on conçoit qu'il me serait difficile de ne pas conclure que le plus parfait type de Beauté virile est Satan ...

 

 

Charles  BAUDELAIRE

Journaux intimes, Fusées, X.


 

 

     Ce remarquable ouvrage d'ébénisterie tout en chêne qu'est la chaire de vérité de la cathédrale saint Paul de Liège, symbolisant, selon le cartel qui l'accompagne, le triomphe de la Religion en thèmes et figures émanant des deux testaments, propose la vision, depuis la nef centrale comme le révèle mon cliché ci-dessus, d'imposantes statues de marbre blanc de différents saints  : deux patrons de la ville et deux apôtres, dont Paul, qui donna son nom à la collégiale elle-même, devenue officiellement cathédrale en 1803, après la destruction, par les révolutionnaires liégeois dès 1794, de celle qui occupait l'actuelle place Saint Lambert.

 

     Mais ce n'est point vers ces personnages-là que nous dirigerons nos pas ce matin, mais plutôt vers celui, qui, tout à l'opposé, apparaît quand d'aventure on prend la peine de contourner le monument  jusqu'au double escalier et d'ainsi aller le débusquer sur son rocher, baigné de la franche lumière du soleil d'une journée de mars pénétrant par une des deux fenêtres ogivales qui lui font face. 

 

     Quand, voici bien des années, encore jeune étudiant, sur les instances de notre professeur d'Histoire de l'Art qui s'était bien gardé de nous en préciser l'emplacement exact et nous avait simplement cité le nom de son créateur,

 

-03-03-2011--051.jpg

 

 

il me fallut le découvrir, je pense que vous aurez compris que, planté au milieu du vaisseau central, je ne le vis pas d'un premier regard circulaire. Je me dirigeai jusqu'au choeur, cherchai vainement dans ses chapelles latérales avant d'avoir la présence d'esprit de circuler dans le collatéral de droite, derrière la chaire de vérité entièrement sculptée par ce même grand artiste.

 

     Né dans la région d'Anvers, Guillaume Geefs (1805-1883) eut la chance d'être remarqué par Léopold Ier, duc de Saxe-Cobourg-Gotha devenu roi de la toute jeune Belgique qui en fit son statuaire attitré. Si nombre de ses oeuvres se retrouvent dans notre pays - je pense, par exemple, au monument élevé à la gloire des Révolutionnaires de 1830 qui furent à l'origine de notre indépendance, sur la petite place des Martyrs, à Bruxelles ; à diverses statues du souverain lui-même dont celle couronnant la Colonne du Congrès, à Bruxelles également ; sans oublier, on le sait peut-être un peu moins, le tombeau de la célèbre cantatrice d'origine espagnole Maria Malibran, au cimetière de Laeken -, deux d'entre elles sont bien connues des Liégeois puisque l'une, en bronze, datant de 1842,  située devant l'Opéra royal de Wallonie place de la République française honore notre grand compositeur André Modeste Grétry dont elle contient le coeur et l'autre, de 1848, que je vous propose de découvrir dans un court instant. 


 

     Il faut savoir qu'au point de départ, c'est à son propre frère, Joseph Geefs (1808-1885), lui aussi artiste de grand renom, que fut passé commande d'une statue personnifiant Lucifer, le Génie du Mal.


     Cette oeuvre mettant en scène un adonis dans la plus pure tradition de l'époque romantique attirée par la beauté de l'ange déchu choqua dès son installation dans la cathédrale en 1843, un peu comme au XVIème siècle, un saint Sébastien nu, oeuvre aujourd'hui perdue du peintre Fra Bartolomeo qui, raconte Vasari à la page 97 du volume 4 de ses Vies des plus illustres peintres, sculpteurs et architectes italiens, obligea les frères à le retirer de l'église après avoir reçu la confession de certaines pénitentes avouant que le talent de l'artiste qui avait donné vie à la beauté lascive du modèle les portait au péché.

 

 

     A Liège, la juvénilité du corps de cet éphèbe, trop beau, trop nu aussi peut-être dans cet écrin ailé, surtout de dos, contemplant, songeur, un serpent à ses pieds, déplut au Conseil de fabrique. De sorte que la statue fut elle aussi soustraite aux regards concupiscents des paroissiennes et fut quelque cinq années plus tard remplacée par  une autre, demandée cette fois à Guillaume.

 

     Actuellement, le marbre de Joseph se trouve exposé dans la salle des sculptures des Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles alors que celui de son frère a bel et bien été conservé dans la cathédrale de Liège.

 

     L'étonnant, dans toutes ces péripéties, c'est que l'oeuvre de Guillaume Geefs, acceptée sans problème et désormais placée au pied de l'escalier à double volée de la chaire de vérité

 

 

-03-03-2011--015.jpg

 

 

figure un jeune homme à mes yeux d'une beauté encore plus séduisante que celui qui avait été précédemment refusé.


     Il a gardé les ailes de chauve-souris qui l'encadrent admirablement mettant  notamment en valeur un torse au rendu plus vrai que nature.

 

-03-03-2011--010.jpg

 

 

     Il est resté un éphèbe, mais un éphèbe particulièrement musclé dont la nudité est simplement un peu plus couverte de draperie...

 

     Les ondulations d'une chevelure que le vent a quelque peu ébouriffée accroissent d'autant le superbe visage tourmenté, crispé, à l'instar de ceux des héros romantiques imprégnés de douleur et de tristesse qui, me semble-t-il, n'aurait en rien dû plaire aux esprits étriqués du temps : car, avec un peu d'imagination, l'on pourrait par exemple trouver une certaine ressemblance avec les boucles que présentent les portraits statufiés d'Antinoüs, le jeune amant de l'empereur romain Hadrien, voire même ceux d'un saint Sébastien, donnant ainsi à l'oeuvre une vague connotation homo-érotique que le clergé ne pouvait que réprouver et combattre ... 


 

-03-03-2011--014.jpg

 

 

     Et pourtant ...

 

     A la différence de celui de son frère, le Génie du Mal de Guillaume correspondit plus à la symbolique satanique que désiraient les commanditaires grâce, notamment, aux deux petites excroissances cornues émergeant discrètement des cheveux  mi-longs ; grâce aussi au geste de protection que ce beau Lucifer s'autorise en plaçant la main droite au-dessus de sa tête en vue d'échapper à un probable châtiment divin ; grâce également à la présence d'une chaîne qui, de la taille à la cheville droite, l'arrime définitivement au rocher sur lequel il est installé ;

 

 

-03-03-2011--036.jpg  

grâce enfin à des détails comme les ongles crochus de ses orteils, le fruit défendu et le sceptre brisé à ses pieds ...

 

 

-03-03-2011--032.jpg


 

     Si ce sont vraisemblablement ces ajouts particuliers qui ont mieux convenu aux membres de la congrégation religieuse d'alors et lui ont fait préférer cette statue-ci plutôt que l'autre, il n'en demeure pas moins que je reconnais à ce nouvel ange déchu  - pas vraiment diabolique, d'ailleurs - réalisé par Guillaume Geefs, bien plus de grâce, de virilité musculairement suggérée, bien plus de volupté, de sensualité mâle  affirmée que l'adolescent un peu fluet, presque efféminé, qu'avait sculpté dans le marbre son frère Joseph.

 

 

     Mais au-delà de la beauté fulgurante de ces deux oeuvres, indéniable, mon avis quant à la comparaison entre elles n'est et ne doit rester que le reflet d'une sensibilité éminemment personnelle ...

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
commenter cet article
3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 00:00

 

     Un article qu'illustrent de superbes clichés pris tout récemment par Tifet, une fidèle lectrice, dans le temple d'Hathor, au nord du village des ouvriers de Deir el-Médineh, site à propos duquel j'avais déjà eu l'opportunité de vous entretenir, amis lecteurs, le 25 avril 2009, ainsi que les 2 et 9 mai suivants, en vous proposant la lecture d'extraits de rapports des fouilles que, pendant une trentaine d'années - de 1922 à 1951 -, y avait menées l'égyptologue français Bernard Bruyère (1879-1971), m'a donné envie d'exceptionnellement intercaler aujourd'hui, juste avant le congé de Carnaval belge, un ultime billet aux singes consacré et plus particulièrement à un comportement rituel que les anciens Egyptiens leur attribuaient.

 


 

Babouins

 

    

     (Immense merci à Tifet d'avoir accepté de m'envoyer son cliché, sans hésitation aucune, avec l'amabilité qui déjà caractérise et ses commentaires sur mon blog et sa façon de tenir le sien, pour illustrer la présente intervention et d'ainsi me permettre de le commenter à sa place.

     C'est avec énormément de reconnaissance que je vous dédie cet article, chère Tifet, voire même, si cela vous intéresse, que je vous l'offre pour le proposer à vos lecteurs sur votre blog à la suite de ladite photographie.)

 

 

     Sis au nord du village des ouvriers, le petit temple ptolémaïque édifié en partie par Ptolémée IV Philopator au 3ème siècle avant notre ère sur les ruines d'un précédent sanctuaire, de quelque 15 mètres de longueur pour seulement 9 de largeur, présente la particularité d'abriter trois chapelles juxtaposées honorant des divinités distinctes.

 

     Permettez-moi, amis lecteurs, de ne point ce matin me consacrer à une description du monument en lui-même, préférant axer cette mienne intervention sur le tableau que nous avons ci-dessus sous les yeux. Nonobstant, je m'en voudrais de vous laisser dans l'ignorance le concernant. Aussi, en plus du blog de Tifet qui prévoit d'en publier bientôt d'autres photos, je vous convie à visiter le site de Paul François qui lui a notamment réservé une page complète assortie d'un plan dynamique.

 

     C'est sur le mur est de la chapelle centrale, celle dédiée à Hathor / Maât, que fut gravée et peinte cette scène particulière en dessous d'une ligne de hiéroglyphes incisés sous une frise décorative bornant la paroi sur toute son étendue, à la limite d'un plafond qui, à l'origine, dut être constellé de bien plus d'étoiles dorées que celles subsistant en son angle de droite.

 

     Ceux parmi vous, amis lecteurs, qui me font l'honneur et le plaisir de suivre un tant soit peu mes articles, et plus spécifiquement peut-être ceux proposés dans la catégorie "Décodage de l'image égyptienne", auront évidemment compris que l'emplacement réservé à ces motifs iconographiques ne constitue en rien le fruit d'un hasard, pas plus que cette décoration ne relève d'une fantaisie esthétique due à un artiste particulièrement inspiré.

 

     Ainsi, la rangée de ces formes oblongues supportant un disque solaire - que les égyptologues désignent par l'appellation de frise de khakérou - est-elle censée représenter une série de bottes de végétaux qui, dans la construction des chapelles primitives, étaient nouées à un lattage de bois et ainsi servaient de murs. A la IIIème dynastie, Djoser fit immortaliser ce motif végétal dans la pierre du linteau surmontant l'entrée de la Maison du Sud de son complexe funéraire à Saqqarah.

 

     Dans certains des hypogées royaux du Nouvel Empire que vous avez certainement visités lors d'un séjour en terre égyptienne, vous aurez assurément rencontré cette frise devenue conventionnelle dans l'architecture, qu'elle soit d'ailleurs funéraire ou non.

 

     Sur cette paroi de la chapelle centrale du petit sanctuaire ptolémaïque de Deir el-Médineh, vous remarquerez que sous ces khakérou défilent rectangles et carrés colorés délimitant en parallèle avec une autre ligne tout aussi épaisse symbolisant le hiéroglyphe du ciel, un espace gravé de signes dans et autour de cartouches nommant le fils de Rê, Ptolmis (Ptolémée), vivant éternellement en tant que roi de Haute et Basse-Egypte, créé par Ptah, aimé de Ptah, aimé d'Hathor et d'autres précisions semblables.


 

     C'est donc dans le registre juste sous ces textes que se trouve la représentation qui nous occupe aujourd'hui.

 

     Première remarque d'importance qui à mon sens se déduit aisément du cliché de Tifet et qui me fut confirmée en compulsant les rapports de fouilles de Bernard Bruyère disponibles sur le site de l'IFAO (Institut français d'archéologie orientale) :


 

BRUYERE - Deir el Medineh - Cahier 4, p. 3 (1947-8)

 

à la page 3 du Cahier 4 précisément consacrée au mur est de la chapelle, le naos central, comme l'indique le fouilleur français, la composition d'origine décidée par l'artiste égyptien se présente sous le signe de la symétrie.

 

 

BRUYERE Gros plan relevé Paroi est du naos central - Cahie

 

      En effet, on distingue nettement dans son relevé, de part et d'autre du scarabée ailé qu'il a esquissé, de petites colonnes correspondant à ces hiéroglyphes que vous trouvez devant les cynocéphales et la personne agenouillée sur la photographie d'une partie de la scène prise par Tifet.

 

     A droite donc, une théorie de quatre babouins debout, mains levées, c'est-à-dire en position d'adoration, derrière un personnage féminin représentant, selon les trois hiéroglyphes légèrement gravés au-dessus de ses mains, le Principe féminin de l'éternité, un genou posé sur le sol, les paumes  également tournées vers le scarabée ; même disposition à gauche sauf que, si je lis bien B. Bruyère, le premier personnage est cette fois le pendant masculin du Principe d'éternité.

 

     Extrêmement précieuses, bien qu'en son temps il ait omis de retranscrire certains signes, ses notes manuscrites vont nous aider dans la visualisation des inscriptions séparant chacun des babouins : il est fait allusion à l'ogdoade devant le premier d'entre eux, c'est-à-dire au groupe des huit divinités d'Hermopolis sorties de l'Océan primordial ; devant le deuxième, il est précisé qu'il est en train d'adorer Rê ; avant le troisième est mentionné le Bel Occident, à savoir, comme déjà je l'ai expliqué samedi dernier, l'Amenti, la demeure des morts, là où les Justifiés sont inhumés ; enfin, devant le dernier des quatre est citée la butte de Djêmé, c'est-à-dire le monde souterrain enfoui sous un temple à Médinet-Habou, là où reposent désormais les huit dieux primordiaux. 

 

 

      Qu'il soit figuré à droite ou à gauche, tout ce petit monde adresse ses hommages appuyés au scarabée ailé surdimensionné du centre du registre, qui a pratiquement conservé ses magnifiques couleurs d'origine.

 

     L'animal, dans le bestiaire égyptien, symbolisait Khépri,  le dieu solaire protecteur de la renaissance des défunts, suite à  l'analogie que l'on avait remarquée entre l'astre émergeant de l'horizon chaque matin et le coléoptère coprophage qui présentait la particularité de constituer une boule de fumier qu'il faisait avancer, dans laquelle il avait inséré ses oeufs et qu'il enfouissait dans le sol ; dès que formé, le petit en sortait, semblable au soleil levant.

     Et d'ailleurs, dans la langue égyptienne, le hiéroglyphe du scarabée, que nous prononçons "khéper", signifiait "advenir, venir à l'existence".

 

     Je rappelle au passage que si Khépri figurait aux yeux des Egyptiens le soleil renaissant journellement, Rê le représentait à son zénith et Atoum, à son couchant.

 

     Il peut donc vous paraître tout à fait plausible, amis lecteurs, dans l'esprit même de la mythologie égyptienne, que des personnes rendent ainsi hommage à l'astre solaire sous cette forme métaphorique précise. En revanche, comment expliquer la présence de simiens dans identiquement la même attitude ?

 

     Fins observateurs de la nature - tant de la flore que de la faune -, les anciens habitants de la Vallée du Nil s'étaient rendu compte que clameurs et gesticulations caractérisaient le comportement des babouins au lever du jour. Ils en avaient donc tout naturellement déduit que ces premières "prières" à l'aurore, ces premières manifestations de joie au soleil, permettaient à ce dernier de sortir plus aisément des ténèbres. Raison pour laquelle, supposés adorateurs de Rê sous sa forme de Khépri, symbole de renaissance, ils furent souvent représentés gravés et/ou peints sur les murs des tombes pour favoriser la régénération du défunt ou, en ronde-bosse, comme ce groupe provenant du socle de l'obélisque jumeau de celui de la place de la Concorde, resté in situ à Louxor.

 

 

Babouins Louvre D 21

 

 

     Pour la petite histoire de l'hypocrisie des bien-pensants - avant "Charlie-Hebdo", déjà ! -, ce monument fit scandale dès son arrivée à Paris à cause de la position franchement frontale du sexe de ces cynocéphales adorant ... et, dès lors, fut enfermé, relégué, confiné à l'intérieur du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, salle 11. (D 31).


     La morale était sauve !

 

 

     Allusion est également faite à ces croyances dans les hymnes solaires où ils nous sont présentés levant les mains vers l'astre bienfaiteur, chantant, dansant ... ; bref, lui rendant un vibrant et peu silencieux hommage avant de l'accompagner pour franchir la porte s'ouvrant sur le monde diurne ...  

 

     Ou comme sur ce pyramidion de calcaire (D 18) sorti des réserves pour l'exposition Les Portes de Ciel, au Louvre en 2009, ayant appartenu à un certain Iher, de la XXVIème dynastie : si sur une des faces, nous voyons quatre babouins dressés adorant le disque solaire, sur celle qui lui est opposée, Iher et son épouse dans une attitude semblable, sur une troisième, les trois formes du dieu - Rê, Atoum et Khépri - assis dans une barque, la dernière nous donne à lire une prière hymnique que le défunt, s'identifiant au dieu créateur, lui adresse aux fins de prétendre prendre part au cycle cosmique pour l'éternité de sa vie post mortem.

 

 

Pyramidion de Iher - Louvre D 18 (Photo G. Poncet)

 

"Puisse ma voix être justifiée contre mes adversaires car je suis Atoum qui a fait le ciel pour Rê-Horakhty et la terre pour Geb, qui a créé ce qui existe et ce qui est sorti de terre, qui a fait advenir la lumière ; car (je suis) celui qui a mis au monde les dieux, le dieu grand advenu de lui-même."

 

  

 

(Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959, 20 et 269)

 

 

 

     Au terme de cette ultime intervention devant la vitrine 3  tout entière dédiée aux animaux familiers des Egyptiens de l'Antiquité, je vous souhaite, amis lecteurs, un excellent congé de Carnaval qui, pour les écoles belges, commence demain, vendredi, en fin d'après-midi.

 

     C'est la raison pour laquelle vous voudrez bien noter nos prochains rendez-vous : ici même, en salle 5, le mardi 15 mars en vue d'entamer la description d'un ensemble mural vitré qui nous permettra de passionnantes nouvelles découvertes ; et le samedi 19 mars pour lever le voile sur la première des Maximes attribuées à Ptahhotep. 

 

Bon congé à tous ...


Et prenez garde à l'ingestion trop abondante de bières carnavalesques (belges) et de confetti (italiens ou niçois) !

 

Richard

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
commenter cet article
1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 00:00

 

     Avec notre rendez-vous de ce premier mardi de mars, amis lecteurs, j'escompte mettre un point final non seulement à mes interventions à propos des singes entamées le 15 février et poursuivies la semaine dernière, mais également à toutes celles qui, depuis le 14 septembre 2010, furent consacrées à cette vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, en évoquant, comme d'ailleurs je l'avais précédemment fait pour les chats, le 26 octobre et pour les chiens le 8 février, les pratiques cultuelles essentiellement inhérentes à la Basse Epoque et aux ultimes dynasties de la civilisation égyptienne dont les simiens, cercopithèques comme cynocéphales, firent l'objet.

 

     Même en évoquant les squelettes de babouins datant de la fin de la préhistoire (Nagada III) mis au jour en Haute-Egypte, à Hiérakonpolis exactement ou, à la toute première dynastie, ceux retrouvés dans le propre complexe funéraire du souverain Aha à Abydos dont, à vrai dire, il est très difficile de déterminer s'ils furent inhumés là au titre d'animaux de compagnie d'un maître décédé ou, déjà sacralisés, il est incontestable que ce ne sera qu'à Basse Epoque, en tant qu'hypostase, en tant qu'incarnation terrestre de certaines diéités dont Thot d'Hermopolis Magna, en Moyenne-Egypte, ne fut pas la moindre, que les simiens auront droit à une momification rituelle de manière à servir d'ex-voto à des dévots que nous avons vus de plus en plus nombreux à ces derniers moments de l'Histoire égyptienne mâtinée d'influences grecques et romaines, ainsi qu'à une inhumation dans une nécropole dont la plus importante fut sans conteste celle du ouadi Qubbanet el-Qurud.

 

 

Vallée des Singes (Pascal -Gezira Hôtel Louxor)

 

(Un merci tout particulier à Pascal P., de Louxor qui, avec beaucoup d'affabilité, m'a autorisé à lui emprunter ce cliché.)

 

     Vous comprendrez aisément que cette appellation que la langue arabe a donnée à l'endroit ne constitue nullement le fruit d'un hasard quand je vous traduirai le sens de ce toponyme : cimetières des singes. Raison pour laquelle les égyptologues l'ont eux dénommé "Vallée des Singes" pour conserver, je présume, une certaine cohérence sémantique avec Vallée des Rois, Vallée des Reines, Vallée des Nobles, Vallée des Artisans ...

 

     C'est à propos de ce site de la montagne thébaine, à l'ouest de Medinet Habou, que l'égyptologue britannique Sir John Gardner Wilkinson (1797-1875), qui l'avait  visité dans le premier tiers du XIXème siècle, note à la page 79 de sa Topography of Thebes and general view of Egypt parue à Londres en 1835, la présence d'un "Apes burial-ground".

 

     Mais ce ne sera qu'au tout début du siècle suivant que le botaniste, zoologiste, anthropologue et égyptologue Louis Lortet (1836-1909) accompagné du paléontologue et égyptologue Claude Gaillard (1861-1945), Lyonnais en missions sur les rives du Nil aux fins d'y étudier la faune antique, prospecteront le lieu  et découvriront, en 1905 et 1906, des centaines de tombes plus particulièrement regroupées près de la bouche de l'ouadi, contenant, notamment, ce qu'au départ ils croyaient être des momies osiriennes et qui, en définitive, étaient celles de simiens.

Certaines reposent actuellement dans le Département égyptien du tout nouveau Musée des Confluences de Lyon.

 

     Dans la nécropole des singes sacrés de Qubbanet el-Qurud, Lortet et Gaillard mirent au jour de nombreux petits cercueils de terre cuite ou de terre crue séchée au soleil dans lesquels les cercopithèques momifiés avaient été déposés vraisemblablement à l'époque impériale romaine. Car précédemment, depuis le Nouvel Empire à tout le moins, l'endroit - qu'il est aussi convenu de nommer "Vallée de l'Ouest"  (West Valley, en anglais) - avait servi de sépulture à des souverains tels qu'Amenhotep III (WV 22) et Ay (WV 23), l'éphémère successeur du tout aussi éphémère Toutankhamon.

 

     Certains internautes attribuent, faussement d'ailleurs, puisque Wilkinson déjà employait, souvenez-vous, les termes de "Apes burial-ground" -,  l'origine du nom de l'ouadi au fait que dans la tombe d'Ay, sur le mur nord de la chambre sépulcrale, l'on trouve une importante série de babouins peints évoquant la première heure du Livre de l'Amdouat .  


 

Tombe de Ay (singes) OsirisNet

 

 

(A nouveau, un tout grand merci à Thierry Benderitter de me permettre d'exporter ici de son excellent site OsirisNet certains clichés illustrant mes interventions, dont celui ci-dessus)

 

 

     Lortet et Gaillard, leur découverte faite, ne se privèrent évidemment pas, en tant que scientifiques de premier plan, d'effectuer de minutieuses études anatomiques sur ces momies simiesques .

 

      En compulsant les publications qui en découlèrent, je pense évidemment à la série des ouvrages qu'ils rédigèrent de conserve, La faune momifiée de l'ancienne Egypte, mais aussi à celui que Claude Gaillard publia en 1905 en collaboration avec l'égyptologue français Georges Daressy sur le même sujet dans  le cadre des volumes du Catalogue général des Antiquités égyptiennes du Musée du Caire, on constate très rapidement que beaucoup de cercopithèques étaient des femelles et qu'elles présentaient des canines limées, voire même arrachées : preuve s'il en est qu'elles n'avaient pas vécu en totale liberté mais avaient fait partie d'un cheptel captif dans les annexes des temples de la région thébaine pour, après leur momification rituelle, être inhumées dans des tombes en tant qu'ex voto.

 

     Grâce à l'usage de l'imagerie médicale particulièrement, dont Louis Lortet se fit un véritable pionnier dans la droite ligne des découvertes du physicien allemand Wilhelm Röntgen, on y apprend également que la tuberculose mais aussi  l'arthrite ou le rhumatisme chronique furent à l'origine de leurs importantes déformations.

 

    

     A plus petite échelle certes, à tout le moins mesurés à l'aune des actuelles connaissances archéologiques, mais toutefois tels les chiens et les chats, autres animaux de compagnie des Egyptiens aisés de l'Antiquité, les singes furent considérés parmi les bêtes à sacrifier au nom de rites religieux qui se perpétuèrent jusqu'à ce que, à la fin de l'époque romaine, le christianisme intervienne pour interdire ces pratiques jugées barbares et païennes.

 

     Néanmoins, plus personne n'ignore qu'au nom de la même religion chrétienne tout autant que d'autres aussi sectaires - car celle-là constitue elle aussi une secte qui, un temps, a simplement mieux réussi à s'imposer que ses voisines -, on inventa d'autres gestes, tout aussi sinon plus barbares encore puisqu'on s'y prenait là aux êtres humains qui refusaient de s'assujettir à l'un quelconque dieu érigé en parangon nécessaire pour assurer un bien hypothétique salut.

 

     Mais ceci est une autre histoire dont les implications se vivent encore malheureusement de nos jours aux quatre coins du monde prétendument civilisé ...

 

 

 

 

(Joleaud : 1931, 140-8 ; Goyon : passim ; Saragoza : 2009, 51-66)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
commenter cet article
26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 00:00

 

Momie-de-Ramses-II.jpg

 

 

     Donnant suite au commentaire que m'adressa un fidèle lecteur la semaine dernière et à la réponse que j'y apportai, j'ai pensé opportun d'interrompre aujourd'hui notre cheminement dans les Maximes (dites) de Ptahhotep qui devait plus spécifiquement nous amener à découvrir la première d'entre elles, pour vous proposer un petit excursus que je voudrais consacrer à la notion de vieillesse chez les Egyptiens de l'Antiquité.


 

     Jadis, l'on savait que l'on contenait sa mort comme le fruit son noyau, écrivait en 1910 le poète pragois Rainer Maria Rilke (1875-1926) dans son unique roman, les Cahiers de Malte Laurids Brigge.

 

     Toute l'histoire de la littérature du monde, de la philosophie à la poésie, toute l'histoire de la médecine, toute celle de la peinture et finalement tous les arts en général se sont à un moment ou à un autre, d'une manière ou d'une autre intéressés à la mort, partant, à la vieillesse.

 

     En présentation de son remarquable essai éponyme (La vieillesse, Paris Gallimard, 1970), Simone de Beauvoir - qui, dans ses Mémoires ne s'est pas privée de narrer avec force détails, parfois sordides, la sienne et celle de son compagnon Jean-Paul Sartre -, se pose une première question philosophique : Les vieillards sont-ils des hommes ?

 

     A laquelle, d'emblée, elle répond : À voir la manière dont notre société les traite, il est permis d'en douter. Elle admet qu'ils n'ont ni les mêmes besoins ni les mêmes droits que les autres membres de la collectivité puisqu'elle leur refuse le minimum que ceux-ci jugent nécessaire ; elle les condamne délibérément à la misère, aux taudis, aux infirmités, à la solitude, au désespoir. Pour apaiser sa conscience, ses idéologues ont forgé des mythes, d'ailleurs contradictoires, qui incitent l'adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable mais un autre. Il est le Sage vénérable qui domine de très haut ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote et extravague. Qu'on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en tout cas on l'en exile (...)

 

     Me permettez-vous une petite confidence : ce monumental ouvrage de quelque 600 pages dont très récemment je viens de relire l'essentiel, quarante ans après sa parution, à la différence de votre serviteur, n'a absolument pas pris une seule ride ... Tout au plus, alors qu'est étudiée la vieillesse dans les sociétés antiques, fait-il complètement l'impasse sur la civilisation égyptienne : la philosophe évoque la Mésopotamie, la Bible, les Grecs, les Romains, poursuit avec le Moyen Âge et les siècles qui nous ont immédiatement précédés, mais de la sénescence sur les rives du Nil, point !

 

     Convoquant tout à la fois Léonard de Vinci, dont les sanguines, les dessins à la plume et à l'encre sur pointe de métal de visages et de corps de vieillards constituent un des joyaux de la  Biblioteca Reale de Turin ; mais également quelques savants qui se sont penchés sur le sujet : au IIème siècle de notre ère, le médecin grec Galien dont les prescriptions d'hygiène furent adoptées en Europe jusqu'au XIXème siècle, ou Avicenne, scientifique perse du XIème siècle qui s'intéressa plus particulièrement aux troubles mentaux et aux maladies chroniques des vieillards, ou encore le bruxellois André Vésale qui, au XVIème siècle, permit à la science anatomique d'avancer d'un pas de géant grâce aux dissections dont il était le maître incontesté, Simone de Beauvoir rappelle que dans les civilisations antiques, en ce compris l'Egypte, la médecine se confondit avec la magie et qu'il faudra attendre Hippocrate, médecin grec ayant vécu à la fin du Vème siècle et au début du IVème avant notre ère pour prendre conscience que la maladie et le vieillissement constituent le produit d'une rupture de l'équilibre des quatre humeurs entre elles que sont, selon Pythagore, le sang, le phlegme, la bile jaune et l'atrabile.

 

     Si, pour Hippocrate, la vieillesse, qu'il fut le premier à poétiquement comparer à l'hiver, commençait à 56 ans, le doxographe grec Diogène Laërce note au paragraphe 58 du Livre VIII de son célèbre ouvrage Vies et doctrines des philosophes illustres (Le Livre de Poche, Paris, Librairie générale française, 1999) que le sophiste Gorgias de Léontini - celui-là même qui fit l'objet d'un des célèbres dialogues de Platon -, aurait vécu 109 ans ! (Vraisemblablement de 485 à 376 avant notre ère.)

 

     Si, comme je l'ai précisé dans la réponse que j'ai faite au commentaire de J.-P. Silvestre que j'évoquais d'emblée ce matin, s'agissant du même rhéteur au paragraphe V, lignes 13-15 de son De Senectute, Cicéron l'ampute de deux ans - Gorgias de Léontium, son maître, accomplit sa cent septième année, et jamais il ne renonça à l'étude ni au travail -, là ne me semble pas être vraiment l'essentiel : 107 ou 109 ans, qu'importe en réalité, ne voilà-t-il pas simplement la preuve que l'on pouvait atteindre un âge très avancé dans l'Antiquité ?

 

     Avec un petit effort, je puis même "pousser" jusqu'à 110 ans pour arriver en terre pharaonique.

 

      Je ne sais si le Sage vénérable auquel tout à l'heure faisait allusion Madame de Beauvoir était ce vizir Ptahhotep que prit pour modèle et caution littéraire, quatre siècles après sa mort, le lettré égyptien qui composa les Maximes. Toujours est-il que, pour une raison qui n'a pas encore été élucidée, les Egyptiens avaient quant à eux fixé à 110 ans le terme idéal d'une vie heureuse.

 

     Il semblerait que ce choix soit tout à fait arbitraire puisque ce nombre n'apparaît jamais dans la littérature qu'uniquement assorti du mot "années".

 

      Si tous les habitants des rives du Nil, vous vous en doutez, furent loin de connaître une telle longévité, beaucoup en revanche, amoureux de la vie, espérèrent qu'en fonction des circonstances ayant émaillé la leur, ils pouvaient y prétendre.


      Ainsi nous est-il donné de lire sur une statue d'Amenhotep fils de Hapou, architecte personnel d'Amenhotep III, père d'Akhenaton : J'ai atteint 80 ans, comblé des faveurs du roi ; j'accomplirai 110 ans !

(Il serait mort approximativement peu après ses nonante ans.)

 

     Approximativement car, ne sachant ni lire ni écrire ni compter, bien malin celui qui aurait pu, à l'époque déterminer précisément son âge, partant, laisser à ce sujet des traces écrites pour la postérité. Et seul celui approximatif de certaines personnalités peut actuellement être estimé par les égyptologues après un calcul assez compliqué dans la mesure où l'on comptabilisait les années en fonction du règne d'un souverain en exercice : an 1 de tel pharaon, an 2 et ainsi de suite jusqu'au décès du roi ; et le comput recommençait avec l'intronisation du monarque suivant : an 1 du nouveau pharaon, an 2, etc. Beau casse-tête pour ceux qui vécurent sous le gouvernement de plusieurs d'entre eux ! 

 

     Ceci posé, les avancées technologiques de notre époque en matière d'imagerie médicale ont maintes fois permis de constater, notamment dans la nécropole de l'Est à Deir el-Medineh, que des hommes et des femmes du village des ouvriers avaient été inhumés là aux alentours de 75 ans. Et d'ailleurs, même si les codes inhérents à l'art funéraire imposent de représenter les défunts avec un corps jeune d'aspect, à plusieurs reprises le détail de la teinte des cheveux - qu'ils soient blancs, gris ou poivre et sel -, parle en faveur d'un échelonnement des âges voulu par les artistes.  

 

     En fait, le nombre 110, cliché bornant la possibilité maximale de longévité humaine, représentait dans les modes de pensée la récompense accordée par les dieux et/ou le pharaon à tout être qui avait mené une vie juste. Il ne faut donc absolument pas le prendre au pied de la lettre mathématique !


      Il constituait aussi un "compliment" que les zélateurs adressaient volontiers à un supérieur : Que l'Amenti (c'est-à-dire le Bel Occident, la demeure des morts, là où reposent les Justes) te soit accordé sans que tu aies ressenti la vieillesse, sans que tu aies été malade. Puisses-tu accomplir 110 ans sur terre, tes membres restant vigoureux, ainsi qu'il doit être fait à un béni comme toi, quand son dieu le récompense, peut-on lire sur le Papyrus Anastasi III. Ou, plus "égoïstement," un souhait pour soi-même, comme sur la statue du second prophète d'Amon Hornakht et de son épouse, monument référencé A 128 dans les réserves du Musée du Louvre où à deux endroits est gravée la formule pour que le dieu lui assigne l'Amenti après une vie de 110 ans. Comme à tout homme juste, précise la seconde injonction.    

 

     Ce stéréotype chiffré de la littérature sapientiale sous-entendait donc que l'on espérait devenir un vieillard privilégié par son souverain, un vieillard qui avait connu une existence juste et heureuse, un sage qui faisait autorité et à qui l'on demanderait conseils et préceptes pour soi-même jouir de semblable vie terrestre ...

 

     De sorte qu'on le rencontre volontiers dans l'un ou l'autre texte égyptien : ainsi, dans un des contes inscrits sur le Papyrus Westcar est-il fait allusion, à la cour du roi Chéops, à un magicien du nom de Djédi qui, âgé de 110 ans, toujours bon pied bon oeil et surtout bon estomac, mange cinq cents pains et, comme viande, une moitié de boeuf, et boit cent cruches de bière encore aujourd'hui ; sans oublier bien évidemment, dans les dernières lignes de l'épilogue des Maximes (dites) de Ptahhotep : Ce n'est pas peu de chose ce que j'ai fait comme temps sur terre : j'ai passé cent dix années de vie que m'a données le roi.


 

     Quant aux autres, les nombreux autres, épuisés par le travail du sol ou au service d'Etat, ils n'avaient évidemment pas l'occasion de passer un aussi long temps sur terre. Mais comme eux aussi aimaient  profondément la vie, il ne leur resta qu'une seule solution : faire en sorte, grâce à certaines pratiques rituelles, que ce qui les attendait dans l'Au-delà fût à la mesure de leur espérance ici-bas.


 

 

 

(Lefebvre : 1944, 106-19 ; ID. : 1988, 81; Meskell : 2002, 111)

 

 

 

ADDENDA

 

 

    Les campagnes de fouilles menées tout au long du XXème siècle par diverses missions internationales dans de nombreuses nécropoles à travers l'Egypte ont mis au jour des sépultures de toutes sortes dont les occupants ont été minutieusement examinés de manière à affiner les études paléodémographiques toujours en butte à des blocages dus à un certain nombre d'impedimenta inhérents tout à la fois à la conservation des corps inhumés, aux pratiques culturelles des anciens Egyptiens eux-mêmes, sans oublier - et ce n'est pas le moindre des obstacles - la relative imprécision des méthodes à la disposition des scientifiques aux fins de déterminer l'âge exact du décès d'une personne adulte.

(Le problème est évidemment tout autre quand il s'agit d'enfants dans la mesure où la croissance des os du squelette retrouvé varie jusqu'à un certain âge, constituant dès lors un marqueur anatomique de première importance.)


    Pour établir l'âge au décès d'un corps momifié -  ou d'un corps retrouvé simplement mis au jour dans une tombe en excellent état de conservation comme celles découvertes dans certains secteurs prédynastiques (IVème millénaire avant notre ère) -, les égyptologues ont emprunté à d'autres savants versés dans la science démographique des schémas d'analyse qu'il n'est pas inintéressant ici d'évoquer : même si cet addenda paraît quelque peu technique, il  me permettra d'apporter quelques précisions à la réponse que, ci-dessous, j'ai rapidement fournie à la question posée par Nat.

    Pour les périnataux, c'est-à-dire la tranche constituée par les foetus d'au moins six mois jusqu'au nouveau-nés n'excédant pas une durée de vie de 28 jours, soit un mois lunaire, mais aussi pour les enfants, je viens d'y faire rapidement allusion ci-avant, c'est la mesure des ossements qui est prise en compte. A laquelle, pour ces derniers, il faut aussi ajouter les stades de calcification et d'apparition des dents.

    Au niveau des adolescents et des jeunes adultes - sachant que les dernières composantes squelettiques à se souder ne le font qu'entre 25 et 30 ans -, c'est le degré de maturation osseuse qui autorise le calcul.

    Par la suite, cela se complique : il est en effet  malaisé de déterminer l'âge exact d'un adulte au moment de son décès parce que sa croissance s'arrête définitivement  aux environs de ses 30 ans et que le processus de vieillissement qui l'altère n'est pas nécessairement en relation avec son âge. N'avons-nous pas tous rencontré non seulement des gens qui "ne faisaient pas leur âge" et d'autres qui, tout au contraire, paraissaient bien plus vieux ?

   
    Voici donc, en plus de celles déjà signifiées,  les raisons pour lesquelles, à Nat, je me suis permis samedi d'indiquer d'emblée dans ma réponse à sa question sur l'existence d'éventuelles statistiques concernant l'Egypte, qu'elles étaient impossibles à réaliser avec la précision que notre siècle serait en droit d'attendre ...

 

 

 

(Coqueugniot/Crubezy/Herouin/Midant-Reynes : 1998 ,127-9)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
commenter cet article
24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 07:45

Musee-du-Caire.jpg

 

 

    Paru dans l'édition du journal Le Monde de ce matin, publié sur le Net, un article de l'égyptologue français Jean-Pierre Corteggiani.

 

 

Qui sont donc les pillards du Musée du Caire ?


     Que s'est-il réellement passé au Musée du Caire dans la nuit du 28 au 29 janvier, et qui sont les vandales qui se sont introduits dans l'immense bâtiment jouxtant la place Tahrir ? Ce n'est certes pas en lisant les déclarations et les mises au point successives publiées par Zahi Hawass, le trop médiatique patron des antiquités égyptiennes, qu'on pourra le savoir !


      En effet, bien qu'il ait troqué son costume d'Indiana Jones pour le complet sombre d'un ministre, allant même jusqu'à abandonner son "célèbre chapeau" - l'expression est de lui - pour arborer devant les caméras le visage grave imposé par cette nouvelle fonction dont il a tant rêvé, ses déclarations ne sont que contradictions et invraisemblances.


      Il est surprenant que quelqu'un soit aveuglé au point d'être incapable de réaliser qu'une image peut révéler beaucoup de choses. Et que, même si on a voulu leur tournage, il vaudrait mieux ne pas laisser diffuser des vidéos montrant ce qu'on préférerait cacher, à savoir, entre autres, qu'une exceptionnelle statue de Toutankhamon, représentant le pharaon en harponneur, a été massacrée par des brutes ignares. Bien qu'on ait évité d'en parler pendant deux semaines, cela sautait hélas aux yeux de quiconque regardant les séquences tournées dans le musée et visibles, entre autres, sur Al-Jazira ou YouTube.

 

     La lecture chronologique des rapports sur "l'état des antiquités égyptiennes" donnés sur le site Drhawass.com laisse rêveur, tant elle est révélatrice de la plus grande confusion. Le nouveau ministre a beau affirmer qu'il "ne faut pas écouter les rumeurs" puisqu'il est la "seule source de vérité", on a vite le sentiment que celle-ci est faite de "vérités" successives, pour ne pas dire de contrevérités ; contentons-nous de souligner les plus flagrantes.

 

     Qui peut croire qu'une foule d'un "millier de personnes", présentée comme assez naïve pour dévaliser la boutique de souvenirs en croyant piller le musée, se réduise tout à coup à une dizaine de pillards entrés comme Batman dans le bâtiment principal en passant par les verrières du toit dont on nous dit un jour qu'elles se trouvent à 4 mètres du sol et le lendemain à 9 mètres ? Pourquoi les caméras ne nous montrent-elles pas davantage les cordes censées avoir été utilisées que les verrières cassées ? Comment ont-ils fait pour couper l'électricité et neutraliser ainsi les "caméras de la salle de surveillance" ?

 

     N'est-on pas tenté de croire Wafaa El-Saddik, récemment encore directrice générale du musée, quand elle a déclaré - ce qui a déclenché la fureur de son ancien patron - à un journal allemand que les auteurs du pillage étaient "nos propres gens, les gardiens du musée et les policiers", ou du moins certains d'entre eux ?

 

     De nombreux indices, en particulier le fait que sur les vues prises après le pillage on distingue ensemble des objets que le hasard seul n'a pu faire tomber côte à côte, poussent à penser qu'on a affaire à une "mise en scène" destinée à discréditer les manifestants anti-Moubarak de la place Tahrir. Mais aussi, peut-être, à masquer un vol très ciblé car on est frappé, en prenant connaissance de la liste des pièces volées, qu'on s'est enfin décidé à publier le 12 février, après avoir martelé à plusieurs reprises que "rien n'avait été volé", par l'extrême qualité des pièces disparues, impossibles à négocier sur le marché de l'art.

 

     Peut-on écrire que ceux qu'on qualifie de "criminels" n'ont pas "reconnu la valeur de ce qui était dans les vitrines" parce que le musée était plongé dans l'obscurité, alors que, semblant faire preuve d'un goût très sûr, ils ont complètement vidé celle qui contenait les magnifiques statuettes funéraires de Youya, le père de la reine Tiyi ?

 

     On pourrait presque se demander si ce sont réellement les mêmes individus qui ont partiellement détruit trois des statues en bois doré de Toutankhamon, tant certaines destructions semblent faites au hasard. Avait-on vraiment besoin du rapport d'une commission pour s'apercevoir de la disparition de telles merveilles ? Faut-il craindre qu'un inventaire en cours mette en évidence d'autres vols et d'autres dégâts qui viendraient s'ajouter au bilan actuel qui, selon Tarek El-Awadi, l'actuel directeur général du musée, n'est que de 13 vitrines brisées et de 70 objets cassés qui "pourront être restaurés" ?

 

     On aimerait savoir à quoi s'en tenir. En effet, comment peut-on affirmer un jour qu'une statuette d'Akhenaton n'a subi que des dommages mineurs quand la vitrine qui l'abritait a été fracassée, pour avouer un peu plus tard qu'elle compte au nombre des dix-huit pièces volées et annoncer enfin qu'elle aurait été retrouvée à côté d'une benne à ordures sur la place Tahrir ?

 

     Si les voleurs ont été arrêtés dans le musée, quand et comment les pièces disparues ont-elles quitté le bâtiment - n'oublions pas les manifestants et les tanks qu'il y avait dehors cette nuit-là -, et pourquoi certaines ont-elles été abandonnées dans le jardin, comme l'a prétendument été le Scarabée de coeur de Youya, pourtant facile à glisser dans une poche ? Curieux comportement que d'abandonner ce dont on vient de s'emparer !

 

     On attend les mises au point à venir avec impatience, en espérant qu'elles cesseront d'être émaillées d'affirmations erronées (le musée abriterait 4 500 pièces, dit-on, alors qu'il en expose... 140 000 !) et qu'elles apporteront de bonnes nouvelles. A moins qu'il ne suffise de convoquer une conférence de presse au Musée du Caire, et de se faire photographier, la mine réjouie, à côté du masque d'or de Toutankhamon (le 16 février), pour faire croire "au peuple du monde", puisque Zahi Hawass entend s'exprimer désormais urbi et orbi, qu'il ne s'y est rien passé de grave puisque cette pièce mythique est intacte ?

 

     Enfin, pour s'en tenir à ces quelques remarques sur la prose ministérielle qui brille par la pratique quotidienne de la méthode Coué - tout est "sécurisé", partout ! -, quel cas fait-on de la fierté qu'on prétend "rendre" à ses compatriotes avec des arguments nationalistes d'un autre âge ?

 

     Quand on ose répondre à un journaliste égyptien, pour un quotidien égyptien (Akhbâr al-Adab du 13 février), qu'il "n'y a pas de pièces volées" au musée et que "la collection de Toutankhamon est complète et intacte", alors qu'on reconnaît ailleurs des vols et d'irrémédiables déprédations, et que l'on se sent obligé d'essayer d'expliquer les raisons pour lesquelles on a d'abord déclaré que rien ne manquait (blog du 16 février), n'est-ce pas tout simplement du mépris ?

 

     "Le Sphinx est triste", paraît-il. On le serait à moins ! Quel dommage que la malédiction des pharaons ne soit qu'une fable à laquelle on ne puisse ajouter foi ! Certains auraient eu du souci à se faire !

 

 

 

Jean-Pierre Corteggiani, égyptologue  

Article paru dans l'édition du 24.02.11

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte contemporaine
commenter cet article
22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 00:00

 

     A la différence des statuettes que nous avons pu admirer ici, mardi dernier, dans la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre qui nous présentaient les singes dans des attitudes fort proches de celles des humains, comme la N 4100 ci-après,

 

 

N 4100

 

 

ce seront les scènes peintes ou gravées déjà bien présentes dans les mastabas de l'Ancien Empire, en forte régression dans les tombes du Moyen Empire et extrêmement abondantes dans celles du brillant Nouvel Empire qui constitueront aujourd'hui notre fil d'Ariane pour considérer cercopithèques et cynocéphales familiers dans leurs rapports avec les hommes au milieu desquels ils ont constamment évolué, et ce, dès les débuts de l'Histoire égyptienne.

 

     En effet, quand ces figurations pariétales nous permettent de quelque peu appréhender la vie sociale et familiale des notables des premières dynasties hors de tout contexte cultuel, nous remarquons que ces  animaux étaient déja non seulement apprivoisés, mais aussi éduqués pour effectuer un certain nombre de tâches bien précises, tant utiles que divertissantes.

 

     Constatant qu'ils n'apparaissent jamais avec cette épaisse pilosité qui dans la nature caractérise les mâles - alors que les femelles arborent un poil nettement plus court -,  nous pouvons sans craindre l'erreur affirmer que seules ces dernières furent domestiquées, l'atavique indomptabilité de leurs partenaires masculins empêchant leur dressage.

 

     Il est patent que la notion de "gardiens de singes" naquit déjà en ces temps anciens : l'on peut en effet remarquer leur présence dans les tableaux auxquels je faisais ci-avant allusion, promenant en laisse des animaux ne se privant nullement de manifester, de manière parfois très humoristique, une connivence, un degré de familiarité avec eux. Quand ce n'est pas une franche malice : avec ces domestiques attachés au service d'un dignitaire égyptien - souvent des nains qui, selon les textes, provenaient des mêmes régions étrangères que les bêtes qui leur étaient confiées, Nubie et Soudan notamment, d'où peut-être cette facilité de contacts mutuels -, ils semblaient  folâtrer avec délice. Des artistes non dénués d'humour se sont complu à en peindre certains qui grimpent sur les épaules de leur petit conducteur, voire même sur leur tête ;  d'autres qui agrippent leur propre laisse ; d'autres encore qui s'installent sans façon sur le dos d'un élégant lévrier "cravaté" que l'homme promène en même temps.

 

     De sorte que si l'on tient pour vérité première tout ce que proposent les parois des chapelles funéraires des mastabas de l'Ancien Empire, - je pense notamment à ceux de Mererouka et de Ptahhotep -, canidés et simiens vivaient en parfaite entente dans les riches demeures égyptiennes : on les voit souvent assister ensemble, avec le maître et parfois son épouse, ici, aux travaux réalisés par différents artisans ; là, au recensement des troupeaux ; plus loin, à la récolte des céréales quand ce n'est pas, autre scène récurrente, à l'inspection des domaines où, encadrés de nains gardiens, ils accompagnent le propriétaire assis sur un palanquin en bois  - peut-être de moringa, comme celui du souverain pour certaines cérémonies rituelles-, soutenu par une douzaine de domestiques ...   


 

Nains, babouin et lévriers - Mastaba de Mererouka

 

 

(Merci à Thierry Benderitter pour cet emprunt émanant de la visite qu'il propose sur OsirisNet du mastaba de Mererouka ; la scène ci-dessus provenant de la page 6 de son dossier.) 

 

 

     Dans d'autres tombeaux, c'est virevoltant gaiement sur le toit de la chaise à porteurs qu''ils nous sont montrés ...

 

     J'avais, souvenez-vous amis lecteurs, à propos des chiens mais aussi des chats, précédemment indiqué qu'on les retrouvait souvent représentés dans les sépultures sous le siège du maître, pour les premiers, de son épouse, pour les seconds.

 

     La présence à cet endroit de singes accompagnés ou non de leur gardien nain, sagement assis, jouant malicieusement ou se délectant de fruits, fait également partie des sujets fréquents dans les scènes funéraires de l'Ancien Empire. Ainsi, dans le mastaba de ce Ptahhotep à qui, faussement,  l'on attribue la paternité d'un des premiers textes philosophiques égyptiens, est-il cette fois tenu en laisse en même temps que trois superbes lévriers aux oreilles pointues.

 

 

Singe et canidés - Mastaba de Ptahhotep

 

(Derechef, grâce à l'amabilité de T. Benderitter, ce bas-relief, à la page 3 de son dossier consacré à la tombe commune d'Akhethetep et de son fils Ptahhotep.)   

 

 

     Il appert également, toujours en me référant aux mêmes  chambres funéraires de l'Ancien Empire à Saqqarah mais aussi à certaines du Moyen Empire, que les singes participaient également à d'autres moments de la vie d'une demeure d'Egyptiens aisés - j'insiste sur cette notion sociale dans la mesure où, certes animal de distraction, il flattait aussi la vanité des nantis puisqu'il était considéré comme un signe extérieur de richesse - : c'est ainsi que l'on en découvre certains tenant précieusement le récipient d'huile qui permettra à la jeune servante qu'ils secondent d'oindre le corps de sa maîtresse ; d'autres jouant du haut-bois, de la flûte ou de la harpe, voire imitant le geste d'un chanteur qui porte une main à l'oreille ... Il semblerait toutefois que ces dernières attitudes ne seraient représentatives d'aucune réalité mais, simplement, des parodies de scènes de banquet si fréquentes dans les tombes.


    A ce propos, dans la chapelle funéraire de Kaaper en Abousir - qu'ensemble nous avions visitée l'année dernière -, nous assistons à une scène particulière et peu commune : sur le mur nord, à la gauche d'une représentation du propriétaire enlacé par son épouse, des registres plus petits, d'une quarantaine de centimètres de hauteur, donnent à voir, dans l'un, un nain se tenant devant un joueur de clarinette et dans l'autre en dessous, un singe debout lui aussi mais devant un harpiste assis, exécutant tous deux exactement le même geste : la main droite est tendue vers l'artiste, le pouce touchant l'index, tandis que la gauche se positionne près de la bouche.

 

     D'après le grand musicologue et égyptologue allemand Hans Hickmann, il s'agirait d'une gestuelle chironomique indiquant "par certains gestes conventionnels ce qu'il sied de jouer aux instrumentistes". Toutefois, la main près de la bouche semble inexpliquée dans ce contexte puisque, comme je l'indiquais à l'instant, c'est souvent près de l'oreille qu'elle vient se coller ...


     Singes véritablement musiciens ou mimant, scènes réelles ou parodiques,  il n'en demeure pas moins que, en revanche, celles où on les voit esquisser une chorégraphie apparemment dans le seul but de divertir les maîtres de maison sont attestées par les auteurs anciens : ainsi Plutarque, que nous avons déjà ici rencontré, évoque-t-il la reine Cléopâtre VII goûtant au spectacle des siens en train de danser.

  

     Cela posé, les égyptologues ne parviennent pas encore à s'accorder sur le fait que ces petites bêtes furent ou non spécifiquement dressées pour monter à l'assaut de figues, dattes et autres fruits des arbres du verger, même si, dans la première vitrine de cette salle, nous avions jadis remarqué, parmi d'autres, un ostracon peint

 




avec un jeune homme nu, dresseur nubien reconnaissable à son crâne rasé, apparemment occupé à apprendre à un babouin qu'il tient en laisse la manière de grimper vers le sommet d'un palmier-dôm (Hyphaene Thebaica) : car il faut bien reconnaître que les artistes nous les montrèrent bien plus volontiers se repaissant goulûment de leur provende plutôt qu'à remplir une corbeille destinée à rejoindre les cuisines du domaine.

 


 

     Aussi bizarre que cela puisse paraître, alors qu'ils semblent tellement chez eux dans les propriétés des notables, les singes ne sont jamais représentés dans un contexte pharaonique - à tout le moins dans l'état actuel de la documentation existante -, à une exception près : la tombe d'un dignitaire de la XVIIIème dynastie, un certain Anen, chancelier de Basse-Egypte, prêtre d'Héliopolis et par ailleurs le propre frère de l'épouse d'Amenhotep III. Cet hypogée de Cheik abd el-Gournah, à l'ouest de Thèbes  (TT 120), malheureusement très endommagé, recèle en effet la seule composition dans laquelle figure un singe à l'intérieur d'un palais : s'élançant d'on ne sait où, il se jette de manière très acrobatique sous le siège de la reine Tiy pour y rejoindre son chat préféré qui enlace une oie ...


 

Singe - Siège Tiy (TT120)- (MMA 38.8.8)

 

(Cliché que j'ai réalisé à partir du document référencé 38.8.8. sur le site du Metropolitan Museum of Art de New York (MMA), qui est en fait la reproduction de cette scène, peinte en 1931 par Nina de Garis Davies dans la tombe même d'Anen.)

 

 

     Les symboles génésiques alliés à ceux de la fertilité que constitue la présence de chats sous le siège d'une dame en Egypte antique ne sont, dans le chef de maints égyptologues, plus à démontrer : j'y ai suffisamment sur ce blog déjà fait allusion.

 

     Toutefois, si j'entérine les théories de l'égyptologue d'origine tchèque Jaromir Malek, l'on peut parfaitement attribuer aux singes - par ailleurs bien connus des Egyptiens anciens pour leurs prouesses sexuelles - exactement la même symbolique quand d'aventure l'artiste en représente évoluant sous le siège d'un homme ou d'une dame. En outre, et dans un ordre d'idée semblable, rappelez-vous ce que j'ai avancé concernant l'étui à kohol que nous avons découvert dans la vitrine 3 la semaine dernière et qui, à mon sens, peut parfaitement s'appliquer aux scènes que j'évoquais ci-avant concernant le petit animal aidant la servante occupée à la toilette d'une maîtresse de maison. Et, in fine, rapprocher toutes ces considérations de ce que, dans cet  ancien article de 2008 consacré à l'érotisme présent dans la poésié égyptienne du Nouvel Empire, j'avais indiqué concernant le port de la perruque ...

 


     A l'instar des chiens et des chats donc, c'est ce qu'aujourd'hui il m'agréait de vous démontrer, amis lecteurs :  cynocéphales et cercopithèques figurèrent en très bonne place en tant que compagnons favoris des membres de la classe égyptienne dominante. 

 

 

 

 

(Barta : 2001, 155-8 ; Hickmann : 1956, 8 ; Malek : 2006, 59-61Vandier : 1964, 147-77 ; EAD. 1965,177-88 ; EAD. 1966, 143-201)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
commenter cet article
19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 00:00

 

     Certes, les Maximes dites de Ptahhotep peuvent se découvrir ex abrupto ; certes elles peuvent se lire en tant qu'apophtegmes participant à un pan de la littérature égyptienne, sapientiale en l'occurrence, et vierges de tout contexte historique.

 

     Ce nonobstant, j'ai cru bon, souvenez-vous, amis lecteurs, dans les semaines précédentes, de - peut-être trop didactiquement à vos yeux - vous en préparer la lecture : ainsi, le 22 janvier, en évoquant son pseudo-rédacteur ;  le 29 du même mois, les sources qui sont actuellement à notre disposition pour lire tout ou partie du texte ; le 5 février, l'explorateur français qui, rapportant d'Egypte le rouleau de papyrus sur lequel  figure la seule version complète en notre possession, eut l'excellente idée de le confier à la Bibliothèque Royale de l'époque, devenue BnF et, enfin samedi dernier, de plus spécifiquement décrire ce long document de quelque sept mètres de long en y adjoignant un cliché des deux premières pages - après les avoir remises à l'endroit, grâce à  l'acuité du regard d'un de mes lecteurs et, plus que très probablement, à sa parfaite maîtrise de la cursive hiératique dans laquelle elles sont rédigées. 

 

     Puis-je en Professeur retraité, toujours soucieux de principes méthodologiques pourtant devenus obsolètes dans le chef de certains jeunes collègues, vous conseiller de souvent vous référer à la lecture de l'un ou l'autre de ces quatres articles introductifs aux fins d'y retrouver, quand besoin s'en fera sentir, l'un quelconque détail de l'histoire de ce corpus de premier ordre pour comprendre en un temps et en un lieu donnés les préceptes qui régirent un mode de vie d'une des civilisations les plus prestigieuses de l'Antiquité ?

 

     L'Enseignement de Ptahhotep, je vous l'ai précisé, se subdivise en trois sections de différentes importances : le corps même des 37 Maximes que suit un long épilogue, l'ensemble étant précédé d'un préambule qu'accompagne le titre de l'oeuvre.



     C'est assurément dans cette position accroupie mais pas nécessairement sous le regard bienveillant de Thot représenté sous forme de babouin (E 11154) dans la vitrine 10 de la salle 24 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, qu'un jour, au XXème siècle avant notre ère, le rédacteur s'installa pour commencer d'écrire le prologue que je vous propose maintenant de découvrir sans plus attendre ...

 

  Scribe Nebmeroutef - Salle 24, vitrine 10 (Photo C. Décamps)

 

 

 

 

Enseignement du directeur de la ville et vizir Ptahhotep

Sous la majesté du roi de Haute et Basse-Egypte, Isési,

Qu'il vive toujours et à jamais.

Le directeur de la ville et vizir Ptahhotep, il dit :

 

"Souverain mon maître,

Le viel âge est survenu, la vieillesse est arrivée,

L'impotence est venue, la faiblesse est en train de se montrer à neuf.

Celui qui passe la nuit livré à elle se retrouve dans l'enfance chaque jour.

Les yeux sont faibles, les oreilles sont sourdes.

La force est en train de disparaître pour celui dont les facultés s'engourdissent.

La bouche est silencieuse ; elle ne peut parler.

L'esprit se trouve arrêté ; il ne peut se rappeler hier.

L'os s'est mis à être douloureux à cause de l'âge.

Ce qui était bon est devenu mauvais.

Toute saveur s'en est allée.

Ce que fait la vieillesse aux hommes :

Du mal en toute chose.

Le nez est obstrué ; il ne peut respirer

Du fait que se lever ou s'asseoir est difficile.

Que soit ordonné à cet humbe serviteur de former un bâton de vieillesse (*).

Ainsi lui rapporterai-je la parole de ceux qui étaient capables d'écouter,

Les conseils de ceux qui étaient avant,

Qui jadis obéissaient aux dieux.

Ainsi l'on fera pour toi pareillement,

On écartera les souffrances de la population

Et les deux rives travailleront pour toi."

 

Alors la majesté de ce dieu dit :

"Enseigne-le donc sur ce qui a été dit auparavant !

Et il sera un modèle pour les enfants des hauts dirigeants.

Et l'obéissance le pénétrera, toute exactitude de pensée lui ayant été exprimée.

Personne n'est né sage !

 

 

 

 

 

(*)  L'expression "faire un bâton de vieillesse" signifiait, en Egypte antique, que passe d'un père à son fils la fonction dont le vieil âge advenu entravait la poursuite. Dans la fiction présente, Ptahhotep demande donc au pharaon Djedkarê Isési, pénultième souverain de la Vème dynastie, de pouvoir transmettre à son fils et son expérience et les préceptes moraux qui furent siens sa vie durant en vue de lui permettre d'embrasser lui aussi la carrière de vizir. 

 

 

 

 

(Lacombe-Unal : 1999, 283-6 ; Vernus : 2001, 72-4 )

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article

Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages