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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 23:00



     Poursuivant avec vous, ami lecteur, ce que maintenant j'ai entamé depuis deux samedis consécutifs, à savoir : la découverte d'un important pan de la littérature égyptienne, pessimiste, inhérente à l'effondrement de l'Ancien Empire sur lequel je ne vous ferai évidemment pas l'injure d'encore vous rappeler les tenants et les aboutissants, je voudrais aujourd'hui, après les Lamentations d'Ipou-Our du 16 mai et un des Chants du harpiste aveugle, du 23, vous donner à lire une ode que, traditionnellement, les égyptologues appellent le Dialogue du Désespéré avec son Bâ (ou "avec son âme" - "mit seiner Seele", comme le traduisent les philologues allemands) et qui, à mes yeux à tout le moins, constitue toujours, et ce, malgré les 4000 ans qui nous en séparent, un remarquable éloge de la mort qui, seule, peut nous délivrer.

     L' "alternative", oserais-je écrire, à cette mort inéluctable pour tous, et tant souhaitée par l'Egyptien de cette époque de troubles et d'exactions, étant encore assurément l'envie de connaître la jouissance immédiate qui peut se traduire par le "Carpe diem" cher à Horace et qui transparaissait déjà dans ce très beau chant du harpiste de samedi dernier, et dont vous retrouverez également l'écho dans le poème que je vous présenterai le 6 juin prochain ...

     Mais pour l'heure, découvrons ensemble, voulez-vous, les stances de ce poignant "Dialogue du Désespéré ..."
 


La mort est aujourd'hui devant moi
comme la guérison devant un malade,
comme la première sortie après une maladie.


La mort est aujourd'hui devant moi
comme le parfum de la myrrhe,
comme lorsqu'on est sous la voile, par grand vent.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme le parfum du lotus
comme lorsqu'on se tient sur la rive de l'ivresse.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme un chemin connu
comme lorsqu'un homme revient de guerre vers sa maison.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme un ciel qui se dévoile
comme lorsqu'un homme découvre ce qu'il ignorait ...


(Traduction : Claire Lalouette : 1981, 33)    

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 23:00


     Nous voici donc arrivés, vous et moi ami lecteur, au terme de notre déambulation dans cette très importante salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 
    
    
      Depuis le mardi 5 mai déjà, nous devisons devant la dernière des vitrines en évoquant une de ces particularités de l'art égyptien de la Première Période intermédiare (P.P.I.) et du Moyen Empire que l'on appelle communément les "modèles".

     J'ai aussi eu l'opportunité de vous indiquer que ces maquettes en bois peint avaient été mises au jour dans quelques-uns des tombeaux de cette période, auprès des sarcophages qui y reposaient, en principe, pour l'éternité. 

     Sachant que les tombes rupestres de certaines nécropoles provinciales, notamment celles des notables d'Assiout, en Moyenne-Egypte, où furent retrouvés maints exemplaires de ces "modèles", ne permettaient pas, à cause de leur consistance, d'aisément en décorer les parois, il nous faut donc bien admettre que cet art miniaturisé vit le jour là pour des raisons éminemment pratiques : remplacer, en ronde-bosse cette fois, les scènes jadis réalisées à même les parois des chapelles funéraires.

     Rappelez-vous : j'avais attiré votre attention, notamment en vous soumettant, ces derniers samedis, des extraits de la littérature obligatoirement pessimiste de ce temps, sur l'affaiblissement du pouvoir central memphite, et ce, dès la fin de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire donc, débouchant, parallèlement d'ailleurs à des catastrophes climatiques que connurent les régions du Moyen et du Proche-Orient, sur une grave crise politique, économique et sociale.

     Crise dont l'art se fit l'écho : ainsi, Memphis perdit-elle sa prédominance au profit d'ateliers provinciaux qui ne cessèrent, eux, d'en acquérir.

     Certes, en règle générale, les conventions établies à l'Ancien Empire subsistèrent, mais les oeuvres qui apparurent alors se voulurent plus spontanées, plus proches d'une réalité quotidienne. Spontanéité, nous l'avons constaté de visu avec la scène de labour E 27069 qui se trouve ici sous nos yeux, dans la première partie de cette vitrine 11 et que j'avais détaillée le 12 mai dernier, qui n'est d'ailleurs pas dénuée de quelques sympathiques maladresses.

     En outre, les thèmes que ces maquettes développèrent, mais aussi le matériau employé - essentiellement le bois importé du Liban -, furent incontestablement plus en adéquation avec la sensibilité populaire de l'époque que, précédemment, les oeuvres en pierre par exemple.

     C'est précisément ce que traduit l'égyptologue français Jean Yoyotte quand, dans le Dictionnaire de la Civilisation égyptienne, il écrit  que : "Jamais peut-être un art conçu pour les nobles n'a fait revivre aussi bien le peuple éternel d'Egypte, laborieux et joyeux sous son soleil."

     Joyeux ?  Je lui laisse la paternité de cette optimiste appréciation ... 


     Abordons à présent, si vous le voulez bien ami lecteur, la seconde maquette de cette ultime vitrine.
                 

     Il ne s'agit plus cette fois d'une scène de genre avec personnages en activité, mais d'un simple modèle de grenier (E 283), en bois peint, datant de plus ou moins 2000 A.J.-C., et mesurant 22, 5 cm de hauteur, 45 de long et 32 de large.


     En vous approchant et en vous penchant quelque peu vers le fond de la cour de ce petit bâtiment aux angles bizarrement cornus, vous constaterez que le silo proprement dit est divisé en quatre compartiments au toit, accessible par un escalier de quelques marches, percé d'un trou : dans la réalité quotidienne, c'est par ces ouvertures circulaires que la récolte était versée dans le grenier.


     

     Et en fonction des nécessités durant l'année, il était possible de récupérer les grains dans la cour, par les fenêtres percées dans la paroi frontale. Vous remarquerez par parenthèses que celle d'extrême gauche a simplement été peinte; donc suggérée ...
 


     Dernier détail : la porte d'entrée du bâtiment donnant sur la cour, cernée d'un trait rouge sur tout son pourtour, est mobile et pivote sur de petits gonds.



     J'invite maintenant ceux qui le souhaitent à se rendre un peu plus loin, toujours au rez-de-chaussée de ce même Département des Antiquités égyptiennes, salle 16 plus précisément - (que nous visiterons ensemble et plus en détails ultérieurement), - pour découvrir, dans la vitrine 3, une autre maquette de grenier (E 11938) que possède le Musée du Louvre.

     Ce grenier en réduction appartint à un notable d'Assiout de la XIIème dynastie, le chancelier Nakhti, qui vécut à la fin du XXème siècle A.J.-C.



      Relativement semblable à celui que nous avons dans la vitrine 11 de cette salle 4, pour ce qui concerne sa conception, ce "modèle" présente néanmoins, vous le constaterez aisément, l'intéressante particularité de mettre en scène des hommes au travail : ceux qui, dans la cour, manipulent les grains, et celui, agent du pouvoir administratif, scribe-comptable assurément, qui sur le toit du silo enregistre scrupuleusement l'opération.

     Le paiement de la redevance en nature - et oui, déjà ! -, n'est certes plus très éloigné ... 
 



(Grimal : 1988, 189-93; Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959, 174)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 23:00

    
     Vous vous souvenez assurément, ami lecteur, que je vous ai proposé, samedi dernier, quelques extraits des Lamentations d'Ipou-Our provenant de ce que les égyptologues nomment, par convention, la Première Période intermédiaire (P.P.I.). Par convention, car il faut bien trouver des appellations claires permettant de définir les choses; alors que, sémantiquement parlant, cette dénomination se révèle un peu caduque dans la mesure où n'importe quelle époque constitue en réalité un lien intermédiaire entre celle qui la précède et inévitablement celle qui la suit, entre deux moments bien définis de l'histoire globale d'une civilisation.

     Mon propos, toutefois, ne consiste évidemment pas aujourd'hui, à ergoter sur ce point de vocabulaire, mais plutôt à vous donner à lire un texte qui, chronologiquement, se décline dans le droit fil du précédent.

     Rappelez-vous : la description des classes les plus défavorisées du pays que nous fournissait Ipou-Our et sa nostalgie avérée par rapport à ce qu'il avait précédemment connu, et vécu, constituent une photographie avant la lettre des exactions inhérentes à un pouvoir s'affaiblissant de plus en plus, et nécessitant, en réaction, l'intronisation d'un souverain responsable, d'un pharaon reprenant vigoureusement les rênes en mains. Sans oublier, je l'ai souligné, que cette faiblesse réelle fut en outre consubstantielle à d'incessantes perturbations climatiques débouchant inexorablement sur une problématique liée à la famine, donc à la survie même de toute société.

     Cet état de fait, ces problèmes multiples ne se résolvant pas en l'espace de seulement quelques années, à peine en celui d'une, voire deux générations, il était inévitable que la littérature s'en emparât et produisît un inestimable spicilège qui, des Lamentations d'Ipou-Our à l'exemplaire du Chant du harpiste que je vous propose aujourd'hui, en passant par cette sorte de protestation d'innocence que nous révèle l' Enseignement pour Merikarê, pourtant rédigé quasiment un siècle après Ipou-Our, ou par ce splendide et si désabusé Dialogue du Désespéré avec son Ba  (= son âme, pour faire vite), qui voit en la mort la délivrance suprême, ou encore ce Conte de l'Oasien, paysan comptant sur la vente de ses produits pour être à même de vivre décemment, prouve, non pas le frein intellectuel auquel on aurait pu s'attendre, mais, tout au contraire, un développement sans précédent de la réflexion, qu'elle soit prosaïquement sociale ou plus spécifiquement cosmologique.

     Privé de ses repères, en proie à la domination mâtinée de violence de ceux qui se voulaient les plus forts, l'homme égyptien a traduit ses angoisses, ses craintes mais aussi ses espoirs en produisant des oeuvres littéraires qui, pratiquement 4000 ans après, nous interpellent encore avec force, tant est prégnant le pessimisme qui les anime.

     Mais la stabilité du pays revenue, immédiatement après l'état lamentable de la société que relataient les Lamentations, apparurent, pour la première fois sur les parois de la chapelle funéraire de la tombe d'un roi Antef, au milieu du XXIème siècle A.J.-C., ces chants des harpistes aveugles qui invitent à oublier le passé et, surtout, près de deux millénaires avant les Grecs et les Romains, à profiter du moment présent et des plaisirs naturels de la vie. 
Eloge de la Vie. Tout simplement. 

     Mais eux, ces Epicure, Horace et son "Carpe diem" ou Lucrèce, qui viendront maints siècles après les harpistes égyptiens, et qui, en définitive, n'exprimeront pas autre chose, ils auront droit à l'appellation de Philosophes. Et à une place privilégiée dans tous les manuels de philosophie du monde entier ...

     Ceci étant un autre débat, je vous suggère sans plus tarder de découvrir ce remarquable texte dans la traduction qu'en fit l'égyptologue belge Pierre Gilbert, voici une soixantaine d'années.  
      
 

Des corps sont en marche; d’autres entrent dans l’immortalité
Depuis le temps des anciens;
Les dieux qui vécurent autrefois reposent dans leur pyramide,
ainsi que les nobles, glorifiés, ensevelis dans leur pyramide.
Ils se sont bâti des chapelles dont l’emplacement n’est plus.
Qu’en a-t-on fait ?
J’ai entendu les paroles d’Imhotep et de Hordjedef,
Dont on rapporte partout les dires.
Où est leur tombeau ?
Leurs murs sont détruits, leur tombeau comme s’il n’avait pas été.
Nul ne vient de là-bas nous dire comment ils sont,
Nous dire de quoi ils ont besoin
Ou apaiser nos coeurs,
Jusqu’à ce que nous allions là où ils sont allés.
Réjouis ton coeur, pour que ton coeur oublie que tu seras un jour béatifié.
Suis ton coeur tant que tu vis,
Mets de la myrrhe sur ta tête,
Habille-toi de lin fin,
Oins-toi de ces vraies merveilles qui sont le partage d’un dieu;
Multiplie tes plaisirs, ne laisse pas s’atténuer ton coeur;
Suis ton coeur et les plaisirs que tu souhaites.
Fais ce que tu veux sur terre.
Ne contrains pas ton coeur.
Il viendra pour toi, ce jour des lamentations !
Le dieu au coeur tranquille n’entend pas les lamentations,
[= Osiris, dieu des morts]
Les cris ne délivrent pas un homme de l’autre monde.
 

(Refrain ?)


Fais un jour heureux, sans te lasser,
Vois, il n’y a personne qui emporte avec lui ses biens,
Vois, nul n’est revenu après s’en être allé.

 

(Traduction : Pierre Gilbert : 1948, 89-90)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 23:00



      En terminant mon intervention mardi dernier, ici, devant la vitrine 11 qui bientôt clôturera notre visite de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai attiré votre attention, ami lecteur, sur le fait que, volontairement, j'avais employé le terme vague de "bovidés" pour désigner sur la scène de labour, sujet du "modèle" E 27069les deux bêtes de trait.

     Et de vous donner alors rendez-vous ce 19 mai pour plus spécifiquement réserver mon exposé à cette famille d'animaux de l'Egypte ancienne afin de mieux cerner leur origine, les races qui en font partie, les multiples rôles qui furent les leurs dans la société de l'époque et la façon dont les artistes les ont représentés pour tenter de nous faire comprendre comment les distinguer les uns des autres.


     Il semblerait, à la lumière des dernières études qui ont été menées à leur sujet, que les premiers bovins domestiqués, issus en fait de l'aurochs sauvage "Bos primigenius", l'auraient été dans les régions du Fayoum et du désert libyque, aux environs de 4800 A.J.-C.; et que cette domestication serait la simple et obligatoire conséquence de la désertification que connut  le Sahara au Vème millénaire avant notre ère et qui conduisit les populations autochtones, mais aussi leurs animaux familiers,  à chercher à atteindre des lieux moins arides, en l'occurrence la riche vallée du Nil. L'élevage et l'agriculture proprement dits pouvaient alors commencer à petits pas : sans bien évidemment en être conscients, ces hommes quittaient ce que les historiens ont pris l'habitude d'appeler Préhistoire et entraient, par la grande porte s'ouvrant sur une prodigieuse civilisation de l'écrit, dans l'Histoire elle-même.

     Indéniablement, l'élevage des bovins tint une place cardinale dans tous les aspects de la vie quotidienne des Egyptiens, tant civile, avec leur utilisation à différents travaux ou pour nourrir certaines catégories de la population, que religieuse, aux fins de les honorer, leur attribuant dans cette spécificité bien précise, une valeur éminemment symbolique. Pour preuves de ce que j'avance, les nombreuses représentations  dont ces animaux font l'objet dans toutes les scènes peintes ou gravées des tombeaux, ainsi qu'en ronde-bosse, comme ici devant nous, vitrine 11.

     C'est d'ailleurs grâce à l'étude de ces peintures égyptiennes que les spécialistes en la matière peuvent actuellement déterminer qu'existèrent quatre races principales.
    
 

    La plus répandue, celle que la langue appelle "negaou" (la désinence "ou" étant la marque du pluriel), se caractérisait par des animaux à longues cornes en forme de lyre, comme ici, dans la tombe de Menna.





      Hauts sur pattes, ils présentaient une encolure courte et un large museau. Certains d'entre eux, particulièrement engraissés, portaient le nom de "iouaou".

      

     




     Avec la présence des envahisseurs Hyksos venus d'Asie, apparut une race de bovins plus petits que les précédents et dotés de cornes courtes : ce sont les "oundou".












    



     Nettement moins nombreux, mais beaucoup plus appréciés notamment pour les produits laitiers qu'ils procuraient, furent les bovins dépourvus de cornes, comme ici, dans le mastaba de Ty.


    
 

     Enfin, dernière catégorie de cette succincte différenciation entre races, les bovins nantis d'une bosse cervico-thoracique du type "zébu" qui, en définitive, furent peu présents dans l'art égyptien.


     Art égyptien qui, bien évidemment, établira tant que faire se peut, une autre distinction, sexuelle cette fois : indépendamment de la simple et apparente visualisation des organes particuliers aux uns et aux autres, les artistes insisteront sur le dimorphisme sexuel en représentant les vaches de taille visiblement inférieure à celle des taureaux et des boeufs.

     Le boeuf ! Autre débat qui divise la communauté égyptologique, et controversé s'il en est : existait-il ou non des boeufs en Egypte antique ?

     Oui, et incontestablement pour ceux des scientifiques qui arguent du fait qu'un extrait du célèbre Papyrus Anastasi établit une sorte de liste de ce qu'il faut rassembler pour l'arrivée imminente de Pharaon, à savoir : "des boeufs, de belles bêtes châtrées, à courtes cornes, provenant de l'Ouest et des veaux engraissés venant du Sud". 

     Sémantiquement, en effet, existe en égyptien classique un terme "seab" dont le déterminatif est constitué du dessin d'un bovidé, et qui signifie "châtrer".

     Oui, pour ceux aussi qui, avec force détails, nous décrivent les cortèges de boeufs destinés au sacrifice rituel associé à l'importante Fête d'Opet, à Thèbes.

     Oui également dans le chef des égyptologues qui veulent voir, dans les représentations de bovidés "iouaou" sur le mur ouest de la grande cour de Ramsès II, à Louxor, par exemple, ou dans le temple du même Ramsès II, à Abydos, ou encore dans un des sanctuaires d'Amenhotep IV/Akhenaton, le "Roud Menou", érigé en dehors de l'enceinte du temple d'Amon, à Karnak, des boeufs excessivement engraissés, aux mensurations imposantes, impressionnantes même quand on lit, dans les quelques hiéroglyphes qui, parfois les accompagnent, qu'ils peuvent atteindre jusqu'à 4 mètres de longueur, des sabots postérieurs jusqu'à la pointe extrême des cornes, et peser quelque deux tonnes !
     (Sur les parois du "Roud Menou", par exemple, quatre bovins paraissent si énormes qu'ils ont été installés sur un chariot tiré, pour chacun d'eux, par une escouade d'une dizaine de personnes ...)  

     Toutefois, quelques hirondelles n'annonçant pas nécessairement  le printemps, ces "preuves" avancées, parmi quelques autres, rares force est néanmoins de le constater, ne sont pas suffisamment probantes pour rallier à cette cause les autres savants qui, eux, affirment qu'il n'y a strictement rien déterminant avec certitude que ce sont bien des boeufs qu'il faut voir là; et que, dès lors, ce ne seraient simplement que des taureaux.

     Ce sont d'ailleurs les mêmes qui refusent d'admettre une thèse pourtant souvent prônée, mais non véritablement étayée de manière tangible, que les différenciations voulues par les artistes et auxquelles je faisais tout à l'heure allusion au niveau des cornes des bovidés seraient une façon de notifier ou non la castration d'un mâle : les cornes lyriformes pour les boeufs et les courtes pour les taureaux.

     Permettez-moi maintenant de revenir à mon propos initial : la différenciation sexuelle. Si l'on juge uniquement au sexe visiblement décelable dans les scènes peintes, il appert, statistiquement parlant, que furent bien plus souvent représentés des bovidés mâles que des femelles. Les philologues, en outre, qui se sont abondamment penchés sur les textes explicitant ces peintures ont définitivement établi que des termes tels que "nega", "ioua"  ou "ih" définissaient des éléments mâles, tandis que "iouat" ou "hemet" se rapportaient plus spécifiquement aux femelles.  (Le T, par parenthèses, constituant la désinence du féminin dans la langue classique égyptienne).

     Ceci étant, qu'ils soient mâles ou femelles, taureaux, castrés ou non, les bovins constituèrent une partie non négligeable de l'iconographie égyptienne : abondantes en effet sont les scènes, surtout dans les mastabas de l'Ancien Empire à Saqqarah - je pense plus particulièrement, comme souvent d'ailleurs, à ceux de Ty, de Ptahhotep et de Mererouka ... -, qui nous donnent à voir des défilés de bovidés devant un propriétaire défunt, des combats taurins pour une femelle, des scènes de boucherie, voire même de traite de vache ou de vêlement ...; sans oublier le côté pratique que les Egyptiens tiraient de leur présence et que les artistes ont aussi abondamment représentés sur les parois des chapelles de ces complexes funéraires. 

    Et c'est précisément par l'évocation des nombreux rôles qui leur furent dévolus dans la civilisation égyptienne que je voudrais poursuivre le présent article.

     En toute première position, j'épinglerai les travaux agricoles : le labour, essentiellement, mais aussi le dépiquage des céréales, c'est-à-dire la séparation des grains de la balle protectrice, tâche initialement effectuée par les ânes.

     Ils servirent en outre d'animaux de trait, notamment pour le halage des sarcophages.

     Bien évidemment, ils pourvurent à la nourriture de l'homme : la viande, certes, mais aussi le lait et les produits dérivés; tout en étant attentif au fait que, si l'on se fie à la taille des récipients utilisés pour recueillir le lait de la traite, il semblerait que les vaches, à cette époque, en produisaient peu : seulement de 1 à 2 litres, selon les estimations.

     J'ajouterai que ces aliments étaient souvent  préalablement offerts aux dieux, à leurs statues dans les temples en fait, puis, comme j'ai déjà eu l'occasion d'y faire allusion, redistribués en fin de journée aux nombreux prêtres affectés au culte de ces institutions religieuses.

     Tous ces animaux procuraient en outre aux artisans la matière première, le cuir essentiellement, pour confectionner sandales, fourreaux d'armes blanches, lanières, voire même tentures murales afin de se protéger de l'accablante chaleur quotidienne. En outre, étaient également récupérés sabots, os et cornes pour fabriquer qui de la colle, qui des bijoux ou des amulettes ...

     Il me plairait à présent de terminer cet exposé par l'évocation d'une fonction qui, si à nos yeux d'hommes du XXIème siècle trop souvent intolérants, a parfois tendance à paraître risible, n'en constitue pas moins un élément primordial dans la mentalité antique : il s'agit de l'importance religieuse, partant symbolique, accordée à certains de ces bovidés.

     Ainsi la vache est-elle tout à la fois symbole de fécondité, dispensatrice du lait vivifiant dont s'abreuvent les dieux, et personnification terrestre de la déesse Hathor, tout en se retrouvant en plus parfois associée à d'autres divinités comme Isis,et Nout, déesse du ciel.

     Quant au taureau, il est symbole de virilité et de fertilité, mais aussi de force et de combativité : souvenez-vous, ami lecteur, de la titulature de Ramsès II que j'avais traduite dans un article de l'année dernière, et plus particulièrement du premier de ses cinq noms, celui d'Horus : "Taureau victorieux ..." 

     Mais indépendamment de la personne royale, le taureau fut aussi l'objet d'une attention soutenue, dès la IIème dynastie : trois cultes taurins virent ainsi le jour en Egypte antique : celui de Boukhis, celui de Mnevis et, le plus important, le plus connu aussi depuis que l'égyptologue français Auguste Mariette mit au jour, au milieu du XIXème siècle ces sépultures animales qu'il est depuis convenu d'appeler le Serapeum de Memphis : celui des taureaux Apis.


     Sur tous ces points, sur toutes ces notions quelque peu énumérées à la manière d'une liste qui serait loin de se donner visage d'exhaustivité, j'aurai, vous vous en doutez, maintes et maintes fois encore l'occasion d'à nouveau m'étendre au fur et à mesure de notre parcours dans ce Département des Antiquités égyptiennes dans lequel nous déambulons, vous et moi depuis plus d'un an. Mais, dans un premier temps, et en guise de succincte approche, il m'importait aujourd'hui de les aborder dans une optique essentiellement programmatique afin que, déjà, vous en ayez une vue générale qui ne demandera, si vous acceptez qu'ensemble nous poursuivions ici nos découvertes, qu'à être précisée dans les prochaines semaines, dans les prochains mois ...

 

 

 

 

(Cabrol : 1999, 15-27;  Roman : 2004, 35-45; Vandier : 1969, 8-185; ID. : 1978, 1-38

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 23:00



     Le 5 mai dernier, dans un articulet que je voulais introductif, historiquement parlant, aux deux modèles exposés dans la vitrine 11, la dernière que nous rencontrerons dans cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais promis, ami lecteur, de vous donner à lire un texte datant de ce que les égyptologues nomment la Première Période intermédiaire (P.P.I.), soit  un relativement court moment entre l'Ancien Empire pharaonique et le Moyen, puisqu'il s'étend sur seulement une petite centaine d'années, approximativement de 2134 à 2040 avant notre ère.

     Ce texte à portée quelque peu philosophique, empreint d'une relative nostalgie, est censé refléter l'état plus que chaotique de l'Egypte à l'extrême fin de l'Ancien Empire en nous peignant un homme égyptien perturbé par l'angoisse, habité par le doute parce que  privé des repères sociaux et religieux qui tant le rassuraient auparavant. 




     Indépendamment du fait que les deux derniers siècles du IIIème millénaire ont profondément marqué le Proche et le Moyen Orient par des bouleversements à la fois climatiques mais aussi humains pratiquement contemporains les uns des autres, l'Egypte quant à elle, en proie à des désordres intérieurs, à une importante récession économique - rien de nouveau sous le soleil, fût-il de Rê ! -, à la famine même, rendit compte de cet état de fait dans le domaine artistique avec, notamment au Louvre, ce bas-relief de calcaire (E 17381) que l'on rencontre au premier étage, dans la vitrine 19 de la salle 22, et dont le cartel précise qu'il s'agit de Bédouins mourant de faim dans le désert, aux confins du pays, sous le règne du pharaon Ounas (Vème dynastie - XXIVème S. A.J.-C.)
 


     Et le consigna également, dans le domaine littéraire avec, entre autres textes, ces Lamentations (on trouve aussi parfois dans certains ouvrages : Admonitions) d'un certain Ipou-Our (ou Ipouer), scribe qui s'est ainsi épanché en plusieurs "poèmes" sur cette  crise qui sévissait à l'époque en Egypte.

     Le document de référence aux traductions contemporaines, que les égyptologues appellent "Papyrus d'Ipou-Our", fut en fait découvert en relativement mauvais état à Memphis, au début du XIXème siècle. En 1828, le Musée de Leyde, aux Pays-Bas, en fit l'acquisition et l'étiqueta "Leiden 344".

     Ce n'est que quelque quatre-vingts ans plus tard, en 1909 exactement, que le spécialiste incontesté pour l'époque de l'écriture hiératique, Sir Alan Gardiner, traduisit le texte entier rédigé en cette cursive à la XIXème dynastie.

  


     Beaucoup de scientifiques, de spécialistes, mais aussi, malheureusement, de "passionnés" moins sérieux veulent voir d'évidentes similitudes entre le texte biblique de l'Exode et certaines catastrophes auxquelles Ipou-Our fait allusion (que le monde égyptologique appelle communément "Les 10 Plaies d'Egypte") et le papyrus de Leyde, allant, pour certains, jusqu'à vouloir entrer dans de fumeuses - à mes yeux, à tout le moins -, théories ésotériques, voire même évoquer des mondes parallèles (on trouve tout, sur le Net ...)

     Vous accepterez, ami lecteur, que je n'entre pas ici dans ce débat et que, sans plus attendre, je vous propose quelques extraits significatifs de ce texte égyptien antique, laissant aux exégètes de la Bible, s'il y en a l'un ou l'autre parmi vous, le soin de trancher. 
 

 

     Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses et celui qui ne pouvait faire pour lui-même une paire de sandales possède des monceaux.

     Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux sont dans la joie, et chaque ville dit : " Laissez-nous chasser les puissants de chez nous."

     Voyez donc, l’or et le lapis-lazuli, l’argent et la turquoise, la cornaline et le bronze, la pierre de Nubie entourent le cou des servantes, tandis que les nobles dames errent à travers le pays et que les maîtresses de maison d’autrefois disent : "Ah ! Puissions-nous avoir quelque chose à manger !"
 
     Voyez donc, Elephantine, Thinis, etc. de Haute-Egypte ne paient plus d’impôts, à cause de la révolte. On manque de fruits, de charbon de bois.

     Autrefois, le cœur du roi était heureux quand les porteurs d’offrandes s’avançaient vers lui, et quand venaient les pays étrangers : c’était notre empire, c’était notre prospérité. Qu’allons nous faire à ce propos ? Tout est tombé en ruine.

     Voyez donc, celui qui ne possédait rien est maintenant celui qui possède.

     Voyez donc, les Grands ont faim et souffrent, mais les serviteurs sont servis.

     Voyez donc, les bureaux administratifs sont ouverts, les rôles ont été enlevés, de sorte que celui qui était un serf peut devenir le maître des serfs.

     Voyez en vérité une chose a été faite qui n’était pas arrivée auparavant : nous sommes tombés assez bas pour que des misérables enlèvent le roi.

     Voyez en vérité, nous sommes tombés assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison.

     Voyez, les juges d’Egypte sont chassés à travers le pays, chassés des Maisons de la royauté.

     Voyez, aucune fonction n’est désormais à sa place, tel un troupeau qui s’égare sans berger.




(Grimal : 2005, 7; Lalouette : 1984, 215 sqq.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 06:00


     Après avoir sollicité votre attention, le mardi 28 avril, voire votre sens de la réflexion pour tenter de résoudre la question des apparentes contradictions afin de déterminer l'ordre des étapes préparatoires du sol - d'abord la houe ? d'abord l'araire ? ou le semeur avant  tout ? -, après avoir laissé sous-entendre, à la suite de vos commentaires que, en définitive, tout cela dépendait de la façon dont l'artiste, d'une tombe à l'autre, avait rendu la scène, mais aussi, quand ils étaient présents, des textes hiéroglyphiques qui accompagnaient et donc explicitaient les gestes des paysans; après avoir donc plus spécifiquement traité des travaux agricoles quand de conserve nous avons admiré, vous et moi ami lecteur, les fragments peints de la chapelle funéraire ici reconstituée d'un certain Ounsou, je voudrais aujourd'hui, prenant prétexte, mardi dernier, de la première approche des "modèles" qui figurent dans la onzième et ultime vitrine de cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre pour lesquels je n'avais pas hésité, souvenez-vous, à brosser dans les grandes lignes l'origine historique de ce type d'objets retrouvés près des sarcophages dans certaines tombes de la Première Période intermédiaire et du Moyen Empire, envisager avec vous le premier d'entre eux.

     En bois, très sommairement et maladroitement réalisées le plus souvent, naïves presque toujours, les représentations tri-dimensionnelles de scènes par ailleurs déjà familières, n'ont en rien une destination ludique, mais matérialisent l'assurance pour le défunt, dans la droite ligne de celles qui les ont précédées dans les mastabas de Saqqarah, entre autres, de bénéficier, post-mortem, du fruit des activités de ces boulangers, bouchers, brasseurs, paysans, menuisiers, tisseuses, mais aussi guerriers, ou porteuses d'offrandes (comme dans la vitrine 1 devant nous), ou scribes, ou comptables ...; bref, de tous ces gens du peuple extrêmement représentatifs des différentes catégories  professionnelles de l'Egypte ancienne.

     Inépuisable mine de renseignements pour les égyptologues désireux de quelque peu concentrer leurs recherches sur l'aspect le plus traditionnel du labeur quotidien, ces maquettes qui, par parenthèses, constituent aussi une appréciable richesse pour tout enseignant qui envisage de les exploiter afin de mettre l'accent sur l'aspect pérenne des gestes effectués, non seulement dans les campagnes de l'Egypte arabe actuelle, mais aussi dans celles de la France et de la Belgique rurales du début du siècle dernier, se retrouvent exposées  dans plusieurs musées du monde entier, des Etats-Unis à celui du Caire. 

    
Et pourtant, pour une raison assez difficile à cerner, que certains égyptologues attribuent parfois à ce côté spontané de leur réalisation - et donc peut-être pas suffisamment porteur d'éternité -, ces modèles en bois, à mes yeux tellement touchants, connurent une vie relativement éphémère, à tout le moins à l'aune de l'Histoire de l'Art égyptien.

     Thèbes, ne l'oublions pas, avant d'être intimement associée aux temples de Karnak et de Louxor que vous avez, ami lecteur, peut-être déjà parcourus au pas de course, ou presque, fut d'abord une plaine éminemment fertile grâce aux crues du fleuve qui la traversait. D'où, parmi d'autres, une certaine propension à composer des scènes d'agriculture en ronde-bosse telle que celle se rapportant au labour que nous avons devant nous.


       Profane, extrêmement réaliste, d'apparence toutefois assez figée, tant le style semble maladroit, mais indicutablement expressif, ce "modèle" de scène agricole (E 27069) recèle un autre intérêt venant s'ajouter à ceux précédemment cités qui concernaient l'égyptologue et l'enseignant : c'est, pour Monsieur et Madame Tout le Monde, l'immédiateté de la compréhension de chaque détail de sa composition, sans nullement avoir besoin de recourir à un "décodage de l'image" comme parfois nous l'avons connu ici à propos de l'un ou l'autre relief, de l'une ou l'autre peinture pariétale.

     Sur un socle en bois de 37 centimètres de long et 24 de large, bois qui, par parenthèses, a conservé sa couleur naturelle, cette scène de labour provenant vraisemblablement d'Assiout fut acquise par le Louvre en 1971. Elle nous donne à voir un paysan de 12, 8 cm de hauteur qui guide son araire tiré par deux bovidés en bois peint de respectivement 12, 5 et 11, 5 centimètres de haut.

     Très incomplet et très grossier dans la mesure où l'artiste n'a pas estimé nécessaire de représenter l'age et le joug, - seule figure la fourche des mancherons aux mains du paysan; très fruste aussi, notamment pour ce qui concerne la réalisation du visage de l'homme, et celle des animaux : une seule corne, pas de queue, ce "modèle" n'en est pas moins particulier au niveau des efforts manifestes de l'artiste pour l'agrémenter de détails peints : pagne blanc sur une peau relativement foncée chez le paysan, taches noires appliquées sur le pelage des bovins; le tout donnant à l'ensemble une touche réelle de naturalisme.

     D'une certaine rusticité donc, cette scène miniaturisée, comme tant d'autres d'ailleurs, s'avère en totale rupture avec la ronde-bosse de l'Ancien Empire, particulièrement de la région memphite et ce, sur deux points précis : la taille des bras et le socle. Les bras, en effet, sont plus longs que la normale : ce détail est métaphoriquement destiné à attirer notre attention sur l'ampleur du travail effectué.

     Le socle, aussi, qui ne doit plus nous apparaître comme un simple support abstrait, mais plutôt comme une matérialisation du sol. Car vous aurez certainement remarqué cet autre détail d'une importance capitale à plusieurs titres : les pieds du laboureur, ainsi que les sabots des bêtes, sont enfoncés dans le morceau de bois. N'en déduisez pas que c'est pour mieux les maintenir en équilibre ! Non, ce procédé constitue indéniablement l'astuce que l'artiste a utilisée pour nous faire comprendre que ce support de bois figure le terrain au moment du travail : une terre très meuble, fraîchement remuée certes, mais aussi, et peut-être même surtout, un terrain qui parce qu'il a été quatre mois durant inondé par la crue bienfaitrice du Nil, est resté très fangeux. Et donc dans lequel on enfonce inévitablement.

     Ce qui signifie clairement qu'avec ce socle/sol, l'espace dans lequel se déroule la scène agricole fait intégralement partie de la composition, alors que précédemment, dans les peintures murales par exemple, les lignes horizontales qui séparaient les différents registres entre eux ne figuraient pas le sol : l'espace qu'elles déterminaient contenait alors la composition.
   
     Ce détail des pieds et pattes volontairement "pris au piège" dans la planche, que l'on retrouve sur plusieurs pièces semblables dans quelques musées américains, comme Toronto, New York, Boston, mais aussi à Hildesheim, en Allemagne et bien évidemment au Musée du Caire, nous permet en outre de "dater" ce type d'activité avec une certaine précision dans l'année égyptienne scandée par les tâches agricoles : nous sommes très probablement au début de la saison "Peret", c'est-à-dire à l'entame de ces quatre mois, de novembre à mars, pendant lesquels les paysans préparent la terre, sèment et finalement récoltent avant que ne revienne l'extrême sécheresse. 

     (Permettez-moi de conseiller à ceux parmi vous qui désireraient plus d'explications sur les saisons de l'Egypte antique de relire ce passage de l'article du 26 août 2008 dans lequel, succinctement, j'y faisais allusion).


     "Tiens-nous prêt un attelage pour labourer, car la terre est maintenant sortie de l'eau et elle est bonne à être labourée; puis tu viendras aux champs avec les semences, car nous allons nous mettre énergiquement au labour demain matin", dit Anoupou, l'aîné, à Bata, le puîné, dans le Conte des Deux frères sur lequel, pour d'autres raisons en vérité, j'ai déjà eu l'opportunité d'attirer ici votre attention.
     
     Enfin, et c'est loin d'être négligeable, ce détail met en lumière toute la pénibilité de la tâche car, vous en conviendrez assurément, ami lecteur, il ne devait pas être aisé pour le paysan d'ainsi se mouvoir dans un sol aussi boueux.

     Et pourtant, et pourtant ...


     "
 Certes ces gens sont aujourd'hui, de toute l'espèce humaine en Égypte comme ailleurs, ceux qui se donnent le moins de mal pour obtenir leurs récoltes : ils n'ont pas la peine d'ouvrir des sillons à la charrue et de sarcler, ils ignorent tout des autres travaux que la moisson demande ailleurs. Quand le fleuve est venu de lui-même arroser leurs champs et, sa tâche faite, s'est retiré, chacun ensemence sa terre et y lâche ses porcs : en piétinant, les bêtes enfoncent le grain, et l'homme n'a plus qu'à attendre le temps de la moisson, puis, quand ses porcs ont foulé sur l'aire les épis, à rentrer son blé."


     C'est ainsi que l'historien grec Hérodote, au paragraphe 4 de la deuxième partie de l'Enquête, l'ouvrage qui le rendit immortel, voyait et résumait le cycle du blé, des semailles à la récolte.

     Qu'en déduire ? Qu'Hérodote, le Père de l'Histoire, se serait trompé ?

     Certes, et depuis l'Antiquité déjà, l'auteur prête à controverse quant à la véracité qu'il faut accorder à ses écrits. Et notamment pour ce qui concerne la partie du Livre II consacrée plus particulièrement à l'Egypte antique a-t-il été sévèrement critiqué, voire accusé de n'avoir jamais foulé la terre des pharaons !

     Toutefois, depuis les premières publications de l'égyptologue belge Claude Obsomer, voici une vingtaine d'années, il est définitivement acquis que "s'il a commis des erreurs, c'est essentiellement parce qu'il ne disposait que d'une information réduite sur un passé aussi long que celui de l'Egypte". C'est aussi, ajoute le Professeur Obsomer en guise de conclusion à sa démonstration, "parce qu'étant étranger aux réalités égyptiennes, Hérodote ne pouvait comprendre ses informateurs [des prêtres memphites] que dans la mesure où ceux-ci voulaient bien faire l'effort de lui donner tous ces détails qui paraissaient superflus pour des Egyptiens, mais qui s'avéraient indispensables pour un Grec."

     Quant au point précis qui nous occupe ici, cette vision de facilité que semble avoir Hérodote du travail agricole, reflet probable de ce qu'il constata pendant les quelques mois qu'il passa en Egypte vers 430 A.J.-C., c'est assurément par comparaison avec les conditions de culture que connaissait sa Grèce natale, dotée de bien pauvres terres caillouteuses et arides et qu'aucune crue d'un quelconque fleuve ne facilita jamais la tâche, qu'il faut l'interpréter. 


     Vous aurez probablement remarqué tout à l'heure que j'ai employé le terme volontairement vague de "bovidés" pour désigner ici les deux bêtes de trait. En réalité, j'ai l'intention, mardi prochain, de spécifiquement réserver mon exposé à cette famille d'animaux en Egypte ancienne : leur origine, les races qui en font partie, leurs multiples rôles et la façon dont les artistes les ont représentés pour tenter de nous faire comprendre comment les distinguer les uns des autres.

     A mardi donc, si vous le voulez bien, même salle, même vitrine, même heure ...


(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 76-8; Donadoni : 1993, 118-22Lefebvre : 1988, 143; Obsomer : 1989, 161-79Vandier : 1978, 1-57
    

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 23:00


     Après vous avoir donné à lire les samedis 25 avril et 2 mai derniers les rapports de fouilles rédigés par l'égyptologue français Bernard Bruyère à Deir el-Médineh, je vous propose aujourd'hui, ami lecteur, le denier compte rendu qu'il publia chez nous, en Belgique, dans la Chronique d'Egypte dépendant de la Fondation égyptologique Reine Elisabeth qu'avait créée à Bruxelles Jean Capart, dans le premier tiers du XXème siècle.




     A la fin de l'époque ptolémaïque le grand puits de Deir el Medineh, creusé (...) au nord du temple d'Hathor, n'ayant pas atteint le but que l'on s'était proposé, avait été en grande partie recomblé à l'aide des terres de forage et des décombres d'un quartier du village du Nouvel Empire. Les fouilles de 1949-1950 nous ont fait retrouver dans ces décombres plus de cinq mille ostraca hiératiques ou figurés des dynasties XIX et XX.

     Mais le grand puits n'avait jamais été complètement rempli et un vaste entonnoir restait béant qui sollicitait la curiosité des savants et la cupidité des indigènes. Des missions scientifiques et des tentatives clandestines ont donc cherché à percer son mystère et ont accumulé leurs déblais successifs sur le bord oriental de l'entonnoir. Ces dépôts devaient contenir des ostraca qu'il importait de retrouver pour compléter la collection déjà faite dans l'intérieur du puits.

     La première tâche de la mission autonome de Deir el Medineh fut donc de cribler les déblais de nos devanciers et de tamiser une cinquième fois nos propres déblais. Ce travail opéré sur une superficie de trois mille mètres carrés et une épaisseur de deux à cinq mètres, demanda vingt-huit journées et rapporta un gain de deux mille deux cents ostraca nouveaux dont un grand nombre très intéressants par les dimensions, la conservation et la nature des inscriptions.

     La seconde tâche, projetée et réalisée, fut le déblaiement du versant nord de la colline de Gournet Mouraï, en face du temple ptolémaïque d'Hathor. Ce secteur, maintes fois prospecté par les habitants de Gournah et par des archéologues, marque l'extrémité de la concession affectée aux ateliers funéraires du Nouvel Empire. C'est le complément de nos fouilles de 1940 et son voisinage du temple et du puits, sa relation historique avec eux et le village depuis le début de la XVIIIème dynastie jusqu'aux premiers siècles de l'ère chrétienne qui présentaient un intérêt assez puissant et urgent pour en imposer le désensablement exhaustif.

     Le résultat fut la remise au jour de onze tombes et d'autant de maisons disposées en deux étages. Les unes et les autres sont de la première époque de l'occupation du site au temps de Thotmès Ier et elles ont été spoliées, occupées, transformées, pillées depuis ce moment jusqu'à nos jours. Les morts du Nouvel Empire et les momies noires gréco-romaines se mélangent dans les hypogées. La céramique de la XVIIIème dynastie voisine avec la vaisselle copte.

     Mais la chose la plus remarquable est que presque chaque tombe, chaque maison renfermait une quantité plus ou moins grande de fragments de papyrus hiératiques et d'ostraca ramessides contenant généralement des textes magiques.

     A ce propos, il est essentiel de rappeler que presque tous les papyrus les plus connus du Nouvel Empire et souvent de la Basse Epoque, conservés dans nos musées, proviennent de Deir el Medineh et principalement de la région qui avoisine le temple d'Hathor. Schiaparelli a fouillé cette section de village et de nécropole en 1905. Il y fit ample moisson de papyrus et d'ostraca et c'est à Turin que doivent se trouver les compléments de ceux que nous avons glanés après lui.

     Notre récolte d'ostraca a été de deux cent soixante-dix pièces nouvelles, presque toutes très importantes. L'abondance d'écrits de toute nature, la fréquence des textes de magie prophylactique contre les attaques des bêtes venimeuses ou féroces, semblent indiquer la présence de nombreux scribes en ces parages, les préoccupations dominantes d'une époque au point de vue religieux; les goûts littéraires assez répandus parmi les artisans; l'envahissante paperasserie de l'administration et enfin, au point de vue des conditions d'ambiance, le pullulement des reptiles et des insectes.

Mai 1951

 
(Bernard Bruyère, Deir el Medineh. - Mission française 1950-1951, dans Chronique d'Egypte n° 53, Vingt-septième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1952, pp. 111-2)             
 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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4 mai 2009 1 04 /05 /mai /2009 23:00


     Commencée ensemble le mardi 30 septembre, notre visite détaillée de cette quatrième salle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre touche pratiquement à sa fin avec la découverte que nous allons entreprendre aujourd'hui et certains prochains mardis de la onzième et dernière de ses vitrines.


VITRINE  11



     Nous avons abondamment eu l'occasion, souvenez-vous ami lecteur, d'admirer dans cette immense salle, aux moments où, de conserve, nous avons pénétré, les yeux ébahis, dans les chapelles funéraires d'Akhethetep, tout au fond à droite de l'entrée, et d'Ounsou, ici derrière nous, ces scènes de la vie quotidienne relatant les travaux agricoles sur les terres pharaoniques que le fonctionnaire aulique avait désiré voir représentées, peintes ou gravées, registre après registre, sur les parois de sa "demeure d'éternité", tant pour signifier ce qu'il avait rencontré ici-bas que pour, selon le sempiternel principe, que j'ai déjà précédemment évoqué avec vous,  de la magie de l'image, et de celle du verbe créateur, s'en assurer l'existence post-mortem, dans sa vie de l'au-delà.

     Une étude quelque peu approfondie des fouilles et des mises au jour archéologiques qu'elles entraînent inévitablement démontre une évolution manifeste dans le domaine des pratiques funéraires. Et notamment une modification notoire émergeant à la fin de la VIème dynastie, à l'Ancien Empire donc, qui perdure pendant toute la Première Période intermédiaire (P.P.I.) et qui atteint manifestement son acmé au Moyen Empire, avec la XIème dynastie, aux temps des trois ou quatre Mentouhotep et Antef qui s'y sont succédé : l'apparition, autour du sarcophage de ce que les égyptologues nomment des "modèles", à savoir des maquettes qu'à la limite, à notre époque, l'on considérerait presque comme étant des jouets destinés aux bambins des rives du Nil, tant est flagrant le parallélisme que je pourrais établir avec les petits soldats de plomb de mon enfance, par exemple, ou encore, si le matériau n'était là aussi totalement différent, avec la ferme miniature qui actuellement fait le bonheur de mon petit-fils.

   Mais quelles sont les raisons de cet apogée au début du Moyen Empire ? Un petit rappel historique serait peut-être, ici et maintenant, le bienvenu. 

     Il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte, quand on se penche sur un tableau chronologique de l'Histoire égyptienne, que le Moyen Empire, constitué des seules XIème et XIIème dynasties aux yeux de la majorité des égyptologues, semble coincé entre l'Ancien et le Nouvel Empire, forcément, et spécifiquement pris comme en étau entre les Première et Deuxième Périodes intermédiaires. 
    
     Sur cette Deuxième Période intermédiaire (D.P.I.), l'invasion des Hyksos et la reprise du pouvoir par un certain Ahmosis débouchant sur la constitution de la prestigieuse XVIIIème dynastie, fleuron du Nouvel Empire, j'aurai très certainement un peu plus tard l'opportunité de vous entretenir abondamment. Mais aujourd'hui, il me plairait de m'attarder quelque peu sur ce moment charnière qu'est le premier de ces trois temps jalonnant l'Histoire égyptienne.

     Cette époque d'une petite centaine d'années - approximativement, de 2134 à 2040 avant notre ère, selon la datation établie par Erik Hornung -, se caractérise par une dislocation de l'Etat égyptien centralisé qui avait permis à l'Ancien Empire de se constituer. S'ensuivirent, inéluctablement, des troubles dont se fait l'écho, par exemple, un texte célèbre connu sous le nom de "Lamentations d'Ipou-Our", que je vous proposerai en lecture le samedi 16 mai  prochain. 


   Memphis, dans le nord, qui avait connu le statut de capitale du pays pendant les presque mille ans qu'avait durés l'Ancien Empire, perd sa prépondérance; et notamment les ateliers d'art qui s'y étaient développés, au profit d'autres écoles artistiques disséminées dans certains chefs-lieux régionaux : Thèbes en particulier.

     Et c'est en fait de ce nome thébain, - "Ouaset", en égyptien classique -, connu et habité par ailleurs depuis l'époque paléolithique, bien avant donc que se constitue officiellement l'Egypte pharaonique, qu'à nouveau une unité nationale va se réaliser, avec des nomarques comme les Antef (Ier, II et III), mais surtout avec le pharaon Montouhotep II qui, prenant le contrôle de toute la vallée du Nil, s'impose comme le réunificateur que le pays attendait.

     Grace à ce souverain, grâce au rôle prépondérant qu'il offrit à son nome d'origine, l'art à son époque et dans ce lieu connaîtra lui aussi un renouveau particulièrement intéressant.

     C'est précisément de ce temps que datent les deux maquettes de la vitrine 11 que nous détaillerons à partir de mardi prochain.


(Wildung : 1984, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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1 mai 2009 5 01 /05 /mai /2009 23:00

     Dans la foulée d'un premier article consacré, mardi 21 avril, aux outils agricoles exposés dans la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous ai proposé, ami lecteur, samedi dernier, de prendre connaissance du rapport des fouilles que Bernard Bruyère entreprit, en 1949, dans le "Grand Puits" de Deir el-Médineh. Et vous faisais d'emblée remarquer que son opinion varierait avec la poursuite de ses recherches et, surtout, de ses découvertes.

     Aujourd'hui, fidèle à ma promesse, je vous donne à lire la suite de ce compte rendu, relatant ses conclusions en clôture des investigations de la campagne suivante, celle de 1950.
  


 
    
La fouille du grand puits situé au nord du temple ptolémaïque d'Hathor à Deir el-Medineh, commencée l'année dernière, s'était arrêtée en fin de campagne, à une profondeur de 35 mètres environ et un sondage partiel, poussé verticalement jusqu'à 7 mètres, n'avait pas atteint le fond.

     L'escalier antique, retrouvé le long de la paroi nord, descendait d'ouest en est et, après un premier palier d'angle, s'amorçait déjà une série de quelques marches en direction du sud, contre la paroi orientale.

     Malheureusement, cet escalier taillé dans une roche marneuse inconsistante, était tellement usé et en grande partie détruit qu'il fallut le reconstruire en briques cuites et en ciment avant de reprendre la fouille, car il constituait la seule voie possible d'évacuation des déblais.

     L'an passé, la couche de décombres, riche en ostraca, avait été totalement épuisée par prudence et aucune perspective de trouvaille semblable ne s'offrait désormais, le sondage ayant révélé uniquement un remplissage composé de marne en gros blocs ou réduite en poussière.

     Pendant cinquante-deux jours, avec un effectif de cent vingt ouvriers en moyenne sur cent quatre-vingt dix inscrits au début, la tâche, de plus en plus pénible et dangereuse à mesure que l'on s'enfonçait, fut de piocher dans ce conglomérat et de remonter à pleines corbeilles des terres de comblement presque dénuées d'intérêt.

     Afin d'éviter un surmenage rapide, voire des accidents, le travail s'opérait en quatre phases. Un premier groupe d'une douzaine de piocheurs débitaient à coups de pics les quartiers de roc et les masses durcies de débris qui étaient entassés depuis des siècles au fond du puits; ils en remplissaient des corbeilles dans une demi-obscurité qu'aucun rayon de soleil ne perçait et sous la menace constante d'un éboulement de paroi ou de la chute d'un fragment de roche échappé d'un panier et tombant d'une hauteur de plus en plus grande. Un deuxième groupe, le plus nombreux, debout, face au vide intérieur, au bord de chaque marche des escaliers étroits et glissants, se passait de mains en mains les corbeilles pleines jusqu'à l'un des paliers supérieurs tandis que derrière cette ligne immobile, quelques hommes faisaient redescendre les corbeilles vides. Comme il y avait un total de cent quatre-vingt-six marches et un nombre insuffisant d'ouvriers pour les garnir toutes, un troisième groupe prenait les lourds paniers pleins et, en trois relais marqués par les paliers angulaires, gravissait cent fois par jours les degrés usés, jusqu'aux wagonnets qu'un quatrième groupe transportait à une centaine de mètres de là jusqu'au déversoir.

     Cet aperçu de la méthode de travail imposée par les circonstances et le mérite des exécutants n'est donné ici qu'à titre documentaire en raison du caractère exceptionnel que présentait cette fouille en profondeur accomplie en un laps de temps très court et sans engins spéciaux; il fournit l'occasion de rendre un juste hommage à l'esprit de prudente initiative et à l'énergie du Reis Ahmed Hassane comme à l'endurance et au courage de toute son équipe. Si le résultat de leurs efforts n'a pas répondu aux espérances que les légendes locales avaient fait miroiter à leurs yeux depuis longtemps, il n'en reste pas moins qu'ils ont remis au jour une curiosité archéologique dont la valeur est indiscutable.

     On avait en effet escompté qu'un grand tombeau pouvait seul avoir été le but d'un aussi gigantesque forage et l'on pensait que la nature même du sol avait conditionné les dimensions inhabituelles d'un tel cratère. Guidé par les affleurements crétacés environnants, le constructeur pouvait avoir voulu atteindre sous les sédiments de marne un banc de calcaire qui, forcément, devait se trouver à une certaine profondeur et qui lui aurait permis de creuser dans cette roche solide, compacte et apte à recevoir une décoration gravée ou sculptée, une série de couloirs souterrains et de salles composant le dispositif traditionnel d'un hypogée important.

     Le comblement postérieur du puits, la destruction qui paraissait à première vue intentionnelle des escaliers, pouvaient être interprétés comme des mesures de sécurité prises après une inhumation pour interdire à jamais l'accès du caveau. Ces escaliers larges d'à peine 1,20 m, taillés le long des quatre parois, descendaient en spirale par six révolutions et sept paliers d'angles. Quant aux parois de cet immense carré de 12 mètres de côté, elles étaient aussi soigneusement ravalées verticalement que le permettait la qualité médiocre de la roche. On y voyait encore, tracés en rouge, les axes médians de chaque face et les bandes horizontales de points indiquant la limite de ravalement.

     Un détail cependant pouvait en apparence constituer un argument contre l'hypothèse d'une destination funéraire du puits : à partir du cinquième palier, l'escalier de marne, jugé trop peu solide, avait été revêtu de dalles en calcaire et bordé de la même pierre, vers l'intérieur, par une sorte de basse rambarde ne dépassant pas l'arête des marches. Un tel souci de durée était incompatible avec l'idée de l'emploi sans lendemain d'une descente vers un tombeau et ne cadrait pas avec la ruine supposée volontaire des volées de marches entre les troisième et cinquième paliers. Toutefois ce détail n'avait rien de probant car les quatre mois de la fouille actuelle ont suffi à produire une telle usure qu'on fut obligé de rétablir en maint endroit l'antique dallage.

     A une profondeur de 42 mètres la marne, devenue de moins en moins friable, s'arrêtait brusquement en suivant une ligne presque horizontale  se relevant de quelques centimètres en allant du sud-ouest au nord-est et le banc de calcaire apparaissait. D'abord, il était fissuré verticalement mais ces fentes cessaient plus bas et le calcaire, très blanc et bien paré, promettait l'utilisation projetée, s'il pouvait se continuer assez pour donner à un souterrain l'épaisseur suffisante de plafond pour éviter tout danger d'effondrement. Par malchance, la couche calcaire ne mesurait pas plus de 8 mètres de hauteur et, de même qu'elle avait succédé sans transition à la marne, celle-ci reparaissait soudain à la cote 39,25 m.

     Depuis le sixième palier, l'escalier des deux dernières portions était taillé en plein calcaire avec rampe externe, contre les parois de l'ouest et du nord. Les quelques marches inférieures qui aboutissaient au fond du puits étaient seulement revêtues de dalles dès la réapparition de la marne.

     Par les fissures du calcaire au flanc sud et à l'angle sud-ouest s'écoulaient de minces filets d'eau saumâtre, tantôt froids, tantôt tièdes, plus abondants le matin que le soir, qui transformaient peu à peu en boue gluante les terres de comblement, de sorte qu'il fallut poursuivre le déblaiement à l'aide de corbeilles étanches et de sceaux. Il était évident qu'une poche d'eau souterraine se trouvait au sud du puits. Existait-elle quand le forage fut entrepris et fut-elle une des causes de l'interruption des travaux ? Le niveau actuel du Nil est à la cote 76 mètres, calculé à la limite du désert; mais on sait qu'il n'a cessé de croître depuis les temps antiques. 

     Une autre cause technique possible de l'abandon de l'ouvrage serait-elle la brusque disparition du calcaire et la déception de ne pouvoir creuser dans les parois l'agencement d'un caveau à multiples chambres ? Sur aucune de ces parois ne se montrait la moindre trace d'un semblant d'ébauche d'une porte et le fond lui-même ne recelait point d'indice d'un puits plus petit descendant vers une possibilité d'autre banc calcaire plus profond.

     Le terminus du grand puits présentait l'aspect d'un chantier de carrière dont l'exploitation aurait été brutalement arrêtée, soit, comme il vient d'être dit, par suite de difficultés matérielles insurmontables, soit pour une cause historique, un bouleversement politique par exemple.

     On pouvait se rendre compte du procédé employé par les carriers de jadis qui, pour approfondir le puits, débitaient la roche, couche par couche, sous la forme de dalles plus ou moins épaises et de gros blocs rectangulaires. Certains de ces blocs, détachés ou tenant au fond, restaient en place et certaines de ces dalles, dressées contre les parois, semblaient attendre d'être remontées par le moyen de poulies au bout de madriers horizontaux dont les cavités d'engagement se voient encore dans les parois 3 et 4.

     Ainsi les espoirs de trouvaille d'un grand tombeau s'évanouissaient, sans toutefois que fût complètement anéantie l'hypothèse d'une destination funéraire, mais en donnant plus de force à d'autres suppositions.

     L'opinion de G. Foucart était que cet immense cratère, dans une dépression naturelle proche du temple d'Hathor, pouvait être une source sacrée (et non un lac sacré à une telle profondeur). Cela trouverait une possibilité de vraisemblance dans le fait qu'en 1940, près de l'angle externe nord-est de l'enceinte ptolémaïque du temple, on découvrit un groupement de cuves rectangulaires en grès ayant contenu de l'eau bourbeuse et portant dans le fond des traces profondes d'écopage. Des amphores piquées dans le sol entouraient les cuves et, non loin de là, furent recueillis de nombreux petits vases en céramique vulgaire en forme de calices.

     En admettant l'antiquité des écoulements d'eau signalés plus haut et leur recherche voulue par le créateur du puits et prise pour but du forage, on pourrait être amené à déduire que les anciens, d'une époque encore indéterminée, attribuaient à cette eau des vertus curatives et miraculeuses et venaient là, comme on va aux sources thermales, absorber des calices de ce liquide médicinal.
 

     Quoiqu'il en soit des diverses hypothèses et du résultat négatif de la fouille, il demeure que ce grand puits constitue un exemple rare, sinon unique, au moins à Thèbes, d'une oeuvre aussi colossale en sa conception et en son exécution.

     Le problème subsiste toujours de savoir quand et pourquoi fut creusé ce gouffre et qui en fut l'auteur responsable. Les mêmes questions se posent au sujet de son abandon subit et de son recomblement.

     La présence des objets et des ostraca du Nouvel Empire au milieu des terres de remplissage n'apporte aucune précision de date antérieure à la XXème dynastie et la marge reste grande entre cette époque et les temps modernes. Une relation entre les puits et les tombes voisines des grandes adoratrices saïtes garde malgré tout une certaine valeur de probabilité. C'est ce que les fouilles prochaines veulent essayer de rechercher par une exploration des sépultures et des vestiges de constructions de la région.

     La saison de 1950 n'aurait eu que ce résultat d'intérêt purement archéologique, il eût été satisfaisant; mais elle ne fut pas infructueuse à d'autres points de vue car plus de deux mille trois cents nouveaux ostraca ont été recueillis en fin de campagne par un quatrième triage de nos déblais et par le criblage de ceux de nos prédécesseurs. Conformément à nos traditions, les déblais déjà plusieurs fois inspectés pendant la fouille, ont été de nouveau passés au tamis car il est facile que des ostraca ou de menus objets, mêlés à ces monceaux de tessons et de cailloux sans valeur, échappent à l'attention des ouvriers et des surveillants.

     Les ostraca des deux campagnes ont déjà commencé à être étudiés par les deux savants épigraphistes MM. Cerny et Posener, venus spécialement en Egypte pour préparer leur prochaine publication dans la suite des
Documents de Fouilles. Il ne convient pas de déflorer le résultat obtenu par nos confrères, mais on peut dire pourtant que leurs constatations apporteront de nouvelles et importantes révélations dans le domaine des connaissances littéraires et démographiques que nous possédions sur le village des ouvriers et artisans des nécropoles royales thébaines.

     La richesse de cette collection d'ostraca, la plus importante en nombre et en valeur qui ait été faite depuis bien longtemps, prouvera, s'il en était encore besoin, l'opportunité de la fouille qui vient d'être faite et compensera, pour la science égyptologique, l'absence d'un tombeau, si beau soit-il, au fond du grand puits de Deir el-Medineh.

       

(Bernard Bruyère, Deir el Medineh. - Fouilles de 1950, dans Chronique d'Egypte n° 51, Vingt-sixième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1951, pp. 67-72) 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 23:00



     Mardi dernier, après le congé pascal, vous étiez nombreux au rendez-vous que je vous avais fixé ici, dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, devant la vitrine 10.

     Nous y avons, souvenez-vous, en plus de succinctement évoquer le précieux site de Deir el-Médineh, détaillé ensemble les quelques ustensiles exposés sur le panneau mural, en  nous promettant de plus spécifiquement consacrer un moment important aux trois houes qui, devant nous, sont chacune posées sur un pied métallique.

     C'est d'elles donc, et au questionnement que ce type d'outil suscite chez les égyptologues quant à son utilisation, que je voudrais aujourd'hui vous entretenir.

De droite à gauche, nous avons :






N 1394

(Manche : 71 cm; soc : 48,50 cm)
















E 19184

(Manche : 73,50 cm; soc : 62 cm) 














et
AF 9679

(Manche : 47,50 cm; soc : 35,50 cm)















     Toutes trois datent du Nouvel Empire, celle du milieu provenant comme d'autres objets ici de Deir el Médineh, à l'époque de Ramsès II. Toutes trois aussi présentent approximativement la même configuration générale que reflète d'ailleurs le hiéroglyphe qui en est l'image (U 6 de la liste de Gardiner ) : le manche et le soc sont en effet assemblés de la même manière dans la mesure où ce dernier se termine, dans sa partie supérieure, par un tenon inséré à angle aigu dans une mortaise aménagée dans le haut du manche. Ces deux parties sont reliées l'une à l'autre grâce à une corde de chanvre tressée passant autour du manche dans lequel une encoche l'empêche de glisser; corde de longueur adaptable en fonction de l'angle désiré suite évidemment à l'usage qui fut celui de l'outil.

     Car si, de toute évidence, vous pensez directement à la houe en tant qu'instrument aratoire - ce que la présence de ces trois exemplaires, ici dans cette salle, tendrait à corroborer -, il n'en demeure pas moins que différents corps de métier s'en servirent à des fins tout autres : je pense par exemple à cette scène de la tombe du vizir Rekhmirê (TT 100), à Gournah, qui nous montre un ouvrier l'utilisant pour confectionner les briques crues dont les maçons auront besoin pour construire une maison; je pense aussi à ceux qui creusaient soit les bassins ou les canaux d'irrigation destinés à amener l'eau bienfaitrice au-delà de la zone agricole habituellement inondée par le Nil; je pense enfin à ceux auxquels était dévolu le rôle de préparer les tranchées de fondation d'un temple ...

     Quoiqu'il en soit des différentes exploitations de cet outil aux multiples fonctions, la houe - que certains égyptologues appellent aussi pioche -, resta tout au long de l'histoire égyptienne, et même bien après, sous d'autres cieux, un outil extrêmement rudimentaire qui, dans la seule fonctionnalité des travaux agricoles, fut de toute évidence à l'origine de l'araire.

     Déjà présente dès la Ière dynastie pharaonique, elle peut toutefois se décliner sous deux aspects : soit avec un soc en pointe, comme sur le dernier exemplaire, à gauche dans la vitrine (AF 9679), soit avec un se terminant par une partie plus large, aux angles sensiblement arrondis : c'est le cas ici de celle du milieu (E 19184). Nous retrouverons fréquemment par exemple, ailleurs dans le Musée, les deux types ainsi différenciés dans les mains des ouchebtis. J'aurai l'occasion d'y revenir un peu plus tard ...

     D'après certains égyptologues, la forme large du soc devait probablement permettre de détacher les mottes de terre assez volumineuses qui pouvaient se présenter en terrain sec alors que celle plus pointue servait certainement à réduire leur dimension.

     Je voudrais, ici et maintenant, introduire cette notion d'interrogations suscitées par la houe en tant qu'instrument agricole auxquelles j'ai d'emblée aujourd'hui fait allusion.

     Vous vous souvenez probablement, ami lecteur, de cette scène de labour, fragment peint de la chapelle funéraire d'Ounsou, exposée de l'autre côté de la vitrine devant laquelle nous nous retrouvons, et que nous avions ensemble découverte le 2 décembre
2008. Je vous propose de nous la remettre en mémoire ...

     
     Sans entrer dans plus de détails à l'époque, parce que j'escomptais bien vous en reparler, je vous avais expliqué que, telle qu'elle était présentée, il était manifeste que les paysans de cette scène qui maniaient la houe, à gauche, au registre inférieur, préparaient le terrain en cassant les mottes de terre un peu trop épaisses, et ce, AVANT le passage de l'araire, à droite. Cette explication d'alors traduisait en fait une opinion communément admise par certains égyptologues.

     En revanche, d'autres, analysant semblables représentations de la même scène du travail de la terre avancent une hypothèse quelque peu différente; que je vous soumets, sans vraiment prendre position et en laissant à votre réflexion, à votre sagacité, le soin d'éventuellement trancher entre les deux.

     D'aucuns en effet soutiennent que c'est APRÈS le passage d'un araire destiné à creuser les sillons initiaux qu'avec la houe ils brisaient les mottes gênantes qui s'étaient formées sur ce sol détrempé par l'inondation bienfaitrice. 

     Détail de puristes, penserez-vous, qui ne change pas vraiment grand-chose au problème. Je vous l'accorde, sauf que dans un cas, houe et araire servent à préparer le sol avant l'arrivée des semeurs (dont un est ici représenté jetant les graines d'un geste large), tandis que dans l'autre, houe ou araire interviennent après les semeurs aux fins d'enfouir les semences en les recouvrant de terre.

     Les tenants de la seconde hypothèse arguent de deux faits pour étayer leurs propos :

1. Dans certaines tombes, il appert que le semeur précède l'attelage des bovins qui tirent l'araire. Dès lors, cela signifie à leurs yeux que le paysan qui ne dispose pas des traditionnels moutons ou des porcs pour piétiner le sol et enfouir les semences se sert bien de cette charrue primitive pour effectuer ce travail nécessaire.

2. Dans certaines tombes également, et je fais ici plus précisément allusion au mastaba de Ti, à Saqqarah, les textes hiéroglyphiques qui accompagnent la scène de labour précisent, de manière très explicite, qu'il faut  recouvrir les grains (les semences) avec l'araire ("seka em heb") ou qu'il faut recouvrir avec la pioche ("seka em henen").


     J'ajouterai aussi un troisième argument en faisant référence au texte de la Description de l'Egypte, ce monument encyclopédique de première main publié au début du XIXème siècle, après l'expédition de Bonaparte sur les rives du Nil, dans lequel on peut découvrir qu'après plusieurs milliers d'années, les fellahs rencontrés continuaient encore à utiliser le même type de houe et le même type de charrue légère qu'était l'araire à l'époque pharaonique pour effectivement procéder aux mêmes travaux.

     Pérennité de gestes antiques, pérennité d'instruments millénaires ...


(Andreu : 2002, 95; Desroches Noblecourt : 1981, 210; James : 1988, 109; Montet : 1925, 183 sqq; Vandier : 1978, passim

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