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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 23:00

 

       - Et pourquoi pas, m'ont suggéré par mails personnels, avec insistance soutenue, certains d'entre vous, amis lecteurs, dans la foulée de l'intervention consacrée au bosquet de papyrus que vous nous aviez proposée le 23 mars dernier, puis de celle  décryptant plus spécifiquement la capture  de volatiles au bâton de jet du mardi 30 suivant, ne nous proposeriez-vous pas un troisième et dernier volet de ce qui pourrait constituer in fine une sorte de trilogie concernant la scène de chasse et de pêche dans les marais que vous nous précisez si importante et si récurrente dans les chapelles funéraires égyptiennes ? 

     L'idée, vous vous en doutez, s'est frayé chemin dans mon esprit à mon retour sur le Net au terme de ce congé de Printemps que je m'étais généreusement octroyé ; d'autant qu'indirectement, certains commentaires un rien dubitatifs quant à l'une ou l'autre de mes assertions semblaient aussi grandement m'y inviter.

     Après tout, nul obstacle dirimant à prendre en compte vos remarques : il ne me coûterait que de modifier mes plans, de postposer la présentation d'un nouveau bas-relief - puisque j'avais prévu que nous continuerions tout naturellement à nous pencher sur les pièces exposées dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre devant laquelle déjà nous devisons depuis le 23 février -, et, dès lors, de quelque peu amender le billet de 2008 qu'au passage je vous avais dernièrement invité à relire, de manière qu'il présente une cohérence avec ceux déposés en mars dernier dans la même rubrique "Décodage de l'image égyptienne".

     - De sorte que, renchérirent d'autres fidèles, nous aurions ainsi à notre disposition, se suivant dans cette catégorie spécifique, trois mises au point qui, à la manière d'un tryptique, s'ouvriraient les unes par rapport aux autres, se compléteraient,
se répondraient mutuellement ...

     Vous pensez bien qu'à l'aune de ces arguments imparables, je ne fus point long à convaincre :
facilement consultables puisque regroupés au sein d'une même rubrique, ces  textes successifs représenteraient la somme des données colligées et synthétisées sur le sujet.

     Aussi, me ralliant à vos judicieuses suggestions, c'est ce troisième pan de réflexions que j'escompte donc immiscer  ici, ce prochain 20 avril
, avant que, de conserve, nous reprenions les matinales déambulations égyptologiques dans "notre" musée.
 
      A mardi ?
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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 23:00


 

     Dans cette dernière intervention avant les vacances de Printemps qui, en outre, constituera l'ultime que je consacrerai au fragment peint d'un fourré de papyrus (E 13101) exposé dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,
 


Vitrine 2-copie-1
 

je voudrais, amis lecteurs, vous proposer d'analyser, non plus le seul bosquet comme la semaine dernière, mais l'ensemble de cette composition antithétique considérée par les égyptologues comme un véritable topos iconographique de l'art funéraire égyptien : il s'agit de ce qu'ils ont pris l'habitude de nommer  "scène de chasse et de pêche dans les marais".

Cailliaud - Tombe Néferhotep-1

     Peut-être certains d'entre vous ont-ils encore vaguement en mémoire un article que, modestement, je qualifierais de fondamental en la matière et que j'avais eu l'opportunité de rédiger le 12 août 2008, dans le cadre de cette même rubrique consacrée au "Décodage de l'image égyptienne" : j'y j'envisageais
plus spécifiquement la symbolique de la seule scène de pêche au harpon.

     Sans évidemment vous imposer quoi que ce soit - d'autant que j'en reprendrai ici certaines notions cardinales -, il me semble qu'il serait véritablement profitable de consacrer quelques instants à le relire sous l'angle d'une sorte de parallèle au message qu'aujourd'hui je voudrais énoncer ; et ce, de manière que les deux participent d'un ensemble réflexif homogène.

    J'expliquais en effet d'emblée dans ce billet d'alors, à mon sens un peu passé inaperçu dans la mesure où je le publiai au beau milieu des grandes vacances, qu'il serait tout à fait réducteur et erroné de considérer l'image égyptienne comme n'offrant qu'un seul niveau de lecture ; d'autant plus qu'elle ne se revendique nullement d'une fonctionnalité purement esthétique : tel l'art tout entier de ce pays d'ailleurs, elle se veut à finalité magique.

     De grands noms comme, par exemple, feu l'égyptologue belge Roland Tefnin ont, depuis un certain temps déjà, parfaitement démontré qu'existaient deux, voire plusieurs approches épistémologiques possibles. Il n'est à présent plus besoin de démontrer le bien-fondé de semblable assertion :  il me suffira, je pense, de vous la faire entrevoir pour vous convaincre de sa pertinence.

     Et dans ce but, je vous propose de nous pencher sur ce qu'actuellement il nous reste des peintures de l'hypogée réensablé et donc introuvable de Neferhotep : les  gravures réalisées par Frédéric Cailliaud lui-même ; et plus particulièrement, à la gauche du fourré de papyrus du Louvre, la scène de chasse au bâton de jet, ou au boomerang.

Neferhotep - Scène de chasse au boomerang

     Que "voyons"-nous sur son dessin ?

     Neferhotep, le défunt, - la petite barbe très courte en atteste -, debout,  en taille héroïque, jambes gauche en avant et droite posant sur les doigts de pied, en parfait équilibre sur cette pourtant bien frêle embarcation, accompagné de trois jeunes femmes, s'apprête à lancer son bâton sur les oiseaux - essentiellement des canards - qui volent au-dessus du fourré de papyrus : il chasserait donc quelque volatile afin d'assurer sa subsistance et celle des siens.

      Que voilà une délicate scène bucolique, tout empreinte d'une sérénité apollinienne, on ne peut plus réaliste !

     Réaliste l'esquif façonné à partir de tiges de papyrus voguant sans être dirigé par quiconque ?  Et qui, nonobstant sa fragilité évidente, supporte sans déséquilibre aucun quatre personnes dont l'une, tôt ou tard, sera conduite à poser un geste brusque ?

     Réaliste le fait que pour une partie de chasse dans des marais, tout ce petit monde soit ainsi en grand atour ? L'épouse et la fille du défunt rivalisent de coquetterie avec leur robe de lin fin, peu ou prou décolletée dont un collier à plusieurs rangs de perles vient  harmonieusement parer la gorge, et avec leur lourde perruque tripartite ornée d'une fleur de lotus enchâssée dans un serre-tête noué à l'arrière.

     Réaliste en ce lieu la mise de ce haut-fonctionnaire palatial brandissant son arme de jet, arborant lui aussi collier et bracelet(s) comme ses compagnes, portant perruque arrondie, pagne court - appelé "chendjit", vêtement  caractéristique de la garde-robe royale - que recouvre une jupe transparente mi-longue s'arrêtant aux mollets ?

     Réaliste le geste de ces dames qui, s'agrippant l'une au torse, l'autre à la jambe du "chasseur" risquent  immanquablement d'entraver ses mouvements  ?

     Réaliste leur taille, par rapport à celle de Neferhotep ?

     Réalistes, les deux personnages masculins posés ainsi l'un au-dessus de l'autre à l'arrière de la scène et semblant se mouvoir dans l'apesanteur ?

     Mais, me direz-vous, peut-être que la partie de pêche, elle, qui lui est opposée, de l'autre côté du fourré de papyrus ... ?

  Neferhotep harponne - Croquis d'après Cailliaud

   Eh non ! Mis à part la coiffure de Neferhotep, la position et le nombre des personnes qui l'accompagnent, seuls points qui diffèrent, l'analyse révèle, il nous faut bien l'admettre, que l'ensemble fut là aussi traité exactement dans le même esprit.

     De sorte qu'à l'énumération de tous ces détails insolites, vous conviendrez sans peine que ce genre de représentation - charmante au demeurant - ne peut pas argumenter en faveur d'un quelconque réalisme de situation.

     Toutefois, sur un point, je me dois de vous accorder raison : du réalisme, indéniablement, il y en a ! Je pense notamment
au minutieux rendu des plantes de papyrus, à celui des oiseaux en vol ou des prédateurs en attente de leur éventuelle future pitance, aux vêtements ou aux bijoux que nous avons relevés chez les personnages représentés. Chacun de ces détails séparément envisagés prouve, si nécessité s'imposait encore, l'extraordinaire don d'observation, l'acuité du regard et, consubtantiellement, l'immense talent de l'artiste égyptien qui réalisa cette décoration au sein de l'hypogée, dans des conditions "d'éclairage" probablement très peu confortables.
    
     Mais il n'en demeure pas moins que l'ensemble du registre pêche indubitablement par défaut de réalisme.
 

     Je vous sens déçus, là ; je soupçonne même plus qu'une once de regret dans vos yeux : mais alors, entends-je certains d'entre vous murmurer, dans ce type de scènes, les Egyptiens agrémentaient, enjolivaient, paraient,  idéalisaient, et donc ne rendaient compte d'aucune vérité ... ? En un mot comme en cent : ils nous mentiraient, nous grugeraient, nous abuseraient ? 

     Nous ??? Qui, nous ?
     Vous semblez oublier, amis lecteurs, un point extrêmement important, capital même : l'image égyptienne,
dissimulée au plus profond de la tombe ou des temples n'a jamais été, à l'encontre de nos conceptions occidentales, destinée à être vue par le commun des mortels de l'époque ; et encore moins, quelques siècles plus tard, admirée par vous et moi ...

     Car, ne l'oublions pas,
même si la fin ne répondit pas souvent aux moyens, les Egyptiens s'ingénièrent toujours à rendre leur "maison d'éternité" inviolable : les mastabas initiaux, accueillant le défunt tout au fond d'un puits funéraire aménagé, parfois, à quelque trente mètres de profondeur ; les pyramides de l'Ancien Empire aux entrées dissimulées et aux couloirs pensés pour égailler d'éventuels profanateurs ; les hypogées du Nouvel Empire creusés pour certains jusqu'à plus de cent mètres dans le tréfonds de la montagne thébaine, en constituèrent indicutablement les premières manifestations. Inviolables, ai-je noté; malheureusement pas inviolées ...

     Mais alors m'interrogerez-vous, à quoi servait-il de faire décorer son tombeau avec des scènes aussi élégantes puisque personne n'était destiné à en profiter ?

      Personne ??? Qui a dit cela ?

     N'avez-vous jamais remarqué, ami lecteur, si d'aventure vous avez visité l'Egypte ou, plus simplement, si vous avez déjà feuilleté l'un ou l'autre livre d'art, que, dans la plupart des chapelles funéraires,
l'artiste "scribe des contours" à qui incombait la décoration mandée par un noble ou un haut fonctionnaire royal représenta son propriétaire, debout ou assis aux côtés de son épouse, pour assister en se réjouissant le coeur, à la vue du beau spectacle qui (leur) est présenté ?

     Vous rappelez-vous, entre autres exemples, ce portrait d'Akhethetep recevant différentes offrandes que nous avions vu, en octobre 2008, dans son mastaba exposé dans la salle précédente ?

Akhethetep-re-oit-les-tissus---Entr-e--embrasure-sud.jpg
     Il n'y a plus aucun doute à ce sujet, et les textes hiéroglyphiques qui légendent ces scènes l'énoncent très clairement : c'était au défunt lui-même, à ce "bienheureux", à ce "justifié" devant le Tribunal d'Osiris, que tout le décor était destiné ; il était
, comme le professait Roland Tefnin, son propre "spectateur-dans-l'image".


     L'image égyptienne, ajoutait-il aussi volontiers, ne s'épuise pas à la saisie de son sens immédiat, premier, superficiel. Il est temps, dès lors, que nous partions, vous et moi, à la recherche des signifiés bien celés dans cette célèbre scène de chasse dans les marais ...

     De prime abord, quatre signifiants sont à épingler : les canards maitrisés par le personnage masculin à l'arrière de la scène (en fait, et selon les conventions de l'art égyptien, ces deux serviteurs de Neferhotep évoluent sur la rive, au bord du marais), les jeunes femmes et les fleurs de lotus qu'elles tiennent en main ou arborent dans leur perruque.

     L'égyptologue belge Philippe Derchain - maintenant définitivement suivi par l'ensemble de la profession -  a magistralement démontré que chacun de ces détails, pris séparément - canard, jeune femme,  perruque, lotus, mais aussi, de l'autre côté du fourré de papyrus, les types de poissons harponnés -, ressortissait au domaine de la symbolique érotique et, en outre,
que leur présence conjointe matérialisait la volonté de renaissance, de renouvellement de vie que manifestait tout défunt. 

     Parce que la pensée égyptienne est ainsi duelle qu'elle peut indistinctement considérer un animal comme profitable et nuisible - ainsi en est-il, par exemple, de l'hippopotame ou de certains félidés -, le canard  constitue tout à la fois
une promesse de sereine éternité, un élément important dans le processus de régénération et, conjointement, l'image de l'ennemi  potentiel à combattre : c'est la raison pour laquelle, dans la scène palustre qui nous occupe, ceux qui voltigent au-dessus  des végétaux nilotiques font l'objet d'une chasse de la part de Neferhotep : dans la mesure où ils sont aussi censés personnifier les forces maléfiques, ils pourraient considérablement entraver son avancée sur le chemin de sa propre renaissance, entraver son accession à la survie, entraver son éternité dans l'Au-delà ...  

      Cette chasse et, ne l'oublions pas, la pêche évoquée précédemment, apparaissent dès lors comme des gestes rituels posés par le propriétaire de la tombe aux fins de canaliser toute éventuelle hostilité l'empêchant de légitimement prétendre à un devenir post-mortem ; elles ne nous
donnent nullement à voir, vous l'aurez compris, l'une ou l'autre méthode de recherche de subsistance.

     Déprenons-nous définitivement de l'a priori selon lequel ces scènes figureraient une chasse réelle :
elles ont vocation apotropaïque, prophylactique, dans la mesure où il s'agit, pour le défunt, de se protéger d'un danger éventuel.

     Mais aussi mythique : en effet, ces deux activités cynégétiques furent, aux tout premiers temps de l'Egypte, réservées aux souverains : symboliquement, ils combattaient tout ce qui aurait pu être susceptible de perturber la Maât, de perturber le bon ordre du pays, à commencer, nous l'avons rencontré cet hiver dans certains passages des Annales de Thoutmosis III, par les ennemis potentiels de l'Egypte.

     Neferhotep qui, par parenthèses, je l'ai esquissé tout à l'heure, porte ici le pagne royal et non pas un vêtement correspondant à son niveau social, désirant vraisemblablement être traité de pair à compagnon avec le roi, veut lui être assimilé pour,
mutatis mutandis, vigoureusement repousser, par la magie de l'image, les forces hostiles, néfastes toujours susceptibles de dangereusement perturber sa propre vie dans l'Au-delà. 

     Evoquons à présent la coiffure :  j'ai déjà eu l'occasion, lors de la présentation d'un extrait du Conte des Deux Frères, le 16 août 2008, d'attirer votre attention sur l'érotisme sous-jacent inhérent à la chevelure féminine en Egypte ancienne. J'ajouterai simplement que la perruque tripartite, précisément ici portée par l'épouse et la fille de Neferhotep, était celle qui caractérisait les divinités de la fécondité et de la maternité. Qu'à la fécondité est évidemment liée l'idée de naissance. Et que par la médiation de cette chasse et de cette pêche dans les marais, le défunt cherche rien moins qu'à pouvoir renaître après son trépas ici-bas ...   

      Quant au lotus, considéré comme revivificateur, qu'il soit placé à l'avant du serre-tête, simplement tenu en mains ou approché des narines pour être humé, il est aussi censé favoriser la renaissance solaire du défunt. C'est ainsi qu'indépendamment des oeuvres en ronde-bosse, la littérature funéraire égyptienne, notamment le Livre pour sortir au jour (ce que par facilité certains nomment encore Livre des Morts), en atteste : au chapitre 81 B, le défunt qui désire prendre l'aspect d'un lotus pour renaître en tant que Nefertoum, lotus primordial à partir duquel le soleil apparut, se doit de réciter cette formule :

     O ce lotus, cette image de Nefertoum, je suis quelqu'un qui connaît ton nom ; et je connais vos noms, ô tous les dieux de l'empire des morts, car je suis l'un de vous. Faites que je voie les dieux, les guides de la Douat, et donnez-moi ma place qui est dans l'empire des morts, au côté des maîtres de l'Occident ; que j'occupe ma place dans le pays sacré (...)

     Terminons à présent cette longue démonstration par une note sémantique en évoquant le bâton de jet avec lequel Neferhotep s'apprête à capturer l'un ou l'autre canard volant au-dessus du fourré de papyrus. C'est peut-être un détail, mais assurément pas anodin :  le hiéroglyphe représentant ce bâton peut, dans la langue égyptienne classique, servir de déterminatif au verbe qema qui, tout à la fois, signifie "lancer", mais aussi "créer".

     A la suite de tous ces éléments énoncés, j'espère que, comme moi, amis lecteurs, vous estimerez incontestable le fait que ces scènes de chasse et de pêche dans les marais nilotiques avaient métaphoriquement valeur de régénérescence : pour renaître dans l'Au-delà, pour y poursuivre la vie qu'il avait menée sur terre, tout défunt avait besoin de surmonter les obstacles, de les affronter de manière à mieux en triompher.

     Oiseaux et poissons, ici, matérialisent ces forces malveillantes. Quelques grands temples ptolémaïques d'ailleurs l'attestent : ainsi dans celui d'Esna trouvons-nous mention de certains rites dévolus aux prêtres-purs parmi lesquels figure celui d'abattre les ennemis représentés sous forme de poissons que l'on destine au feu de la terrifiante déesse Sekhmet ; et dans celui d'Edfou, les textes précisent que ces mêmes poissons font indubitablement référence aux ennemis réels ou potentiels de l'Egypte, tout en ajoutant que les oiseaux sont identifiés à l'âme même de ces hommes.   

     Oiseaux et poissons participent aussi symboliquement des connotations érotiques présentes dans la mesure où, l'acte sexuel étant nécessaire pour toute (re)naissance, tout semble mis en oeuvre pour le favoriser : perruque, bijoux, vêtements suggestifs, etc.

     C'est également dans cette même optique qu'il nous faut comprendre, sur le cliché en noir et blanc ci-dessus, au registre supérieur derrière Neferhotep harponnant, la représentation d'un autre type de chasse dans les marais : canards et autres volatiles ont été capturés à l'aide d'un filet ; j'y reviendrai, après les vacances scolaires belges, à propos d'un bas-relief exposé dans cette même vitrine ....  


     En guise de conclusion, permettez-moi d'emblée de simplement faire remarquer que nous sommes ici fort éloignés d'un premier sens de lecture qui eût voulu nous donner à penser que Neferhotep pratiquait chasse et pêche dans l'espoir de nourrir sa famille. Départons-nous une fois pour toute de cette idée simpliste !

     Au tout début de ce mois, dans ma deuxième intervention à propos du fragment peint E 13101, j'avais, souvenez-vous, souligné - tout en promettant de réfuter plus tard l'acception - que ce type de décoration dans une chapelle funéraire ne ressortissait nullement à la thématique qu'il est parfois convenu d'appeler "scène de la vie quotidienne", voire même "de la vie privée" : vous aurez parfaitement compris aujourd'hui que l'artiste égyptien n'entendait ici nullement reproduire un épisode de la  simple quotidienneté de Neferhotep. Et aurait une vision bien étriquée de l'art égyptien celui qui voudrait encore nous faire accroire une analyse aussi captieuse.

     Comme le suggère avec beaucoup d'humour Pascal Vernus dans son excellent Dictionnaire amoureux de l'Egypte ..., ne promouvons pas ce genre de scène en musée Grévin du passé pharaonique !


     Aussi, après un premier sens de lecture qui fut celui des plus grands égyptologues du passé pensant l'oeuvre comme représentative d'une réalité, nous pouvons fort heureusement à présent, grâce aux progrès de la science égyptologique, - merci Jean-François Champollion d'en avoir donné l'impulsion par le déchiffrement des hiéroglyphes ! -, en envisager un deuxième, relevant du domaine du mythe par la réminiscence faite aux combats victorieux des premiers rois d'Egypte contre les ennemis des Deux Terres.

     Ou encore un troisième qui se voudrait apotropaïque, à savoir le désir qu'a tout défunt de conjurer le mauvais sort, de définitivement éloigner toutes les puissances maléfiques qui tenteraient d'entraver son parcours personnel vers la renaissance.

     Ou enfin un quatrième, à connotation érotique celui-là, à destination eschatologique aussi : mettre tout en oeuvre pour que rapport sexuel il y ait de manière à permettre cette naissance post-mortem souhaitée ...

     Oeuvres récurrentes des chapelles funéraires durant toute l'Histoire égyptienne, ces scènes de chasse et de pêche dans les marais n'avaient en définitive d'autre fonctionnalité que celle d'assurer pleinement un Au-delà "vivable" aux trépassés.

    

   
(Barguet : 1967, 119-20 ; Chauvet : 1989, 310-1 ; Derchain : 1972 : 12 et 1975, passim ; Desroches Noblecourt : 2003, 27-50 ; Germond : 2002-3, 75-94 ; Koenig : 1994, 29 et 131-85 ; Laboury : 1997, 49-81 ; Tefnin : 1994, 11 ; Vernus : 2009, 959)


      A toutes et à tous, après cette rencontre du jour un peu plus longue que d'habitude, -  vous m'excuserez, j'espère, d'en avoir quelque peu profité, sachant que nous ne nous verrions plus pendant deux semaines consécutives -,  je souhaite d'excellentes vacances de Pâques ou, pour l'exprimer de façon moins chrétiennement connotée, d'excellentes vacances de Printemps.

     Et vous donne bien évidemment rendez-vous, devant cette même vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes le mardi 20 avril prochain : de nouvelles découvertes nous y attendent ...
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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 00:00



     Plus personne n'ignore, je présume, qu'à la IVème dynastie, les premiers souverains égyptiens à se faire construire une pyramide en guise de "maison d'éternité" choisirent le plateau de Guizeh, objectif maintenant obligé de millions de touristes qui visitent le pays.

     On sait peut-être un peu moins que, les trois plus célèbres mises à part, celles de Chéops, Chéphren et Mykérinos, des dizaines et des dizaines d'autres virent le jour, plus au sud pour la majorité d'entre elles et ce, jusqu'à la XIIème dynastie, au Moyen Empire : pendant un bon millénaire, donc, rois et souvent épouses, recoururent à ce mode d'ensevelissement avant de préférer, au Nouvel Empire, les profondeurs de la montagne thébaine - dont la forme, par parenthèses, avait bizarrement un aspect plus ou moins pyramidal -, pour y faire aménager des hypogées, plus discrets, partant, moins susceptibles d'être pillés, donc leur permettant de définitivement reposer en paix, - à tout le moins l'espéraient-ils.

     Enfin, et pour être complet, je me dois d'ajouter qu'un millénaire plus tard à nouveau, entre 750 et 650 avant notre ère, encore bien plus au sud, les pharaons koushites de la XXVème dynastie (appelée jadis "éthiopienne" par les égyptologues) et leurs successeurs qui régnèrent au Soudan jusqu'au IVème siècle de notre ère reprirent à leur usage le tombeau pyramidal, mais nettement plus petit - une trentaine de mètres de hauteur - et architecturalement reconsidéré : j'ai eu l'opportunité ici de déjà les évoquer à propos de Frédéric Cailliaud, tout en attirant l'attention sur le fait que, depuis hier, le Louvre, 13 ans après l'Institut du Monde arabe, propose jusqu'au 6 septembre 2010  (d'après le site du Musée - ce qui me paraît anormalement long puisqu'il est de tradition que semblable événement dure quelque trois mois) une grande exposition précisément consacrée à Méroé.

     Je profite par parenthèses de l'occasion qu'il m'est donnée d'évoquer cette importante manifestation pour simplement préciser que toute la presse, pourtant unanime mais apparemment amnésique, qui la présente comme un événement sans précédent se trompe magistralement : en 1997, à l'Institut du Monde arabe à Paris, j'ai eu l'occasion de visiter celle consacrée aux royaumes soudanais sur le Nil qui, brassant certes en plus des notions telles que Groupe A et pré-Kerma, Groupe C, Napata et la dynastie koushite fit la part plus que belle à Méroé précisément, à son histoire, son écriture et sa langue, ses dieux, sa céramique, son architecture et même ses rapports avec l'hellénisme.

     Bien sûr, je vous accorde qu'il y a déjà de cela 13 ans ; et qu'il est donc intéressant de reprendre ce sujet peu connu des amateurs d'égyptologie égyptologique ; mais de là à péremptoirement affirmer que ce que nous allons "découvrir" maintenant à Paris constitue une grande première m'apparaît comme bizarrement très réducteur.
 
      (Ici, les amateurs parmi vous pourront consulter le dossier thématique mis au point par le Musée du Louvre.)

     Mais revenons à présent, si vous le voulez bien, à l'Ancien Empire égyptien, et aux  plus importants "champs" de pyramides : Guizeh en tête, je l'ai signalé, Saqqarah aussi, bien sûr qui, à lui seul, et indépendamment de la  première tombe à degrés de Djoser, à la IIIème dynastie, l'ancêtre avéré de toutes les autres, ne compte pas moins d'une quinzaine de constructions funéraires, notamment pour les derniers souverains de la Vème dynastie, Isési et Ounas, ainsi que ceux de la VIème, Téti, Pépi Ier, Mérenrê et Pépi II.

     (Dois-je une fois encore insister sur le fait que c'est précisément  à Ounas que l'on doit la présence, pour la toute première fois, de textes destinés à permettre d'obtenir l'éternité - communément appelés Textes des Pyramides -, sur les parois des appartements funéraires royaux ? De sorte que toutes les pyramides connues qui ont précédé la sienne étaient absolument anépigraphes.)

     Certains d'entre vous, amis lecteurs, me citeront probablement aussi, avec raison, les pyramides de Dachour, de Licht, ou de Meidoum ... ; même si, pour la plupart, ne subsistent plus comme probants vestiges qu'un amoncellement de débris.

     Pour ma part, et vous vous y attendez si vous m'avez accompagné la semaine dernière, j'apporterai une autre pierre à cet édifice - qui n'a rien, quant à lui, de pyramidal ! -, en citant le site d'Abousir, entre Guizeh, au nord et Saqqarah, au sud où l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie reçut, en remerciement de la participation de cette République d'Europe centrale au sauvetage des temples de Nubie, au début des années soixante, une vaste et importante concession de fouilles. 

Abousir-5-copie-2.jpg

     Mis à part Ouserkaf, le fondateur de la Vème dynastie, cinq de ses huit successeurs sur le trône d'Horus : Sahourê, Néferirkarê-Kakaï, Rêneferef, Shepseskarê, Niouserrê choisirent plutôt le site d'Abousir où ils permirent d'ailleurs aussi à certains de leurs hauts fonctionnaires d'y construire leur propre mastaba.

     L'on suppose que la préférence, par ces souverains, de cet endroit situé à une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire actuel, serait consécutive au fait qu'Ouserkaf, leur ancêtre direct qui, bien que faisant ériger son propre tombeau à Saqqarah, monument proche en vérité de celui de Djoser auquel je faisais tout à l'heure brièvement allusion mais, lui, malheureusement en ruines, choisit Abousir pour y édifier son temple solaire. Ce qui eut pour conséquence de déplacer le "centre de gravité" du royaume vers cette partie septentrionale de la capitale d'alors, Memphis, en la transformant en nécropole de certains dynastes de la fin de l'Ancien Empire.

     Certes, l'endroit n'attendit pas les égyptologues tchèques pour être pillé, fouillé et étudié : ainsi, des clandestins à l'extrême fin du XIXème siècle déjà, puis Ludwig Borchardt à la tête de la Deutsche Orient-Gesellschaft, en 1907, mirent au jour, dans le temple funéraire du pharaon Neferirkarê-Kakaï, un important corpus de papyri dont certains fragments ont entre autres abouti au Musée du Louvre, et qu'étudia et publia en 1976 Madame Paule Posener-Kriéger ; publication que, jeune égyptologue, elle dédia notamment à la mémoire de Jaroslav Cerny


Ouvrage-Posener.jpg

     Comme j'avais déjà eu l'opportunité de l'expliquer en septembre dernier, cette collection de rouleaux d'archives concernait la vie quotidienne du temple, d'où son immense importance : des tableaux de service définissant les tâches à accomplir par les différents membres de son personnel côtoyaient des inventaires de biens ; des comptes afférents aux offrandes alimentaires destinées à nourrir la statue du dieu s'accompagnaient de l'énoncé de ceux qui les avaient acheminées ; des listes de pièces livrées étaient assorties de notices décrivant leur état, etc.

     Toute cette comptabilité qui fut ainsi tenue deux cents ans durant par une pléiade de scribes méticuleux représentait incontestablement à l'époque de son étude par Paule Posener le lot de documents archivés le plus imposant, le plus détaillé jamais retrouvé pour l'Ancien Empire.

     Mais un égyptologue tchécoslovaque vint qui, dès 1980, eut l'heur de mettre au jour les vestiges d'un autre temple funéraire, en briques crues, donc considérablement ruiné : celui de  Rêneferef, le fils aîné de Néferirkarê-Kakaï,

Vestiges-complexe-funeraire-de-Rêneferef.jpg
des magasins duquel il exhuma, en 1982, des empreintes de sceaux en terre crue, des fragments de plaquettes de faïence, ainsi qu'un ensemble bien plus riche encore de papyri dans la mesure où ils nous permettent à présent, non seulement d'affiner nos connaissances à propos de la gestion des domaines royaux à la Vème dynastie, mais surtout, grâce aux autres découvertes faites jusqu'en 1986, de mieux appréhender le règne de ce pharaon en définitive peu connu.

     Miroslav Verner - car c'est bien de lui qu'il s'agit : j'avais en effet mentionné, samedi dernier, son arrivée, après les décès rapprochés de Zbynek Zaba et de son successeur, à la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie -,

Abousir---Miroslav-Verner--2-.jpg
fouillait régulièrement à Abousir, tant au nord qu'au sud du site.

     Avant lui, dès le début des années soixante, les missions tchécoslovaques qui s'y étaient succédé avaient déjà contribué à l'exploration du plus imposant complexe funéraire privé de l'Ancien Empire (56 x 42 mètres), le mastaba de Ptahshepses, l'époux d'une fille du roi Niouserrê,

Abousir Mastaba Ptahshepses
ainsi qu'à son anastylose.

Ptahshepses---Entree-du-mastaba.jpg

     Cumulant tout à la fois les fonctions de vizir, de grand prêtre de Memphis et d'Inspecteur général des travaux du roi, il appert que les agrandissements successifs que Ptashepses imprima dans son tombeau sont le reflet de son prestigieux parcours social : en effet, les différentes saisons de fouilles des archéologues tchécoslovaques révélèrent qu'au point de départ, le mastaba qu'il s'était prévu ne devait se composer que des traditionnelles salles inhérentes à son inhumation et à son culte funéraire.

     Or, après la construction initiale, le haut fonctionnaire palatial - et gendre du souverain -, commanda deux agrandissements qui, étude faite, n'avaient d'autre fonction que celle d'asseoir sa notoriété en empruntant des caractéristiques architecturales aux monuments royaux, pas moins !, qu'apparemment il connaissait à la perfection.

     Des magasins ; un autel destiné à recevoir les offrandes au centre d'une immense cour  entourée de 20 piliers ; une chapelle à trois niches hautes pour abriter ses statues, grandeur nature, auxquelles un petit nombre de marches permettaient d'accéder et servant manifestement d'important lieu de culte ; deux salles d'offrandes, dont une réservée à son épouse furent entre autres ainsi ajoutés au mastaba préalable. 

     L'ensemble était précédé d'un portique (voir cliché ci-dessus) que soutenaient deux colonnes en calcaire symbolisant un bouquet de plusieurs tiges de lotus : les souverains antérieurs, quant à eux, s'ils choisirent également ce type de colonnes, plébiscitèrent plutôt le bois pour les faire réaliser.  Et après lui, plus personne n'utilisa des colonnes lotiformes en pierre pour ce type de soutènement.

     En outre, dans une des salles nouvelles, il fit également aménager un escalier permettant d'accéder au toit, comme dans certains temples précédant les pyramides royales .

     Miroslav Verner jaugeant les fragments mis au jour estime que les différentes salles de ce tombeau, décorées de bas-reliefs peints dont certains furent retrouvés in situ, servirent à abriter une quarantaine de statues du défunt de tailles et de matériaux différents.

     Mais quelle ne fut pas la surprise des membres de la mission tchécoslovaque quand ils prirent conscience que la couverture du caveau funéraire de Ptahchepsès se révélait parfaitement semblable à celle des pyramides des souverains de la Vème dynastie ! Quatre paires d'énormes monolithes de calcaire étaient en effet empilés en chevron.

     Il est en définitive difficile quand, sur un chantier de fouilles, s'enchaînent comme ici, pendant des années, tant d'importantes découvertes, de déterminer celle qui restera la plus prépondérante aux yeux de l'Histoire. Et les archéologues de l'Institut tchécoslovaque, à la  tête duquel  officia Miroslav Verner dix-sept années durant, sont là pour avérer mon propos, eux qui permirent à l'égyptologie d'effectuer de grands pas dans ses différents axes d'études : qu'ils ressortissent au domaine de l'architecture funéraire, à celui, plus théorique, de la chronologie des souverains de la Vème dynastie, entre autres, qui avaient choisi Abousir pour nécropole,  ou à celui de certains rites de proscription ...


     C'est donc pour mieux connaître la suite des travaux de l'équipe tchèque, ainsi que leurs résultats, que je vous invite à m'accompagner, amis lecteurs, en Abousir le samedi 24 avril prochain, après le congé de Printemps.



(Grimal : 1988, 92-5 ; Janosi : 1999, 60-3Malek/Baines : 1981, 140-1 et 152-3 ; Onderka & alii : 2008, passim ; Posener-Kriéger : 1976, passim ; Verner : 1978, 155-9 ; 1985 (1), 267-80 ; 1985 (2), 281-4 et 1985 (3), 145-52)
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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 00:00



     Nous voici vous et moi, amis lecteurs, une nouvelle fois réunis, devant ce superbe fourré de papyrus exposé bien en évidence dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

E 13 101

     Mardi dernier, souvenez-vous, nous avions lu la description qu'en avait donnée son inventeur, le Nantais Frédéric Cailliaud. Et j'avais mis un point final à notre rencontre en vous promettant, aujourd'hui, de tenter de comprendre la forte symbolique qui se dissimule à l'abri de ce topos iconographique de l'art funéraire, présent dès les premiers instants de la civilisation pharaonique, que sont ces végétaux nilotiques bruissant de vie.

     Nous nous trouvons donc ici - chaussés de bottes, je l'espère ! - dans le biotope très spécifique des zones palustres égyptiennes. Il faut d'emblée comprendre que, dans la mythologie liée à la création du monde, les marécages symbolisaient l'image sublimée des origines, le Noun, cette eau préexistante grosse de toutes les formes de vie futures, en ce compris le démiurge lui-même. Et à partir de cette masse liquide primordiale et inorganisée serait née la civilisation : de ce véritable athanor purent sourdre absolument tous les éléments de la création.

     Ces marais grouillaient tout à la fois d'animaux dangereux et malfaisants - l'hippopotame mâle et le crocodile en étant les deux principaux acteurs, comme je l'avais souligné déjà en juin 2008 -, mais aussi d'autres, parfaitement inoffensifs : dans les premiers, les Egyptiens voulurent voir la métaphore
patente des puissances négatives originelles, d'où la nécéssité obvie de les éliminer qu'illustre à souhait les scènes de chasse et de pêche très souvent représentées de part et d'autre du fourré de papyrus, et que je décrypterai pour vous plus particulièrement mardi prochain.
 
     Mais,
vous vous en doutez, amis lecteurs, si vous me  lisez régulièrement, cette végétation luxuriante ne constituait pas qu'un simple élément esthétique des chapelles funéraires - l'art égyptien n'eut d'ailleurs jamais de finalité purement et gratuitement décorative - : non, elle matérialisait en fait un monde en devenir dans lequel s'affrontaient de multiples forces.

     Il nous faut en outre savoir - la présence de semblables fourrés de papyrus dans une tombe n'étant évidemment pas le fruit d'une dilection toute personnelle d'un artiste plus particulièrement porté à dessiner végétaux et animaux aquatiques -, que c'est précisément dans cet espace-là que tout défunt, désirant s'assurer un survie idéale, se portera protagoniste de sa renaissance, se voudra le seul à régler son propre devenir post-mortem.

     De sorte qu'il est absolument nécessaire à notre compréhension de maintenant considérer le sujet de ce fragment de peinture qui fit l'objet de l'irréversible geste de destruction de Frédéric Cailliaud en 1822 non plus en tant qu'élément esseulé, mais comme s'intégrant dans un ensemble pariétal précis. En effet, si parfois ces plantes servirent de toile de fond aux scènes cynégétiques, elles furent bien plus souvent comme ici représentées au centre même d'une composition antithétique dans laquelle étaient affrontées la scène de chasse au bâton de jet et celle de pêche au harpon.

Cailliaud - Tombe Néferhotep-1

     L'on pourrait presque comparer ce haut fourré végétal à un miroir sans tain de chaque côté duquel s'animerait la même image du défunt, occupé à une tâche toutefois physiquement différente mais - et c'est sur ce point que je voudrais insister -, symboliquement identique :  se donner les moyens de garantir la régénération
nécessaire, attendue, espérée de tous ...

     Il nous faut aussi être conscients que ces immenses bouquets de papyrus, même s'ils étaient susceptibles de se développer en plusieurs endroits des rives du Nil, faisaient essentiellement référence aux zones les plus  marécageuses du Delta qui, sur le plan métaphorique à nouveau, évoquaient les régions chtoniennes, - entendez par là le monde souterrain -, par définition privées de lumière solaire et dans lesquelles immédiatement après son trépas se mouvait tout impétrant à une vie future ;  privées de luminosité,  et surtout balisées d'obstacles à  nécessairement écarter.  

     Mais ces plantes à l'ombelle constituée d'une profusion de souples fibres verdâtres représentaient également une sorte d'allégorie de la fraîcheur, de la verdeur physique, partant, de la jeunesse éternelle ; celle, précisément, recherchée par le mort. De sorte que, conséquemment, leur présence dans cette scène ne pouvait qu'obligatoirement, par la magie de l'image, assurer au propriétaire de la tombe son propre devenir dans l'Au-delà.
   
     J'observe et j'aime assez, par parenthèses, que ces deux termes - image et magie -, forment une parfaite anagramme : hasard heureux de notre langue, ils constituent comme un crédo, une sorte de carte de visite de l'art égyptien pour lequel une représentation n'est pas une fin en soi mais un moyen, qu'il soit d'initiation, d'envoûtement, de défense, voire de guérison ...

     De sorte qu'il ne nous faut jamais perdre de vue que
l'image égyptienne est utilitaire : incorporant tout être à la hiérarchie cosmique, elle se veut donc instrument de survie.
    

     Mais revenons à notre végétation palustre.
     Vous imaginez bien que telle qu'ici stylisée, si remarquablement arrondie en son sommet, jamais elle ne se présentait ainsi dans la Nature : les tiges,
aussi figées, aussi statiques, tellement droites, tellement bien rangées côte à côte, ne pouvaient qu'être agitées par le vent. Et se balançant, se frottant immanquablement les unes contre les autres, elles développaient un certain bruissement qui, semble-t-il, suggérait les sons émis par un  sistre, l'instrument de musique que traditionnellement jouait la déesse Hathor, - dont, soit dit en passant, le fourré de papyrus matérialise le royaume ; Hathor, symbole de charme, de grâce et de séduction féminine, partant, personnification de l'Amour, cet amour absolument nécessaire à tout défunt pour accomplir son obligatoire régénération d'après trépas.

     La connotation sexuelle est donc ici flagrante !
     Mais pas seulement ici ...
    Ce sera précisément cette symbolique érotique au travers de maints détails présents dans la scène de chasse aux volatiles qu'après celle de la pêche, analysée dans un
précédent article - (dont je me permets de vous suggérer la (re)lecture) -, je m'efforcerai de vous faire découvrir la semaine prochaine, devant ce fragment de peinture provenant de la chapelle funéraire de Neferhotep, lors de notre dernière entrevue avant les vacances de Printemps.

     A mardi, donc, comme d'habitude.
     Même salle, même heure ?


(Debray : 1992, 31 ; Derchain : 1972, passim ; Desroches Noblecourt : 2003, 27-50 ; Germond : 2001, 100 ; 2004 : 27 ; 2008 : 218)
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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 00:00



     Deux figures emblématiques, nous l'avons vu, Frantisek LEXA et Jaroslav CERNY ont donc, dans la première moitié du XXème siècle, offert leurs lettres de patente à l'égyptologie tchécoslovaque.

     Une création - celle d'une institution officielle dépendant entièrement de la Faculté des Lettres et des Arts de l'Université Charles IV -, partiellement impulsée par Lexa en 1958,  assoira dans les meilleures conditions le développement des études sur le terrain.

     Avec le recul, un demi-siècle s'étant à présent écoulé depuis sa mise en chantier au sein même de l'Alma Mater pragoise, nous comprenons que cet Institut Tchécoslovaque d'Égyptologie (I.T.E.) fut le véritable élément déclencheur, mais aussi fédérateur de tout ce que cette République centrale brassait et brassera comme grands savants en la matière.

     Un homme, que l'on peut en réalité considérer comme le troisième et dernier maillon du "triumvirat" des fondateurs de l'égyptologie en ce pays succède à Frantisek Lexa, décédé deux ans à peine après la naissance de "son" Institut : Zbynek Zaba.    

Zbynek-ZABA.jpg
(Photo que j'ai faite à partir du portrait publié à la page 18 du catalogue de l'exposition  Discovering the land on the Nile [Objevovani zeme na Nilu], qui s'est tenue au Narodni Museum, à Prague, en 2008.)
    
      C'est en 1938 que Z. Zaba
(1917-1971) entreprend des études d'égyptologie : il assiste bien évidemment aux séminaires de Lexa et de Cerny à l'Université Charles. Immédiatement à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il devient l'assistant de Lexa et obtient, en 1954, le poste de Professeur associé dans le prestigieux établissement.

     Si, dans un premier temps, nous lui devons des articles essentiellement consacrés à l'orientation astronomique des pyramides de l'Ancien Empire, mais aussi une importante étude en français sur les Maximes de Ptahhotep, avec traduction et commentaires, certes considérée de nos jours comme quelque peu obsolète, mais qui constitua néanmoins l'ouvrage de référence de cet important recueil de sagesses égyptiennes, c'est surtout grâce à sa direction de l'Institut qu'il sera internationalement connu. En effet, en 1958, il participe avec Frantisek Lexa à la création de cet important organisme à la tête duquel il se retrouve deux ans plus tard, suite donc au décès du "Maître" : à lui, Cerny oeuvrant le plus souvent à l'étranger comme nous l'avons vu voici quinze jours, revient la tâche de mener de front de multiples activités : l'enseignement universitaire - il est désormais le seul Professeur d'égyptologie nommé à Prague -, la direction de l'Institut et ses propres recherches sur le terrain.  

     Il faut savoir que dès 1956 déjà, les professeurs Lexa et Zaba firent partie d'une délégation officielle se rendant en Egypte aux fins de préparer les fondements d'un accord culturel de grande envergure entre les deux pays : de ces contacts naîtra entre autres le prestigieux Institut tchécoslovaque d'égyptologie créé conjointement à Prague, en octobre 1958 et au Caire, en mai de l'année suivante.  

     Et tout naturellement, fort de ces excellentes relations scientifiques mais aussi  diplomatiques entre les deux Etats, l'Institut prendra activement part, au début des années soixante, au plus colossal  projet de sauvetage de monuments que notre monde ait jamais connu : celui, patronné par l'Unesco, des temples de Nubie menacés de totale disparition, de total ensevelissement suite à la la construction du Haut-Barrage d'Assouan.
      
     Si, parmi les pays "généreux donateurs", certains reçurent du gouvernement égyptien l'un ou l'autre bâtiment d'exception - je pense entre autres au temple de Debod, originaire de Basse-Nubie, qu'à défaut d'avoir peut-être déjà admiré à Madrid,
dans les Jardins de l'Ouest, vous pourrez ici, amis lecteurs virtuellement visiter ; ou à celui de Dendour, érigé par l'empereur romain Auguste en tant que pharaon, maintenant au Metropolitan Museum de New York -, la République tchèque, quant à elle, se vit octroyer du gouvernement égyptien, en guise de remerciement donc, une des plus grandes concessions de fouilles jamais accordée à des archéologues étrangers : le site d'Abousir, à une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire, avec notamment sa nécropole des souverains de la VIème dynastie.

Abousir---Pyramides--2-.jpg
(Photo de Milan Zemina que j'ai extraite du catalogue
, acquis à Prague, de l'exposition Discovering the land of the Nile ("Objevovani zeme na Nilu"), célébrant le demi-siècle d'existence de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie (I.T.E.) dont j'ai aujourd'hui quelque peu retracé la naissance.)

     Respectivement, en 1970 et 1971, décèdent Jaroslav Cerny et Zbynek Zaba ; puis, en 1974,  le successeur immédiat de ce dernier à la tête de l'Institut.

     Un jeune égyptologue, né en 1941 à Brno, en prend alors en mains les rênes, dix-sept années durant, conjointement à celles de l'égyptologie tchèque :  il s'appelle Miroslav Verner et, sous sa direction, les fouilles réalisées à Abousir, déjà pourtant très prometteuses, vont offrir au monde savant de nouveaux et inestimables "trésors".


Verner-Miroslav.jpg

     C'est, amis lecteurs, sur ce terrain archéologique, en sa compagnie mais aussi celle de ses prédécesseurs, que je vous invite à me suivre samedi prochain : nous ferons ainsi mieux connaissance avec le site d'Abousir ...  
 
(
Onderka & alii : 2008, passim ; Vernus : 2001, 63)  
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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 00:00

 

     A événement particulier, article non moins particulier.
     Certes pas pour ce qui concerne sa teneur mais, plus prosaïquement, au niveau du choix de sa date de publication : car enfin, nous ne sommes ni mardi ni samedi, allez-vous vous étonner !

     Alors pour quelle raison, entre les Conservateurs du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - dont, chaque deuxième jour de la semaine, indirectement, je mets en exergue le choix qui est le leur d'exposer dans telle ou telle vitrine maints trésors antiques, prétextes aux entretiens qui nous réunissent, vous et moi, amis lecteurs -, et les égyptologues tchécoslovaques avec lesquels, pour l'instant à tout le moins, nous prenons bien agréable rendez-vous chaque samedi, ai-je ainsi de chic décidé de m'immiscer avec ces quelques lignes ?

     Nul besoin, je vous assure, de chercher midi là où il n'est nullement : le bien-fondé de cet inopiné et court billet ne repose en rien sur une éventuelle tonitruante déclaration à propos d'une fabuleuse découverte archéologique qui bouleverserait les connaissances que nous croyions détenir concernant l'Histoire de la terre pharaonique.

     L'événement que, d'emblée, j'évoquais ci-dessus en le qualifiant de "particulier" et dont, par respect pour votre assiduité, il ne m'eût pas plu de faire l'économie, se résume simplement en une date, banale en vérité, mais cardinale pour ce qui me concerne : celle de notre toute première rencontre ici même, voici deux ans, le 18 mars 2008 donc.   

     Loin de moi l'envie de vous rebattre les oreilles avec des statistiques de fréquentation : peu me chaut d'étaler ici et maintenant le nombre d'abonnés qu'il me faudrait ensuite non seulement multiplier par la racine carrée de l'ineffable "blogrank", cette carotte si chère à certains "Overblogueurs",  mais aussi, mathématique informatique oblige, diviser par le nombre de pages vues en un tour d'horloge et ce, dans le seul but  hagiographique de me faire accroire que je suis indispensable, partant incontournable dans le P.A.F (Paysage admirablement fallacieux) de la blogosphère : permettez-moi de juger totalement inintéressant ce type d'analyse spécieuse !

     Certes, je n'aurai garde de le nier ou de vous donner l'impression de bouder mon plaisir : qu'ensemble nous devisions consécutivement à l'un ou l'autre de mes articles me sied évidemment au premier chef, vous ne pouvez en douter ; mais que vous soyez quelques-uns,  quelques dizaines, voire centaines à me lire, mais parfois pas un seul à m'écrire, jamais vous n'estimerez à sa réelle valeur le bonheur (égoïste ?) qui est mien, après avoir enseigné trente-trois années durant, d'être toujours à même, maintenant que ce qu'il est convenu d'appeler la retraite emplit mes jours, de rédiger un article et de fouiller, des heures durant, chaque recoin de mes bibliothèques pour  mettre enfin la main sur LE document idoine qui me permettra d'étayer telle ou telle hypothèse, d'avancer tel ou tel axiome, d'asséner telle ou telle vérité historique.

     Depuis deux ans, amis lecteurs, par vos visites réitérées, par votre fidélité à suivre mes pérégrinations, fussent-elles au Louvre, à Figeac, à Bruges ou à Prague, par vos commentaires libellés ici même pour certains ou par mails personnels pour d'autres, quand ce n'est pas par quelques coups de téléphone ou discussions de vive voix avec un ami proche, vous me faites chaque semaine le plus beau, le plus roboratif, le plus précieux, le plus inestimable des cadeaux d'anniversaire.

     C'est l'unique motif pour lequel, aujourd'hui, il m'importait d'épingler cette date aux fins de pouvoir écrire un mot au bas de cette page, un seul frappé à l'initiale d'une majuscule : Merci.

     Merci à vous de m'avoir offert l'opportunité, ces deux années si rapidement écoulées, de poursuivre sur la voie du passeur de mémoire, de l' "ouvreur-de-chemins" que, modestement, j'ai toujours cherché d'être.

    Merci à vous de continuer à m'accorder votre confiance ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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16 mars 2010 2 16 /03 /mars /2010 00:00

 

     Impatiemment, peut-être, vous l'attendiez, l'espériez, le guettiez, le trouviez long à venir ...

     Aujourd'hui, il est me semble-t-il temps d'envisager de répondre partiellement à votre attente : après trois interventions préalables qui m'ont permis, le 23 février dernier, d'évoquer la personnalité ainsi que le parcours professionnel de Frédéric Cailliaud ; le 2 mars, de retracer l'origine de la présence dans cette salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre d'une superbe peinture pariétale ; et, mardi dernier, d'avoir quelque peu tenté d'instruire le "procès", toujours d'actualité, du pillage des anciennes civilisations au profit de grandes institutions muséales à travers le monde, voire de
richissimes collectionneurs, le voici enfin, toujours bien en évidence sur la paroi du fond de la vitrine 2 devant laquelle nous devisons vous et moi, amis lecteurs, depuis quelques semaines.

Salle 5 - Vitrine 2

     C
onstituant originellement le centre d'une scène de chasse et de pêche dans les marais nilotiques, ce fragment de peinture sur limon stuqué, d'une longueur de 74, 5 cm pour 43 cm de haut, fut détaché, souvenez-vous, en 1822, sinon personnellement, à tout le moins par quelqu'un exécutant l'ordre de Frédéric Cailliaud, de  la partie inférieure du mur du fond de la chapelle funéraire de l'hypogée situé à Dra Abou el-Naga, au nord-est de la nécropole thébaine, d'un certain Néferhotep, "Directeur du Grenier" sous les règnes de Thoutmosis III et de son fils Amenhotep II. Tombe qui, je le souligne derechef, a malheureusement aujourd'hui totalement disparu sous les sables dans la mesure où, à l'époque, pas une seule indication n'avait été notée quant à sa situation géographique précise.

E 13 101

    Et notre fourré aux ombelles vertes dessinées en éventail, magnifiquement mises en évidence grâce au fond pâle sur lequel elles se détachent, alternant celles qui sont en bouton avec celles qui s'ouvrent en corolles et celles, dans la partie supérieure, tellement épanouies que leurs extrémités semblent se toucher en une sorte de demi-cercle continu, en fit partie, pour notre actuel plus grand bonheur esthétique ... au-delà du geste répréhensible, évidemment.

    Il eût été regrettable, vous en conviendrez, que cette scène dans laquelle,  entourés de canards sauvages, hérons, et même une huppe, s'ébattent de frêles papillons ; dans laquelle aussi sans trop se préoccuper de l'environnement piaillant, une oiselle couve paisiblement ses petits à venir ;

Couvee-E-13101.jpg

dans laquelle, enfin, un héron contemple son congénère en train de nourrir sereinement leur progéniture,

Heron-nourricier-E-13101.jpg
que cette scène, donc, disparût à jamais enfouie sous les sables avec toutes les autres qui devaient vraisemblablement constituer la richesse de la "maison d'éternité" de ce haut-fonctionnaire palatial.

     Oserais-je, dans ce cas bien précis, regretter que Frédéric Caillaud n'en détachât point davantage ?

     Non, assurément pas ! Car, en archéologie, tout est toujours possible : ainsi il ne serait nullement impensable que
le tombeau de Neferhotep soit un jour ou l'autre remis au jour ... à l'instar de la tombe que le général Horemheb, non encore pharaonisé, se fit aménager dans le cimetière du Nouvel Empire, à Saqqarah, pillée au XIXème siècle de manière à approvisionner en superbes fragments les musées de Leyde, de Francfort-am-Main, de Bologne, mais aussi le British Museum et le Louvre ; abandonnée ensuite, réensablée, oubliée pour en définitive être "redécouverte" par  une expédition conjointe de l'Egypt Exploration Society (Grande-Bretagne) et du Musée National des Antiquités de Leyde (Pays-Bas), sous la houlette de Geoffrey T. Martin, de l'University College de Londres vers 1975 ;
ou de celle
d'un certain Amenhotep, haut fonctionnaire sous Thoumosis III, dans la nécropole thébaine, à Cheikh Abd el-Gourna, il y a de cela un an maintenant, par  une équipe  du Centre de Recherches archéologiques (CReA) de l'Université libre de Bruxelles (U.L.B.) avec, à sa tête, l'archéologue belge Laurent Bavay : là aussi, le temps avait réensablé le monument mis au jour en 1882 par l'égyptologue suédois Karl Pieh.

     Attendons donc ... Et peut-être que bientôt, notre patience sera enfin récompensée !

     Mais pour l'heure, comme promis, considérons avec admiration le fragment du Louvre pour lequel j
'ai jugé bon, dans un premier temps et avant de vous donner les clés pour une compréhension quelque peu approfondie, de vous proposer la lecture de la description qu'en 1826, dans un élan relativement poétique, fit Cailliaud aux pages 292-3 du troisième tome de son Voyage à Méroé ..., de la paroi qu'il avait reproduite dans ses carnets. Le passage que j'ai délibérément choisi concerne bien évidemment le seul fourré de papyrus que nous avons ici devant nous, retiré du contexte de l'ensemble de la scène de chasse et de pêche sur laquelle je ne manquerai pas de vous entretenir ... dès ce prochain mardi.


     Un petit hypogée dont l'entrée venait d'être découverte, m'offrit divers sujets curieux peints à fresque et d'une belle conservation. J'y remarquai des scènes de chasse, de pêche, de vendange, des groupes de musiciens. J'en dessinai une partie, m'attachant toujours à prendre les sujets complets (voy. vol. II, pl. LXXV, fig. 1). Une grosse touffe de tiges de lotus, d'un dessin très-correct, sort de l'eau : elle est couverte d'oies et d'autres oiseaux aquatiques. Le peintre s'est plu à représenter ces oiseaux, les uns dans le nid et couvant leurs oeufs, d'autres donnant la becquée à leurs petits déjà éclos : des caméléons et un petit quadrupède s'approchent de ces nids ; mais leurs mères attentives accourent et les écartent à coups de bec. Au-dessus voltigent des papillons
(...)


      Permettez-moi, amis lecteurs, - et pour d'emblée apporter un très léger correctif qui, certes, ne grève en rien les propos de Frédéric Cailliaud -, de simplement préciser qu'il ne s'agit nullement ici de lotus, mais d'un bosquet de papyrus ; et que caméléons et quadrupède auxquels il fait allusion sont en réalité, d'après mes sources, respectivement, des ichneumons et une genette que, par parenthèses, la décoration de l'époque représente quasiment toujours associés dans semblable environnement palustre.

     Les zones marécageuses, vous vous en doutez, même si, suite à l'industrialisation du pays, elles ont  de nos jours complètement disparu, constituaient à l'Antiquité un riche biotope présent non seulement de chaque côté du Nil, mais surtout dans la région du lac Fayoum, en Moyenne-Egypte, à l'ouest du fleuve et davantage encore dans le Delta, au nord du pays.

     Mais que représentaient-elles exactement aux yeux des Egyptiens ? Et, surtout, pour quelles raisons les inclure avec autant de récurrences dans la décoration des tombeaux dès l'aube de la civilisation pharaonique et jusqu'à ce véritable acmé de l'esthétisme atteint au Nouvel Empire, et plus particulièrement encore, je l'ai si souvent souligné, à l'époque du troisième souverain Amenhotep, dans tant de sublimes hypogées comme ceux de Nakht (TT 52), de Menna (TT 69), de Rekhmirê (TT 100), de Nebamon (TT ?), d'Ouserhat (TT 56) ... et d'autres et d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer ?

     C'est à cette importante question qui, inévitablement, nous conduira  droit à envisager les symboles mythologico-religieux que véhiculent ces représentations que je tenterai de répondre, mardi prochain, amis lecteurs, si d'aventure vous conservez le désir de me suivre dans l'humidité moite des fourrés de papyrus nilotiques.

     Chaussez vos bottes ... 
 

(Keimer : 1940, 49-50 ; Germond : 2001, 98-100 ; Ziegler : 1982, 352)
  
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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 00:00


     Dans un article du 27 mai 2008 consacré au grand égyptologue belge Jean Capart, j'avais, souvenez-vous, amis lecteurs, fait allusion à une première "Semaine égyptologique et papyrologique" qu'il avait initiée du 14 au 20 septembre 1930 afin de participer à sa manière, au nom de la Fondation Égyptologique Reine Elisabeth qu'il venait de créer, aux commémorations officielles du centenaire de l'Indépendance de la Belgique.

     Parmi les égyptologues de grand renom que le monde scientifique connaissait à l'époque et qui acceptèrent son invitation, un jeune savant tchécoslovaque de 32 ans : Jaroslav Cerny, que nous avons vous et moi rencontré sur le célèbre site de fouilles menées par l'Institut français d'Archéologie orientale, l'I.F.A.O., dans le village des ouvriers de Deir el-Médineh.

Cerny à Deir el Medineh-copie-2

     Après avoir évoqué, mardi dernier, son prestigieux parcours professionnel, je ne résiste pas aujourd'hui au plaisir de vous donner à lire quelques extraits de sa communication, en français, j'aime à le souligner, le jour de l'ouverture des séances ; et qu'il avait intitulée Les ostraca hiératiques, leur intérêt et la nécessité de leur étude.


     Le nombre de documents écrits que l'on a aujourd'hui à sa disposition pour reconstruire l'histoire et la civilisation de l'Egypte ancienne s'accroît tellement, et les personnes qui s'en occupent sont si peu nombreuses, que l'on est de plus en plus forcé de se borner à étudier seulement les plus importants parmi ces documents ou ceux qui sont dans un état trop délicat pour qu'on puisse laisser leur étude pour l'avenir. Je me propose d'attirer l'attention sur un groupe de documents particulièrements nombreux, les ostraca. A mon avis, ils remplissent les deux conditions que j'ai mentionnées, ce qui m'autorise à en parler dans une réunion comme la présente.

     Le terme "ostracon" est assez courant pour que je n'aie pas à l'expliquer longuement. Beaucoup de peuples du monde antique employaient des ostraca, c'est-à-dire des morceaux de pierre ou des tessons de vases, pour y écrire tout ce qui était d'une importance temporaire et ne nécessitait pas le matériel habituel, en Egypte le papyrus, qui était trop coûteux.

     Du fait que les ostraca en Egypte ne font que remplacer les papyrus, il s'ensuit qu'ils sont le plus souvent rédigés dans la même écriture que ces derniers, c'est-à-dire en hiératique. En ce qui concerne le contenu, nous distinguons les ostraca littéraires et les ostraca non littéraires. Les premiers contiennent des fragments plus ou moins longs des oeuvres de la littérature égyptienne, écrits ou par ceux qui voulaient apprendre à écrire, ou par ceux qui essayaient de reproduire un passage appris par coeur d'une oeuvre littéraire, probablement pour chasser l'ennui ou pour éprouver la fidélité de leur mémoire. Il y a aussi parmi ces documents des compositions originales, pour lesquelles les auteurs, modestes, jugeaient le papyrus trop bon. Cette classe renferme beaucoup de pièces rédigées par des personnes peu expertes dans l'art d'écrire, et cela explique l'abondance des fautes dans ces ostraca et leur écriture assez souvent très maladroite et grossière.

     L'autre classe d'ostraca, les ostraca non littéraires, contient les documents de la vie quotidienne : les inventaires, les factures d'objets achetés ou fournis par les artisans et les ouvriers, les notes concernant le travail et les petits événements de la vie de chaque jour, les brouillons de contrats et de plaintes judiciaires, et enfin les lettres. Ils sont presque toujours écrits par des "scribes", ce qui est l'expression égyptienne pour désigner le fonctionnaire administratif de rang inférieur, ou par les personnes - semblables aux "kâtibs" de l'Egypte moderne - dont l'occupation exclusive était d'écrire, donc toujours par des personnes qui avaient une certaine routine. Ces ostraca montrent une main très expérimentée, une écriture tendant à la cursive ; le nombre de fautes est restreint et la plupart d'entre elles sont dues non pas à l'ignorance de l'orthographe ou de la grammaire, mais au fait que le scribe devait souvent se hâter pour faire son travail.

Ostracon Vienne

     Textes littéraires ou textes non littéraires, "commerciaux", comme les appellent les égyptologues allemands, ces deux classes d'ostraca ont pour la connaissance de l'Egypte ancienne plus d'importance que ne le ferait croire leur aspect modeste. Car les ostraca littéraires contiennent quelques fois des morceaux d'oeuvres qui dans les papyrus ne se sont conservées qu'en partie ou qui ont été tellement corrompues par des copistes inattentifs qu'elles sont devenues, pour nous tout au moins, incompréhensibles. C'est le cas où les ostraca peuvent contribuer à élucider le texte. 


(...)  Les difficultés qui se présentent à celui qui se propose d'étudier le matériel conservé sur les ostraca hiératiques sont très grandes. Tout d'abord, comme je l'ai déjà dit, les textes contiennent des fautes, ou bien - c'est le cas des ostraca non littéraires - ils ont été écrits en hâte et par conséquent très souvent dans un hiératique qui est au-delà de la limite de lisibilité. Mais, ce qui est pire, beaucoup d'ostraca nous sont parvenus très mutilés. Quand l'ostracon avait cessé de servir à son but initial, on le jetait tout simplement par terre, et déjà cette première chute devait causer des cassures et des dommages ; ensuite l'ostracon restait à terre, on marchait dessus, le soleil et la pluie l'effaçaient, les coups de pieds le jetaient d'un endroit à l'autre, il frottait contre les pierres, et quand il se trouvait finalement enfoui dans une couche inférieure du sol, les matières organiques décomposaient et rongeaient sa surface et finissaient souvent par faire disparaître l'écriture. Ainsi un ostracon à la fois propre, bien lisible et complet est relativement rare.

     Ces difficultés et ces défauts sont cause que très peu des ostraca conservés dans les musées  ont attiré l'attention des savants et sont publiés d'une manière satisfaisante.
(...)

     J'ai ressenti moi-même ce manque déplorable de publications, quand j'ai commencé, il y a huit ans, à m'occuper d'un peu près des ostraca hiératiques, avec le dessein de puiser dans ces documents les informations pour une étude de la vie et des conditions sociales et économiques des ouvriers de la nécropole royale de Thèbes au Nouvel Empire.
(...)

     Les ostraca  trouvés dans la Vallée des Rois et des Reines parlent des ouvriers royaux et de leur travail dans les tombes des rois et des reines, et les ostraca de Deir el-Médineh révèlent des détails de la vie  privée de ces ouvriers, - car c'est à Deir el-Médineh qu'étaient situés le village et le cimetière de ces ouvriers.
(...)

    
Deir-el-Medineh---Village.jpg

    On peut déterminer assez souvent si un ostracon provient de Deir el-Médineh ou de la Nécropole royale, d'après la couleur de l'ostracon et d'après l'état de conservation. Les ostraca de Deir el-Médineh sont restés longtemps dans le sebakh, c'est-à-dire dans les amas de détritus provenant du village antique ; ils sont donc plus foncés, plus salis et généralement moins bien conservés que ceux de la Vallée des Rois ou de la Vallée des Reines qui reposaient au sec dans les éclats de calcaire et sont propres, blancs et non atteints par les produits chimiques du sol. 
(...)

     Il me semble qu'il est temps de procéder au sauvetage et à l'utilisation systématique du matériel qui nous est parvenu avec les ostraca hiératiques. Autrement, ces documents étant dans un état de conservation particulièrement délicat, on risque d'avoir à déplorer des pertes irréparables. On pourra, peut-être, dans un avenir assez proche envisager la publication d'un corpus d'ostraca hiératiques, semblable aux publications d'ostraca grecs de Wilcken ou d'ostraca coptes de Crum. Pour le moment, il s'agirait surtout de concentrer le matériel, pour qu'on puisse reconstituer les ostraca brisés, et sauvegarder les documents pour un usage ultérieur.

     Quand j'en ai parlé, l'année dernière, à M. Capart, il m'a suggéré très aimablement que la Fondation Égyptologique Reine Elisabeth pourrait constituer le centre qui garderait dans ses archives les copies, photographies et fac-similés de tous les ostraca dont l'étude serait ainsi rendue accessible aux savants qui s'y intéressent. Bruxelles étant déjà le centre bibliographique pour l'égyptologie, je crois très heureuse l'idée de M. Capart de faire aussi de son musée un centre pour l'étude des ostraca et je lui exprime toute ma reconnaissance pour son précieux concours.

     Je fais en même temps appel à tous ceux qui connaissent des ostraca hiératiques conservés dans les collections publiques et particulières, en les priant d'en communiquer à la Fondation les photographies, dessins, descriptions, et, autant qu'il leur sera possible, des transcriptions, ou de signaler tout au moins l'existence des pièces pour qu'on puisse faire les démarches nécessaires pour en assurer la documentation pour la Fondation. Rien n'est négligeable, même les fragments les plus petits ont leur importance et peuvent contribuer à compléter de grands textes. 
(...)

     Pour ma part, je veux faire tout mon possible pour que l' "ostracologie" donne les résultats qu'elle semble promettre, mais, sans la collaboration bienveillante des égyptologues et des profanes, un seul homme ne pourrait jamais réaliser cette entreprise.
 


(Cerny : 1931, 212-24)
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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 00:00



     On ne peut qu'applaudir aux mesures sévères prises depuis peu par Mohamed-Aly, qui s'est déclaré le protecteur des monuments de l'Egypte que des sujets des nations plus civilisées ne savent pas respecter.
    
     C'est en ces termes teintés d'une certaine hypocrisie - à moins qu'empreints de remords ? - que Frédéric Cailliaud termine le chapitre LVI, p. 301 du troisième
volume de son Voyage à Méroé ..., après avoir pointé du doigt des actes de vandalisme perpétrés par les sbires du consul britannique Henry Salt dans le temple de Karnak ; après s'être personnellement, comme je l'ai expliqué mardi dernier, ici même, devant ce splendide fragment de peinture sur limon,

E 13 101
rendu coupable d'un acte tout aussi inexcusable, à mes yeux à tout le moins, dans l'hypogée d'un certain Neferhotep, aujourd'hui complètement perdu sous les sables de la nécropole thébaine.

     Ce sont d'ailleurs peut-être ces mêmes remords qui motivèrent en 1862, quarante ans après les faits,  - il est alors dans sa septante-cinquième année -, cette courte annotation dans l'appendice de la deuxième livraison de l'ouvrage intitulé Voyage à l'Oasis de Thèbes et dans les déserts situés à l'Orient et à l'Occident de la Thébaïde où il établit un inventaire définitif de tout ce qu'à l'époque de ses séjours en Egypte et au Soudan il avait ramené à Paris : ... une partie de fresque représentant des lotus (comprenons des papyrus), des oiseaux, des caméléons, des papillons, etc. ; sujet curieux retiré des hypogées de Gournah, à Thèbes. Longueur 0 m. 76 sur 0 m. 43.

     Qu'une éventuelle légère hésitation subsistât encore dans l'esprit de l'un ou l'autre d'entre vous, amis lecteurs, et la voici à présent, avec semblable aveu tardif - et  précis quant aux mensurations du fragment en question -, plus que définitivement balayée : certes, Frédéric Cailliaud ne révèle pas avoir personnellement arraché ce morceau de limon d'une des parois de la tombe dans laquelle il n'était censé que recopier les peintures qu'il y découvrait, mais il est indéniable qu'à défaut, ce fut avec son aval qu'alors quelqu'un effectua  l'irrémédiable geste ...

     Acte inexcusable à mes yeux, ai-je sans équivoque aucune décrété voici quelques instants, dans la mesure où, personnellement, j'assimile ce procédé qui consistait à découper des parties d'un monument antique aux fins d'agrémenter une collection muséale ou celle d'un riche particulier à un acte de vandalisme intolérable, même si je suis absolument conscient qu'il était, au début du XIXème siècle, parfaitement admis. En effet, il fallut attendre l'arrivée au pouvoir de Mohammed Ali (1769-1849), vice-roi d'Egypte, pour que des mesures, très vite relayées par les directeurs français du Service des Antiquités de l'Egypte, Auguste Mariette et Gaston Maspero en tête, soient enfin promulguées pour tenter d'enrayer cette honteuse pratique. Tenter ...

    Toutefois, je suis aussi conscient que l'on peut arguer du fait que les monuments ainsi extorqués au pays ont mieux été protégés dans nos musées occidentaux que sur leurs terres d'origine où ils restaient toujours susceptibles de constituer la proie de voleurs avides d'en chèrement monnayer la vente.

    Pour éventuellement sonner aujourd'hui le coup d'envoi d'un débat toujours d'actualité, mais aussi pour le simple plaisir de lire ce que je considère comme un pur morceau d'anthologie sur la façon de se donner bonne conscience, en utilisant en outre l'une ou l'autre dénomination qui fort heureusement ne serait plus acceptable de nos jours, ou presque ...,
je vous propose à présent - comme promis à la fin de mon exposé de la semaine dernière - de prendre connaissance de cet édifiant extrait, que vous pourrez aussi découvrir, aux pages 322 à 324 du premier tome de l'ouvrage qu'Edmond Combes, vice-consul de France, publia en 1846, Voyage en Egypte, en Nubie, dans les déserts de Beyouda, des Bicharys et sur les côtes de la mer Rouge  :

    Pendant mon séjour en France, lorsqu'on parlait des prétendus outrages faits aux chefs-d'œuvre de l'antiquité, lorsqu'on annonçait que des archéologues, encouragés par les gouvernements et les corps scientifiques, dépouillaient les temples de la Grèce ou les monuments de l'Egypte, et que l'Europe se disputait les ruines du vieil Orient en attendant de pouvoir partager ses provinces, je m'indignais contre ces agents de destruction, et j'aurais volontiers crié au vandalisme, en voyant les restes justement admirés de la grandeur d'un peuple ancien devenir la proie, comme je le disais alors, des nations civilisées. Mais après avoir foulé les immenses débris de l'Egypte, après avoir déploré les mutilations sacrilèges qu'ont subies ces glorieux monuments, on ne peut qu'applaudir à la pensée éminemment conservatrice de ces hommes courageux qui, pour préserver ces chefs-d'œuvre d'une ruine totale, et les sauver au moins de l'éternel oubli, en emportent les lambeaux dans leur patrie, à travers mille difficultés. Sans doute, ces antiques restes perdent de leur prix et de leur prestige à être déplacés, mais lorsqu'on voit l'indifférence coupable des peuples dégénérés qui devraient en être les gardiens naturels, lorsqu'on assiste à la chute prématurée de ces immortels monuments, on sent le besoin de soustraire aux outrages des hommes et du temps ce que les hommes et le temps ont encore respecté, et, grâce à cette sage prévoyance, nos derniers descendants pourront encore admirer ces majestueux souvenirs des premiers âges, qui n'auraient pas tardé à disparaître entièrement, si on les eût abandonnés à la merci des barbares.


     Vous aurez d'évidence, amis lecteurs, tout comme moi souligné l'élégance des propos de ce représentant du gouvernement français de l'époque.

     Ajoutons-y peut-être "racaille" et "casse-toi, pauv'con", et ainsi étofferons-nous un vocabulaire qu'il m'eût agréé de considérer comme obsolète ...

 
(Keimer : 1940, 45-65)
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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 00:00

 

    Dans mon intervention de samedi dernier, la première d'une nouvelle série consacrée à l'égyptologie à l'Est, je vous avais conviés, souvenez-vous, amis lecteurs, à effectuer un bout de chemin en compagnie de Frantisek  LEXA et d'ainsi assister à la naissance tout en douceur, au matin du XXème siècle, de cette nouvelle discipline qui cherchait sa place dans le parcours universitaire tchécoslovaque ou, pour être plus précis, pragois.


     Ne nous laissons toutefois pas abuser par la métaphore basique que d'aucuns pourraient filer en évoquant en la circonstance de premiers balbutiements : il ne s'agit nullement de tâtonnements dans le chef de file de la science qui s'ébroue alors aux abords de la Vltava. Tout de suite, souvenez-vous, Lexa positionna ses travaux à hauteur de la lexicographie et de la sémantique en étudiant la langue des anciens habitants des rives du Nil par le biais du démotique, avant de confier à ses Etudiants, mais aussi bientôt à bon nombre de ses compatriotes, un imposant ensemble de clefs leur permettant d'entrebâiller tous les huis au-delà desquels ils allaient pouvoir côtoyer les aspects essentiels de la civilisation égyptienne.

     Grandes et importantes prémices de l'égyptologie, donc, avec ce précurseur, mais point encore de recherches matérielles, point de fouilles ; point d'archéologie stricto sensu.

     Enfin un disciple vint, et le premier en République tchécoslovaque
qui allait très vite offrir à son pays ses véritables lettres de noblesse en la matière : Jaroslav Cerny.


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(ici à gauche, s'entretenant avec Zbinek Zaba, son compatriote, sous le portrait du "Maître", Frantisek Lexa.)


     Pilsen.

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     Si certains connaisseurs associent ce toponyme aux usines de fabrication automobile "Skoda", il est d'évidence que la majorité de mes lecteurs belges y humeront plutôt les enivrants effluves de la brasserie "Pilsner Urquell" et de sa "Pils", auto-proclamée boisson nationale tchèque et savourée, ici en bords de Meuse, à l'instar de la "Stella", de  la "Jupiler" ... ou de la "Leffe" brune, pour certains.




    
     Pilsen (Plzen), au sud-ouest de Prague. Dans cette petite ville de ce qui était encore, pour une vingtaine d'années seulement, l'empire austro-hongrois, naquit, le 22 août 1898, Jaroslav Cerny. Comme tous ceux qui bénéficiaient des dispositions leur permettant de faire partie de l'élite intellectuelle de l'époque, le jeune homme entreprit, entre 1917 et 1922, des études à la Faculté des Lettres de l'Université Charles, à Prague ; et eut l'heur d'assister aux conférences égyptologiques dispensées par Frantisek Lexa.

     A partir de 1925, celui qui aurait pu se contenter d'être l'épigone du Maître, décide de se confronter au terrain : ce sera Deir el-Médineh ! Là, il rejoint Bernard Bruyère, de vingt ans son aîné, rencontré au Musée égyptien de Turin où tous deux procédaient à quelques recherches.
Bruyère  cherche un épigraphiste ; Cerny n'hésite pas, il sera cet homme !

     - Deir el-Médineh ? Bernard Bruyère ? Ces noms semblent réveiller quelques souvenirs ... 

     - Et vous auriez parfaitement raison, amis lecteurs ! En guise d'introduction à l'étude des outils agricoles exposés dans la
vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais en effet quelque peu entretenus, voici 10 mois, de ce célèbre site à l'ouest de Thèbes, ainsi que, à partir du 25 avril 2009, donné à lire, trois samedis successifs, des extraits de rapports que son principal fouilleur avait rédigés suite à l'exploration que, dans les années 1950, il menait au niveau du "Grand Puits".

     Mais pour l'heure, nous sommes un quart de siècle plus tôt.

     Pa-démi, "La Ville", comme l'appelaient les Egyptiens, n'est plus que ruines ensablées d'un village créé ex-nihilo sous le règne de Thoutmosis Ier, un des premiers souverains du Nouvel Empire, en vue d'héberger artistes, artisans et ouvriers qui concouraient à rendre agréables les "maisons d'éternité" des monarques inhumés dans les vallées des Rois et des Reines.

     Près d'un demi-millénaire durant, des hommes engagés pour creuser et décorer les hypogées royaux et princiers, résideront avec leur famille dans ces quelque septante maisons aujourd'hui mises au jour par les égyptologues qui se sont succédé sur le site depuis qu'en 1917, l'I.F.A.O., Institut français d'Archéologie orientale, en obtint la concession.

     Cinq ans plus tard, en 1922, c'est Bernard Bruyère qui prend pour trente ans la direction des excavations. Sans quasiment discontinuer, il dégagea systématiquement les habitations, les tombes et tous les  alentours. Et la provende fut sans égale pour ce qui concerne la connaissance de la vie quotidienne des ouvriers en un temps et en un lieu donnés.

     Aux confins du village, sur les flancs de Gournet Mouraï, d
ans les tombes du cimetière de l'Est datant des règnes de Hatchepsout et de Thoutmosis III, il exhuma un matériel funéraire de tout premier choix : chaises, tabourets, lits, nattes, paniers divers, vaisselle, ustensiles de cuisine, outils agricoles, objets de toilettes et même des vêtements ...
Qui n'étaient pas factices. Qui présentaient des traces d'usure. Qui avaient donc servi. Qui  avaient été maniés, utilisés, portés par ces hommes.
Et qui leur avaient permis de travailler, de vivre ...

     Dans la nécropole de l'Ouest, sur l'autre versant, au pied de la montagne thébaine, ce furent approximativement soixante tombes décorées, superbes pour certaines d'entre elles, qu'il mit au jour ; beaucoup datant du règne de Ramsès II ...

     - Mais, vous étonnerez-vous à l'énumération de tous ces trésors, pourquoi diantre l'I.F.A.O. et Bruyère désiraient-ils tant s'adjoindre les services d'un épigraphiste ?

     - Simplement parce que dès le départ, ils avaient croisé et engrangé de nombreux ostraca,

Ostracon-Vienne.jpg

de nombreux papyri,

Papyrus hiératique

des fragments brisés de vases inscrits, des oushebtis, également : et tous portaient des inscriptions en écriture hiératique, cursive dérivée des signes hiéroglyphiques.

     Ce fut donc le travail de Cerny qui avait rallié l'équipe de Bruyère depuis 1925 de procéder à la traduction de milliers et de milliers de documents semblables, parfois réduits à de minuscules fragments.

     De sorte qu'il n'est pas incongru de ma part d'avancer ici que sa vie professionnelle, ce savant la consacra entièrement, d'une manière ou d'une autre, à Deir el-Médineh, à la "Communauté des Artisans de la Tombe", comme il est souvent indiqué dans la littérature égyptologique :

Cerny-a-Deir-el-Medineh-copie-2.jpg
que ce soit aux excavations du village proprement dit ou au dépouillement épigraphique de ce qui avait été retrouvé qu'en excellent disciple de Lexa il mena de front en publiant des études visant à faire connaître l'histoire sociale et économique du lieu, plus spécifiquement à l'époque ramesside dont, mieux que quiconque, il excellait dans la pratique de la langue vernaculaire, le Néo-égyptien, essentiellement utilisé dans les textes purement littéraires.

Cerny---Ouvrage-IFAO.jpg
       
     Ainsi narrée, sa vie pourrait ressembler à ce long fleuve tranquille ... que le Nil est loin de représenter ! 

     Pour Cerny, en réalité, il n'en fut rien : en 1929, il accepte, tout comme  Lexa avant lui, d'entrer en tant que "Privatdozent" à l'Université Charles IV alors que depuis l'année précédente, il avait été mandé par le Musée égyptien du Caire pour mettre sur pied la publication d'un catalogue des ostraca hiératiques présents dans ses collections : il n'apposera le point final à cette publication qu'en 1933.

     A Prague, il enseigna jusqu'à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, puis se retrouva promu par le gouvernement de la République tchécoslovaque en exil
attaché d'Ambassade au Caire, avant de débarquer, en 1943, à celle de Londres.

     Parallèlement à ses fonctions diplomatiques, il se pencha avec fougue nouvelle sur la lexicographie de la langue copte.

     Le conflit international terminé, il revint un temps donner des conférences d'égyptologie à l'Université Charles : Frantisek Lexa, toujours en activité, à cette époque, suggère complaisamment que son confrère devrait lui aussi être admis Professeur dans cette discipline.

     S'ensuit un refus catégorique dans le chef du ministre de l'Education arguant avec beaucoup de mauvaise foi que des cours aussi peu importants que ceux ressortissant à l'égyptologie (?!) ne nécessitaient pas une nomination officielle, c'est-à-dire rémunérée, d'un deuxième impétrant.

     Exit Jaroslav Cerny que, dès 1946, s'empresse et se félicite d'appeler l'University College de Londres au titre de Professeur d'égyptologie, avant qu'il ne prenne en charge, à partir de 1951 et jusqu'en 1965, la chaire d'égyptologie de la prestigieuse Université d'Oxford : parcours royal, parcours de rêve, s'il en est, pour tout Enseignant passionné ...

     Ceci étant, et la boucle semble ainsi bouclée, la juste reconnaissance de son incontestable intelligence lui arrive enfin de sa propre patrie : en 1965, il retrouve le chemin de la Faculté des Lettres et des Arts de Prague en acceptant de devenir membre honoraire de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie créé, rappelez-vous, par son mentor, le Professeur Frantisek Lexa en personne.

     Mais subitement, le 29 mai 1970 - il n'a pas encore 72 ans - , Cerny  meurt à Oxford.

   Cerny---Bibliotheque-copie-1.jpg

     
Certes, il n'eut pas la satisfaction de voir publié son Dictionnaire étymologique copte par les presses de la Cambridge University ; mais comme souvent dans la discipline, ceux des travaux épigraphiques en cours que sa disparition inopinée laissait inachevés ont pu être, grâce notamment à ses notes et archives personnelles conservées au Griffith Institut, à Oxford, complétés et édités à l'I.F.A.O., notamment par un autre très grand philologue, de nationalité française, qu'il avait aussi connu à Deir el-Médineh : son ami Georges Posener.
    
     Il est indéniable que l'oeuvre de Jaroslav Cerny confine à l'immense : des volumes du Catalogue des ostraca hiératiques non littéraires de Deir el-Médineh à ceux des papyri rédigés dans la même cursive, en passant par les Late ramesside letters que publia déjà, en 1939 à Bruxelles, la Fondation égyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.), par les Hieratic inscriptions from the tomb of Tut'ankhamun et par les Graffiti de la montagne thébaine et de la nécropole, ce grand savant tchécoslovaque aura marqué au coin de l'excellence les études égyptologiques qui, jamais, ne pourront en oublier l'irréfragable empreinte.



     (Comme à l'issue de ma première intervention du 13 février, je tiens derechef à préciser que j'ai, pour le présent article,
photographié une série de portraits des grands savants de ce pays à partir du catalogue de l'exposition "Discovering the land of the Nile" (Objevovani zeme na Nilu) célébrant le demi-siècle d'existence de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie.)


(Cerny : 1931, 221 et 1978 : Pl. 15 a
Onderka & alii : 2008, passim)
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