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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 00:00

 

     Comme je vous l'annonçais dans mon billet de rentrée samedi dernier amis lecteurs, c'est sur ce que d'aucuns nomment les Maximes, d'autres les Sagesses, d'autres encore l'Enseignement de Ptahhotep que désormais chaque fin de semaine j'aimerais un temps attirer votre attention.

 

 

Enseignement de Ptah hotep

 

     Mon but avéré, souvenez-vous, réside dans le fait qu'il m'agréerait de vous convaincre qu'avec ce texte égyptien antique, nous sommes en présence d'un des premiers corpus philosophiques de l'Humanité ; quelques siècles avant la toute puissante Raison grecque, quelques siècles avant ce que l'Université persiste à nommer le Miracle grec en la matière.

 

     Pour évoquer cette oeuvre cardinale de l'éthique égyptienne, j'appellerai à la barre trois savants qui, parmi quelques autres grands philologues, l'ont analysée.

 

     Le pionnier, Zbynek ZABA. Les plus attentifs d'entre vous se souviendront - il m'est décidément difficile de quitter l'égyptologie tchèque ! - qu'il fut l'objet d'un des articles qu'en mars 2010 j'avais consacrés aux grands précurseurs de cette science en bords de Vltava.

 

     Bien que parfois considérée comme quelque peu dépassée, son étude Les Maximes de Ptahhotep, rédigée originellement en français et publiée à Prague en 1956 par l'Académie tchécoslovaque des Sciences, peut à bon titre toujours être considérée comme l'ouvrage de référence.

 

     Ensuite, Pascal VERNUS. Ce remarquable égyptologue français dont j'ai déjà sur ce blog maintes et maintes fois épinglé l'excellence de son incontournable Dictionnaire amoureux de l'Egypte pharaonique (Plon, 2009), a en effet proposé en 2001, aux éditions de l'Imprimerie nationale, à Paris, un travail également indispensable, Sagesses de l'Egypte pharaonique, dans lequel précisément, aux pages 63 à 134, il présente, traduit et annote l'Enseignement de Ptahhotep.  

 

     Enfin, je me servirai aussi d'une analyse extrêmement novatrice, Die Lehre Ptahhoteps und die Tugenden der ägyptischen Welt (L'Enseignement de Ptahhotep et les morales du monde égyptien) publiée en 2003 par l'égyptologue allemand Friedrich JUNGE dans la  prestigieuse collection suisse Orbis Biblicus et Orientalis (OBO 193, Universitätsverlag Freiburg Schweiz - Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen), partiellement consultable ici et recensée aux pages 157-61 de la dernière livraison de la Chronique d'Egypte (CdE LXXXV [2010], Fasc. 169-170) par l'égyptologue belge Christian Cannuyer.

   

 

      Mais pour l'heure, c'est par rapport au titre, délibérément provocateur, au demeurant parfaitement correct, que je voudrais me positionner aux fins de m'inscrire en faux contre ce que tout un chacun peut, ici sur le Net,  lire sous la plume de bloggueurs peu scrupuleux de vérifier leurs sources préférant colporter d'articles en articles les erreurs de leurs prédécesseurs.

 

     Non, l'Enseignement de Ptahhotep ne date pas de l'Ancien Empire : certains partis pris orthographiques, certaines tournures de langue, certaines indications concernant des faits culturels précis  autorisent à penser que l'oeuvre fut rédigée dans le courant de la XIIème dynastie, soit au Moyen Empire, au XXème siècle avant notre ère.

 

     De sorte qu'il faut donc considérer comme étant une fiction littéraire, selon les termes de Ch. Cannuyer, le fait qu'elle soit attribuée à un vizir Ptahhotep de la fin de la Vème dynastie.

 

     Permettez-moi d'apporter quelques précisions argumentant mon propos.

 

     Il est incontestable qu'existe bien à Saqqarah, tous les touristes vous le confirmeront, à l'ouest de la pyramide à degrés du pharaon Djeser (IIIème dynastie), un mastaba (D 64) annoncé comme étant celui de Ptahhotep.

 

     Mais là aussi, il y a erreur de formulation : il s'agit en réalité d'un complexe funéraire découvert au milieu du XIXème siècle par l'égyptologue français Auguste Mariette dans lequel furent ensevelis non pas seulement Ptahhotep mais également son père, Akhethetep, vizir lui aussi  ; ce que, pour des raisons que j'ignore, ne précise nullement le panneau indicateur de l'entrée du lieu.

 

     Précédant cette tombe commune, un autre mastaba (D 62) appartint à un premier Ptahhotep, père d'Akhethetep et donc grand-père de Ptahhotep.

 

     Pour plus de facilités, les égyptologues sont convenus d'appeler le premier Ptahhotep I et son petit-fils Ptahhotep II, alors qu'en fait plusieurs autres hauts dignitaires auliques avant eux portèrent le même patronyme, sans que l'on sache actuellement s'ils avaient un quelconque lien de parenté.

 

     Et j'ajouterai, pour davantage brouiller les cartes, que sont mentionnés dans le mastaba commun  (D 64)  deux fils de Ptahhotep II, respectivement appelés Ptahhotep et Akhethetep ; ce dernier étant peut-être le plus connu puisqu'en 2008, souvenez-vous amis lecteurs, nous avons de conserve admiré sa chapelle funéraire dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, les 30 septembre, 7 et 14 octobre.  

 

     (Je m'en voudrais, à cet instant de la discussion, de ne pas vous inviter à virtuellement visiter le célèbre mastaba D 64 d'Akhethetep et de son fils Ptahhotep tel qu'il est proposé sur l'excellent site OsirisNet de Thierry Benderitter.)

 


     Ptahhotep II, celui qui fut donc inhumé conjointement avec son père et qui, je le rappelle, selon un grand nombre d'internautes peu soucieux de la vérité historique, serait l'auteur des trente-six maximes de l' Enseignement, fut entre autres Inspecteur des prêtres-purs de la pyramide de Niouserrê, des prêtres de celle de Menkaouhor et des prêtres de celle de Djedkarê-Isési, pénultième souverain d'une dynastie qui devait s'achever avec le pharaon Ounas dans la pyramide duquel furent mis au jour, rappelez-vous, les tout premiers textes funéraires égyptiens (Textes des Pyramides).

 

     Entre autres, indiquai-je, dans la mesure où ce vizir porta d'autres titres, dont un auquel il sembla fort tenir : Prêtre de Maât. Ce qui autorise à envisager qu'il embrassa également les fonctions de ce que je pourrais, sans trop d'anachronisme, comparer à celles d'un ministre de la Justice ; cette Maât qui, nous le verrons démontré dans les Maximes fut, en Egypte, le principe conducteur et du cosmos et de la société.

 

     Ce sont ces diverses fonctions qui furent très probablement à l'origine de la confusion qui consista à attribuer à Ptahhotep II la paternité de l'Enseignement dont il est ici question : si, chronologiquement parlant, il ne put en être l'auteur véritable - puisque nous venons de voir qu'il vécut bien avant la première version que nous possédons de ce corpus littéraire -, il en fut certainement l'inspirateur : il est plus que vraisemblable que le concepteur - dont nous ignorons tout ! - de ces préceptes moraux  datant du 20ème siècle avant notre ère (Moyen Empire) emprunta le nom et calqua le personnage de son oeuvre sur celui de ce haut dignitaire du 24ème siècle (Ancien Empire) dont la vie marqua indicutablement les esprits des générations qui suivirent ...

 

 

     De sorte que puisqu'il est démontré que l'Enseignement de Ptahhotep n'est absolument pas attribuable à Ptahhotep, on peut alors le définir comme un ouvrage apocryphe : en linguistique pointue, on le qualifierait de pseudépigraphe.

 

     Ceci posé, en connaîtra-t-on un jour le véritable rédacteur ? Ce me  semble peu probable.

Quoique :  il est toujours tentant d'espérer la découverte d'un nouveau document qui ...

 

     Précisément, à propos de documents :  de quels types d'archives les égyptologues disposent-ils actuellement pour étudier ces miscellanées  ?

 

     C'est, si vous voulez bien me suivre dans cette nouvelle aventure, ce que je me propose de vous expliquer, amis lecteurs, le 29 janvier prochain.

 

    A samedi ?

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 00:00

   

     Comme je vous l'avais proposé la semaine dernière, nous nous retrouvons aujourd'hui, vous et moi amis lecteurs, à nouveau devant la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre en vue de nous intéresser à deux petites pièces de calcaire jadis peint qui y sont exposées près de ces quatre chats qui, ostensiblement, leur tournent le dos.

 

     A dire vrai, un singe assis mis à part, tout le monde, là, semble les ignorer. Là, seulement ? Pas certain ... Je ne suis pas persuadé en effet que les visiteurs qui pénètrent dans cette salle soient vraiment attirés par ces deux fragments exécutés en léger relief et dont seules subsistent quelques traces de couleurs que le temps a passablement effacées.

 

     Vous me permettrez donc, mardi prochain, après l'introduction générale que je prévois ce matin, de  vous les présenter plus en détail de manière à délibérément remédier à cet ostracisme que vivent bien des petits monuments de tous les musées du monde, "écrasés" qu'ils sont par l'aura d'incontournables "vedettes" qui, sans le vouloir véritablement, leur font une ombre considérable. Et que, personnellement, j'estime imméritée !  

 

 

Vitrine - Partie gauche

 

      (Un merci tout particulier - ce n'est pas le premier et, probablement, pas le dernier non plus - à la conceptrice du blog Louvreboîte pour l'amabilité avec laquelle, à ma demande, elle a réalisé quelques gros plans du bloc vitré, dont celui ci-dessus.)

 

 

      En juin 2010, quand nous avions de conserve détaillé la grande vitrine murale derrière nous, nous y avions rencontré un ostracon, E 14 341, datant de l'époque ramesside et découvert, comme beaucoup d'autres, dans le village des artisans de Deir el-Médineh : il proposait le dessin d'une scène de chasse dans laquelle un bouquetin aux cornes imposantes est saisi au col par un chien.

 

     Dans la suite de mon intervention, ce jour-là, tout en vous promettant de plus tard aborder le sujet des chiens familiers, je vous avais expliqué que les zoologistes s'accordent pour admettre qu'en Afrique, tous sont issus d'un type de canidé - Canis lupaster -  très proche pour nous à la fois du chacal et du loup (ce dernier, animal, par parenthèses, étant totalement inconnu des Egyptiens de l'Antiquité).

 

     J'avais ajouté que, sur les rives du Nil, deux races, essentiellement, étaient représentées en plus de certains molosses et bassets : le Lévrier des pharaons, à poil court roux/fauve, aux oreilles levées et à la queue enroulée et le Sloughi, aux oreilles tombantes. Et que, suivant les époques et les régions, si l'on s'en tient aux scènes mises au jour dans les tombes, ils accompagnaient leurs maîtres soit à la chasse, soit dans des opérations militaires, soit lors de patrouilles sur les pistes et dans les carrières du désert ou aux postes frontières.

 

     Ces animaux  jouissaient évidemment d'un statut privilégié puisque considérés comme utilitaires. D'autres, furent élevés au sein de nombreuses demeures égyptiennes, un peu comme chez nous, pour simplement devenir un animal de compagnie indissociable de la vie de famille, aussi utile que le chat, moins coûteux qu'un singe, affirme JeanYoyotte dans le Dictionnaire de la civilisation égyptienne.

 

     Bien qu'il s'appliquât originairement aux bêtes auxiliaires de chasse, le terme tjésem, à côté d'autres appellations, fut par la suite précisément employé pour désigner les chiens évoluant  dans la maisonnée : il faut en effet savoir qu'étymologiquement, le mot dérivait d'un verbe signifiant "garder", "veiller".

 

     A l'instar de l'origine du nom Miou pour le chat, les expressions Iou et Iouiou s'appliquèrent, dès le Moyen Empire, au chien en général, également en relation avec les sons qu'il émettait car, au départ, c'étaient des verbes ayant le sens de "gémir", "se plaindre".

 

     Pour la petite histoire lexicologique, j'ajouterai que les substantifs "grognement" et "aboiement" s'écrivaient "whwh" ; ce qui, phonétiquement, donnait quelque chose très proche de notre "ouaoua". Encore une onomatopée auditive !

 

     Nous avions vu en son temps que le chien tenu en laisse par un nain sous le fauteuil  d'Inti  représenté, rappelez-vous, dans son mastaba d'Abousir, portait le nom de Idjem (Roux). A la différence du chat dont seul un patronyme nous a été conservé dans la documentation iconographique, les études onomastiques ont démontré qu'étaient portés à notre connaissance, - à tout le moins selon mes sources qui datent de 2003 -, 85 noms personnels attribués à des chiens par leur maître : tous, sauf quatre, étant antérieurs au Nouvel Empire. Presque tous ont été dévolus à des lévriers dans la mesure où un seul nommait un molosse et deux des bassets.

 

     Beaucoup de ces noms faisaient référence à une caractéristique physique de l'animal en question : Djetet (Grasse), Ouret (Grande), Neferet (Belle) ; ou Kemou (Noir), Hebeny (Ebène) ; ou encore Tep-Nefer (Belle-Tête), Mendjoui (Les Deux Mamelles) ...

 

     Parfois, c'était une qualité (ou un défaut) qui avait été épinglé pour l'attribution de leur nom : Ankhou (Vivant), Seneb (Sain), Maaty (Fiable), Djaoutet (Vaurienne), Degem (Etourdi ) ...

 

     Si l'on y réfléchit bien, ces choix  datant de la plus haute Antiquité ne diffèrent pas vraiment de l'origine de nos anthroponymes créés au Moyen âge : des Legrand, des Legros, des Lebeau, des Lenoir ... et des Lejeune se rencontrent encore de nos jours, non ?


 

     Toutes ces dénominations, tous ces "prénoms" aussi nous confirment l'importance cardinale que le chien eut aux yeux de la population égyptienne de l'époque. D'autres preuves obvies sont également fournies par la documentation, que ce soient la décoration pariétale des tombeaux que je viens à l'instant de rappeler où on le voit bien installé sous le siège du propriétaire, alors que le chat reposait quant à lui plutôt sous celui de son épouse - ; ou certaines stèles gravées, comme par exemple celle de Nenu où deux chiens accompagnent la famille venue rendre hommage à un parent défunt ; ou encore ces petites momies de canidés retrouvées gisant à côté du sarcophage de leur maître et ce, dès le Moyen Empire ; et à propos desquelles, lors d'un prochain rendez-vous, je ne manquerai pas de vous entretenir ...

 

     Fait rarissime dans la mesure où il en existe très très peu, nous avons dans les réserves des Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles trois planchettes de bois, deux inscrites et une anépigraphe, qui, selon Jean Capart, ont appartenu à un cercueil de chien : elles mesurent quelque 70 centimètres de longueur pour 25 de largeur, et datent précisément du Moyen Empire.

 

     Un autre égyptologue belge, Luc Limme, a réétudié ces inscriptions en 1985 pour en donner une version probablement définitive. Ainsi, sur le premier fragment, le plus long des trois, on peut lire cet incipit classique : Offrande que fait le roi à Osiris, seigneur de Busiris (consistant en) pain, bière, boeufs, volailles, pour la vénérée, l'aimée de sa maîtresse, Aya.   

 

     Il est évident qu'avec semblable formule, la maîtresse de cette chienne Aya tînt à ce qu'elle fût  ensevelie à l'instar d'un être humain.C'est assurément cette relation privilégiée que voulurent marquer les artistes qui réalisèrent les deux petits monuments posés ici devant nous dans cette vitrine et que nous évoquerons donc le mardi 25 janvier.

 

 

 

(Bouvier-Closse : 2003, 12-3 et 19-29 ; Limme : 1985, 147-51Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959, 53)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 00:00

 

     Le 14 juin 2008, soit quelque trois mois après la création d'EgyptoMusée, je décidai, souvenez-vous amis lecteurs, d'ouvrir une nouvelle rubrique à la littérature de l'Egypte antique consacrée et dans laquelle, les samedis, j'escomptais vous proposer de faire connaissance avec des textes sapientiaux de première importance.

 

Ptahhotep BM 10371 + 10435

 

     Pour des raisons que je n'ai point tenté à ce jour d'analyser, mes billets prirent plutôt très vite le très agréable chemin de la poésie amoureuse qui, à en croire vos commentaires de l'époque, rencontra bien des suffrages ...

 

     Par un autre détour de circonstances - le séjour que nous passâmes à Prague à l'été 2009, mon épouse et moi -, j'en vins, l'année dernière, à évoquer de samedi en samedi l'égyptologie tchécoslovaque et les fouilles que l'Institut tchèque d'égyptologie mena dans la seconde moitié du XXème siècle dans la nécropole d'Abousir. Mais de philosophie égyptienne, toujours pas !

 

     Après vous avoir permis de faire connaissance avec les savants Frantisek Lexa, Jaroslav Cerny, Zbynek Zaba et Miroslav Verner mais aussi avec d'importants personnages antiques tels que Oudjahorresnet, Kaaper, Fetekti, Qar et ses fils, Inty et Iufaa, j'ai pensé qu'à présent nous laisserions les Tchèques poursuivre leurs travaux d'excavation loin de nos regards et qu'ensemble, à l'instar de ce RAVeL bien connu des Wallons, nous pourrions emprunter les voies quasiment désaffectées d'un corpus littéraire qui me tient particulièrement à coeur.

 

 

     Aux temps joyeux de mes études, ce furent, vivement conseillés par mes maîtres, les quatre tomes de l'idéologue allemand Karl Jaspers (1883-1969) intitulés Les Grands Philosphes qui soutinrent les prémices de mon approche de l'Histoire de la pensée universelle.

 

     Première erreur : d'universalité, il n'y eut jamais ! Et comme pour tous les étudiants occidentaux à cette époque - j'avais 20 ans en 1968 ! -, sous les pavés de la philosophie, la plage des penseurs grecs s'étendait à perte de vue.

 

     Parmi ceux qui ont donné la mesure de l'humain, indiquait Jaspers dans le premier volume de sa tétralogie, Socrate prenait la tête. Poursuivant son étude, il considérait Platon comme étant de ceux qui fondent la philosophie et ne cessent de l'engendrer. Dans la catégorie de ceux dont la pensée sourd de l'origine, il voyait Anaximandre, Héraclite et Parménide.

 

     Dans le tome suivant, envisageant les premiers à avoir proposé des conceptions cosmiques profanes, Jaspers relevait Xénophon, Empédocle et Démocrite. Et abordant les grands constructeurs de systèmes, il commençait évidemment par Aristote.

 

     Vous accepterez, je présume, que je fasse l'économie de la suite d'une nomenclature dans laquelle vous aurez  relevé sans peine que tous ces incontournables de nos études philosophico-littéraires - Socrate, Platon, Héraclite, Démocrite et autres Aristote - étaient bel et bien d'origine grecque.

 

     C'était donc cela l'Histoire de la pensée universelle que prodiguaient nos Professeurs ?

 

     Par seul souci d'honnêteté intellectuelle vis-à-vis de la somme monumentale de Jaspers, je me dois de mentionner que dans la longue introduction de 110 des 319 pages du premier volume de mon édition de poche (collection 10/18), il cite, dans une minuscule parenthèse et sans autre développement, Imhotep et Ptahhotep en tant que Sages - remarquez néanmoins la majuscule ! - de l'Egypte.

 

     Voilà ! Pour lui, c'était dit ! On n'en parlera plus ! Venons-en aux vrais philosophes : les Grecs qui, aux yeux de tous, furent les premiers à réfléchir sur l'humaine condition, à donner naissance à l'art de penser, les premiers à inventer la toute puissante Raison ! Avant eux, ce ne furent, à en croire ceux qui ressassent toujours cette thèse obsolète, qu'énoncés de petits principes de sagesses locales aux fins de tenter d'harmoniser au mieux les rapports sociaux entre les Egyptiens ; ou les Sumériens ; ou les Babyloniens ...   

 

 

     Un demi-siècle plus tard exactement, le philosophe français Michel Onfray (né en 1959) publie Les sagesses antiques, opus initial de ce qui devint au fil des ans, aux éditions Grasset & Fasquelle, sa Contre-histoire de la philosophie.

 

     Là, je me dis : enfin ! Est rendu à l'Egypte ce qui appartient à l'Egypte ! En effet, le préambule général qu'il consacrait à l'historiographie de la philosophie augurait, me sembla-t-il, une judicieuse et salutaire remise en question (pp. 15-6) :

 

     Pourquoi ces instruments idéologiques que sont toujours les manuels, les anthologies, les histoires, les encyclopédies qui, certes, rapportent les mêmes propos, font-ils silence sur les mêmes informations ? Ce qui manque une fois dans une publication manque toujours dans les suivantes d'un genre analogue où règne par ailleurs le psittacisme. Et Michel Onfray de proposer en 2006 de remédier à cette situation.

 

     Malheureusement, quelque 10 pages plus loin, c'est avec notamment Leucippe de Milet (460-370 avant notre ère), philosophe hédoniste grec totalement inconnu du grand public, aussi cultivé fût-il, qu'il entame son travail de déstabilisation des "vainqueurs"  - entendez Socrate, Platon, Aristote - pour ouvrir large le rideau sur les "vaincus" des études universitaires traditionnelles.

 

     Ce nonobstant, en un paragraphe, il me concède (p. 42) :

 

     Une histoire des idées sumériennes, babyloniennes, égyptiennes, africaines donc, montrerait à l'envi que les Grecs n'inventent pas (...) la croyance à une vie après la mort, la transmigration des âmes (...) Tout cela ne germe pas dans le cerveau d'un Pythagore planant dans l'éther des idées pures où il suffirait de se servir. Derrière ces figures de la sagesse grecque primitive s'entend l'écho de voix anciennes, plus anciennes encore, voix de peuples peut-être sans écriture, sans archives ou sans traces

 

     Et l'auteur, par cette "mise au point" exécutée en 12 lignes, de s'exonérer de  creuser plus avant dans le terreau de la philosophie des bords du Nil antique !

 

 

     Certes, amis lecteurs, je n'ai nulle prétention à ajouter une quelconque apostille aux oeuvres de  Karl Jaspers, de Michel Onfray et de tant et tant d'autres. Il m'agréerait simplement, au fil de nos entretiens des prochains samedis, de vous donner à lire quelques extraits de textes égyptiens, de vous soumettre quelques apophtegmes que personnellement je considère comme une réflexion philosophique et qui vous permettraient, au-delà de ma propre conception, de forger votre opinion en la matière : oui ou non, le "miracle grec" est-il originel dans la pensée universelle ? Oui ou non, les Grecs ont-ils tout inventé ?

 

 

     A samedi, donc, le 22 janvier, pour un premier rendez-vous avec un certain Ptahhotep ... dont il faudra bien concevoir qu'il n'a rien à voir avec ce que l'on lit habituellement à son propos, ici sur le Net .

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 07:15

 

     Nous nous étions quittés, souvenez-vous amis lecteurs, en décembre 2010, ici même, devant la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre où, depuis le début de l'automne, j'avais avec vous évoqué les animaux familiers des habitants des rives du Nil en commençant par les chats : une courte introduction, d'abord, le 21 septembre, m'avait permis de distinguer les différentes sous-espèces qui avaient évolué à partir du Felis silvestris initial.

 

 

    Toujours en prémices à l'étude des statuettes présentées dans cette vitrine, j'avais, dans une deuxième intervention, le 28 septembre, estimé intéressant  de vous donner à lire quelques réflexions d'auteurs grecs et romains à propos des moeurs égyptiennes dans lesquelles ces petits félidés étaient partie prenante.

 

     Par la suite, le 5 octobre, nous avions quelque peu abordé des notions d'onomastique aux fins de comprendre les vocables dont ils avaient été affublés avant d'envisager, les mardis 12 et 19 du même mois, ceux qui, devant nous, étaient consacrés à la déesse Bastet.

 

     Dans le droit fil de ces notions religieuses, le 26 octobre, j'avais attiré votre attention sur les pratiques de momification qui, essentiellement à Basse Epoque, avaient sur grande échelle concerné les chats qui devaient servir d'ex-voto aux très nombreux pèlerins autochtones.

 

     Et je m'étais proposé de terminer cet important chapitre par l'évocation du Grand Chat d'Héliopolis, le 30 novembre, bientôt suivie, le 7 décembre, sur un plan plus pragmatique, d'une mise au point concernant leur apport à la pharmacopée antique.


 

     Ce petit rappel introductif et quelque peu didactique pour vous assurer que la raison d'être de ce blog, comprenez notre déambulation chaque mardi dans les salles égyptiennes du Louvre, demeurera, tout au long de cette nouvelle année, mon objectif premier.

 

 

Cour Carrée - (Photo Xavier Perez)


     Et c'est donc tout naturellement que je vous convie à poursuivre, dès le 18 janvier prochain, la découverte de deux autres pièces exposées dans cette vitrine 3 :  après les félidés, et avant les simiens, elles me permettront cette fois d'évoquer les canidés ...

 

     A mardi, donc, dès potron-minet, selon nos bonnes vieilles habitudes ... et comme le laisserait supposer ce remarquable cliché que Xavier Perez a, parmi d'autres, publié sur le blog Communauté Louvre et qu'il a eu l'extrême amabilité d'accepter qu'il soit ici importé.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 09:29

 

 

Grand Corps Malade - 3ème temps

 

      Certes, ce n'est pas dans mes habitudes ...

 

     Simplement parce que j'avais envie de partager cela aussi avec vous.

      Simplement pour ME et VOUS faire plaisir, ce texte, de Grand Corps Malade, enveloppé par une musique de Charles Aznavour.

 

Lisez.

Ou écoutez.

 

(http://www.youtube.com/watch?v=ZsHoPB6wvmA)

 

Et vous me comprendrez ...

 

 

J'étais assis sur un banc, cinq minutes avec moi,
Perdu dans mes pensées qui me parlaient sans voix,
Dans un parc un peu désert, sous un ciel sans couleur
Un moment, un peu d'air, dans une bulle sans humeur.
Un vieil homme approcha, fermant ainsi cette parenthèse.
Il s'assit à côté de moi et me regarda, l'air à l'aise
Avec un regard confiant, il me dit cette phrase sans astuce :
"Quel dommage que les gens ne se parlent pas plus !

Jeune homme croyez-moi, j'ai un peu d'expérience.
Je ne vous connais pas, je m'assois près de vous ;
Si les gens se parlaient, les choses auraient un sens.
Je vous parle et pourtant, je suis tout sauf un fou :
C'est juste que je sais - privilège de l'âge -
Que l'humain est moins sot, s'il est un peu curieux ;
Que l'humain est plus fort quand il croit au partage ;
Qu'il devient plus beau quand il ouvre les yeux".

Refrain :


L'homme est un solitaire qui a besoin des autres
Et plus il est ouvert et plus il devient grand.
Découvrez ma culture, j'apprendrai la vôtre.
Je pense, donc je suis et tu es, donc j'apprends


Nous avons pris le temps de voir nos différences ;
De mélanges et rencontres, il faut franchir le seuil.
Parlons aux inconnus, sortons de l'ignorance,
Faisons de notre monde un terrain sans orgueil.
Comme on croise nos voix, croisons nos habitudes,
Nous quitterons ce parc plus riches qu'en entrant.
Cessons de voir petit, prenons de l'altitude,
Partageons nos idées, nos valeurs, notre temps.

(Refrain)

Je pense, donc je suis et tu es, donc j'apprends ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 10:10

 

     Un peu comme une maman qui, discrètement, presque sur la pointe des pieds pour gêner le moins de monde possible, quitterait cette route qu'ensemble vous aviez un long temps arpentée ; un peu comme les pages du grand Livre de la Vie qu'avec elle votre famille et vous tourniez presque machinalement, 2010 s'achève, sans grand éclat de voix que l'épais tapis de neige, de toute manière, se serait complu à étouffer ...

 

    Pour vous tous, amis lecteurs, je forme aujourd'hui le voeu que 2011 qui  ne va point tarder à frapper à l'huis rencontre pleinement, 365 jours durant, l'intégralité de vos souhaits.

 

     Puisse dans votre parcours personnel, cette année encore, EgyptoMusée agréablement vous accompagner quelques petits instants chaque semaine ...

 

     Aussi, et avant de prendre un premier nouveau rendez-vous pour le mardi 11 janvier prochain, si toutefois l'aventure à mes côtés vous tente encore, il m'est extrêmement agréable de vous réitérer mes remerciements les plus appuyés pour votre présence et votre participation sans laquelle ce blog n'aurait aucune raison d'être ...



9.-St-le-fausse-porte-Mererouka.jpg


 

     Bon passage vers l'an neuf à tous.

 

     Richard     

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 00:00

 

     Lors de notre avant-dernier mardi d'entretiens, j'avais eu l'occasion, en troisième volet d'articles publiés les 27 novembre et  4 décembre, d'attirer votre attention amis lecteurs, de manière générale, sur le rituel de l'Ouverture de la bouche qui succédait à tout le travail d'embaumement dont un défunt de l'Egypte antique faisait l'objet pour que lui soit rendue l'intégrité de son corps en vue d'accéder à l'éternité dans l'Au-delà.

 

     Si cette introduction visait alors à fournir une approche plus que globale de ce rituel, elle doit, vous vous en doutez, déboucher sur quelques précisions quant à ses modalités d'exécution de manière à en cerner les différentes composantes et, ainsi, mieux en comprendre le sens. Ce sera l'objet aujourd'hui de notre ultime rendez-vous de 2010.

 

     D'emblée, je voudrais souligner que bien que procédant ici d'une réflexion que j'ai initiée dans la toute nouvelle rubrique "Mort et Au-delà ...", ce rituel ne présentait, à l'origine, absolument aucune connotation avec les pratiques funéraires en usage. En effet, à l'époque du pharaon Chéops déjà, sous la IVème dynastie, soit il y a quelque 4500 ans d'ici, il était destiné aux statues royales et à celles des divinités aux fins de les animer en leur donnant le souffle de vie pour que, dans le temple où elles devaient trôner, elles puissent, entre autres, bénéficier du culte qui leur serait rendu en tant qu'indispensable "médiatrice" entre les fidèles venus les solliciter et les dieux.


     La raison pour laquelle cette pratique ressortissant au domaine magico-religieux perdura jusqu'à la fin de la civilisation égyptienne tient, me semble-t-il, dans le fait que la conception égyptienne de la statuaire ne réduisait pas son rôle à un simple élément décoratif à matériellement intégrer dans une architecture mais, plutôt, la considérait en tant qu'image : c'est d'ailleurs ce que signifie le phonème twt qui désigne les statues.


     Comprenons également que cette image n'était en rien une identification physique à un quelconque modèle : elle figurait en réalité le support rassemblant les différentes composantes d'un être :  la racine twt, d'ailleurs, ayant donné les verbes "assembler", "rassembler" ... 

 

     Il faut aussi être conscient que le terme "sculpteur" se disait seankh en égyptien, que l'on peut traduire par "celui qui fait vivre" et que le verbe "fabriquer" une statue pouvait être rendu par mesi, c'est-à-dire "enfanter", "donner naissance" ; ces deux points philologiques corroborant, je pense, entièrement mon propos.

 

     Qu'il me soit aussi permis d'ajouter, pour tenter d'être complet, que ce rituel fut également pratiqué en présence des barques sacrées ou, plus précisément, devant l'effigie de la divinité présente à la proue ; ainsi que devant les portes des temples, lors des rites de fondation, en vue d'insuffler vie aux représentations divines gravées sur les différentes parois. Bref, que ce rite fut d'usage sur tout ce qui était susceptible de renfermer la moindre particule d'esprit divin.

 

     Il faut peut-être envisager l'introduction de ce rite dans le processus des funérailles par le fait qu'originellement donc, l'ouverture de la bouche s'appliquait aux seules statues pour qu'elles puissent recevoir et magiquement se rassasier des offrandes alimentaires que journellement les prêtres déposaient à leurs pieds : en effet, tout défunt étant censé devenir un nouvel Osiris devait lui aussi, dans l'Au-delà, avoir la possibilité de se nourrir, comme ici-bas.

 

     Qu'en tous pays où N. ira, il n'y ait ni soif ni faim, jamais !, proclame la scène 64 du texte du rituel ; sans oublier que le prologue énonce clairement : Accomplir l'Ouverture de la bouche pour la statue de N. dans le Château de l'Or (entendez : l'atelier d'un temple où les statues étaient réalisées).  

 

     Il me plaît  à souligner que, déjà dans les Textes des Pyramides, poignent des passages à contexte religieux envisageant de restituer au pharaon décédé, alors considéré en tant que divinité, sa capacité à profiter des offrandes alimentaires. Et à l'apparition du mythe osirien, c'est tout naturellement que le rite concernera l'ensemble des défunts ...

 

 

Rituel de l'Ouverture de la bouche


 

     C'est la raison pour laquelle vous en retrouverez des figurations dans les vignettes du Livre pour sortir au jour, comme ci-dessus, celui d'Hunefer datant de la XIXème dynastie (13ème siècle avant notre ère) que vous pourrez admirer jusqu'au 6 mars prochain si vous vous rendez à l'exposition qui se tient au British Museum de Londres.

 

     (Merci à Alain Truong qui, par son article du 19 juin dernier, m'a mis au courant de cette exposition londonienne à laquelle, déjà, j'eus l'opportunité de faire référence ici sur mon blog.)

 

     Si vous avez été quelque peu attentifs aux termes que j'ai ci-avant employés, vous aurez relevé, amis lecteurs, ceux de scène et de prologue qui, vraisemblablement, auront dû vous mettre la puce à l'oreille.

 

     Eh oui, vous avez bien compris : utilisant ici, à bon escient, je vous rassure, deux  substantifs empruntés au monde du théâtre, je veux insister sur le fait que ce rituel de l'Ouverture de la bouche, quand il s'est agi des défunts, constitua une représentation scénique, - oserais-je écrire : un spectacle ? -, que l'on pourrait, sans anachronisme aucun, comparer à ces Jeux et ces Mystères de notre théâtre religieux médiéval.

 

     En effet, pour les défunts de certaines classes privilégiées, la cérémonie rituelle était récitée, mimée, interprétée par des "acteurs" tenus de respecter les didascalies notées dans le texte officiel, exactement comme pour toute pièce antique grecque.

 

     Dois-je préciser que pour vous et moi, cela se fût résumé au geste d'un prêtre approchant l'herminette de notre bouche, de nos yeux, de nos oreilles et de notre nez afin de leur rendre leurs facultés sensorielles ? 

 

     Mais en quoi donc consistait toute cette dramaturgie réservée aux plus aisés des Egyptiens et que l'on a pris l'habitude de désigner par "Rituel de l'Ouverture de la bouche" ?

 

     Constitué de 75 scènes, il était dirigé par un personnage liturgique que les textes nomment Chancelier du dieu et qui était en fait le chef des embaumeurs qui, non seulement avait préalablement pratiqué la momification mais, aussi, supervisé d'autres moments forts du long rituel accompagnant le voyage du défunt à sa maison d'éternité.

 

     Cette représentation théâtrale requérait un matériel assez imposant : quelques aiguières de formes distinctes pour les libations ; différentes herminettes pour l'ouverture de la bouche proprement dite, mais aussi d'autres instruments comme un doigt d'or (ou de pierre), une sorte de couteau, etc. Instruments  et accessoires d'ailleurs représentés sur la vignette ci-dessus, à l'extrême droite du second registre. 


      A ces ustensiles, s'ajoutaient des pièces d'habillement : une écharpe, un pagne à devanteau, un bandeau de tête ... Tous, peu ou prou, font référence à des pièces de vêtements pharaoniques.

      Je ne dois évidemment pas oublier de citer huiles et onguents, pratiquement les mêmes qui avaient servi lors de l'embaumement.

 

      Le texte nous expliquant le rituel en question connut plusieurs recensions, plusieurs variantes selon les tombes et les temples mais aussi selon les époques. De cette documentation abondante, j'épinglerai  quelques versions de choix : celle dans la tombe de Séthi Ier, à Biban el-Molouk, celle de la chapelle d'Aménardis, à Medinet Habou et celle dans le tombeau de Petosiris, à Touna el-Gebel.

 

     S'il y en eut aussi recopiées sur papyri, une des dernières, datant du IIème siècle de notre ère fait partie des collections du Louvre, sous le numéro d'inventaire N 3155.

 

     Quoi qu'il en soit, la version canonique de ce texte se subdivisait en sept parties.    

 

      Des préliminaires, avec ce premier titre très clair que j'ai déjà cité tout à l'heure : Accomplir l'Ouverture de la bouche pour la statue de N. dans le Château de l'Or.

 

      Suivent des scènes de purification avec aiguières, natron et encens, ce dernier produit servant aussi pour les fumigations.

 

     Après un entracte vient le "Jeu de l'animation de la statue" : un officiant, appelé prêtre-sem, est requis, ainsi que les artisans spécifiques (sculpteur, dégrossisseur et polisseur) qui l'ont façonnée.

 

      Intervient alors la scène de l'attouchement de la bouche avec le doigt : Paroles prononcées par le prêtre-sem : N., je suis venu pour te chercher ! Je suis Horus et j'ai rouvert pour toi ta bouche.

 

      Un nouvel entracte précède les "Rites de Haute-Egypte" et ceux de "Basse-Egypte", identiques puisqu'il s'agit d'abattre la bête de sacrifice dont la cuisse sera avancée vers le visage de la statue (ou du défunt) pour magiquement lui ouvrir la bouche et les yeux avant que l'on se serve des différents instruments, herminette et couteau. Cette cuisse que l'on a tranchée au petit veau est elle aussi posée sur la table que l'on aperçoit sur la vignette du papyrus d'Hunefer ci-dessus.

  

     Ensuite, la statue (ou la momie) est parée d'un bandeau de tête et des différentes pièces de lin auxquelles j'ai déjà fait allusion plus avant : c'est ce que les égyptologues appellent le "Cérémonial de vêture".


      Différentes onctions prennent place ici pour encensement, aspersions, fumigations et libations avant le "Repas funéraire" : préparation de l'offrande alimentaire, purification, consécration des animaux d'offrandes ; et récitation des formules d'invitation au repas, telle que :

 

Ô N. ! Viens vers ce pain qui est tien, vers cette bière, cela ne te manquera jamais ! 

 

Le Jeu théâtral se termine alors par trois ou quatre scènes, simplement intitulées " Rites de clôture"

 

Ô N. ! Ouverte est ta bouche  (...) Tu peux parler devant les dieux, ton appel sera entendu.

 

 

     Et le rituel de l'Ouverture de la bouche d'arriver à son terme par le transport de la statue dans sa chapelle, dans son naos. Le cérémoniaire se doit alors de prononcer quelques paroles  : Ouvertes sont les portes du ciel, déverrouillées sont les portes du temple, la maison est ouverte à son maître ! Qu'il sorte quand il veut sortir, qu'il entre quand il veut entrer !


     Vient enfin une oraison finale qui, dans l'hypogée d'Horemheb (TT 98), dernier souverain de la XVIIIème dynastie, se termine par ces mots : Ouvert est pour toi le ciel, ouverte est pour toi la terre, ouvert est le chemin de l'Au-delà ! Tu sors avec Rê, tu marches à grands pas !   

 

     On peut alors, après avoir définitivement clos le sarcophage du défunt, l'inhumer au plus profond de sa tombe ... 

 

 

     J'aimerais une nouvelle fois insister, un peu en guise de conclusion, que toutes les phases des rites funéraires que j'ai décrites au long de ces quatre premiers articles publiés dans la rubrique "Mort et Au-delà ..., ne furent appliquées qu'aux défunts des classes aisées de la société égyptienne, d'une part, - Hérodote, déjà, l'avait bien souligné ! -, et qu'au temps d'une Egypte économiquement riche, d'autre part. Car avec notamment la perte des possessions asiatiques qui freina l'arrivage des onguents nécessaires à la momification, à laquelle on peut ajouter les invasions successives, perses, grecques et romaines qui modifièrent les anciens principes religieux en la matière, les pratiques que l'Egypte avait connues au Nouvel Empire, par exemple, s'amenuisèrent et devinrent de plus en plus sommaires, rapides, expéditives.

 

     Les savants de notre époque qui analysèrent notamment des momies des dynasties ptolémaïques se rendirent vite compte que certaines d'entre elles ne constituaient qu'un ensemble d'amalgame très hétéroclite pour donner l'illusion d'un corps correctement "reconstitué" : tessons de poterie, souris prises au piège, rouleaux de cordes, morceau de cuir, chiffons ... tout était bon pour remplir la cavité thoraco-abdominale.

 

     Toutefois, les apparences étaient sauves : tout ce qui était extérieurement visible de la momie avait été soigneusement paré, décoré, peint pour imiter résille de perles, collier ousekh, etc.

Qui, dès lors, eût pu imaginer un seul instant qu'à l'intérieur ... ????

 

     Il en fut également de même pour le rite de l'Ouverture de la bouche qui, en fin de parcours, se résuma pour certains à approcher l'herminette, sans autre forme de procès.  

 

     Nous sommes loin des pieuses et respectueuses étapes d'une momification ayant pour but d'assurer l'éternité aux défunts !

 

 

 

(Assmann : 2003, 446-56 ; Barbotin : 2007, 15-7 ; Goyon : 2044, 13-4, 39-40 et 89-182 ; Sauneron : 1952, 146)

 

 

     C'est avec ce dernier article de 2010 que je vous souhaite, amis lecteurs, à toutes et à tous, d'excellentes fêtes de fin d'année, de très bonnes vacances et vous donne rendez-vous à la rentrée scolaire belge de janvier, à savoir, pour ce qui nous concerne, le mardi 11. 

 


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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 00:00

 

       Vous vous souvenez assurément, amis lecteurs, qu'en vous quittant samedi dernier après une intervention préliminaire concernant les serviteurs funéraires dont tout défunt voulait s'entourer dans sa tombe aux fins de ne pas être astreint à des corvées dans l'Au-delà, j'avais, en évoquant les différents aspects qui furent leurs tout au long de la civilisation égyptienne, gardé en suspens un détail  d'importance : dans la chambre sépulcrale d'Iufaa, les fouilleurs oeuvrant pour l'Institut tchèque d'égyptologie en mirent au jour 408 semblables à celui que nous aurons à nouveau loisir d'admirer dans un instant. 

 

 

     Mais avant de la détailler, je voudrais simplement mentionner qu'au Moyen Empire, le défunt  ne possédait le plus souvent qu'une, voire, dans quelques cas rares, deux statuettes. Leur nombre s'accrut néanmoins un peu avec le temps, mais en quantité raisonnable, hormis une exception notoire au Nouvel Empire sur laquelle je ne manquerai pas de revenir.

 

     A partir de la XIXème dynastie,  puis quand  sous Ramsès II s'invitèrent les premières figurines de contremaîtres - tenant un bâton ou un fouet à la place des outils aratoires classiques qu'étaient la houe, le hoyau ou le pic -, l'effectif augmenta considérablement et ce, jusqu'à Basse Epoque.

 

     Idéalement mais, selon le papyrus EA 10800 du British Museum, seulement à partir de la XXIème dynastie, l'équipement d'un défunt d'une famille aisée pouvait atteindre, quand il était complet, 401 figurines : en effet, une était prévue pour chaque jour de l'année - 365 corvéables donc -, et 36, considérées comme étant des chefs d'équipes. Appelés parfois "Grand des Dix"dans la littérature égyptologique ou "Dizeniers", ces dirigeants avaient en charge une dizaine d'ouvriers agricoles.

 

     Quant à l'exception mentionnée ci-avant, il s'agit, vous vous en doutez, des  statuettes funéraires de Toutankhamon. Selon l'égyptologue anglais Nicolas Reeves, Howard Carter retrouva en effet dans son hypogée 413 statuettes : les 365 de base, les 36 contremaîtres et 12 chefs supplémentaires, apparemment un par mois de l'année, surveillant la totalité du contingent.


      (Pour la petite histoire, d'aucuns, comme le français Jean-Luc Bovot, avancent le nombre de 417, en comptabilisant 4 statuettes hors troupe retrouvées dispersées ailleurs dans la tombe du jeune souverain.)

 

    Une nouvelle fois, je ne puis qu'être interpellé - je l'ai à plusieurs reprises déjà signalé - par les similitudes existant entre le mobilier funéraire du pharaon adolescent de la XVIIIème dynastie et celui du fonctionnaire royal de la XXVIème qu'était Iufaa ...


 

     Pratiquement : il n'est nul besoin d'envisager de vous rendre au  Musée du Caire pour y admirer ces petits personnages en faïence siliceuse bleue, sauf à penser que vous désirez absolument  rencontrer ceux d'Iufaa. Outre le Louvre, maints musées, fussent-ils de provinces, en France comme en Belgique, vous en proposent à l'envi.

 

     D'ailleurs, à l'entre-sol du Hall Napoléon, précisément,  sous la Pyramide du Louvre, eûtes-vous peut-être la chance, au printemps 2003, de visiter l'exposition Chaouabtis, des travailleurs pharaoniques pour l'éternité qui leur avait été dédiée. Là, désirant matérialiser une théorie de serviteurs funéraires momiformes, véritables petits chefs-d'oeuvre de Basse Epoque, les concepteurs de la manifestation décidèrent de présenter un ensemble exceptionnellement sorti des réserves et ayant appartenu à deux personnalités différentes qui, comme notre Iufaa, vécurent à la XXVIème dynastie. 

 

     Si ce ne fut pas le cas, il vous sera toujours loisible, quand nous reviendrons ensemble au Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, de simplement diriger nos pas vers la salle 17.

 

     Sur les plus de 4500 exemplaires détenus par le Musée, c'est-à-dire pratiquement 9 % de l'ensemble de ses  antiquités égyptiennes, 71 sont ici alignés dans la première des vitrines.


 

Ouchebtis - Salle 17 - Vitrine 1

 

     Et vous vous direz alors, en tentant peut-être de les dénombrer, que Toutankhamon et Iufaa en disposèrent chacun de pratiquement 6 fois plus ...

 

 

     Mais revenons, voulez-vous, précisément à un des 408 serviteurs funéraires d'Iufaa retrouvés dans sa tombe d'Abousir.

 

 

 

Iufaa - Oushebti (Photo Milan Zemina)

 

   

     Tous pratiquement semblables, leur hauteur mise à part, en céramique siliceuse émaillée bleue, ils présentent bien un aspect momiforme, enfermés qu'ils sont dans la gaine de leur linceul d'où ne sortent que les mains tenant, l'une un pic et l'autre une houe travaillés en léger relief.

 

     Ils sont coiffés de la perruque tri-partite traditionnelle des dieux, avec retombée de chaque côté du visage, laissant libres les oreilles et, évidemment, la troisième masse de cheveux recouvrant la nuque. Ils portent également la barbe postiche des dieux, longue, tressée, arrondie et recourbée en son extrémité.

 

     Serein, leur visage arbore ce fameux sourire caractéristique de la XXVIème dynastie, appelé "sourire saïte" par les égyptologues.

 

     Terminons, si vous le voulez bien, par quelques notions philologiques.

 

     Le devant du corps présente une seule colonne de hiéroglyphes incisés dans un encadrement rectangulaire : d'emblée, vous aurez aisément compris qu'elle ne peut évidemment pas contenir le texte intégral du chapitre VI du Livre pour sortir au jour que je vous ai récité samedi dernier :

 

Formule pour faire qu'un chaouabti exécute les travaux pour quelqu'un dans l'empire des morts.

 

      Paroles dites par N. Qu'il dise : "O ce chaouabti de N., si je suis appelé, si je suis désigné pour faire tous travaux qui sont faits habituellement dans l'empire des morts, eh bien ! l'embarras t'en sera infligé là-bas, comme quelqu'un à sa tâche.

Engage-toi à ma place à tout moment pour cultiver les champs, pour irriguer les rives, et pour transporter le sable de l'Orient vers l'Occident.


      "Me voici !", diras-tu."

 

 

     Pas plus, d'ailleurs, que le traditionnel incipit que vous connaissez pour l'avoir ici maintes fois déjà rencontré : Offrande que donne le roi ... pour le Ka de N. [= le nom du défunt] .

 

     Bien plus simplement ici, l'inscription quatre cent huit fois répétée de statuette en statuette martèle ce que je  pourrais appeler, faisant fi de l'anachronisme évident : "carte d'identité" du défunt.

 

  Iufaa - Inscription Oushebti - Administrateur des palais  

     En effet, l'en-tête propose son titre officiel : Administrateur des palais.

 

    

 

 

  Iufaa - Inscription Oushebti - Son nom  

     Les quatre signes hiéroglyphiques qui s'ensuivent fournissent tout naturellement son patronyme : Iufaa.

 

    

 

  Iufaa - Inscription Oushebti - Nom de sa mère Ankhtes  

 

     Et la colonne de se terminer par le nom de sa propre mère : Ankhtes, précédant le déterminatif de la femme assise.

 

 

 

     Texte très réduit donc, vous en conviendrez, que fut celui adopté par le défunt pour ses propres serviteurs funéraires. Probablement représentait-il simplement ce qu'il voulait que l'on sache de lui dans l'Au-delà, partant du principe que la présence des statuettes était déjà amplement suffisante pour l'assurer de n'être pas contraint à y effectuer les corvées agricoles imposées à tous : nul besoin dès lors, à ses yeux, d'y faire graver un texte invocatoire comme celui du chapitre VI du Livre pour sortir au jour ... 

 


 

( Barguet : 1967, 42 ; Bovot : 2003, 9 ; ID. : 2008, 67-72 ; ID. 2009 : 389-90 ; Reeves : 1995, 136-9)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 00:00

 

      Les plus attentifs parmi vous, amis lecteurs, auront très certainement remarqué que pour accueillir, les 27 novembre et le 4 décembre, deux articles faisant allusion aux pratiques thanatopraxiques mises au point par les Egyptiens de l'Antiquité aux fins d'assurer à leur dépouille une éternité dans l'Au-delà, j'avais cru bon d'ouvrir une nouvelle rubrique que, reprenant une partie du titre d'un ouvrage capital en la matière rédigé par l'égyptologue Jan Assmann, j'ai tout simplement intitulée Mort et Au-delà ...

 

     Parce que j'ai besoin des deux prochains samedis avant les vacances de Noël pour apposer le point final à notre introspection de la chambre sépulcrale d'Iufaa ; parce qu'ayant terminé, mardi dernier l'évocation des statuettes de chats de la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes et que je n'escompte pas commencer aujourd'hui celle des chiens qu'il me faudrait interrompre pendant les quinze jours de vacances que m'offre mon blog et que je vous rétrocède ;  et parce qu'en outre j'estime opportun de présenter une suite aux deux interventions dédiées à l'embaumement que je citais à l'instant, je voudrais aujourd'hui, bien que l'on soit mardi, poursuivre la relation des différentes étapes du rituel funéraire par la cérémonie que les égyptologues ont pris l'habitude de nommer Rite de l'Ouverture de la bouche dont vous connaissez très certainement cette représentation dans l'hypogée de Toutankhamon.

 

 

Ouverture bouche Tout - Gros plan - OsirisNet

 

 

     (A nouveau, un tout grand merci à Thierry Benderritter, d'OsirisNet, pour la gentillesse avec laquelle il continue à généreusement m'autoriser à lui emprunter ses propres clichés dont celui ci-dessus qu'il a pris de la première scène du mur nord de la chambre funéraire du jeune souverain.)

 

    

     En préambule, me permettez-vous un peu d'humour bien involontaire ?

 

     Tablant sur le fait que tout le monde en parle, en bien comme en mal, et puisque, de temps en temps, je vous propose un lien vers une documentation que j'ai jugée scientifiquement valable, j'ai quelque peu "feuilleté" Wikipedia et, à l'entrée "Ouverture de la bouche", ai trouvé cette phrase : " Une fois ces étapes terminées, avec l'aide d'une herminette, on touche la bouche, le nez, les oreilles et les yeux du visage du sarcophage.", qui m'invite à "cliquer" sur le terme herminette - au demeurant tout à fait correct dans le vocabulaire égyptologique -, pour visualiser l'instrument, pensais-je dans ma candeur naïve, dont se servait rituellement le prêtre funéraire en charge de cette cérémonie.

 

     Faites comme moi, amis lecteurs, avec le bouton gauche de la souris. Et vous aurez vite compris la raison pour laquelle un jeune élève ayant préparé, assorti de cette photographie, un petit travail qu'il prévoit d'oralement présenter au cours d'Histoire reviendra à la maison avec une note très en deçà de la moyenne espérée ... et joyeusement gaussé par ses copains de classe qui  ne se seront pas privés de  citer l'un quelconque film d'horreur ...

 

     En fait, j'eus dû plutôt vous emmener une nouvelle fois vers la salle 15 de ce même département dans laquelle déjà, souvenez-vous, nous avons rencontré le couvercle du cercueil de Pami mais aussi la vitrine dans laquelle nous avons tout à la fois découvert la momie de Pachéry et le cuilleron à narines permettant l'excérébration des cadavres.

 

     Dans cette salle également, dans la vitrine dédiée aux funérailles, est exposée une herminette (E 14 071) à l'image de celle que nous avons vue ci-dessus approchée par Ay, le successeur de Toutankhamon sur le trône d'Egypte, du visage de sa momie.       

 

 

Herminette - Louvre

 

   

     Souvenez-vous, dans le premier des billets de cette nouvelle rubrique, je vous avais expliqué que les pratiques de l'embaumement s'étaient effectuées un temps dans ce que les égyptologues sont maintenant convenus d'appeler la Tente de Purification.

 

 

     C'est aussi en cet endroit que certains textes nomment le Château de l' Or, qu'à tout le moins jusqu'au Nouvel Empire eut lieu la très importante cérémonie de l'Ouverture de la bouche ; par la suite, elle sera pratiquée à l'entrée même du tombeau après que le cortège funèbre, à nouveau constitué des membres de la famille du défunt, de ses voisins et des pleureuses gagées pour clamer haut le désespoir de tous, eut acheminé le sarcophage qu'accompagnait, dans les meilleurs des cas, un imposant mobilier funéraire.

 

     Pour  terminer notre rencontre de ce matin, et avant de vous donner un ultime rendez-vous en cette année 2010 qui me permettra de vous expliquer en quoi pratiquement consistait ce rituel particulier, je ne résiste pas au plaisir de vous proposer la lecture de la succulente relation qu'en 1957 fit de cette étape des funérailles le grand égyptologue français, le chanoine Etienne Drioton (1889-1961). Evoquant le défunt momifié, il écrit : 


 

     ... On pratiquait alors sur lui le rite de l'Ouverture de la bouche, destiné à lui rendre l'usage de ses organes en vue de son existence dans le tombeau.

 

 

     C'était une très ancienne cérémonie, dont le noyau n'était autre que la passe magique, d'origine préhistorique, par laquelle le fils du défunt capturait à la chasse l'âme échappée du corps de son père, et l'y réintroduisait. L'opération était dialoguée et mimée. Elle s'encadrait entre une lustration préliminaire et une présentation d'offrandes. Il s'accomplissait alors une série de rites au cours desquels le prêtre officiant touchait la bouche et les yeux de la momie, pour leur restituer leur fonctionnement. Une seconde oblation était offerte au mort et l'on procédait, au moins symboliquement, à sa dernière vêture, au milieu d'aspersions et d'encensements, avant de le coucher définitivement dans son sarcophage.

 

     Un cortège funèbre emportait ensuite le cercueil au tombeau. On le descendait dans le caveau souterrain, dont on comblait le puits d'accès. Au-dessus, dans la chapelle de culte, l'officiant inaugurait la stèle fausse-porte par une offrande et une libation. Ce devoir rempli, les assistants participaient, sur le lieu même et en compagnie du défunt invisible, à un festin de gala, avec musiciens et danseuses, semblable à celui que le propriétaire d'une nouvelle maison avait coutume d'offrir aux invités qu'il y recevait pour la première fois. 

 

 

     En d'autres termes, si je le comprends bien, une joyeuse pendaison de crémaillère !

 

     Plus sérieusement : mardi prochain donc, si tant est que le sujet vous intrigue, je vous expliquerai avec force détails de quoi exactement se composaient les différentes étapes de ce qu'il est convenu d'appeler Rituel de l'Ouverture de la bouche, son origine, son évolution dans le temps et ses différentes versions ...

 

     A mardi ?

 

 

 

(Drioton : 1957, 188-90)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 00:00

 

      Après avoir terminé nos différentes visites de la tombe-puits d'Iufaa, fonctionnaire palatial ayant vécu à la XXVIème dynastie, dite saïte, inhumé aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir, je vous avais proposé, dans le courant du mois précédent, souvenez-vous amis lecteurs, de nous pencher sur le matériel qu'il avait cru bon de s'entourer pour l'éternité et, dans cette optique, j'avais pour vous plus spécifiquement évoqué, le 13 novembre, les deux coffrets qui avaient été placés l'un le long du côté nord de son sarcophage de calcaire blanc, l'autre du côté sud et, dans la foulée, le samedi 20, les vases canopes qu'ils contenaient.

 

     Un petit excursus m'avait permis, il y a deux semaines, de brosser à larges traits les différentes étapes de la momification et, samedi dernier, de répondre à un questionnement d'un lecteur.

 

     Il me plairait maintenant de reprendre l'évocation de la chambre sépulcrale de ce défunt privilégié dans laquelle ont été rétrouvées, en nombre impressionnant, des petites statuettes sur lesquelles nous allons aujourd'hui nous pencher ...

 

 

Iufaa - Oushebti (Photo Milan Zemina)

 

 

     Il s'agit, vous l'aurez assurément deviné en découvrant le cliché ci-dessus, de ce que la langue égyptienne nomme un ouchebti. Ou un chaouabti. Ou encore un chabti ...

 

     Ces termes ne sont évidemment pas utilisés au gré d'une certaine fantaisie, d'une humeur de l'un ou de l'autre : ce serait trop  simple.  La réflexion s'impose donc quant au choix de l'un d'entre eux. D'abord parce que leur étymologie est rien moins qu'assurée : pour certains égyptologues, chaouabti viendrait du terme shaouab - cela semble évident ! - qui désignerait le perséa. 

 

     En fait, pas aussi obvie que cela aux yeux d'autres savants qui font à juste titre remarquer que les textes mentionnent bien le bois, et même deux types de bois différents, dans lequel les statuettes d'origine étaient confectionnées ... mais jamais celui du perséa !

 

     Le problème ne se pose évidemment pas quand, sur la statuette elle-même, figure l'une des trois dénominations  !

 

     D'aucuns ont tranché d'une autre manière : quand le chapitre VI du Livre pour sortir au jour (ou Livre des Morts) n'est pas inscrit sur la statuette, ils la nomment chaouabti si elle est antérieure à la XXIème dynastie et ouchebti, si elle est postérieure.

 

     Pour ce dernier terme, l'étymologie sauve la mise : ousheb signifiant "répondre", l'ouchebti, les textes le prouvent, est bien celui qui répond à la place du défunt quand injonction de corvée lui est adressée.

 

    Et dans notre belle langue française ?

 

     Certains usent tout naturellement du terme "répondant" ; d'autres, préfèrent "corvéable" ; d'autres encore "substitut", ou "figurine funéraire" ou enfin - et  ceci constitue l'appellation choisie par le Louvre pour ses cartels - : "serviteur funéraire".

 

     Mais ici aussi, cela peut se compliquer : les chaouabtis ne sont pas que des serviteurs et ils ne sont pas exclusivement funéraires, fait remarquer, en introduction à  son catalogue de ceux du Louvre ayant appartenu aux rois et aux princes des rives du Nil, Jean-Luc Bovot, Ingénieur d'études au Département des Antiquités égyptiennes.

 

     Nonobstant toutes ces arguties, vous m'autoriserez, je présume, à m'en tenir ici, faute de mieux, à la désignation de "serviteur funéraire". 

 

     Il faut en effet savoir qu'à l'Ancien Empire déjà, des statuettes en bois ou en pierre considérées comme étant au service d'un défunt, faisaient partie du mobilier de sa tombe : les égyptologues les appellent "modèles", à l'instar de ceux qu'en mai 2009, nous avions déjà rencontrés à propos des scènes de labour, des bovidés et d'un grenier.

 

     Le mort - qu'il fût pharaon ou homme du peuple - se devait, selon les croyances religieuses, de cultiver les Champs d'Ialou afin d'être à même de se nourrir l'éternité durant. Corvées qui ne plurent évidemment pas à tout le monde, le travail effectué par quelqu'un considéré comme un subalterne étant naturellement plus agréable à envisager !

 

     De sorte que des figurines ne portant toutefois pas encore la formule du chapitre VI - dès lors, sont-ce vraiment des serviteurs funéraires ? - font leur apparition, puis se généralisent dès les XIIème et XIIIème dynasties : certes, point encore fort élaborées, étant vaguement momiformes et n'arborant pas encore d'outils aratoires.

 

     Mais le processus semble enclenché : les modèles de serviteurs disparaissent alors pour laisser de plus en plus la place aux statuettes qui deviennent magiquement substitut du défunt en vue, surtout, d'effectuer dans l'Au-delà ses propres travaux agricoles. Par leur aspect de momie et grâce aux instruments qu'elles tiennent en mains, elles peuvent être considérées à la fois comme une représentation d'un défunt et celle d'un serviteur. 

 

     Il me semble néanmoins intéressant de préciser qu'inversement aux coutumes funéraires préalablement destinées aux souverains, puis seulement bien après, étendues aux fonctionnaires égyptiens, les serviteurs d'éternité furent quant à eux d'abord prévus pour remplacer les particuliers dans leurs travaux agricoles de l'Au-delà avant d'officiellement entrer dans le mobilier funéraire royal, à la XVIIIème dynastie.

 

     Au cours des temps, vous vous en doutez amis lecteurs, leur typologie varia considérablement : aussi, du Louvre au British Museum, des musées du Caire ou de Turin, de Bruxelles, de Leyde ou de Berlin, en rencontrerez-vous beaucoup de momiformes, comme ici, mais aussi d'autres portant un vêtement tout à fait classique ; d'autres encore appuyés contre une plaque dorsale ;  ou gisant sur un lit funéraire ;  ou à tête animale ; ou  formant un couple, avec leur épouse ou avec un fils ; ou en train de moudre des grains ; d'autres, enfin, miniatures, percés d'un trou pour servir d'amulettes à enfiler dans un collier ...

 

     Certains arborent une perruque dite à revers ou à frisons, c'est-à-dire avec deux nattes suggérant des boucles descendant sur la poitrine ou, pour les ouchebtis des souverains uniquement, une coiffe qui leur est typique : notamment le némès, tel que nous le connaissons sur le masque funéraire de Toutankhamon.

Un détail : le port de la barbe se révèle extrêmement rare sur les statuettes d'avant la XXVIème dynastie à laquelle, précisément, appartint Iufaa. 

 

     Bien évidemment, la diversité typologique se manifeste  également au niveau des matériaux dans lesquels ils ont été confectionnés au cours des âges : bois, sculpté et ensuite peint, terre cuite séchée au soleil, quartzite, calcite, calcaire de différentes teintes, granite noir ou, comme ici,  faïence de ce bleu caractéristique, pigment synthétique obtenu par chauffage entre 850 et 1000° C d'un mélange de composés calcaires, de silice et de minerai de cuivre.

 

     Plus rarement toutefois, vous en rencontrerez en bronze ou en verre, ceux-là datant de la seule XVIIIème dynastie.

 

     Intéressant apparaît le changement ressortissant au domaine des attributs ne constituant pas des objets utilitaires comme la houe, le pic ou le hoyau : en effet, au Moyen Empire et jusqu'au début de Nouvel Empire, certains tiennent soit le célèbre signe de vie ankh ; soit celui d'une aiguière, hiéroglyphe signifiant "Le Loué" ; soit le pilier Djed, symbole de stabilité et de durée ou encore le signe de l'étoffe, (S 29 dans la liste de Gardiner), abréviation hiéroglyphique du terme "santé".

 

     Egalement importante à souligner : l'évolution de l'inscription sur le corps de la statuette. Si les premiers exemplaires furent anépigraphes, apparurent très vite mais de manière sporadique soit une petite formule d'offrande funéraire, comme celle qui commence par cet incipit que nous avons maintes fois rencontré :  Offrande que donne le roi ... pour le Ka de N. [le nom du défunt], soit le patronyme du mort ainsi qu'un de ses titres comme, par exemple : Que soit illuminé le Prêtre pur, ou Prêtre lecteur, ou Scribe  ... , l'Osiris N.  , Juste de voix.

 

     Ce n'est qu'à la fin de la XIIème dynastie, voire au début de la XIIIème que se trouvera inscrite - peinte ou gravée - tout ou partie, en fonction de la place disponible, la fameuse formule de ce qui deviendra, suivant la numérotation prônée par l'égyptologue allemand Karl Richard Lepsius en 1842, le chapitre VI du Livre pour sortir au jour (ou Livre des Morts) :

 

 

      Formule pour faire qu'un chaouabti exécute les travaux pour quelqu'un dans l'empire des morts.

 

      Paroles dites par N. Qu'il dise : "Ô ce chaouabti de N., si je suis appelé, si je suis désigné pour faire tous travaux qui sont faits habituellement dans l'empire des morts, eh bien ! l'embarras t'en sera infligé là-bas, comme quelqu'un à sa tâche.

Engage-toi à ma place à tout moment pour cultiver les champs, pour irriguer les rives, et pour transporter le sable de l'Orient vers l'Occident.


      "Me voici !", diras-tu."

 

     Jusqu'au début de la XVIIIème dynastie, ce texte peut être écrit en lignes horizontales.

 

     Un cas unique, logique toutefois : sur les statuettes funéraires d'Amenhotep IV/Akhénaton, le chapitre VI disparaît pour laisser place à des éléments de sa titulature - son nom, ses titres et épithètes - enclos dans un cartouche. Et pour celles des dignitaires, le chapitre VI a évidemment été remanié : ont été retirées les allusions aux cultes osiriens et ajoutées des invocations à Aton aux fins qu'il revivifie le défunt grâce à ses rayons.

 

     Avec Toutankhamon et le retour à la théologie des prêtres de Karnak, le chapitre VI revient, mais incrusté en deux ou quatre colonnes verticales.

 

      Suivant les dynasties et les origines géographiques des rois qui gouvernèrent l'Egypte à la Troisième Période Intermédiaire (T.P.I.) et à la Basse Epoque, disparaîtra puis réapparaîtra le chapitre VI.

 

     A la XXVIème dynastie, époque de "notre" Iufaa, le corps des serviteurs funéraires se trouve soit inscrit de ce chapitre VI en lignes à nouveau horizontales, soit, comme ici, d'un simple petit texte peint verticalement.

Sur certains d'entre eux, le texte, épousant les deux formats, se présente dans un encadrement en forme de T. 

 

     Permettez-moi d'aussi ajouter - mais sans entrer dans le détail - que la formule de ce chapitre VI évolua elle aussi dans ses termes - les égyptologues lui reconnaissent en effet  six recensions - tout en conservant globalement sa signification initiale.

 

     Vous l'aurez compris, amis lecteurs, leur matériau, leur format, leur fabrication, leur couleur, l'absence ou la présence d'une inscription, le type même de celle-ci et la façon dont elle est inscrite, tout, indéniablement, fait de ces artefacts des documents d'une importance capitale pour une connaissance approfondie de la société d'un temps et d'un lieu.

 

      A tous ces indicateurs, j'ajouterai un ultime, assurément le plus spectaculaire : le nombre des suppléants magiques présents dans un  tombeau.

 

     Car, et j'ai gardé ce détail par devers moi pour la fin de notre présent rendez-vous : dans la chambre funéraire d'Iufaa, les égyptologues tchèques mirent au jour un nombre appréciable de statuettes semblables à celle que nous avons eue aujourd'hui sous les yeux.

 

     C'est à elles que, si d'aventure vous m'accompagnez encore dans la découverte de son  mobilier funéraire, je me propose la semaine prochaine de consacrer notre dernière rencontre en Abousir de cette année 2010.

 

   A samedi  ?

 

 

 

 

 

(Aubert L. et J. : 1974, passim ;  Barguet : 1967, 42 ; Bovot : 2003, 9 ; ID. : 2009, 389-90 ; Malaise : 1990-91, 31 sqq. ; Reeves : 1995, 136-9 ; Speleers : 1923, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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