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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 23:00


     Après vous avoir donné à lire les samedis 25 avril et 2 mai derniers les rapports de fouilles rédigés par l'égyptologue français Bernard Bruyère à Deir el-Médineh, je vous propose aujourd'hui, ami lecteur, le denier compte rendu qu'il publia chez nous, en Belgique, dans la Chronique d'Egypte dépendant de la Fondation égyptologique Reine Elisabeth qu'avait créée à Bruxelles Jean Capart, dans le premier tiers du XXème siècle.




     A la fin de l'époque ptolémaïque le grand puits de Deir el Medineh, creusé (...) au nord du temple d'Hathor, n'ayant pas atteint le but que l'on s'était proposé, avait été en grande partie recomblé à l'aide des terres de forage et des décombres d'un quartier du village du Nouvel Empire. Les fouilles de 1949-1950 nous ont fait retrouver dans ces décombres plus de cinq mille ostraca hiératiques ou figurés des dynasties XIX et XX.

     Mais le grand puits n'avait jamais été complètement rempli et un vaste entonnoir restait béant qui sollicitait la curiosité des savants et la cupidité des indigènes. Des missions scientifiques et des tentatives clandestines ont donc cherché à percer son mystère et ont accumulé leurs déblais successifs sur le bord oriental de l'entonnoir. Ces dépôts devaient contenir des ostraca qu'il importait de retrouver pour compléter la collection déjà faite dans l'intérieur du puits.

     La première tâche de la mission autonome de Deir el Medineh fut donc de cribler les déblais de nos devanciers et de tamiser une cinquième fois nos propres déblais. Ce travail opéré sur une superficie de trois mille mètres carrés et une épaisseur de deux à cinq mètres, demanda vingt-huit journées et rapporta un gain de deux mille deux cents ostraca nouveaux dont un grand nombre très intéressants par les dimensions, la conservation et la nature des inscriptions.

     La seconde tâche, projetée et réalisée, fut le déblaiement du versant nord de la colline de Gournet Mouraï, en face du temple ptolémaïque d'Hathor. Ce secteur, maintes fois prospecté par les habitants de Gournah et par des archéologues, marque l'extrémité de la concession affectée aux ateliers funéraires du Nouvel Empire. C'est le complément de nos fouilles de 1940 et son voisinage du temple et du puits, sa relation historique avec eux et le village depuis le début de la XVIIIème dynastie jusqu'aux premiers siècles de l'ère chrétienne qui présentaient un intérêt assez puissant et urgent pour en imposer le désensablement exhaustif.

     Le résultat fut la remise au jour de onze tombes et d'autant de maisons disposées en deux étages. Les unes et les autres sont de la première époque de l'occupation du site au temps de Thotmès Ier et elles ont été spoliées, occupées, transformées, pillées depuis ce moment jusqu'à nos jours. Les morts du Nouvel Empire et les momies noires gréco-romaines se mélangent dans les hypogées. La céramique de la XVIIIème dynastie voisine avec la vaisselle copte.

     Mais la chose la plus remarquable est que presque chaque tombe, chaque maison renfermait une quantité plus ou moins grande de fragments de papyrus hiératiques et d'ostraca ramessides contenant généralement des textes magiques.

     A ce propos, il est essentiel de rappeler que presque tous les papyrus les plus connus du Nouvel Empire et souvent de la Basse Epoque, conservés dans nos musées, proviennent de Deir el Medineh et principalement de la région qui avoisine le temple d'Hathor. Schiaparelli a fouillé cette section de village et de nécropole en 1905. Il y fit ample moisson de papyrus et d'ostraca et c'est à Turin que doivent se trouver les compléments de ceux que nous avons glanés après lui.

     Notre récolte d'ostraca a été de deux cent soixante-dix pièces nouvelles, presque toutes très importantes. L'abondance d'écrits de toute nature, la fréquence des textes de magie prophylactique contre les attaques des bêtes venimeuses ou féroces, semblent indiquer la présence de nombreux scribes en ces parages, les préoccupations dominantes d'une époque au point de vue religieux; les goûts littéraires assez répandus parmi les artisans; l'envahissante paperasserie de l'administration et enfin, au point de vue des conditions d'ambiance, le pullulement des reptiles et des insectes.

Mai 1951

 
(Bernard Bruyère, Deir el Medineh. - Mission française 1950-1951, dans Chronique d'Egypte n° 53, Vingt-septième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1952, pp. 111-2)             
 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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4 mai 2009 1 04 /05 /mai /2009 23:00


     Commencée ensemble le mardi 30 septembre, notre visite détaillée de cette quatrième salle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre touche pratiquement à sa fin avec la découverte que nous allons entreprendre aujourd'hui et certains prochains mardis de la onzième et dernière de ses vitrines.


VITRINE  11



     Nous avons abondamment eu l'occasion, souvenez-vous ami lecteur, d'admirer dans cette immense salle, aux moments où, de conserve, nous avons pénétré, les yeux ébahis, dans les chapelles funéraires d'Akhethetep, tout au fond à droite de l'entrée, et d'Ounsou, ici derrière nous, ces scènes de la vie quotidienne relatant les travaux agricoles sur les terres pharaoniques que le fonctionnaire aulique avait désiré voir représentées, peintes ou gravées, registre après registre, sur les parois de sa "demeure d'éternité", tant pour signifier ce qu'il avait rencontré ici-bas que pour, selon le sempiternel principe, que j'ai déjà précédemment évoqué avec vous,  de la magie de l'image, et de celle du verbe créateur, s'en assurer l'existence post-mortem, dans sa vie de l'au-delà.

     Une étude quelque peu approfondie des fouilles et des mises au jour archéologiques qu'elles entraînent inévitablement démontre une évolution manifeste dans le domaine des pratiques funéraires. Et notamment une modification notoire émergeant à la fin de la VIème dynastie, à l'Ancien Empire donc, qui perdure pendant toute la Première Période intermédiaire (P.P.I.) et qui atteint manifestement son acmé au Moyen Empire, avec la XIème dynastie, aux temps des trois ou quatre Mentouhotep et Antef qui s'y sont succédé : l'apparition, autour du sarcophage de ce que les égyptologues nomment des "modèles", à savoir des maquettes qu'à la limite, à notre époque, l'on considérerait presque comme étant des jouets destinés aux bambins des rives du Nil, tant est flagrant le parallélisme que je pourrais établir avec les petits soldats de plomb de mon enfance, par exemple, ou encore, si le matériau n'était là aussi totalement différent, avec la ferme miniature qui actuellement fait le bonheur de mon petit-fils.

   Mais quelles sont les raisons de cet apogée au début du Moyen Empire ? Un petit rappel historique serait peut-être, ici et maintenant, le bienvenu. 

     Il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte, quand on se penche sur un tableau chronologique de l'Histoire égyptienne, que le Moyen Empire, constitué des seules XIème et XIIème dynasties aux yeux de la majorité des égyptologues, semble coincé entre l'Ancien et le Nouvel Empire, forcément, et spécifiquement pris comme en étau entre les Première et Deuxième Périodes intermédiaires. 
    
     Sur cette Deuxième Période intermédiaire (D.P.I.), l'invasion des Hyksos et la reprise du pouvoir par un certain Ahmosis débouchant sur la constitution de la prestigieuse XVIIIème dynastie, fleuron du Nouvel Empire, j'aurai très certainement un peu plus tard l'opportunité de vous entretenir abondamment. Mais aujourd'hui, il me plairait de m'attarder quelque peu sur ce moment charnière qu'est le premier de ces trois temps jalonnant l'Histoire égyptienne.

     Cette époque d'une petite centaine d'années - approximativement, de 2134 à 2040 avant notre ère, selon la datation établie par Erik Hornung -, se caractérise par une dislocation de l'Etat égyptien centralisé qui avait permis à l'Ancien Empire de se constituer. S'ensuivirent, inéluctablement, des troubles dont se fait l'écho, par exemple, un texte célèbre connu sous le nom de "Lamentations d'Ipou-Our", que je vous proposerai en lecture le samedi 16 mai  prochain. 


   Memphis, dans le nord, qui avait connu le statut de capitale du pays pendant les presque mille ans qu'avait durés l'Ancien Empire, perd sa prépondérance; et notamment les ateliers d'art qui s'y étaient développés, au profit d'autres écoles artistiques disséminées dans certains chefs-lieux régionaux : Thèbes en particulier.

     Et c'est en fait de ce nome thébain, - "Ouaset", en égyptien classique -, connu et habité par ailleurs depuis l'époque paléolithique, bien avant donc que se constitue officiellement l'Egypte pharaonique, qu'à nouveau une unité nationale va se réaliser, avec des nomarques comme les Antef (Ier, II et III), mais surtout avec le pharaon Montouhotep II qui, prenant le contrôle de toute la vallée du Nil, s'impose comme le réunificateur que le pays attendait.

     Grace à ce souverain, grâce au rôle prépondérant qu'il offrit à son nome d'origine, l'art à son époque et dans ce lieu connaîtra lui aussi un renouveau particulièrement intéressant.

     C'est précisément de ce temps que datent les deux maquettes de la vitrine 11 que nous détaillerons à partir de mardi prochain.


(Wildung : 1984, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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1 mai 2009 5 01 /05 /mai /2009 23:00

     Dans la foulée d'un premier article consacré, mardi 21 avril, aux outils agricoles exposés dans la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous ai proposé, ami lecteur, samedi dernier, de prendre connaissance du rapport des fouilles que Bernard Bruyère entreprit, en 1949, dans le "Grand Puits" de Deir el-Médineh. Et vous faisais d'emblée remarquer que son opinion varierait avec la poursuite de ses recherches et, surtout, de ses découvertes.

     Aujourd'hui, fidèle à ma promesse, je vous donne à lire la suite de ce compte rendu, relatant ses conclusions en clôture des investigations de la campagne suivante, celle de 1950.
  


 
    
La fouille du grand puits situé au nord du temple ptolémaïque d'Hathor à Deir el-Medineh, commencée l'année dernière, s'était arrêtée en fin de campagne, à une profondeur de 35 mètres environ et un sondage partiel, poussé verticalement jusqu'à 7 mètres, n'avait pas atteint le fond.

     L'escalier antique, retrouvé le long de la paroi nord, descendait d'ouest en est et, après un premier palier d'angle, s'amorçait déjà une série de quelques marches en direction du sud, contre la paroi orientale.

     Malheureusement, cet escalier taillé dans une roche marneuse inconsistante, était tellement usé et en grande partie détruit qu'il fallut le reconstruire en briques cuites et en ciment avant de reprendre la fouille, car il constituait la seule voie possible d'évacuation des déblais.

     L'an passé, la couche de décombres, riche en ostraca, avait été totalement épuisée par prudence et aucune perspective de trouvaille semblable ne s'offrait désormais, le sondage ayant révélé uniquement un remplissage composé de marne en gros blocs ou réduite en poussière.

     Pendant cinquante-deux jours, avec un effectif de cent vingt ouvriers en moyenne sur cent quatre-vingt dix inscrits au début, la tâche, de plus en plus pénible et dangereuse à mesure que l'on s'enfonçait, fut de piocher dans ce conglomérat et de remonter à pleines corbeilles des terres de comblement presque dénuées d'intérêt.

     Afin d'éviter un surmenage rapide, voire des accidents, le travail s'opérait en quatre phases. Un premier groupe d'une douzaine de piocheurs débitaient à coups de pics les quartiers de roc et les masses durcies de débris qui étaient entassés depuis des siècles au fond du puits; ils en remplissaient des corbeilles dans une demi-obscurité qu'aucun rayon de soleil ne perçait et sous la menace constante d'un éboulement de paroi ou de la chute d'un fragment de roche échappé d'un panier et tombant d'une hauteur de plus en plus grande. Un deuxième groupe, le plus nombreux, debout, face au vide intérieur, au bord de chaque marche des escaliers étroits et glissants, se passait de mains en mains les corbeilles pleines jusqu'à l'un des paliers supérieurs tandis que derrière cette ligne immobile, quelques hommes faisaient redescendre les corbeilles vides. Comme il y avait un total de cent quatre-vingt-six marches et un nombre insuffisant d'ouvriers pour les garnir toutes, un troisième groupe prenait les lourds paniers pleins et, en trois relais marqués par les paliers angulaires, gravissait cent fois par jours les degrés usés, jusqu'aux wagonnets qu'un quatrième groupe transportait à une centaine de mètres de là jusqu'au déversoir.

     Cet aperçu de la méthode de travail imposée par les circonstances et le mérite des exécutants n'est donné ici qu'à titre documentaire en raison du caractère exceptionnel que présentait cette fouille en profondeur accomplie en un laps de temps très court et sans engins spéciaux; il fournit l'occasion de rendre un juste hommage à l'esprit de prudente initiative et à l'énergie du Reis Ahmed Hassane comme à l'endurance et au courage de toute son équipe. Si le résultat de leurs efforts n'a pas répondu aux espérances que les légendes locales avaient fait miroiter à leurs yeux depuis longtemps, il n'en reste pas moins qu'ils ont remis au jour une curiosité archéologique dont la valeur est indiscutable.

     On avait en effet escompté qu'un grand tombeau pouvait seul avoir été le but d'un aussi gigantesque forage et l'on pensait que la nature même du sol avait conditionné les dimensions inhabituelles d'un tel cratère. Guidé par les affleurements crétacés environnants, le constructeur pouvait avoir voulu atteindre sous les sédiments de marne un banc de calcaire qui, forcément, devait se trouver à une certaine profondeur et qui lui aurait permis de creuser dans cette roche solide, compacte et apte à recevoir une décoration gravée ou sculptée, une série de couloirs souterrains et de salles composant le dispositif traditionnel d'un hypogée important.

     Le comblement postérieur du puits, la destruction qui paraissait à première vue intentionnelle des escaliers, pouvaient être interprétés comme des mesures de sécurité prises après une inhumation pour interdire à jamais l'accès du caveau. Ces escaliers larges d'à peine 1,20 m, taillés le long des quatre parois, descendaient en spirale par six révolutions et sept paliers d'angles. Quant aux parois de cet immense carré de 12 mètres de côté, elles étaient aussi soigneusement ravalées verticalement que le permettait la qualité médiocre de la roche. On y voyait encore, tracés en rouge, les axes médians de chaque face et les bandes horizontales de points indiquant la limite de ravalement.

     Un détail cependant pouvait en apparence constituer un argument contre l'hypothèse d'une destination funéraire du puits : à partir du cinquième palier, l'escalier de marne, jugé trop peu solide, avait été revêtu de dalles en calcaire et bordé de la même pierre, vers l'intérieur, par une sorte de basse rambarde ne dépassant pas l'arête des marches. Un tel souci de durée était incompatible avec l'idée de l'emploi sans lendemain d'une descente vers un tombeau et ne cadrait pas avec la ruine supposée volontaire des volées de marches entre les troisième et cinquième paliers. Toutefois ce détail n'avait rien de probant car les quatre mois de la fouille actuelle ont suffi à produire une telle usure qu'on fut obligé de rétablir en maint endroit l'antique dallage.

     A une profondeur de 42 mètres la marne, devenue de moins en moins friable, s'arrêtait brusquement en suivant une ligne presque horizontale  se relevant de quelques centimètres en allant du sud-ouest au nord-est et le banc de calcaire apparaissait. D'abord, il était fissuré verticalement mais ces fentes cessaient plus bas et le calcaire, très blanc et bien paré, promettait l'utilisation projetée, s'il pouvait se continuer assez pour donner à un souterrain l'épaisseur suffisante de plafond pour éviter tout danger d'effondrement. Par malchance, la couche calcaire ne mesurait pas plus de 8 mètres de hauteur et, de même qu'elle avait succédé sans transition à la marne, celle-ci reparaissait soudain à la cote 39,25 m.

     Depuis le sixième palier, l'escalier des deux dernières portions était taillé en plein calcaire avec rampe externe, contre les parois de l'ouest et du nord. Les quelques marches inférieures qui aboutissaient au fond du puits étaient seulement revêtues de dalles dès la réapparition de la marne.

     Par les fissures du calcaire au flanc sud et à l'angle sud-ouest s'écoulaient de minces filets d'eau saumâtre, tantôt froids, tantôt tièdes, plus abondants le matin que le soir, qui transformaient peu à peu en boue gluante les terres de comblement, de sorte qu'il fallut poursuivre le déblaiement à l'aide de corbeilles étanches et de sceaux. Il était évident qu'une poche d'eau souterraine se trouvait au sud du puits. Existait-elle quand le forage fut entrepris et fut-elle une des causes de l'interruption des travaux ? Le niveau actuel du Nil est à la cote 76 mètres, calculé à la limite du désert; mais on sait qu'il n'a cessé de croître depuis les temps antiques. 

     Une autre cause technique possible de l'abandon de l'ouvrage serait-elle la brusque disparition du calcaire et la déception de ne pouvoir creuser dans les parois l'agencement d'un caveau à multiples chambres ? Sur aucune de ces parois ne se montrait la moindre trace d'un semblant d'ébauche d'une porte et le fond lui-même ne recelait point d'indice d'un puits plus petit descendant vers une possibilité d'autre banc calcaire plus profond.

     Le terminus du grand puits présentait l'aspect d'un chantier de carrière dont l'exploitation aurait été brutalement arrêtée, soit, comme il vient d'être dit, par suite de difficultés matérielles insurmontables, soit pour une cause historique, un bouleversement politique par exemple.

     On pouvait se rendre compte du procédé employé par les carriers de jadis qui, pour approfondir le puits, débitaient la roche, couche par couche, sous la forme de dalles plus ou moins épaises et de gros blocs rectangulaires. Certains de ces blocs, détachés ou tenant au fond, restaient en place et certaines de ces dalles, dressées contre les parois, semblaient attendre d'être remontées par le moyen de poulies au bout de madriers horizontaux dont les cavités d'engagement se voient encore dans les parois 3 et 4.

     Ainsi les espoirs de trouvaille d'un grand tombeau s'évanouissaient, sans toutefois que fût complètement anéantie l'hypothèse d'une destination funéraire, mais en donnant plus de force à d'autres suppositions.

     L'opinion de G. Foucart était que cet immense cratère, dans une dépression naturelle proche du temple d'Hathor, pouvait être une source sacrée (et non un lac sacré à une telle profondeur). Cela trouverait une possibilité de vraisemblance dans le fait qu'en 1940, près de l'angle externe nord-est de l'enceinte ptolémaïque du temple, on découvrit un groupement de cuves rectangulaires en grès ayant contenu de l'eau bourbeuse et portant dans le fond des traces profondes d'écopage. Des amphores piquées dans le sol entouraient les cuves et, non loin de là, furent recueillis de nombreux petits vases en céramique vulgaire en forme de calices.

     En admettant l'antiquité des écoulements d'eau signalés plus haut et leur recherche voulue par le créateur du puits et prise pour but du forage, on pourrait être amené à déduire que les anciens, d'une époque encore indéterminée, attribuaient à cette eau des vertus curatives et miraculeuses et venaient là, comme on va aux sources thermales, absorber des calices de ce liquide médicinal.
 

     Quoiqu'il en soit des diverses hypothèses et du résultat négatif de la fouille, il demeure que ce grand puits constitue un exemple rare, sinon unique, au moins à Thèbes, d'une oeuvre aussi colossale en sa conception et en son exécution.

     Le problème subsiste toujours de savoir quand et pourquoi fut creusé ce gouffre et qui en fut l'auteur responsable. Les mêmes questions se posent au sujet de son abandon subit et de son recomblement.

     La présence des objets et des ostraca du Nouvel Empire au milieu des terres de remplissage n'apporte aucune précision de date antérieure à la XXème dynastie et la marge reste grande entre cette époque et les temps modernes. Une relation entre les puits et les tombes voisines des grandes adoratrices saïtes garde malgré tout une certaine valeur de probabilité. C'est ce que les fouilles prochaines veulent essayer de rechercher par une exploration des sépultures et des vestiges de constructions de la région.

     La saison de 1950 n'aurait eu que ce résultat d'intérêt purement archéologique, il eût été satisfaisant; mais elle ne fut pas infructueuse à d'autres points de vue car plus de deux mille trois cents nouveaux ostraca ont été recueillis en fin de campagne par un quatrième triage de nos déblais et par le criblage de ceux de nos prédécesseurs. Conformément à nos traditions, les déblais déjà plusieurs fois inspectés pendant la fouille, ont été de nouveau passés au tamis car il est facile que des ostraca ou de menus objets, mêlés à ces monceaux de tessons et de cailloux sans valeur, échappent à l'attention des ouvriers et des surveillants.

     Les ostraca des deux campagnes ont déjà commencé à être étudiés par les deux savants épigraphistes MM. Cerny et Posener, venus spécialement en Egypte pour préparer leur prochaine publication dans la suite des
Documents de Fouilles. Il ne convient pas de déflorer le résultat obtenu par nos confrères, mais on peut dire pourtant que leurs constatations apporteront de nouvelles et importantes révélations dans le domaine des connaissances littéraires et démographiques que nous possédions sur le village des ouvriers et artisans des nécropoles royales thébaines.

     La richesse de cette collection d'ostraca, la plus importante en nombre et en valeur qui ait été faite depuis bien longtemps, prouvera, s'il en était encore besoin, l'opportunité de la fouille qui vient d'être faite et compensera, pour la science égyptologique, l'absence d'un tombeau, si beau soit-il, au fond du grand puits de Deir el-Medineh.

       

(Bernard Bruyère, Deir el Medineh. - Fouilles de 1950, dans Chronique d'Egypte n° 51, Vingt-sixième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1951, pp. 67-72) 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 23:00



     Mardi dernier, après le congé pascal, vous étiez nombreux au rendez-vous que je vous avais fixé ici, dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, devant la vitrine 10.

     Nous y avons, souvenez-vous, en plus de succinctement évoquer le précieux site de Deir el-Médineh, détaillé ensemble les quelques ustensiles exposés sur le panneau mural, en  nous promettant de plus spécifiquement consacrer un moment important aux trois houes qui, devant nous, sont chacune posées sur un pied métallique.

     C'est d'elles donc, et au questionnement que ce type d'outil suscite chez les égyptologues quant à son utilisation, que je voudrais aujourd'hui vous entretenir.

De droite à gauche, nous avons :






N 1394

(Manche : 71 cm; soc : 48,50 cm)
















E 19184

(Manche : 73,50 cm; soc : 62 cm) 














et
AF 9679

(Manche : 47,50 cm; soc : 35,50 cm)















     Toutes trois datent du Nouvel Empire, celle du milieu provenant comme d'autres objets ici de Deir el Médineh, à l'époque de Ramsès II. Toutes trois aussi présentent approximativement la même configuration générale que reflète d'ailleurs le hiéroglyphe qui en est l'image (U 6 de la liste de Gardiner ) : le manche et le soc sont en effet assemblés de la même manière dans la mesure où ce dernier se termine, dans sa partie supérieure, par un tenon inséré à angle aigu dans une mortaise aménagée dans le haut du manche. Ces deux parties sont reliées l'une à l'autre grâce à une corde de chanvre tressée passant autour du manche dans lequel une encoche l'empêche de glisser; corde de longueur adaptable en fonction de l'angle désiré suite évidemment à l'usage qui fut celui de l'outil.

     Car si, de toute évidence, vous pensez directement à la houe en tant qu'instrument aratoire - ce que la présence de ces trois exemplaires, ici dans cette salle, tendrait à corroborer -, il n'en demeure pas moins que différents corps de métier s'en servirent à des fins tout autres : je pense par exemple à cette scène de la tombe du vizir Rekhmirê (TT 100), à Gournah, qui nous montre un ouvrier l'utilisant pour confectionner les briques crues dont les maçons auront besoin pour construire une maison; je pense aussi à ceux qui creusaient soit les bassins ou les canaux d'irrigation destinés à amener l'eau bienfaitrice au-delà de la zone agricole habituellement inondée par le Nil; je pense enfin à ceux auxquels était dévolu le rôle de préparer les tranchées de fondation d'un temple ...

     Quoiqu'il en soit des différentes exploitations de cet outil aux multiples fonctions, la houe - que certains égyptologues appellent aussi pioche -, resta tout au long de l'histoire égyptienne, et même bien après, sous d'autres cieux, un outil extrêmement rudimentaire qui, dans la seule fonctionnalité des travaux agricoles, fut de toute évidence à l'origine de l'araire.

     Déjà présente dès la Ière dynastie pharaonique, elle peut toutefois se décliner sous deux aspects : soit avec un soc en pointe, comme sur le dernier exemplaire, à gauche dans la vitrine (AF 9679), soit avec un se terminant par une partie plus large, aux angles sensiblement arrondis : c'est le cas ici de celle du milieu (E 19184). Nous retrouverons fréquemment par exemple, ailleurs dans le Musée, les deux types ainsi différenciés dans les mains des ouchebtis. J'aurai l'occasion d'y revenir un peu plus tard ...

     D'après certains égyptologues, la forme large du soc devait probablement permettre de détacher les mottes de terre assez volumineuses qui pouvaient se présenter en terrain sec alors que celle plus pointue servait certainement à réduire leur dimension.

     Je voudrais, ici et maintenant, introduire cette notion d'interrogations suscitées par la houe en tant qu'instrument agricole auxquelles j'ai d'emblée aujourd'hui fait allusion.

     Vous vous souvenez probablement, ami lecteur, de cette scène de labour, fragment peint de la chapelle funéraire d'Ounsou, exposée de l'autre côté de la vitrine devant laquelle nous nous retrouvons, et que nous avions ensemble découverte le 2 décembre
2008. Je vous propose de nous la remettre en mémoire ...

     
     Sans entrer dans plus de détails à l'époque, parce que j'escomptais bien vous en reparler, je vous avais expliqué que, telle qu'elle était présentée, il était manifeste que les paysans de cette scène qui maniaient la houe, à gauche, au registre inférieur, préparaient le terrain en cassant les mottes de terre un peu trop épaisses, et ce, AVANT le passage de l'araire, à droite. Cette explication d'alors traduisait en fait une opinion communément admise par certains égyptologues.

     En revanche, d'autres, analysant semblables représentations de la même scène du travail de la terre avancent une hypothèse quelque peu différente; que je vous soumets, sans vraiment prendre position et en laissant à votre réflexion, à votre sagacité, le soin d'éventuellement trancher entre les deux.

     D'aucuns en effet soutiennent que c'est APRÈS le passage d'un araire destiné à creuser les sillons initiaux qu'avec la houe ils brisaient les mottes gênantes qui s'étaient formées sur ce sol détrempé par l'inondation bienfaitrice. 

     Détail de puristes, penserez-vous, qui ne change pas vraiment grand-chose au problème. Je vous l'accorde, sauf que dans un cas, houe et araire servent à préparer le sol avant l'arrivée des semeurs (dont un est ici représenté jetant les graines d'un geste large), tandis que dans l'autre, houe ou araire interviennent après les semeurs aux fins d'enfouir les semences en les recouvrant de terre.

     Les tenants de la seconde hypothèse arguent de deux faits pour étayer leurs propos :

1. Dans certaines tombes, il appert que le semeur précède l'attelage des bovins qui tirent l'araire. Dès lors, cela signifie à leurs yeux que le paysan qui ne dispose pas des traditionnels moutons ou des porcs pour piétiner le sol et enfouir les semences se sert bien de cette charrue primitive pour effectuer ce travail nécessaire.

2. Dans certaines tombes également, et je fais ici plus précisément allusion au mastaba de Ti, à Saqqarah, les textes hiéroglyphiques qui accompagnent la scène de labour précisent, de manière très explicite, qu'il faut  recouvrir les grains (les semences) avec l'araire ("seka em heb") ou qu'il faut recouvrir avec la pioche ("seka em henen").


     J'ajouterai aussi un troisième argument en faisant référence au texte de la Description de l'Egypte, ce monument encyclopédique de première main publié au début du XIXème siècle, après l'expédition de Bonaparte sur les rives du Nil, dans lequel on peut découvrir qu'après plusieurs milliers d'années, les fellahs rencontrés continuaient encore à utiliser le même type de houe et le même type de charrue légère qu'était l'araire à l'époque pharaonique pour effectivement procéder aux mêmes travaux.

     Pérennité de gestes antiques, pérennité d'instruments millénaires ...


(Andreu : 2002, 95; Desroches Noblecourt : 1981, 210; James : 1988, 109; Montet : 1925, 183 sqq; Vandier : 1978, passim

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 23:00


     A l'occasion de notre première approche ce mardi 21 avril des objets exposés dans la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai pris l'initiative, ami lecteur, d'aborder très succinctement, l'historique des fouilles qui ont amené les membres de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), et Bernard Bruyère plus particulièrement qui y a consacré trente années de sa carrière d'égyptologue, à découvrir le site de Deir el-Médineh, avec notamment le village des artisans des tombes royales et princières de la Vallée des Rois et de celle des Reines du Nouvel Empire.

     Extrêmement riche en exhumation d'objets divers, ainsi qu'en tombeaux bellement décorés s'étageant dans le cimetière de l'Ouest, ce vallon dissimulé entre la colline de Gournet Mouraï et la montagne thébaine, l'est aussi par l'extraordinaire provende qu'au milieu du siècle dernier, B. Bruyère récolta dans ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler le "Grand Puits".


     L'année dernière, dans l'article que j'avais consacré au grand égyptologue belge qu'était Jean Capart, j'avais mentionné, parmi tout l'apport dont le monde scientifique lui était redevable, la création, grâce au soutien moral et financier de la Reine des Belges, de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.) et, en parallèle, d'un bulletin paraissant à l'époque deux fois l'année, la "Chronique d'Egypte" (CdE), destiné à publier les articles des égyptologues du monde entier.

     C'est précisément dans ce bulletin périodique que trois années durant, B. Bruyère nous donna un bref compte rendu de ses campagnes de fouilles et de ses découvertes consécutives dans le "Grand Puits".

     En annexe donc de l'article de ce mardi, j'ai jugé opportun, pour le centième billet de ce blog, de vous proposer aujourd'hui la lecture de très larges extraits du premier de ses rapports de fouilles dans ce "mystérieux" gouffre, avec ses réflexions encore un peu brutes, qu'il peaufinera par la suite et modifiera même à la lumière de ses autres campagnes d'investigations.


(Andreu : 2002, 34 - Photo prise à l'époque des fouilles du Grand Puits)



     La mission, désormais autonome, de Deir el-Medineh a poursuivi en 1949 les travaux d'achèvement du chantier que l'Institut Français d'archéologie orientale du Caire exploitait depuis l'année 1917 sous les directions successives de MM. Georges Foucart et Pierre Jouguet.

     Les recherches relatives à la concession des ateliers thébains des nécropoles royales du Nouvel Empire pouvant être considérées aujourd'hui comme terminées en ce qui concerne la région au sud du temple ptolémaïque d'Hathor aussi bien qu'à l'intérieur de l'enceinte de ce sanctuaire et au nord de celle-ci, il importait d'explorer un immense cratère béant au pied de la falaise libyque, entre le temple et Sheikh-abd-el-Gournah.

     Ce vaste entonnoir, creusé dans la roche marneuse, et dont l'orifice supérieur mesure 35 mètres de diamètre, avait déjà sollicité l'attention des fouilleurs autorisés et clandestins à plusieurs reprises. Tour à tour certaines institutions scientifiques sous les ordres des savants Schiaparelli, Möller, Foucart, avaient cherché à en percer le mystère; des entreprises indigènes, subventionnées par Shenoudi, Abd-er-Rassoul et autres avaient aussi tenté de résoudre le problème; mais les uns et les autres avaient abandonné, par manque de moyens suffisants, le désensablement de ce gouffre.

     Supposant à bon droit que les anciens Egyptiens n'avaient pu entamer un aussi gigantesque travail et le laisser inachevé, que la nature du terrain et les techniques coutumières interdisaient les hypothèses d'une recherche d'un point d'eau ou le forage en profondeur d'une carrière de calcaire, nos prédécesseurs n'hésitèrent pas à baptiser "Puits funéraire" l'énorme cavité et, partant de ce principe, à essayer de parvenir à un caveau qui, logiquement avait les plus grandes chances de se trouver du côté de la chaîne libyque, c'est-à-dire sur le flanc interne occidental.
(...)

     Si aucun des fouilleurs précités, descendu pourtant à une assez considérable profondeur, n'arriva jusqu'à l'entrée supposée d'un hypogée, deux résultats intéressants furent atteints lors des diverses tentatives. Le premier fut la récolte, parmi les terres de comblement, d'une certaine quantité d'ostraca d'époque ramesside dont s'enrichirent le musée de Berlin et les officines des antiquaires de Louxor. Ces trouvailles suffisaient à montrer la nécessité de poursuivre les investigations afin de compléter la documentation sur le village antique des artisans de cimetières.

     Le second résultat avait été la constatation du ravalement vertical de la paroi interne occidentale du puits et la présence d'un ressaut de cette paroi que les chercheurs clandestins, travaillant dans les profondeurs obscures d'un trou d'homme, prirent pour le sommet du linteau d'une porte. Il n'en fallut pas plus pour faire naître la légende d'un magnifique linteau de calcaire orné même d'un soleil doré encadré par deux ailes polychromes.

     Brodant sur ce canevas, l'imagination orientale grossissait d'année en année l'importance de cette soi-disant découverte et surexcitait la cupidité des habitants des deux rives du Nil. On ne pouvait par conséquent abandonner la concession de Deir el-Medineh sans avoir, par une fouille exhaustive du puits, tari la source des ostraca et supprimé, tout ensemble, un espoir de pillage et la légende qui l'eût motivé.

     Pour ces différentes raisons, la Commission des Fouilles des Relations Culturelles au Ministère français des Affaires Étrangères décida en 1948 de pousser jusqu'à leur terme les investigations commencées depuis plus de trente ans et fâcheusement arrêtées en 1947.

     Entre le 13 février et le 25 avril 1949, date à laquelle les ouvriers furent obligés de quitter le chantier pour aller aux moissons, la fouille avait pu descendre à presque 40 mètres de profondeur et extraire environ 5800 mètres cubes de déblais sans toutefois parvenir au fond rocheux du puits et à la porte du caveau funéraire.
 

     Son premier gain archéologique fut d'acquérir la preuve de la destination funéraire de cet abîme colossal, unique en son genre dans la nécropole de Thèbes. En effet, le vaste entonnoir dont l'ouverture vaguement circulaire atteint 35 mètres de diamètre se continue ensuite par un puits parfaitement carré de 12 mètres de côté aux parois soigneusement ravalées et rigoureusement verticales. Un escalier antique, taillé dans le roc, descend le long de la paroi nord; d'abord d'est en ouest, puis après un palier d'angle, d'ouest en est et enfin, après un second palier, longe le flanc oriental en se dirigeant du nord vers le sud. Quelques marches de ce troisième tronçon sont déjà dégagées.

     Un autre gain très appréciable aux points de vue historique et philologique fut la récolte faite dans les déblais d'une importante quantité d'ostraca hiératiques et figurés (aucun ostracon démotique ou copte). Plus de 3000 pièces inscrites ou dessinées, mêlées à des masses de tessons de céramique sans décor, à des fragments d'objets en pierre ou en bois (statuettes, socles, stèles, peignes, chevets, etc.), étaient rassemblées en un bloc compact à mi-profondeur et noyées dans les décombres provenant certainement d'une agglomération habitée pendant les quatre siècles d'occupation de Deir el-Medineh par les ateliers royaux des cimetières.
(...)

     Un semblable groupement d'ostraca et d'objets, inséré entre les gisements de marne en blocs ou en poussière des parties inférieures du puits et les sables de ruissellement des parties superficielles amenés par le vent ou les pluies, ne pouvait être l'effet du hasard ni même d'un cataclysme, car entraînés par un torrent, les ostraca n'eussent pas conservé la netteté graphique qu'ils ont presque tous. Donc c'est intentionnellement qu'ils furent précipités en une seule fois et à une époque où le village des artisans était déjà déserté. Ce ne pouvait être que pour combler le puits après une inhumation, pour en interdire l'accès à l'avenir et cette opération se placerait alors après la fin de la XXème dynastie.

     Comme personne n'est parvenu jusqu'à la profondeur atteinte par nous en 1949, ni dans l'antiquité ni aux temps modernes, il n'est pas téméraire d'espérer que si tombeau il y a, il est resté inviolé et que les fouilles de 1950 nous réserveront la chance de percer l'énigme du Grand Puits et de savoir enfin quelle illustre dépouille a cherché un aussi grandiose abri pour son éternité.
(...)


(Bernard Bruyère, Deir el Medineh 1949, dans Chronique d'Egypte n° 49, Vingt-cinquième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1950, pp. 45-8)        


   



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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 23:00


     En Egypte, à Guizeh et surtout à Saqqarah, vous les avez vus en grand nombre sur les murs de chapelles funéraires de prestigieux mastabas comme celui de Ti, incontestablement le plus beau de tous, mais aussi peut-être ceux de Kagemni, de Ptahhotep, de Mererouka; et d'autres, bien d'autres ...

     En effet, peintures et bas-reliefs décorant les tombes de grands fonctionnaires auliques nous les détaillent à l'envi, durant tout l'Ancien Empire déjà, depuis le temps de Snéfrou, premier souverain de la IVème dynastie, père de Khéops, et cela sans discontinuer jusqu'à l'époque gréco-romaine, à l'extrême fin de l'histoire pharaonique avec, notamment, le tombeau de Petosiris auquel j'ai déjà précédemment fait allusion.

     Ici, dans la salle 4 consacrée aux travaux des champs, nous les avons aussi rencontrés sur les parois de la chapelle d'
Akhethetep et de celle d'Ounsou.

     Et aujourd'hui, ami lecteur, après cette interruption du congé pascal, je vous invite à en découvrir quelques-uns matériellement exposés cette fois dans la vitrine 10 devant laquelle je vous avais donné rendez-vous en nous quittant le 4 mars dernier.

    

     

     Datant de différentes époques, mis au jour en maints endroits du pays, tous ces outils - car c'est bien de cela qu'il s'agit, vous l'aurez compris -, sont le reflet d'une vie de travail la plus rudimentaire, certes, mais surtout la plus quotidienne qui soit; partant la plus vraie.

     D'aucuns, d'ailleurs, font toujours partie des instruments actuellement utilisés dans certains villages arabes d'Egypte, dans l'une ou l'autre région de l'Est asiatique aussi, voire même dans celles de nos campagnes, françaises et belges, que l'automatisation à outrance n'a pas encore atteintes. Et c'est en cela que certains d'entre eux nous "parlent" ou nous semblent à tout le moins extrêmement familiers. 

     Avant de les envisager ensemble, permettez-moi une importante parenthèse qui me semble ici nécessaire afin d'évoquer un lieu d'un intérêt cardinal pour ce qui concerne la découverte de tous ces objets qui rythmèrent la vie quotidienne des travailleurs égyptiens.

     Il s'agit, comme vous l'avez très probablement déjà deviné, du site de Deir el-Médineh, en Haute-Egypte, lové dans un des vallons désertiques de la montagne thébaine, à moins d'un kilomètre des terres cultivées, au-delà de la colline de Gournet Mouraï, sur la rive occidentale du Nil, en face de Louxor.

     Jusqu'au milieu du siècle dernier, le présent Département des Antiquités égyptiennes connut un réel accroissement de sa collection : plus d'un millier de pièces, en effet, avaient été offertes en partage à la France par le Gouvernement égyptien suite aux fouilles qui y étaient entreprises par l'égyptologue Bernard Bruyère (1879-1971) qui, alors que la concession du site avait été accordée cinq ans plus tôt à l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), le "ratissa" inlassablement à partir de 1922; et qui, parallèlement, ne cessa de publier le fruit de ses découvertes de manière remarquablement scientifique.

     Mais qu'est exactement Deir el-Médineh aux yeux de l'égyptologie contemporaine ?

     Il s'agit en réalité d'un village - que les textes égyptiens nommaient simplement "Pa démi", "La Ville" -, dont il ne reste plus que les ruines, créé ex-nihilo sous le règne de Thoutmosis Ier, souverain du début du Nouvel Empire, aux fins d'héberger les artistes, artisans et ouvriers qui, près d'un demi-millénaire durant, travaillèrent au creusement et à la décoration intérieure des hypogées royaux et princiers des proches Vallées des Rois et des Reines.

     Témoin absolument unique de la vie professionnelle et privée des familles qui se sont succédé là siècle après siècle, ce village qui fut agrandi sous le règne de Thoutmosis III, momentanément déserté sous celui d'Amenhotep IV/Akhenaton - la communauté rejoignant alors un hameau semblable fondé à Tell el-Amarna -, remis à l'honneur avec Horemheb, dernier souverain de la prestigieuse XVIIIème dynastie et connaissant son apogée à l'époque des Ramsès, aux XIXème et XXème dynasties, se développa sur quelque 5600 m² : près de 70 maisons, toutes semblables, qui se sont partagé, de part et d'autre d'une rue principale, une superficie de plus ou moins 132 mètres de long pour une petite cinquantaine seulement de large.

     Aux confins du site, deux nécropoles : celle de l'Est, sur les flancs de Gournet Mouraï, dont il ne subsiste aujourd'hui plus rien et celle de l'Ouest, sur l'autre versant, aux pieds donc de la montagne thébaine.

     Les tombes du cimetière de l'Est découvertes intactes par B. Bruyère datant des règnes de Thoutmosis III et d'Hatchepsout, si elles n'offraient pas une importance particulière quant à leur structure et leur décor pariétal, se révélèrent en revanche d'un intérêt certain pour ce qui concerne le matériel funéraire qu'elles recelaient : en effet, les objets exhumés, dans leur plus grande majorité, présentaient de manifestes traces d'usure prouvant indubitablement qu'ils avaient été utilisés par leur propriétaire. Et c'est bien grâce à eux, grâce à ces chaises, tabourets, lits, nattes, paniers divers, vaisselle et ustensiles de cuisine, outils agricoles et de construction, objets de toilette, vêtements même que l'on peut maintenant établir avec une précision avérée le vécu quotidien des anciens Egyptiens.

     De ces tombeaux de l'Est, je l'ai signalé, il ne reste aujourd'hui plus aucune trace dans la mesure où B. Bruyère prit la décision d'entièrement les recouvrir avec les déblais des fouilles du village proprement dit effectuées entre 1935 et 1939.

     Quant à la nécropole de l'Ouest, sur le versant opposé du vallon, elle se présente dorénavant sous l'aspect d'une succession de terrasses étagées qu'il décida d'aménager afin de pallier d'éventuels éboulements dus au nombre croissant de visiteurs. Elle se compose d'une soixantaine de tombes décorées : 7 datant de la XVIIIème dynastie et les autres essentiellement du temps de Ramsès II; la plus belle à mes yeux étant celle de Sennedjem, un des gouverneurs de Thèbes.

     Je m'en voudrais, après vous avoir quelque peu entretenu de Deir el-Médineh sous l'angle des nombreux vestiges de la vie quotidienne que les fouilleurs de l'IFAO, Bernard Bruyère en tête, y mirent au jour, de ne pas mentionner un autre endroit  lui aussi source de bien de "trésors" archéologiques : il s'agit du "Grand Puits". 

     Les égyptologues ont en effet donné ce nom à un trou d'une cinquantaine de mètres de profondeur, probablement creusé par les hommes du village en vue d'atteindre une éventuelle nappe phréatique que jamais ils ne découvrirent. De sorte qu'à l'époque ramesside, il servit de décharge.

     Entre 1949 et 1951, Bruyère s'y intéressa et en exhuma, entre autres, une imposante et ô combien remarquable somme d'archives rédigées en cursive hiératique sur quelque 5000 ostraca qu'après lui, d'éminents épigraphistes tels que Jaroslav Cerny (1889-1970), Georges Posener (1906-1988), Serge Sauneron (1927-1976) et maints autres se sont attelés et s'attellent encore à déchiffrer.             

     Mais avant d'en rencontrer certains dans l'une ou l'autre vitrine des prochaines salles, je vous propose immédiatement de revenir, après cette indispensable digression, à celle qui nous occupe aujourd'hui en évoquant les objets qui, de haut en bas, sont fixés sur la paroi du fond.




     Dans la partie supérieure, donc, chapeautant l'ensemble, un joug de 1, 35 mètre d'envergure (E 3203). Il provient de l'époque romaine, soit entre les Ier et IVème siècles de notre ère, mais aucune autre précision quant à sa date et son origine exactes, par qui et où il fut découvert, ne figure sur le cartel d'accompagnement.



     Cette pièce de bois permettait en fait de maintenir en parallèle des animaux qui, grâce à leur force musculaire, tractaient aisément l'un ou l'autre instrument : en Egypte antique, le plus souvent, on y ajustait une paire de boeufs qui, tirant derrière eux l'araire (ou la charrue, selon le terme employé par les historiens), remuait la terre de manière qu'elle recouvre les grains préalablement semés. Vous remarquerez sans difficulté, à chacune de ses extrémités, la partie convexe qui venait épouser l'encolure de l'animal de trait; le joug étant en effet simplement attaché à ses cornes.


     Immédiatement en dessous, une palanche (E 14510) d'un mètre de long, trouvée à Gournet Mouraï, et datant du Nouvel Empire (± 1 450 A.J.-C.)

     Il s'agit également d'un morceau de bois, légèrement incurvé parfois, porté sur l'épaule et aux bouts duquel le paysan suspendait une charge à l'aide d'un crochet.
 

    



     Les concepteurs de cette vitrine en ont d'ailleurs exposé un exemplaire juste en dessous.

     Datant du Nouvel Empire, ce crochet de suspension à une palanche (E 14054), d'une hauteur de 30,5 cm, se termine par une pointe également en bois de 13, 5 cm de long, présentant manifestement des traces d'usure.

     Quelle que soit la charge qui fut jadis la sienne, il est incontestable que ce type d'objet, accroché parallèlement de chaque côté de la palanche, comme nous le prouve d'ailleurs la scène peinte sur le petit éclat de calcaire exposé au centre de la vitrine, glissé dans l'anse d'un panier par exemple, ou de tout autre fardeau, réduisait considérablement l'effort que devait consentir le porteur.
            








     A la gauche de la vitrine, précisément, vous avez une de ces nombreuses réalisations de vannerie artisanale. Exemple même de panier nécessaire à la vie quotidienne des anciens Egyptiens, ce couffin (E 16410) de 38 cm de long et 17, 5 de haut fut en fait retrouvé par B. Bruyère, dans le cimetière de l'Est, à Deir el-Médineh.
 


     Réalisé à partir de tiges de jonc tressées, il dut servir soit à transporter des objets de dimensions réduites, soit peut-être même à évacuer des déblais résultant du creusement des tombeaux.

     Quoiqu'il en soit, c'est le fragment de calcaire peint (E 5605), de 15, 5 cm de haut pour 10, 5 cm de large exposé au centre de la vitrine 10, sous la palanche, entre couffin et crochet de suspension, qui, bien mieux que mes longs palabres, vous permettra d'aisément visualiser la destination exacte allouée à chacune de ces pièces de bois ici exposées. 


 
     Mardi prochain, même lieu, même heure, nous consacrerons un peu de notre temps aux trois houes du bas de cette vitrine, posées chacune sur un support métallique et qui suscitent diverses interrogations de la part des égyptologues.

     Mais avant ce nouveau rendez-vous au Louvre, je vous invite à lire ce samedi 25 avril un premier compte rendu de fouilles rédigé voici soixante ans par Bernard Bruyère lui-même, alors qu'il venait de commencer l'exploration du "Grand Puits" auquel j'ai fait allusion aujourd'hui.


(Andreu : 2002, 14-41 et 92-4; Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 211)
      
   

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 23:00



     Pour cet ultime article avant le congé de Printemps qui commence, en Belgique à tout le moins, aujourd'hui même, je vous propose, ami lecteur, une dernière fois de suivre Pierre Loti dans son périple sur la terre des pharaons, en 1906. J'ai choisi, après vous avoir donné à découvrir ses impressions successivement à propos de la ville du Caire, du sphinx et des pyramides et, dernièrement, du kiosque et du temple engloutis de Philae, de vous donner à lire, ce samedi, sa vision du Sérapéum de Memphis, extraite d'un chapitre intitulé Chez les Apis, le sixième de l'ouvrage que nous avons feuilleté de conserve au mois de mars, et qu'il consacre à cet ensemble de sépultures destinées aux momies des taureaux sacrés qu'Auguste Mariette mit au jour au milieu du XIXème siècle.






     Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit noir rangés le long de catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi que d'éternelles étuves.

     Des berges du Nil, pour aller chez eux,  il nous faut traverser d'abord la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis le commencement des temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des plantes et au développement des hommes : une ou deux heures de route, le soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre légère. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramènent des champs, vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes indéfiniment répétées, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit être facile, même un peu paradisiaque.

     Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort ... Ce monde, c'est le désert, le désert  dominateur, au milieu duquel l'Egypte habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et, ici plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contrebas de lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous ombragent.

     Avec ses tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une espèce de muraille molle ou de grande nuée à faire peur, - ou plutôt comme une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui pourrait bien se déverser et engloutir.

     De plus, il est le "désert memphite", c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux;  donc, au-dessus de ces sables qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrêté dans sa marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains, des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des couvertures à momie : les pyramides, encore debout là toutes, sur le sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes, - et peut-être plus terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut devant les nuages.
(...)

     L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que nous pouvons nous y rendre.

     Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol, entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes abrités, là-dedans, contre le vent si âpre qui souffle sur le désert, et même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine de four : il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires de l'Egypte, qui sont de merveilleuses étuvres à momies. Le seuil franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stèles, des blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours croissante.
     Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont préparé pour nous leur grêle illumination d'usage.

     Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant, du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois, en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et à gauche de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare, aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des antiques humanités; ici, la signature du roi Amasis; là, celle du roi Cambyse ... Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et ensuite les amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre passage ?

     Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de boeuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur, malgré leur solidité à défier toute destruction, ils ont été spoliés à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse. Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de patience et de force; pour certains, les voleurs ont réussi, avec des leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont percé dans l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la momie sacrée.

     Dans l'hypogée colossal, ce qui vous saisit le plus, c'est la rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui, plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long de la grande voie droite, à mesure que se mouraient les taureaux déifiés; mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa momie. Il a été le dernier. Pendant la période où on le roulait avec lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa chambre quasi éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis avait pris fin, - là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral ...

     C'est peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos notions positives : savoir qu'il y aura un dernier de tout; non seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier jour ...          


(Pierre LOTI, Chez les Apis, dans La Mort de Philae, (1909), Paris, France Loisirs, 1990, pp. 63-71) 


      Les vacances scolaires de Printemps étant à nos portes (belges, à tout le moins), je vous convie, après ce dernier rendez-vous littéraire,  à me rejoindre dans une quinzaine de jours, le mardi 21 avril très précisément, en matinée si cela vous agrée, devant la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre; pour autant, bien évidemment, que vous souhaitiez que nous poursuivions ensemble cette visite virtuelle que nous effectuons depuis un petit peu plus d'un an maintenant.

Bon congé pascal à vous, ami lecteur ...     
  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 23:00

 

     Dans le cadre de notre déambulation de vitrines en vitrines en cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous sommes arrêtés, vous et moi ami lecteur, depuis la mi-mars, devant la neuvième d’entre elles; et plus particulièrement devant le premier des deux "Reliefs du Lirinon" provenant de la tombe d’un notable de la XXVIème dynastie, le plus complet à vrai dire, le linteau E 11377.


     (Je rappelle que le second de ces bas-reliefs, E 11162, se trouve quant à lui exposé dans la vitrine 2 de la toute dernière salle, la trentième, du circuit chronologique, à l’étage supérieur.)

     Après avoir pour vous envisagé, dans un premier temps, une description des différentes étapes menant à l'élaboration du parfum de lis que ce monument propose, j'avais élargi mes propos, la semaine dernière, pour évoquer quelques tombes dans lesquelles figurent l'une ou l'autre scène se rapportant à cette fabrication : celle de Kagemni, à Saqqarah, datant de la VIème dynastie; celle d'Amenmès, à Thèbes Ouest, de la XVIIIème dynastie et celle de Petosiris, à Tounah el-Gebel, de la XXXème dynastie, à l'extrême fin donc de l'histoire pharaonique égyptienne proprement dite, juste avant la première invasion des Perses. 

     Aujourd'hui, poursuivant toujours mon évocation des onguents et des parfums, je voudrais plus particulièrement vous emmener dans quelques-uns des plus grands temples égyptiens, des plus visités, aussi. 

 

 

 

 

     Parmi les blocs retrouvés par l’égyptologue français Georges Legrain (1865-1917) sous le dallage de la Cour de la Cachette, dans le temple de Karnak, en 1903-04, figurent les fragments d’une porte de calcaire, actuellement conservés dans une sorte d’entrepôt d’antiquités à ciel ouvert baptisé "Magasin du Cheikh Labib", ayant appartenu à une construction que les détails paléographiques permettent de dater du Moyen Empire, et que les égyptologues appellent "Magasin à onguents".


     Il s’agit en fait d’un édifice élevé en briques de terre crue, assez semblable, d’où son appellation actuelle, aux "magasins" nord de Thoutmosis III sis dans la cour dite du Moyen Empire, dont la particularité était, d’après les cinq blocs mis au jour, de constituer une sorte de réserve pour la conservation des onguents sacrés : on peut en effet apercevoir sur chacun de ces fragments, et le texte lui-même, gravé en creux et en colonnes verticales, le prouve à l’envi, un personnage qui apporte des vases typiques contenant ces produits liturgiques.


     Indépendamment de l’intérêt qu’ils présentent concernant les origines géographiques des produits importés en Egypte, et donc les relations commerciales pérennes et stables entretenues avec ces régions : Tyr et la Phénicie, le Mitanni (un des Etats de la Mésopotamie antique), le Retenou, le nord du Liban et une partie de la Syrie actuels, et jusqu’à Tounip, sur l’Oronte, ces blocs de montants de porte indiquent donc la présence au sein du plus grand complexe architectural égyptien voué aux dieux, Amon en priorité, d’un édifice qui, s’il n’était pas nécessairement destiné à la fabrication des onguents eux-mêmes, n’en était pas moins prévu non seulement pour conserver les aromates ou autres substances provenant de la "Terre du dieu", c’est-à-dire des régions d’Asie mentionnées ci-dessus, au nord-est du pays et du Pays de Pount, au sud-est, et avec lesquels ils étaient confectionnés ; mais aussi, au terme de la ligne de production, les produits finis et prêts à l’emploi.


     A Karnak encore, mais datant du Nouvel Empire cette fois, existait aussi un "magasin" pour la conservation de l’encens voulu par la reine Hatchepsout "pour son père Amon, afin que ce domaine-ci (= Temple d’Amon lui-même) soit toujours dans l’odeur de la terre du dieu" (= Pays de Pount).
 

     Enfin, un peu plus tard, toujours dans l’enceinte du même complexe religieux, Thoutmosis III fit ériger une chapelle dont la fonction était d’entreposer les résines à brûler et les parfums du dieu. Sur les montants de la porte de cet édifice, un texte, assez proche d'ailleurs de celui d’Hatchepsout, précise que le roi Thoutmosis III "a fait comme son monument pour son père Amon, maître des Trônes du Double Pays, l’acte de construire un magasin pour l’oliban (pour faire) les parfums précieux, afin que ce domaine-ci soit toujours dans l’odeur de la dotation divine. Il a fait cela étant vivant éternellement."
 

     J'ajouterai, pour terminer, que de semblables "magasins" pour la conservation, ou d’"officines" pour la préparation des produits aromatiques virent également le jour dans certains "temples de millions d’années", notamment au Ramesseum et à Medinet Habou - (pour ne faire référence qu’aux premiers Ramsès) -, sur la rive occidentale de Thèbes.


     Mais d’autres édifices cultuels que ceux du Nouvel Empire, datant ceux-là de l’époque gréco-romaine, ont également conservé trace de la confection de parfums et d’huiles liturgiques : c’est le cas, notamment à Philae, à Dendera, à Kom Ombo, et à Edfou.


     Ainsi, si un jour vous avez l'opportunité de vous rendre à Dendera, vous découvrirez par exemple la liste des neuf huiles canoniques - (énumération qui se trouvait également dans la tombe de Ptahotep, à Meïdoum) -, que l’on offrait aux dieux lors de certaines cérémonies religieuses.


     A Dendera aussi, les textes hiéroglyphiques vous apprendront que si le roi apportait de quoi vêtir le corps de la statue du dieu, il se munissait également de "toutes les huiles du rituel divin, préparées par l’Ibis et cuites par Chesemou", le dieu des pressoirs, qu'ils soient pour le vin ou pour les parfums.

     A Dendera enfin, vous lirez des formules telle que : "J'offre à ta face parfaite l'huile au doux parfum d'oliban sec de première qualité". Ou celle-ci, adressée à Hathor : "Son parfum est distingué plus que celui des dieux et des déesses". 

 

     Sans entrer dans un excursus qui m'éloignerait considérablement de mon sujet, il me semble néanmoins utile ici de rappeler qu’un temple, de quelque époque qu’il soit, mais immanquablement organisé autour de la statue divine qu'abritait le naos - cette chapelle/sanctuaire située au sein même de l'édifice -, était pensé comme un véritable microcosme, reproduisant en fait la perfection de la Nature ; et, suivant évidemment la configuration intérieure des salles, comme un endroit privilégié de création possible des productions propres à cette Nature, notamment la fabrication de parfums et d’onguents, étant bien entendu que le monde particulier en soi de ces senteurs imprégnait d’une ambiance aromatique l’air confiné de l’intérieur de l'édifice et, par analogie, du cosmos tout entier.

     Rappeler aussi qu'à l'intérieur de chaque temple, les prêtres se devaient de respecter un rituel qui, en outre, tenait compte des traditions locales et de leurs variantes théologiques.

     Rappeler enfin que toute offrande du souverain représentée sur les différentes parois du monument concrétisait un échange : Pharaon, intercesseur entre les hommes et le cosmos, offre un produit fini à la divinité et celle-ci, symboliquement, magiquement, en restitue la matière première. Ainsi, et pour prendre un exemple en relation avec ma présente intervention, si l'offrande royale consiste en vases de parfums, la divinité est censée permettre que se maintienne
l'abondance des composants de base dans les terres productrices (Pays de Pount, entre autres).

     Quoi qu'il en soit, entretenir la présence divine dans un temple contribuait à assurer le "bon ordre des choses", la Maât donc, dans tout le pays et, partant, dans le cosmos tout entier. 
   

 

 


     Si d’aventure, c’est vers Edfou que vous portent vos pas, ne manquez pas de visiter, tout au fond à gauche de la salle hypostyle, une petite pièce appelée "Laboratoire" par les égyptologues, sorte d’officine sur les murs de laquelle de hautes colonnes de hiéroglyphes gravés en léger relief fournissent différentes recettes de fabrication des parfums liturgiques.
 

     Nous possédons en réalité peu de textes concernant la fabrication de ce type de produits. Toutefois, avant cette salle, dans le pronaos, exactement à droite de l’endroit où le prêtre  purifiait le roi, s'ouvre la "Bibliothèque" dans les murs de laquelle étaient percées des niches contenant les coffres protégeant les rouleaux de papyrus notifiant le rituel journalier, ainsi que celui des fêtes.


     Le relevé des documents que ces coffres recelaient - et dont, par parenthèses, aucun ne nous est parvenu -, se trouve fort heureusement indiqué sur les parois de la salle. Il fait ainsi mention d’un traité intitulé "Liste de tous les mystères du Laboratoire".

 

     Et fort judicieusement aussi, ces formules dont n’avaient ici été conservés que les titres génériques, sont gravées en beaux hiéroglyphes ptolémaïques sur les parois du "Laboratoire", quelques mètres plus loin. On y peut ainsi lire une liste exhaustive des gommes-résines avec lesquelles les aromataires officiels du temple confectionnaient certains onguents, mais aussi les recettes de composition de différents parfums destinés soit à l’onction de la statue divine, à Edfou, en l’occurrence, celle d’Horus, soit à alimenter des coupelles dans lesquelles ils se consumeraient tout en se mêlant à l’atmosphère du temple, suggérant ainsi, de manière olfactive évidemment, la liaison que les prêtres voulaient entretenir entre l’espace intérieur du monument, résumé du cosmos, et l’espace extérieur, géographique, jusqu’à la région d’origine de tous les produits constituants, à savoir : la Terre du dieu.


     Il semble donc bien que toutes ces senteurs fassent office de passeurs sensoriels d’un monde à un autre : de l’ici-bas à l’au-delà, du monde des réalités physiques à celui des concepts ou, pour l’exprimer autrement, du monde des hommes à celui des dieux.
Monde auquel, apparemment, fait essentiellement référence l’exposition "Les Portes du Ciel" qui vient de s’ouvrir pas loin de nous, ici, au Louvre, précisément, dans le Hall Napoléon, sous la Pyramide.

 

     Parmi les recettes gravées sur les parois du "Laboratoire" du temple d’Edfou, en figurent deux, assez différentes quant à leur forme, du célèbre Kyphi, souvent mentionné par les auteurs antiques. Ainsi Plutarque, que j'ai déjà convoqué pour vous narrer les mésaventures de la reine Cléopâtre, les samedis 24 et 31 janvier derniers, dans un ouvrage cette fois consacré à la théologie et à la philosophie égyptiennes, Isis et Osiris, y fait-il à plusieurs reprises allusion.


     Après avoir précédemment spécifié que trois fois par jour, les Egyptiens brûlaient des parfums en l’honneur du soleil (de la résine au lever, de la myrrhe quand il est à son zénith et du kyphi à son déclin), il termine en écrivant :


     " Le Kyphi est un parfum dont le mélange est composé de seize espèces de substances : de miel, de vin, de raisins secs, de souchet, de résine et de myrrhe, de bois de rose, de séséli; on y ajoute du lentisque, du bitume, du jonc odorant, de la patience, et en plus de tout cela du grand et du petit genévrier - car il y en a de deux espèces -, du cardamome et du calame. Ces divers ingrédients ne sont pas mêlés au hasard, mais selon des formules indiquées dans les livres saints, qu’on lit à ceux qui préparent ce parfum au fur et à mesure qu’ils en mélangent les substances. Mais comme la plupart de ces substances mélangées ont une vertu aromatique, il s’en dégage un souffle suave et salutaire. Sous leurs influences l’état de l’air est changé, et le corps doucement et agréablement effleuré par leurs émanations, se laisse aller au sommeil et acquiert une disposition évocatrice. Les afflictions et les contentions des inquiétudes quotidiennes se détendent comme des liens et se dissipent sans le secours de l’ivresse ..."


     On comprend ainsi, non seulement à lire l’énumération des composants, mais aussi en se souvenant de la récurrence des étapes d’élaboration décrites mardi dernier, que la conception de semblables parfums particulièrement subtils, pouvait prendre jusqu’à six mois ! Dès le pressurage des fleurs terminé, les essences ou les huiles recueillies étaient mises en jarre afin d’être transportées vers des "laboratoires" comme celui d’Edfou : là, les maîtres parfumeurs s’ingéniaient à mélanger entre eux les différents ingrédients du futur parfum puis, laissaient décanter le tout avant de réitérer une, deux ou trois fois de suite les mêmes gestes pour, en fin de parcours, obtenir ce qu’ils espéraient.

     Il existe aussi, dans ce même "Laboratoire", une liste gravée de toutes les variétés de cet oliban pour la conservation duquel, à Karnak, Thoutmosis III fit ériger une chapelle, et que les Egyptiens appelaient "anti", alors que les textes pharaoniques antérieurs se contentaient simplement d'indiquer par un qualificatif s'il était frais ou sec, et par l'adjonction d'un déterminatif spécifique s'il s'agissait d'huile ou d'essence.

     Sur les quatorze dénominations répertoriées dans cette liste, si les trois dernières sont uniquement destinées à un usage profane, les onze premières caractérisent les espèces nécessaires pour le service du culte dans le temple même.      
 

     A propos d’Edfou, un dernier mot, si vous me le permettez : avez-vous remarqué ci-dessus, ami lecteur, sur les soubassements de la salle, la procession de divinités, de peuples et de régions d’où provenaient tous ces produits ? Cette théorie de personnages ne vous rappelle-t-elle pas le défilé des domaines, des porteurs et porteuses d’offrandes que nous avons ensemble admiré, le 14 octobre 2008, sur une des parois de la chapelle funéraire d’Akhethetep ? 

 

 

 

 

 

(Aufrère : 2007, 143-7 ; Bardinet : 1995, 251 sqq. ; Baum : 2003, 71-82 ; Cauville : 1984, 26-7 ; EAD. : 2001, ibid. ; Cherpion : 1994, 79-107 ; Daumas : 1975, 107-109 ; Le Saout : 1987, 325-38 ; Plutarque : 1924, 164 et 231-4 ; Shimy : 1998, 201-37)


    

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 00:00




     Nous avons quitté Pierre Loti, samedi dernier, souvenez-vous ami lecteur, au moment où dans la barque qui glissait lentement dans le jour finissant sur les eaux entre les quatorze colonnes à chapiteaux campaniformes de l'élégant, mais partiellement englouti kiosque de Trajan, à Philae, il s'apprêtait à entrer dans le temple proprement dit.

     Je vous propose aujourd'hui de le retrouver afin qu'en sa compagnie, nous poursuivions cette bien étrange visite.


     Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel. Après le coucher des soleils d'Egypte, quand on croit que c'est fini, souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de l'air, avant que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui nous environnent, les nuances rougeâtres font semblant de revenir, et de même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de la petite mer que le vent couvre d'écume.

     Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous conduire au temple par le chemin que prenaient à pied les pèlerins du vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que l'on ne reverra jamais plus; entre ses doubles rangées de colonnes, l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que nous pourrions toucher de la main.  - Promenade de la fin des temps, semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler, plonger et être oubliée.

     Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos têtes se dressent les énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief : une Isis géante qui tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinités au geste de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très en pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on leur a appris à l'usage des touristes : Hip ! hip ! hip ! hurrah ! ...

     Oh ! l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le coeur serré par tant de vandalisme utilitaire !  Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur âme nubienne, nous savent-ils gré de leur avoir imposé silence.

     Il fait plus sombre là-dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité pénétrante, - humidité d'importation, bien inconnue autrefois dans ce pays avant qu'on l'eût inondé. 

     Nous sommes dans la partie du temple non couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette eau enclose, - et c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les dalles !

     L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les hiéroglyphes et les dieux rigides, qui sont gravés finement comme au burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux palais vénitiens.
(...)

     On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la lune. Au fond de cette première salle à l'air libre, s'ouvre une porte qui donne dans de la nuit épaisse : c'est le saint des saints, lourdement plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent. (...)

     Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil qu'est aujourd'hui Philae. Le vent est tombé avec la nuit, comme il arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, infiniment lointain, où scintillent par myriades les étoiles d'Egypte.

     Une grande lueur à l'orient et la pleine lune enfin surgit, non pas sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au milieu de cette sorte de buée en auréole que lui fait ici l'éternelle poussière des sables.
(...) Un grand disque éclaire déjà toute chose, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil, entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se dédouble dans l'eau maintenant calmée. (...)

     Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit peu  à peu sur l'immense paroi et tend à descendre vers la base du temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des bas-reliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls; tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer à la muette, sans troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de doigts levés.

     Maintenant commence à paraître aussi l'Isis colossale, - celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on entre : d'abord sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée d'un disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur; enfin la nudité svelte de son torse, et ses hanches serrées dans une gaine ... La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse ... Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds - au lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans - sa propre image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, renversé dans de l'eau.

     Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des choses qui s'éboulent, de précieuses pierres qui se désagrègent, qui tombent, - et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de troubler ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où l'Isis se regardait tristement ...

P.S.  - La noyade de Philae vient, comme on sait, d'augmenter de soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres environnantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont, l'année prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront le pays.

     Mais cela permettra de faire de si productives plantations de coton ! ...


(Pierre LOTI, La Mort de Philae, (1909), Paris, France Loisirs, 1990, pp. 223-9)     

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 00:00


     Voilà maintenant deux semaines, ami lecteur, que nous sommes vous et moi devant la vitrine 9 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre pour découvrir deux bas-reliefs de la XXVIème dynastie saïte, le premier ayant un rapport avec la viticulture, le second avec la fabrication des parfums.





Vitrine 9 - Vue d'ensemble


     Grâce à quelques références archéologiques dont certaines sont accessibles aux touristes, je voudrais aujourd’hui plus précisément évoquer pour vous le contexte social de cette dernière activité, tant elle fut extrêmement prépondérante dans la conception du quotidien des Egyptiens de l’Antiquité. Et réserverai à un troisième article, mardi prochain, le soin d’examiner le contexte plus spécifiquement religieux.

  
     Si les matières premières, essentiellement végétales, utilisées pour la constitution des onguents et des parfums pouvaient provenir de terres étrangères, asiatiques le plus souvent - (les textes, mais aussi des scènes à l’intérieur de temples font en effet allusion à des expéditions, sorte de quête aux aromates, organisées vers ces contrées lointaines dans le but d’en rapporter de précieux végétaux - que ce soit à l’époque de la reine Hatchepsout, avec la célèbre expédition au Pays de Pount, cette région quasiment mythique située au niveau de l’Erythrée et de la Somalie actuelles d’où l’on ramena, entre autres oliban et térébinthe, ou à celle de Ramsès III) - il n’en demeure pas moins qu'appel fut fait originellement à des espèces que les Égyptiens trouvèrent dans la Vallée du Nil, en ses confins orientaux et du Sinaï, ainsi que sur le territoire nubien. En outre, tout le travail de préparation, depuis la cueillette des fleurs jusqu’à la présentation au dieu de l’huile odoriférante avec laquelle un prêtre attaché au temple oignait chaque jour sa statue, s’effectua indubitablement en Egypte même.


     Toutefois, comme j’ai eu l’occasion de vous le faire remarquer d’emblée mardi dernier, et malgré la rareté relative d’une documentation idoine, certaines tombes proposent des scènes de l’une ou l’autre étape de la chaîne des opérations qui conduisaient à la fabrication de tous ces produits aromatiques.


     Ainsi, à l’Ancien Empire, à Saqqarah, dans la tombe du vizir Kagemni (VIème dynastie), assistons-nous à la préparation d’un parfum.



 

 

     Le dessin au trait ci-dessus, copie de la scène figurant sur un des murs de la sépulture, nous donne à voir deux hommes assis mélangeant dans un vase cylindrique les composants du futur parfum. Les deux petites colonnes de hiéroglyphes qui les surmontent légendent la scène : celle de gauche explique que "aromates et huiles sont en train de s’associer", tandis que celle de droite rapporte les paroles de l'artisan : "C’est assurément ton parfum qui va rendre le mélange agréable".


                                                                            

      Dans la dernière salle du même mastaba, nous assistons à la procession, du mur ouest vers le mur nord, sur deux registres, d’hommes halant des traîneaux sur lesquels sont arrimés des vases à huile.





 
  
      Des scènes identiquent se retrouvent également dans d'autres tombeaux de Saqqarah, notamment ceux de Ti et de Mererouka.


     Les connaisseurs parmi vous auront peut-être remarqué qu’une des étapes qui, de la cueillette des fleurs jusqu’à l’offrande à Païrkep, le propriétaire de la tombe d’où fut retiré le linteau de calcaire de la vitrine 9, constituent le travail d’élaboration des parfums est totalement absente : celle de la cuisson des substances aromatiques. Et pourtant, elle était essentielle !


     Fort heureusement pour nous, on la trouve notamment figurée dans l’une ou l’autre tombe de la XVIIIème dynastie, à Thèbes, comme celle d’Amenmès (T T 89)



 

 

et aussi dans une de la XXXème dynastie, à Tounah el-Gebel, en Moyenne-Egypte : celle d’un des cinq grands prêtres de Thot, à Hermopolis, Petosiris.

 




    Sur le mur nord du pronaos, parmi d’autres étapes de la préparation des parfums, nous découvrons deux artisans s'affairant autour d'un fourneau : celui qui est accroupi attise le feu pendant que l’autre, debout, mélange les essences en pleine cuisson dans une cuve déposée à même le four.

 


     Un peu plus loin, sur la même paroi, différentes étapes de la préparation de substances parfumées nous sont proposées sur deux niveaux :





 

au registre supérieur, un ouvrier déverse sur le sol des baies rouges que deux autres vont probablement décortiquer, tandis qu’au registre inférieur, se déroule l’opération qui consiste à broyer l’un ou l’autre produit. A gauche, les quelques hiéroglyphes nous apprennent que les deux hommes assis autour de la petite table basse pilent des aromates reçues du Pays de Pount, alors qu’à droite, deux autres, avec un pilon en bois qu’ils tiennent des deux mains, écrasent, chacun dans un mortier, plantes et herbes aromatiques destinées à l’élaboration du parfum. La légende hiéroglyphique précise cette fois que ce sont des "parfumeurs en train de façonner (pressurer) l’oliban".


     Encens pur, l'oliban était en fait une résine provenant d'incisions pratiquées dans l'écorce du "Boswellia Carterii", un arbre qui pousse en Erythrée, en Somalie et dans le sud de l'Arabie actuelle. 

     Les plus perspicaces d’entre vous auront sûrement été attentifs à une différence notoire entre toutes ces représentations et celle de notre linteau de porte dans cette vitrine 9. En effet, si aux époques antérieures, sur les parois des mastabas de Saqqarah et des hypogées thébains, les travaux étaient réalisés par des hommes, il semblerait qu’à Basse Epoque, tout ce qui concerne la préparation des parfums, de la cueillette à la mise en jarres, soit aussi dévolu aux jeunes femmes.

 

     Indépendamment de la destination funéraire dans un contexte de renaissance, de régénération auquel je viens de faire allusion, mais aussi de l’incontournable visée cultuelle des onguents et des parfums voulue par les officiants dans les lieux saints de l’Egypte des temps anciens à laquelle je m’attacherai plus particulièrement mardi prochain, je ne puis négliger de mentionner aujourd’hui un autre aspect de l’utilisation de ces produits aromatiques : les soins du corps, qu’ils soient esthétiques ou prophylactiques ...


     Les premiers faisaient en effet l’objet d’une attention particulière dans toute la société civile : que l’on soit un homme ou une femme, se parfumer, employer des cosmétiques pour se maquiller l’oeil par exemple, pouvaient tout aussi bien constituer un geste esthétique lors de fêtes et de banquets qu’une volonté de se protéger, dans un pays où l’ardeur du soleil n’est plus à démontrer, contre ses rayons ou les odeurs corporelles désagréables.


     Ainsi cette recette consignée dans le Papyrus Hearst pour "chasser l’odeur de la substance-khenech qui se trouve dans la superficie du corps de l’homme, pendant l’été" préconise-t-elle d’enduire le corps avec une préparation réalisée à base, notamment, de résine de térébinthe et d’oliban.


     Un autre aspect n'est pas non plus à écarter : dans l’Egypte ancienne - comme d’ailleurs dans bien d’autres civilisations, y compris la nôtre -, parfums et onguents parfumés connotent une notion très précise : ils sont en effet instruments de séduction et invitent à l’amour. Or, comme tout se tient, - et j’ai déjà par ailleurs, dans le cadre de la rubrique "Décodage de l’image égyptienne" à propos de l’article concernant les scènes de chasse et de pêche dans les marais du 12 août 2008, eu l’opportunité d’y insister, l’activité sexuelle constitue toujours, dans la symbolique égyptienne, promesse de renaissance.


     Enfin, et ceci est moins gai, ils entraient également souvent dans des prescriptions médicales : le même Papyrus Hearst mentionne une recette pour soigner la calvitie qui consistait à broyer des fleurs de lotus que l’on faisait ensuite bouillir dans de l’huile.
Et un autre, conservé à Berlin, propose un remède (déjà !) pour "chasser une tumeur suintante qui se trouve sur un sein ou sur n’importe quel autre endroit du corps", en broyant finement et en mélangeant du jus de datte fermenté avec de la poudre de blé amidonnier blanc.


     Sans oublier, et ce serait un comble, l'utilisation sur grande échelle qui en était faite au niveau du rite de la momification. Ainsi, l'étude notamment de la momie de Ramsès II qui fut réalisée au Museum d'Histoire naturelle, à Paris, en 1985, nous apprit-elle que le corps avait été lavé avec du vin de palme mêlé d'épices, assoupli à l'aide d'onguents, pommadé, bourré d'aromates, évidemment entouré de bandelettes et enduit de résines parfumées.   
 

 


     Malgré les quelques exemples de tombeaux que je viens d’évoquer, certains d’entre eux n’étant d’ailleurs pas toujours ouverts aux touristes, ce sera plus que très probablement dans les temples, ami lecteur, que vous aurez l’opportunité de rencontrer des scènes d’élaboration de parfums.


     Raison pour laquelle je vous convie à me rejoindre le 31 mars prochain, juste avant le congé de Printemps, afin qu’ensemble nous en visitions l’un ou l’autre.

 

 

 


(Bardinet : 1995, 251 sqq. ; Baum : 2003, 71-82 ; Cherpion : 1994, 79-107 ; Daumas : 1975, 107Lefebvre : 1924, planches X et XI ; Le Saout : 1987, 325-38 ; Shimy : 1998, 201-37)


 

 

 

     Un merci tout particulier aujourd'hui à Thierry Benderriter, concepteur de l'excellent site OsirisNet pour l'amabilité avec laquelle il m'a autorisé à lui emprunter quelques clichés, notamment du mastaba de Kagemni ; ainsi qu'à Estelle Pieuchot et François User, respectivement membre et administrateur du forum égyptologique de ddchampo, qui tous deux m'ont fourni documents photographiques ou scannés, et inestimables références pour illustrer et judicieusement compléter cet article, ainsi que celui de mardi prochain.
 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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