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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 23:00


     A l'occasion de notre première approche ce mardi 21 avril des objets exposés dans la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai pris l'initiative, ami lecteur, d'aborder très succinctement, l'historique des fouilles qui ont amené les membres de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), et Bernard Bruyère plus particulièrement qui y a consacré trente années de sa carrière d'égyptologue, à découvrir le site de Deir el-Médineh, avec notamment le village des artisans des tombes royales et princières de la Vallée des Rois et de celle des Reines du Nouvel Empire.

     Extrêmement riche en exhumation d'objets divers, ainsi qu'en tombeaux bellement décorés s'étageant dans le cimetière de l'Ouest, ce vallon dissimulé entre la colline de Gournet Mouraï et la montagne thébaine, l'est aussi par l'extraordinaire provende qu'au milieu du siècle dernier, B. Bruyère récolta dans ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler le "Grand Puits".


     L'année dernière, dans l'article que j'avais consacré au grand égyptologue belge qu'était Jean Capart, j'avais mentionné, parmi tout l'apport dont le monde scientifique lui était redevable, la création, grâce au soutien moral et financier de la Reine des Belges, de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.) et, en parallèle, d'un bulletin paraissant à l'époque deux fois l'année, la "Chronique d'Egypte" (CdE), destiné à publier les articles des égyptologues du monde entier.

     C'est précisément dans ce bulletin périodique que trois années durant, B. Bruyère nous donna un bref compte rendu de ses campagnes de fouilles et de ses découvertes consécutives dans le "Grand Puits".

     En annexe donc de l'article de ce mardi, j'ai jugé opportun, pour le centième billet de ce blog, de vous proposer aujourd'hui la lecture de très larges extraits du premier de ses rapports de fouilles dans ce "mystérieux" gouffre, avec ses réflexions encore un peu brutes, qu'il peaufinera par la suite et modifiera même à la lumière de ses autres campagnes d'investigations.


(Andreu : 2002, 34 - Photo prise à l'époque des fouilles du Grand Puits)



     La mission, désormais autonome, de Deir el-Medineh a poursuivi en 1949 les travaux d'achèvement du chantier que l'Institut Français d'archéologie orientale du Caire exploitait depuis l'année 1917 sous les directions successives de MM. Georges Foucart et Pierre Jouguet.

     Les recherches relatives à la concession des ateliers thébains des nécropoles royales du Nouvel Empire pouvant être considérées aujourd'hui comme terminées en ce qui concerne la région au sud du temple ptolémaïque d'Hathor aussi bien qu'à l'intérieur de l'enceinte de ce sanctuaire et au nord de celle-ci, il importait d'explorer un immense cratère béant au pied de la falaise libyque, entre le temple et Sheikh-abd-el-Gournah.

     Ce vaste entonnoir, creusé dans la roche marneuse, et dont l'orifice supérieur mesure 35 mètres de diamètre, avait déjà sollicité l'attention des fouilleurs autorisés et clandestins à plusieurs reprises. Tour à tour certaines institutions scientifiques sous les ordres des savants Schiaparelli, Möller, Foucart, avaient cherché à en percer le mystère; des entreprises indigènes, subventionnées par Shenoudi, Abd-er-Rassoul et autres avaient aussi tenté de résoudre le problème; mais les uns et les autres avaient abandonné, par manque de moyens suffisants, le désensablement de ce gouffre.

     Supposant à bon droit que les anciens Egyptiens n'avaient pu entamer un aussi gigantesque travail et le laisser inachevé, que la nature du terrain et les techniques coutumières interdisaient les hypothèses d'une recherche d'un point d'eau ou le forage en profondeur d'une carrière de calcaire, nos prédécesseurs n'hésitèrent pas à baptiser "Puits funéraire" l'énorme cavité et, partant de ce principe, à essayer de parvenir à un caveau qui, logiquement avait les plus grandes chances de se trouver du côté de la chaîne libyque, c'est-à-dire sur le flanc interne occidental.
(...)

     Si aucun des fouilleurs précités, descendu pourtant à une assez considérable profondeur, n'arriva jusqu'à l'entrée supposée d'un hypogée, deux résultats intéressants furent atteints lors des diverses tentatives. Le premier fut la récolte, parmi les terres de comblement, d'une certaine quantité d'ostraca d'époque ramesside dont s'enrichirent le musée de Berlin et les officines des antiquaires de Louxor. Ces trouvailles suffisaient à montrer la nécessité de poursuivre les investigations afin de compléter la documentation sur le village antique des artisans de cimetières.

     Le second résultat avait été la constatation du ravalement vertical de la paroi interne occidentale du puits et la présence d'un ressaut de cette paroi que les chercheurs clandestins, travaillant dans les profondeurs obscures d'un trou d'homme, prirent pour le sommet du linteau d'une porte. Il n'en fallut pas plus pour faire naître la légende d'un magnifique linteau de calcaire orné même d'un soleil doré encadré par deux ailes polychromes.

     Brodant sur ce canevas, l'imagination orientale grossissait d'année en année l'importance de cette soi-disant découverte et surexcitait la cupidité des habitants des deux rives du Nil. On ne pouvait par conséquent abandonner la concession de Deir el-Medineh sans avoir, par une fouille exhaustive du puits, tari la source des ostraca et supprimé, tout ensemble, un espoir de pillage et la légende qui l'eût motivé.

     Pour ces différentes raisons, la Commission des Fouilles des Relations Culturelles au Ministère français des Affaires Étrangères décida en 1948 de pousser jusqu'à leur terme les investigations commencées depuis plus de trente ans et fâcheusement arrêtées en 1947.

     Entre le 13 février et le 25 avril 1949, date à laquelle les ouvriers furent obligés de quitter le chantier pour aller aux moissons, la fouille avait pu descendre à presque 40 mètres de profondeur et extraire environ 5800 mètres cubes de déblais sans toutefois parvenir au fond rocheux du puits et à la porte du caveau funéraire.
 

     Son premier gain archéologique fut d'acquérir la preuve de la destination funéraire de cet abîme colossal, unique en son genre dans la nécropole de Thèbes. En effet, le vaste entonnoir dont l'ouverture vaguement circulaire atteint 35 mètres de diamètre se continue ensuite par un puits parfaitement carré de 12 mètres de côté aux parois soigneusement ravalées et rigoureusement verticales. Un escalier antique, taillé dans le roc, descend le long de la paroi nord; d'abord d'est en ouest, puis après un palier d'angle, d'ouest en est et enfin, après un second palier, longe le flanc oriental en se dirigeant du nord vers le sud. Quelques marches de ce troisième tronçon sont déjà dégagées.

     Un autre gain très appréciable aux points de vue historique et philologique fut la récolte faite dans les déblais d'une importante quantité d'ostraca hiératiques et figurés (aucun ostracon démotique ou copte). Plus de 3000 pièces inscrites ou dessinées, mêlées à des masses de tessons de céramique sans décor, à des fragments d'objets en pierre ou en bois (statuettes, socles, stèles, peignes, chevets, etc.), étaient rassemblées en un bloc compact à mi-profondeur et noyées dans les décombres provenant certainement d'une agglomération habitée pendant les quatre siècles d'occupation de Deir el-Medineh par les ateliers royaux des cimetières.
(...)

     Un semblable groupement d'ostraca et d'objets, inséré entre les gisements de marne en blocs ou en poussière des parties inférieures du puits et les sables de ruissellement des parties superficielles amenés par le vent ou les pluies, ne pouvait être l'effet du hasard ni même d'un cataclysme, car entraînés par un torrent, les ostraca n'eussent pas conservé la netteté graphique qu'ils ont presque tous. Donc c'est intentionnellement qu'ils furent précipités en une seule fois et à une époque où le village des artisans était déjà déserté. Ce ne pouvait être que pour combler le puits après une inhumation, pour en interdire l'accès à l'avenir et cette opération se placerait alors après la fin de la XXème dynastie.

     Comme personne n'est parvenu jusqu'à la profondeur atteinte par nous en 1949, ni dans l'antiquité ni aux temps modernes, il n'est pas téméraire d'espérer que si tombeau il y a, il est resté inviolé et que les fouilles de 1950 nous réserveront la chance de percer l'énigme du Grand Puits et de savoir enfin quelle illustre dépouille a cherché un aussi grandiose abri pour son éternité.
(...)


(Bernard Bruyère, Deir el Medineh 1949, dans Chronique d'Egypte n° 49, Vingt-cinquième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1950, pp. 45-8)        


   



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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 23:00


     En Egypte, à Guizeh et surtout à Saqqarah, vous les avez vus en grand nombre sur les murs de chapelles funéraires de prestigieux mastabas comme celui de Ti, incontestablement le plus beau de tous, mais aussi peut-être ceux de Kagemni, de Ptahhotep, de Mererouka; et d'autres, bien d'autres ...

     En effet, peintures et bas-reliefs décorant les tombes de grands fonctionnaires auliques nous les détaillent à l'envi, durant tout l'Ancien Empire déjà, depuis le temps de Snéfrou, premier souverain de la IVème dynastie, père de Khéops, et cela sans discontinuer jusqu'à l'époque gréco-romaine, à l'extrême fin de l'histoire pharaonique avec, notamment, le tombeau de Petosiris auquel j'ai déjà précédemment fait allusion.

     Ici, dans la salle 4 consacrée aux travaux des champs, nous les avons aussi rencontrés sur les parois de la chapelle d'
Akhethetep et de celle d'Ounsou.

     Et aujourd'hui, ami lecteur, après cette interruption du congé pascal, je vous invite à en découvrir quelques-uns matériellement exposés cette fois dans la vitrine 10 devant laquelle je vous avais donné rendez-vous en nous quittant le 4 mars dernier.

    

     

     Datant de différentes époques, mis au jour en maints endroits du pays, tous ces outils - car c'est bien de cela qu'il s'agit, vous l'aurez compris -, sont le reflet d'une vie de travail la plus rudimentaire, certes, mais surtout la plus quotidienne qui soit; partant la plus vraie.

     D'aucuns, d'ailleurs, font toujours partie des instruments actuellement utilisés dans certains villages arabes d'Egypte, dans l'une ou l'autre région de l'Est asiatique aussi, voire même dans celles de nos campagnes, françaises et belges, que l'automatisation à outrance n'a pas encore atteintes. Et c'est en cela que certains d'entre eux nous "parlent" ou nous semblent à tout le moins extrêmement familiers. 

     Avant de les envisager ensemble, permettez-moi une importante parenthèse qui me semble ici nécessaire afin d'évoquer un lieu d'un intérêt cardinal pour ce qui concerne la découverte de tous ces objets qui rythmèrent la vie quotidienne des travailleurs égyptiens.

     Il s'agit, comme vous l'avez très probablement déjà deviné, du site de Deir el-Médineh, en Haute-Egypte, lové dans un des vallons désertiques de la montagne thébaine, à moins d'un kilomètre des terres cultivées, au-delà de la colline de Gournet Mouraï, sur la rive occidentale du Nil, en face de Louxor.

     Jusqu'au milieu du siècle dernier, le présent Département des Antiquités égyptiennes connut un réel accroissement de sa collection : plus d'un millier de pièces, en effet, avaient été offertes en partage à la France par le Gouvernement égyptien suite aux fouilles qui y étaient entreprises par l'égyptologue Bernard Bruyère (1879-1971) qui, alors que la concession du site avait été accordée cinq ans plus tôt à l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), le "ratissa" inlassablement à partir de 1922; et qui, parallèlement, ne cessa de publier le fruit de ses découvertes de manière remarquablement scientifique.

     Mais qu'est exactement Deir el-Médineh aux yeux de l'égyptologie contemporaine ?

     Il s'agit en réalité d'un village - que les textes égyptiens nommaient simplement "Pa démi", "La Ville" -, dont il ne reste plus que les ruines, créé ex-nihilo sous le règne de Thoutmosis Ier, souverain du début du Nouvel Empire, aux fins d'héberger les artistes, artisans et ouvriers qui, près d'un demi-millénaire durant, travaillèrent au creusement et à la décoration intérieure des hypogées royaux et princiers des proches Vallées des Rois et des Reines.

     Témoin absolument unique de la vie professionnelle et privée des familles qui se sont succédé là siècle après siècle, ce village qui fut agrandi sous le règne de Thoutmosis III, momentanément déserté sous celui d'Amenhotep IV/Akhenaton - la communauté rejoignant alors un hameau semblable fondé à Tell el-Amarna -, remis à l'honneur avec Horemheb, dernier souverain de la prestigieuse XVIIIème dynastie et connaissant son apogée à l'époque des Ramsès, aux XIXème et XXème dynasties, se développa sur quelque 5600 m² : près de 70 maisons, toutes semblables, qui se sont partagé, de part et d'autre d'une rue principale, une superficie de plus ou moins 132 mètres de long pour une petite cinquantaine seulement de large.

     Aux confins du site, deux nécropoles : celle de l'Est, sur les flancs de Gournet Mouraï, dont il ne subsiste aujourd'hui plus rien et celle de l'Ouest, sur l'autre versant, aux pieds donc de la montagne thébaine.

     Les tombes du cimetière de l'Est découvertes intactes par B. Bruyère datant des règnes de Thoutmosis III et d'Hatchepsout, si elles n'offraient pas une importance particulière quant à leur structure et leur décor pariétal, se révélèrent en revanche d'un intérêt certain pour ce qui concerne le matériel funéraire qu'elles recelaient : en effet, les objets exhumés, dans leur plus grande majorité, présentaient de manifestes traces d'usure prouvant indubitablement qu'ils avaient été utilisés par leur propriétaire. Et c'est bien grâce à eux, grâce à ces chaises, tabourets, lits, nattes, paniers divers, vaisselle et ustensiles de cuisine, outils agricoles et de construction, objets de toilette, vêtements même que l'on peut maintenant établir avec une précision avérée le vécu quotidien des anciens Egyptiens.

     De ces tombeaux de l'Est, je l'ai signalé, il ne reste aujourd'hui plus aucune trace dans la mesure où B. Bruyère prit la décision d'entièrement les recouvrir avec les déblais des fouilles du village proprement dit effectuées entre 1935 et 1939.

     Quant à la nécropole de l'Ouest, sur le versant opposé du vallon, elle se présente dorénavant sous l'aspect d'une succession de terrasses étagées qu'il décida d'aménager afin de pallier d'éventuels éboulements dus au nombre croissant de visiteurs. Elle se compose d'une soixantaine de tombes décorées : 7 datant de la XVIIIème dynastie et les autres essentiellement du temps de Ramsès II; la plus belle à mes yeux étant celle de Sennedjem, un des gouverneurs de Thèbes.

     Je m'en voudrais, après vous avoir quelque peu entretenu de Deir el-Médineh sous l'angle des nombreux vestiges de la vie quotidienne que les fouilleurs de l'IFAO, Bernard Bruyère en tête, y mirent au jour, de ne pas mentionner un autre endroit  lui aussi source de bien de "trésors" archéologiques : il s'agit du "Grand Puits". 

     Les égyptologues ont en effet donné ce nom à un trou d'une cinquantaine de mètres de profondeur, probablement creusé par les hommes du village en vue d'atteindre une éventuelle nappe phréatique que jamais ils ne découvrirent. De sorte qu'à l'époque ramesside, il servit de décharge.

     Entre 1949 et 1951, Bruyère s'y intéressa et en exhuma, entre autres, une imposante et ô combien remarquable somme d'archives rédigées en cursive hiératique sur quelque 5000 ostraca qu'après lui, d'éminents épigraphistes tels que Jaroslav Cerny (1889-1970), Georges Posener (1906-1988), Serge Sauneron (1927-1976) et maints autres se sont attelés et s'attellent encore à déchiffrer.             

     Mais avant d'en rencontrer certains dans l'une ou l'autre vitrine des prochaines salles, je vous propose immédiatement de revenir, après cette indispensable digression, à celle qui nous occupe aujourd'hui en évoquant les objets qui, de haut en bas, sont fixés sur la paroi du fond.




     Dans la partie supérieure, donc, chapeautant l'ensemble, un joug de 1, 35 mètre d'envergure (E 3203). Il provient de l'époque romaine, soit entre les Ier et IVème siècles de notre ère, mais aucune autre précision quant à sa date et son origine exactes, par qui et où il fut découvert, ne figure sur le cartel d'accompagnement.



     Cette pièce de bois permettait en fait de maintenir en parallèle des animaux qui, grâce à leur force musculaire, tractaient aisément l'un ou l'autre instrument : en Egypte antique, le plus souvent, on y ajustait une paire de boeufs qui, tirant derrière eux l'araire (ou la charrue, selon le terme employé par les historiens), remuait la terre de manière qu'elle recouvre les grains préalablement semés. Vous remarquerez sans difficulté, à chacune de ses extrémités, la partie convexe qui venait épouser l'encolure de l'animal de trait; le joug étant en effet simplement attaché à ses cornes.


     Immédiatement en dessous, une palanche (E 14510) d'un mètre de long, trouvée à Gournet Mouraï, et datant du Nouvel Empire (± 1 450 A.J.-C.)

     Il s'agit également d'un morceau de bois, légèrement incurvé parfois, porté sur l'épaule et aux bouts duquel le paysan suspendait une charge à l'aide d'un crochet.
 

    



     Les concepteurs de cette vitrine en ont d'ailleurs exposé un exemplaire juste en dessous.

     Datant du Nouvel Empire, ce crochet de suspension à une palanche (E 14054), d'une hauteur de 30,5 cm, se termine par une pointe également en bois de 13, 5 cm de long, présentant manifestement des traces d'usure.

     Quelle que soit la charge qui fut jadis la sienne, il est incontestable que ce type d'objet, accroché parallèlement de chaque côté de la palanche, comme nous le prouve d'ailleurs la scène peinte sur le petit éclat de calcaire exposé au centre de la vitrine, glissé dans l'anse d'un panier par exemple, ou de tout autre fardeau, réduisait considérablement l'effort que devait consentir le porteur.
            








     A la gauche de la vitrine, précisément, vous avez une de ces nombreuses réalisations de vannerie artisanale. Exemple même de panier nécessaire à la vie quotidienne des anciens Egyptiens, ce couffin (E 16410) de 38 cm de long et 17, 5 de haut fut en fait retrouvé par B. Bruyère, dans le cimetière de l'Est, à Deir el-Médineh.
 


     Réalisé à partir de tiges de jonc tressées, il dut servir soit à transporter des objets de dimensions réduites, soit peut-être même à évacuer des déblais résultant du creusement des tombeaux.

     Quoiqu'il en soit, c'est le fragment de calcaire peint (E 5605), de 15, 5 cm de haut pour 10, 5 cm de large exposé au centre de la vitrine 10, sous la palanche, entre couffin et crochet de suspension, qui, bien mieux que mes longs palabres, vous permettra d'aisément visualiser la destination exacte allouée à chacune de ces pièces de bois ici exposées. 


 
     Mardi prochain, même lieu, même heure, nous consacrerons un peu de notre temps aux trois houes du bas de cette vitrine, posées chacune sur un support métallique et qui suscitent diverses interrogations de la part des égyptologues.

     Mais avant ce nouveau rendez-vous au Louvre, je vous invite à lire ce samedi 25 avril un premier compte rendu de fouilles rédigé voici soixante ans par Bernard Bruyère lui-même, alors qu'il venait de commencer l'exploration du "Grand Puits" auquel j'ai fait allusion aujourd'hui.


(Andreu : 2002, 14-41 et 92-4; Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 211)
      
   

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 23:00



     Pour cet ultime article avant le congé de Printemps qui commence, en Belgique à tout le moins, aujourd'hui même, je vous propose, ami lecteur, une dernière fois de suivre Pierre Loti dans son périple sur la terre des pharaons, en 1906. J'ai choisi, après vous avoir donné à découvrir ses impressions successivement à propos de la ville du Caire, du sphinx et des pyramides et, dernièrement, du kiosque et du temple engloutis de Philae, de vous donner à lire, ce samedi, sa vision du Sérapéum de Memphis, extraite d'un chapitre intitulé Chez les Apis, le sixième de l'ouvrage que nous avons feuilleté de conserve au mois de mars, et qu'il consacre à cet ensemble de sépultures destinées aux momies des taureaux sacrés qu'Auguste Mariette mit au jour au milieu du XIXème siècle.






     Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit noir rangés le long de catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi que d'éternelles étuves.

     Des berges du Nil, pour aller chez eux,  il nous faut traverser d'abord la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis le commencement des temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des plantes et au développement des hommes : une ou deux heures de route, le soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre légère. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramènent des champs, vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes indéfiniment répétées, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit être facile, même un peu paradisiaque.

     Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort ... Ce monde, c'est le désert, le désert  dominateur, au milieu duquel l'Egypte habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et, ici plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contrebas de lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous ombragent.

     Avec ses tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une espèce de muraille molle ou de grande nuée à faire peur, - ou plutôt comme une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui pourrait bien se déverser et engloutir.

     De plus, il est le "désert memphite", c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux;  donc, au-dessus de ces sables qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrêté dans sa marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains, des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des couvertures à momie : les pyramides, encore debout là toutes, sur le sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes, - et peut-être plus terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut devant les nuages.
(...)

     L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que nous pouvons nous y rendre.

     Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol, entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes abrités, là-dedans, contre le vent si âpre qui souffle sur le désert, et même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine de four : il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires de l'Egypte, qui sont de merveilleuses étuvres à momies. Le seuil franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stèles, des blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours croissante.
     Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont préparé pour nous leur grêle illumination d'usage.

     Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant, du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois, en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et à gauche de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare, aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des antiques humanités; ici, la signature du roi Amasis; là, celle du roi Cambyse ... Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et ensuite les amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre passage ?

     Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de boeuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur, malgré leur solidité à défier toute destruction, ils ont été spoliés à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse. Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de patience et de force; pour certains, les voleurs ont réussi, avec des leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont percé dans l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la momie sacrée.

     Dans l'hypogée colossal, ce qui vous saisit le plus, c'est la rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui, plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long de la grande voie droite, à mesure que se mouraient les taureaux déifiés; mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa momie. Il a été le dernier. Pendant la période où on le roulait avec lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa chambre quasi éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis avait pris fin, - là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral ...

     C'est peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos notions positives : savoir qu'il y aura un dernier de tout; non seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier jour ...          


(Pierre LOTI, Chez les Apis, dans La Mort de Philae, (1909), Paris, France Loisirs, 1990, pp. 63-71) 


      Les vacances scolaires de Printemps étant à nos portes (belges, à tout le moins), je vous convie, après ce dernier rendez-vous littéraire,  à me rejoindre dans une quinzaine de jours, le mardi 21 avril très précisément, en matinée si cela vous agrée, devant la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre; pour autant, bien évidemment, que vous souhaitiez que nous poursuivions ensemble cette visite virtuelle que nous effectuons depuis un petit peu plus d'un an maintenant.

Bon congé pascal à vous, ami lecteur ...     
  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 23:00

 

     Dans le cadre de notre déambulation de vitrines en vitrines en cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous sommes arrêtés, vous et moi ami lecteur, depuis la mi-mars, devant la neuvième d’entre elles; et plus particulièrement devant le premier des deux "Reliefs du Lirinon" provenant de la tombe d’un notable de la XXVIème dynastie, le plus complet à vrai dire, le linteau E 11377.


     (Je rappelle que le second de ces bas-reliefs, E 11162, se trouve quant à lui exposé dans la vitrine 2 de la toute dernière salle, la trentième, du circuit chronologique, à l’étage supérieur.)

     Après avoir pour vous envisagé, dans un premier temps, une description des différentes étapes menant à l'élaboration du parfum de lis que ce monument propose, j'avais élargi mes propos, la semaine dernière, pour évoquer quelques tombes dans lesquelles figurent l'une ou l'autre scène se rapportant à cette fabrication : celle de Kagemni, à Saqqarah, datant de la VIème dynastie; celle d'Amenmès, à Thèbes Ouest, de la XVIIIème dynastie et celle de Petosiris, à Tounah el-Gebel, de la XXXème dynastie, à l'extrême fin donc de l'histoire pharaonique égyptienne proprement dite, juste avant la première invasion des Perses. 

     Aujourd'hui, poursuivant toujours mon évocation des onguents et des parfums, je voudrais plus particulièrement vous emmener dans quelques-uns des plus grands temples égyptiens, des plus visités, aussi. 

 

 

 

 

     Parmi les blocs retrouvés par l’égyptologue français Georges Legrain (1865-1917) sous le dallage de la Cour de la Cachette, dans le temple de Karnak, en 1903-04, figurent les fragments d’une porte de calcaire, actuellement conservés dans une sorte d’entrepôt d’antiquités à ciel ouvert baptisé "Magasin du Cheikh Labib", ayant appartenu à une construction que les détails paléographiques permettent de dater du Moyen Empire, et que les égyptologues appellent "Magasin à onguents".


     Il s’agit en fait d’un édifice élevé en briques de terre crue, assez semblable, d’où son appellation actuelle, aux "magasins" nord de Thoutmosis III sis dans la cour dite du Moyen Empire, dont la particularité était, d’après les cinq blocs mis au jour, de constituer une sorte de réserve pour la conservation des onguents sacrés : on peut en effet apercevoir sur chacun de ces fragments, et le texte lui-même, gravé en creux et en colonnes verticales, le prouve à l’envi, un personnage qui apporte des vases typiques contenant ces produits liturgiques.


     Indépendamment de l’intérêt qu’ils présentent concernant les origines géographiques des produits importés en Egypte, et donc les relations commerciales pérennes et stables entretenues avec ces régions : Tyr et la Phénicie, le Mitanni (un des Etats de la Mésopotamie antique), le Retenou, le nord du Liban et une partie de la Syrie actuels, et jusqu’à Tounip, sur l’Oronte, ces blocs de montants de porte indiquent donc la présence au sein du plus grand complexe architectural égyptien voué aux dieux, Amon en priorité, d’un édifice qui, s’il n’était pas nécessairement destiné à la fabrication des onguents eux-mêmes, n’en était pas moins prévu non seulement pour conserver les aromates ou autres substances provenant de la "Terre du dieu", c’est-à-dire des régions d’Asie mentionnées ci-dessus, au nord-est du pays et du Pays de Pount, au sud-est, et avec lesquels ils étaient confectionnés ; mais aussi, au terme de la ligne de production, les produits finis et prêts à l’emploi.


     A Karnak encore, mais datant du Nouvel Empire cette fois, existait aussi un "magasin" pour la conservation de l’encens voulu par la reine Hatchepsout "pour son père Amon, afin que ce domaine-ci (= Temple d’Amon lui-même) soit toujours dans l’odeur de la terre du dieu" (= Pays de Pount).
 

     Enfin, un peu plus tard, toujours dans l’enceinte du même complexe religieux, Thoutmosis III fit ériger une chapelle dont la fonction était d’entreposer les résines à brûler et les parfums du dieu. Sur les montants de la porte de cet édifice, un texte, assez proche d'ailleurs de celui d’Hatchepsout, précise que le roi Thoutmosis III "a fait comme son monument pour son père Amon, maître des Trônes du Double Pays, l’acte de construire un magasin pour l’oliban (pour faire) les parfums précieux, afin que ce domaine-ci soit toujours dans l’odeur de la dotation divine. Il a fait cela étant vivant éternellement."
 

     J'ajouterai, pour terminer, que de semblables "magasins" pour la conservation, ou d’"officines" pour la préparation des produits aromatiques virent également le jour dans certains "temples de millions d’années", notamment au Ramesseum et à Medinet Habou - (pour ne faire référence qu’aux premiers Ramsès) -, sur la rive occidentale de Thèbes.


     Mais d’autres édifices cultuels que ceux du Nouvel Empire, datant ceux-là de l’époque gréco-romaine, ont également conservé trace de la confection de parfums et d’huiles liturgiques : c’est le cas, notamment à Philae, à Dendera, à Kom Ombo, et à Edfou.


     Ainsi, si un jour vous avez l'opportunité de vous rendre à Dendera, vous découvrirez par exemple la liste des neuf huiles canoniques - (énumération qui se trouvait également dans la tombe de Ptahotep, à Meïdoum) -, que l’on offrait aux dieux lors de certaines cérémonies religieuses.


     A Dendera aussi, les textes hiéroglyphiques vous apprendront que si le roi apportait de quoi vêtir le corps de la statue du dieu, il se munissait également de "toutes les huiles du rituel divin, préparées par l’Ibis et cuites par Chesemou", le dieu des pressoirs, qu'ils soient pour le vin ou pour les parfums.

     A Dendera enfin, vous lirez des formules telle que : "J'offre à ta face parfaite l'huile au doux parfum d'oliban sec de première qualité". Ou celle-ci, adressée à Hathor : "Son parfum est distingué plus que celui des dieux et des déesses". 

 

     Sans entrer dans un excursus qui m'éloignerait considérablement de mon sujet, il me semble néanmoins utile ici de rappeler qu’un temple, de quelque époque qu’il soit, mais immanquablement organisé autour de la statue divine qu'abritait le naos - cette chapelle/sanctuaire située au sein même de l'édifice -, était pensé comme un véritable microcosme, reproduisant en fait la perfection de la Nature ; et, suivant évidemment la configuration intérieure des salles, comme un endroit privilégié de création possible des productions propres à cette Nature, notamment la fabrication de parfums et d’onguents, étant bien entendu que le monde particulier en soi de ces senteurs imprégnait d’une ambiance aromatique l’air confiné de l’intérieur de l'édifice et, par analogie, du cosmos tout entier.

     Rappeler aussi qu'à l'intérieur de chaque temple, les prêtres se devaient de respecter un rituel qui, en outre, tenait compte des traditions locales et de leurs variantes théologiques.

     Rappeler enfin que toute offrande du souverain représentée sur les différentes parois du monument concrétisait un échange : Pharaon, intercesseur entre les hommes et le cosmos, offre un produit fini à la divinité et celle-ci, symboliquement, magiquement, en restitue la matière première. Ainsi, et pour prendre un exemple en relation avec ma présente intervention, si l'offrande royale consiste en vases de parfums, la divinité est censée permettre que se maintienne
l'abondance des composants de base dans les terres productrices (Pays de Pount, entre autres).

     Quoi qu'il en soit, entretenir la présence divine dans un temple contribuait à assurer le "bon ordre des choses", la Maât donc, dans tout le pays et, partant, dans le cosmos tout entier. 
   

 

 


     Si d’aventure, c’est vers Edfou que vous portent vos pas, ne manquez pas de visiter, tout au fond à gauche de la salle hypostyle, une petite pièce appelée "Laboratoire" par les égyptologues, sorte d’officine sur les murs de laquelle de hautes colonnes de hiéroglyphes gravés en léger relief fournissent différentes recettes de fabrication des parfums liturgiques.
 

     Nous possédons en réalité peu de textes concernant la fabrication de ce type de produits. Toutefois, avant cette salle, dans le pronaos, exactement à droite de l’endroit où le prêtre  purifiait le roi, s'ouvre la "Bibliothèque" dans les murs de laquelle étaient percées des niches contenant les coffres protégeant les rouleaux de papyrus notifiant le rituel journalier, ainsi que celui des fêtes.


     Le relevé des documents que ces coffres recelaient - et dont, par parenthèses, aucun ne nous est parvenu -, se trouve fort heureusement indiqué sur les parois de la salle. Il fait ainsi mention d’un traité intitulé "Liste de tous les mystères du Laboratoire".

 

     Et fort judicieusement aussi, ces formules dont n’avaient ici été conservés que les titres génériques, sont gravées en beaux hiéroglyphes ptolémaïques sur les parois du "Laboratoire", quelques mètres plus loin. On y peut ainsi lire une liste exhaustive des gommes-résines avec lesquelles les aromataires officiels du temple confectionnaient certains onguents, mais aussi les recettes de composition de différents parfums destinés soit à l’onction de la statue divine, à Edfou, en l’occurrence, celle d’Horus, soit à alimenter des coupelles dans lesquelles ils se consumeraient tout en se mêlant à l’atmosphère du temple, suggérant ainsi, de manière olfactive évidemment, la liaison que les prêtres voulaient entretenir entre l’espace intérieur du monument, résumé du cosmos, et l’espace extérieur, géographique, jusqu’à la région d’origine de tous les produits constituants, à savoir : la Terre du dieu.


     Il semble donc bien que toutes ces senteurs fassent office de passeurs sensoriels d’un monde à un autre : de l’ici-bas à l’au-delà, du monde des réalités physiques à celui des concepts ou, pour l’exprimer autrement, du monde des hommes à celui des dieux.
Monde auquel, apparemment, fait essentiellement référence l’exposition "Les Portes du Ciel" qui vient de s’ouvrir pas loin de nous, ici, au Louvre, précisément, dans le Hall Napoléon, sous la Pyramide.

 

     Parmi les recettes gravées sur les parois du "Laboratoire" du temple d’Edfou, en figurent deux, assez différentes quant à leur forme, du célèbre Kyphi, souvent mentionné par les auteurs antiques. Ainsi Plutarque, que j'ai déjà convoqué pour vous narrer les mésaventures de la reine Cléopâtre, les samedis 24 et 31 janvier derniers, dans un ouvrage cette fois consacré à la théologie et à la philosophie égyptiennes, Isis et Osiris, y fait-il à plusieurs reprises allusion.


     Après avoir précédemment spécifié que trois fois par jour, les Egyptiens brûlaient des parfums en l’honneur du soleil (de la résine au lever, de la myrrhe quand il est à son zénith et du kyphi à son déclin), il termine en écrivant :


     " Le Kyphi est un parfum dont le mélange est composé de seize espèces de substances : de miel, de vin, de raisins secs, de souchet, de résine et de myrrhe, de bois de rose, de séséli; on y ajoute du lentisque, du bitume, du jonc odorant, de la patience, et en plus de tout cela du grand et du petit genévrier - car il y en a de deux espèces -, du cardamome et du calame. Ces divers ingrédients ne sont pas mêlés au hasard, mais selon des formules indiquées dans les livres saints, qu’on lit à ceux qui préparent ce parfum au fur et à mesure qu’ils en mélangent les substances. Mais comme la plupart de ces substances mélangées ont une vertu aromatique, il s’en dégage un souffle suave et salutaire. Sous leurs influences l’état de l’air est changé, et le corps doucement et agréablement effleuré par leurs émanations, se laisse aller au sommeil et acquiert une disposition évocatrice. Les afflictions et les contentions des inquiétudes quotidiennes se détendent comme des liens et se dissipent sans le secours de l’ivresse ..."


     On comprend ainsi, non seulement à lire l’énumération des composants, mais aussi en se souvenant de la récurrence des étapes d’élaboration décrites mardi dernier, que la conception de semblables parfums particulièrement subtils, pouvait prendre jusqu’à six mois ! Dès le pressurage des fleurs terminé, les essences ou les huiles recueillies étaient mises en jarre afin d’être transportées vers des "laboratoires" comme celui d’Edfou : là, les maîtres parfumeurs s’ingéniaient à mélanger entre eux les différents ingrédients du futur parfum puis, laissaient décanter le tout avant de réitérer une, deux ou trois fois de suite les mêmes gestes pour, en fin de parcours, obtenir ce qu’ils espéraient.

     Il existe aussi, dans ce même "Laboratoire", une liste gravée de toutes les variétés de cet oliban pour la conservation duquel, à Karnak, Thoutmosis III fit ériger une chapelle, et que les Egyptiens appelaient "anti", alors que les textes pharaoniques antérieurs se contentaient simplement d'indiquer par un qualificatif s'il était frais ou sec, et par l'adjonction d'un déterminatif spécifique s'il s'agissait d'huile ou d'essence.

     Sur les quatorze dénominations répertoriées dans cette liste, si les trois dernières sont uniquement destinées à un usage profane, les onze premières caractérisent les espèces nécessaires pour le service du culte dans le temple même.      
 

     A propos d’Edfou, un dernier mot, si vous me le permettez : avez-vous remarqué ci-dessus, ami lecteur, sur les soubassements de la salle, la procession de divinités, de peuples et de régions d’où provenaient tous ces produits ? Cette théorie de personnages ne vous rappelle-t-elle pas le défilé des domaines, des porteurs et porteuses d’offrandes que nous avons ensemble admiré, le 14 octobre 2008, sur une des parois de la chapelle funéraire d’Akhethetep ? 

 

 

 

 

 

(Aufrère : 2007, 143-7 ; Bardinet : 1995, 251 sqq. ; Baum : 2003, 71-82 ; Cauville : 1984, 26-7 ; EAD. : 2001, ibid. ; Cherpion : 1994, 79-107 ; Daumas : 1975, 107-109 ; Le Saout : 1987, 325-38 ; Plutarque : 1924, 164 et 231-4 ; Shimy : 1998, 201-37)


    

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 00:00




     Nous avons quitté Pierre Loti, samedi dernier, souvenez-vous ami lecteur, au moment où dans la barque qui glissait lentement dans le jour finissant sur les eaux entre les quatorze colonnes à chapiteaux campaniformes de l'élégant, mais partiellement englouti kiosque de Trajan, à Philae, il s'apprêtait à entrer dans le temple proprement dit.

     Je vous propose aujourd'hui de le retrouver afin qu'en sa compagnie, nous poursuivions cette bien étrange visite.


     Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel. Après le coucher des soleils d'Egypte, quand on croit que c'est fini, souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de l'air, avant que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui nous environnent, les nuances rougeâtres font semblant de revenir, et de même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de la petite mer que le vent couvre d'écume.

     Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous conduire au temple par le chemin que prenaient à pied les pèlerins du vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que l'on ne reverra jamais plus; entre ses doubles rangées de colonnes, l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que nous pourrions toucher de la main.  - Promenade de la fin des temps, semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler, plonger et être oubliée.

     Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos têtes se dressent les énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief : une Isis géante qui tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinités au geste de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très en pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on leur a appris à l'usage des touristes : Hip ! hip ! hip ! hurrah ! ...

     Oh ! l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le coeur serré par tant de vandalisme utilitaire !  Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur âme nubienne, nous savent-ils gré de leur avoir imposé silence.

     Il fait plus sombre là-dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité pénétrante, - humidité d'importation, bien inconnue autrefois dans ce pays avant qu'on l'eût inondé. 

     Nous sommes dans la partie du temple non couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette eau enclose, - et c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les dalles !

     L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les hiéroglyphes et les dieux rigides, qui sont gravés finement comme au burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux palais vénitiens.
(...)

     On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la lune. Au fond de cette première salle à l'air libre, s'ouvre une porte qui donne dans de la nuit épaisse : c'est le saint des saints, lourdement plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent. (...)

     Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil qu'est aujourd'hui Philae. Le vent est tombé avec la nuit, comme il arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, infiniment lointain, où scintillent par myriades les étoiles d'Egypte.

     Une grande lueur à l'orient et la pleine lune enfin surgit, non pas sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au milieu de cette sorte de buée en auréole que lui fait ici l'éternelle poussière des sables.
(...) Un grand disque éclaire déjà toute chose, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil, entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se dédouble dans l'eau maintenant calmée. (...)

     Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit peu  à peu sur l'immense paroi et tend à descendre vers la base du temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des bas-reliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls; tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer à la muette, sans troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de doigts levés.

     Maintenant commence à paraître aussi l'Isis colossale, - celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on entre : d'abord sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée d'un disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur; enfin la nudité svelte de son torse, et ses hanches serrées dans une gaine ... La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse ... Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds - au lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans - sa propre image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, renversé dans de l'eau.

     Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des choses qui s'éboulent, de précieuses pierres qui se désagrègent, qui tombent, - et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de troubler ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où l'Isis se regardait tristement ...

P.S.  - La noyade de Philae vient, comme on sait, d'augmenter de soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres environnantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont, l'année prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et des fièvres infecteront le pays.

     Mais cela permettra de faire de si productives plantations de coton ! ...


(Pierre LOTI, La Mort de Philae, (1909), Paris, France Loisirs, 1990, pp. 223-9)     

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 00:00


     Voilà maintenant deux semaines, ami lecteur, que nous sommes vous et moi devant la vitrine 9 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre pour découvrir deux bas-reliefs de la XXVIème dynastie saïte, le premier ayant un rapport avec la viticulture, le second avec la fabrication des parfums.





Vitrine 9 - Vue d'ensemble


     Grâce à quelques références archéologiques dont certaines sont accessibles aux touristes, je voudrais aujourd’hui plus précisément évoquer pour vous le contexte social de cette dernière activité, tant elle fut extrêmement prépondérante dans la conception du quotidien des Egyptiens de l’Antiquité. Et réserverai à un troisième article, mardi prochain, le soin d’examiner le contexte plus spécifiquement religieux.

  
     Si les matières premières, essentiellement végétales, utilisées pour la constitution des onguents et des parfums pouvaient provenir de terres étrangères, asiatiques le plus souvent - (les textes, mais aussi des scènes à l’intérieur de temples font en effet allusion à des expéditions, sorte de quête aux aromates, organisées vers ces contrées lointaines dans le but d’en rapporter de précieux végétaux - que ce soit à l’époque de la reine Hatchepsout, avec la célèbre expédition au Pays de Pount, cette région quasiment mythique située au niveau de l’Erythrée et de la Somalie actuelles d’où l’on ramena, entre autres oliban et térébinthe, ou à celle de Ramsès III) - il n’en demeure pas moins qu'appel fut fait originellement à des espèces que les Égyptiens trouvèrent dans la Vallée du Nil, en ses confins orientaux et du Sinaï, ainsi que sur le territoire nubien. En outre, tout le travail de préparation, depuis la cueillette des fleurs jusqu’à la présentation au dieu de l’huile odoriférante avec laquelle un prêtre attaché au temple oignait chaque jour sa statue, s’effectua indubitablement en Egypte même.


     Toutefois, comme j’ai eu l’occasion de vous le faire remarquer d’emblée mardi dernier, et malgré la rareté relative d’une documentation idoine, certaines tombes proposent des scènes de l’une ou l’autre étape de la chaîne des opérations qui conduisaient à la fabrication de tous ces produits aromatiques.


     Ainsi, à l’Ancien Empire, à Saqqarah, dans la tombe du vizir Kagemni (VIème dynastie), assistons-nous à la préparation d’un parfum.



 

 

     Le dessin au trait ci-dessus, copie de la scène figurant sur un des murs de la sépulture, nous donne à voir deux hommes assis mélangeant dans un vase cylindrique les composants du futur parfum. Les deux petites colonnes de hiéroglyphes qui les surmontent légendent la scène : celle de gauche explique que "aromates et huiles sont en train de s’associer", tandis que celle de droite rapporte les paroles de l'artisan : "C’est assurément ton parfum qui va rendre le mélange agréable".


                                                                            

      Dans la dernière salle du même mastaba, nous assistons à la procession, du mur ouest vers le mur nord, sur deux registres, d’hommes halant des traîneaux sur lesquels sont arrimés des vases à huile.





 
  
      Des scènes identiquent se retrouvent également dans d'autres tombeaux de Saqqarah, notamment ceux de Ti et de Mererouka.


     Les connaisseurs parmi vous auront peut-être remarqué qu’une des étapes qui, de la cueillette des fleurs jusqu’à l’offrande à Païrkep, le propriétaire de la tombe d’où fut retiré le linteau de calcaire de la vitrine 9, constituent le travail d’élaboration des parfums est totalement absente : celle de la cuisson des substances aromatiques. Et pourtant, elle était essentielle !


     Fort heureusement pour nous, on la trouve notamment figurée dans l’une ou l’autre tombe de la XVIIIème dynastie, à Thèbes, comme celle d’Amenmès (T T 89)



 

 

et aussi dans une de la XXXème dynastie, à Tounah el-Gebel, en Moyenne-Egypte : celle d’un des cinq grands prêtres de Thot, à Hermopolis, Petosiris.

 




    Sur le mur nord du pronaos, parmi d’autres étapes de la préparation des parfums, nous découvrons deux artisans s'affairant autour d'un fourneau : celui qui est accroupi attise le feu pendant que l’autre, debout, mélange les essences en pleine cuisson dans une cuve déposée à même le four.

 


     Un peu plus loin, sur la même paroi, différentes étapes de la préparation de substances parfumées nous sont proposées sur deux niveaux :





 

au registre supérieur, un ouvrier déverse sur le sol des baies rouges que deux autres vont probablement décortiquer, tandis qu’au registre inférieur, se déroule l’opération qui consiste à broyer l’un ou l’autre produit. A gauche, les quelques hiéroglyphes nous apprennent que les deux hommes assis autour de la petite table basse pilent des aromates reçues du Pays de Pount, alors qu’à droite, deux autres, avec un pilon en bois qu’ils tiennent des deux mains, écrasent, chacun dans un mortier, plantes et herbes aromatiques destinées à l’élaboration du parfum. La légende hiéroglyphique précise cette fois que ce sont des "parfumeurs en train de façonner (pressurer) l’oliban".


     Encens pur, l'oliban était en fait une résine provenant d'incisions pratiquées dans l'écorce du "Boswellia Carterii", un arbre qui pousse en Erythrée, en Somalie et dans le sud de l'Arabie actuelle. 

     Les plus perspicaces d’entre vous auront sûrement été attentifs à une différence notoire entre toutes ces représentations et celle de notre linteau de porte dans cette vitrine 9. En effet, si aux époques antérieures, sur les parois des mastabas de Saqqarah et des hypogées thébains, les travaux étaient réalisés par des hommes, il semblerait qu’à Basse Epoque, tout ce qui concerne la préparation des parfums, de la cueillette à la mise en jarres, soit aussi dévolu aux jeunes femmes.

 

     Indépendamment de la destination funéraire dans un contexte de renaissance, de régénération auquel je viens de faire allusion, mais aussi de l’incontournable visée cultuelle des onguents et des parfums voulue par les officiants dans les lieux saints de l’Egypte des temps anciens à laquelle je m’attacherai plus particulièrement mardi prochain, je ne puis négliger de mentionner aujourd’hui un autre aspect de l’utilisation de ces produits aromatiques : les soins du corps, qu’ils soient esthétiques ou prophylactiques ...


     Les premiers faisaient en effet l’objet d’une attention particulière dans toute la société civile : que l’on soit un homme ou une femme, se parfumer, employer des cosmétiques pour se maquiller l’oeil par exemple, pouvaient tout aussi bien constituer un geste esthétique lors de fêtes et de banquets qu’une volonté de se protéger, dans un pays où l’ardeur du soleil n’est plus à démontrer, contre ses rayons ou les odeurs corporelles désagréables.


     Ainsi cette recette consignée dans le Papyrus Hearst pour "chasser l’odeur de la substance-khenech qui se trouve dans la superficie du corps de l’homme, pendant l’été" préconise-t-elle d’enduire le corps avec une préparation réalisée à base, notamment, de résine de térébinthe et d’oliban.


     Un autre aspect n'est pas non plus à écarter : dans l’Egypte ancienne - comme d’ailleurs dans bien d’autres civilisations, y compris la nôtre -, parfums et onguents parfumés connotent une notion très précise : ils sont en effet instruments de séduction et invitent à l’amour. Or, comme tout se tient, - et j’ai déjà par ailleurs, dans le cadre de la rubrique "Décodage de l’image égyptienne" à propos de l’article concernant les scènes de chasse et de pêche dans les marais du 12 août 2008, eu l’opportunité d’y insister, l’activité sexuelle constitue toujours, dans la symbolique égyptienne, promesse de renaissance.


     Enfin, et ceci est moins gai, ils entraient également souvent dans des prescriptions médicales : le même Papyrus Hearst mentionne une recette pour soigner la calvitie qui consistait à broyer des fleurs de lotus que l’on faisait ensuite bouillir dans de l’huile.
Et un autre, conservé à Berlin, propose un remède (déjà !) pour "chasser une tumeur suintante qui se trouve sur un sein ou sur n’importe quel autre endroit du corps", en broyant finement et en mélangeant du jus de datte fermenté avec de la poudre de blé amidonnier blanc.


     Sans oublier, et ce serait un comble, l'utilisation sur grande échelle qui en était faite au niveau du rite de la momification. Ainsi, l'étude notamment de la momie de Ramsès II qui fut réalisée au Museum d'Histoire naturelle, à Paris, en 1985, nous apprit-elle que le corps avait été lavé avec du vin de palme mêlé d'épices, assoupli à l'aide d'onguents, pommadé, bourré d'aromates, évidemment entouré de bandelettes et enduit de résines parfumées.   
 

 


     Malgré les quelques exemples de tombeaux que je viens d’évoquer, certains d’entre eux n’étant d’ailleurs pas toujours ouverts aux touristes, ce sera plus que très probablement dans les temples, ami lecteur, que vous aurez l’opportunité de rencontrer des scènes d’élaboration de parfums.


     Raison pour laquelle je vous convie à me rejoindre le 31 mars prochain, juste avant le congé de Printemps, afin qu’ensemble nous en visitions l’un ou l’autre.

 

 

 


(Bardinet : 1995, 251 sqq. ; Baum : 2003, 71-82 ; Cherpion : 1994, 79-107 ; Daumas : 1975, 107Lefebvre : 1924, planches X et XI ; Le Saout : 1987, 325-38 ; Shimy : 1998, 201-37)


 

 

 

     Un merci tout particulier aujourd'hui à Thierry Benderriter, concepteur de l'excellent site OsirisNet pour l'amabilité avec laquelle il m'a autorisé à lui emprunter quelques clichés, notamment du mastaba de Kagemni ; ainsi qu'à Estelle Pieuchot et François User, respectivement membre et administrateur du forum égyptologique de ddchampo, qui tous deux m'ont fourni documents photographiques ou scannés, et inestimables références pour illustrer et judicieusement compléter cet article, ainsi que celui de mardi prochain.
 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 00:00

 





     Dans ce qui devient une série d'articles consacrés à la perception de l'Egypte qui fut celle de Pierre Loti lors de son séjour en 1906, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, vous donner à découvrir la première partie d'un nouvel extrait repris du chapitre intitulé La mort de Philae, l'ultime de l'ouvrage éponyme qu'il publia voici exactement un siècle.








     Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid sous un étrange ciel couleur de cuivre.
     C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne ferrée qui le traversent de compagnie, pour aller se perdre à l'horizon vide.
(...) Désert qui garde encore les aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à l'usage des touristes et des dames.

     D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces quasi-solitudes. Oh ! de si vieux cimetières, de toutes les époques de l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les stèles chrétiennes des premiers siècles qui s'émiettent côte à côte, au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le cuivre pâle du ciel : arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se dressent comme de hauts fantômes ...

     Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls jonchent l'étendue, des granits auxquels l'usure des siècles a donné des formes de grosses bêtes rondes; par places, ils ont été jetés les uns sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des soirs d'Egypte qui, l'hiver, ressemblent à de froides coupoles de métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil  de ces profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne vous sépare
(...)

     Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas, apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. (...) Chélal, village au bord de l'eau, où l'on prend une barque pour aller à Philae. Horreur ! ce sont des lampes électriques ! Et Chélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis d'une douzaine de ces louches cabarets empestant l'alcool, sans lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait décemment s'implanter dans un pays neuf.

     L'embarcadère pour Philae. Quantité de barques sont là prêtes, car les touristes alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrémentées à profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la Tamise; il faut donc subir ces pavois de fêtes foraines, - et nous partons avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la cadence des rames.
 

     On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent de tous côtés les montagnes du désert.

     C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers contrastait avec ces hautes désolations érigées alentour comme une muraille. Aujourd'hui, à cause du "barrage" établi par les Anglais, l'eau a monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce lac, presque, une petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis, - qui trônait là depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de colonnades et de statues - émerge encore à demi, seul et bientôt noyé lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à cette heure où la nuit commence de confondre toutes choses.

     Nulle part ailleurs que dans la Haute-Egypte les soirs d'hiver n'ont ces transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en pâlissant jusqu'à une presque blancheur de laiton, et là-dessus, les montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une nuance de sienne brûlée.

     Ce soir, un vent glacial souffle avec furie contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons péniblement sur ce lac artificiel, - que soutient comme en l'air une maçonnerie anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ces eaux troubles des ruines sans prix : temples des dieux de l'Egypte, églises des premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des embruns, par l'écume de mille petites lames méchantes.

     Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers, dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir, montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés, donnant des aspects d'inondation, presque de cataclysme.



     Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons à ce kiosque de Philae, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur un piédestal de hauts rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans l'eau à l'intention de quelque royale naumachie.

     Nous y entrons avec notre barque, - et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune du crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le kiosque de Philae, dans ce désarroi précurseur de son éboulement ! Ses colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes, semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de pierre : tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus ...




(Visite à suivre ...)     

(Pierre LOTI, La Mort de Philae, Paris, France Loisirs, 1990, pp. 219-23.)     

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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17 mars 2009 2 17 /03 /mars /2009 00:00

     Vitrine-9---Vue-d-ensemble.jpg 

 

 

     Comme pour la viticulture à laquelle j’ai consacré mon article de mardi dernier, à partir du fragment de bas-relief E 14712, exposé au-dessus à gauche, dans la vitrine 9 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre devant laquelle aujourd’hui nous nous retrouvons vous et moi, ami lecteur, la fabrication d’onguents et de parfums, pourtant attestée elle-aussi essentiellement dans les tombes de l’Ancien Empire, notamment celle de Kagemni, à Saqqarah, ou par les recettes relevées dans l’un ou l’autre temple ptolémaïque, reste de nos jours encore relativement peu connue des égyptologues, faute évidemment de textes précis pour nous l’expliquer.


     Ce sont néanmoins les prémices de ce travail de longue haleine que nous propose le deuxième monument (
E 11377) de cette même vitrine, sur lequel nous allons nous attarder trois mardis consécutivement.



Linteau-E-11-377.jpg

     Autrefois peint, ce linteau de calcaire d’environ 110 centimètres de long et 29 de hauteur, date lui aussi de la XXVIème dynastie, dite saïte. Il fut mis au jour dans la tombe d’un certain Païrkep, surnommé Psamétikmerneith et acquis pour le Louvre en 1909 par Georges Bénédite, Conservateur-adjoint du Département égyptien, celui-là même qui, souvenez-vous, négocia dans les mêmes années l’arrivée dans cette salle 4 de la chapelle du mastaba d’Akhethetep que nous avons visitée à partir du 30 septembre 2008.


 

E-11-377---Recolte--Louvre-.jpg


   
     Il évoque à la fois, dans un premier temps, la récolte et le pressurage des fleurs : trois jeunes femmes en effet arrachent à la main des lis blancs haut perchés sur leurs tiges, qu’elles déposent dans un panier tenu de la main gauche. Moulées elles aussi dans des robes de lin fin extrêmement transparentes, tout comme leurs consoeurs qui, la semaine dernière, détachaient les grappes de raisin, la poitrine bellement offerte à nos regards, elles portent une perruque courte, dégageant les oreilles, qu’au niveau du front, elles ont ornée, signe emblématique de leur travail, d’une fleur de lis.


     M’est-il vraiment besoin de préciser que le signe hiéroglyphique gravé au-dessus de leur tête respective fait partie d’un ensemble se lisant de gauche à droite : "fdk" qui signifie, notamment, "couper" ?


     J’ajouterai pour être complet que cette scène de cueillette de fleurs fut, pour des raisons que l'on ignore, très rarement représentée dans le répertoire iconographique égyptien.



E-11-377---Pressoir--Louvre-.jpg


     La quatrième personne, un couffin déjà bien rempli maintenu de la main droite sur la tête, une fleur dans la gauche, quitte la plantation et se dirige vers le pressoir où deux autres jeunes femmes se faisant face, à l’aide d’un bâton autour duquel s’enroulent les extrémités d’un linge dans lequel manifestement des fleurs ont été déposées, tordent vigoureusement l’ensemble de manière à en extraire un premier liquide dont on voit le flot généreusement s’écouler dans une jarre pansue, assez haute, munie d’anses et posée sur un support à pieds, probablement en bois.


     Là aussi, deux hiéroglyphes en léger relief entre les bâtons, définissent l’action : "tordre, presser" ...

 

     Si je me réfère aux écrits du naturaliste et écrivain latin Pline l'Ancien, ce parfum, que l'on appelait "lirinon", s'élaborait à partir de fleurs de lis, d'huile et de vin parfumé, de roseau aromatique, de cannelle, de myrrhe, de cardamome et d'eau. Tous ces composants étaient mélangés par des maîtres artisans parfumeurs qui s'enduisaient préalablement les mains avec du miel. 

     Relief-Lirinon-Salle-30.jpg                                                                     
     Après vingt-quatre heures de macération, ils exprimaient à nouveau un jus par pressage, comme ci-dessus, sur ce second bas-relief provenant de la même tombe, appelé lui aussi "Relief du lirinon", mais portant le numéro d'inventaire E 11162 et exposé pour sa part dans la vitrine 2 de la Salle 30, à l'étage supérieur ; puis procédaient à un deuxième ajout de cardamome broyée et d'huile aromatisée.

     Repos; pressurage, décantation, et ainsi de suite, à plusieurs reprises.

     En fin de parcours, dans le parfum obtenu, étaient ajoutés un peu de cannelle, de myrrhe et de safran dans le but d'affirmer et son odeur et sa coloration définitives.   

 

   

E-11-377---Proprio--Louvre-.jpg

    
A la gauche de ces activités, le linteau de porte se termine par une scène de présentation du lirinon à Païrkep, le propriétaire de la tombe, assis sur un siège cubique et respirant une fleur de lotus. Le geste n’est certes pas anodin, et encore moins uniquement en rapport avec les scènes que vous venez de découvrir : humer une telle fleur, pour tout défunt, équivalait en effet à l’opportunité d’une renaissance. Vous le retrouverez donc fréquemment représenté sur les parois intérieures des chapelles de maints tombeaux.



     Produits éminemment riches et précieux, les parfums, les huiles odoriférantes, les onguents, mais aussi les graisses qui entraient dans leur composition, semblent ressortir à, autre parallélisme avec le vin, un monopole d’Etat, Pharaon ayant le contrôle souverain sur la fabrication de l’un et de l’autre.


     Dès l’Ancien Empire d’ailleurs, dans les officines dépendant des temples, ce travail bénéficiait déjà d’un personnel attitré. Ainsi avons-nous conservé traces de titres "honorifiques" tels que : Directeur des Plantations, Directeur des Champs de Thèbes, Inspecteur des Jardins du Palais, Supérieur des Cultivateurs des Fleurs de Lotus du Domaine d’Amon (= Temple de Karnak), Chef-parfumeur du Domaine d’Amon, ou autre Inspecteur des Huiles des Ornements du Roi ...

     Les uns supervisaient les cultures, semaient et entretenaient les champs de fleurs, car dans les zones agricoles qui dépendaient de ces domaines religieux, certaines parcelles étaient réservées aux végétaux nécessaires à l'élaboration des parfums. D’autres, comme par exemple les fleuristes, préparaient les bouquets destinés aux tables d’offrandes et aux autels des temples que les prêtres garnissaient sans réserve. Sans oublier tous ceux qui étaient préposés à la comptabilité des jarres contenant les différents produits.


     Sur toutes les étendues d’eau stagnantes du pays, des marécages du lac Fayoum au Delta, ainsi que sur certaines rives plus calmes du Nil et de ses canaux, les nymphéacées que la langue poétique du Nouvel Empire nomma "La Belle" ("na-nefer", ce qui a donné "nénuphar", en français) s’étalaient harmonieusement offrant à la lumière du jour des pétales tantôt blancs, tantôt bleus, qui se refermaient à la nuit tombée. 


    

     Dans la symbolique égyptienne, c’est de la fleur de lotus que serait sorti le soleil au premier matin du monde ; et qui, depuis, ne cesse de renaître chaque jour. Elle constitue donc un évident symbole de régénération.
  

 
     Cette particularité, très vite remarquée par les Egyptiens, donna naissance à une série de considérations cosmogoniques qu’ils traduisirent dans la statuaire par exemple en représentant la tête d’un pharaon émergeant du lotus primordial, comme ici, exposée au Musée du Caire, celle du jeune Toutankhamon.



Toutankhamon-lotus.jpg

     J’aimerais, ici et maintenant, ouvrir une parenthèse d’ordre sémantique pour signaler un débat qui alimente depuis des lustres les conversations des égyptologues, et plus spécifiquement les plus philologues d’entre eux : il s’agit de la traduction à donner au terme égyptien "sechen" (devenu "chouchan" en hébreu, à l’origine du prénom "Suzanne", en français). D’aucuns traduisent par "lotus" quand d’autres préfèrent "lis" (ou "lys").


     Cette confusion provient originairement de la langue grecque, et plus spécifiquement d’Hérodote qui, quand il vit cette plante en Egypte pour la première fois, la compara à la fleur de lis qu’il connaissait bien :

... pousse dans l’eau, en grande abondance, une espèce de lis que les Egyptiens appellent lotus.


     Quoiqu’il en soit de la philologie, les botanistes nous apprennent aujourd’hui que la confusion entre les deux plantes n’est plus de mise puisqu’il suffit d’être attentif au fait que le lotus bleu présente des pétales allongés, effilés et pointus, et que sa fragrance est synonyme de parfum doux et suave ; tandis que le lotus blanc se caractérise par des pétales arrondis, et que sa senteur se révèle relativement ordinaire.


     Quant au lis blanc, il semblerait que l’égyptologue française Christiane Desroches Noblecourt (1914 - 2011) ait définitivement démontré qu’il n’était en rien une nymphéacée, mais plutôt une fleur de bananier sauvage provenant d’Ethiopie, et que charriaient les eaux du Nil avant d’arriver sur le territoire égyptien proprement dit au moment de la crue, à la mi-juillet.


     Et quoi qu’il en soit maintenant de la philologie et de la botanique, la symbolique égyptienne seule ici m’intéressera pour attirer votre attention sur le fait que le lotus fut assimilé à la renaissance osirienne de tout défunt; que le lis (ou lys) devint l’emblème du Sud, c’est-à-dire de la Haute-Egypte et que le papyrus, dans cette même optique, figura la plante héraldique du Nord, c’est-à-dire de la Basse-Egypte.


     Le bas-relief sur lequel nous nous sommes quelque peu attardés aujourd'hui permettant de longues digressions, je vous propose à présent, afin de ne pas alourdir le présent article, de nous retrouver ici même mardi prochain aux fins d'en connaître un peu plus sur les parfums, les onguents et leur utilisation dans la civilisation égyptienne antique.
  

 

 

 

(Baum : 2003, 71-82; Cauville : 1984, 26-7; Defossez : 1992, 85-9; Desroches Noblecourt : 2003, 27-42; Plutarque : 1924, 164 et 231 sqq.; Shimy : 1998, 201-37).


 


     Le hasard a voulu que, publiant les articles plus spécifiquement consacrés à notre visite virtuelle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre le mardi - nous y sommes plus à notre aise ce jour-là dans la mesure où il est officiellement fermé aux touristes -, celui d’aujourd’hui traitât des parfums et de la connotation particulière qui est la leur dans l’optique de la régénération, juste avant une date qui m’est chère : en effet, demain 18 mars, il y aura exactement un an que grâce au coup de pouce de Louvre-passion, j’ai osé "sauter le pas" pour entrer dans la blogosphère.


     Puisse le premier de ces trois billets se rapportant aux parfums, à la veille de cette date anniversaire, être gage de régénération permanente de mes facultés intellectuelles de manière que, longtemps encore, nous ayons le plaisir, vous et moi ami lecteur, de déambuler parmi les trésors égyptiens du Louvre. Et que l’article de mardi dernier consacré au premier bas-relief de la vitrine 9 m’inspire pour lever mon verre à votre santé, vous sans qui je ne bénéficierais vraisemblablement pas autant d'engouement pour ainsi poursuivre l’aventure ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 00:00

 





     Dans ce qui peut-être, à terme, va devenir une série d'articles consacrés à la perception de l'Egypte qu'eut Pierre Loti lors de son séjour en 1906, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, après la première approche de samedi dernier,  vous donner à découvrir des extraits du chapitre inaugural de l'ouvrage La mort de Philae qu'il publia voici exactement un siècle : Minuit d'hiver en face du grand sphinx.








     Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles géants.

     Est-ce une colline de sable qui monte devant nous ? On ne sait, car cela n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante, qui dans les temps se serait soulévée là, pour ensuite s'immobiliser à jamais ... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête, regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est irréelle, probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur, caché dans la lune ... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul, au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus terribles.

     Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là, dressées, l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec cependant ça et là, dans les traits surtout de la grande figure muette, des nettetés d'ombre indiquant que cela existe, rigide et inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.

     Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la connaissance : le Sphinx et les Pyramides ! Mais on n'attendait pas que ce fût si inquiétant ... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune bleuit ce qu'elle éclaire ? On ne prévoyait pas non plus cette couleur-là - qui est cependant celle de tous les sables et de tous les granits de l'Egypte et de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême ? ...

     Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par des belles nuits de janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A cela non plus, on ne s'attendait pas
 (...)

     Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables; parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis se mettent à courir, sans bruits, pieds nus, le burnous envolé, pareils à des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les vénérer, n'ont cependant presque jamais été seuls, surtout par les nuits de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère. (...)

   Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot fourré; leur intrusion est ici comme une offense, mais hélas ! de tels visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville toute voisine - qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa dignité et son âme - devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les désoeuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à peine, aboutit une route où circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la pyramide de Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent des snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la danse du scalp; des malades en quête d'air pur : jeunes Anglaises phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant leurs rhumatismes par les vents secs.

     Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a jeté la phrase inepte de quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti tellement délivré, tellement loin !

     Dès que l'on a commencé de marcher sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi émanés de ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose.

     D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini, toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.

     Combien inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans fin la durée de sa momie ! ...

     La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour maintenir en un tel lieu plus de silence. Et ça et là s'ouvrait quelque trou noir : soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.

     Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à l'apercevoir, lui, le grand Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée, vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait, peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà dédaigneux avec son menton qui avance; et son sourire de grand mystère. Et quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en face - sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le nôtre, - on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce masque mutilé !

     En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx; si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé, rapetissé, il est inexpressif comme ces momies  que l'on retrouve en miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine. Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous les enchantements de la lune.
(...)

     Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres, intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le silence. (...)  

(Pierre Loti, Minuit d'hiver en face du grand Sphinx, dans La Mort de Philae, Paris, France Loisirs, 1990, pp. 9-16)

                     


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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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10 mars 2009 2 10 /03 /mars /2009 00:00

 

 

     Quand pour la toute première fois, le 30 septembre 2008, nous sommes vous et moi, ami lecteur, entrés de conserve dans cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous avons d’emblée, souvenez-vous, dirigé nos pas tout naturellement vers la droite, attirés que nous étions par l’imposante chapelle du mastaba d’Akhethetep que, trois mardis consécutivement, jusqu’au 14 octobre, nous avons visitée à notre aise.


     Ensuite, après avoir considéré l’une ou l’autre vitrine se trouvant dans son environnement, celle avec les porteuses d’offrandes et celle avec la table d’offrandes d’Akhethetep, nous avons fait volte-face pour alors envisager de découvrir la chapelle d’Ounsou que, du 25 novembre au 16 décembre 2008, nous avons aussi abondamment détaillée.


     Les murs de ce monument artificiellement reconstitués au milieu de la salle, à gauche cette fois, permettent, de part et d’autre, un passage donnant accès directement à la salle 5 qui s’annonce dans le prolongement immédiat.


     Dans la travée de gauche, nous avons, depuis le 6 janvier 2009, successivement découvert quatre vitrines proposant des textes juridiques, administratifs, qu’ils soient notés sur papyrus ou gravés dans la pierre.


     Exactement à l’opposé, dans le passage de droite donc, accolées contre le mur de la chapelle, deux autres vitrines, la 9 et la 10, attendent que nous nous y intéressions. Fort esseulées semble-t-il, elles n'ont d'autre recours, à défaut de visiteurs attentifs, que celui de porter leur regard au travers d'une des fenêtres qu'elles reflètent, sur la façade est de l’aile Sully encadrant la Cour carrée. Et voilà que des Egyptiennes d'il y a trois mille ans, tout affairées qu'elles sont à leurs occupations du moment, ont maintenant le loisir de jeter un oeil directement sur le petit Jardin de l’Infante, au bord du quai François Mitterrand, sur la Seine, en évoquant peut-être leur Nil tant adulé, sur  le Pont des Arts et sa célèbre passerelle en bois, incontournable rendez-vous des amoureux, des touristes et de nombreux artistes, qui précisément relie la Cour carrée à l’Institut de France du quai Conti, juste en face. 
 

   

 

     C’est donc dans ce couloir, "entre Egypte et Paris", que nous nous retrouverons à partir d'aujourd'hui et les prochains mardis pour, dans un premier temps, considérer la vitrine de gauche et les deux bas-reliefs en calcaire provenant de la XXVIème dynastie qui y sont exposés.




   Et tout de suite retiendra notre attention celui accroché sur la gauche de la partie supérieure de cette vitrine 9.  Gravé en relief dans le creux, ce fragment de calcaire (E 14712) datant du Ier millénaire A.J.-C., très endommagé, de quelque 35 centimètres sur sa plus grande hauteur et 25 pour sa plus grande largeur fut, selon le cartel relativement peu prolixe à ce sujet, offert au Louvre par un certain "Miriel".


     


     Qui est ce Monsieur ou Madame Miriel ? Quand ce don a-t-il été effectué ? Je n’en trouve trace ni dans ma documentation, qui n’est évidemment pas exhaustive, ni sur le Net, qui me semblerait l’être un peu plus ...



    


     Autre question. Pourquoi le Conservateur a-t-il pris la décision d’installer ici ce bas-relief ?, alors que, dans la salle voisine, à peine donc quelques mètres plus loin, nous constaterons que deux vitrines sont précisément dévolues au sujet qu’il évoque, la viticulture; la deuxième d’entre elles que la configuration des lieux permet d’ailleurs d'apercevoir indifféremment des salles 5 et 8, proposant de nombreuses amphores.









     
     Quoiqu’il en soit, car c’est sur ce thème que porte le présent article, cette scène, délicate mais malheureusement très incomplète nous montre quelques jeunes femmes coiffées de perruques à courtes mèches et vêtues de robes longues transparentes dont deux, sous une vigne en tonnelle, en cueillent des grappes qu’elles déposent, celle de gauche dans un récipient, celle de droite, dans un panier de jonc; et deux autres s’affairant au pressoir : la première déverse le contenu de sa cueillette dans une sorte d'auge, tandis que l’autre, s’agrippant à un montant, foule aux pieds les grappes déjà présentes.


 


     Ce fragment d’époque saïte se révèle intéressant dans la mesure où, depuis déjà les premières dynasties de l’Ancien Empire, toutes les représentations proposent les travaux inhérents à la vigne toujours accomplis par des hommes, même si, dans plusieurs tombes, nous constatons que des enfants y participent également. (Sans oublier, au Nouvel Empire, l’affectation à ces travaux de prisonniers étrangers mâles soumis lors des conquêtes.) Rarement, donc, ces travaux sont dévolus à la gent féminine. D'où la particularité de ce petit monument. 


     Malgré les coins supérieur gauche et inférieur droit irrémédiablement disparus, vous aurez remarqué, ami lecteur, que tout le relief est délimité par deux lignes horizontales au-dessus et en dessous desquelles courent des hiéroglyphes eux aussi soigneusement et légèrement gravés en creux, et qui se lisent de gauche à droite, tandis que les occupations qui se succèdent évoluent, quant à elle, en toute logique de droite vers la gauche. Nous sommes probablement ici en présence d’un fragment enlevé à une chapelle funéraire et faisant partie, comme nous l’avons vu chez Akhethetep de registres de scènes relatant les différents travaux agricoles dont, dans les domaines d’un défunt, ceux relatifs à la vigne.



     La vigne. Une des plus anciennes cultures du pourtour méditerranéen en général, et de l’Egypte en particulier qui, là précisément, alimente un très vieux mythe mettant l'accent sur le fait que si les hommes ont pu continuer à exister, c’est parce que Rê fit un jour déguster plus que de raison à sa fille Hathor cette vigoureuse liqueur couleur de sang qui l’endormit, soustrayant ainsi l’humanité à sa fureur ...


     Il est avéré qu’au IVème millénaire avant notre ère, entre Tigre et Euphrate, les Mésopotamiens furent un des premiers peuples à domestiquer et à cultiver la vigne, probablement, semblerait-il, après les habitants du Caucase qui, au VIIème millénaire eux, s’y seraient déjà intéressés.


     Quoi qu’il en soit, c’est bel et bien d’Egypte que proviennent les plus anciens témoignages d’une viticulture parfaitement organisée : en effet, plusieurs des célèbres mastabas édifiés à Saqqarah au début de l’Ancien Empire, ceux de Menna, de Mérérouka et de Ti, entre autres, mais aussi l’hypogée de Nakht, notamment, au Nouvel Empire, proposent de superbes scènes polychromes relatant ces types d'activités.


     Des jarres nombreuses, ainsi que des bouchons inscrits furent mis au jour ça et là par les égyptologues, leur permettant dorénavant de déterminer la localisation précise de certaines zones plus propices que d’autres à cette culture, comme celles des oasis occidentales de Khargyeh, Dakhla, Baharia et Farafra; celles aussi du Fayoum et, plus au nord, du Delta du Nil. On peut d’ailleurs considérer ces deux dernières régions comme les berceaux de la production de vins égyptiens, à l’usage exclusif, à cette époque du début de l’Ancien Empire, il faut bien le souligner, de Pharaon, de sa famille, ainsi que des hauts dignitaires de la Cour pour une consommation personnelle mais aussi, et le détail est d’importance, pour les rites cultuels, funéraires, en faveur des dieux à honorer.


     L’évolution historique du pays, la démocratisation des nombreuses traditions au départ essentiellement régaliennes, mais également la croissance économique qui suivit les grandes conquêtes firent qu’au Nouvel Empire, et notamment aux temps des premiers Ramsès, la production de vin - irep, dans la langue égyptienne classique - connut un essor tel que, non seulement tous ceux qui le désiraient, tous ceux en fait qui le préféraient à la bière, boisson "nationale" quasiment consommée par tous à l’époque, purent s’en offrir, mais en outre que le surplus était proposé aux différents autres pays du pourtour méditerranéen dans un échange commercial de grande envergure.


     Certes, comme je l’ai déjà précédemment mentionné, la terre d’Egypte appartenait en principe tout entière au souverain ; certes les temples eux aussi, suite à de nombreuses donations, se retrouvaient à la tête d’étendues cultivées non négligeables, mais il est également plus que probable que la majorité des vergers appartenant aux particuliers étaient pourvus de l’un ou l’autre pied de vigne amoureusement mis en valeur aux seules fins d’une consommation familiale. On a ainsi des représentations émanant de tombes de riches dignitaires du Nouvel Empire montrant une vigne qui pousse sur une pergola maintenue par des colonnettes papyriformes.

    Indépendamment de ce côté éminemment  pratique et matériel des choses, il ne faut pas perdre de vue que, dans la symbolique osirienne, la présence d'une vigne dans une tombe constitue un gage évident de renaissance. Ainsi, dans celle de Parennefer, par exemple, à Dra Aboul-Naga, voit-on très nettement la représentation d'un cep de vigne s'élevant jusqu'aux narines d'Osiris. 

     Nonobstant le fait qu’elles soient partiellement "décrites" sur le bas-relief de la XXVIème dynastie E 14712 que nous découvrons ensemble aujourd’hui dans cette vitrine, les différentes étapes de la préparation du vin n’ont guère évolué depuis celles que nous avons le loisir d’admirer dans les mastabas des IVème et Vème dynasties déjà : au moment des vendanges, c’est-à-dire en août-septembre selon les années, on cueillait les grappes de raisin à la main.
(La vigne était cultivée en espaliers et surtout en treilles : les ceps étaient portés par de longues perches horizontales soutenues par des bâtons fourchus en leur extrémité supérieure.)

     Les grappes ainsi enlevées étaient alors déposées dans des sortes de hottes d’osier transportées à dos d’homme, ou dans des paniers suspendus à une palanche maintenue sur les épaules, pour les emmener au pressoir où on les déversait dans un bac de foulage en bois, le plus souvent d’acacia, dans lequel 4 ou 5 hommes piétinaient allégrement, scandés par le seul son des claquoirs, le raisin non égrappé. Par des trous percés dans les parois, le jus s'écoulait dans une cuve plus grande.


     L’étape suivante consistait à recueillir le mélange de peau, de pépins et de rafles qui subsistait au fond de la cuve de foulage pour l’enfermer dans des sacs de toile que l’on tordait alors puissamment afin d’en exprimer le jus bénéfique. On laissait ensuite fermenter et se décanter le liquide obtenu après toutes ces opérations dans de grands récipients d’argile non couverts.





     Enfin, le vin prêt à être conservé (ou directement consommé) était transvasé et entreposé dans de longues jarres de stockage à bout relativement pointu comme celles de la vitrine 8 que l'on aperçoit là-bas, tout au fond de la salle 5.





     Ou comme celles, au nombre de 26, retrouvées au début du XXème siècle dans la tombe de Toutânkhamon :

     scrupuleusement "étiquetées", ces amphores de terre cuite, généralement rendues moins poreuses par un enduit de résine appliqué à même la paroi intérieure, portaient sur l’épaule des suscriptions rédigées à l’encre noire, en hiératique, indiquant tout à la fois le millésime, l’origine géographique (plus précisément les parcelles d’où provenaient les raisins) et, bien évidemment, les noms du propriétaire et du maître du chai; notations du type :
  


     An 4, Vin doux du Domaine d’Aton, vie, prospérité, santé, du fleuve de l’Ouest - Vigneron : Kha


     Les bouchons d’argile destinés à les fermer étaient parfois également estampillés.

 

 

 

 


     Je viens d’employer le terme "millésime" qui, pour nous, connote une idée extrêmement précise. J’aurais plutôt dû écrire : année de fabrication, car sachant que bien d’autres produits portaient eux aussi mention d’une date d’origine, comme l'huile, la bière, la graisse animale, le miel, et d'autres, il serait tout à fait illusoire et particulièrement anachronique de penser que les Egyptiens, néanmoins gourmets comme beaucoup d’entre nous, conservaient des amphores vinaires dans le seul but de disposer d’un nectar susceptible de bonifier au fil des ans.


     Grâce à des voyageurs antiques comme l’écrivain romain Pline l’Ancien ou le géographe grec Strabon, on sait qu’existaient des cépages comme le "Kaenkeme", d’un moelleux supérieur à celui du miel, le "Taniotique", blanc doux lui aussi onctueux, le "Shédeh", vin liquoreux très alcoolisé, le "Sébennythique", permettant un vin élaboré en mêlant raisin et résine de pin. Sans oublier le "Maréotique", ce blanc également doux originaire du lac Mariout, à l’ouest du Delta : le préféré de Cléopâtre, dit-on ...


     Indépendamment de tous ces vins blancs très prisés à la Cour, nous connaissons l’existence d’un rouge, apparemment assez puissant, vinifié à partir d’un muscat noir.


     Quant au menu peuple, il devait se contenter d’un vin de dattes ou de palme.


     Il existait aussi des vins de moindre qualité, notamment le "Paour", sorte de piquette que certains égyptologues considèrent d’ailleurs plus comme un vinaigre que pouvait utiliser la médecine en vue de soigner les plaies que comme un vrai vin de consommation courante.


     L’historien grec Hérodote nous raconte qu’aux fêtes religieuses - il fait notamment référence à celle de Bubastis -, il est bu en une fois plus de vin, quel qu’il soit d'ailleurs, que pendant le reste de toute une année.
 


     Il est aussi intéressant de noter que l’on rencontre, dans certaines formules d’offrandes, une distinction entre le vin palestinien et l’autochtone : 50 grappes de raisin ordinaire et mille grappes de raisin de l’Oasis. Ce qui sous-entend que non contents d’en produire eux-mêmes pour leur propre consommation ou pour la vente à l'étranger, les Egyptiens en importaient également.


     Ceci posé, il nous faut bien admettre que les égyptologues en connaissent finalement très peu sur les méthodes de vinification employées à cette époque. Les seules et abondantes références que nous ayons de la viticulture se trouvent dans des tombes encore actuellement accessibles aux touristes : essentiellement, à Saqqarah, les mastabas de l'Ancien Empire que j’ai évoqués précédemment : ceux de Menna, de Mérérouka et de Ti notamment, mais aussi des hypogées du Nouvel Empire, dans la montagne thébaine, comme par exemple celui de Nakht, doté de superbes scènes polychromes.


      Je vous convie à les visiter lors de votre prochain séjour en terre pharaonique ...

Ou, à défaut, ici : http://www.osirisnet.net/centrale.htm 


(Baum : 1988, 259 sqq; Bresciani : 1996, 61-72; Caminos : 1992, 29; Cherpion : 1994, 79-107; Hegazy/Martinez/Zimmer : 1993, 205-12; Hugonot : 1989, 21; Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959, 140-1 et 299-301; Reeves : 1995, 202-3; Talet : 1995, 459-92)  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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