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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 00:00

 





     Dans ce qui devient une série d'articles consacrés à la perception de l'Egypte qui fut celle de Pierre Loti lors de son séjour en 1906, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, vous donner à découvrir la première partie d'un nouvel extrait repris du chapitre intitulé La mort de Philae, l'ultime de l'ouvrage éponyme qu'il publia voici exactement un siècle.








     Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid sous un étrange ciel couleur de cuivre.
     C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne ferrée qui le traversent de compagnie, pour aller se perdre à l'horizon vide.
(...) Désert qui garde encore les aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à l'usage des touristes et des dames.

     D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces quasi-solitudes. Oh ! de si vieux cimetières, de toutes les époques de l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les stèles chrétiennes des premiers siècles qui s'émiettent côte à côte, au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le cuivre pâle du ciel : arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se dressent comme de hauts fantômes ...

     Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls jonchent l'étendue, des granits auxquels l'usure des siècles a donné des formes de grosses bêtes rondes; par places, ils ont été jetés les uns sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des soirs d'Egypte qui, l'hiver, ressemblent à de froides coupoles de métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil  de ces profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne vous sépare
(...)

     Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas, apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. (...) Chélal, village au bord de l'eau, où l'on prend une barque pour aller à Philae. Horreur ! ce sont des lampes électriques ! Et Chélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis d'une douzaine de ces louches cabarets empestant l'alcool, sans lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait décemment s'implanter dans un pays neuf.

     L'embarcadère pour Philae. Quantité de barques sont là prêtes, car les touristes alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrémentées à profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la Tamise; il faut donc subir ces pavois de fêtes foraines, - et nous partons avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la cadence des rames.
 

     On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent de tous côtés les montagnes du désert.

     C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers contrastait avec ces hautes désolations érigées alentour comme une muraille. Aujourd'hui, à cause du "barrage" établi par les Anglais, l'eau a monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce lac, presque, une petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis, - qui trônait là depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de colonnades et de statues - émerge encore à demi, seul et bientôt noyé lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à cette heure où la nuit commence de confondre toutes choses.

     Nulle part ailleurs que dans la Haute-Egypte les soirs d'hiver n'ont ces transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en pâlissant jusqu'à une presque blancheur de laiton, et là-dessus, les montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une nuance de sienne brûlée.

     Ce soir, un vent glacial souffle avec furie contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons péniblement sur ce lac artificiel, - que soutient comme en l'air une maçonnerie anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ces eaux troubles des ruines sans prix : temples des dieux de l'Egypte, églises des premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des embruns, par l'écume de mille petites lames méchantes.

     Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers, dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir, montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés, donnant des aspects d'inondation, presque de cataclysme.



     Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons à ce kiosque de Philae, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur un piédestal de hauts rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans l'eau à l'intention de quelque royale naumachie.

     Nous y entrons avec notre barque, - et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune du crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le kiosque de Philae, dans ce désarroi précurseur de son éboulement ! Ses colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes, semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de pierre : tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus ...




(Visite à suivre ...)     

(Pierre LOTI, La Mort de Philae, Paris, France Loisirs, 1990, pp. 219-23.)     

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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17 mars 2009 2 17 /03 /mars /2009 00:00

     Vitrine-9---Vue-d-ensemble.jpg 

 

 

     Comme pour la viticulture à laquelle j’ai consacré mon article de mardi dernier, à partir du fragment de bas-relief E 14712, exposé au-dessus à gauche, dans la vitrine 9 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre devant laquelle aujourd’hui nous nous retrouvons vous et moi, ami lecteur, la fabrication d’onguents et de parfums, pourtant attestée elle-aussi essentiellement dans les tombes de l’Ancien Empire, notamment celle de Kagemni, à Saqqarah, ou par les recettes relevées dans l’un ou l’autre temple ptolémaïque, reste de nos jours encore relativement peu connue des égyptologues, faute évidemment de textes précis pour nous l’expliquer.


     Ce sont néanmoins les prémices de ce travail de longue haleine que nous propose le deuxième monument (
E 11377) de cette même vitrine, sur lequel nous allons nous attarder trois mardis consécutivement.



Linteau-E-11-377.jpg

     Autrefois peint, ce linteau de calcaire d’environ 110 centimètres de long et 29 de hauteur, date lui aussi de la XXVIème dynastie, dite saïte. Il fut mis au jour dans la tombe d’un certain Païrkep, surnommé Psamétikmerneith et acquis pour le Louvre en 1909 par Georges Bénédite, Conservateur-adjoint du Département égyptien, celui-là même qui, souvenez-vous, négocia dans les mêmes années l’arrivée dans cette salle 4 de la chapelle du mastaba d’Akhethetep que nous avons visitée à partir du 30 septembre 2008.


 

E-11-377---Recolte--Louvre-.jpg


   
     Il évoque à la fois, dans un premier temps, la récolte et le pressurage des fleurs : trois jeunes femmes en effet arrachent à la main des lis blancs haut perchés sur leurs tiges, qu’elles déposent dans un panier tenu de la main gauche. Moulées elles aussi dans des robes de lin fin extrêmement transparentes, tout comme leurs consoeurs qui, la semaine dernière, détachaient les grappes de raisin, la poitrine bellement offerte à nos regards, elles portent une perruque courte, dégageant les oreilles, qu’au niveau du front, elles ont ornée, signe emblématique de leur travail, d’une fleur de lis.


     M’est-il vraiment besoin de préciser que le signe hiéroglyphique gravé au-dessus de leur tête respective fait partie d’un ensemble se lisant de gauche à droite : "fdk" qui signifie, notamment, "couper" ?


     J’ajouterai pour être complet que cette scène de cueillette de fleurs fut, pour des raisons que l'on ignore, très rarement représentée dans le répertoire iconographique égyptien.



E-11-377---Pressoir--Louvre-.jpg


     La quatrième personne, un couffin déjà bien rempli maintenu de la main droite sur la tête, une fleur dans la gauche, quitte la plantation et se dirige vers le pressoir où deux autres jeunes femmes se faisant face, à l’aide d’un bâton autour duquel s’enroulent les extrémités d’un linge dans lequel manifestement des fleurs ont été déposées, tordent vigoureusement l’ensemble de manière à en extraire un premier liquide dont on voit le flot généreusement s’écouler dans une jarre pansue, assez haute, munie d’anses et posée sur un support à pieds, probablement en bois.


     Là aussi, deux hiéroglyphes en léger relief entre les bâtons, définissent l’action : "tordre, presser" ...

 

     Si je me réfère aux écrits du naturaliste et écrivain latin Pline l'Ancien, ce parfum, que l'on appelait "lirinon", s'élaborait à partir de fleurs de lis, d'huile et de vin parfumé, de roseau aromatique, de cannelle, de myrrhe, de cardamome et d'eau. Tous ces composants étaient mélangés par des maîtres artisans parfumeurs qui s'enduisaient préalablement les mains avec du miel. 

     Relief-Lirinon-Salle-30.jpg                                                                     
     Après vingt-quatre heures de macération, ils exprimaient à nouveau un jus par pressage, comme ci-dessus, sur ce second bas-relief provenant de la même tombe, appelé lui aussi "Relief du lirinon", mais portant le numéro d'inventaire E 11162 et exposé pour sa part dans la vitrine 2 de la Salle 30, à l'étage supérieur ; puis procédaient à un deuxième ajout de cardamome broyée et d'huile aromatisée.

     Repos; pressurage, décantation, et ainsi de suite, à plusieurs reprises.

     En fin de parcours, dans le parfum obtenu, étaient ajoutés un peu de cannelle, de myrrhe et de safran dans le but d'affirmer et son odeur et sa coloration définitives.   

 

   

E-11-377---Proprio--Louvre-.jpg

    
A la gauche de ces activités, le linteau de porte se termine par une scène de présentation du lirinon à Païrkep, le propriétaire de la tombe, assis sur un siège cubique et respirant une fleur de lotus. Le geste n’est certes pas anodin, et encore moins uniquement en rapport avec les scènes que vous venez de découvrir : humer une telle fleur, pour tout défunt, équivalait en effet à l’opportunité d’une renaissance. Vous le retrouverez donc fréquemment représenté sur les parois intérieures des chapelles de maints tombeaux.



     Produits éminemment riches et précieux, les parfums, les huiles odoriférantes, les onguents, mais aussi les graisses qui entraient dans leur composition, semblent ressortir à, autre parallélisme avec le vin, un monopole d’Etat, Pharaon ayant le contrôle souverain sur la fabrication de l’un et de l’autre.


     Dès l’Ancien Empire d’ailleurs, dans les officines dépendant des temples, ce travail bénéficiait déjà d’un personnel attitré. Ainsi avons-nous conservé traces de titres "honorifiques" tels que : Directeur des Plantations, Directeur des Champs de Thèbes, Inspecteur des Jardins du Palais, Supérieur des Cultivateurs des Fleurs de Lotus du Domaine d’Amon (= Temple de Karnak), Chef-parfumeur du Domaine d’Amon, ou autre Inspecteur des Huiles des Ornements du Roi ...

     Les uns supervisaient les cultures, semaient et entretenaient les champs de fleurs, car dans les zones agricoles qui dépendaient de ces domaines religieux, certaines parcelles étaient réservées aux végétaux nécessaires à l'élaboration des parfums. D’autres, comme par exemple les fleuristes, préparaient les bouquets destinés aux tables d’offrandes et aux autels des temples que les prêtres garnissaient sans réserve. Sans oublier tous ceux qui étaient préposés à la comptabilité des jarres contenant les différents produits.


     Sur toutes les étendues d’eau stagnantes du pays, des marécages du lac Fayoum au Delta, ainsi que sur certaines rives plus calmes du Nil et de ses canaux, les nymphéacées que la langue poétique du Nouvel Empire nomma "La Belle" ("na-nefer", ce qui a donné "nénuphar", en français) s’étalaient harmonieusement offrant à la lumière du jour des pétales tantôt blancs, tantôt bleus, qui se refermaient à la nuit tombée. 


    

     Dans la symbolique égyptienne, c’est de la fleur de lotus que serait sorti le soleil au premier matin du monde ; et qui, depuis, ne cesse de renaître chaque jour. Elle constitue donc un évident symbole de régénération.
  

 
     Cette particularité, très vite remarquée par les Egyptiens, donna naissance à une série de considérations cosmogoniques qu’ils traduisirent dans la statuaire par exemple en représentant la tête d’un pharaon émergeant du lotus primordial, comme ici, exposée au Musée du Caire, celle du jeune Toutankhamon.



Toutankhamon-lotus.jpg

     J’aimerais, ici et maintenant, ouvrir une parenthèse d’ordre sémantique pour signaler un débat qui alimente depuis des lustres les conversations des égyptologues, et plus spécifiquement les plus philologues d’entre eux : il s’agit de la traduction à donner au terme égyptien "sechen" (devenu "chouchan" en hébreu, à l’origine du prénom "Suzanne", en français). D’aucuns traduisent par "lotus" quand d’autres préfèrent "lis" (ou "lys").


     Cette confusion provient originairement de la langue grecque, et plus spécifiquement d’Hérodote qui, quand il vit cette plante en Egypte pour la première fois, la compara à la fleur de lis qu’il connaissait bien :

... pousse dans l’eau, en grande abondance, une espèce de lis que les Egyptiens appellent lotus.


     Quoiqu’il en soit de la philologie, les botanistes nous apprennent aujourd’hui que la confusion entre les deux plantes n’est plus de mise puisqu’il suffit d’être attentif au fait que le lotus bleu présente des pétales allongés, effilés et pointus, et que sa fragrance est synonyme de parfum doux et suave ; tandis que le lotus blanc se caractérise par des pétales arrondis, et que sa senteur se révèle relativement ordinaire.


     Quant au lis blanc, il semblerait que l’égyptologue française Christiane Desroches Noblecourt (1914 - 2011) ait définitivement démontré qu’il n’était en rien une nymphéacée, mais plutôt une fleur de bananier sauvage provenant d’Ethiopie, et que charriaient les eaux du Nil avant d’arriver sur le territoire égyptien proprement dit au moment de la crue, à la mi-juillet.


     Et quoi qu’il en soit maintenant de la philologie et de la botanique, la symbolique égyptienne seule ici m’intéressera pour attirer votre attention sur le fait que le lotus fut assimilé à la renaissance osirienne de tout défunt; que le lis (ou lys) devint l’emblème du Sud, c’est-à-dire de la Haute-Egypte et que le papyrus, dans cette même optique, figura la plante héraldique du Nord, c’est-à-dire de la Basse-Egypte.


     Le bas-relief sur lequel nous nous sommes quelque peu attardés aujourd'hui permettant de longues digressions, je vous propose à présent, afin de ne pas alourdir le présent article, de nous retrouver ici même mardi prochain aux fins d'en connaître un peu plus sur les parfums, les onguents et leur utilisation dans la civilisation égyptienne antique.
  

 

 

 

(Baum : 2003, 71-82; Cauville : 1984, 26-7; Defossez : 1992, 85-9; Desroches Noblecourt : 2003, 27-42; Plutarque : 1924, 164 et 231 sqq.; Shimy : 1998, 201-37).


 


     Le hasard a voulu que, publiant les articles plus spécifiquement consacrés à notre visite virtuelle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre le mardi - nous y sommes plus à notre aise ce jour-là dans la mesure où il est officiellement fermé aux touristes -, celui d’aujourd’hui traitât des parfums et de la connotation particulière qui est la leur dans l’optique de la régénération, juste avant une date qui m’est chère : en effet, demain 18 mars, il y aura exactement un an que grâce au coup de pouce de Louvre-passion, j’ai osé "sauter le pas" pour entrer dans la blogosphère.


     Puisse le premier de ces trois billets se rapportant aux parfums, à la veille de cette date anniversaire, être gage de régénération permanente de mes facultés intellectuelles de manière que, longtemps encore, nous ayons le plaisir, vous et moi ami lecteur, de déambuler parmi les trésors égyptiens du Louvre. Et que l’article de mardi dernier consacré au premier bas-relief de la vitrine 9 m’inspire pour lever mon verre à votre santé, vous sans qui je ne bénéficierais vraisemblablement pas autant d'engouement pour ainsi poursuivre l’aventure ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 00:00

 





     Dans ce qui peut-être, à terme, va devenir une série d'articles consacrés à la perception de l'Egypte qu'eut Pierre Loti lors de son séjour en 1906, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, après la première approche de samedi dernier,  vous donner à découvrir des extraits du chapitre inaugural de l'ouvrage La mort de Philae qu'il publia voici exactement un siècle : Minuit d'hiver en face du grand sphinx.








     Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles géants.

     Est-ce une colline de sable qui monte devant nous ? On ne sait, car cela n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante, qui dans les temps se serait soulévée là, pour ensuite s'immobiliser à jamais ... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête, regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est irréelle, probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur, caché dans la lune ... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul, au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus terribles.

     Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là, dressées, l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec cependant ça et là, dans les traits surtout de la grande figure muette, des nettetés d'ombre indiquant que cela existe, rigide et inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.

     Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la connaissance : le Sphinx et les Pyramides ! Mais on n'attendait pas que ce fût si inquiétant ... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune bleuit ce qu'elle éclaire ? On ne prévoyait pas non plus cette couleur-là - qui est cependant celle de tous les sables et de tous les granits de l'Egypte et de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême ? ...

     Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par des belles nuits de janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A cela non plus, on ne s'attendait pas
 (...)

     Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables; parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis se mettent à courir, sans bruits, pieds nus, le burnous envolé, pareils à des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les vénérer, n'ont cependant presque jamais été seuls, surtout par les nuits de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère. (...)

   Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot fourré; leur intrusion est ici comme une offense, mais hélas ! de tels visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville toute voisine - qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa dignité et son âme - devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les désoeuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à peine, aboutit une route où circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la pyramide de Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent des snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la danse du scalp; des malades en quête d'air pur : jeunes Anglaises phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant leurs rhumatismes par les vents secs.

     Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a jeté la phrase inepte de quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti tellement délivré, tellement loin !

     Dès que l'on a commencé de marcher sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi émanés de ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose.

     D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini, toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.

     Combien inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans fin la durée de sa momie ! ...

     La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour maintenir en un tel lieu plus de silence. Et ça et là s'ouvrait quelque trou noir : soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.

     Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à l'apercevoir, lui, le grand Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée, vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait, peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà dédaigneux avec son menton qui avance; et son sourire de grand mystère. Et quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en face - sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le nôtre, - on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce masque mutilé !

     En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx; si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé, rapetissé, il est inexpressif comme ces momies  que l'on retrouve en miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine. Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous les enchantements de la lune.
(...)

     Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres, intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le silence. (...)  

(Pierre Loti, Minuit d'hiver en face du grand Sphinx, dans La Mort de Philae, Paris, France Loisirs, 1990, pp. 9-16)

                     


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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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10 mars 2009 2 10 /03 /mars /2009 00:00

 

 

     Quand pour la toute première fois, le 30 septembre 2008, nous sommes vous et moi, ami lecteur, entrés de conserve dans cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous avons d’emblée, souvenez-vous, dirigé nos pas tout naturellement vers la droite, attirés que nous étions par l’imposante chapelle du mastaba d’Akhethetep que, trois mardis consécutivement, jusqu’au 14 octobre, nous avons visitée à notre aise.


     Ensuite, après avoir considéré l’une ou l’autre vitrine se trouvant dans son environnement, celle avec les porteuses d’offrandes et celle avec la table d’offrandes d’Akhethetep, nous avons fait volte-face pour alors envisager de découvrir la chapelle d’Ounsou que, du 25 novembre au 16 décembre 2008, nous avons aussi abondamment détaillée.


     Les murs de ce monument artificiellement reconstitués au milieu de la salle, à gauche cette fois, permettent, de part et d’autre, un passage donnant accès directement à la salle 5 qui s’annonce dans le prolongement immédiat.


     Dans la travée de gauche, nous avons, depuis le 6 janvier 2009, successivement découvert quatre vitrines proposant des textes juridiques, administratifs, qu’ils soient notés sur papyrus ou gravés dans la pierre.


     Exactement à l’opposé, dans le passage de droite donc, accolées contre le mur de la chapelle, deux autres vitrines, la 9 et la 10, attendent que nous nous y intéressions. Fort esseulées semble-t-il, elles n'ont d'autre recours, à défaut de visiteurs attentifs, que celui de porter leur regard au travers d'une des fenêtres qu'elles reflètent, sur la façade est de l’aile Sully encadrant la Cour carrée. Et voilà que des Egyptiennes d'il y a trois mille ans, tout affairées qu'elles sont à leurs occupations du moment, ont maintenant le loisir de jeter un oeil directement sur le petit Jardin de l’Infante, au bord du quai François Mitterrand, sur la Seine, en évoquant peut-être leur Nil tant adulé, sur  le Pont des Arts et sa célèbre passerelle en bois, incontournable rendez-vous des amoureux, des touristes et de nombreux artistes, qui précisément relie la Cour carrée à l’Institut de France du quai Conti, juste en face. 
 

   

 

     C’est donc dans ce couloir, "entre Egypte et Paris", que nous nous retrouverons à partir d'aujourd'hui et les prochains mardis pour, dans un premier temps, considérer la vitrine de gauche et les deux bas-reliefs en calcaire provenant de la XXVIème dynastie qui y sont exposés.




   Et tout de suite retiendra notre attention celui accroché sur la gauche de la partie supérieure de cette vitrine 9.  Gravé en relief dans le creux, ce fragment de calcaire (E 14712) datant du Ier millénaire A.J.-C., très endommagé, de quelque 35 centimètres sur sa plus grande hauteur et 25 pour sa plus grande largeur fut, selon le cartel relativement peu prolixe à ce sujet, offert au Louvre par un certain "Miriel".


     


     Qui est ce Monsieur ou Madame Miriel ? Quand ce don a-t-il été effectué ? Je n’en trouve trace ni dans ma documentation, qui n’est évidemment pas exhaustive, ni sur le Net, qui me semblerait l’être un peu plus ...



    


     Autre question. Pourquoi le Conservateur a-t-il pris la décision d’installer ici ce bas-relief ?, alors que, dans la salle voisine, à peine donc quelques mètres plus loin, nous constaterons que deux vitrines sont précisément dévolues au sujet qu’il évoque, la viticulture; la deuxième d’entre elles que la configuration des lieux permet d’ailleurs d'apercevoir indifféremment des salles 5 et 8, proposant de nombreuses amphores.









     
     Quoiqu’il en soit, car c’est sur ce thème que porte le présent article, cette scène, délicate mais malheureusement très incomplète nous montre quelques jeunes femmes coiffées de perruques à courtes mèches et vêtues de robes longues transparentes dont deux, sous une vigne en tonnelle, en cueillent des grappes qu’elles déposent, celle de gauche dans un récipient, celle de droite, dans un panier de jonc; et deux autres s’affairant au pressoir : la première déverse le contenu de sa cueillette dans une sorte d'auge, tandis que l’autre, s’agrippant à un montant, foule aux pieds les grappes déjà présentes.


 


     Ce fragment d’époque saïte se révèle intéressant dans la mesure où, depuis déjà les premières dynasties de l’Ancien Empire, toutes les représentations proposent les travaux inhérents à la vigne toujours accomplis par des hommes, même si, dans plusieurs tombes, nous constatons que des enfants y participent également. (Sans oublier, au Nouvel Empire, l’affectation à ces travaux de prisonniers étrangers mâles soumis lors des conquêtes.) Rarement, donc, ces travaux sont dévolus à la gent féminine. D'où la particularité de ce petit monument. 


     Malgré les coins supérieur gauche et inférieur droit irrémédiablement disparus, vous aurez remarqué, ami lecteur, que tout le relief est délimité par deux lignes horizontales au-dessus et en dessous desquelles courent des hiéroglyphes eux aussi soigneusement et légèrement gravés en creux, et qui se lisent de gauche à droite, tandis que les occupations qui se succèdent évoluent, quant à elle, en toute logique de droite vers la gauche. Nous sommes probablement ici en présence d’un fragment enlevé à une chapelle funéraire et faisant partie, comme nous l’avons vu chez Akhethetep de registres de scènes relatant les différents travaux agricoles dont, dans les domaines d’un défunt, ceux relatifs à la vigne.



     La vigne. Une des plus anciennes cultures du pourtour méditerranéen en général, et de l’Egypte en particulier qui, là précisément, alimente un très vieux mythe mettant l'accent sur le fait que si les hommes ont pu continuer à exister, c’est parce que Rê fit un jour déguster plus que de raison à sa fille Hathor cette vigoureuse liqueur couleur de sang qui l’endormit, soustrayant ainsi l’humanité à sa fureur ...


     Il est avéré qu’au IVème millénaire avant notre ère, entre Tigre et Euphrate, les Mésopotamiens furent un des premiers peuples à domestiquer et à cultiver la vigne, probablement, semblerait-il, après les habitants du Caucase qui, au VIIème millénaire eux, s’y seraient déjà intéressés.


     Quoi qu’il en soit, c’est bel et bien d’Egypte que proviennent les plus anciens témoignages d’une viticulture parfaitement organisée : en effet, plusieurs des célèbres mastabas édifiés à Saqqarah au début de l’Ancien Empire, ceux de Menna, de Mérérouka et de Ti, entre autres, mais aussi l’hypogée de Nakht, notamment, au Nouvel Empire, proposent de superbes scènes polychromes relatant ces types d'activités.


     Des jarres nombreuses, ainsi que des bouchons inscrits furent mis au jour ça et là par les égyptologues, leur permettant dorénavant de déterminer la localisation précise de certaines zones plus propices que d’autres à cette culture, comme celles des oasis occidentales de Khargyeh, Dakhla, Baharia et Farafra; celles aussi du Fayoum et, plus au nord, du Delta du Nil. On peut d’ailleurs considérer ces deux dernières régions comme les berceaux de la production de vins égyptiens, à l’usage exclusif, à cette époque du début de l’Ancien Empire, il faut bien le souligner, de Pharaon, de sa famille, ainsi que des hauts dignitaires de la Cour pour une consommation personnelle mais aussi, et le détail est d’importance, pour les rites cultuels, funéraires, en faveur des dieux à honorer.


     L’évolution historique du pays, la démocratisation des nombreuses traditions au départ essentiellement régaliennes, mais également la croissance économique qui suivit les grandes conquêtes firent qu’au Nouvel Empire, et notamment aux temps des premiers Ramsès, la production de vin - irep, dans la langue égyptienne classique - connut un essor tel que, non seulement tous ceux qui le désiraient, tous ceux en fait qui le préféraient à la bière, boisson "nationale" quasiment consommée par tous à l’époque, purent s’en offrir, mais en outre que le surplus était proposé aux différents autres pays du pourtour méditerranéen dans un échange commercial de grande envergure.


     Certes, comme je l’ai déjà précédemment mentionné, la terre d’Egypte appartenait en principe tout entière au souverain ; certes les temples eux aussi, suite à de nombreuses donations, se retrouvaient à la tête d’étendues cultivées non négligeables, mais il est également plus que probable que la majorité des vergers appartenant aux particuliers étaient pourvus de l’un ou l’autre pied de vigne amoureusement mis en valeur aux seules fins d’une consommation familiale. On a ainsi des représentations émanant de tombes de riches dignitaires du Nouvel Empire montrant une vigne qui pousse sur une pergola maintenue par des colonnettes papyriformes.

    Indépendamment de ce côté éminemment  pratique et matériel des choses, il ne faut pas perdre de vue que, dans la symbolique osirienne, la présence d'une vigne dans une tombe constitue un gage évident de renaissance. Ainsi, dans celle de Parennefer, par exemple, à Dra Aboul-Naga, voit-on très nettement la représentation d'un cep de vigne s'élevant jusqu'aux narines d'Osiris. 

     Nonobstant le fait qu’elles soient partiellement "décrites" sur le bas-relief de la XXVIème dynastie E 14712 que nous découvrons ensemble aujourd’hui dans cette vitrine, les différentes étapes de la préparation du vin n’ont guère évolué depuis celles que nous avons le loisir d’admirer dans les mastabas des IVème et Vème dynasties déjà : au moment des vendanges, c’est-à-dire en août-septembre selon les années, on cueillait les grappes de raisin à la main.
(La vigne était cultivée en espaliers et surtout en treilles : les ceps étaient portés par de longues perches horizontales soutenues par des bâtons fourchus en leur extrémité supérieure.)

     Les grappes ainsi enlevées étaient alors déposées dans des sortes de hottes d’osier transportées à dos d’homme, ou dans des paniers suspendus à une palanche maintenue sur les épaules, pour les emmener au pressoir où on les déversait dans un bac de foulage en bois, le plus souvent d’acacia, dans lequel 4 ou 5 hommes piétinaient allégrement, scandés par le seul son des claquoirs, le raisin non égrappé. Par des trous percés dans les parois, le jus s'écoulait dans une cuve plus grande.


     L’étape suivante consistait à recueillir le mélange de peau, de pépins et de rafles qui subsistait au fond de la cuve de foulage pour l’enfermer dans des sacs de toile que l’on tordait alors puissamment afin d’en exprimer le jus bénéfique. On laissait ensuite fermenter et se décanter le liquide obtenu après toutes ces opérations dans de grands récipients d’argile non couverts.





     Enfin, le vin prêt à être conservé (ou directement consommé) était transvasé et entreposé dans de longues jarres de stockage à bout relativement pointu comme celles de la vitrine 8 que l'on aperçoit là-bas, tout au fond de la salle 5.





     Ou comme celles, au nombre de 26, retrouvées au début du XXème siècle dans la tombe de Toutânkhamon :

     scrupuleusement "étiquetées", ces amphores de terre cuite, généralement rendues moins poreuses par un enduit de résine appliqué à même la paroi intérieure, portaient sur l’épaule des suscriptions rédigées à l’encre noire, en hiératique, indiquant tout à la fois le millésime, l’origine géographique (plus précisément les parcelles d’où provenaient les raisins) et, bien évidemment, les noms du propriétaire et du maître du chai; notations du type :
  


     An 4, Vin doux du Domaine d’Aton, vie, prospérité, santé, du fleuve de l’Ouest - Vigneron : Kha


     Les bouchons d’argile destinés à les fermer étaient parfois également estampillés.

 

 

 

 


     Je viens d’employer le terme "millésime" qui, pour nous, connote une idée extrêmement précise. J’aurais plutôt dû écrire : année de fabrication, car sachant que bien d’autres produits portaient eux aussi mention d’une date d’origine, comme l'huile, la bière, la graisse animale, le miel, et d'autres, il serait tout à fait illusoire et particulièrement anachronique de penser que les Egyptiens, néanmoins gourmets comme beaucoup d’entre nous, conservaient des amphores vinaires dans le seul but de disposer d’un nectar susceptible de bonifier au fil des ans.


     Grâce à des voyageurs antiques comme l’écrivain romain Pline l’Ancien ou le géographe grec Strabon, on sait qu’existaient des cépages comme le "Kaenkeme", d’un moelleux supérieur à celui du miel, le "Taniotique", blanc doux lui aussi onctueux, le "Shédeh", vin liquoreux très alcoolisé, le "Sébennythique", permettant un vin élaboré en mêlant raisin et résine de pin. Sans oublier le "Maréotique", ce blanc également doux originaire du lac Mariout, à l’ouest du Delta : le préféré de Cléopâtre, dit-on ...


     Indépendamment de tous ces vins blancs très prisés à la Cour, nous connaissons l’existence d’un rouge, apparemment assez puissant, vinifié à partir d’un muscat noir.


     Quant au menu peuple, il devait se contenter d’un vin de dattes ou de palme.


     Il existait aussi des vins de moindre qualité, notamment le "Paour", sorte de piquette que certains égyptologues considèrent d’ailleurs plus comme un vinaigre que pouvait utiliser la médecine en vue de soigner les plaies que comme un vrai vin de consommation courante.


     L’historien grec Hérodote nous raconte qu’aux fêtes religieuses - il fait notamment référence à celle de Bubastis -, il est bu en une fois plus de vin, quel qu’il soit d'ailleurs, que pendant le reste de toute une année.
 


     Il est aussi intéressant de noter que l’on rencontre, dans certaines formules d’offrandes, une distinction entre le vin palestinien et l’autochtone : 50 grappes de raisin ordinaire et mille grappes de raisin de l’Oasis. Ce qui sous-entend que non contents d’en produire eux-mêmes pour leur propre consommation ou pour la vente à l'étranger, les Egyptiens en importaient également.


     Ceci posé, il nous faut bien admettre que les égyptologues en connaissent finalement très peu sur les méthodes de vinification employées à cette époque. Les seules et abondantes références que nous ayons de la viticulture se trouvent dans des tombes encore actuellement accessibles aux touristes : essentiellement, à Saqqarah, les mastabas de l'Ancien Empire que j’ai évoqués précédemment : ceux de Menna, de Mérérouka et de Ti notamment, mais aussi des hypogées du Nouvel Empire, dans la montagne thébaine, comme par exemple celui de Nakht, doté de superbes scènes polychromes.


      Je vous convie à les visiter lors de votre prochain séjour en terre pharaonique ...

Ou, à défaut, ici : http://www.osirisnet.net/centrale.htm 


(Baum : 1988, 259 sqq; Bresciani : 1996, 61-72; Caminos : 1992, 29; Cherpion : 1994, 79-107; Hegazy/Martinez/Zimmer : 1993, 205-12; Hugonot : 1989, 21; Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959, 140-1 et 299-301; Reeves : 1995, 202-3; Talet : 1995, 459-92)  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 00:00


     Elle est Alsacienne. S’appelle Nathalie Ritzmann et, depuis un lustre, vit et travaille à Istanbul. Elle propose sur son blog http://dubretzelausimit.over-blog.com/ de nous faire découvrir, jour après jour, à travers toute la Turquie les coins les plus éloignés du tourisme traditionnel - donc à mes yeux, les plus historiquement, architecturalement et socialement intéressants -, comme les quartiers les plus typiques de sa ville d’adoption.


     La lecture régulière de ce blog constitue véritablement une mine de connaissances et d’indispensables mises au point. De découvertes, aussi. Comme par exemple la volonté manifeste d’Istanbul d’honorer la mémoire d’un grand écrivain français du XIXème siècle, son turcophile le plus avéré ... (après Nathalie, s'entend) : un hôtel porte son nom (celui de l'écrivain, évidemment, pas encore celui de Nathalie !), mais aussi un des lycées français, ainsi qu’un des cafés les mieux situés de la ville



puisqu’au sommet de la colline et du cimetière d’Eyüp, il domine toute la Corne d’Or.



     De son vrai nom Julien VIAUD


cet officier de marine et écrivain à propos duquel le Lagarde et Michard de notre adolescence studieuse n’hésite pas à écrire que son oeuvre est d’abord celle de notre plus grand romancier exotique du XIXème siècle et qu’il est un de nos plus grands peintres de la mer, de ses enchantements ou de ses tempêtes, effectua nombre de voyages qui l’amenèrent à visiter des terres aussi méconnues que lointaines, pour son époque s’entend : Tahiti, en 1871; le Sénégal, deux ans plus tard; Constantinople/Istanbul, à plusieurs reprises: le Tonkin, la Chine, le Japon, le Maroc, la Palestine, la Perse et les Indes, à l’extrême fin du siècle; mais aussi l’Egypte, en 1906.

     De tous ses périples, il rapporta certes quelques romans, mais surtout des monceaux de souvenirs, de sensations, de répulsions aussi, de coups de gueule surtout qu’il traduisit simplement dans ses récits de voyages, dont le plus beau d’entre eux, à mes yeux, à tout le moins, La Mort de Philae
, reste encore de nos jours un modèle du genre.


     Et pourtant, rares sont ceux qui, aujourd’hui, le lisent encore; alors qu’à son époque, sous le nom de Loti que lui attribua une jeune Tahitienne, il fut extrêmement célèbre, recevant en 1886, pour son Pêcheur d’Islande, le prix Ludovic Vitet de l'Académie française, où il fut désigné en 1891 et reçu l'année suivante.


     Car c’est bien de lui qu’il s’agit ici, dans cet article, Pierre Loti, infatigable voyageur qui sillonna l’Orient et fit de la Turquie sa terre d’élection, sa seconde patrie.
 

     Il faut savoir qu’au XIXème siècle, le voyage en Grèce, en Turquie, en Syrie ou en Egypte était encore une aventure solitaire. Ces contrées, depuis la fin de la Renaissance, depuis en fait que s’était développée l’idée de se rendre dans certains pays riverains de la Méditerranée orientale soumis à la puissance ottomane, portaient traditionnellement le nom de "Pays du Levant", terme issu de la langue commerciale et diplomatique de l’époque. Mais au XIXème siècle, donc, avec les écrivains romantiques, Alphonse de Lamartine en tête, apparaît et se fixe une nouvelle expression : "Voyage en Orient".


     Le terme "Orient" qui, pour les Encyclopédistes du XVIIIème siècle ne définissait qu’une notion ressortissant à l’astronomie, prend alors définitivement une acception géographique, qu’officialisera à l’époque le Dictionnaire universel de Pierre Larousse.
 

     Ce voyage, donc, beaucoup de grands écrivains français l’effectueront : Lamartine, certes, mais aussi Chateaubriand, Nerval, Flaubert, Théophile Gautier, André Gide ... Il faut reconnaître que la relative rapidité des trajets en train initiés par l’illustre Compagnie des Wagons-lits constitua un des éléments les plus favorables à cette nouvelle mode, et que, par exemple, l’arrivée du célèbre Orient-Express en gare de Sirkeci, au coeur même d’Istanbul, sur la rive européenne, n’y fut pas non plus étrangère. (http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-28223391.html - pour découvrir quelques considérations et photos de cette gare.)
 

     Mais ce tourisme, qui n’est pas encore, mais deviendra très vite de masse, ne plut pas à tout le monde - et encore moins aux touristes eux-mêmes qui, bien évidemment, considéraient les autres comme des trouble-fête.


     Ce flot de désoeuvrés
(...) qui viennent ici fureter partout, écrivit d’ailleurs Pierre Loti, à propos de ceux qu’il voyait débarquer à Istanbul ...


     Aujourd’hui, ami lecteur, ce n’est pas un extrait de son oeuvre consacré à la ville qui s’est développée au pied du Bosphore que je compte vous donner à découvrir, mais un dédié à celle qui s’étend au pied des pyramides d’Egypte.
 

     Dans un magnifique ouvrage/pamphlet où il stigmatise, entre autres, tout à la fois le modernisme de la technique, le souci du rendement économique à tout cran et les touristes qui affluent, il évoque aussi la menace qui pèse sur l’héritage de cette splendide civilisation antique des rives du Nil.





     Dans ce très beau récit qu’il dédie "à la mémoire de mon noble et cher ami Moustafa Kamel Pacha qui succomba le 10 février 1908 à l’admirable tâche de relever en Egypte la dignité de la patrie et de l’Islam", il fait bien évidemment aussi allusion à Thèbes, à Louxor et à la capitale, la ville du Caire, qu’il nous présente ainsi :









 


     "Que de ruines, d'immondices, de décombres ! Comme on sent que tout cela se meurt ! ... Et puis quoi : des lacs, maintenant, en pleine rue ! On sait bien qu’il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c’est invraisemblable quand même, toute cette eau noire où notre voiture s’enfonce jusqu’aux essieux, car il y a huit jours que n’est tombée une averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n’ont pas songé au drainage, dans ce pays dont le budget d’entretien annuel a été porté par leurs soins à quinze millions de livres ? - Et les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu’aux genoux, pour cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux des fièvres et de la mort.
 

     Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor change, hélas ! Les rues se banalisent; les maisons de "Mille et une Nuits" font place à d’insipides bâtisses levantines (...) et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît. 

     Qu’est-ce que c’est que ça, et où sommes-nous tombés ? En moins comme il faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l’une quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde entier vient s’ébattre aux saisons dites élégantes ...


     Partout de l’électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, l’art nouveau, le pharaonique et surtout le prétentieux et le saugrenu. D’innombrables cabarets, qui regorgent de bouteilles : tous nos alcools, tous nos poisons d’Occident, déversés sur l’Egypte à bouche-que-veux-tu.
 

     Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines qui visent à s’attifer comme celles de Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez quelque habilleuse pour chiens savants. 

     Alors ce serait le Caire de l’avenir, cette foire cosmopolite ? ... Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Egyptiens, quand comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine inaliénable d’art, d’architecture, de fine élégance, et que, par leur abandon, l’une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre s’écroule et se meurt ? 

     Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant d’esprits distingués cependant et d’intelligences supérieures ! Tandis que je vois encore les choses d’ici avec mes yeux tout neufs d’étranger débarqué hier sur ce sol imprégné d’ancienne gloire, je voudrais pouvoir leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si profonde sympathie : "Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante, défendez-vous, - non par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité et la mauvaise humeur, - mais en dédaignant cette camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. Vous étiez des Orientaux (je prononce ce mot avec respect qui implique tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des terres et de la hausse des cotons."



(Pierre Loti, La Mort du Caire, dans La Mort de Philae, Paris, France Loisirs, 1990, pp. 25-7)


     (Un merci tout particulier à Nathalie qui eut la bonté de me faire parvenir ses propres clichés du café Pierre Loti, à Istanbul, grâce auxquels je n'eus que l'embarras du choix pour illustrer le présent article.)

Pour plus de renseignements sur Pierre Loti : 
http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-20738117-6.html  

et sur le café qui porte son nom : 
http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-21219337.html
 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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3 mars 2009 2 03 /03 /mars /2009 00:00

 

 

     Accordez-moi quelques instants encore, ami lecteur, afin de vous emmener une dernière fois devant la vitrine 8 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.


     Je vous avais, souvenez-vous, dans un tout premier temps, le mardi 10 février, expliqué en quoi consistait exactement une stèle de donation; pour ensuite, le mardi 17, envisager la première des deux que les Conservateurs nous proposent dans cette vitrine, celle de gauche, la C 261.

     Aujourd'hui, après une petite semaine de congé, période de carnaval belge oblige, et pour en terminer avec ce sujet, je vous propose l'examen de la seconde, à droite, la C 298.



     Tout comme la précédente, il s'agit d'une dalle monolithe cintrée, en calcaire, provenant de la région du Delta et concernant un terrain offert à un temple :  quatre points communs, donc, entre elles. Des différences néanmoins sont à épingler, qui expliquent leur présence côte à côte : malgré que toutes ont la Basse Epoque comme origine, celle qui nous occupe aujourd'hui relève de la première année du règne du pharaon Amasis, de la XXVIème dynastie, aux environs de 570 A.J.-C., soit quelque 330 ans après l'autre, qui datait du temps d'Osorkon Ier, pharaon de la XXIIème dynastie.

     Si, à un centimètre et demi près, leur hauteur est pratiquement la même, la largeur de C 298, visiblement plus étroite, atteint à peine 24, 8 cm.



     Si, en outre, c'est également le roi qui, pour les raisons que j'ai évoquées les deux derniers mardis de publication, offre symboliquement le terrain, la particularité cette fois, et je l'avais  annoncée précédemment, c'est qu'il tend bien le hiéroglyphe idoine :
celui qui, dans la liste de Gardiner, représente le champ, matérialisé par les trois roseaux émergeant du marais.



     Sous le classique disque ailé protecteur que nous retrouvons à nouveau comblant le cintre du monument, le roi Amasis, tourné vers la gauche, coiffé de la couronne (originellement rouge) de Basse-Egypte, sorte de mortier dont la partie postérieure s'élève obliquement, et de laquelle émerge une tige incurvée vers l'avant qui se termine par une spirale, présente donc à hauteur de visage le hiéroglyphe du champ qu'il offre aux divinités lui faisant face : un tout jeune homme, d'abord, arborant le "pschent", la double couronne constituée à la fois de celle de Basse-Egypte et de celle de Haute-Egypte, et censée concrétiser la puissance pharaonique sur le Double Pays, l'ensemble donc de tout le territoire égyptien. Par parenthèses, ce terme "pschent" provient de la langue égyptienne elle-même, "pa-sekhemty", qui signifiait "Les Deux Puissances".

     Le jeune dieu est par ailleurs juché sur un des symboles les plus significatifs de l'Egypte pharaonique : la double royauté, la réunification des Deux Terres, que l'on appelait, toujours dans la langue de l'époque, le "sémataouy" (ou "séma-taoui", selon certaines graphies rencontrées) qui se compose du signe hiéroglyphique "séma" figurant une trachée artère flanquée de ses deux poumons, et qui signifie "unir", motif autour duquel sont nouées les plantes emblématiques du Nord, donc de la Basse-Egypte, à savoir le papyrus, et du Sud, donc de la Haute-Egypte, à savoir le lis (ou lys) blanc, confondu parfois avec le lotus.


     Cette composition héraldique, emblème donc de l'union des deux parties du pays, fut très souvent gravée dès l'Ancien Empire, j'aurai l'occasion d'y revenir plus avant dans le Musée, sur les côtés des sièges cubiques royaux.

     Nous la retrouvons ci-contre, dans la forme d'un des vases à parfums en albâtre mis au jour dans la tombe de Toutankhamon, et que l'on peut admirer au Musée du Caire.

      Quand, comme sur notre stèle, le terme "séma-taouy" est attribué à une divinité, il devient patronyme et signifie alors : "Celui qui a unifié, qui a pacifié les Deux Terres".



 

     Derrière le jeune dieu viennent, aisément identifiables, le dieu Horus, hiéracocéphale, c'est-à-dire doté d'une tête de faucon, coiffé lui aussi du pschent et, pour clore la marche, la déesse Hathor. Devant chacun d'eux, une petite colonne de hiéroglyphes les nommant; comme d'ailleurs devant le roi qui fait l'offrande, la seule différence, vous l'aurez notée, résidant évidemment dans le fait, que j'ai déjà maintes et maintes fois épinglé, qu'ils ne sont pas tournés dans le même sens puisqu'ils épousent celui du regard du personnage qu'ils définissent.

     Ultime remarque concernant cette scène : les personnages et les hiéroglyphes, qui n'occupent d'ailleurs que la partie supérieure dans la mesure où, monument cadastral, la stèle devait être profondément enfoncée dans le sol, sont gravés en creux (et, par parenthèses, avec nettement plus de soin que sur C 261) : et comme j'ai également déjà eu l'opportunité de le mentionner, notamment dans un article concernant le décodage de l'image égyptienne du
7 avril 2008, ce type de relief était essentiellement l'apanage des monuments extérieurs de manière qu'ils puissent bénéficier de l'intense luminosité du soleil qui, par le jeu de l'ombre et de la lumière, permettait de mieux en faire ressortir les détails.

 

     C'est sous cette scène, approximativement sur une hauteur égale, à l'intérieur d'un encadrement qui délimite toute la partie épigraphique du monument, que se déploient douze lignes de beaux hiéroglyphes gravés eux aussi en creux qui, se lisant de droite vers la gauche, nous énumèrent les modalités de la transaction.

          
           

     Dans la première moitié de la première ligne, le lapicide a de manière classique précisé l'époque à laquelle ce document lithique fut rédigé : l'an 1, le quatrième mois de la saison "chemou", au premier jour de règne du roi de Haute et Basse-Egypte ...

     De manière classique, viens-je d'annoncer : en effet, il faut savoir qu'à cette époque les Egyptiens comptaient les années en fonction du début du règne d'un pharaon; le comput recommençant à chaque fois qu'un souverain décédait et qu'un nouveau montait sur le trône. De sorte que l'on peut lire une formule du genre : l'an autant, le ixième jour de l'Horus (= du pharaon) un tel ...

     Pour évidemment affiner cette méthode de datation, les scribes ajoutaient le moment dans l'année où le document avait été rédigé en se basant sur les saisons, au nombre de trois, rappelez-vous, qui se partageaient une année qu'ils faisaient commencer vers le 19 juillet, avec l'apparition des tant espérés premiers débordements du Nil.

     Au milieu de la deuxième ligne, vous remarquerez la présence de deux cartouches : ils correspondent aux deux derniers noms de la titulature royale traditionnelle : l'un, Khnoumibrê, précédé du roseau et de l'abeille, symboles de la Haute et de la Basse-Egypte; l'autre, Iâhmès, du canard et du soleil traduisant la notion de "Fils de Rê"; patronyme qu'après les Grecs, nous traduisons volontiers aussi par Amasis.
(Je vous rappelle une fois encore, ami lecteur, que pour retrouver l'explication des cinq noms qui forment l'intégralité d'une titulature royale, vous pouvez vous référer à l'article paru le 6 mai 2008).

     D'emblée, avec ces deux lignes, la référence chonologique est fournie : l'événement se passe le premier jour du quatrième et dernier mois de la saison des récoltes, donc pratiquement à la fin d'une année égyptienne : en l'occurrence, ici, la première du règne du pharaon Amasis.

     L'événement ? Mais lequel ?

     C'est cette précision qu'avance la troisième ligne : en effet, si vous êtes attentif, vous remarquerez le hiéroglyphe du bras tendant un vase globulaire.
Signe que nous avons rencontré le mardi 17 et qui signifie que l'événement en question est une donation.

     A partir de là, le texte mentionne avec force détails la superficie du champ offert : 6 aroures, soit environ 1, 64 hectare (l'aroure étant en effet une mesure équivalant à 2735 m²); ainsi que, de la quatrième ligne jusqu'au milieu de la neuvième, ses limites sud, nord, ouest et est. 
    
     Il avait préalablement indiqué, à l'extrême fin de la troisième ligne, que cette offrande était proposée en faveur du temple du grand dieu Osiris, seigneur de Ro-Méhet, localité située à l'est du Delta.

     Vient ensuite, au début de la dixième ligne, le nom de celui qui, gardien des portes de ce domaine va, comme ce fut apparemment très souvent le cas à l'époque saïte, gérer cette donation : Oudjasemataouy, ainsi que la mention de ceux de son père et de sa mère.

     Et le texte de la stèle de se terminer, après avoir demandé que le dieu fasse que dure cette donation pour toujours et à jamais, par une imprécation pour qu' il tue celui qui y porterait atteinte.


(Barbotin : 2006, 32-3

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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21 février 2009 6 21 /02 /février /2009 00:00

 
   
Le samedi, 7 février dernier, à la suite de la découverte que nous avions faite ensemble quelques jours plus tôt de certaines vignettes provenant du Livre pour sortir au jour exposées dans la vitrine 7 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais proposé, ami lecteur, de lire de larges extraits du Chapitre 110 auquel elles servent d'illustrations.  

     Vous aurez en outre évidemment remarqué que le bandeau qui chapeaute la page d’accueil de mon blog depuis sa création le 18 mars 2008

 

EgyptoMusée

 

présente une autre vignette de ce corpus funéraire, émanant, celle-ci, d'un papyrus d’époque ptolémaïque ayant appartenu à un certain Nesmin, prophète d’Amon : il s’agit de la représentation de la célèbre scène de psychostasie, c’est-à-dire la pesée de l'âme du défunt, censée se dérouler dans la salle du Tribunal d’Osiris, et que l’on trouve habituellement au-dessus du chapitre 125 de ce Livre pour Sortir au jour, papyrus funéraire plus communément, mais erronément appelé "Livre des Morts"; ce que j’ai déjà eu à maintes reprises l’occasion de vous signaler en ajoutant que l’exacte formulation inscrite par les scribes égyptiens eux-mêmes était bien "Livre pour sortir au jour", qu'il fallait comprendre par : sortir pendant le jour.

     C'est précisément le texte qui accompagne cette vignette, ce que les égyptologues nomment tantôt la "Déclaration d’innocence", tantôt la "Confession négative", que je voudrais aujourd'hui vous donner à connaître. 

  
     Il faut savoir que le plus grand désir de tout Egyptien de ces temps anciens consistait à figurer parmi les privilégiés admis dans l'entourage du dieu solaire Rê, formant sa cour, recevant ses bienfaits.


     Et pour plus certainement accréditer cette volonté, il n’avait de cesse, dans sa vie post-mortem, de s’identifier au dieu lui-même, - c’est ce que l’on appelle la solarisation du défunt -, d’être constamment, la nuit comme le jour, susceptible de profiter de sa lumière, de son rayonnement roboratif; de sorte que, conséquemment, il pouvait recouvrer la vie en même temps que différentes composantes de sa personnalité, mais aussi, et c’est loin d’être négligeable, l’intégralité de ses fonctions.


     Mais préalablement, il avait été convié à se présenter dans le monde souterrain où l’attendait le fameux jugement en présence d’Osiris, dieu des morts : c’est ce moment précis que propose donc la vignette mise en exergue sur la première page de ce blog.


     Lors de ce passage dans la "Salle des deux Maât", devant les 42 "juges", le défunt prononçait la fameuse confession qui, je le souligne, ne consiste nullement en un aveu de fautes personnelles, mais énumère de manière très rituelle, en une sorte de litanie,  les actions mauvaises qu’il s’est bien gardé de commettre ici-bas, les interdits qu'il n'a pas enfreints.
Ce qui, a contrario, nous précise les limites que s’imposait la morale égyptienne.


     Cette déclaration faite, le mort était automatiquement absous de ses péchés : c’est la raison pour laquelle les deux plateaux de la balance, tant celui qui portait le coeur (sa conscience) que celui qui contenait une statuette de Maât, voire une simple plume caractérisant cette déesse de la Vérité-Justice, se trouvaient au même niveau : indépendamment des paroles prononcées par le défunt, la force magique de l’image ne pouvait que déboucher sur un jugement favorable lui permettant d’être déclaré "justifié", "juste de voix", juste devant ce Tribunal des dieux.


     Toutefois, et si d'aventure, les mauvaises actions du défunt avaient été plus lourdes que la plume de Maât, il était prévu que son coeur soit jeté en pâture à la "Dévoreuse", monstre hybride guettant avidement cet éventuel moment.
    
     Si l’on se réfère à Diodore de Sicile qui affirme qu’en Egypte, avant d’avoir droit à une sépulture, tout défunt aurait préalablement été jugé sur terre par les siens, par ses voisins, par les autres habitants de son village ou de sa ville, on comprend aisément le côté rituel et purement formel du tribunal osirien, reflet d’une décision terrestre bien réelle dans la mesure où le mort est déjà considéré comme pur, comme justifié en arrivant dans l’Au-delà.


     Je vous propose à présent, ami lecteur, de prendre connaissance de cette "Confession négative", formule 125 donc du Livre pour sortir au jour.

     Elle se divise en réalité en deux parties :

* la 125 B qui n'est en fait qu'une reprise de la première "confession", 125 A, mais dont chaque phrase est précédée du nom d'une divinité :

Ô Ousekh-nemtout, qui sors à Héliopolis, je n’ai pas commis l’iniquité entre les hommes.  
etc.


* et la 125 A, que voici :
 
      

Salut à toi, grand dieu, maître des deux Maât !
Je suis venu vers toi, ô mon maître, ayant été amené pour voir ta perfection.
Je te connais et je connais le nom des quarante-deux dieux qui sont avec toi dans cette salle des deux Maât, qui vivent de la garde des péchés et s’abreuvent de leur sang le jour de l’évaluation des qualités (...)
Voici que je suis venu vers toi et que je t’ai apporté ce qui est équitable, j’ai chassé pour toi l’iniquité.


Je n’ai pas commis l’iniquité entre les hommes.

Je n’ai pas maltraité les gens.
Je n’ai pas commis de péchés dans la Place de Vérité.
Je n’ai pas cherché à connaître ce qui n’est pas à connaître.
Je n’ai pas fait le mal.
Je n’ai pas commencé de journée ayant reçu une commission de la part des gens qui devaient travailler pour moi, et mon nom n’est pas parvenu aux fonctions d’un chef d’esclaves.
Je n’ai pas blasphémé Dieu.
Je n’ai pas appauvri un pauvre dans ses biens.
Je n’ai pas fait ce qui est abominable aux dieux.
Je n’ai pas desservi un esclave auprès de son maître.
Je n’ai pas affligé.
Je n’ai pas affamé.
Je n’ai pas fait pleurer.
Je n’ai pas tué.
Je n’ai pas ordonné de tuer.
Je n’ai fait de peine à personne.
Je n’ai pas amoindri les offrandes alimentaires dans les temples.
Je n’ai pas souillé les pains des dieux.
Je n’ai pas volé les galettes des bienheureux.
Je n’ai pas été pédéraste.
Je n’ai pas forniqué dans les lieux saints du dieu de ma ville.
Je n’ai pas retranché au boisseau.
Je n’ai pas amoindri l’aroure.
Je n’ai pas triché sur les terrains.
Je n’ai pas ajouté au poids de la balance.
Je n’ai pas faussé le peson de la balance.
Je n’ai pas ôté le lait de la bouche des petits enfants.
Je n’ai pas privé le petit bétail de ses herbages.
Je n’ai pas piégé d’oiseaux des roselières des dieux.
Je n’ai pas péché de poissons de leurs lagunes.
Je n’ai pas retenu l’eau dans sa maison.
Je n’ai pas opposé une digue à une eau courante.
Je n’ai pas éteint un feu dans son ardeur.
Je n’ai pas omis les jours à offrandes de viande.
Je n’ai pas détourné le bétail du repas du dieu.
Je ne me suis pas opposé à un dieu dans ses sorties en procession.

Je suis pur, je suis pur, je suis pur, je suis pur !
Ma pureté est la pureté de ce grand phénix qui est à Héracléopolis, car je suis bien ce nez même du Maître des souffles, qui fait vivre tous les hommes (...)
Il ne m’arrivera pas de mal en ce pays, dans cette salle des deux Maât, car je connais le nom des dieux qui s’y trouvent.

(Traduction Paul Barguet : 1967, 158-60)



     Permettez-moi, à présent, de prendre congé de vous, ami lecteur, profitant ainsi de la semaine de repos offerte aux établissements scolaires belges de manière qu'Etudiants et Enseignants puissent dignement célébrer le "dieu" carnaval.

     Je vous donne donc rendez-vous le mardi 3 mars prochain aux fins de poursuivre notre déambulation dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, et de découvrir ensemble la seconde stèle de donation, la C 298, exposée dans la vitrine 8.

     Bonne semaine à toutes et à tous ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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17 février 2009 2 17 /02 /février /2009 00:00

 

     En mettant le point final à une courte introduction concernant les stèles de donation, ou stèles-bornes de l'Egypte de Basse Epoque, je vous avais promis, mardi dernier, ami lecteur, de nous retrouver à nouveau aujourd'hui devant cette vitrine 8 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre pour aborder d'un peu plus près la première d'entre elles, à gauche, la C 261également répertoriée sous le numéro d'inventaire E 8099.


 

 

     Il s'agit d'une stèle cintrée en calcaire d’une hauteur de 77 cm pour une largeur de 36, 5 cm, de provenance inconnue, offerte au Musée du Louvre en 1887 par Adolphe Cattaui Bey (1865-1925), Secrétaire général de la Société royale de Géographie d'Egypte.

     Permettez-moi, avant de poursuivre, d'introduire ici une petite parenthèse concernant plus spécifiquement ce que le musée appelle ses "Donateurs". Dans son remarquable Dictionnaire amoureux du Louvre, l'ancien Président-Directeur Pierre Rosenberg leur rend, évidemment, un vibrant hommage. Evidemment parce que ces milliers de personnes, amies du Louvre, des plus généreuses, comme les familles Rothschild, David-Weill, Camondo entre autres, mais aussi les entreprises sponsorisant un projet de rénovation, aux plus modestes, voire même anonymes, ont peu ou prou contribué à l'éclatante rénovation d'une partie du bâtiment, comme tout récemment la Galerie d'Apollon et la Salle des Etats, ou à l'achat de nouvelles pièces, tous départements confondus, qui permettent ainsi l'accroissement sensible des collections .

     Il faut savoir qu'à sa manière, le Louvre honore les principaux d'entre eux en gravant leurs noms, soit sur ce qu'il est convenu d'appeler le "Mur des Mécènes", dans le hall Napoléon, sous la Pyramide, pour les contributeurs jugés "exceptionnels"


soit, en lettres d'or, dans le marbre de la Rotonde d'Apollon


 pour ceux qui ont légué au moins un million d'euros ...

     Les noms de la majorité des autres généreux donateurs se retrouvent mentionnés à l'entrée de la salle de consultation  du Département des Arts graphiques.    


     Ces libéralités, qui peuvent être d'argent, sont souvent aussi d'objets dont, pour diverses raisons, se séparent collectionneurs ou autres. C'est le cas donc de la première des deux stèles exposées dans la vitrine 8.

  
     Elle concerne une donation de terrain (c'est évidemment un hasard, après ma parenthèse ci-dessus ...) effectuée par un haut dignitaire de la Cour à un musicien en chef de la déesse Hathor, sous le règne d’Osorkon Ier (XXIIème dynastie, entre 925 et 890 A.J.-C.)

  
     Dans la partie supérieure droite du monument, le roi, coiffé de la couronne de Basse-Egypte, regard orienté vers les deux figures féminines, torse et pieds nus, vêtu d'un pagne à devanteau rectangulaire orné à l'arrière de la queue de taureau cérémonielle, élève à la hauteur du visage deux vases à vin globulaires qu'il offre à deux représentations simultanées de la déesse Hathor arborant la couronne constituée du disque solaire encadré par deux cornes de vache en forme de lyre  : l'une, en tant que maîtresse de la ville d’Imaou (= Kôm el-Hisn, dans le Delta), l'autre étant "La-belle-aux-sistres", et cela en présence du bénéficiaire lui-même, figuré en petite taille, jouant de la harpe accroupi à ses pieds.

 

     Il semblerait d'ailleurs, d'après le remarquable corpus de stèles de donation du Ier millénaire élaboré voici près de trente ans et publié à Louvain par l'égyptologue français Dimitri Meeks, qu'il soit fait souvent allusion à des musiciens dans ce type de monuments, qu'ils soient harpistes, comme ici, flûtistes aussi, voire même - et c'est par exemple le cas pour une stèle (E 8326) exposée aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles -, un trompettiste.     

 

     Très clair à ce sujet, le texte mentionne bien que le roi offre des terres. Or, que constatons-nous effectivement ? Que ce sont deux vases globulaires que présente Osorkon Ier, et non, comme nous le découvrirons plus spécifiquement mardi prochain quand, ensemble, nous nous pencherons sur la stèle C 298 à la droite de celle qui nous occupe aujourd'hui, l'idéogramme du champ :
(M 20 dans la liste de Gardiner), constitué de trois tiges de roseaux émergeant d'un marais. 
 


     Qu'en déduire, dès lors ? Qu'il y a défaut d'interprétation ? Voire erreur de traduction ?
     Non, plus simplement qu'il y a "code", comme souvent, d'ailleurs, avec l'image égyptienne; et cela, j'ai déjà, au fil de mes articles, eu maintes et maintes fois l'opportunité d'y insister. Il s'agit ici en fait de la retranscription dans la pierre du signe D 39 de la même liste hiéroglyphique de Gardiner :       
une main qui tend un vase pansu, employé communément en tant que déterminatif du verbe "offrir".

     Il ne faut donc absolument pas nous laisser abuser par l'objet lui-même présenté en guise d'offrande pour interpréter ce geste royal : notre regard n'est pas premier, notre perception est inévitablement nourrie de savoirs acquis. L'historien d'art français Daniel Arasse, prématurément disparu, considérait qu'il fallait interroger le visible des oeuvres, non pas pour en révéler l' "invisible", mais pour en découvrir l' "in-vu", c'est-à-dire ce qui n'a pas été encore perçu : ce qu'il appelait l' "inconscient optique" dissimulé dans l'oeuvre. Contentons-nous d'enregistrer mentalement ce qui nous apparaît, affranchissons-nous de nos préjugés et de nos interprétations préconçues. Il ne faut donc aucunement nous cantonner à la matérialité de ce que nous pensons voir, de ce que nous pensons comprendre : dépassons ce niveau premier de perception et haussons-nous jusqu'au symbole, sémantique certes, de la scène. Réapprenons à regarder, atteignons l' "in-vu" cher à Daniel Arasse, ici d'une simplicité déconcertante :  l'action d'offrir. Le roi donne. Point !

     C'est un peu comme si, au lieu de dessiner les mains du personnage, un artiste du XXème siècle avait surréalistement remplacé mains et vases par les 6 lettres O - F - F - R - I - R.



     En quatre lignes horizontales se lisant de droite à gauche, le texte profondément gravé sous les pieds des personnages, mais manquant véritablement de finesse, d'évidente recherche esthétique, évoque d'emblée à la première ligne, en hiéroglyphes franchement "bâclés", les deux derniers noms de la titulature du souverain enserrés dans des cartouches : le premier, celui du nom de Roi de Haute et Basse-Egypte : Sekhemkheperrê Setepenrê ("Puissant est le devenir de Rê, l'élu de Rê"); et le second, celui de fils de Rê : Oserken Meri Imen ("Osorkon, l'Aimé d'Amon").

     (Pour une explication détaillée de ce qu'est la titulature royale, permettez-moi, ami lecteur, afin de ne pas alourdir mon propos, de vous inviter à relire l'article publié le 6 mai 2008.)


     En étant très attentif, vous distinguerez encore, aux deuxième et troisième lignes, la mention de chacune des deux déesses Hathor, enfermée dans un carré évoquant la demeure d'Horus, son époux.
(Ce que, par parenthèses, signifie réellement le patronyme : Hathor = Demeure du dieu Horus).

     Le texte précise aussi que Pharaon, Fils de Rê, Maître des apparitions, doté de vie, Aimé de Rê, éternellement, selon la terminologie en usage, :


"... offre les champs au chef des chantres d’Hathor d’Aphroditopolis, Paiirounoubet, fils du chef des chantres d’Hathor, Dame des "Murs" Inneha, en remplacement du fils royal de Ramsès Isiemkheb (précédent bénéficiaire), et administré par la main de Tjaynebouheres.


     Passablement altérée et en outre probablement incomplète, la fin du texte propose quelques bribes de la célèbre formule d’imprécation (à laquelle j'ai fait allusion mardi dernier), à l’encontre de ceux qui envisageraient de détruire cet acte de donation.


     Vous noterez enfin que toute la partie inférieure de la stèle est restée anépigraphe dans la mesure où, comme je l'ai expliqué dans mon précédent article sur le sujet, celle-ci était évidemment prévue pour être enfoncée dans le sol.


(Meeks : 1979, 605-87; Menu : 1995, 213-4; Rosenberg : 2007, 319-20; Ziegler : 1982, 282)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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14 février 2009 6 14 /02 /février /2009 00:00

 
    En cette date plus ou moins symbolique, je ne pouvais décemment pas, ami lecteur, vous proposer un autre texte qu'un de ces chants d'amour égyptiens qui ont traversé les siècles grâce, notamment, aux différents papyri parvenus jusqu'à nous. Et parmi eux, le Papyrus Harris 500 conservé au British Museum, dont vous avez déjà découvert ici même l'un ou l'autre extrait. 

     Aujourd'hui, de l'Aimée, cette déclaration.
 

 

Ma raison n’a guère de complaisance à l’égard de l’amour que j’ai pour toi,

Mon petit chacal qui suscite le plaisir,

(Mais) ton ivresse, je ne peux y renoncer,

Dussé-je être traînée et frappée pour vivre en proscrite

Jusqu’au pays de Khor à coup de baguette et de bâton,

Jusqu’au pays de Kouch à coup de nervure de palmier,

Jusqu’aux terres hautes à coup de canne,

Jusqu’aux friches, poursuivie par les verges.

Je n’écouterai jamais leurs conseils

Au point d’abandonner celui que je désire.


(Traduction Vernus : 1993, 75-6)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 00:00

 


     Poursuivons aujourd'hui, ami lecteur, la découverte de la dernière des quatre vitrines de cette partie gauche de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans lesquelles, successivement, nous avons rencontré des actes administratifs ou juridiques portant tout naturellement sur les prêts ou donations de terres, voire de bétail puisque, précisément, cette salle dans laquelle nous déambulons maintenant depuis le 30 septembre 2008 est entièrement consacrée aux travaux des champs.



     Entamé mardi dernier avec celle de gauche et ses deux vignettes extraites du chapitre 110 du Livre pour sortir au jour, cet ensemble de vitrines emboîtées et accolées au mur censé figurer le couloir de la chapelle funéraire d'Ounsou, présente un dernier aspect de ces documents officiels : ceux non plus rédigés sur papyri, mais gravés dans la pierre. 


VITRINE  8

 

  
     Ils concernent tous deux une donation de terrain, la première sous le règne d’Osorkon Ier, pharaon de la XXIIème dynastie, la seconde sous celui d'Amasis, de la XXVIème dynastie,  quelque 330 années plus tard.
 

 

     Relativement nombreuses à Basse Epoque, ces dalles monolithes entérinent le don d’une terre, par un particulier, à un temple qui en restitue le bénéfice à l’un de ses membres : un prêtre, dans la grande majorité des cas; un musicien, par exemple, avec la première ici présentée.

     Ces monuments recèlent évidemment une fonction juridique : ce sont en effet des bornes, le plus souvent en calcaire afin de faciliter le travail de gravure en creux du lapicide, délimitant un champ, et mentionnant, après l'évocation du souverain, seul propriétaire théorique de la terre d'Egypte (comme je l'ai spécifié dans mon article du 27 janvier dernier), donc ici donateur fictif, les attributaires du bien, la concession elle-même et ajoutant, in fine, l'une ou l'autre formule d'imprécation destinée, entre autres, à décourager ceux qui, d'aventure, auraient envie, pour une raison évidente, de déplacer ces stèles.

Formule du genre : "Quant à celui qui viendrait à voler cette donation à son possesseur, la maladie s'abattra sur lui ! (...) On ne transmettra pas ses biens à ses enfants ! (...) Il ne possédera plus d'eau !" Etc.

     Le déplacement de semblables bornes constituait une faute relativement grave dans l'Egypte de l'époque : ainsi le chapitre 125 du Livre pour sortir au jour, j'y reviendrai dans un prochain article, le mentionne même en tant que délit nécessitant une sanction.

     Et des fonctionnaires furent ainsi prévus pour surperviser l'arpentage d'un terrain, jurant devant cette stèle-borne qu'elle se trouve bien à sa place ! N'oubliez pas que de manière tout à fait pragmatique, elle était destinée à informer les agents de l'Administration de tout changement juridique se rapportant au champ qu'elle bornait, en principe, aux quatre points cardinaux : opération éminemment nécessaire dans la mesure où il fallait que les émissaires du fisc sachent où et sur quelle base prélever l'indispensable impôt en nature. Arpentage qui s'effectuait à l'extrême fin de l'année égyptienne, juste avant que la crue, mi-juillet, rende ce travail totalement impraticable.

     J'avais, souvenez-vous ami lecteur, fait allusion à cette opération de délimitation des terrains, ce besoin d'arpentage, le 2 décembre 2008 , quand je vous avais détaillé les fragments peints de la chapelle d'Ounsou sur lesquels elle était représentée ... Il nous suffit d'ailleurs de contourner la vitrine 8 devant laquelle nous devisons actuellement, et de pénétrer à nouveau dans le complexe funéraire d'Ounsou pour les y retrouver :

    
                                                                                        


     De format classiquement rectangulaire, ces stèles présentent habituellement une partie supérieure incurvée, cintrée (ou parfois s'ornant d'une corniche à gorge) dans laquelle les personnages représentés, - un roi et un ou des dieux affrontés -, développent une relation d'offrande.

     Et chapeautant le tout, conformément d'ailleurs à un usage quasi systématique que l'on peut déjà dater du Moyen Empire, vous remarquerez la présence du disque solaire ailé, symbole du dieu protecteur Horus d'Edfou, flanqué de ses deux "uraei" : l'uraeus, que vous retrouvez fréquemment au front même des nombreuses statues de souverains peuplant les sections d'Antiquités égyptiennes de tous les musées du monde, figure un cobra femelle, dressé, gorge dilatée, donc en fureur, personnifiant la déesse Ouadjet, protectrice, elle, de la Basse-Egypte grâce à son venin susceptible de paralyser les ennemis du pays.

     Après cette introduction, brève mais que j'estimais néanmoins nécessaire, je vous invite à m'acompagner, mardi prochain, afin de nous pencher ensemble sur le premier des deux monuments de cette vitrine 8 : la stèle C 261 d'un harpiste d'Hathor.

(Limme : 1979, 5-10; Meeks : 1979, 605-87; Menu : 1995, 213-4)    

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