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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 23:00

 

 

     Samedi dernier, donc, au terme d'une rapide évocation des quelques découvertes qui se sont succédé durant l'ultime décennie du XXème siècle dans la nécropole d'Abousir, concession de fouilles accordée par le Gouvernement égyptien aux archéologues tchèques au tout début des années 1960, en guise de reconnaissance officielle et de remerciement appuyé pour leur participation au sauvetage des temples de Nubie, je vous invitais, amis lecteurs, à aujourd'hui pénétrer ensemble dans le mastaba de Kaaper à la suite de l'égyptologue Miroslav Barta

 

 

Barta - Ouvrage - Tombes d'Abousir sud

 

 

qui en a étudié toutes les composantes dans un ouvrage, publié en anglais en 2001, consacré aux fouilles du cimetière sud d'Abousir précisément menées entre 1991 et 1993, ainsi qu'aux résultats obtenus tant dans les domaines  de l'archéologie, de leur architecture et de leur décoration que dans celui de l'étude taphonomique, démographique et pathologique des corps exhumés.  

 

 

     La superstructure rectangulaire du tombeau de Kaaper qui avait dû atteindre 42 mètres de longueur, 20 de large et très probablement 5 de hauteur, fut construite en calcaire originaire des carrières de Toura, sur la rive opposée du Nil, proches du Caire actuel. La façade était initialement décorée de portraits du défunt.

     La chapelle funéraire en forme de L, située dans la partie sud-est de la tombe, contenait les vestiges d'une fausse-porte devant laquelle une table d'offrandes en granit rouge avait été scellée dans le sol. Le traditionnel serdab destiné à abriter une statue de Kaaper était lui aussi présent.

     Ces quelques détails doivent à l'évidence vous rappeler la chapelle du mastaba d'Akhethetep qu'ensemble, à l'automne 2008, nous avions visitée dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. Si tel n'était pas le cas et si, d'aventure, vous désiriez quelques explications supplémentaires à son propos, mais aussi sur la stèle fausse-porte, la table d'offrandes ou le serdab, puis-je me permettre de vous suggérer d'éventuellement relire ces différents articles ?
 

 

     C'est aux fins de sauver ce qui peut encore l'être de ce monument que les archéologues tchèques s'y intéressèrent dès 1991 : il faut savoir qu'il avait une longue histoire derrière lui ...

    Vous n'êtes certainement pas sans ignorer qu'avec parfois la complicité des gardiens de nécropoles, à peine parfois quelques jours après l'inhumation, les voleurs n'avaient aucun scrupule à pénétrer dans les sépultures
à la recherche des trésors qu'ils savaient s'y trouver, nonobstant le fait qu'elles avaient pourtant été aménagées de manière telle que leurs propriétaires soient en droit d'espérer que jamais elles ne seraient violées, et d'ainsi pouvoir bénéficier du repos éternel pour leur vie dans l'Au-delà. Des minutes de procès célèbres, notamment à l'époque ramesside, ont en effet été mises au jour par les égyptologues, qui mentionnent avec force détails les profanations et les dégradations qui ont ainsi été commises à la "Maison d'éternité" des plus grands, ou des hauts-fonctionnaires du royaume susceptibles eux aussi, par leur équipement post-mortem, d'attiser de nombreuses convoitises.

    Cette pratique perdura à divers degrés d'importance tout au long des siècles : ainsi les bâtisseurs du Caire, au début de l'histoire arabe de l'Egypte, ne se privèrent pas de démanteler des monuments proches - je pense par exemple aux pyramides - aux fins d'édifier ou d'agrémenter ce qui allait devenir la capitale du pays.

    Il y eut aussi, ne nous voilons pas la face, toutes les déprédations perpétrées par des "fouilleurs" du XIXème siècle à la solde de consuls véreux qui arrondissaient leurs fins de mois en vendant  à certains musées du monde entier des fragments pariétaux de temples ou de tombeaux : rappelez-vous, entre autres, celui du fourré de papyrus peint ramené par le Nantais Frédéric Cailliaud, que nous avons pu admirer dernièrement dans la vitrine 2 de la salle 5 du même Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, et auquel j'ai pris plaisir à consacrer plusieurs interventions successives. 

     Dans la nécropole d'Abousir, le mastaba de Kaaper fut de ceux-là ; et, comme je l'ai ci-avant mentionné, dès la plus haute Antiquité. Mais c'est assurément à l'époque contemporaine, au cours du dernier siècle plus précisément, que son histoire connut quelques rebondissements, au point que Miroslav Barta, dans un article qu'il lui consacra en 2005, n'hésite pas à écrire que : "during the last 100 years, this monument was discovered and lost several times."

 

     En effet, il fut très tôt l'objet de pillages qui eurent pour conséquence d'exporter un certain nombre de blocs de calcaire présentant de fins reliefs, provenant de la chapelle du culte, dans de grands musées des Etats-Unis.

    

     Le mastaba fut ensuite quelque peu "oublié" jusqu'à ce qu'en 1959 l'égyptologue américain Henry George Fischer (1923-2006), Conservateur en chef des Antiquités égyptiennes du Metropolitan Museum of Art de New York, le remit à l'honneur en publiant une étude dont le point de départ était constitué de photographies émanant d'archives de Saqqarah : bien que proposant, notamment, des clichés de murs détruits d'une chapelle indubitablement mise à mal par des pillards, Fischer parvint à en décrire quelques détails de la décoration initiale et, surtout, à en identifier son propriétaire, Kaaper, grâce à des recherches  parallèles qu'il mena dans les collections égyptiennes américaines. Mais, et sans plus de précision, il situait la tombe "somewhere on the Saqqara necropolis".

    Trente ans plus tard, en 1989, une équipe d'archéologues égyptiens la retrouva officiellement - pour la troisième fois de son histoire ! -, sur le site d'Abousir et se rendit compte de l'énormité des dégâts occasionnés aux cours des siècles par les bien peu scrupuleux "visiteurs" qui s'y étaient introduits.

    Ce que confirma l'expédition de l'Institut Tchécoslovaque d'Egyptologie sous la direction de Miroslav Verner, au cours d'une reconnaissance de la région en 1991 : elle en fit aussitôt le premier projet de sauvetage
par investigations électro-magnétiques dans cette partie du cimetière, conscients qu'étaient les membres de l'équipe que la reconstitution de l'aspect premier du décor intérieur de la tombe - emplacement n° 1, sur le plan ci-dessous -, serait un énorme défi à relever.

 

 

Abousir-sud---Plan.jpg


     Et c'en fut effectivement un ! Et qui dura plusieurs années. Et qui apporta, malgré le piètre état de conservation, bien des renseignements nouveaux sur le défunt, son épouse, sa famille ...

     Mais qui aussi, par la même occasion, offrit aux égyptologues la triste opportunité d'évaluer les pertes, considérables. En effet, souvenez-vous, j'ai ci-avant signalé les photos  d'archives qu'avait publiées H.G. Fischer dans son étude de 1959 : plusieurs d'entre elles permirent évidemment d'établir des comparaisons avec ce qui subsiste encore in situ.

     Ainsi, sur le mur est, à l'entrée de la chapelle funéraire, figurait jadis une scène classique dans laquelle des pêcheurs capturaient différentes sortes de poissons à l'aide d'un filet - un peu comme celles que nous avons déjà rencontrées dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. La précision de la réalisation était telle, sur les clichés qui montraient l'intégralité de la scène, qu'il fut extrêmement aisé aux ichtyologistes de définir les espèces représentées. Dans la chapelle de Kaaper, ce registre a aujourd'hui entièrement disparu ! Certes, nous savons qu'un bloc se trouve exposé au Metropolitan Museum de New York ; ce qui constitue déjà une espèce de consolation. Mais force est de constater qu'il ne nous donne à voir qu'une infime portion de l'ensemble qui existait originellement.

     Les autres blocs ? Ils ne font pas partie d'autres collections muséales. Et Miroslav Barta d'avancer l'hypothèse, tout à fait plausible évidemment, qu'ils appartiendraient désormais à un collectionneur privé.

     Peut-être qu'un jour, espérons-le, réapparaîtront-ils "miraculeusement"sur le marché  des antiquités ... 

     La minutie des travaux de restauration menés par l'équipe tchécoslovaque permit de constater, avec un véritable soulagement, que tout n'était pas irrémédiablement perdu. Ainsi, sur le même mur est, a échappé aux voleurs la classique scène qu'il est convenu d'appeler le "repas funéraire" : Kaaper et Tjenteti, son épouse à ses côtés, sont assis devant une table garnie de pains et d'autres offrandes alimentaires.

     Ce tableau constitue le seul élément de décoration de la chapelle funéraire qui soit resté pratiquement intact ; pratiquement parce que, depuis, ce sont les sels cristallins qui commencent à l'endommager.

 

     Irrémédiablement perdues aussi donc, les autres scènes pariétales de cette chapelle : ainsi, sur le mur nord, les égyptologues auraient dû pouvoir rencontrer le défunt que son épouse enlaçait au niveau des épaules, même si, déjà, et les photos d'archives le prouvent, leurs deux visages avaient été jadis détachés de l'ensemble.

    Au-dessus de leurs têtes, une inscription hiéroglyphique très intéressante. Malgré qu'elle soit elle aussi  fortement endommagée, il fut possible d'en reconstituer une partie et d'ainsi se rendre compte qu'il s'agitssait d'un extrait s'apparentant à l'ultra célèbre texte qu'il est convenu d'appeler, dans les milieux égyptologiques, la "Déclaration d'innocence" ou la "Confession négative" ; texte que, dans un article datant du 21 février 2009, j'avais déjà eu l'opportunité de vous en expliquer les fondements et la teneur.

     Ici, Kaaper s'adressant à ceux des siens qui devront en principe venir régulièrement entretenir son culte funéraire désire les convaincre qu'il a toujours été respectueux des normes éthiques en usage et, partant, qu'il mérite amplement et leurs offrandes et leurs prières de manière à pouvoir être assuré d'une vie éternelle des plus heureuses :


    " J'ai construit ce tombeau justifié devant le dieu. J'ai construit ce tombeau avec mes biens propres (...)
Je n'ai jamais dit quoi que ce soit de mal contre quiconque. Je n'ai jamais rien volé à personne. (...)
Celui qui aurait l'intention de perturber cette tombe serait jugé par le grand dieu, seigneur du jugement dernier. (...)

Et de "signer" : le fonctionnaire royal, Kaaper.

 

 

     Les égyptologues tchèques s'ingénièrent également, au fil des saisons, à procéder à l'anastylose du mur  ouest de la chapelle dans lequel initialement se trouvait la stèle fausse-porte par laquelle, je le rappelle rapidement, Kaaper pouvait passer du royaume des morts vers le monde des vivants afin de venir recueillir les produits alimentaires disposés en principe régulièrement sur la table d'offrandes, par ceux des membres de sa famille qui continuaient à lui assurer le culte funéraire. 

 

     Et comme de tradition, une sorte de lucarne, au-dessus de la fausse-porte, permettait de voir le défunt assis de l'autre côté d'une table débordant de victuailles. Ce relief, vous vous en doutez, ne se trouve pas plus que les autres dans la tombe, mais est désormais exposé aux Etats-Unis, au Detroit Institute of Arts Museum, sous le numéro d'inventaire 57.58.

 

Kaaper-devant-table-repas-funeraire--Detroit-Institute-of-.jpg

 

 
     Selon les principes funéraires, un linteau devait surmonter ce tableau. En 1991, les égyptologues tchèques ne purent qu'également constater sa disparition. Mais quelle ne fut pas leur surprise, trois ans plus tard, quand
avec l'accord du Conseil Suprême des Antiquités de l'Egypte (CSA) une équipe de savants écossais  effectua sur le site une prospection géophysique de surface en vue d'établir une nouvelle carte de cette partie de la nécropole (Saqqara Survey Project 1990-1998) et découvrit le linteau manquant gisant dans le sable à quelques centaines de mètres au sud de la tombe : probablement, à une période difficile à déterminer, avait-il été abandonné là par des voleurs dérangés dans leur action, espérant bien venir ultérieurement le récupérer.

    Actuellement, il fait partie des collections des Musées nationaux d'Ecosse (Glasgow).

    D'autres fragments représentant Kaaper, son épouse et leur fils qui se trouvaient jadis à droite de la fausse-porte sont désormais visibles au Nelson-Atkins Museum of Art, à Kansas City (Nelson Fund 46-33). Quant aux colonnes de hiéroglyphes qui légendaient cette scène, les fouilleurs égyptiens qui, en 1989, "découvrirent" et identifièrent formellement ce mastaba préférèrent les enlever de la paroi et les mettre préventivement à l'abri dans les magasins de l'Inspectorat de Saqqarah (références LB 5 - LB 7), avant que d'autres, moins respectueux, s'en emparent. 

 

 

     Mais qui donc fut ce Kaaper - ou Ka-âper, selon certaines graphies - qu'homonymie aidant certains, sur le Net notamment, confondent avec le "Cheik-el-Beled" dont la statue en bois, actuellement au Musée du Caire, fut mise au jour par Auguste Mariette au XIXème siècle ?

    Celui qui nous occupe aujourd'hui v
écut au début de la Vème dynastie. Les différentes inscriptions que son mastaba nous offre encore permettent de savoir qu'il fut non seulement scribe des terres de pâturage du bétail tacheté ; scribe, puis inspecteur des scribes du département des documents royaux se rapportant à l'armée de plusieurs forteresses des zones frontalières ; surveillant de tous les travaux du roi, puis architecte en chef responsable des bâtiments royaux sur tout le territoire égyptien ; mais aussi prêtre de la déesse Heqet et même général d'armée. Ce qui prouve, par parenthèses, qu'à cette époque, double, voire triple casquette constituait déjà une prérogative dont bénéficiaient certains très hauts personnages du royaume.

 

 

     Comme souvent en ces temps lointains de l'Ancien Empire, - nous sommes ici , je vous le rappelle, au début de la Vème dynastie, soit aux environs de 2500 avant notre ère -,  c'est tout au fond d'un puits, profond de 24 mètres, situé dans le coin sud-ouest du mastaba, que fut aménagée la chambre sépulcrale de Kaaper. Et après avoir "visité" la partie supérieure, il eût été tout à fait logique, amis lecteurs, que je vous propose de descendre avec moi dans le sous-sol du désert pour précisément la découvrir.

 

     Malheureusement, notre visite s'arrête ici car, à l'instar de toute la tombe vous l'aurez aisément compris, le puits funéraire fut lui aussi l'objet d'une attention particulière de certains pilleurs et ce, dès l'Antiquité. De sorte que, pour d'évidentes raisons de sécurité, je me refuse à vous emmener en ce lieu fort endommagé et  actuellement bien trop peu sécurisé pour permettre l'accès aux touristes que nous sommes ...

 

     Mais rassurez-vous, nous n'avons pas épuisé les découvertes des archéologues tchèques à Abousir sud, loin s'en faut. Raison pour laquelle je vous convie, samedi prochain, à poursuivre notre exploration du site en leur compagnie.  

 

   

(Barta : 2005 2 ; Fischer : 1959, 233-72 ; Verner : 1993, 84-105)
 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 23:00

 

 

     Avec la volonté de définitivement clôturer l'évocation des reliefs exposés dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre devant laquelle nous devisons, vous et moi amis lecteurs, depuis le 23 février déjà, j'aimerais aujourd'hui aborder les deux derniers d'entre eux.

 

     A droite de E 11 247 A que nous avons admiré mardi dernier, voici N 1567, un petit bas-relief de 9 cm de haut pour 15 de large dans sa partie supérieure, et 2 cm à peine de profondeur.

  

N 1 567

 

 

     D'où provient-il ?

     "Trois mulets - (mugil cephalus) - datant de l'Ancien Empire", indique simplement le cartel accompagnant cette pièce de calcaire, sans autre précision d'origine.

 

 

     Le mulet fut - et apparemment, d'après bon nombre d'ouvrages consacrés à la cuisine  du sud, reste - un des poissons les plus prisés pour sa chair, non seulement des Egyptiens, mais aussi des Phéniciens, et plus tard des Grecs et des Romains.

 

     Extrêmement répandu en Méditerranée, l'animal présentait déjà à l'Antiquité la particularité de remonter le Nil jusqu'à Assouan, de sorte que les pêcheurs pouvaient tout à la fois le trouver dans les eaux saumâtres et vaseuses des marais, notamment ceux du Delta, mais aussi dans celles plus douces des rivières.

 

     Pêché à la saison du frai, ce poisson gras reçut, au cours des âges et des civilisations plusieurs noms, dont les plus connus restent "muge", "capito" à cause de sa grosse tête ou "bouri", dénomination d'origine arabe.

 

     De nos jours, - et ici je m'adresse en premier à mes lectrices très certainement bien plus au fait que moi des spécialités culinaires que, personnellement, je me contente d'apprécier sans en connaître toujours l'origine -, la muge est très recherchée pour ses oeufs, que les gourmets nomment "caviar de la Méditerranée" : en effet, préparée à partir des poches d'ovaires, la "boutargue" (ou "poutargue", plus particulièrement dans les restaurants provençaux) constitue apparemment un mets extrêmement délicat que l'on rencontre en Egypte, bien évidemment, mais aussi en Tunisie et, sur l'autre rive, dans la gastronomie du sud de la France.

 

 

     Il semblerait toutefois, d'après certains historiens qui veulent prouver de la sorte que la recette était déjà connue des Anciens, que des représentations de mulets éventrés étalés sur le sol dont on extrayait les ovaires en vue donc de préparer la boutargue figurent dans quelques tombes, par exemple dans le célèbre mastaba de Ti, sur la partie gauche de la paroi nord, au registre 4.


 

Boutargue-chez-Ti.gif

 

 

     Parmi d'autres, l'égyptologue d'origine allemande Louis Keimer (1893-1957) a voulu voir dans des bas-reliefs semblables à celui dessiné ci-dessus (que l'on peut retrouver chez l'excellent OsirisNet), la réprésentation des ovaires dans les masses oblongues agencées le plus souvent deux par deux entre les poissons éventrés en vue d'être séchés. Deux hommes assis sont d'ailleurs en train d'inciser au niveau du dos ceux qui, au retour de la pêche, leur ont été amenés dans les paniers que l'on aperçoit au registre inférieur, en réalité disposés à leurs côtés.

 

     Pour celles et ceux qui désireraient en savoir plus, notamment en découvrant des recettes à base de ces oeufs de muge : ce site entièrement consacré à la boutargue.


 

    Mais comme il n'est point encore l'heure d'aller dîner, je vous propose, plus prosaïquement, amis lecteurs,  de revenir à notre vitrine 2 et à l'ultime relief sur lequel j'aimerais à présent attirer votre attention.  


 

E-17-459.jpg

 

    

     Arimé sur le mur du fond, ce dernier fragment de calcaire  (E 17459), de 25 cm de haut et 35 de long, datant de la XXVème dynastie, nous intéressera non pas en fonction du sujet représenté, mais bien de la façon dont il a été réalisé : c'est la raison pour laquelle, alors que tout logiquement c'est par lui que j'aurais dû aujourd'hui commencer mon intervention, je l'ai gardé - sans mauvais  jeu de mots par rapport à la boutargue -, pour la bonne bouche.

 

     Son sujet, nous le connaissons maintenant pour l'avoir déjà rencontré : il s'agit d'un homme, - ou plutôt de deux, puisque sont visibles, sur la droite, là où la cassure nous empêche de découvrir son corps complet, le pied et une partie de la jambe d'un deuxième qui participe lui aussi au halage d'un filet.

 

     Peut-être s'agit-il d'un filet hexagonal servant à capturer des volatiles aquatiques ; peut-être la scène se passe-t-elle dans le Delta occidental, sur les rives du lac Menzaleh que nous avons fréquenté précédemment. Peut-être aussi, sur les bords du même lac, sont-ce de simples pêcheurs de Basse Epoque qui, comme encore actuellement,  s'apprêtent à ressortir de l'eau une abondante provende de mulets ...

 

     Nul ne le saura probablement jamais.  

 

     Mais, vous l'aurez compris, ce n'est pas vraiment ce qu'il représente qui m'importe ou, plutôt, ce que l'on ne voit pas : ce qui, à mes yeux, caractérise ici bien d'avantage ce fragment réside dans le fait que parmi tous ceux que nous avons rencontrés, il soit le seul  non gravé en relief mais,  - et vous l'aurez évidemment tout de suite remarqué -, en creux.

 

     Cette pièce me donnera en fait l'opportunité de reprendre pour vous une notion que, dans un vieil article de 2008, j'avais déjà traitée, et de l'étoffer quelque peu.

 

     A mardi, donc, pour une nouvelle page de notre série "Décodage de l'image" qui sera cette fois consacrée à la technique du relief dans le creux.

 

 

 

 

(Peters-Destéract : 2005, 267-71)   

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 23:00



     Quand nous nous sommes quittés, samedi dernier, amis lecteurs, je vous proposais de commencer d'envisager aujourd'hui avec vous ce que l'ultime décennie du précédent siècle avait réservé aux archéologues de l'Institut tchèque d'égyptologie (I.T.E.) qui, depuis le début des années soixante, explorent avec le succès que l'on sait la nécropole d'Abousir, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire actuel.

     Sous la direction de Miroslav Verner, nous l'avons vu, de nombreux complexes funéraires furent ainsi mis au jour. La provende, fort heureusement, ne se tarit nullement puisque, même après avoir quitté la direction de l'I.T.E., le Professeur Verner assumant celle de la Concession pour la Prospection d'Abousir, poursuivit ses travaux patronnant et accompagnant de nouveaux collègues : je n'en citerai que deux qui, relativement jeunes encore à l'époque, se révélèrent par la suite, vous le constaterez au fil des prochains articles, de brillants découvreurs :  

 

    

 

Miroslav Barta

Ladislav-Bares.jpg

    

 


    

 

 

Ladislav Bares


              et Miroslav  Barta

 

 

    
 
    
    
     Dès 1991, les équipes de fouilleurs tchèques vont se rendre encore un peu plus au sud du site d'Abousir pour en explorer les ultimes confins, à environ un kilomètre de la nécropole royale d'origine, celle d'une majorité de souverains de la Vème dynastie ; et ce, après avoir pris soin d'effectuer des sondages préalables dans  cette zone bien circonscrite.

    Permettez-moi d'emblée une petite précision : en historien, mais pas uniquement pour cette raison, j'ai pris l'initiative de relater
dans un ordre purement chronologique les découvertes qui se sont là succédé. Car en fait, ayant quitté la tombe-puits d'Oudjahorresnet la semaine dernière, il m'eût fallu, animé de la logique la plus élémentaire, envisager de vous emmener vers celles qui lui étaient proches dans ce cimetière saïto-perse, et qui furent mises au jour dans les années qui suivirent.

    J'ai en réalité plutôt préféré épouser le cheminement des égyptologues - même si, dans un premier temps, leurs raisons premières m'échappèrent en partie  -, et donc momentanément quitter le cimetière ouest pour les accompagner en  celui de son extrémité sud.

    Le plan ci-après, dessiné par Vladimir Bruna, devrait faciliter vos déplacements : il s'agit des tombes numérotées de 14 à 18.
.

Site d'Abousir

 

 

     En revanche, ce que je vous demanderai pour l'heure de maîtriser sera la chronologie, et plus précisément les différentes dynasties égyptiennes. Car si la  zone nord de la nécropole, ses pyramides, effondrées, et ses mastabas de nobles, dataient pour une grande part de la Vème dynastie de l'Ancien Empire, la tombe-puits d'Oudjahorresnet, souvenez-vous, avait quant à elle été creusée quelque 1700 ans plus tard, soit à la  XXVIème dynastie, à Basse Epoque donc.

    Et maintenant, nouveau retour en arrière, là-bas, tout au sud du site, je vous  invite à renouer avec l'histoire des fonctionnaires palatiaux de l'Ancien Empire.

    Aussi, et afin que toutes ces allées et venues dans le temps et le sable du désert ne vous essoufflent démesurément, je vous propose aujourd'hui, amis lecteurs, plutôt que déjà nous précipiter dans de nouvelles tombes, de simplement les évoquer de manière très générale, en guise de mise en appétit pour les prochaines visites auxquelles je vous convierai.

    Profitez donc de ces quelques moments de répit car, - et je vous l'annonce solennellement -, ce n'est pas en vacances que je vous emmènerai ces prochains samedis : il ne s'agira pas ici de déambuler dans Prague comme nous l'avons fait l'automne dernier ni de nous prélasser au soleil d'une agréable croisière sur le Nil avec soirée dansante déguisée en Néfertiti, mesdames ou en Toutankhamon, messieurs.

     Non ! Ce seront plus certainement des godillots qu'il vous faudra chausser et des jeans endosser : nous allons à nouveau descendre, à la suite des archéologues tchèques, dans le sous-sol de la nécropole, en explorant avec eux ce qu'il est maintenant convenu d'appeler le cimetière des fonctionnaires de rang inférieur à Abousir Sud.

    Certes, d'aucuns m'opposeront très vite qu'il ne s'agit point là d'une vraie découverte ; que plusieurs  des tombeaux que je compte prochainement vous faire découvrir furent déjà, au XIXème siècle, l'objet de fouilles, notamment par l'expédition pour compte de la Prusse de l'égyptologue allemand Karl Richard Lepsius, (1810-1884) qui, de 1842 à 1845, sillonna précisément toute cette région des domaines funéraires de Guizeh, Saqqarah, Abousir ou autres pour en effectuer un relevé topographique de première importance.

    Bien évidemment, je ne puis qu'entériner cette connaissance pointue qui est vôtre en la matière. Je préciserai simplement que si nos amis tchèques ont cru bon, là et alors, d'y consacrer un temps certain, c'était parce qu'il était urgent à leurs yeux d'y effectuer ce qu'ils nomment une "fouille de sauvetage" dans la mesure où la structure même de ces monuments se trouvait grandement - et irrémédiablement - menacée par d'avides pilleurs de sépultures.

    Et parmi ces sépultures antiques, je relève, sans aucune prétention d'exhaustivité, les mastabas pourtant en partie déjà connus de Kaaper, un fonctionnaire de très haut rang, et de Fetekti, un prêtre d'un temple royal, tous deux
ayant vécu à la Vème dynastie ; et ceux, nouvellement découverts, de Qar, un vizir de la VIème dynastie et des membres de la famille d'un certain Hetepi, prêtre également, mais à la IVème dynastie ...

     Toutes ces fouilles, toutes ces découvertes  - ou redécouvertes, c'est selon -  sous la direction de Miroslav Verner s'étageront donc sur les dernières années du XXème siècle : à partir de 1990-91 pour ce qui concerne Kaaper, Fetekti et les tombes près de celle de Hetepi, de 1993 pour Itehy, fonctionnaire du début de la IVème dynastie - ce qui correspondrait donc à la plus ancienne du site -, et de 1995 pour les sépultures des vizirs Qar et Isesiseneb ...

     Sans oublier - et là, il nous faudra revenir près de la tombe-puits d'Oudjahorresnet, dans le cimetière saïto-perse - celle également explorée à partir de 1995 d'un autre très important personnage de cette époque : Iufaa.

     Mais pour l'heure, c'est la première d'entre elles, celle de Kaaper, que, samedi prochain, amis lecteurs, je vous propose de visiter en ma compagnie ...

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 23:00


     Notre découverte de la deuxième vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre nous a amenés, souvenez-vous, amis lecteurs, à ne délibérément considérer jusqu'à présent que des fragments de bas-reliefs : le E 13101 le 16 mars et le AF 452  le 27 avril derniers ; sans oublier toutes les interventions annexes qu'il m'a semblé opportun d'ajouter aux fins de vous permettre de mieux appréhender les contextes historiques et symboliques inhérents à ces monuments.

 

     C'est au troisième d'entre eux qu'aujourd'hui j'aimerais consacrer mon intervention. 

 

      A droite de cet AF 452 qui nous a retenus les deux denières semaines, placée sur un socle, je vous propose de détailler la pièce référencée  E 11247  A


E-11-247-A-copie-1.jpg

 

 

 

     Elle constitue un autre très beau bloc de calcaire gravé en léger relief , puis peint, de 43, 60 cm de haut et 41 cm dans sa plus grande largeur, provenant  vraisemblablement, selon le cartel qui  ne fournit aucune autre précision d'origine, de la tombe d'un certain Ouahka.

 

     Il faut savoir qu'il y eut, au Moyen Empire, à la XIIème dynastie plus précisément, sous les règnes d'Amenemhat II et III, soit entre 1900 et 1800 avant notre ère, deux gouvernants, deux "nomarques" comme on désigne en égyptologie ceux qui sont à la tête d'une des provinces du pays appelées "nomes", qui portèrent le même patronyme. Ces deux Ouahka dirigèrent le dixième nome de Haute-Egypte.

 

     Leurs tombes - la n° 7 et la n° 18 selon la classification communément adoptée -  furent découvertes dans le courant des années vingt à Qaou el-Kébir, la Tjebou des Egyptiens, l'Antaeopolis des Grecs, sur la rive orientale du Nil à une petite cinquantaine de kilomètres au sud d'Assiout ;  puis publiées en 1930 par leur inventeur, W.M. Flinders-Petrie.

     

      Malgré les différents morceaux brisés, nous distinguons sans peine trois niveaux de représentation délimités soit par une ligne  de séparation, soit par un chromatisme adapté :  ainsi, au registre inférieur, si ce n'était la présence effective des poissons, la couleur bleu tendre presque arrivée intacte jusqu'à nous indique que nous sommes dans un milieu aquatique. Y évoluent, de gauche à droite, un mormyre oxyrhynque au profil si typé  et une tilapia nilotica : tous deux semblent avoir (momentanément ?) échappé au harpon d'un pêcheur.

 

      Simplement pour rappel, le mormyre constituait le poisson sacré de la ville d’Oxyrhynque, la "Per Medjed" des Egyptiens, à l'ouest d'un des bras principaux du Nil au sud de l'oasis du Fayoum, dans la province de Minieh, à environ 160 kilomètres du Caire et 300 d'Alexandrie.

 

 

 

Oxyrhynque---Carte.jpg

 

 

 

 

     Cette ville antique datant de l'époque ramesside, située à un important carrefour de voies caravanières et fluviale,  devint l'Oxyrhynchos des Grecs, étymologiquement à cause du museau quelque peu busqué et effilé du poisson tellement révéré dans le XIXème nome de Haute-Egypte qu'un temps furent engagés combats contre ceux de l'autre rive parce qu'ils affichaient la malencontreuse habitude de consommer leur dieu. 

A notre époque, l'endroit porte le toponyme arabe de el-Bahnasa.


      Pour quelle raison s'interrogeront peut-être certains d'entre vous, ai-je qualifié cet animal de sacré ? Simplement parce que, selon la mythologie égyptienne, c'est un oxyrhynque qui aurait avalé le phallus d'Osiris  dont le corps avait été dépecé par son frère Seth qui en avait ensuite dispersé les différentes parties dans le Nil. Et ce ne fut qu'au terme d'une longue quête qu'Isis, sa soeur et non moins épouse, les retrouva et les  reconstitua.

 

     Sombre histoire comme il s'en passe dans de nombreuses familles ... divines. 

 

      Vénéré dans tout le pays, celui que l'on nomme aussi brochet du Nil, incarnait la déesse Touéris, annonciatrice de la bienfaisante crue du Nil, partant, de la renaissance annuelle de la végétation.

 

     Quant  à nous, cet oxyrhynque ne nous est point inconnu puisque, si vous vous rappelez, nous l'avions déjà rencontré en 2008, grâce aux deux exemplaires en bronze, N 4 014 A et E 14 364, datant de Basse Epoque, exposés dans la grande vitrine centrale de la salle 3. Nous y avions également découvert la tilapia sur laquelle, tout dernièrement, j'ai à nouveau eu l'opportunité de vous entretenir : je m'autorise donc aujourd'hui à ne point y revenir.


 

     Au registre médian, par ailleurs délimité du précédent par un bandeau initialement peint en vert - nous sommes donc sur une rive du Nil, vraisemblablement pas très loin des fourrés de papyrus dont nous connaissons à présent toute la symbolique -, nous percevons des canards et un flamant rose capturés dans une sorte de piège de mailles quadrangulaires : probablement reconnaîtrions-nous, s'il n'y avait cassures des deux côtés, le typique filet hexagonal.

 

     Enfin, le petit morceau du dernier registre tout au-dessus de ce relief, laisse entrevoir quelques volatiles déjà trucidés qui pendent en attendant d'être dépecés et consommés.

 

     M'est-il à nouveau besoin d'insister sur la précision des traits des artistes de l'époque qui permet de nos jours aux scientifiques de déterminer avec justesse les catégories animales ici représentées ?  

 

     Mardi dernier, en conclusion de l'article dans lequel, précisément, j'avais évoqué la capture d'oiseaux migrateurs aquatiques à l'aide du filet hexagonal, j'avais laissé sous-entendre que, à défaut d'être consommés dans de brefs délais, ces volatiles capturés pouvaient très bien se retrouver dans des fermes destinées soit à leur permettre de se reproduire, soit à être engraissés.

 

   Certains d'entre vous, amis lecteurs, ont probablement déjà eu l'heur de se rendre au mastaba de Ti, à Saqqarah, - cette tombe de l'Ancien Empire  que j'ai souvent citée et dont vous pouvez par ailleurs avoir un aperçu plus que détaillé grâce à la visite que nous en propose OsirisNet (merci Thierry, une fois encore). Il vous aura peut-être été donné, en fonction du guide qui, ce jour-là vous accompagna, d'admirer, sur la partie de droite de la paroi sud du portique - à gauche en entrant donc, ce que les égyptologues sont maintenant convenus d'appeler la ferme aux volailles - en fait, deux tableaux distincts qui nous renseignent avec précision, légendes hiéroglyphiques à l'appui, sur les locaux réservés, suivant leur finalité différente, aux oiseaux aquatiques.

    Grâce à une analyse descriptive pointue qui en a été faite par l'égyptologue français Pierre Montet, nous savons maintenant que deux établissements différents - les "chétébou" et les "hérout" -, leur étaient destinés.

    Les hérout correspondaient en fait, si j'en crois les parois de ce tombeau, mais aussi de celui de Kagemni, à un ensemble avicole comprenant, en plus d'un logement destiné aux membres du personnel, l'enclos dans lequel évoluaient les volatiles : rectangulaire, ceint d'une palissade avec, en son centre, un bassin entouré d'herbes dans lequel s'épanouissaient des fleurs de lotus.

     Simple petite remarque sémantique qui a néanmoins son importance : le déterminatif qui  finalise le lexème "hérout" représente le signe de l'eau. Les philologues eurent tôt fait d'en déduire qu'une pièce d'eau constitua l'élément cardinal de ce type de ferme. Et donc, je poursuis ce raisonnement, que dans ces "hérout", les volailles bénéficiaient d'une relative liberté semblable, en définitive, à celle qui était la leur dans les marais nilotiques.

    En revanche, et toujours en détaillant les scènes pariétales du mastaba de Ti, notamment au niveau du troisième panneau du mur ouest, il est indéniable que la quotidienneté que vivaient ceux des animaux parqués dans les "chétébou", était tout autre : là, dans des cabanes fermées par un grillage, ils étaient rassemblés pour y être manifestement engraissés, gavés avant que, dans une petite cour, ils aient tout loisir d'aller s'ébattre quelques instants post-prandiaux, puis de réintégrer leur cabane en attendant le prochain repas. 

    Il nous suffit d'ailleurs de traduire les légendes hiéroglyphiques accompagnant ces tableaux pour rapidement nous en convaincre : cuire le pain et le préparer en boulettes, propose l'une ; préparer des boulettes de pain pour le nourricier des oiseaux, précise l'autre ; engraisser les grues, gaver les grues, ajoutent les dernières, avant de mentionner, in fine : promener canards et oies blanches après le repas" ...  

 

      

     Si à présent nous nous déplaçons légèrement vers la droite de cette  vitrine encastrée,

 

 

 

Gros plan vitrine 2

 

il ne nous reste plus, pour épuiser l'ensemble des reliefs et avant d'évoquer d'autres objets choisis en vue d'illustrer le thème de la chasse et de la pêche, qu'à nous pencher sur les deux derniers fragments exposés en son extrémité.

 

     C'est, amis lecteurs, ce que je vous réserve pour mardi prochain, si toutefois l'aventure vous tente ...

 

 

 

(Dessoudeix : 2008, 683 ; Favry : 2004, 47-8 ; Montet : 1925, 116-25)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 23:00

 

 

     A l'extrême fin des années '80 donc, en 1989 pour être plus précis, aux confins sud-ouest de la concession d'Abousir,

 

 

Site-d-Abousir.jpg

 

l'égyptologue tchèque Miroslav Verner, à la tête des fouilles menées depuis plusieurs décennies sur tout le site par l'I.T.E., l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie, vient de découvrir la tombe d'un homme hors du commun : il s'agit de celle de cet Oudjahorresnet que, samedi dernier, nous avons, vous et moi, amis lecteurs, appris à quelque peu connaître.

 

     (Sur le dessin de Vladimir Bruna ci-dessus que j'ai photographié à la page 25 du catalogue de l'exposition Discovering the Land on the Nile [Objevovani zeme na Nilu] qui s'est tenue au Narodni Museum de Prague en 2008 pour commémorer le cinquantième anniversaire de la création de l'I.T.E., l'emplacement de cette tombe porte le numéro 9.)  

 

     Mes précédentes interventions à propos des découvertes tchèques en Abousir, souvenez-vous, vous ont permis de comprendre que cette vaste nécropole fut essentiellement, à tout le moins dans la partie nord du site, celle de certains souverains de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire, dont la plupart des pyramides ne sont plus actuellement que monceaux de ruines ; ainsi que des mastabas, parfois impressionnants, des hauts fonctionnaires qui gravitaient dans l'entourage royal : c'était évidemment du temps où le pouvoir résidait à Memphis, capitale d'empire.

 

     J'avais ainsi plus spécifiquement attiré votre attention, le 27 mars, sur le mastaba de Ptahshepses (emplacement n° 1 ci-dessus), ainsi que, le 24 avril, sur la "Pyramide inachevée" de Rêneferef (emplacement n° 2.) 

 

     Quand Thèbes devint, bien après Memphis, elle aussi capitale pharaonique,  les nécropoles de Saqqarah, Abousir et de toute cette région du nord du pays furent délaissées au profit de la montagne thébaine, avec ses célèbres vallées des Rois, des Reines et des Nobles celant en leur sein nombre d'hypogées presque toujours richement décorés.

 

     Il fallut attendre ce que les égyptologues appellent la Basse Epoque, et plus spécifiquement les XXVIème et XXVIIème dynasties, à partir d'approximativement 664 avant notre ère, soit quelque mille sept cents ans plus tard, pour que, les vicissitudes de l'Histoire aidant, le site d'Abousir recouvrât une nouvelle aura, grâce à un petit cimetière situé un peu plus au sud-ouest des pyramides royales d'Ancien Empire et caractérisé par des tombes-puits, - ce que la littérature égyptologique anglophone nomme "Shaft Tombs"- , remises à l'honneur en ces temps saïto-perses : ce sont sur le plan ci-dessus les emplacements numérotés de 9 à 12.


     Remises à l'honneur puisque, vous ne l'ignorez probablement pas, c'est déjà tout au fond d'un semblable aménagement souterrain d'une trentaine de mètres sous le niveau du désert qu'entre autres, le premier souverain de l'Ancien Empire à se faire construire une pyramide, Djoser, à la IIIème dynastie, fut inhumé.

 

     Même si, longtemps aux yeux de certains savants, de semblables puits furent compris comme des réponses à des impératifs essentiellement pratiques - (recevoir par exemple les eaux torrentielles qui, parfois, se déversaient dans la Vallée des Rois) -, l'on sait actuellement, après les travaux pertinents de l'égyptologue allemand Friedrich Abitz au niveau des inscriptions qu'on y a retrouvées, qu'ils ressortissent au domaine des mythes osiriens : dans la tombe de Ramsès II, par exemple, les textes considèrent très clairement le puits comme une métaphore du tombeau d'Osiris, c'est-à-dire là où s'opère la transformation de Pharaon en Osiris, partant, un lieu de résurrection.

 

     Et le Professeur Abitz de poursuivre sa démonstration en ajoutant que semblable cavité matérialisant l'endroit où le souverain prenait un nouveau départ vers sa vie dans l'Au-delà, pouvait être considérée comme étant "la matrice où, environné d'eau, l'enfant s'apprête à naître".  


     C'est en quelque sorte ce qu'expliquait déjà l'égyptologue française Madame Christiane Desroches Noblecourt dix ans auparavant quand à ce propos elle faisait allusion à l'environnement des milieux palustres des débuts de la cosmogonie égyptienne : par exemple, au niveau du Delta du Nil, à Bouto, ou à Chemmis, cette île mythique sur laquelle Isis se serait cachée avec son fils Horus pour tous deux échapper à la vindicte de Seth.    

           

     Ce fut donc une de ces tombes-puits, au demeurant en fort mauvais état, celle du Médecin-chef de Haute et Basse-Egypte, Commandant de la marine royale, mais aussi Chancelier des rois perses Cambyse et Darius en tant que souverains sur le trône égyptien, Oudjahorresnet, qui plus particulièrement retint en 1989 l'attention de Miroslav Verner et de son équipe.


Oudjahorresnet---Entree-tombe-puits.jpg

 

     La fouille de ce tombeau, le plus à l'ouest du cimetière saïto-perse, étant à présent terminée ; les résultats ayant fait l'objet d'une monographie publiée en 1999 par Ladislav Bares, un des égyptologues tchèques travaillant sous la direction du Professeur Verner, ainsi que d'un article qu'il signa en novembre 2005 sur le site de l'I.T.E., 

 

 

Oudjahorresnet---Monographie-de-L.-Bares.jpg

 

nous savons que ce puits central d'une petite vingtaine de mètres de profondeur pour approximativement 5, 50 m de côté, rempli de sable très fin quand il fut mis au jour, faisait en réalité partie, comme visible sur le tout premier cliché monochrome ci-avant, d'une superstructure constituée d'un mur d'enceinte en calcaire blanc ; ainsi que l'étaient également les blocs de la chambre funéraire proprement dite : en fait, tout simplement un matériau que les ouvriers avaient trouvé sur place.

 

     Si l'ensemble du complexe funéraire comprenait des puits périphériques, c'est dans le principal donc que fut découvert le caveau, dont une des particularités résidait dans la présence de  trois ouvertures de forme conique pratiquées dans le plafond et encore obstruées par des poteries de terre cuite rouge manifestement destinées à retenir le sable fin comblant l'espace immédiatement au-dessus :

 

 

Oudjahorresnet---Plafond-tombe.jpg

 

 

ce détail nous permet de comprendre que, les funérailles d'Oudjahorresnet à peine terminées,  il eût suffi de casser un morceau de ces céramiques de manière à permettre au sable entassé d'entièrement combler, en un certain laps de temps, la chambre funéraire elle-même ; et ainsi, en principe enfoui à jamais, le corps de ce haut dignitaire, n'eût jamais pu être trouvé ni profané. 

 

     Sur le sol de la chambre sépulcrale avait été déposé un  imposant sarcophage, en calcaire blanc lui aussi, en forme de coffre rectangulaire de 5, 10 m de long, 2, 90 de large et 3, 20 m de hauteur, couvercle d'1, 10 m d'épaisseur compris. L'ensemble était de finition relativement sommaire et seule une ligne de hiéroglyphes  courait sur tout le pourtour : grossièrement gravés, ils fournissaient tout à la fois les formules religieuses classiques, ainsi que les nom et titres du défunt. 

 

     Contenu à l'intérieur : un cercueil anthropomorphe en basalte,

 

 

Oudjahorresnet---Sarcophage-anthropomorphe.jpg

 

soigneusement lissé et couvert quant à lui d'inscriptions conformes aux us funéraires du temps : textes religieux, figuration des divinités protectrices, à nouveau le nom et les différents titres d'Oudjahorresnet, ainsi que ceux de ses parents.

 

     L'imbrication de ces deux éléments aux fins de protéger la momie au maximum n'était évidemment pas le fruit du hasard ni du seul état social du défunt : placé au plus profond d'une tombe, tout sarcophage symbolisait le Noun, l'océan primordial d'où, aux temps premiers, sortit toute vie (voir à ce sujet l'article du 23 mars, ainsi que le judicieux commentaire d'Alain et la réponse afférente) ; et l'introduction dans ce sarcophage extérieur d'un cercueil contenant le corps proprement dit figurait métaphoriquement l'immersion nécessaire à toute résurrection. 

 

     Il ne fut pas long à Miroslav Verner et à ses hommes pour remarquer que des pillards s'étaient introduits dans le tombeau d'Oudjahorresnet : en effet, avaient été réparées et reconstruites déjà dans l'Antiquité les dalles massives du plafond d'un corridor horizontal permettant d'accéder à la chambre  funéraire par où, vraisemblablement, étaient passés ces premiers voleurs ; mais surtout, il était patent qu'ils s'étaient attaqués aux deux cercueils : un trou d'approximativement 40 x 28 cm endommageait en effet la partie inférieure du second d'entre eux, pourtant bien plus dur que le simple calcaire du premier ; trou manifestement réalisé par un feu qui attaqua la structure même du basalte.

 

     Mais espace qui n'était absolument pas suffisant pour permettre d'en retirer la momie ! Et bien qu'encore scellée, la bière était désespérément vide ...  

 

     Et là, Miroslav Verner prend conscience de ce que d'autres détails des fouilles viendront par la suite corroborer : la tombe-puits d'Oudjahorresnet pose bien plus de questions que, véritablement, elle n'en résout !

 

     Elle ne contint manifestement jamais de corps. Pour quelle(s) raison(s) ?

 

     Point de trace non plus des traditionnels vases-canopes abritant les viscères d'un défunt. Pour quelle(s) raison(s) ?

 

     Ce tombeau ne serait-il donc qu'un cénotaphe ? Pour quelle(s) raison(s) ?

 

     Les parois du caveau présentent des extraits des Textes des Pyramides qui, bien que fort abîmés, viennent néanmoins compléter et accréditer les connaissances que les égyptologues détenaient à propos de l'utilisation de semblables inscriptions à la Basse Epoque. 

 

 

Oudjahorresnet---Hieroglyphes-peints-mur-ouest.jpg

 

 

     Toutefois, ces textes sont simplement peints en noir et non gravés en relief comme le voulait la tradition : cette décoration pariétale ne  fut donc  jamais achevée. Pour quelle(s) raison(s) ?

 

     Nonobstant le fait que la découverte dans la tombe de fragments de céramique datant des époques romaine, copte et même arabe prouve qu'elle fut, au moins jusqu'au Xème siècle de notre ère, l'objet d'indésirables "visites", la quantité de pièces encore présentes mises au jour par la mission tchèque fut véritablement dérisoire : 5 statuettes funéraires (des oushebtis) de faïence verdâtre au nom d'Oudjahorresnet ; deux plaquettes de faïence miniatures, vraisemblablement de petites tables d'offrandes votives supportant de minuscules vases ; enfin quelques fragments de ce que les égyptologues appellent des briques magiques : généralement au nombre de quatre, en fonction des points cardinaux, ces petits blocs en argile crue gravée ou peinte d'une inscription magique et d'une amulette protectrice étaient, selon le chapitre 151 A du Livre pour sortir au jour (plus communément, mais erronément, appelé Livre des Morts) destinés, parce que placés dans une petite alcôve creusée dans chaque paroi de la chambre, à protéger la dernière demeure d'un défunt.

 

     Ces quelques rares vestiges constituaient-ils ce qui avait été préservé de l'équipement mortuaire d'Oudjahorresnet ou avait-il été initialement réduit à son plus strict minimum ? Pour quelle(s) raison(s) ?

 

     J'ai insisté tout à l'heure sur les poteries bouchant les trois ouvertures du plafond en signalant qu'elles avaient été retrouvées intactes par les fouilleurs : on n'avait donc pas cru bon de préserver, en les ensablant, les sarcophages pour l'éternité. Pour quelle(s) raison(s) ?

 

     En outre, alors que ses fonctions le liaient indubitablement à Saïs, la capitale dynastique sise dans le Delta occidental, Oudjahorresnet se fit inhumer à l'autre extrémité du pays : une tombe-puits ; à Abousir  ; et  isolée des complexes funéraires déjà existants. Pour quelle(s) raison(s) ?

 

     Et après lui, d'autres hauts fonctionnaires de cette époque plébiscitèrent ce même petit cimetière. Pour quelle(s) raison(s) ?

 

     Que de questions animaient encore l'esprit de Miroslav Verner au moment où il allait bientôt quitter ses fonctions à la tête de l'Institut tchèque d'égyptologie, mais pas la nécropole sur laquelle, à partir de 1991, il dirigerait officiellement les recherches en tant que Directeur de la Concession pour la Prospection d'Abousir.

 

     Me croirez-vous, amis lecteurs, si je vous confie que samedi prochain, je compte bien l'accompagner pour découvrir ce que la dernière décennie du précédent siècle lui a réservé comme nouvelles surprises archéologiques ?

 

     Et vous : serez-vous des nôtres ?

 

 

 

 

(Abitz : 1974, passim ; Desroches Noblecourt : 1963, 245 sqq ; Régen : 2010, 23 ; Vandersleyen : 1975, 151-7 ; Verner : 1989, 283-90 )

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 23:00


     Datant de l'Ancien Empire, plus précisément du milieu de la Vème dynastie, soit au 25ème siècle avant notre ère, le  mastaba de Ti fut exhumé en 1860, à quelques centaines de mètres au nord-ouest de la pyramide à degrés de Djoser, dans la nécropole de Saqqarah, par l'égyptologue français Auguste Mariette (1821-1881), - celui-là même, nous l'avons vu, qui avait, neuf années auparavant, découvert les impressionnantes catacombes du Sérapéum abritant les sarcophages des taureaux Apis révérés en tant qu'incarnation du dieu Ptah originaire de Memphis ; et qui, deux ans plus tôt, avait été nommé premier Directeur du Service des Antiquités de l'Egypte et premier Conservateur du Musée de Boulaq qu'il venait de créer, préfigurant ainsi le futur Musée égyptien du Caire de la place Tahrir.

     Parmi d'autres superbes reliefs de l'art funéraire de l'époque, vous aurez très certainement remarqué, amis lecteurs, dans la chapelle du mastaba de Ti que peut-être vous avez déjà visitée, cette représentation, sur deux des registres supérieurs de la paroi nord, immédiatement sous la frise ornementale donc, d'un ensemble de scènes se rapportant à la capture d'oiseaux aquatiques.

Filet-hexagonal---Paroi-Chasse-dans-mastaba-de-Ty--OsirisNe.jpg
 
 Filet-hexagonal---Dessin-paroi-mastaba-de-Ty--OsirisNet-.jpg

     Au centre de ces différents niveaux de narration, vous retrouvez plus spécifiquement, sur la droite, la figuration d'une tenderie à l'aide du filet hexagonal,

Filet hexagonal - Dessin scènes de chasse mastaba de Ty (O

identique, à quelques détails près, à celle que nous avons admirée la semaine dernière sur le bas-relief AF 452, dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

      (Il m'est plaisir, une fois encore, de remercier ici Thierry Benderitter qui, avec toujours la même sympathie, m'a autorisé à importer de ses remarquables travaux concernant ce tombeau de Ti publiés sur OsirisNet, quelques-uns des clichés qui accompagnent cet article.)

      Pas très éloignée, le plus souvent, de celles concernant la capture des volatiles au bâton de jet et  de la pêche au harpon, cette scène fait en réalité partie, au sein des chapelles funéraires, d'une série qu'en mars dernier  j'ai abondamment décryptée et qui, toutes, ont la végétation palustre en guise d'environnement naturel ; série comprenant, outre les deux que je viens de rappeler, la chasse à l'hippopotame et la récolte des papyrus par le propriétaire de la tombe.

      (Sur l'hippopotame, mâle et femelle, et les symboles que tous deux véhiculent, puis-je éventuellement vous suggérer de relire l'article que j'avais rédigé en juin 2008 ?)   

      Et puisque nous en sommes à nous inviter à déambuler ici et là, je vous propose d'à présent me suivre aux alentours du lac Manzala
(ou Menzaleh), à l'extrémité orientale de ce Delta égyptien qui, de toute éternité, reçut les différents bras d'un Nil qui venait de parcourir tant et tant de kilomètres - plus de 6500, selon les  estimations - depuis sa source au centre même du continent africain jusqu'en bordure de Méditerranée, après avoir traversé, ultime passage dans la civilisation, des villes commerciales telles que Mendès, Tanis et Péluse. 

     En bordure de cette lagune salée de quelque 180 000 hectares de superficie qu'il y a deux cents ans, lors de la Campagne d'Egypte, Bonaparte manda au général Andréossy d'explorer, mais aussi sur les différentes îles qui parsèment cette immense étendue, vivent actuellement, dans des conditions difficiles à imaginer, des milliers de familles que, par pur euphémisme, je qualifierai de démunies.

     Dans ce biotope, à l'Antiquité déjà, les Egyptiens se livraient à la chasse, à la pêche et à l'exploitation des plantes de papyrus que vous imaginez sans peine extrêmement prolifiques. Mais ces dernières années, la pollution provoquée par le déversement dans le lac, annuelllement estimé à plus de 650 millions de mètres cubes, d'eaux usées provenant notamment de Port-Saïd, d'Ismaïlya et de Damiette, auquel il nous faut ajouter les déchets industriels d'une quarantaine d'usines implantées dans la région, ont, selon  Héba Nasreddine, de l'hebdomadaire Al-Ahram, progressivement fait disparaître la richesse piscicole de ce lac.

     Mais pour quelles raisons ai-je eu envie d'à nouveau chausser mes bottes et de m'avancer là avec vous ? Parce que, dans un premier temps, je voulais que nous emboîtions le pas à l'ethnographe égyptien Nessim H. Henein aux fins de notamment l'écouter nous raconter sa participation, aux côtés des hommes du lieu, à la pose de filets destinés à capturer les animaux aquatiques qui constitueront la base élémentaire de leur subsistance ; et, dans un second temps, pour épingler l'aspect pérenne d'une technique éprouvée. 

    Nous sommes au début de l'actuel XXIème siècle. Quelque cinquante siècles, non pas vous contemplent ..., mais nous séparent des scènes que les chapelles funéraires de l'Ancien Empire proposent à l'envi : oui, vous avez bien traduit, 5000 ans après  les Egyptiens de la plus haute Antiquité, des hommes vivent encore et toujours de la chasse de volatiles bien typés, notamment, mais pas seulement, de flamants roses, à l'aide d'un filet hexagonal pratiquement semblable à celui que nous avons sur ce fragment de bas-relief AF 452, ici devant nous. 

AF 452     
          C'est donc dans le but avéré de souligner ce continuum qu'après avoir lu les travaux de Pierre Montet,  - égyptologue français (1885-1966) auquel nous devons une étude circonstanciée, qu'il publia une première fois en 1914, puis qu'il reprit avec plus de précisions encore, en 1925, dans sa thèse de Doctorat consacrée aux scènes de la vie privée relevées dans les tombeaux de l'Ancien Empire et qui, depuis, fait  incontestablement autorité -, Nessim H. Heinen se décida d'embrasser un temps la vie  de ces hommes qui, du lac Manzala, attendent quotidiennement et une part importante de leur nourriture et le produit de la vente d'oiseaux ainsi capturés.

     Si, d'évidence, quelques petits aménagements ont été apportés par les habitants eux-mêmes, il n'en demeure pas moins vrai que les filets hexagonaux se présentent et fonctionnent encore parfaitement comme jadis. Ce "jadis", j'aime à le souligner, concerne également, d'après un dessin que l'on  retrouve dans la célèbre Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (Tome 3, XI, figure 3), la France du XVIIIème siècle ; et , encore plus près de nous, au début du précédent XXème siècle, ce type de piège qu'employaient - eh oui ! -, les braconniers du Centre et du Midi méditerranéen ...   

     Selon l'ethnographe égyptien, ce serait la "simplicité, la souplesse d'utilisation et l'efficacité" qui auraient permis à ce filet "de survivre du début de l'histoire à nos jours".

     Mais comment se présente-t-il réellement ? C'est souvenez-vous, amis lecteurs, ce que je vous avais promis d'expliquer quand nous nous sommes quittés mardi dernier, et que je vais à présent aborder en me basant sur l'étude de Pierre Montet.

     Il me faut, pour ce faire, à nouveau évoquer le mastaba de Ti que j'ai précédemment cité, dans la mesure où il constitue un des rares à nous montrer, sur plusieurs registres, les différentes étapes de cette chasse au filet hexagonal. En effet, s'il fut fréquent, comme sur le fragment du Louvre, d'avoir en même temps sous les yeux deux d'entre elles, il est extrêmement  peu courant d'en trouver trois réunies dans la même chapelle funéraire ; et jamais, à ma connaissance, les quatre ensemble, à savoir : la pose du piège, l'attente des chasseurs, le signal d'un chef  leur permettant, en tirant  vigoureusement sur la corde, de refermer le filet et, en dernier lieu donc, la capture proprement dite.  

     C'est à présent sur le registre supérieur de la paroi nord de la chapelle de Ti que j'aimerais attirer votre attention, grâce à nouveau à l'apport iconographique du site OsirisNet :

Dessin-registre-8-mastaba-de-Ty--OsirisNet-.jpg


      Sans peine, au centre de la réprésentation, vous imaginez le traditionnel fourré de papyrus :  ce premier élément ancre déjà la scène dans un environnement bien spécifique, à savoir les régions palustres du pays, les marais nilotiques qu'ils soient du Delta ou des lacs intérieurs.

     Cette séparation axiale délimite symétriquement les activités de deux groupes de cinq hommes s'empressant de part et d'autre : à droite, - et selon la légende hiéroglyphique (n° 2) surlignée en rose se lisant comme de tradition de droite vers la gauche -, ils sont en train de poser le filet, le premier s'apprêtant à enfoncer un pieu de maintien dans le sol, au bord de la pièce d'eau, tandis que ses compagnons préparent le piège lui-même, c'est-à-dire qu'ils  tendent sur quatre petites perches mobiles les deux parties du filet qui se poseront tout naturellement sur l'élément aquatique, autour de quatre piquets de délimitation, de manière que les volatiles, surpris par ce qui se rabat tout à coup sur eux, n'aient pas l'opportunité de plonger sous l'eau pour ainsi s'échapper dès arrivés hors de l'espace couvert par le tissu de mailles.

     A gauche du même bosquet de papyrus central, trois hommes dévident le rouleau de la corde qu'il faudra violemment manoeuvrer à un moment déterminé - c'est-à-dire quand il sera estimé que la présence d'oiseaux  à capturer est suffisante : tendre la corde, spécifie d'ailleurs la légende rosée (n° 1). Quant aux derniers, ils attendent qu'éventuellement on ait encore besoin d'un élément du matériel qu'ils portent, comme ces coins de renforcement prévus pour être enfouis de part et d'autre des différents piquets.

     Petite notation au passage : si l'artiste égyptien a gravé des hommes nus et d'autres simplement vêtus d'un pagne, c'est par pure convention afin de différencier le véritable rang social de chacun d'eux : alors que certains commandent ou effectuent des travaux estimés de première importance, d'autres ne sont que de "petites mains". Toutefois, à quelque niveau que ce soit - comme d'ailleurs dans n'importe quelle société, en ce compris la nôtre - chacun a son rôle à jouer pour l'harmonie de l'ensemble.

     En regroupant ce que nous apprennent les différentes évocations de cette tenderie dans d'autres  tombeaux, - chez Ptahhotep ou Kagemni, par exemple -, avec les données contemporaines de chasseurs égyptiens du lac Manzala ou de braconniers français, nous pouvons plus ou moins décrire la préparation de ce piège et l'utilisation qui lui est consécutive.

     Avec  les  deux dessins ci-dessous, je vous propose de visualiser le filet hexagonal. Ouvert autour du plan d'eau central sur lequel étaient attendus les oiseaux aquatiques ou migrateurs, il pouvait se présenter de la sorte :

Filet-hexagonal-01.jpg

    
      Remarquez, à l'extrême droite de la reconstitution de P. Montet, le pieu fixe de maintien auquel, ci-avant, j'ai fait allusion et, tout à gauche, la corde sur laquelle il sera nécessaire de tirer pour que le piège se referme.
 
    Emprisonnant les proies une fois capturées, il prenait alors cet aspect :

Filet-hexagonal-02.jpg

 

 

       Petite précision : l'on peut également imaginer un filet non plus hexagonal, mais rectangulaire - à notre époque par exemple. De toute manière, - et le troisième dessin ci-après le prouve -, les quatre piquets enfoncés dans le sol délimitant les angles des deux rectangles reliés par la corde, à droite au pieu et à gauche aux hommes qui tireront dessus, dessinent en plan le même polygone à six côtés : 

 

Filet-hexagonal-03.jpg

 

 

     Dans un article publié au sein d'un des volumes de textes de la célèbre Description de l'Egypte par le mathématicien Louis Costaz auquel, pendant la campagne tout à la fois militaire et scientifique que j'évoquais déjà  tout à l'heure à propos du lac Manzala, Bonaparte confia la direction d'une des commissions d'exploration du pays, on peut lire (Volume 3, Antiquités - Mémoires I, p. 64) :


     "Après avoir attiré les oiseaux dans le piège, on fait tomber sur eux deux nappes de filet : le mouvement de ces nappes est semblable à celui de deux volets fermés ensemble et brusquement ; les chasseurs l'opèrent en tirant avec vivacité une corde arrangée pour produire cet effet."

 

     L'opération terminée, après avoir dégagé les animaux emprisonnés et se débattant, il ne restait plus, comme vous pourrez vous en rendre compte, amis lecteurs, si vous vous reportez ci-dessus au dessin du registre situé tout au bas de la paroi de la chapelle funéraire de Ti, qu'à les amener dans une des cabanes des hommes des marais, de les plumer, de les dépecer ; puis, de les rôtir ...

Ou, relativement court répit, de les entreposer dans des fermes destinées à leur permettre de se reproduire.

 

     Quoi qu'il en soit, en bout de course, d'une manière ou d'une autre ...

 

 

 

(Henein : 2001, 237-48 ; Montet : 1914, 145-53 ; id. : 1925, 42-65 ; Vandier : 1969, 322-30)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 23:00

 

 

     Nous sommes en pleine campagne de fouilles 1988-1989.

 

     Aux confins sud-ouest du site d'Abousir, l'égyptologue tchèque Miroslav Verner s'apprête à découvrir une nouvelle tombe : celle d'un homme hors du commun ...

 

 

 

Oudjahorrresne---Museo-Gregoriano-Vatican---Rome--copie-1.jpg

 

 


     Nous sommes  en 525 avant notre ère.


     Cambyse, roi de Perse de la dynastie des Achéménides, dans le droit fil d'une politique d'expansion au Proche-Orient que son père, Cyrus le Grand, avait déjà initiée, - conquête des royaumes mède en 550, lydien en 546 et néo-babylonien en 539 -, à l'aide d'une flotte de guerre qu'il venait de se faire construire aux fins de plus aisément contrer les défenses égyptiennes, rallie Memphis, s'emparant manu militari du pharaon Psammétique III, souverain originaire de la ville de Saïs,  capitale dynastique, dans le Delta occidental, mais aussi de son fils et de quelques hauts dignitaires de la cour : la XXVIème dynastie, dite saïte, laisse ainsi la place à celle qu'après Manéthon, les égyptologues ont pris coutume d'appeler "perse".

 

     A propos de Cambyse et de Darius, son successeur ; à propos des Perses achéménides un temps à la tête de l'Egypte donc, vous me permettrez, amis lecteurs, dans le cadre de ce troisième article consacré aux fouilles de l'I.T.E., l'Institut tchèque d'égyptologie à Abousir sous la direction de Miroslav Verner, auxquelles j'ai accordé quelque attention  les samedis 27 mars et 24 avril derniers, de ne point trop m'étendre sinon peut-être pour préciser - et ce ne sera nullement la première fois dans ce blog -, qu'il faut envisager avec une certaine circonspection les propos avancés par l'écrivain grec Hérodote, notamment dans le livre III de ses "Histoires". Comme bien d'autres et d'aussi célèbres après lui, l'historien d'Halicarnasse n'est pas exempt d'une certaine vision propagandiste des événements qu'il relate : il ne nous faut pas perdre de vue que dans ce cas d'espèce, après les Perses, ce furent les Grecs qui  régnèrent sur l'Egypte, et il n'est malheureusement rien de plus humain que de dénigrer un prédécesseur,  Cambyse en l'occurrence, quand on désire mieux mettre en valeur les actions d'un des siens, à savoir : Alexandre le Grand.

 

     Plutôt que grecs donc, ce seraient des documents uniquement égyptiens que je convoquerais si je devais longuement définir cette période de l'histoire du pays au milieu du dernier millénaire avant notre ère. 

 

     Ce pourrait, par exemple, être l'une ou l'autre des stèles datant précisément de cette première domination perse mises au jour par Auguste Mariette au XIXème siècle dans le Sérapéum de Memphis, qu'ensemble un jour nous détaillerons en la salle 19 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans lequel, chaque mardi, je prends plaisir à vous emmener.

 

 

Steles-Serapeum-Memphis---Salle-19.JPG

 

 

     En effet, plusieurs d'entre celles rédigées tout à la fois en hiéroglyphes et en écriture démotique proviennent de l'époque des rois achéménides. Elles font actuellement partie d'une documentation relativement riche concernant ces temps de "soumission" ; d'autant plus riche qu'elle est multi-culturelle dans la mesure où le pays était dans les faits dirigé par un satrape résidant à Memphis, sous la férule évidemment du souverain perse en personne, auto-proclamé pharaon et que les fonctionnaires de cette sixième satrapie que constituait l'Egypte, mais aussi les militaires et bien d'autres personnages occupant des postes décisionnels, représentaient quasiment autant de nationalités différentes qu'existaient de provinces de l'Empire perse : administratifs perses, mèdes, babyloniens, juifs - notamment ceux de la célèbre colonie d'Eléphantine -, araméens, syriens, phéniciens avaient adopté une langue et une écriture communes : l'araméen.

 

     Quant aux fonctionnaires égyptiens, eux aussi embrigadés dans cette aventure, puisque la structure globale du pays était restée semblable à celle des dynasties pharaoniques précédentes, c'est grâce à l'écriture démotique donc qu'ils correspondaient avec leurs collègues. Bref, aussi bizarre que cela puisse actuellement nous paraître, tout ce petit monde de l'intelligentsia  saïto-perse sembla fort bien se comprendre malgré la multiplicité des origines linguistiques en présence.

 

     Mais LE document qu'incontestablement je plébisciterais sans hésitation aucune si, de la domination achéménide en Egypte je voulais aujourd'hui, amis lecteurs, plus particulièrement vous entretenir, serait, vous vous en doutez certainement, celui qui chapeaute cet article.

 

     Je vous accorde que "chapeauter" n'est peut-être pas le verbe le plus approprié quand il s'agit d'une statue ... acéphale ! Mais bon ... Je puis en tout cas vous assurer qu'en guise de référence historique, elle représente un véritable spicilège de renseignements de premier choix.

 

     Enlevée d'Egypte par l'empereur Hadrien au 2ème siècle de notre ère, cette statue naophore - (qui porte, "phoros" en grec, un naos, comprenez une sorte de petit tabernacle contenant la figuration d'un dieu : ici Osiris Hemag qui, après la déesse Neith, était la deuxième divinité révérée à Saïs) -, en basalte vert très foncé de 96 cm de hauteur d' Oudjahorresnet, haut dignitaire saïte du VIème siècle A. J.-C., décora un temps les jardins de sa villa de Tivoli, l'ancienne Tibur, à quelque trente kilomètres de Rome, avant de se retrouver à présent exposée dans la première salle du Musée grégorien du Vatican, sous le numéro d'inventaire 22 690.

 

 

Oudjahorresnet---Tivoli-Villa-Hadriana--Photo-Marco-Prins-.jpg

 

     Sa particularité, vous l'aurez constaté d'emblée, réside dans le fait qu'elle est presque totalement recouverte de hiéroglyphes.

 

     Il faut savoir, pour la petite histoire, que c'est à l'égyptologue et philologue français Emmanuel de Rougé (1811-1872) que nous devons, en 1851, la  toute première traduction intégrale des textes ici gravés et, surtout, qu'elle serait pour l'époque la deuxième en date d'un monument pharaonique, après la Pierre de Rosette que nous avait permis de lire Jean-François Champollion.

 

     Un autre égyptologue français, Georges Posener (1906-1988) publiera, en 1936, LA traduction que semblable document méritait, qu'il accompagna de commentaires philologiques et historiques qui font de cet ouvrage, toujours à l'heure actuelle, une référence incontournable sur le sujet.


 

     Ceci posé, il m'importe d'insister sur le fait que bien que se présentant sous un aspect éminemment flatteur - "J'ai été un (homme) honoré de tous ses maîtres" ou "J'ai défendu le faible contre le puissant", peut-on lire à différents endroits de la statue, car c'était  certes l'usage et la destination obvies de ce type de monument voué à donner à son propriétaire une certaine importance sociale -, Oudjahorresnet nous fournit des renseignements de première main  pour la connaissance de l'histoire de la domination perse en Egypte.

 

     De première main ? Sans conteste, oui. Et c'est bien là ce qui, dans le chef de certains historiens, pose problème. Des termes équivoques, et à mon sens inappropriés, furent employés par d'aucuns : je pense notamment à "traitre" ou à ce plus insidieux encore "collaborateur", pour ne pas écrire "collabo", cette apocope si grosse de la connotation négative qu'on lui connaît depuis la Deuxième Guerre mondiale, sous lesquels Oudjahorresnet fut quelquefois étiqueté.

 

     Certes, déjà plus que très bien introduit en cour à l'époque du pharaon Psammétique III, ce haut dignitaire de l'Administration de l'Etat, n'eut apparemment aucun mal à accueillir le conquérant étranger, l'Achéménide Cambyse en tant que nouveau pharaon qu'il servit de son mieux.

 

     Qu'Oujahorresnet servit de son mieux dans la mesure où humainement et économiquement parlant, il ne tenait pas à se départir des prérogatives privilégiées qui furent siennes sous l'ancien régime.

 

     Qu'Oudjahorresnet servit de son mieux dans la mesure où ses relations avec le nouveau pouvoir en place lui permettaient, si pas de traiter de pair à compagnon avec le roi, d'à tout le moins user d'influence pour le bien de sa ville : je pense notamment au fait que Cambyse, comme tout pharaon qui se respecte, n'hésita pas à honorer la déesse locale et à lui faire régulièrement offrandes.

 

      Je fis en sorte que Sa Majesté connût la grandeur de Saïs : c'est la résidence de la grande Neith, la mère qui a donné naissance à Rê, peut-on lire sur un des côtés de sa statue.

 

     Je pense aussi au fait qu'il obtint que fussent dégagés des domaines de Neith, le téménos, l'aire sacrée sur  laquelle, d'autorité, dans un premier temps, les soldats perses avaient établi leurs baraquements.

 

     Je me suis plaint auprès de la Majesté du roi de Haute et Basse-Egypte Cambyse au sujet de tous les étrangers qui s'étaient installés dans le temple de Neith, pour qu'ils soient chassés de là, afin que le temple de Neith soit dans toute sa splendeur comme il en était auparavant, poursuit le texte, sous le bras gauche.

 


     (Il faut en effet savoir, qu'à l'opposé des églises chrétiennes, le temple égyptien qui constituait également la demeure de la divinité, n'admettait que très peu de personnes en son sein : hormis la population  à l'occasion de quelques manifestations religieuses, et encore n'excédant pas les limites d'une certaine aire géographique autorisée, mais aussi un personnel civil engagé pour l'entretien quotidien, aucune personne étrangère à la classe sacerdotale ne pouvait "profaner" l'espace sacré. Seuls donc, Pharaon et les desservants du culte, pour autant qu'ils se fussent préalablement purifiés, étaient autorisés à y pénétrer.)   

 

     Qu'Oudjahorresnet servit de son mieux au point d'être invité par le roi à lui libeller un protocole officiel : souvenez-vous, il s'agit de la titulature complète avec ses cinq noms attribuée à celui qui s'assoit sur le trône d'Horus pour gouverner l'Egypte : ce qui témoigne de la confiance que le roi perse lui  prodiguait. Et qui nous indique, a contrario, et quoi qu'en écrivît Hérodote, que Cambyse - mais il en fut de même de Darius Ier, son successeur et d'autres à la tête de cette satrapie-, malgré certaines exactions à mettre à son actif, s'ingénia avec une habileté consommée à se  fondre dans les traditions ancestrales égyptiennes ; à épouser l'idéologie religieuse du pays qu'il venait de soumettre ; à, d'une certaine manière, faire en sorte que l'ensemble des dignitaires et des hauts fonctionnaires auliques dont incontestablement Oudjahorresnet était un parangon, ne se sentent pas outre mesure considérés comme de serviles administratifs soumis.

 

     Oudjahorresnet un "collabo" ??  Faut-il vraiment ne pas avoir attentivement lu ce que cet Egyptien a fait graver sur sa statue pour encore entériner semblable contresens !

 

 

 

     Nous sommes en pleine campagne de fouilles1988-1989.

 

     Aux confins sud-ouest du site d'Abousir, l'égyptologue tchèque Miroslav Verner vient de découvrir une nouvelle tombe : celle d'un homme hors du commun ... 

 

 

 

(Bresciani : 1995, 97-108 ; Briant : 1998, 2-6 ; Grimal : 1988, 443 ; Hérodote : 1964, 218-86 ; Legrain : 1906, 54; Posener : 1936, passim ; Serrano Delgado : 2004, 31-52 ; Thiers : 1995, 493-516) 

 

 


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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 23:00

 

     En nous penchant sur ce bloc de calcaire fort endommagé (AF 452),

AF-452.jpg
nous allons aujourd'hui poursuivre la découverte de 
la deuxième vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que nous avions commencée, le mardi 23 février, souvenez-vous amis lecteurs, par la description, à tout seigneur tout honneur, du superbe fragment de peinture sur limon (E 13101) fièrement accroché sur le mur du fond.

Gros-plan-vitrine-2.jpg

     Après avoir avec vous abondamment décodé ces derniers mardis la scène complète de chasse et de pêche de laquelle "notre" fourré de papyrus avait été arraché, je vous propose d'envisager le premier des quatre autres fragments de calcaire non plus évidemment sous le seul angle très spécifique de la symbolique mais, à présent, sous celui de la quotidienneté du peuple de pharaon.

     Car, si précédemment, nous avons vu de hauts fonctionnaires richement vêtus pratiquer ces activités cynégétiques, si nous avons décrypté leurs sens dissimulés, il ne faut pas oublier que, loin de toute connotation funéraire, loin de toute visée de l'Au-delà et des contingences post-mortem que tant voulaient s'assurer ceux qui avaient les moyens, par leur position sociale, de se faire inhumer dans des hypogées richement décorés, le commun des mortels, hommes et femmes des villages de Haute et Basse-Egypte, chassèrent un temps, mais surtout pêchèrent pour assurer subsistance aux leurs.

     En effet, si aux époques pré-dynastiques, au sortir de la Préhistoire donc, chasse et pêche représentaient incontestablement les deux ressources alimentaires essentielles de la population nilotique, au fil des siècles, et surtout avec l'apparition de l'agriculture et de l'élevage, la chasse dans les zones désertiques qui encadraient la vallée perdit de plus en plus sa raison d'être qui n'était qu'alimentaire pour se muer en un acte de plaisir réservé aux riches et à la cour ; acte qui, alors, rencontra les connotations rituelles apotropaïques que j'ai  évoquées dans mes précédentes interventions.

     En revanche, il n'en fut pas du tout de même pour la pêche : à toutes les époques, accompagnant bien sûr les produits de l'élevage qui avaient plus qu'avantageusement remplacé la chasse, ainsi que ceux de l'agriculture, le poisson, qu'il fût dégusté frais, séché ou salé, resta pour la population égyptienne un des éléments de base de l'alimentation la plus courante, nonobstant les quelques restrictions relevant d'anciens tabous épinglées quand nous avions, souvenez-vous, en juin 2008, rencontré les figurations de poissons du Nil présentées dans la longue vitrine au centre de la salle 3 précisément consacrée à ce fleuve nourricier.


     De sorte qu'il n'est point anachronique d'avancer que le paysan égyptien fut tout à la fois agriculteur-éleveur ET pêcheur.

     Sans oublier ce que nous apprennent certains ostraca traduits notamment par le savant tchécoslovaque Jaroslav Cerny que l'égyptologue français Bernard Bruyère avait retrouvés sur le site du village des ouvriers de Deir el-Médineh et qui font état de procès-verbaux de distributions de poissons : à savoir que pour  ces hommes qui aménageaient et décoraient les hypogées de la Vallée des Rois et de celle des Reines, l'animal  constituait également un paiement en nature fort apprécié.


     Le très beau bloc de calcaire sur lequel je voudrais donc attirer votre attention aujourd'hui se trouve posé à même le sol de la vitrine : vous l'apercevez sur le cliché ci-dessus juste en dessous du fourré de papyrus, à la gauche d'un autre relief, sur socle celui-là, que nous envisagerons prochainement.

     Ce relief date de la XXVIème dynastie, c'est-à-dire de cette très intéressante é
poque dite saïte parce que la ville de Saïs, située sur une branche du Nil au niveau du Delta occidental, devenue capitale du cinquième nome de Basse-Egypte fut le berceau d'une série de souverains. S'il y a parmi vous, amis lecteurs, quelques bons connaisseurs de philosophie grecque, ils se souviendront très certainement de ce toponyme dans la mesure où Platon, dans un de ses dialogues intitulé le Timée, affirme (Oeuvres complètes, Pléiade, Gallimard 1950, Tome II, pp. 440-1) que ce sont précisément les prêtres de Saïs qui, lors de son séjour en Egypte, auraient confié les fameux secrets de l'Atlantide à Solon, ce Sage athénien qui, grâce au texte d'une Constitution qu'il rédigea, est définitevement considéré comme l'initiateur de la Démocratie.

     Si j'ai cru bon de préciser très intéressante à propos de l'époque saïte, c'est uniquement parce que soucieux de mélanger le modernisme de leur temps aux traditions artistiques, mais aussi intellectuelles,  propres au glorieux Ancien Empire, les artistes d'alors - nous sommes à la charnière des VIIème et  VIème siècles avant notre ère, c'est-à-dire aux yeux de beaucoup d'entre nous au début du déclin de la civilisation égyptienne proprement dite -, furent à l'origine d'un renouveau qui permet aux égyptologues de définir ce moment particulier de "Renaissance", au sens que prend pour nous ce terme dans l'Italie de la fin du Moyen âge.   


     Malheureusement brisé en diagonale sur trois de ses côtés, le bloc AF 452 d'une épaisseur de 8, 5 centimètres, ne mesure plus que 29, 5 cm de haut et 54 de long. Tout comme la stèle d'adoration au taureau Mnévis (C 292) qu'il vous sera loisible, après notre entretien, d'aller voir dans la quatrième vitrine de la salle 19 tout au bout de ce circuit du rez-de-chaussée, il provient des fouilles  menées à l'extrême fin du XIXème siècle par la Mission archéologique française dans la nécropole d'Héliopolis, la Iounou des anciens, la capitale du XIIIème nôme de Basse-Egypte, à une dizaine de kilomètres au nord du Caire actuel.

     L'égyptologue français Georges Bénédite (1857-1926),
alors Conservateur adjoint à ce département, reçut en effet  mandat du Ministère de l'Education nationale - dans l'espoir que les objets exhumés grossiraient les collections du musée parisien - pour fouiller le site en 1899 : quelques poteries mises à part, il n'en exhuma que les deux monuments que je viens de citer.

     Pour mémoire, c'est G. Bénédite qui - vous vous en souvenez peut-être - écrivit, le 28 mars 1903, la lettre annonçant au Directeur des Musées nationaux français l'arrivée imminente au Louvre du mastaba d'Akhethetep que nous avons visité de conserve à l'automne 2008 dans la salle précédente ; lettre que par ailleurs je vous avais ici proposée.


    Hypogee-de-Neferhotep---Croquis-d-apres-Cailliaud.jpgMalheureusement cassé en diagonale sur trois de ses côtés, ce fragment nous permet néanmoins de reconnaître, en deux registres superposés, une partie de la scène de chasse de volatiles que déjà nous avons eu l'occasion de voir reproduite d'après les dessins de Frédéric Cailliaud.
     
    
     Considérons à présent, si vous le voulez bien, le bas-relief disposé ici devant nous.

AF 452
     C'est en deux temps distincts que l'artiste a détaillé la scène de chasse au filet.  Dans la partie supérieure, d'abord, il a gravé en très léger relief ce que nous pourrions concevoir comme les premiers  moments de l'action : à droite, debout derrière un fourré de papyrus, un homme
vêtu du classique pagne à devanteau, les bras tendus pour apparemment maintenir une corde sur ses épaules, se retourne vers un autre que l'on devine accroupi bien qu'une bonne partie du corps nous soit irrémédiablement perdue avec la cassure.
 
     Malgré une tout aussi importante brisure du côté gauche, on aperçoit distinctement le filet hexagonal destiné à capturer les oiseaux posé sur un plan d'eau de forme quelque peu elliptique que l'on suppose, si l'on se réfère à la même représentation au registre inférieur, arrondie aux extrémités. Certains volatiles pêchent, d'autres somnolent, un couple, à droite, semble "converser" - peut-être le début d'une grande histoire d'amour ? ... - ; bref, aucun d'eux n'a manifestement encore pris conscience du piège qui, bientôt, va se refermer. Ce qui me donne à penser que ce que nous croyons voir, à savoir des oiseaux capturés, n'est en rien représentatif de la réalité : l'artiste, dans cette partie précise, nous fournit tous les éléments pour que nous comprenions ce qui va se passer, mais non encore l'accomplissement de l'acte lui-même.

    Il n'est que de comparer avec la scène du registre immédiatement en dessous. Là, il est indéniable que nous sommes au coeur même de l'action :
le filet s'est refermé ! Les oiseaux, pour la plupart, se sentent en danger ; la présence des deux hommes qui en maintiennent déjà quelques-uns ne peut que confirmer aux yeux des autres qu'il y a nécessité de fuir : ce que d'ailleurs certains tentent de faire. Vainement bien sûr.     

     Que ce soit dans ou hors de ces pièges de mailles, l'artiste a disposé plusieurs fleurs de lotus qui constituent, nous l'avons vu, des gages patents de renaissance pour le défunt.


     Quant au filet, deux trapèzes opposés par la base, ainsi que le marécage dans lequel évolue tout ce petit monde, ils nous sont proposés les deux fois vus de haut - de sorte que, normalement refermé, le piège du registre inférieur ne devrait plus se présenter sous la même forme hexagonale que celui du supérieur !

     Les oiseaux, eux, nous apparaissent de profil, sur le même plan que nous qui les regardons ici devant cette vitrine : convention du dessin égyptien qui, mal interprétée, pourrait donner à penser que les artistes de l'époque n'étaient pas à même de traiter correctement leur sujet !
 
     Il n'en est évidemment rien. Nous sommes là au coeur même de la philosophie de l'art égyptien : ne pas se contenter d'un seul point de vue, ne pas en être prisonnier mais, tout au contraire, rassembler d'un seul tenant toutes les données qui permettent de comprendre, comme si, personnellement, nous faisions ici le tour complet du plan d'eau pour nous informer de tout ce qui s'y passe.
 
     Cette "multiplicité des points de vue", c'est ce que feu l'égyptologue allemande Emma Brunner-Traut appellait l'aspectivité, à savoir la représentation simultanée de tous les aspects qui peuvent nous informer sur un sujet donné. Et madame Brunner-Traut d'évidemment opposer dans ce sens l'art égyptien à celui de la Grèce qui préférait la perspective, c'est-à-dire la représentation de ce que l'on  voit à partir de l'endroit d'où l'on regarde ; et qui fait fi de détails par exemple placés derrière, que l'on n'aperçoit donc pas et qui, peut-être, permettraient de mieux comprendre la scène.
 
     Ne m'imputez toutefois pas l'idée que la notion de perspective fut totalement inconnue des Egyptiens ! Mais ceci constituerait un autre débat qui trop nous éloignerait du sujet présent. Un jour, assurément, y reviendrai-je à propos d'un monument de l'une ou l'autre salle ... Et pour l'heure, reprenons notre fragment de bas-relief. 
 
     Au second niveau, entièrement consacré à  la capture donc,  le décor a de toute évidence sensiblement changé : exit le fourré de papyrus ! Plus besoin qu'il dissimule qui que ce soit. Le même chasseur qu'au-dessus tire cette fois la corde, doublée pour accroître sa solidité, qui ramène la riche provende. Le filet s'est refermé ! L'action est accomplie : la capture des volatiles est bel et bien terminée.
      

      M'autoriserez-vous, amis lecteurs, à une nouvelle fois insister sur le fait  que l'on ne peut attribuer au simple hasard la présence de cette scène de chasse dans maints tombeaux égyptiens depuis les premiers temps de l'Ancien Empire jusqu'à la Basse-Epoque ?  Et d'en déduire qu'il nous faut évidemment la concevoir comme une immense métaphore grosse de plusieurs sens de lecture : les zones palustres évoquent le Noun primordial, source de toute vie et cette "tenderie" constitue, tout comme la chasse au baton de jet précédemment analysée, l'allégorie de la puissance des éléments étrangers - la majorité des oiseaux capturés étant effectivement migrateurs -, donc néfastes et susceptibles d'entraver le devenir du défunt dans l'Au-delà. J'estime l'avoir abondamment souligné ; je ne m'y attarde donc plus.

     En revanche, j'aimerais quelque peu me pencher sur le piège en question.

     C'est la raison pour laquelle je vous propose de nous retrouver ici même mardi prochain pour examiner sous un angle essentiellement technique cet autre topos que constitua, dans l'art funéraire égyptien, la chasse d'animaux aquatiques à l'aide d'un filet hexagonal.


(Brunner-Traut : 1973, colonnes 474-88 ; Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 265-6 et 270-1Farout : 2009, 16-7 ; Germond : 2001, 39-44 ;)
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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 23:00


     Il est parfois malaisé quand, sur un chantier de fouilles, s'enchaînent, des années durant, tant d'importantes découvertes, de déterminer celle qui restera la plus cardinale au regard de l'Histoire. Et  en définitive, est-il vraiment bien nécessaire d'établir semblable jugement hiérarchique ?

     J'avais, souvenez-vous amis lecteurs, le dernier samedi de mars avant de prendre congé de vous, évoqué le début des recherches que mena l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie à Abousir, à  une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire actuel,

Abousir-3.jpg
site archéologique d'importance qu'avait reçu
cette République d'Europe centrale en guise de remerciement pour avoir activement apporté son concours, dans les années soixante,  à la grande épopée du sauvetage des monuments de Nubie menacés de disparaître sous les eaux du deuxième barrage d'Assouan.

     J'avais épinglé, parmi d'autres trouvailles, celle de l'imposant mastaba de Ptahshepses, beau-fils de Niouserrê, un des souverains de la Vème dynastie, ainsi que celle des archives exhumées au niveau du complexe funéraire du roi Rêneferef ; documentation administrative aussi importante que celle de Neferirkarê-Kakaï, un autre monarque de la même époque, qui avait été mise au jour à l'aube du XXème siècle par la
Deutsche Orient-Gesellschaft, sous la direction de Ludwig Borchardt, et étudiée bien plus tard par l'égyptologue française Madame Paule Posener-Kriéger.

     En 1974, donc, je l'ai déjà souligné, et jusqu'en 1991, Miroslav Verner prend
la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie et, par la même occasion, celle des missions archéologiques annuelles à Abousir.

Abousir - Miroslav Verner (2)

     Si d'inestimables découvertes se succèdent à un rythme soutenu, - je pense notamment aux
complexes pyramidaux  de Néferirkarê-Kakaï et de son épouse la reine Khentkaous II grâce à l'utilisation nouvelle pour l'époque d'une technologie de pointe basée sur des méthodes géophysiques ;

Pyramides_Neferirkare_Khentkaous_II.jpg
mais aussi à des mastabas de nobles, dont celui de Khékéretnebty, fille du roi Djedkarê-Isési ainsi que de hauts fonctionnaires palatiaux tels le scribe Idu et son épouse Khenitet -, c'est plus précisément au complexe funéraire de Rêneferef, ce souverain au départ fort peu connu, que j'aimerais aujourd'hui revenir de manière à  mettre en exergue l'apport capital des travaux qu'entreprit Miroslav Verner dans ce domaine qu'il est maintenant convenu d'appeler dans le milieu égyptologique, la "Pyramide Inachevée" : en effet, le règne de Rêneferef ne durant vraisemblablement pas plus de deux ans, la construction entamée fut très vite muée en mastaba pur et simple, comme l'attestent et la photographie ci-dessous et la reconstitution virtuelle qui a été réalisée de cet ensemble.

Vestiges complexe funéraire de Neferefrê
Restitution-complexe-funeraire-Reneferef-copie-1.jpg
          Alors que, lors des fouilles de Borchardt auxquelles je faisais ci-avant allusion, pratiquement aucun vestige de la ronde-bosse royale n'avait été exhumé dans les différents domaines funéraires des souverains de la Vème dynastie à Abousir, la mission tchèque mit au jour pour sa part, en  octobre et novembre 1984, précisément sur ce site de la "Pyramide Inachevée" de Rêneferef, exactement dans la partie sud-ouest de son "temple de millions d'années", une douzaine de fragments, en pierre et en bois, de statues dont six, fait exceptionnel, représentaient le monarque en personne.

Reneferef---Statue.jpg
        
     L'intéressant des fouilles dans cette section du temple réside aussi dans l'exhumation d'une grande salle à colonnes en bois, jadis vingt, se terminant par une botte de lotus à 6 tiges : dans la mesure où ce furent dans des pièces qui lui étaient contiguës qu'il retrouva les débris des statues, Verner pense qu'il est plus que vraisemblable que cette salle constitua l'espace privilégié dans lequel s'effectuèrent les rites et les cérémonies religieuses afférents au temple.

     En outre, c'est également de cette aire que proviennent quelques statuettes à destination bien particulière ...

     Le 26 janvier dernier, dans une intervention jugée abstraite par d'aucuns consacrée à la philosophie de la nature et de la pratique du pouvoir pharaonique, j'avais eu l'occasion d'attirer votre attention, amis lecteurs, sur les puissances malfaisantes, hostiles qu'aux yeux des Egyptiens représentaient, entre autres, les pays étrangers, ce qui autorisa certains monarques à investir ces Etats de manière à préventivement protéger l'Egypte du "chaos" toujours menaçant et susceptible de grandement en perturber l'ordre que Maât représentait et que chaque roi se devait de soutenir.

     Toutefois, d'autres pratiques que le conflit armé, magico-religieuses cette fois, furent également employées : elles s'ingéniaient à détruire rituellement ces ennemis soit en immolant des animaux précisément censés les symboliser, puisque préalablement marqués d'un sceau les figurant en tant que captifs, ce qui permettait d'allégrement contourner le "tabou du sang versé" ;
soit en gravant, peignant ou fabriquant en ronde-bosse des prisonniers, les mains liées derrière le dos, véritables métaphores de ces forces du mal momentanément  capturées et donc vaincues que, sous forme de statuettes, l'on pouvait pour la circonstance  partiellement briser, brûler ou simplement enterrer.

     Nombreux furent,
sur les monuments égyptiens dès les premières dynasties déjà, les bas-reliefs  proposant ce type de scènes avec captifs aux fins d'exorciser semblable menace extérieure mais aussi, très probablement, de mettre en évidence la sujétion au roi tout puissant, réelle ou souhaitée, des pays frontaliers.

    
Ce thème de l'anéantissement des ennemis ou, à tout le moins, de leur empêchement de nuire, les égyptologues le rencontrèrent donc par le biais de statues et statuettes déclinées sous tous formats et tous matériaux. Ainsi, à la IIIème dynastie, dès l'entrée de l'enceinte du  domaine funéraire de Djoser, à Saqqarah, des groupes d'hommes ainsi ligotés, en shiste et en granite, matérialisaient dans la pierre la suprématie royale sur les peuples avoisinants : il semblerait d'ailleurs que ce soient là, chez Djoser, les plus anciennes statues évoquant ce sujet actuellement mises au jour.

     Certaines représentations destinées à ces rites d'envoûtement, rappelant qu'ennemis, fauteurs de troubles, voire même criminels, furent dès le début de l'histoire égyptienne, associés au dangereux serpent cosmique Apopis (ou Apophis, selon certains égyptologues), précisent en plus du nom des individus concernés, celui du dangereux ophidien en personne : ainsi tout être susceptible d'engendrer le désordre lui était-il assimilé ; on n'est jamais suffisamment protégé !  
   
     Pour la Vème dynastie, on connaissait déjà, datant de l'époque de Niouserrê, de grandes représentations d'ennemis ainsi entravés. Il en est de même, à la dynastie suivante, pour les règnes de Pepi Ier et de Pépi II : furent en effet retrouvés de nombreux débris de calcaire, 8 têtes et des éléments permettant de reconstituer une quinzaine de corps.

Prisonnier-agenouille--face----MMA.jpg  Prisonnier-agenouille--dos----MMA.jpg     (Exposées au Metropolitan Museum of Art de New York, ces statues de près de 90 cm de hauteur ont été arbitrairement reconstituées à partir des fragments enfouis : rien ne prouve en effet que ces têtes-là appartiennent bien à ces corps-là.
     J'ai réalisé ces deux clichés à partir de l'iconographie proposée à la page 364 du catalogue de l'exposition consacrée à L'Art égyptien au temps des pyramides que j'ai visitée en 1999, au Grand Palais, à Paris.)

     Tous ces hommes présentaient la même position : agenouillés et assis sur leurs talons, les orteils s'appuyant sur le socle de la statue (sur le sol, donc, suivant une des conventions de l'art égyptien), arborant une musculature que la pierre rendait remarquablement, ils se tenaient ainsi le buste droit, légèrement projeté vers l'avant, poings rageusement serrés le long du corps, apparemment fiers malgré leur état de vaincus que prouvaient les bras ligotés dans le dos.
   
     Toujours à propos de Pépi II, l'égyptologue belge Jean Capart, préfaçant en 1940 un ouvrage de son collègue français Georges Posener écrivait, avec une légère pointe d'emphase que M. Gustave Jéquier, déblayant le temple de la pyramide de Pépi II de la VI ème dynastie à Saqqarah, découvrit, à chambres pleines, des débris de statues en pierre montrant des prisonniers agenouillés, les bras ramenés violemment derrière le dos, prêts à recevoir le coup mortel de la massue royale.

     Nonobstant ces grands exemples lithiques, les figurines, neuf en tout, bien plus petites - d'environ 15 à 30 centimètres de haut - et en bois - matériau par définition putrescible, donc rarement choisi par les sculpteurs pour ce type de représentation - qu'en 1984 Miroslav Verner retrouva brisées pour la plupart d'entre elles, sur le sol de la salle aux vingt colonnes lotiformes en bois du temple funéraire de Rêneferef,

Abousir---Statuettes-de-prisonniers.jpg
actuellement au Musée du Caire qui les a restaurées, constituent indubitablement un nouvel apport d'importance à une connaissance plus précise des rites égyptiens de l'Ancien Empire en la matière.

     Dans ce corpus, le savant tchèque reconnut sans peine des Asiatiques, des Noirs et un Libyen : il faut en effet savoir que si, traditionnellement, les égyptologues, par facilité, utilisent la dénomination de Peuples du Sud et Peuples du Nord, pour les caractériser, les Egyptiens avaient quant à eux, dès l'origine, réparti ces ennemis étrangers en trois groupes distincts : les Nubiens au sud, les Asiatiques au nord-est et les Libyens à l'ouest.

     Le fait que, dans pratiquement tous les cas, et quelle que fût l'époque, statues ou statuettes furent exhumées brisées a fortement intrigué les archéologues et, conséquemment, donné naissance à des controverses : pour certains, la mutilation était intentionnelle et procédait d'un rite magico-religieux perpétré par les prêtres qui, dans les temples, voulaient ainsi commémorer la victoire du Bien sur celle du Mal ; pour d'autres, ces outrages résultaient, à des époques plus tardives, de la volonté d'exorciser la crainte que ces pièces inspiraient encore ; d'aucuns, enfin, avancent l'argument du simple accident, voire de dégradations dues au temps, excipant de l'indubitable constatation que beaucoup de "trésors" de l'art égyptien soient arrivés jusqu'à nous en parfois bien piètre état.

     Ceci posé, toutes ces représentations de prisonniers agenouillés et ligotés font partie d'un ensemble dans lequel se côtoient tout aussi bien des exemplaires anépigraphes que d'autres portant des textes de proscription rédigés en écriture hiératique, à connotation magique avérée ; sans oublier l'inscription faisant nominalement référence au serpent Apopis que j'évoquais il y a quelques instants.

     M'y consacrer aujourd'hui, dans ce billet relatant les travaux de Miroslav Verner dans la nécropole d'Abousir, me paraît hors de propos. Vous me permettrez dès lors,
amis lecteurs, de n'en aborder une étude plus détaillée que quand nous visiterons de conserve la salle 18 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre entièrement dévolue aux dieux et à la magie dans la mesure où, dans la deuxième des grandes vitrines centrales, nous rencontrerons des figurines dites d'exécration (E 16492 à E 16501) et des statuettes d'envoûtement (E 27204 - E 27209 et E 27691).

  
     En 1991, après avoir dix-sept années consécutivement assumé la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie, le Professeur Verner quitte son poste pour devenir Directeur de la concession destinée à explorer Abousir.

     Toutefois, une "ultime" surprise, lors de la dernière campagne de fouilles de la décennie, mérite d'être ici épinglée : c'est la raison pour laquelle je n'hésite pas à vous proposer - si l'aventure archéologique en ma compagnie continue à rencontrer votre agrément -, un nouveau rendez-vous les samedis 1er et 8 mai prochains, toujours sur le site d'Abousir, mais légèrement plus au sud de la nécropole que vous et moi commençons à présent à mieux connaître, sans toutefois déjà nous rendre à l'extrémité de la concession accordée voici un demi siècle par le gouvernement égyptien aux archéologues tchécoslovaques.


     Pour plus de documentation iconographique concernant les fouilles de l'I.T.E., ce lien extrêmement intéressant.

 



(Arnold : 1999, 65 ; Koenig : 1994, 29 et 2001, 300-1 ; Lauer/Leclant : 1969, 55-62 ; Malek/Baines : 1981, 140-1 et 152-3 ; Onderka & alii : 2008, passim ; Posener : 1940, 5 ; et id. : 1987, 1-6 ; Verner : 1978, 155-9 ; 1985 (1), 267-80 ; 1985 (2), 281-4 et 1985 (3), 145-52)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 23:00

 

     Me ralliant à la suggestion de certains d'entre vous, je me propose donc aujourd'hui, amis lecteurs, comme préalablement annoncé, de vous soumettre  le troisième volet du décodage de la célèbre scène de chasse et de pêche dans les marais nilotiques que l'on retrouve à l'envi dans maintes chapelles funéraires des tombeaux égyptiens. 
   
     Pour l'illustrer, j'ai choisi de vous faire redécouvrir, dans un premier temps, la dite scène visible dans l'hypogée de Nakht, scribe et prêtre d'Amon à l'époque de Thoutmosis IV ; puis, dans un second, celle relevée par Frédéric Cailliaud dans celui aujourd'hui perdu de Neferhotep, haut fonctionnaire palatial sous Thoutmosis III et son fils Amenhotep II (XVIIIème dynastie également).


     Ici non plus, vous en conviendrez, et pour les mêmes raisons que dans la scène de chasse qui lui est antithétique, - vêtements de luxe, bijoux, perruques féminines, fleurs de lotus, bien frêle esquif  -, cette pêche dans les marais n'est en rien représentative d'une quelconque réalité.

 

     Petit détail au passage : vous remarquerez que, interprétation personnelle de l'artiste, nous n'avons plus chez Nakht un bosquet central de papyrus à l'image de celui présent chez Neferhotep, mais plutôt un décor de fond, linéaire, constitué toutefois des mêmes plantes et des mêmes volatiles s'y ébattant. Si l'esprit de l'ensemble est resté  parfaitement identique, vous admettrez que la figuration des marais nilotiques a quelque peu changé ...Ceci pour simplement mettre l'accent sur le fait que l'art égyptien n'est pas aussi immuable qu'il y paraît quand on veut bien se donner la peine de voir, et non de simplement regarder ... 

 

     Afin d'éclairer la notion de codification que j'ai abondamment développée dans l'interprétation que j'ai ici donnée de la scène de chasse, je choisirai de ne porter l'éclairage aujourd'hui que sur la seule représentation de la pêche elle-même.

 

     Empruntant la dénomination à la langue allemande, les égyptologues ont coutume d'appeler "Wasserberg" (montagne d'eau), cette sorte d’excroissance verticale arrondie tout à fait incongrue d'apparence  et qui symbolise une vague dans laquelle seuls deux poissons différents sont harponnés ensemble par le défunt.

 

     Que signifie exactement cette métaphore ?

 

     Partant du principe que la pêche, tout comme la chasse, souvenez-vous, constituait une activité ressortissant au domaine du sacré, elle avait un rôle à l’évidence apotropaïque : les proies, que ce soient volatiles ou poissons, figurant les ennemis de l’Egypte, il était primordial au défunt de les anéantir, puisque synonymes de chaos. Ainsi représenté en pleine action cynégétique, il apportait son concours pour éliminer les forces du mal.

 

     Mais il faut aussi avoir présent à l’esprit que ce type même d’action fut, dès les premiers temps de l’histoire égyptienne, l’apanage des seuls souverains et qu'ainsi uniques intermédiaires entre les dieux et les hommes, ils accomplissaient de la sorte un rituel d’importance : le combat symbolique contre tout ce qui pouvait perturber la Maât, cette notion parfois quelque peu abstraite à nos yeux mais si importante en Egypte antique, dans la mesure où elle permettait d'y maintenir l’ordre.

 

     Aussi nous faut-il mettre ces scènes en parallèle avec le mythe bien connu d'Osiris, tué par son frère Seth ; Osiris qui, grâce à son épouse Isis, a un instant recouvré ses facultés d'engendrer et la féconde afin qu'elle puisse donner naissance au futur Horus ; Horus qu'elle élèvera en des lieux tenus secrets pour éviter la vengeance de Seth menacé, par la présence de ce soudain héritier légitime, de voir lui échapper le trône et le pouvoir qu'il briguait ; lieux secrets qui, selon plusieurs passages des célèbres Textes des Pyramides, ne sont autres, précisément, que les fourrés de papyrus que l'on retrouve représentés dans les chapelles funéraires.

 

 

     Mythe d'Osiris qui, s'il a commencé avec sa mort entraînant conséquemment la fin d'un règne, donc le désordre toujours susceptible de menacer la Maât, l'ordre établi, s'achève en quelque sorte par la résurrection du dieu grâce à sa réincarnation dans son fils Horus : tout va redevenir "normal" puisque la végétation nilotique constitua la cachette idéale de laquelle, jeune adulte, il s'en ira  reprendre le pouvoir qui lui revenait de droit.

 

     Et ainsi chaque souverain sera un nouvel Horus ; et ainsi chaque défunt qui se faisait représenter dans sa tombe chassant ou pêchant se trouvait par là même assimilé à la personne royale. Aussi se devait-il, la magie de l'image aidant, de mettre tout en oeuvre pour repousser définitivement les forces négatives, quelles qu'elles fussent, susceptibles soit d'entraver, soit d'irrémédiablement perturber sa propre destinée dans l’Au-delà.

 

     Enfin, et dépassant la simple représentation d’un rituel ancestral permettant de personnellement triompher des dangers éventuels, cette scène revêt elle aussi une connotation érotique à envisager sous l'optique de régénération, de renaissance.

 

 

Neferhotep harponne - Croquis d'après Cailliaud

 

     C'est ce que j'aimerais à présent développer en vous montrant la même figuration, mais cette fois copiée dans l'hypogée de Neferhotep par Frédéric Cailliaud : avez-vous remarqué, amis lecteurs, que le harpon enfourche bizarrement deux poissons différents en même temps, placés ici l'un au-dessus de l'autre  ? Le dessin est tellement net et précis que les ichtyologistes ont pu déterminer sans peine qu'il s'aggissait d'un lates et d'une tilapia nilotica.

 

     Depuis un article du mardi 3 juin 2008, vous n'ignorez plus je l'espère, que si le lates symbolisait le sacré, la tilapia, quant à elle, était synonyme de renaissance : les Egyptiens, très soucieux des phénomènes que la nature leur offrait, s'étaient en effet aperçu que cette espèce abritait ses petits dans la  gueule, juste après la ponte, et ne les recrachait qu’une fois éclos.

 

     Dès lors, le défunt propriétaire du tombeau dans lequel figure cette "Wasserberg" s’appropriait, toujours par la magie de l’image, les vertus inhérentes aux deux poissons, à savoir essentiellement, pour ce qui le concerne au premier chef, l'indispensable devenir post-mortem, la régénérescence.

 

     L'égyptologue belge Philippe Derchain pense même que dans un contexte essentiellement funéraire, en plus d'être une métaphore de la fécondité, la tilapia en serait une de la jouissance. J'ajouterai, et ce détail est loin d’être mineur à mes yeux, que la langue égyptienne se servait du même verbe (setchet) pour signifier "transpercer à l’aide d’un harpon", mais aussi "s’accoupler", "éjaculer" et, comme nous l'avons vu précédemment, d'un même verbe aussi (kema) pour rendre tout à la fois la notion de "lancer une arme de jet" (permettant d’atteindre les oiseaux volant au-dessus du fourré de papyrus), mais aussi le verbe "créer".

 

     Il est dès lors avéré que nous sommes en présence ici d’une régénération métaphorique : pour renaître dans l’Au-delà, pour y poursuivre la vie qu'il avait connue ou espérée ici-bas, le trépassé avait besoin de surmonter les dangers, de les affronter pour mieux en triompher. Et pour ce faire, l'acte sexuel lui était nécessaire.

 

     Dès lors, comment mettre tout en oeuvre pour qu'il soit possible ?

 

     C'est là que nous retrouvons les symboles érotiques forts que sont les vêtements de lin fin, et leur transparence suggestive, les bijoux, les fleurs de lotus et, surtout, le port de la perruque auxquels j'ai déjà fait allusion en décryptant pour vous la scène de chasse au bâton de jet : nul besoin pour moi d'y revenir dans le détail aujoud'hui dans la mesure où de bienveillants commentaires laissés à la suite de l'article du 30 mars m'ont dans l'ensemble donné à penser que vous aviez entériné mes explications. 

 

     Admirez une fois encore la représentation de la pêche dans la tombe de Nakht, la première que je vous ai proposée ci-avant : le défunt debout, superbement vêtu, est censé harponner les deux poissons. Derrière lui, son épouse, une fleur de lotus à la main ; et entre ses jambes, l'agrippant au mollet, une de ses filles : pensez-vous vraiment, amis lecteurs, que s’ils n’avaient pas indéniablement valeur érotique, tous ces détails vestimentaires seraient ainsi mis en lumière ? Pensez-vous vraiment que semblables tenues soient celles de pêcheurs dans les marais boueux ? Pensez-vous enfin que toute cette coquetterie déployée s’impose, convienne à ce type d’activité dans les régions palustres ?

 

     Il est indiscutable - et Ph. Derchain l'a définitivement démontré - que tout ceci constitue une allusion relativement discrète à la vie sentimentale, sensuelle du défunt.

 

     Vous souvenez-vous de ces articles que j'avais consacrés, en juillet et août 2008, dans la rubrique "Littérature égyptienne" à la poésie amoureuse et aux sous-entendus érotiques que, parfois, elle véhiculait ? Pour le plaisir de (re)découvrir d'aussi vieux textes de charme, il serait peut-être intéressant d'effectuer ce petit retour en arrière sur mon blog. Aux exemples qu'alors j'avais proposés, j'aimerais aujourd'hui ajouter - aux fins de corroborer mes propos quant à la symbolique particulière qu'il faut attacher à certains animaux -, ce très court extrait libellé sur deux ostraca de Deir el-Médineh (numérotés 1635 et 1636) ; l'amante s'exprime  à propos de celui qu'elle aime :

 

     "... mon coeur défaille. Il a donné pour être caché que je passe le jour à le piéger comme des oiseaux et le pêcher comme des poissons ..." 

 

     Thème récurrent donc, vous en conviendrez, que l'on retrouve peint ou gravé sur les parois de chapelles funéraires et qui fit aussi florès dans la poésie amoureuse du Nouvel Empire.

 

 

 

     En conclusion, et c’est bien là toute la pertinence d’une herméneutique portant sur l’image égyptienne, c’est bien là l’intérêt de suivre les dernières recherches en date des égyptologues comme celles des philologues qui se sont succédé depuis un siècle pour les analyser, je me dois d'ajouter que ces scènes recèlent à l’évidence plusieurs niveaux sémantiques, du littéral au symbolique, qui, si on peut leur trouver une indéniable indépendance, convergent néanmoins tous en définitive vers une seule et unique intention : après son trépas ici-bas, permettre la survie du défunt et sa renaissance dans l’Au-delà.

 

     Au terme de ces trois articles qui m'ont permis de décrypter pour vous la célébrissime scène de chasse et de pêche dans les marais (Décodage de l'image IX - X et aujourd'hui XI), autorisez-moi, amis lecteurs,  au risque de me répéter, de simplement rappeler ces niveaux de lecture  par ailleurs détaillés dans le précédent article de cette rubrique :

 

     1. Le sens mythique grâce à la réminiscence des combats victorieux des souverains des premières dynasties contre les ennemis du pays. Il est donc ici question, mutatis mutandis, d’une victoire du défunt contre sa propre mort.

 

     2. Le sens apotropaïque de la protection du trépassé face aux forces maléfiques dans son parcours personnel vers la régénération souhaitée.

 

     3. Et enfin le sens érotique qu'entend symboliser la nécessité de rapports sexuels préalables à cette renaissance.

 

 

     Pour clore définitivement cette démonstration en trois parties,  je voudrais simplement vous donner à lire un passage d'un texte rédigé par feu l'égyptologue belge Roland Tefnin stigmatisant la lecture descriptive que d'aucuns pourraient encore faire de nos jours - (il s'exprimait en 2005, quelques mois avant son brusque décès à l'été de l'année suivante) - des figures dans les tombes des notables égyptiens :

 

     "Sans doute, un ébéniste est-il un ébéniste, un maçon un maçon et un orfèvre un orfèvre, chacun maniant ses outils propres, de même qu'un agriculteur ou un puiseur d'eau. Il est clair qu'une part importante de cette décoration représente un spectacle de vie offert à la contemplation du défunt, destiné à éterniser certaines activités terrestres. Mais les progrès de l'égyptologie durant les dernières décennies, en matière de sémiologie notamment, ont démontré de manière irréfutable que cette lecture au premier degré ne peut s'appliquer à toutes les images. Lire les scènes de "chasse et de pêche dans les marais" ou de "banquet" comme de simples divertissements familiaux, relevant donc du catalogue des scènes de la "vie quotidienne" consiste à ignorer tranquillement les travaux des égyptologues qui ont su en découvrir la polysémie et la profondeur symbolique. On ne saurait être trop clair : la lecture exclusivement documentaire des images égyptiennes mène à l'impasse et doit être abandonnée, cela quel que soit le type de public auquel on s'adresse."  

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