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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 23:00


     Datant de l'Ancien Empire, plus précisément du milieu de la Vème dynastie, soit au 25ème siècle avant notre ère, le  mastaba de Ti fut exhumé en 1860, à quelques centaines de mètres au nord-ouest de la pyramide à degrés de Djoser, dans la nécropole de Saqqarah, par l'égyptologue français Auguste Mariette (1821-1881), - celui-là même, nous l'avons vu, qui avait, neuf années auparavant, découvert les impressionnantes catacombes du Sérapéum abritant les sarcophages des taureaux Apis révérés en tant qu'incarnation du dieu Ptah originaire de Memphis ; et qui, deux ans plus tôt, avait été nommé premier Directeur du Service des Antiquités de l'Egypte et premier Conservateur du Musée de Boulaq qu'il venait de créer, préfigurant ainsi le futur Musée égyptien du Caire de la place Tahrir.

     Parmi d'autres superbes reliefs de l'art funéraire de l'époque, vous aurez très certainement remarqué, amis lecteurs, dans la chapelle du mastaba de Ti que peut-être vous avez déjà visitée, cette représentation, sur deux des registres supérieurs de la paroi nord, immédiatement sous la frise ornementale donc, d'un ensemble de scènes se rapportant à la capture d'oiseaux aquatiques.

Filet-hexagonal---Paroi-Chasse-dans-mastaba-de-Ty--OsirisNe.jpg
 
 Filet-hexagonal---Dessin-paroi-mastaba-de-Ty--OsirisNet-.jpg

     Au centre de ces différents niveaux de narration, vous retrouvez plus spécifiquement, sur la droite, la figuration d'une tenderie à l'aide du filet hexagonal,

Filet hexagonal - Dessin scènes de chasse mastaba de Ty (O

identique, à quelques détails près, à celle que nous avons admirée la semaine dernière sur le bas-relief AF 452, dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

      (Il m'est plaisir, une fois encore, de remercier ici Thierry Benderitter qui, avec toujours la même sympathie, m'a autorisé à importer de ses remarquables travaux concernant ce tombeau de Ti publiés sur OsirisNet, quelques-uns des clichés qui accompagnent cet article.)

      Pas très éloignée, le plus souvent, de celles concernant la capture des volatiles au bâton de jet et  de la pêche au harpon, cette scène fait en réalité partie, au sein des chapelles funéraires, d'une série qu'en mars dernier  j'ai abondamment décryptée et qui, toutes, ont la végétation palustre en guise d'environnement naturel ; série comprenant, outre les deux que je viens de rappeler, la chasse à l'hippopotame et la récolte des papyrus par le propriétaire de la tombe.

      (Sur l'hippopotame, mâle et femelle, et les symboles que tous deux véhiculent, puis-je éventuellement vous suggérer de relire l'article que j'avais rédigé en juin 2008 ?)   

      Et puisque nous en sommes à nous inviter à déambuler ici et là, je vous propose d'à présent me suivre aux alentours du lac Manzala
(ou Menzaleh), à l'extrémité orientale de ce Delta égyptien qui, de toute éternité, reçut les différents bras d'un Nil qui venait de parcourir tant et tant de kilomètres - plus de 6500, selon les  estimations - depuis sa source au centre même du continent africain jusqu'en bordure de Méditerranée, après avoir traversé, ultime passage dans la civilisation, des villes commerciales telles que Mendès, Tanis et Péluse. 

     En bordure de cette lagune salée de quelque 180 000 hectares de superficie qu'il y a deux cents ans, lors de la Campagne d'Egypte, Bonaparte manda au général Andréossy d'explorer, mais aussi sur les différentes îles qui parsèment cette immense étendue, vivent actuellement, dans des conditions difficiles à imaginer, des milliers de familles que, par pur euphémisme, je qualifierai de démunies.

     Dans ce biotope, à l'Antiquité déjà, les Egyptiens se livraient à la chasse, à la pêche et à l'exploitation des plantes de papyrus que vous imaginez sans peine extrêmement prolifiques. Mais ces dernières années, la pollution provoquée par le déversement dans le lac, annuelllement estimé à plus de 650 millions de mètres cubes, d'eaux usées provenant notamment de Port-Saïd, d'Ismaïlya et de Damiette, auquel il nous faut ajouter les déchets industriels d'une quarantaine d'usines implantées dans la région, ont, selon  Héba Nasreddine, de l'hebdomadaire Al-Ahram, progressivement fait disparaître la richesse piscicole de ce lac.

     Mais pour quelles raisons ai-je eu envie d'à nouveau chausser mes bottes et de m'avancer là avec vous ? Parce que, dans un premier temps, je voulais que nous emboîtions le pas à l'ethnographe égyptien Nessim H. Henein aux fins de notamment l'écouter nous raconter sa participation, aux côtés des hommes du lieu, à la pose de filets destinés à capturer les animaux aquatiques qui constitueront la base élémentaire de leur subsistance ; et, dans un second temps, pour épingler l'aspect pérenne d'une technique éprouvée. 

    Nous sommes au début de l'actuel XXIème siècle. Quelque cinquante siècles, non pas vous contemplent ..., mais nous séparent des scènes que les chapelles funéraires de l'Ancien Empire proposent à l'envi : oui, vous avez bien traduit, 5000 ans après  les Egyptiens de la plus haute Antiquité, des hommes vivent encore et toujours de la chasse de volatiles bien typés, notamment, mais pas seulement, de flamants roses, à l'aide d'un filet hexagonal pratiquement semblable à celui que nous avons sur ce fragment de bas-relief AF 452, ici devant nous. 

AF 452     
          C'est donc dans le but avéré de souligner ce continuum qu'après avoir lu les travaux de Pierre Montet,  - égyptologue français (1885-1966) auquel nous devons une étude circonstanciée, qu'il publia une première fois en 1914, puis qu'il reprit avec plus de précisions encore, en 1925, dans sa thèse de Doctorat consacrée aux scènes de la vie privée relevées dans les tombeaux de l'Ancien Empire et qui, depuis, fait  incontestablement autorité -, Nessim H. Heinen se décida d'embrasser un temps la vie  de ces hommes qui, du lac Manzala, attendent quotidiennement et une part importante de leur nourriture et le produit de la vente d'oiseaux ainsi capturés.

     Si, d'évidence, quelques petits aménagements ont été apportés par les habitants eux-mêmes, il n'en demeure pas moins vrai que les filets hexagonaux se présentent et fonctionnent encore parfaitement comme jadis. Ce "jadis", j'aime à le souligner, concerne également, d'après un dessin que l'on  retrouve dans la célèbre Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (Tome 3, XI, figure 3), la France du XVIIIème siècle ; et , encore plus près de nous, au début du précédent XXème siècle, ce type de piège qu'employaient - eh oui ! -, les braconniers du Centre et du Midi méditerranéen ...   

     Selon l'ethnographe égyptien, ce serait la "simplicité, la souplesse d'utilisation et l'efficacité" qui auraient permis à ce filet "de survivre du début de l'histoire à nos jours".

     Mais comment se présente-t-il réellement ? C'est souvenez-vous, amis lecteurs, ce que je vous avais promis d'expliquer quand nous nous sommes quittés mardi dernier, et que je vais à présent aborder en me basant sur l'étude de Pierre Montet.

     Il me faut, pour ce faire, à nouveau évoquer le mastaba de Ti que j'ai précédemment cité, dans la mesure où il constitue un des rares à nous montrer, sur plusieurs registres, les différentes étapes de cette chasse au filet hexagonal. En effet, s'il fut fréquent, comme sur le fragment du Louvre, d'avoir en même temps sous les yeux deux d'entre elles, il est extrêmement  peu courant d'en trouver trois réunies dans la même chapelle funéraire ; et jamais, à ma connaissance, les quatre ensemble, à savoir : la pose du piège, l'attente des chasseurs, le signal d'un chef  leur permettant, en tirant  vigoureusement sur la corde, de refermer le filet et, en dernier lieu donc, la capture proprement dite.  

     C'est à présent sur le registre supérieur de la paroi nord de la chapelle de Ti que j'aimerais attirer votre attention, grâce à nouveau à l'apport iconographique du site OsirisNet :

Dessin-registre-8-mastaba-de-Ty--OsirisNet-.jpg


      Sans peine, au centre de la réprésentation, vous imaginez le traditionnel fourré de papyrus :  ce premier élément ancre déjà la scène dans un environnement bien spécifique, à savoir les régions palustres du pays, les marais nilotiques qu'ils soient du Delta ou des lacs intérieurs.

     Cette séparation axiale délimite symétriquement les activités de deux groupes de cinq hommes s'empressant de part et d'autre : à droite, - et selon la légende hiéroglyphique (n° 2) surlignée en rose se lisant comme de tradition de droite vers la gauche -, ils sont en train de poser le filet, le premier s'apprêtant à enfoncer un pieu de maintien dans le sol, au bord de la pièce d'eau, tandis que ses compagnons préparent le piège lui-même, c'est-à-dire qu'ils  tendent sur quatre petites perches mobiles les deux parties du filet qui se poseront tout naturellement sur l'élément aquatique, autour de quatre piquets de délimitation, de manière que les volatiles, surpris par ce qui se rabat tout à coup sur eux, n'aient pas l'opportunité de plonger sous l'eau pour ainsi s'échapper dès arrivés hors de l'espace couvert par le tissu de mailles.

     A gauche du même bosquet de papyrus central, trois hommes dévident le rouleau de la corde qu'il faudra violemment manoeuvrer à un moment déterminé - c'est-à-dire quand il sera estimé que la présence d'oiseaux  à capturer est suffisante : tendre la corde, spécifie d'ailleurs la légende rosée (n° 1). Quant aux derniers, ils attendent qu'éventuellement on ait encore besoin d'un élément du matériel qu'ils portent, comme ces coins de renforcement prévus pour être enfouis de part et d'autre des différents piquets.

     Petite notation au passage : si l'artiste égyptien a gravé des hommes nus et d'autres simplement vêtus d'un pagne, c'est par pure convention afin de différencier le véritable rang social de chacun d'eux : alors que certains commandent ou effectuent des travaux estimés de première importance, d'autres ne sont que de "petites mains". Toutefois, à quelque niveau que ce soit - comme d'ailleurs dans n'importe quelle société, en ce compris la nôtre - chacun a son rôle à jouer pour l'harmonie de l'ensemble.

     En regroupant ce que nous apprennent les différentes évocations de cette tenderie dans d'autres  tombeaux, - chez Ptahhotep ou Kagemni, par exemple -, avec les données contemporaines de chasseurs égyptiens du lac Manzala ou de braconniers français, nous pouvons plus ou moins décrire la préparation de ce piège et l'utilisation qui lui est consécutive.

     Avec  les  deux dessins ci-dessous, je vous propose de visualiser le filet hexagonal. Ouvert autour du plan d'eau central sur lequel étaient attendus les oiseaux aquatiques ou migrateurs, il pouvait se présenter de la sorte :

Filet-hexagonal-01.jpg

    
      Remarquez, à l'extrême droite de la reconstitution de P. Montet, le pieu fixe de maintien auquel, ci-avant, j'ai fait allusion et, tout à gauche, la corde sur laquelle il sera nécessaire de tirer pour que le piège se referme.
 
    Emprisonnant les proies une fois capturées, il prenait alors cet aspect :

Filet-hexagonal-02.jpg

 

 

       Petite précision : l'on peut également imaginer un filet non plus hexagonal, mais rectangulaire - à notre époque par exemple. De toute manière, - et le troisième dessin ci-après le prouve -, les quatre piquets enfoncés dans le sol délimitant les angles des deux rectangles reliés par la corde, à droite au pieu et à gauche aux hommes qui tireront dessus, dessinent en plan le même polygone à six côtés : 

 

Filet-hexagonal-03.jpg

 

 

     Dans un article publié au sein d'un des volumes de textes de la célèbre Description de l'Egypte par le mathématicien Louis Costaz auquel, pendant la campagne tout à la fois militaire et scientifique que j'évoquais déjà  tout à l'heure à propos du lac Manzala, Bonaparte confia la direction d'une des commissions d'exploration du pays, on peut lire (Volume 3, Antiquités - Mémoires I, p. 64) :


     "Après avoir attiré les oiseaux dans le piège, on fait tomber sur eux deux nappes de filet : le mouvement de ces nappes est semblable à celui de deux volets fermés ensemble et brusquement ; les chasseurs l'opèrent en tirant avec vivacité une corde arrangée pour produire cet effet."

 

     L'opération terminée, après avoir dégagé les animaux emprisonnés et se débattant, il ne restait plus, comme vous pourrez vous en rendre compte, amis lecteurs, si vous vous reportez ci-dessus au dessin du registre situé tout au bas de la paroi de la chapelle funéraire de Ti, qu'à les amener dans une des cabanes des hommes des marais, de les plumer, de les dépecer ; puis, de les rôtir ...

Ou, relativement court répit, de les entreposer dans des fermes destinées à leur permettre de se reproduire.

 

     Quoi qu'il en soit, en bout de course, d'une manière ou d'une autre ...

 

 

 

(Henein : 2001, 237-48 ; Montet : 1914, 145-53 ; id. : 1925, 42-65 ; Vandier : 1969, 322-30)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 23:00

 

 

     Nous sommes en pleine campagne de fouilles 1988-1989.

 

     Aux confins sud-ouest du site d'Abousir, l'égyptologue tchèque Miroslav Verner s'apprête à découvrir une nouvelle tombe : celle d'un homme hors du commun ...

 

 

 

Oudjahorrresne---Museo-Gregoriano-Vatican---Rome--copie-1.jpg

 

 


     Nous sommes  en 525 avant notre ère.


     Cambyse, roi de Perse de la dynastie des Achéménides, dans le droit fil d'une politique d'expansion au Proche-Orient que son père, Cyrus le Grand, avait déjà initiée, - conquête des royaumes mède en 550, lydien en 546 et néo-babylonien en 539 -, à l'aide d'une flotte de guerre qu'il venait de se faire construire aux fins de plus aisément contrer les défenses égyptiennes, rallie Memphis, s'emparant manu militari du pharaon Psammétique III, souverain originaire de la ville de Saïs,  capitale dynastique, dans le Delta occidental, mais aussi de son fils et de quelques hauts dignitaires de la cour : la XXVIème dynastie, dite saïte, laisse ainsi la place à celle qu'après Manéthon, les égyptologues ont pris coutume d'appeler "perse".

 

     A propos de Cambyse et de Darius, son successeur ; à propos des Perses achéménides un temps à la tête de l'Egypte donc, vous me permettrez, amis lecteurs, dans le cadre de ce troisième article consacré aux fouilles de l'I.T.E., l'Institut tchèque d'égyptologie à Abousir sous la direction de Miroslav Verner, auxquelles j'ai accordé quelque attention  les samedis 27 mars et 24 avril derniers, de ne point trop m'étendre sinon peut-être pour préciser - et ce ne sera nullement la première fois dans ce blog -, qu'il faut envisager avec une certaine circonspection les propos avancés par l'écrivain grec Hérodote, notamment dans le livre III de ses "Histoires". Comme bien d'autres et d'aussi célèbres après lui, l'historien d'Halicarnasse n'est pas exempt d'une certaine vision propagandiste des événements qu'il relate : il ne nous faut pas perdre de vue que dans ce cas d'espèce, après les Perses, ce furent les Grecs qui  régnèrent sur l'Egypte, et il n'est malheureusement rien de plus humain que de dénigrer un prédécesseur,  Cambyse en l'occurrence, quand on désire mieux mettre en valeur les actions d'un des siens, à savoir : Alexandre le Grand.

 

     Plutôt que grecs donc, ce seraient des documents uniquement égyptiens que je convoquerais si je devais longuement définir cette période de l'histoire du pays au milieu du dernier millénaire avant notre ère. 

 

     Ce pourrait, par exemple, être l'une ou l'autre des stèles datant précisément de cette première domination perse mises au jour par Auguste Mariette au XIXème siècle dans le Sérapéum de Memphis, qu'ensemble un jour nous détaillerons en la salle 19 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans lequel, chaque mardi, je prends plaisir à vous emmener.

 

 

Steles-Serapeum-Memphis---Salle-19.JPG

 

 

     En effet, plusieurs d'entre celles rédigées tout à la fois en hiéroglyphes et en écriture démotique proviennent de l'époque des rois achéménides. Elles font actuellement partie d'une documentation relativement riche concernant ces temps de "soumission" ; d'autant plus riche qu'elle est multi-culturelle dans la mesure où le pays était dans les faits dirigé par un satrape résidant à Memphis, sous la férule évidemment du souverain perse en personne, auto-proclamé pharaon et que les fonctionnaires de cette sixième satrapie que constituait l'Egypte, mais aussi les militaires et bien d'autres personnages occupant des postes décisionnels, représentaient quasiment autant de nationalités différentes qu'existaient de provinces de l'Empire perse : administratifs perses, mèdes, babyloniens, juifs - notamment ceux de la célèbre colonie d'Eléphantine -, araméens, syriens, phéniciens avaient adopté une langue et une écriture communes : l'araméen.

 

     Quant aux fonctionnaires égyptiens, eux aussi embrigadés dans cette aventure, puisque la structure globale du pays était restée semblable à celle des dynasties pharaoniques précédentes, c'est grâce à l'écriture démotique donc qu'ils correspondaient avec leurs collègues. Bref, aussi bizarre que cela puisse actuellement nous paraître, tout ce petit monde de l'intelligentsia  saïto-perse sembla fort bien se comprendre malgré la multiplicité des origines linguistiques en présence.

 

     Mais LE document qu'incontestablement je plébisciterais sans hésitation aucune si, de la domination achéménide en Egypte je voulais aujourd'hui, amis lecteurs, plus particulièrement vous entretenir, serait, vous vous en doutez certainement, celui qui chapeaute cet article.

 

     Je vous accorde que "chapeauter" n'est peut-être pas le verbe le plus approprié quand il s'agit d'une statue ... acéphale ! Mais bon ... Je puis en tout cas vous assurer qu'en guise de référence historique, elle représente un véritable spicilège de renseignements de premier choix.

 

     Enlevée d'Egypte par l'empereur Hadrien au 2ème siècle de notre ère, cette statue naophore - (qui porte, "phoros" en grec, un naos, comprenez une sorte de petit tabernacle contenant la figuration d'un dieu : ici Osiris Hemag qui, après la déesse Neith, était la deuxième divinité révérée à Saïs) -, en basalte vert très foncé de 96 cm de hauteur d' Oudjahorresnet, haut dignitaire saïte du VIème siècle A. J.-C., décora un temps les jardins de sa villa de Tivoli, l'ancienne Tibur, à quelque trente kilomètres de Rome, avant de se retrouver à présent exposée dans la première salle du Musée grégorien du Vatican, sous le numéro d'inventaire 22 690.

 

 

Oudjahorresnet---Tivoli-Villa-Hadriana--Photo-Marco-Prins-.jpg

 

     Sa particularité, vous l'aurez constaté d'emblée, réside dans le fait qu'elle est presque totalement recouverte de hiéroglyphes.

 

     Il faut savoir, pour la petite histoire, que c'est à l'égyptologue et philologue français Emmanuel de Rougé (1811-1872) que nous devons, en 1851, la  toute première traduction intégrale des textes ici gravés et, surtout, qu'elle serait pour l'époque la deuxième en date d'un monument pharaonique, après la Pierre de Rosette que nous avait permis de lire Jean-François Champollion.

 

     Un autre égyptologue français, Georges Posener (1906-1988) publiera, en 1936, LA traduction que semblable document méritait, qu'il accompagna de commentaires philologiques et historiques qui font de cet ouvrage, toujours à l'heure actuelle, une référence incontournable sur le sujet.


 

     Ceci posé, il m'importe d'insister sur le fait que bien que se présentant sous un aspect éminemment flatteur - "J'ai été un (homme) honoré de tous ses maîtres" ou "J'ai défendu le faible contre le puissant", peut-on lire à différents endroits de la statue, car c'était  certes l'usage et la destination obvies de ce type de monument voué à donner à son propriétaire une certaine importance sociale -, Oudjahorresnet nous fournit des renseignements de première main  pour la connaissance de l'histoire de la domination perse en Egypte.

 

     De première main ? Sans conteste, oui. Et c'est bien là ce qui, dans le chef de certains historiens, pose problème. Des termes équivoques, et à mon sens inappropriés, furent employés par d'aucuns : je pense notamment à "traitre" ou à ce plus insidieux encore "collaborateur", pour ne pas écrire "collabo", cette apocope si grosse de la connotation négative qu'on lui connaît depuis la Deuxième Guerre mondiale, sous lesquels Oudjahorresnet fut quelquefois étiqueté.

 

     Certes, déjà plus que très bien introduit en cour à l'époque du pharaon Psammétique III, ce haut dignitaire de l'Administration de l'Etat, n'eut apparemment aucun mal à accueillir le conquérant étranger, l'Achéménide Cambyse en tant que nouveau pharaon qu'il servit de son mieux.

 

     Qu'Oujahorresnet servit de son mieux dans la mesure où humainement et économiquement parlant, il ne tenait pas à se départir des prérogatives privilégiées qui furent siennes sous l'ancien régime.

 

     Qu'Oudjahorresnet servit de son mieux dans la mesure où ses relations avec le nouveau pouvoir en place lui permettaient, si pas de traiter de pair à compagnon avec le roi, d'à tout le moins user d'influence pour le bien de sa ville : je pense notamment au fait que Cambyse, comme tout pharaon qui se respecte, n'hésita pas à honorer la déesse locale et à lui faire régulièrement offrandes.

 

      Je fis en sorte que Sa Majesté connût la grandeur de Saïs : c'est la résidence de la grande Neith, la mère qui a donné naissance à Rê, peut-on lire sur un des côtés de sa statue.

 

     Je pense aussi au fait qu'il obtint que fussent dégagés des domaines de Neith, le téménos, l'aire sacrée sur  laquelle, d'autorité, dans un premier temps, les soldats perses avaient établi leurs baraquements.

 

     Je me suis plaint auprès de la Majesté du roi de Haute et Basse-Egypte Cambyse au sujet de tous les étrangers qui s'étaient installés dans le temple de Neith, pour qu'ils soient chassés de là, afin que le temple de Neith soit dans toute sa splendeur comme il en était auparavant, poursuit le texte, sous le bras gauche.

 


     (Il faut en effet savoir, qu'à l'opposé des églises chrétiennes, le temple égyptien qui constituait également la demeure de la divinité, n'admettait que très peu de personnes en son sein : hormis la population  à l'occasion de quelques manifestations religieuses, et encore n'excédant pas les limites d'une certaine aire géographique autorisée, mais aussi un personnel civil engagé pour l'entretien quotidien, aucune personne étrangère à la classe sacerdotale ne pouvait "profaner" l'espace sacré. Seuls donc, Pharaon et les desservants du culte, pour autant qu'ils se fussent préalablement purifiés, étaient autorisés à y pénétrer.)   

 

     Qu'Oudjahorresnet servit de son mieux au point d'être invité par le roi à lui libeller un protocole officiel : souvenez-vous, il s'agit de la titulature complète avec ses cinq noms attribuée à celui qui s'assoit sur le trône d'Horus pour gouverner l'Egypte : ce qui témoigne de la confiance que le roi perse lui  prodiguait. Et qui nous indique, a contrario, et quoi qu'en écrivît Hérodote, que Cambyse - mais il en fut de même de Darius Ier, son successeur et d'autres à la tête de cette satrapie-, malgré certaines exactions à mettre à son actif, s'ingénia avec une habileté consommée à se  fondre dans les traditions ancestrales égyptiennes ; à épouser l'idéologie religieuse du pays qu'il venait de soumettre ; à, d'une certaine manière, faire en sorte que l'ensemble des dignitaires et des hauts fonctionnaires auliques dont incontestablement Oudjahorresnet était un parangon, ne se sentent pas outre mesure considérés comme de serviles administratifs soumis.

 

     Oudjahorresnet un "collabo" ??  Faut-il vraiment ne pas avoir attentivement lu ce que cet Egyptien a fait graver sur sa statue pour encore entériner semblable contresens !

 

 

 

     Nous sommes en pleine campagne de fouilles1988-1989.

 

     Aux confins sud-ouest du site d'Abousir, l'égyptologue tchèque Miroslav Verner vient de découvrir une nouvelle tombe : celle d'un homme hors du commun ... 

 

 

 

(Bresciani : 1995, 97-108 ; Briant : 1998, 2-6 ; Grimal : 1988, 443 ; Hérodote : 1964, 218-86 ; Legrain : 1906, 54; Posener : 1936, passim ; Serrano Delgado : 2004, 31-52 ; Thiers : 1995, 493-516) 

 

 


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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 23:00

 

     En nous penchant sur ce bloc de calcaire fort endommagé (AF 452),

AF-452.jpg
nous allons aujourd'hui poursuivre la découverte de 
la deuxième vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que nous avions commencée, le mardi 23 février, souvenez-vous amis lecteurs, par la description, à tout seigneur tout honneur, du superbe fragment de peinture sur limon (E 13101) fièrement accroché sur le mur du fond.

Gros-plan-vitrine-2.jpg

     Après avoir avec vous abondamment décodé ces derniers mardis la scène complète de chasse et de pêche de laquelle "notre" fourré de papyrus avait été arraché, je vous propose d'envisager le premier des quatre autres fragments de calcaire non plus évidemment sous le seul angle très spécifique de la symbolique mais, à présent, sous celui de la quotidienneté du peuple de pharaon.

     Car, si précédemment, nous avons vu de hauts fonctionnaires richement vêtus pratiquer ces activités cynégétiques, si nous avons décrypté leurs sens dissimulés, il ne faut pas oublier que, loin de toute connotation funéraire, loin de toute visée de l'Au-delà et des contingences post-mortem que tant voulaient s'assurer ceux qui avaient les moyens, par leur position sociale, de se faire inhumer dans des hypogées richement décorés, le commun des mortels, hommes et femmes des villages de Haute et Basse-Egypte, chassèrent un temps, mais surtout pêchèrent pour assurer subsistance aux leurs.

     En effet, si aux époques pré-dynastiques, au sortir de la Préhistoire donc, chasse et pêche représentaient incontestablement les deux ressources alimentaires essentielles de la population nilotique, au fil des siècles, et surtout avec l'apparition de l'agriculture et de l'élevage, la chasse dans les zones désertiques qui encadraient la vallée perdit de plus en plus sa raison d'être qui n'était qu'alimentaire pour se muer en un acte de plaisir réservé aux riches et à la cour ; acte qui, alors, rencontra les connotations rituelles apotropaïques que j'ai  évoquées dans mes précédentes interventions.

     En revanche, il n'en fut pas du tout de même pour la pêche : à toutes les époques, accompagnant bien sûr les produits de l'élevage qui avaient plus qu'avantageusement remplacé la chasse, ainsi que ceux de l'agriculture, le poisson, qu'il fût dégusté frais, séché ou salé, resta pour la population égyptienne un des éléments de base de l'alimentation la plus courante, nonobstant les quelques restrictions relevant d'anciens tabous épinglées quand nous avions, souvenez-vous, en juin 2008, rencontré les figurations de poissons du Nil présentées dans la longue vitrine au centre de la salle 3 précisément consacrée à ce fleuve nourricier.


     De sorte qu'il n'est point anachronique d'avancer que le paysan égyptien fut tout à la fois agriculteur-éleveur ET pêcheur.

     Sans oublier ce que nous apprennent certains ostraca traduits notamment par le savant tchécoslovaque Jaroslav Cerny que l'égyptologue français Bernard Bruyère avait retrouvés sur le site du village des ouvriers de Deir el-Médineh et qui font état de procès-verbaux de distributions de poissons : à savoir que pour  ces hommes qui aménageaient et décoraient les hypogées de la Vallée des Rois et de celle des Reines, l'animal  constituait également un paiement en nature fort apprécié.


     Le très beau bloc de calcaire sur lequel je voudrais donc attirer votre attention aujourd'hui se trouve posé à même le sol de la vitrine : vous l'apercevez sur le cliché ci-dessus juste en dessous du fourré de papyrus, à la gauche d'un autre relief, sur socle celui-là, que nous envisagerons prochainement.

     Ce relief date de la XXVIème dynastie, c'est-à-dire de cette très intéressante é
poque dite saïte parce que la ville de Saïs, située sur une branche du Nil au niveau du Delta occidental, devenue capitale du cinquième nome de Basse-Egypte fut le berceau d'une série de souverains. S'il y a parmi vous, amis lecteurs, quelques bons connaisseurs de philosophie grecque, ils se souviendront très certainement de ce toponyme dans la mesure où Platon, dans un de ses dialogues intitulé le Timée, affirme (Oeuvres complètes, Pléiade, Gallimard 1950, Tome II, pp. 440-1) que ce sont précisément les prêtres de Saïs qui, lors de son séjour en Egypte, auraient confié les fameux secrets de l'Atlantide à Solon, ce Sage athénien qui, grâce au texte d'une Constitution qu'il rédigea, est définitevement considéré comme l'initiateur de la Démocratie.

     Si j'ai cru bon de préciser très intéressante à propos de l'époque saïte, c'est uniquement parce que soucieux de mélanger le modernisme de leur temps aux traditions artistiques, mais aussi intellectuelles,  propres au glorieux Ancien Empire, les artistes d'alors - nous sommes à la charnière des VIIème et  VIème siècles avant notre ère, c'est-à-dire aux yeux de beaucoup d'entre nous au début du déclin de la civilisation égyptienne proprement dite -, furent à l'origine d'un renouveau qui permet aux égyptologues de définir ce moment particulier de "Renaissance", au sens que prend pour nous ce terme dans l'Italie de la fin du Moyen âge.   


     Malheureusement brisé en diagonale sur trois de ses côtés, le bloc AF 452 d'une épaisseur de 8, 5 centimètres, ne mesure plus que 29, 5 cm de haut et 54 de long. Tout comme la stèle d'adoration au taureau Mnévis (C 292) qu'il vous sera loisible, après notre entretien, d'aller voir dans la quatrième vitrine de la salle 19 tout au bout de ce circuit du rez-de-chaussée, il provient des fouilles  menées à l'extrême fin du XIXème siècle par la Mission archéologique française dans la nécropole d'Héliopolis, la Iounou des anciens, la capitale du XIIIème nôme de Basse-Egypte, à une dizaine de kilomètres au nord du Caire actuel.

     L'égyptologue français Georges Bénédite (1857-1926),
alors Conservateur adjoint à ce département, reçut en effet  mandat du Ministère de l'Education nationale - dans l'espoir que les objets exhumés grossiraient les collections du musée parisien - pour fouiller le site en 1899 : quelques poteries mises à part, il n'en exhuma que les deux monuments que je viens de citer.

     Pour mémoire, c'est G. Bénédite qui - vous vous en souvenez peut-être - écrivit, le 28 mars 1903, la lettre annonçant au Directeur des Musées nationaux français l'arrivée imminente au Louvre du mastaba d'Akhethetep que nous avons visité de conserve à l'automne 2008 dans la salle précédente ; lettre que par ailleurs je vous avais ici proposée.


    Hypogee-de-Neferhotep---Croquis-d-apres-Cailliaud.jpgMalheureusement cassé en diagonale sur trois de ses côtés, ce fragment nous permet néanmoins de reconnaître, en deux registres superposés, une partie de la scène de chasse de volatiles que déjà nous avons eu l'occasion de voir reproduite d'après les dessins de Frédéric Cailliaud.
     
    
     Considérons à présent, si vous le voulez bien, le bas-relief disposé ici devant nous.

AF 452
     C'est en deux temps distincts que l'artiste a détaillé la scène de chasse au filet.  Dans la partie supérieure, d'abord, il a gravé en très léger relief ce que nous pourrions concevoir comme les premiers  moments de l'action : à droite, debout derrière un fourré de papyrus, un homme
vêtu du classique pagne à devanteau, les bras tendus pour apparemment maintenir une corde sur ses épaules, se retourne vers un autre que l'on devine accroupi bien qu'une bonne partie du corps nous soit irrémédiablement perdue avec la cassure.
 
     Malgré une tout aussi importante brisure du côté gauche, on aperçoit distinctement le filet hexagonal destiné à capturer les oiseaux posé sur un plan d'eau de forme quelque peu elliptique que l'on suppose, si l'on se réfère à la même représentation au registre inférieur, arrondie aux extrémités. Certains volatiles pêchent, d'autres somnolent, un couple, à droite, semble "converser" - peut-être le début d'une grande histoire d'amour ? ... - ; bref, aucun d'eux n'a manifestement encore pris conscience du piège qui, bientôt, va se refermer. Ce qui me donne à penser que ce que nous croyons voir, à savoir des oiseaux capturés, n'est en rien représentatif de la réalité : l'artiste, dans cette partie précise, nous fournit tous les éléments pour que nous comprenions ce qui va se passer, mais non encore l'accomplissement de l'acte lui-même.

    Il n'est que de comparer avec la scène du registre immédiatement en dessous. Là, il est indéniable que nous sommes au coeur même de l'action :
le filet s'est refermé ! Les oiseaux, pour la plupart, se sentent en danger ; la présence des deux hommes qui en maintiennent déjà quelques-uns ne peut que confirmer aux yeux des autres qu'il y a nécessité de fuir : ce que d'ailleurs certains tentent de faire. Vainement bien sûr.     

     Que ce soit dans ou hors de ces pièges de mailles, l'artiste a disposé plusieurs fleurs de lotus qui constituent, nous l'avons vu, des gages patents de renaissance pour le défunt.


     Quant au filet, deux trapèzes opposés par la base, ainsi que le marécage dans lequel évolue tout ce petit monde, ils nous sont proposés les deux fois vus de haut - de sorte que, normalement refermé, le piège du registre inférieur ne devrait plus se présenter sous la même forme hexagonale que celui du supérieur !

     Les oiseaux, eux, nous apparaissent de profil, sur le même plan que nous qui les regardons ici devant cette vitrine : convention du dessin égyptien qui, mal interprétée, pourrait donner à penser que les artistes de l'époque n'étaient pas à même de traiter correctement leur sujet !
 
     Il n'en est évidemment rien. Nous sommes là au coeur même de la philosophie de l'art égyptien : ne pas se contenter d'un seul point de vue, ne pas en être prisonnier mais, tout au contraire, rassembler d'un seul tenant toutes les données qui permettent de comprendre, comme si, personnellement, nous faisions ici le tour complet du plan d'eau pour nous informer de tout ce qui s'y passe.
 
     Cette "multiplicité des points de vue", c'est ce que feu l'égyptologue allemande Emma Brunner-Traut appellait l'aspectivité, à savoir la représentation simultanée de tous les aspects qui peuvent nous informer sur un sujet donné. Et madame Brunner-Traut d'évidemment opposer dans ce sens l'art égyptien à celui de la Grèce qui préférait la perspective, c'est-à-dire la représentation de ce que l'on  voit à partir de l'endroit d'où l'on regarde ; et qui fait fi de détails par exemple placés derrière, que l'on n'aperçoit donc pas et qui, peut-être, permettraient de mieux comprendre la scène.
 
     Ne m'imputez toutefois pas l'idée que la notion de perspective fut totalement inconnue des Egyptiens ! Mais ceci constituerait un autre débat qui trop nous éloignerait du sujet présent. Un jour, assurément, y reviendrai-je à propos d'un monument de l'une ou l'autre salle ... Et pour l'heure, reprenons notre fragment de bas-relief. 
 
     Au second niveau, entièrement consacré à  la capture donc,  le décor a de toute évidence sensiblement changé : exit le fourré de papyrus ! Plus besoin qu'il dissimule qui que ce soit. Le même chasseur qu'au-dessus tire cette fois la corde, doublée pour accroître sa solidité, qui ramène la riche provende. Le filet s'est refermé ! L'action est accomplie : la capture des volatiles est bel et bien terminée.
      

      M'autoriserez-vous, amis lecteurs, à une nouvelle fois insister sur le fait  que l'on ne peut attribuer au simple hasard la présence de cette scène de chasse dans maints tombeaux égyptiens depuis les premiers temps de l'Ancien Empire jusqu'à la Basse-Epoque ?  Et d'en déduire qu'il nous faut évidemment la concevoir comme une immense métaphore grosse de plusieurs sens de lecture : les zones palustres évoquent le Noun primordial, source de toute vie et cette "tenderie" constitue, tout comme la chasse au baton de jet précédemment analysée, l'allégorie de la puissance des éléments étrangers - la majorité des oiseaux capturés étant effectivement migrateurs -, donc néfastes et susceptibles d'entraver le devenir du défunt dans l'Au-delà. J'estime l'avoir abondamment souligné ; je ne m'y attarde donc plus.

     En revanche, j'aimerais quelque peu me pencher sur le piège en question.

     C'est la raison pour laquelle je vous propose de nous retrouver ici même mardi prochain pour examiner sous un angle essentiellement technique cet autre topos que constitua, dans l'art funéraire égyptien, la chasse d'animaux aquatiques à l'aide d'un filet hexagonal.


(Brunner-Traut : 1973, colonnes 474-88 ; Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 265-6 et 270-1Farout : 2009, 16-7 ; Germond : 2001, 39-44 ;)
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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 23:00


     Il est parfois malaisé quand, sur un chantier de fouilles, s'enchaînent, des années durant, tant d'importantes découvertes, de déterminer celle qui restera la plus cardinale au regard de l'Histoire. Et  en définitive, est-il vraiment bien nécessaire d'établir semblable jugement hiérarchique ?

     J'avais, souvenez-vous amis lecteurs, le dernier samedi de mars avant de prendre congé de vous, évoqué le début des recherches que mena l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie à Abousir, à  une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire actuel,

Abousir-3.jpg
site archéologique d'importance qu'avait reçu
cette République d'Europe centrale en guise de remerciement pour avoir activement apporté son concours, dans les années soixante,  à la grande épopée du sauvetage des monuments de Nubie menacés de disparaître sous les eaux du deuxième barrage d'Assouan.

     J'avais épinglé, parmi d'autres trouvailles, celle de l'imposant mastaba de Ptahshepses, beau-fils de Niouserrê, un des souverains de la Vème dynastie, ainsi que celle des archives exhumées au niveau du complexe funéraire du roi Rêneferef ; documentation administrative aussi importante que celle de Neferirkarê-Kakaï, un autre monarque de la même époque, qui avait été mise au jour à l'aube du XXème siècle par la
Deutsche Orient-Gesellschaft, sous la direction de Ludwig Borchardt, et étudiée bien plus tard par l'égyptologue française Madame Paule Posener-Kriéger.

     En 1974, donc, je l'ai déjà souligné, et jusqu'en 1991, Miroslav Verner prend
la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie et, par la même occasion, celle des missions archéologiques annuelles à Abousir.

Abousir - Miroslav Verner (2)

     Si d'inestimables découvertes se succèdent à un rythme soutenu, - je pense notamment aux
complexes pyramidaux  de Néferirkarê-Kakaï et de son épouse la reine Khentkaous II grâce à l'utilisation nouvelle pour l'époque d'une technologie de pointe basée sur des méthodes géophysiques ;

Pyramides_Neferirkare_Khentkaous_II.jpg
mais aussi à des mastabas de nobles, dont celui de Khékéretnebty, fille du roi Djedkarê-Isési ainsi que de hauts fonctionnaires palatiaux tels le scribe Idu et son épouse Khenitet -, c'est plus précisément au complexe funéraire de Rêneferef, ce souverain au départ fort peu connu, que j'aimerais aujourd'hui revenir de manière à  mettre en exergue l'apport capital des travaux qu'entreprit Miroslav Verner dans ce domaine qu'il est maintenant convenu d'appeler dans le milieu égyptologique, la "Pyramide Inachevée" : en effet, le règne de Rêneferef ne durant vraisemblablement pas plus de deux ans, la construction entamée fut très vite muée en mastaba pur et simple, comme l'attestent et la photographie ci-dessous et la reconstitution virtuelle qui a été réalisée de cet ensemble.

Vestiges complexe funéraire de Neferefrê
Restitution-complexe-funeraire-Reneferef-copie-1.jpg
          Alors que, lors des fouilles de Borchardt auxquelles je faisais ci-avant allusion, pratiquement aucun vestige de la ronde-bosse royale n'avait été exhumé dans les différents domaines funéraires des souverains de la Vème dynastie à Abousir, la mission tchèque mit au jour pour sa part, en  octobre et novembre 1984, précisément sur ce site de la "Pyramide Inachevée" de Rêneferef, exactement dans la partie sud-ouest de son "temple de millions d'années", une douzaine de fragments, en pierre et en bois, de statues dont six, fait exceptionnel, représentaient le monarque en personne.

Reneferef---Statue.jpg
        
     L'intéressant des fouilles dans cette section du temple réside aussi dans l'exhumation d'une grande salle à colonnes en bois, jadis vingt, se terminant par une botte de lotus à 6 tiges : dans la mesure où ce furent dans des pièces qui lui étaient contiguës qu'il retrouva les débris des statues, Verner pense qu'il est plus que vraisemblable que cette salle constitua l'espace privilégié dans lequel s'effectuèrent les rites et les cérémonies religieuses afférents au temple.

     En outre, c'est également de cette aire que proviennent quelques statuettes à destination bien particulière ...

     Le 26 janvier dernier, dans une intervention jugée abstraite par d'aucuns consacrée à la philosophie de la nature et de la pratique du pouvoir pharaonique, j'avais eu l'occasion d'attirer votre attention, amis lecteurs, sur les puissances malfaisantes, hostiles qu'aux yeux des Egyptiens représentaient, entre autres, les pays étrangers, ce qui autorisa certains monarques à investir ces Etats de manière à préventivement protéger l'Egypte du "chaos" toujours menaçant et susceptible de grandement en perturber l'ordre que Maât représentait et que chaque roi se devait de soutenir.

     Toutefois, d'autres pratiques que le conflit armé, magico-religieuses cette fois, furent également employées : elles s'ingéniaient à détruire rituellement ces ennemis soit en immolant des animaux précisément censés les symboliser, puisque préalablement marqués d'un sceau les figurant en tant que captifs, ce qui permettait d'allégrement contourner le "tabou du sang versé" ;
soit en gravant, peignant ou fabriquant en ronde-bosse des prisonniers, les mains liées derrière le dos, véritables métaphores de ces forces du mal momentanément  capturées et donc vaincues que, sous forme de statuettes, l'on pouvait pour la circonstance  partiellement briser, brûler ou simplement enterrer.

     Nombreux furent,
sur les monuments égyptiens dès les premières dynasties déjà, les bas-reliefs  proposant ce type de scènes avec captifs aux fins d'exorciser semblable menace extérieure mais aussi, très probablement, de mettre en évidence la sujétion au roi tout puissant, réelle ou souhaitée, des pays frontaliers.

    
Ce thème de l'anéantissement des ennemis ou, à tout le moins, de leur empêchement de nuire, les égyptologues le rencontrèrent donc par le biais de statues et statuettes déclinées sous tous formats et tous matériaux. Ainsi, à la IIIème dynastie, dès l'entrée de l'enceinte du  domaine funéraire de Djoser, à Saqqarah, des groupes d'hommes ainsi ligotés, en shiste et en granite, matérialisaient dans la pierre la suprématie royale sur les peuples avoisinants : il semblerait d'ailleurs que ce soient là, chez Djoser, les plus anciennes statues évoquant ce sujet actuellement mises au jour.

     Certaines représentations destinées à ces rites d'envoûtement, rappelant qu'ennemis, fauteurs de troubles, voire même criminels, furent dès le début de l'histoire égyptienne, associés au dangereux serpent cosmique Apopis (ou Apophis, selon certains égyptologues), précisent en plus du nom des individus concernés, celui du dangereux ophidien en personne : ainsi tout être susceptible d'engendrer le désordre lui était-il assimilé ; on n'est jamais suffisamment protégé !  
   
     Pour la Vème dynastie, on connaissait déjà, datant de l'époque de Niouserrê, de grandes représentations d'ennemis ainsi entravés. Il en est de même, à la dynastie suivante, pour les règnes de Pepi Ier et de Pépi II : furent en effet retrouvés de nombreux débris de calcaire, 8 têtes et des éléments permettant de reconstituer une quinzaine de corps.

Prisonnier-agenouille--face----MMA.jpg  Prisonnier-agenouille--dos----MMA.jpg     (Exposées au Metropolitan Museum of Art de New York, ces statues de près de 90 cm de hauteur ont été arbitrairement reconstituées à partir des fragments enfouis : rien ne prouve en effet que ces têtes-là appartiennent bien à ces corps-là.
     J'ai réalisé ces deux clichés à partir de l'iconographie proposée à la page 364 du catalogue de l'exposition consacrée à L'Art égyptien au temps des pyramides que j'ai visitée en 1999, au Grand Palais, à Paris.)

     Tous ces hommes présentaient la même position : agenouillés et assis sur leurs talons, les orteils s'appuyant sur le socle de la statue (sur le sol, donc, suivant une des conventions de l'art égyptien), arborant une musculature que la pierre rendait remarquablement, ils se tenaient ainsi le buste droit, légèrement projeté vers l'avant, poings rageusement serrés le long du corps, apparemment fiers malgré leur état de vaincus que prouvaient les bras ligotés dans le dos.
   
     Toujours à propos de Pépi II, l'égyptologue belge Jean Capart, préfaçant en 1940 un ouvrage de son collègue français Georges Posener écrivait, avec une légère pointe d'emphase que M. Gustave Jéquier, déblayant le temple de la pyramide de Pépi II de la VI ème dynastie à Saqqarah, découvrit, à chambres pleines, des débris de statues en pierre montrant des prisonniers agenouillés, les bras ramenés violemment derrière le dos, prêts à recevoir le coup mortel de la massue royale.

     Nonobstant ces grands exemples lithiques, les figurines, neuf en tout, bien plus petites - d'environ 15 à 30 centimètres de haut - et en bois - matériau par définition putrescible, donc rarement choisi par les sculpteurs pour ce type de représentation - qu'en 1984 Miroslav Verner retrouva brisées pour la plupart d'entre elles, sur le sol de la salle aux vingt colonnes lotiformes en bois du temple funéraire de Rêneferef,

Abousir---Statuettes-de-prisonniers.jpg
actuellement au Musée du Caire qui les a restaurées, constituent indubitablement un nouvel apport d'importance à une connaissance plus précise des rites égyptiens de l'Ancien Empire en la matière.

     Dans ce corpus, le savant tchèque reconnut sans peine des Asiatiques, des Noirs et un Libyen : il faut en effet savoir que si, traditionnellement, les égyptologues, par facilité, utilisent la dénomination de Peuples du Sud et Peuples du Nord, pour les caractériser, les Egyptiens avaient quant à eux, dès l'origine, réparti ces ennemis étrangers en trois groupes distincts : les Nubiens au sud, les Asiatiques au nord-est et les Libyens à l'ouest.

     Le fait que, dans pratiquement tous les cas, et quelle que fût l'époque, statues ou statuettes furent exhumées brisées a fortement intrigué les archéologues et, conséquemment, donné naissance à des controverses : pour certains, la mutilation était intentionnelle et procédait d'un rite magico-religieux perpétré par les prêtres qui, dans les temples, voulaient ainsi commémorer la victoire du Bien sur celle du Mal ; pour d'autres, ces outrages résultaient, à des époques plus tardives, de la volonté d'exorciser la crainte que ces pièces inspiraient encore ; d'aucuns, enfin, avancent l'argument du simple accident, voire de dégradations dues au temps, excipant de l'indubitable constatation que beaucoup de "trésors" de l'art égyptien soient arrivés jusqu'à nous en parfois bien piètre état.

     Ceci posé, toutes ces représentations de prisonniers agenouillés et ligotés font partie d'un ensemble dans lequel se côtoient tout aussi bien des exemplaires anépigraphes que d'autres portant des textes de proscription rédigés en écriture hiératique, à connotation magique avérée ; sans oublier l'inscription faisant nominalement référence au serpent Apopis que j'évoquais il y a quelques instants.

     M'y consacrer aujourd'hui, dans ce billet relatant les travaux de Miroslav Verner dans la nécropole d'Abousir, me paraît hors de propos. Vous me permettrez dès lors,
amis lecteurs, de n'en aborder une étude plus détaillée que quand nous visiterons de conserve la salle 18 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre entièrement dévolue aux dieux et à la magie dans la mesure où, dans la deuxième des grandes vitrines centrales, nous rencontrerons des figurines dites d'exécration (E 16492 à E 16501) et des statuettes d'envoûtement (E 27204 - E 27209 et E 27691).

  
     En 1991, après avoir dix-sept années consécutivement assumé la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie, le Professeur Verner quitte son poste pour devenir Directeur de la concession destinée à explorer Abousir.

     Toutefois, une "ultime" surprise, lors de la dernière campagne de fouilles de la décennie, mérite d'être ici épinglée : c'est la raison pour laquelle je n'hésite pas à vous proposer - si l'aventure archéologique en ma compagnie continue à rencontrer votre agrément -, un nouveau rendez-vous les samedis 1er et 8 mai prochains, toujours sur le site d'Abousir, mais légèrement plus au sud de la nécropole que vous et moi commençons à présent à mieux connaître, sans toutefois déjà nous rendre à l'extrémité de la concession accordée voici un demi siècle par le gouvernement égyptien aux archéologues tchécoslovaques.


     Pour plus de documentation iconographique concernant les fouilles de l'I.T.E., ce lien extrêmement intéressant.

 



(Arnold : 1999, 65 ; Koenig : 1994, 29 et 2001, 300-1 ; Lauer/Leclant : 1969, 55-62 ; Malek/Baines : 1981, 140-1 et 152-3 ; Onderka & alii : 2008, passim ; Posener : 1940, 5 ; et id. : 1987, 1-6 ; Verner : 1978, 155-9 ; 1985 (1), 267-80 ; 1985 (2), 281-4 et 1985 (3), 145-52)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 23:00

 

     Me ralliant à la suggestion de certains d'entre vous, je me propose donc aujourd'hui, amis lecteurs, comme préalablement annoncé, de vous soumettre  le troisième volet du décodage de la célèbre scène de chasse et de pêche dans les marais nilotiques que l'on retrouve à l'envi dans maintes chapelles funéraires des tombeaux égyptiens. 
   
     Pour l'illustrer, j'ai choisi de vous faire redécouvrir, dans un premier temps, la dite scène visible dans l'hypogée de Nakht, scribe et prêtre d'Amon à l'époque de Thoutmosis IV ; puis, dans un second, celle relevée par Frédéric Cailliaud dans celui aujourd'hui perdu de Neferhotep, haut fonctionnaire palatial sous Thoutmosis III et son fils Amenhotep II (XVIIIème dynastie également).


     Ici non plus, vous en conviendrez, et pour les mêmes raisons que dans la scène de chasse qui lui est antithétique, - vêtements de luxe, bijoux, perruques féminines, fleurs de lotus, bien frêle esquif  -, cette pêche dans les marais n'est en rien représentative d'une quelconque réalité.

 

     Petit détail au passage : vous remarquerez que, interprétation personnelle de l'artiste, nous n'avons plus chez Nakht un bosquet central de papyrus à l'image de celui présent chez Neferhotep, mais plutôt un décor de fond, linéaire, constitué toutefois des mêmes plantes et des mêmes volatiles s'y ébattant. Si l'esprit de l'ensemble est resté  parfaitement identique, vous admettrez que la figuration des marais nilotiques a quelque peu changé ...Ceci pour simplement mettre l'accent sur le fait que l'art égyptien n'est pas aussi immuable qu'il y paraît quand on veut bien se donner la peine de voir, et non de simplement regarder ... 

 

     Afin d'éclairer la notion de codification que j'ai abondamment développée dans l'interprétation que j'ai ici donnée de la scène de chasse, je choisirai de ne porter l'éclairage aujourd'hui que sur la seule représentation de la pêche elle-même.

 

     Empruntant la dénomination à la langue allemande, les égyptologues ont coutume d'appeler "Wasserberg" (montagne d'eau), cette sorte d’excroissance verticale arrondie tout à fait incongrue d'apparence  et qui symbolise une vague dans laquelle seuls deux poissons différents sont harponnés ensemble par le défunt.

 

     Que signifie exactement cette métaphore ?

 

     Partant du principe que la pêche, tout comme la chasse, souvenez-vous, constituait une activité ressortissant au domaine du sacré, elle avait un rôle à l’évidence apotropaïque : les proies, que ce soient volatiles ou poissons, figurant les ennemis de l’Egypte, il était primordial au défunt de les anéantir, puisque synonymes de chaos. Ainsi représenté en pleine action cynégétique, il apportait son concours pour éliminer les forces du mal.

 

     Mais il faut aussi avoir présent à l’esprit que ce type même d’action fut, dès les premiers temps de l’histoire égyptienne, l’apanage des seuls souverains et qu'ainsi uniques intermédiaires entre les dieux et les hommes, ils accomplissaient de la sorte un rituel d’importance : le combat symbolique contre tout ce qui pouvait perturber la Maât, cette notion parfois quelque peu abstraite à nos yeux mais si importante en Egypte antique, dans la mesure où elle permettait d'y maintenir l’ordre.

 

     Aussi nous faut-il mettre ces scènes en parallèle avec le mythe bien connu d'Osiris, tué par son frère Seth ; Osiris qui, grâce à son épouse Isis, a un instant recouvré ses facultés d'engendrer et la féconde afin qu'elle puisse donner naissance au futur Horus ; Horus qu'elle élèvera en des lieux tenus secrets pour éviter la vengeance de Seth menacé, par la présence de ce soudain héritier légitime, de voir lui échapper le trône et le pouvoir qu'il briguait ; lieux secrets qui, selon plusieurs passages des célèbres Textes des Pyramides, ne sont autres, précisément, que les fourrés de papyrus que l'on retrouve représentés dans les chapelles funéraires.

 

 

     Mythe d'Osiris qui, s'il a commencé avec sa mort entraînant conséquemment la fin d'un règne, donc le désordre toujours susceptible de menacer la Maât, l'ordre établi, s'achève en quelque sorte par la résurrection du dieu grâce à sa réincarnation dans son fils Horus : tout va redevenir "normal" puisque la végétation nilotique constitua la cachette idéale de laquelle, jeune adulte, il s'en ira  reprendre le pouvoir qui lui revenait de droit.

 

     Et ainsi chaque souverain sera un nouvel Horus ; et ainsi chaque défunt qui se faisait représenter dans sa tombe chassant ou pêchant se trouvait par là même assimilé à la personne royale. Aussi se devait-il, la magie de l'image aidant, de mettre tout en oeuvre pour repousser définitivement les forces négatives, quelles qu'elles fussent, susceptibles soit d'entraver, soit d'irrémédiablement perturber sa propre destinée dans l’Au-delà.

 

     Enfin, et dépassant la simple représentation d’un rituel ancestral permettant de personnellement triompher des dangers éventuels, cette scène revêt elle aussi une connotation érotique à envisager sous l'optique de régénération, de renaissance.

 

 

Neferhotep harponne - Croquis d'après Cailliaud

 

     C'est ce que j'aimerais à présent développer en vous montrant la même figuration, mais cette fois copiée dans l'hypogée de Neferhotep par Frédéric Cailliaud : avez-vous remarqué, amis lecteurs, que le harpon enfourche bizarrement deux poissons différents en même temps, placés ici l'un au-dessus de l'autre  ? Le dessin est tellement net et précis que les ichtyologistes ont pu déterminer sans peine qu'il s'aggissait d'un lates et d'une tilapia nilotica.

 

     Depuis un article du mardi 3 juin 2008, vous n'ignorez plus je l'espère, que si le lates symbolisait le sacré, la tilapia, quant à elle, était synonyme de renaissance : les Egyptiens, très soucieux des phénomènes que la nature leur offrait, s'étaient en effet aperçu que cette espèce abritait ses petits dans la  gueule, juste après la ponte, et ne les recrachait qu’une fois éclos.

 

     Dès lors, le défunt propriétaire du tombeau dans lequel figure cette "Wasserberg" s’appropriait, toujours par la magie de l’image, les vertus inhérentes aux deux poissons, à savoir essentiellement, pour ce qui le concerne au premier chef, l'indispensable devenir post-mortem, la régénérescence.

 

     L'égyptologue belge Philippe Derchain pense même que dans un contexte essentiellement funéraire, en plus d'être une métaphore de la fécondité, la tilapia en serait une de la jouissance. J'ajouterai, et ce détail est loin d’être mineur à mes yeux, que la langue égyptienne se servait du même verbe (setchet) pour signifier "transpercer à l’aide d’un harpon", mais aussi "s’accoupler", "éjaculer" et, comme nous l'avons vu précédemment, d'un même verbe aussi (kema) pour rendre tout à la fois la notion de "lancer une arme de jet" (permettant d’atteindre les oiseaux volant au-dessus du fourré de papyrus), mais aussi le verbe "créer".

 

     Il est dès lors avéré que nous sommes en présence ici d’une régénération métaphorique : pour renaître dans l’Au-delà, pour y poursuivre la vie qu'il avait connue ou espérée ici-bas, le trépassé avait besoin de surmonter les dangers, de les affronter pour mieux en triompher. Et pour ce faire, l'acte sexuel lui était nécessaire.

 

     Dès lors, comment mettre tout en oeuvre pour qu'il soit possible ?

 

     C'est là que nous retrouvons les symboles érotiques forts que sont les vêtements de lin fin, et leur transparence suggestive, les bijoux, les fleurs de lotus et, surtout, le port de la perruque auxquels j'ai déjà fait allusion en décryptant pour vous la scène de chasse au bâton de jet : nul besoin pour moi d'y revenir dans le détail aujoud'hui dans la mesure où de bienveillants commentaires laissés à la suite de l'article du 30 mars m'ont dans l'ensemble donné à penser que vous aviez entériné mes explications. 

 

     Admirez une fois encore la représentation de la pêche dans la tombe de Nakht, la première que je vous ai proposée ci-avant : le défunt debout, superbement vêtu, est censé harponner les deux poissons. Derrière lui, son épouse, une fleur de lotus à la main ; et entre ses jambes, l'agrippant au mollet, une de ses filles : pensez-vous vraiment, amis lecteurs, que s’ils n’avaient pas indéniablement valeur érotique, tous ces détails vestimentaires seraient ainsi mis en lumière ? Pensez-vous vraiment que semblables tenues soient celles de pêcheurs dans les marais boueux ? Pensez-vous enfin que toute cette coquetterie déployée s’impose, convienne à ce type d’activité dans les régions palustres ?

 

     Il est indiscutable - et Ph. Derchain l'a définitivement démontré - que tout ceci constitue une allusion relativement discrète à la vie sentimentale, sensuelle du défunt.

 

     Vous souvenez-vous de ces articles que j'avais consacrés, en juillet et août 2008, dans la rubrique "Littérature égyptienne" à la poésie amoureuse et aux sous-entendus érotiques que, parfois, elle véhiculait ? Pour le plaisir de (re)découvrir d'aussi vieux textes de charme, il serait peut-être intéressant d'effectuer ce petit retour en arrière sur mon blog. Aux exemples qu'alors j'avais proposés, j'aimerais aujourd'hui ajouter - aux fins de corroborer mes propos quant à la symbolique particulière qu'il faut attacher à certains animaux -, ce très court extrait libellé sur deux ostraca de Deir el-Médineh (numérotés 1635 et 1636) ; l'amante s'exprime  à propos de celui qu'elle aime :

 

     "... mon coeur défaille. Il a donné pour être caché que je passe le jour à le piéger comme des oiseaux et le pêcher comme des poissons ..." 

 

     Thème récurrent donc, vous en conviendrez, que l'on retrouve peint ou gravé sur les parois de chapelles funéraires et qui fit aussi florès dans la poésie amoureuse du Nouvel Empire.

 

 

 

     En conclusion, et c’est bien là toute la pertinence d’une herméneutique portant sur l’image égyptienne, c’est bien là l’intérêt de suivre les dernières recherches en date des égyptologues comme celles des philologues qui se sont succédé depuis un siècle pour les analyser, je me dois d'ajouter que ces scènes recèlent à l’évidence plusieurs niveaux sémantiques, du littéral au symbolique, qui, si on peut leur trouver une indéniable indépendance, convergent néanmoins tous en définitive vers une seule et unique intention : après son trépas ici-bas, permettre la survie du défunt et sa renaissance dans l’Au-delà.

 

     Au terme de ces trois articles qui m'ont permis de décrypter pour vous la célébrissime scène de chasse et de pêche dans les marais (Décodage de l'image IX - X et aujourd'hui XI), autorisez-moi, amis lecteurs,  au risque de me répéter, de simplement rappeler ces niveaux de lecture  par ailleurs détaillés dans le précédent article de cette rubrique :

 

     1. Le sens mythique grâce à la réminiscence des combats victorieux des souverains des premières dynasties contre les ennemis du pays. Il est donc ici question, mutatis mutandis, d’une victoire du défunt contre sa propre mort.

 

     2. Le sens apotropaïque de la protection du trépassé face aux forces maléfiques dans son parcours personnel vers la régénération souhaitée.

 

     3. Et enfin le sens érotique qu'entend symboliser la nécessité de rapports sexuels préalables à cette renaissance.

 

 

     Pour clore définitivement cette démonstration en trois parties,  je voudrais simplement vous donner à lire un passage d'un texte rédigé par feu l'égyptologue belge Roland Tefnin stigmatisant la lecture descriptive que d'aucuns pourraient encore faire de nos jours - (il s'exprimait en 2005, quelques mois avant son brusque décès à l'été de l'année suivante) - des figures dans les tombes des notables égyptiens :

 

     "Sans doute, un ébéniste est-il un ébéniste, un maçon un maçon et un orfèvre un orfèvre, chacun maniant ses outils propres, de même qu'un agriculteur ou un puiseur d'eau. Il est clair qu'une part importante de cette décoration représente un spectacle de vie offert à la contemplation du défunt, destiné à éterniser certaines activités terrestres. Mais les progrès de l'égyptologie durant les dernières décennies, en matière de sémiologie notamment, ont démontré de manière irréfutable que cette lecture au premier degré ne peut s'appliquer à toutes les images. Lire les scènes de "chasse et de pêche dans les marais" ou de "banquet" comme de simples divertissements familiaux, relevant donc du catalogue des scènes de la "vie quotidienne" consiste à ignorer tranquillement les travaux des égyptologues qui ont su en découvrir la polysémie et la profondeur symbolique. On ne saurait être trop clair : la lecture exclusivement documentaire des images égyptiennes mène à l'impasse et doit être abandonnée, cela quel que soit le type de public auquel on s'adresse."  

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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 23:00

 

       - Et pourquoi pas, m'ont suggéré par mails personnels, avec insistance soutenue, certains d'entre vous, amis lecteurs, dans la foulée de l'intervention consacrée au bosquet de papyrus que vous nous aviez proposée le 23 mars dernier, puis de celle  décryptant plus spécifiquement la capture  de volatiles au bâton de jet du mardi 30 suivant, ne nous proposeriez-vous pas un troisième et dernier volet de ce qui pourrait constituer in fine une sorte de trilogie concernant la scène de chasse et de pêche dans les marais que vous nous précisez si importante et si récurrente dans les chapelles funéraires égyptiennes ? 

     L'idée, vous vous en doutez, s'est frayé chemin dans mon esprit à mon retour sur le Net au terme de ce congé de Printemps que je m'étais généreusement octroyé ; d'autant qu'indirectement, certains commentaires un rien dubitatifs quant à l'une ou l'autre de mes assertions semblaient aussi grandement m'y inviter.

     Après tout, nul obstacle dirimant à prendre en compte vos remarques : il ne me coûterait que de modifier mes plans, de postposer la présentation d'un nouveau bas-relief - puisque j'avais prévu que nous continuerions tout naturellement à nous pencher sur les pièces exposées dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre devant laquelle déjà nous devisons depuis le 23 février -, et, dès lors, de quelque peu amender le billet de 2008 qu'au passage je vous avais dernièrement invité à relire, de manière qu'il présente une cohérence avec ceux déposés en mars dernier dans la même rubrique "Décodage de l'image égyptienne".

     - De sorte que, renchérirent d'autres fidèles, nous aurions ainsi à notre disposition, se suivant dans cette catégorie spécifique, trois mises au point qui, à la manière d'un tryptique, s'ouvriraient les unes par rapport aux autres, se compléteraient,
se répondraient mutuellement ...

     Vous pensez bien qu'à l'aune de ces arguments imparables, je ne fus point long à convaincre :
facilement consultables puisque regroupés au sein d'une même rubrique, ces  textes successifs représenteraient la somme des données colligées et synthétisées sur le sujet.

     Aussi, me ralliant à vos judicieuses suggestions, c'est ce troisième pan de réflexions que j'escompte donc immiscer  ici, ce prochain 20 avril
, avant que, de conserve, nous reprenions les matinales déambulations égyptologiques dans "notre" musée.
 
      A mardi ?
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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 23:00


 

     Dans cette dernière intervention avant les vacances de Printemps qui, en outre, constituera l'ultime que je consacrerai au fragment peint d'un fourré de papyrus (E 13101) exposé dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,
 


Vitrine 2-copie-1
 

je voudrais, amis lecteurs, vous proposer d'analyser, non plus le seul bosquet comme la semaine dernière, mais l'ensemble de cette composition antithétique considérée par les égyptologues comme un véritable topos iconographique de l'art funéraire égyptien : il s'agit de ce qu'ils ont pris l'habitude de nommer  "scène de chasse et de pêche dans les marais".

Cailliaud - Tombe Néferhotep-1

     Peut-être certains d'entre vous ont-ils encore vaguement en mémoire un article que, modestement, je qualifierais de fondamental en la matière et que j'avais eu l'opportunité de rédiger le 12 août 2008, dans le cadre de cette même rubrique consacrée au "Décodage de l'image égyptienne" : j'y j'envisageais
plus spécifiquement la symbolique de la seule scène de pêche au harpon.

     Sans évidemment vous imposer quoi que ce soit - d'autant que j'en reprendrai ici certaines notions cardinales -, il me semble qu'il serait véritablement profitable de consacrer quelques instants à le relire sous l'angle d'une sorte de parallèle au message qu'aujourd'hui je voudrais énoncer ; et ce, de manière que les deux participent d'un ensemble réflexif homogène.

    J'expliquais en effet d'emblée dans ce billet d'alors, à mon sens un peu passé inaperçu dans la mesure où je le publiai au beau milieu des grandes vacances, qu'il serait tout à fait réducteur et erroné de considérer l'image égyptienne comme n'offrant qu'un seul niveau de lecture ; d'autant plus qu'elle ne se revendique nullement d'une fonctionnalité purement esthétique : tel l'art tout entier de ce pays d'ailleurs, elle se veut à finalité magique.

     De grands noms comme, par exemple, feu l'égyptologue belge Roland Tefnin ont, depuis un certain temps déjà, parfaitement démontré qu'existaient deux, voire plusieurs approches épistémologiques possibles. Il n'est à présent plus besoin de démontrer le bien-fondé de semblable assertion :  il me suffira, je pense, de vous la faire entrevoir pour vous convaincre de sa pertinence.

     Et dans ce but, je vous propose de nous pencher sur ce qu'actuellement il nous reste des peintures de l'hypogée réensablé et donc introuvable de Neferhotep : les  gravures réalisées par Frédéric Cailliaud lui-même ; et plus particulièrement, à la gauche du fourré de papyrus du Louvre, la scène de chasse au bâton de jet, ou au boomerang.

Neferhotep - Scène de chasse au boomerang

     Que "voyons"-nous sur son dessin ?

     Neferhotep, le défunt, - la petite barbe très courte en atteste -, debout,  en taille héroïque, jambes gauche en avant et droite posant sur les doigts de pied, en parfait équilibre sur cette pourtant bien frêle embarcation, accompagné de trois jeunes femmes, s'apprête à lancer son bâton sur les oiseaux - essentiellement des canards - qui volent au-dessus du fourré de papyrus : il chasserait donc quelque volatile afin d'assurer sa subsistance et celle des siens.

      Que voilà une délicate scène bucolique, tout empreinte d'une sérénité apollinienne, on ne peut plus réaliste !

     Réaliste l'esquif façonné à partir de tiges de papyrus voguant sans être dirigé par quiconque ?  Et qui, nonobstant sa fragilité évidente, supporte sans déséquilibre aucun quatre personnes dont l'une, tôt ou tard, sera conduite à poser un geste brusque ?

     Réaliste le fait que pour une partie de chasse dans des marais, tout ce petit monde soit ainsi en grand atour ? L'épouse et la fille du défunt rivalisent de coquetterie avec leur robe de lin fin, peu ou prou décolletée dont un collier à plusieurs rangs de perles vient  harmonieusement parer la gorge, et avec leur lourde perruque tripartite ornée d'une fleur de lotus enchâssée dans un serre-tête noué à l'arrière.

     Réaliste en ce lieu la mise de ce haut-fonctionnaire palatial brandissant son arme de jet, arborant lui aussi collier et bracelet(s) comme ses compagnes, portant perruque arrondie, pagne court - appelé "chendjit", vêtement  caractéristique de la garde-robe royale - que recouvre une jupe transparente mi-longue s'arrêtant aux mollets ?

     Réaliste le geste de ces dames qui, s'agrippant l'une au torse, l'autre à la jambe du "chasseur" risquent  immanquablement d'entraver ses mouvements  ?

     Réaliste leur taille, par rapport à celle de Neferhotep ?

     Réalistes, les deux personnages masculins posés ainsi l'un au-dessus de l'autre à l'arrière de la scène et semblant se mouvoir dans l'apesanteur ?

     Mais, me direz-vous, peut-être que la partie de pêche, elle, qui lui est opposée, de l'autre côté du fourré de papyrus ... ?

  Neferhotep harponne - Croquis d'après Cailliaud

   Eh non ! Mis à part la coiffure de Neferhotep, la position et le nombre des personnes qui l'accompagnent, seuls points qui diffèrent, l'analyse révèle, il nous faut bien l'admettre, que l'ensemble fut là aussi traité exactement dans le même esprit.

     De sorte qu'à l'énumération de tous ces détails insolites, vous conviendrez sans peine que ce genre de représentation - charmante au demeurant - ne peut pas argumenter en faveur d'un quelconque réalisme de situation.

     Toutefois, sur un point, je me dois de vous accorder raison : du réalisme, indéniablement, il y en a ! Je pense notamment
au minutieux rendu des plantes de papyrus, à celui des oiseaux en vol ou des prédateurs en attente de leur éventuelle future pitance, aux vêtements ou aux bijoux que nous avons relevés chez les personnages représentés. Chacun de ces détails séparément envisagés prouve, si nécessité s'imposait encore, l'extraordinaire don d'observation, l'acuité du regard et, consubtantiellement, l'immense talent de l'artiste égyptien qui réalisa cette décoration au sein de l'hypogée, dans des conditions "d'éclairage" probablement très peu confortables.
    
     Mais il n'en demeure pas moins que l'ensemble du registre pêche indubitablement par défaut de réalisme.
 

     Je vous sens déçus, là ; je soupçonne même plus qu'une once de regret dans vos yeux : mais alors, entends-je certains d'entre vous murmurer, dans ce type de scènes, les Egyptiens agrémentaient, enjolivaient, paraient,  idéalisaient, et donc ne rendaient compte d'aucune vérité ... ? En un mot comme en cent : ils nous mentiraient, nous grugeraient, nous abuseraient ? 

     Nous ??? Qui, nous ?
     Vous semblez oublier, amis lecteurs, un point extrêmement important, capital même : l'image égyptienne,
dissimulée au plus profond de la tombe ou des temples n'a jamais été, à l'encontre de nos conceptions occidentales, destinée à être vue par le commun des mortels de l'époque ; et encore moins, quelques siècles plus tard, admirée par vous et moi ...

     Car, ne l'oublions pas,
même si la fin ne répondit pas souvent aux moyens, les Egyptiens s'ingénièrent toujours à rendre leur "maison d'éternité" inviolable : les mastabas initiaux, accueillant le défunt tout au fond d'un puits funéraire aménagé, parfois, à quelque trente mètres de profondeur ; les pyramides de l'Ancien Empire aux entrées dissimulées et aux couloirs pensés pour égailler d'éventuels profanateurs ; les hypogées du Nouvel Empire creusés pour certains jusqu'à plus de cent mètres dans le tréfonds de la montagne thébaine, en constituèrent indicutablement les premières manifestations. Inviolables, ai-je noté; malheureusement pas inviolées ...

     Mais alors m'interrogerez-vous, à quoi servait-il de faire décorer son tombeau avec des scènes aussi élégantes puisque personne n'était destiné à en profiter ?

      Personne ??? Qui a dit cela ?

     N'avez-vous jamais remarqué, ami lecteur, si d'aventure vous avez visité l'Egypte ou, plus simplement, si vous avez déjà feuilleté l'un ou l'autre livre d'art, que, dans la plupart des chapelles funéraires,
l'artiste "scribe des contours" à qui incombait la décoration mandée par un noble ou un haut fonctionnaire royal représenta son propriétaire, debout ou assis aux côtés de son épouse, pour assister en se réjouissant le coeur, à la vue du beau spectacle qui (leur) est présenté ?

     Vous rappelez-vous, entre autres exemples, ce portrait d'Akhethetep recevant différentes offrandes que nous avions vu, en octobre 2008, dans son mastaba exposé dans la salle précédente ?

Akhethetep-re-oit-les-tissus---Entr-e--embrasure-sud.jpg
     Il n'y a plus aucun doute à ce sujet, et les textes hiéroglyphiques qui légendent ces scènes l'énoncent très clairement : c'était au défunt lui-même, à ce "bienheureux", à ce "justifié" devant le Tribunal d'Osiris, que tout le décor était destiné ; il était
, comme le professait Roland Tefnin, son propre "spectateur-dans-l'image".


     L'image égyptienne, ajoutait-il aussi volontiers, ne s'épuise pas à la saisie de son sens immédiat, premier, superficiel. Il est temps, dès lors, que nous partions, vous et moi, à la recherche des signifiés bien celés dans cette célèbre scène de chasse dans les marais ...

     De prime abord, quatre signifiants sont à épingler : les canards maitrisés par le personnage masculin à l'arrière de la scène (en fait, et selon les conventions de l'art égyptien, ces deux serviteurs de Neferhotep évoluent sur la rive, au bord du marais), les jeunes femmes et les fleurs de lotus qu'elles tiennent en main ou arborent dans leur perruque.

     L'égyptologue belge Philippe Derchain - maintenant définitivement suivi par l'ensemble de la profession -  a magistralement démontré que chacun de ces détails, pris séparément - canard, jeune femme,  perruque, lotus, mais aussi, de l'autre côté du fourré de papyrus, les types de poissons harponnés -, ressortissait au domaine de la symbolique érotique et, en outre,
que leur présence conjointe matérialisait la volonté de renaissance, de renouvellement de vie que manifestait tout défunt. 

     Parce que la pensée égyptienne est ainsi duelle qu'elle peut indistinctement considérer un animal comme profitable et nuisible - ainsi en est-il, par exemple, de l'hippopotame ou de certains félidés -, le canard  constitue tout à la fois
une promesse de sereine éternité, un élément important dans le processus de régénération et, conjointement, l'image de l'ennemi  potentiel à combattre : c'est la raison pour laquelle, dans la scène palustre qui nous occupe, ceux qui voltigent au-dessus  des végétaux nilotiques font l'objet d'une chasse de la part de Neferhotep : dans la mesure où ils sont aussi censés personnifier les forces maléfiques, ils pourraient considérablement entraver son avancée sur le chemin de sa propre renaissance, entraver son accession à la survie, entraver son éternité dans l'Au-delà ...  

      Cette chasse et, ne l'oublions pas, la pêche évoquée précédemment, apparaissent dès lors comme des gestes rituels posés par le propriétaire de la tombe aux fins de canaliser toute éventuelle hostilité l'empêchant de légitimement prétendre à un devenir post-mortem ; elles ne nous
donnent nullement à voir, vous l'aurez compris, l'une ou l'autre méthode de recherche de subsistance.

     Déprenons-nous définitivement de l'a priori selon lequel ces scènes figureraient une chasse réelle :
elles ont vocation apotropaïque, prophylactique, dans la mesure où il s'agit, pour le défunt, de se protéger d'un danger éventuel.

     Mais aussi mythique : en effet, ces deux activités cynégétiques furent, aux tout premiers temps de l'Egypte, réservées aux souverains : symboliquement, ils combattaient tout ce qui aurait pu être susceptible de perturber la Maât, de perturber le bon ordre du pays, à commencer, nous l'avons rencontré cet hiver dans certains passages des Annales de Thoutmosis III, par les ennemis potentiels de l'Egypte.

     Neferhotep qui, par parenthèses, je l'ai esquissé tout à l'heure, porte ici le pagne royal et non pas un vêtement correspondant à son niveau social, désirant vraisemblablement être traité de pair à compagnon avec le roi, veut lui être assimilé pour,
mutatis mutandis, vigoureusement repousser, par la magie de l'image, les forces hostiles, néfastes toujours susceptibles de dangereusement perturber sa propre vie dans l'Au-delà. 

     Evoquons à présent la coiffure :  j'ai déjà eu l'occasion, lors de la présentation d'un extrait du Conte des Deux Frères, le 16 août 2008, d'attirer votre attention sur l'érotisme sous-jacent inhérent à la chevelure féminine en Egypte ancienne. J'ajouterai simplement que la perruque tripartite, précisément ici portée par l'épouse et la fille de Neferhotep, était celle qui caractérisait les divinités de la fécondité et de la maternité. Qu'à la fécondité est évidemment liée l'idée de naissance. Et que par la médiation de cette chasse et de cette pêche dans les marais, le défunt cherche rien moins qu'à pouvoir renaître après son trépas ici-bas ...   

      Quant au lotus, considéré comme revivificateur, qu'il soit placé à l'avant du serre-tête, simplement tenu en mains ou approché des narines pour être humé, il est aussi censé favoriser la renaissance solaire du défunt. C'est ainsi qu'indépendamment des oeuvres en ronde-bosse, la littérature funéraire égyptienne, notamment le Livre pour sortir au jour (ce que par facilité certains nomment encore Livre des Morts), en atteste : au chapitre 81 B, le défunt qui désire prendre l'aspect d'un lotus pour renaître en tant que Nefertoum, lotus primordial à partir duquel le soleil apparut, se doit de réciter cette formule :

     O ce lotus, cette image de Nefertoum, je suis quelqu'un qui connaît ton nom ; et je connais vos noms, ô tous les dieux de l'empire des morts, car je suis l'un de vous. Faites que je voie les dieux, les guides de la Douat, et donnez-moi ma place qui est dans l'empire des morts, au côté des maîtres de l'Occident ; que j'occupe ma place dans le pays sacré (...)

     Terminons à présent cette longue démonstration par une note sémantique en évoquant le bâton de jet avec lequel Neferhotep s'apprête à capturer l'un ou l'autre canard volant au-dessus du fourré de papyrus. C'est peut-être un détail, mais assurément pas anodin :  le hiéroglyphe représentant ce bâton peut, dans la langue égyptienne classique, servir de déterminatif au verbe qema qui, tout à la fois, signifie "lancer", mais aussi "créer".

     A la suite de tous ces éléments énoncés, j'espère que, comme moi, amis lecteurs, vous estimerez incontestable le fait que ces scènes de chasse et de pêche dans les marais nilotiques avaient métaphoriquement valeur de régénérescence : pour renaître dans l'Au-delà, pour y poursuivre la vie qu'il avait menée sur terre, tout défunt avait besoin de surmonter les obstacles, de les affronter de manière à mieux en triompher.

     Oiseaux et poissons, ici, matérialisent ces forces malveillantes. Quelques grands temples ptolémaïques d'ailleurs l'attestent : ainsi dans celui d'Esna trouvons-nous mention de certains rites dévolus aux prêtres-purs parmi lesquels figure celui d'abattre les ennemis représentés sous forme de poissons que l'on destine au feu de la terrifiante déesse Sekhmet ; et dans celui d'Edfou, les textes précisent que ces mêmes poissons font indubitablement référence aux ennemis réels ou potentiels de l'Egypte, tout en ajoutant que les oiseaux sont identifiés à l'âme même de ces hommes.   

     Oiseaux et poissons participent aussi symboliquement des connotations érotiques présentes dans la mesure où, l'acte sexuel étant nécessaire pour toute (re)naissance, tout semble mis en oeuvre pour le favoriser : perruque, bijoux, vêtements suggestifs, etc.

     C'est également dans cette même optique qu'il nous faut comprendre, sur le cliché en noir et blanc ci-dessus, au registre supérieur derrière Neferhotep harponnant, la représentation d'un autre type de chasse dans les marais : canards et autres volatiles ont été capturés à l'aide d'un filet ; j'y reviendrai, après les vacances scolaires belges, à propos d'un bas-relief exposé dans cette même vitrine ....  


     En guise de conclusion, permettez-moi d'emblée de simplement faire remarquer que nous sommes ici fort éloignés d'un premier sens de lecture qui eût voulu nous donner à penser que Neferhotep pratiquait chasse et pêche dans l'espoir de nourrir sa famille. Départons-nous une fois pour toute de cette idée simpliste !

     Au tout début de ce mois, dans ma deuxième intervention à propos du fragment peint E 13101, j'avais, souvenez-vous, souligné - tout en promettant de réfuter plus tard l'acception - que ce type de décoration dans une chapelle funéraire ne ressortissait nullement à la thématique qu'il est parfois convenu d'appeler "scène de la vie quotidienne", voire même "de la vie privée" : vous aurez parfaitement compris aujourd'hui que l'artiste égyptien n'entendait ici nullement reproduire un épisode de la  simple quotidienneté de Neferhotep. Et aurait une vision bien étriquée de l'art égyptien celui qui voudrait encore nous faire accroire une analyse aussi captieuse.

     Comme le suggère avec beaucoup d'humour Pascal Vernus dans son excellent Dictionnaire amoureux de l'Egypte ..., ne promouvons pas ce genre de scène en musée Grévin du passé pharaonique !


     Aussi, après un premier sens de lecture qui fut celui des plus grands égyptologues du passé pensant l'oeuvre comme représentative d'une réalité, nous pouvons fort heureusement à présent, grâce aux progrès de la science égyptologique, - merci Jean-François Champollion d'en avoir donné l'impulsion par le déchiffrement des hiéroglyphes ! -, en envisager un deuxième, relevant du domaine du mythe par la réminiscence faite aux combats victorieux des premiers rois d'Egypte contre les ennemis des Deux Terres.

     Ou encore un troisième qui se voudrait apotropaïque, à savoir le désir qu'a tout défunt de conjurer le mauvais sort, de définitivement éloigner toutes les puissances maléfiques qui tenteraient d'entraver son parcours personnel vers la renaissance.

     Ou enfin un quatrième, à connotation érotique celui-là, à destination eschatologique aussi : mettre tout en oeuvre pour que rapport sexuel il y ait de manière à permettre cette naissance post-mortem souhaitée ...

     Oeuvres récurrentes des chapelles funéraires durant toute l'Histoire égyptienne, ces scènes de chasse et de pêche dans les marais n'avaient en définitive d'autre fonctionnalité que celle d'assurer pleinement un Au-delà "vivable" aux trépassés.

    

   
(Barguet : 1967, 119-20 ; Chauvet : 1989, 310-1 ; Derchain : 1972 : 12 et 1975, passim ; Desroches Noblecourt : 2003, 27-50 ; Germond : 2002-3, 75-94 ; Koenig : 1994, 29 et 131-85 ; Laboury : 1997, 49-81 ; Tefnin : 1994, 11 ; Vernus : 2009, 959)


      A toutes et à tous, après cette rencontre du jour un peu plus longue que d'habitude, -  vous m'excuserez, j'espère, d'en avoir quelque peu profité, sachant que nous ne nous verrions plus pendant deux semaines consécutives -,  je souhaite d'excellentes vacances de Pâques ou, pour l'exprimer de façon moins chrétiennement connotée, d'excellentes vacances de Printemps.

     Et vous donne bien évidemment rendez-vous, devant cette même vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes le mardi 20 avril prochain : de nouvelles découvertes nous y attendent ...
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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 00:00



     Plus personne n'ignore, je présume, qu'à la IVème dynastie, les premiers souverains égyptiens à se faire construire une pyramide en guise de "maison d'éternité" choisirent le plateau de Guizeh, objectif maintenant obligé de millions de touristes qui visitent le pays.

     On sait peut-être un peu moins que, les trois plus célèbres mises à part, celles de Chéops, Chéphren et Mykérinos, des dizaines et des dizaines d'autres virent le jour, plus au sud pour la majorité d'entre elles et ce, jusqu'à la XIIème dynastie, au Moyen Empire : pendant un bon millénaire, donc, rois et souvent épouses, recoururent à ce mode d'ensevelissement avant de préférer, au Nouvel Empire, les profondeurs de la montagne thébaine - dont la forme, par parenthèses, avait bizarrement un aspect plus ou moins pyramidal -, pour y faire aménager des hypogées, plus discrets, partant, moins susceptibles d'être pillés, donc leur permettant de définitivement reposer en paix, - à tout le moins l'espéraient-ils.

     Enfin, et pour être complet, je me dois d'ajouter qu'un millénaire plus tard à nouveau, entre 750 et 650 avant notre ère, encore bien plus au sud, les pharaons koushites de la XXVème dynastie (appelée jadis "éthiopienne" par les égyptologues) et leurs successeurs qui régnèrent au Soudan jusqu'au IVème siècle de notre ère reprirent à leur usage le tombeau pyramidal, mais nettement plus petit - une trentaine de mètres de hauteur - et architecturalement reconsidéré : j'ai eu l'opportunité ici de déjà les évoquer à propos de Frédéric Cailliaud, tout en attirant l'attention sur le fait que, depuis hier, le Louvre, 13 ans après l'Institut du Monde arabe, propose jusqu'au 6 septembre 2010  (d'après le site du Musée - ce qui me paraît anormalement long puisqu'il est de tradition que semblable événement dure quelque trois mois) une grande exposition précisément consacrée à Méroé.

     Je profite par parenthèses de l'occasion qu'il m'est donnée d'évoquer cette importante manifestation pour simplement préciser que toute la presse, pourtant unanime mais apparemment amnésique, qui la présente comme un événement sans précédent se trompe magistralement : en 1997, à l'Institut du Monde arabe à Paris, j'ai eu l'occasion de visiter celle consacrée aux royaumes soudanais sur le Nil qui, brassant certes en plus des notions telles que Groupe A et pré-Kerma, Groupe C, Napata et la dynastie koushite fit la part plus que belle à Méroé précisément, à son histoire, son écriture et sa langue, ses dieux, sa céramique, son architecture et même ses rapports avec l'hellénisme.

     Bien sûr, je vous accorde qu'il y a déjà de cela 13 ans ; et qu'il est donc intéressant de reprendre ce sujet peu connu des amateurs d'égyptologie égyptologique ; mais de là à péremptoirement affirmer que ce que nous allons "découvrir" maintenant à Paris constitue une grande première m'apparaît comme bizarrement très réducteur.
 
      (Ici, les amateurs parmi vous pourront consulter le dossier thématique mis au point par le Musée du Louvre.)

     Mais revenons à présent, si vous le voulez bien, à l'Ancien Empire égyptien, et aux  plus importants "champs" de pyramides : Guizeh en tête, je l'ai signalé, Saqqarah aussi, bien sûr qui, à lui seul, et indépendamment de la  première tombe à degrés de Djoser, à la IIIème dynastie, l'ancêtre avéré de toutes les autres, ne compte pas moins d'une quinzaine de constructions funéraires, notamment pour les derniers souverains de la Vème dynastie, Isési et Ounas, ainsi que ceux de la VIème, Téti, Pépi Ier, Mérenrê et Pépi II.

     (Dois-je une fois encore insister sur le fait que c'est précisément  à Ounas que l'on doit la présence, pour la toute première fois, de textes destinés à permettre d'obtenir l'éternité - communément appelés Textes des Pyramides -, sur les parois des appartements funéraires royaux ? De sorte que toutes les pyramides connues qui ont précédé la sienne étaient absolument anépigraphes.)

     Certains d'entre vous, amis lecteurs, me citeront probablement aussi, avec raison, les pyramides de Dachour, de Licht, ou de Meidoum ... ; même si, pour la plupart, ne subsistent plus comme probants vestiges qu'un amoncellement de débris.

     Pour ma part, et vous vous y attendez si vous m'avez accompagné la semaine dernière, j'apporterai une autre pierre à cet édifice - qui n'a rien, quant à lui, de pyramidal ! -, en citant le site d'Abousir, entre Guizeh, au nord et Saqqarah, au sud où l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie reçut, en remerciement de la participation de cette République d'Europe centrale au sauvetage des temples de Nubie, au début des années soixante, une vaste et importante concession de fouilles. 

Abousir-5-copie-2.jpg

     Mis à part Ouserkaf, le fondateur de la Vème dynastie, cinq de ses huit successeurs sur le trône d'Horus : Sahourê, Néferirkarê-Kakaï, Rêneferef, Shepseskarê, Niouserrê choisirent plutôt le site d'Abousir où ils permirent d'ailleurs aussi à certains de leurs hauts fonctionnaires d'y construire leur propre mastaba.

     L'on suppose que la préférence, par ces souverains, de cet endroit situé à une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire actuel, serait consécutive au fait qu'Ouserkaf, leur ancêtre direct qui, bien que faisant ériger son propre tombeau à Saqqarah, monument proche en vérité de celui de Djoser auquel je faisais tout à l'heure brièvement allusion mais, lui, malheureusement en ruines, choisit Abousir pour y édifier son temple solaire. Ce qui eut pour conséquence de déplacer le "centre de gravité" du royaume vers cette partie septentrionale de la capitale d'alors, Memphis, en la transformant en nécropole de certains dynastes de la fin de l'Ancien Empire.

     Certes, l'endroit n'attendit pas les égyptologues tchèques pour être pillé, fouillé et étudié : ainsi, des clandestins à l'extrême fin du XIXème siècle déjà, puis Ludwig Borchardt à la tête de la Deutsche Orient-Gesellschaft, en 1907, mirent au jour, dans le temple funéraire du pharaon Neferirkarê-Kakaï, un important corpus de papyri dont certains fragments ont entre autres abouti au Musée du Louvre, et qu'étudia et publia en 1976 Madame Paule Posener-Kriéger ; publication que, jeune égyptologue, elle dédia notamment à la mémoire de Jaroslav Cerny


Ouvrage-Posener.jpg

     Comme j'avais déjà eu l'opportunité de l'expliquer en septembre dernier, cette collection de rouleaux d'archives concernait la vie quotidienne du temple, d'où son immense importance : des tableaux de service définissant les tâches à accomplir par les différents membres de son personnel côtoyaient des inventaires de biens ; des comptes afférents aux offrandes alimentaires destinées à nourrir la statue du dieu s'accompagnaient de l'énoncé de ceux qui les avaient acheminées ; des listes de pièces livrées étaient assorties de notices décrivant leur état, etc.

     Toute cette comptabilité qui fut ainsi tenue deux cents ans durant par une pléiade de scribes méticuleux représentait incontestablement à l'époque de son étude par Paule Posener le lot de documents archivés le plus imposant, le plus détaillé jamais retrouvé pour l'Ancien Empire.

     Mais un égyptologue tchécoslovaque vint qui, dès 1980, eut l'heur de mettre au jour les vestiges d'un autre temple funéraire, en briques crues, donc considérablement ruiné : celui de  Rêneferef, le fils aîné de Néferirkarê-Kakaï,

Vestiges-complexe-funeraire-de-Rêneferef.jpg
des magasins duquel il exhuma, en 1982, des empreintes de sceaux en terre crue, des fragments de plaquettes de faïence, ainsi qu'un ensemble bien plus riche encore de papyri dans la mesure où ils nous permettent à présent, non seulement d'affiner nos connaissances à propos de la gestion des domaines royaux à la Vème dynastie, mais surtout, grâce aux autres découvertes faites jusqu'en 1986, de mieux appréhender le règne de ce pharaon en définitive peu connu.

     Miroslav Verner - car c'est bien de lui qu'il s'agit : j'avais en effet mentionné, samedi dernier, son arrivée, après les décès rapprochés de Zbynek Zaba et de son successeur, à la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie -,

Abousir---Miroslav-Verner--2-.jpg
fouillait régulièrement à Abousir, tant au nord qu'au sud du site.

     Avant lui, dès le début des années soixante, les missions tchécoslovaques qui s'y étaient succédé avaient déjà contribué à l'exploration du plus imposant complexe funéraire privé de l'Ancien Empire (56 x 42 mètres), le mastaba de Ptahshepses, l'époux d'une fille du roi Niouserrê,

Abousir Mastaba Ptahshepses
ainsi qu'à son anastylose.

Ptahshepses---Entree-du-mastaba.jpg

     Cumulant tout à la fois les fonctions de vizir, de grand prêtre de Memphis et d'Inspecteur général des travaux du roi, il appert que les agrandissements successifs que Ptashepses imprima dans son tombeau sont le reflet de son prestigieux parcours social : en effet, les différentes saisons de fouilles des archéologues tchécoslovaques révélèrent qu'au point de départ, le mastaba qu'il s'était prévu ne devait se composer que des traditionnelles salles inhérentes à son inhumation et à son culte funéraire.

     Or, après la construction initiale, le haut fonctionnaire palatial - et gendre du souverain -, commanda deux agrandissements qui, étude faite, n'avaient d'autre fonction que celle d'asseoir sa notoriété en empruntant des caractéristiques architecturales aux monuments royaux, pas moins !, qu'apparemment il connaissait à la perfection.

     Des magasins ; un autel destiné à recevoir les offrandes au centre d'une immense cour  entourée de 20 piliers ; une chapelle à trois niches hautes pour abriter ses statues, grandeur nature, auxquelles un petit nombre de marches permettaient d'accéder et servant manifestement d'important lieu de culte ; deux salles d'offrandes, dont une réservée à son épouse furent entre autres ainsi ajoutés au mastaba préalable. 

     L'ensemble était précédé d'un portique (voir cliché ci-dessus) que soutenaient deux colonnes en calcaire symbolisant un bouquet de plusieurs tiges de lotus : les souverains antérieurs, quant à eux, s'ils choisirent également ce type de colonnes, plébiscitèrent plutôt le bois pour les faire réaliser.  Et après lui, plus personne n'utilisa des colonnes lotiformes en pierre pour ce type de soutènement.

     En outre, dans une des salles nouvelles, il fit également aménager un escalier permettant d'accéder au toit, comme dans certains temples précédant les pyramides royales .

     Miroslav Verner jaugeant les fragments mis au jour estime que les différentes salles de ce tombeau, décorées de bas-reliefs peints dont certains furent retrouvés in situ, servirent à abriter une quarantaine de statues du défunt de tailles et de matériaux différents.

     Mais quelle ne fut pas la surprise des membres de la mission tchécoslovaque quand ils prirent conscience que la couverture du caveau funéraire de Ptahchepsès se révélait parfaitement semblable à celle des pyramides des souverains de la Vème dynastie ! Quatre paires d'énormes monolithes de calcaire étaient en effet empilés en chevron.

     Il est en définitive difficile quand, sur un chantier de fouilles, s'enchaînent comme ici, pendant des années, tant d'importantes découvertes, de déterminer celle qui restera la plus prépondérante aux yeux de l'Histoire. Et les archéologues de l'Institut tchécoslovaque, à la  tête duquel  officia Miroslav Verner dix-sept années durant, sont là pour avérer mon propos, eux qui permirent à l'égyptologie d'effectuer de grands pas dans ses différents axes d'études : qu'ils ressortissent au domaine de l'architecture funéraire, à celui, plus théorique, de la chronologie des souverains de la Vème dynastie, entre autres, qui avaient choisi Abousir pour nécropole,  ou à celui de certains rites de proscription ...


     C'est donc pour mieux connaître la suite des travaux de l'équipe tchèque, ainsi que leurs résultats, que je vous invite à m'accompagner, amis lecteurs, en Abousir le samedi 24 avril prochain, après le congé de Printemps.



(Grimal : 1988, 92-5 ; Janosi : 1999, 60-3Malek/Baines : 1981, 140-1 et 152-3 ; Onderka & alii : 2008, passim ; Posener-Kriéger : 1976, passim ; Verner : 1978, 155-9 ; 1985 (1), 267-80 ; 1985 (2), 281-4 et 1985 (3), 145-52)
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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à l'Est
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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 00:00



     Nous voici vous et moi, amis lecteurs, une nouvelle fois réunis, devant ce superbe fourré de papyrus exposé bien en évidence dans la vitrine 2 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

E 13 101

     Mardi dernier, souvenez-vous, nous avions lu la description qu'en avait donnée son inventeur, le Nantais Frédéric Cailliaud. Et j'avais mis un point final à notre rencontre en vous promettant, aujourd'hui, de tenter de comprendre la forte symbolique qui se dissimule à l'abri de ce topos iconographique de l'art funéraire, présent dès les premiers instants de la civilisation pharaonique, que sont ces végétaux nilotiques bruissant de vie.

     Nous nous trouvons donc ici - chaussés de bottes, je l'espère ! - dans le biotope très spécifique des zones palustres égyptiennes. Il faut d'emblée comprendre que, dans la mythologie liée à la création du monde, les marécages symbolisaient l'image sublimée des origines, le Noun, cette eau préexistante grosse de toutes les formes de vie futures, en ce compris le démiurge lui-même. Et à partir de cette masse liquide primordiale et inorganisée serait née la civilisation : de ce véritable athanor purent sourdre absolument tous les éléments de la création.

     Ces marais grouillaient tout à la fois d'animaux dangereux et malfaisants - l'hippopotame mâle et le crocodile en étant les deux principaux acteurs, comme je l'avais souligné déjà en juin 2008 -, mais aussi d'autres, parfaitement inoffensifs : dans les premiers, les Egyptiens voulurent voir la métaphore
patente des puissances négatives originelles, d'où la nécéssité obvie de les éliminer qu'illustre à souhait les scènes de chasse et de pêche très souvent représentées de part et d'autre du fourré de papyrus, et que je décrypterai pour vous plus particulièrement mardi prochain.
 
     Mais,
vous vous en doutez, amis lecteurs, si vous me  lisez régulièrement, cette végétation luxuriante ne constituait pas qu'un simple élément esthétique des chapelles funéraires - l'art égyptien n'eut d'ailleurs jamais de finalité purement et gratuitement décorative - : non, elle matérialisait en fait un monde en devenir dans lequel s'affrontaient de multiples forces.

     Il nous faut en outre savoir - la présence de semblables fourrés de papyrus dans une tombe n'étant évidemment pas le fruit d'une dilection toute personnelle d'un artiste plus particulièrement porté à dessiner végétaux et animaux aquatiques -, que c'est précisément dans cet espace-là que tout défunt, désirant s'assurer un survie idéale, se portera protagoniste de sa renaissance, se voudra le seul à régler son propre devenir post-mortem.

     De sorte qu'il est absolument nécessaire à notre compréhension de maintenant considérer le sujet de ce fragment de peinture qui fit l'objet de l'irréversible geste de destruction de Frédéric Cailliaud en 1822 non plus en tant qu'élément esseulé, mais comme s'intégrant dans un ensemble pariétal précis. En effet, si parfois ces plantes servirent de toile de fond aux scènes cynégétiques, elles furent bien plus souvent comme ici représentées au centre même d'une composition antithétique dans laquelle étaient affrontées la scène de chasse au bâton de jet et celle de pêche au harpon.

Cailliaud - Tombe Néferhotep-1

     L'on pourrait presque comparer ce haut fourré végétal à un miroir sans tain de chaque côté duquel s'animerait la même image du défunt, occupé à une tâche toutefois physiquement différente mais - et c'est sur ce point que je voudrais insister -, symboliquement identique :  se donner les moyens de garantir la régénération
nécessaire, attendue, espérée de tous ...

     Il nous faut aussi être conscients que ces immenses bouquets de papyrus, même s'ils étaient susceptibles de se développer en plusieurs endroits des rives du Nil, faisaient essentiellement référence aux zones les plus  marécageuses du Delta qui, sur le plan métaphorique à nouveau, évoquaient les régions chtoniennes, - entendez par là le monde souterrain -, par définition privées de lumière solaire et dans lesquelles immédiatement après son trépas se mouvait tout impétrant à une vie future ;  privées de luminosité,  et surtout balisées d'obstacles à  nécessairement écarter.  

     Mais ces plantes à l'ombelle constituée d'une profusion de souples fibres verdâtres représentaient également une sorte d'allégorie de la fraîcheur, de la verdeur physique, partant, de la jeunesse éternelle ; celle, précisément, recherchée par le mort. De sorte que, conséquemment, leur présence dans cette scène ne pouvait qu'obligatoirement, par la magie de l'image, assurer au propriétaire de la tombe son propre devenir dans l'Au-delà.
   
     J'observe et j'aime assez, par parenthèses, que ces deux termes - image et magie -, forment une parfaite anagramme : hasard heureux de notre langue, ils constituent comme un crédo, une sorte de carte de visite de l'art égyptien pour lequel une représentation n'est pas une fin en soi mais un moyen, qu'il soit d'initiation, d'envoûtement, de défense, voire de guérison ...

     De sorte qu'il ne nous faut jamais perdre de vue que
l'image égyptienne est utilitaire : incorporant tout être à la hiérarchie cosmique, elle se veut donc instrument de survie.
    

     Mais revenons à notre végétation palustre.
     Vous imaginez bien que telle qu'ici stylisée, si remarquablement arrondie en son sommet, jamais elle ne se présentait ainsi dans la Nature : les tiges,
aussi figées, aussi statiques, tellement droites, tellement bien rangées côte à côte, ne pouvaient qu'être agitées par le vent. Et se balançant, se frottant immanquablement les unes contre les autres, elles développaient un certain bruissement qui, semble-t-il, suggérait les sons émis par un  sistre, l'instrument de musique que traditionnellement jouait la déesse Hathor, - dont, soit dit en passant, le fourré de papyrus matérialise le royaume ; Hathor, symbole de charme, de grâce et de séduction féminine, partant, personnification de l'Amour, cet amour absolument nécessaire à tout défunt pour accomplir son obligatoire régénération d'après trépas.

     La connotation sexuelle est donc ici flagrante !
     Mais pas seulement ici ...
    Ce sera précisément cette symbolique érotique au travers de maints détails présents dans la scène de chasse aux volatiles qu'après celle de la pêche, analysée dans un
précédent article - (dont je me permets de vous suggérer la (re)lecture) -, je m'efforcerai de vous faire découvrir la semaine prochaine, devant ce fragment de peinture provenant de la chapelle funéraire de Neferhotep, lors de notre dernière entrevue avant les vacances de Printemps.

     A mardi, donc, comme d'habitude.
     Même salle, même heure ?


(Debray : 1992, 31 ; Derchain : 1972, passim ; Desroches Noblecourt : 2003, 27-50 ; Germond : 2001, 100 ; 2004 : 27 ; 2008 : 218)
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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 00:00



     Deux figures emblématiques, nous l'avons vu, Frantisek LEXA et Jaroslav CERNY ont donc, dans la première moitié du XXème siècle, offert leurs lettres de patente à l'égyptologie tchécoslovaque.

     Une création - celle d'une institution officielle dépendant entièrement de la Faculté des Lettres et des Arts de l'Université Charles IV -, partiellement impulsée par Lexa en 1958,  assoira dans les meilleures conditions le développement des études sur le terrain.

     Avec le recul, un demi-siècle s'étant à présent écoulé depuis sa mise en chantier au sein même de l'Alma Mater pragoise, nous comprenons que cet Institut Tchécoslovaque d'Égyptologie (I.T.E.) fut le véritable élément déclencheur, mais aussi fédérateur de tout ce que cette République centrale brassait et brassera comme grands savants en la matière.

     Un homme, que l'on peut en réalité considérer comme le troisième et dernier maillon du "triumvirat" des fondateurs de l'égyptologie en ce pays succède à Frantisek Lexa, décédé deux ans à peine après la naissance de "son" Institut : Zbynek Zaba.    

Zbynek-ZABA.jpg
(Photo que j'ai faite à partir du portrait publié à la page 18 du catalogue de l'exposition  Discovering the land on the Nile [Objevovani zeme na Nilu], qui s'est tenue au Narodni Museum, à Prague, en 2008.)
    
      C'est en 1938 que Z. Zaba
(1917-1971) entreprend des études d'égyptologie : il assiste bien évidemment aux séminaires de Lexa et de Cerny à l'Université Charles. Immédiatement à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il devient l'assistant de Lexa et obtient, en 1954, le poste de Professeur associé dans le prestigieux établissement.

     Si, dans un premier temps, nous lui devons des articles essentiellement consacrés à l'orientation astronomique des pyramides de l'Ancien Empire, mais aussi une importante étude en français sur les Maximes de Ptahhotep, avec traduction et commentaires, certes considérée de nos jours comme quelque peu obsolète, mais qui constitua néanmoins l'ouvrage de référence de cet important recueil de sagesses égyptiennes, c'est surtout grâce à sa direction de l'Institut qu'il sera internationalement connu. En effet, en 1958, il participe avec Frantisek Lexa à la création de cet important organisme à la tête duquel il se retrouve deux ans plus tard, suite donc au décès du "Maître" : à lui, Cerny oeuvrant le plus souvent à l'étranger comme nous l'avons vu voici quinze jours, revient la tâche de mener de front de multiples activités : l'enseignement universitaire - il est désormais le seul Professeur d'égyptologie nommé à Prague -, la direction de l'Institut et ses propres recherches sur le terrain.  

     Il faut savoir que dès 1956 déjà, les professeurs Lexa et Zaba firent partie d'une délégation officielle se rendant en Egypte aux fins de préparer les fondements d'un accord culturel de grande envergure entre les deux pays : de ces contacts naîtra entre autres le prestigieux Institut tchécoslovaque d'égyptologie créé conjointement à Prague, en octobre 1958 et au Caire, en mai de l'année suivante.  

     Et tout naturellement, fort de ces excellentes relations scientifiques mais aussi  diplomatiques entre les deux Etats, l'Institut prendra activement part, au début des années soixante, au plus colossal  projet de sauvetage de monuments que notre monde ait jamais connu : celui, patronné par l'Unesco, des temples de Nubie menacés de totale disparition, de total ensevelissement suite à la la construction du Haut-Barrage d'Assouan.
      
     Si, parmi les pays "généreux donateurs", certains reçurent du gouvernement égyptien l'un ou l'autre bâtiment d'exception - je pense entre autres au temple de Debod, originaire de Basse-Nubie, qu'à défaut d'avoir peut-être déjà admiré à Madrid,
dans les Jardins de l'Ouest, vous pourrez ici, amis lecteurs virtuellement visiter ; ou à celui de Dendour, érigé par l'empereur romain Auguste en tant que pharaon, maintenant au Metropolitan Museum de New York -, la République tchèque, quant à elle, se vit octroyer du gouvernement égyptien, en guise de remerciement donc, une des plus grandes concessions de fouilles jamais accordée à des archéologues étrangers : le site d'Abousir, à une petite trentaine de kilomètres au sud-ouest du Caire, avec notamment sa nécropole des souverains de la VIème dynastie.

Abousir---Pyramides--2-.jpg
(Photo de Milan Zemina que j'ai extraite du catalogue
, acquis à Prague, de l'exposition Discovering the land of the Nile ("Objevovani zeme na Nilu"), célébrant le demi-siècle d'existence de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie (I.T.E.) dont j'ai aujourd'hui quelque peu retracé la naissance.)

     Respectivement, en 1970 et 1971, décèdent Jaroslav Cerny et Zbynek Zaba ; puis, en 1974,  le successeur immédiat de ce dernier à la tête de l'Institut.

     Un jeune égyptologue, né en 1941 à Brno, en prend alors en mains les rênes, dix-sept années durant, conjointement à celles de l'égyptologie tchèque :  il s'appelle Miroslav Verner et, sous sa direction, les fouilles réalisées à Abousir, déjà pourtant très prometteuses, vont offrir au monde savant de nouveaux et inestimables "trésors".


Verner-Miroslav.jpg

     C'est, amis lecteurs, sur ce terrain archéologique, en sa compagnie mais aussi celle de ses prédécesseurs, que je vous invite à me suivre samedi prochain : nous ferons ainsi mieux connaissance avec le site d'Abousir ...  
 
(
Onderka & alii : 2008, passim ; Vernus : 2001, 63)  
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