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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 00:00

     Ce mardi, clôturant mon article consacré aux deux vignettes extraites du chapitre 110 du Livre pour sortir au jour (ce que l'on appelle encore, erronément, "Livre des Morts") exposées dans la vitrine 7 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais annoncé pour aujourd'hui, ami lecteur, la publication des passages les plus importants de ce long et très important texte faisant partie de la troisième division du corpus funéraire égyptien le plus représenté dans les musées du monde entier. 

     Très brièvement, je rappelle que tout Egyptien achetait ce rouleau de papyrus afin de l'accompagner dans sa demeure d'éternité et de lui permettre, par les différentes formules à réciter, de braver tous les dangers qui pouvaient, lors de son voyage vers l'au-delà, entraver sa progression. Ce type de document étant préalablement rédigé dans les ateliers spécialisés du pays, il suffisait, le moment venu, de le faire compléter avec notamment le nom du défunt. C'est ce nom qui est ici, dans la traduction que je vous propose de découvrir, symbolisé par la lettre N.

     Paroles dites par N. quand il adore la corporation divine qui est dans la double Campagne des Félicités.


     Qu’il dise : "Salut à vous, maîtres des subsistances ! Je suis venu dans de bonnes dispositions à vos campagnes pour recevoir des aliments; faites que je parvienne au grand dieu et que je reçoive les offrandes alimentaires que donne continuellement son ka, en pains, bière, viandes, volailles."


     Faire adoration à la corporation divine et flairer le sol devant le grand dieu, par N.


     Offrande à Osiris et à la corporation divine qui est dans la double Campagne des Félicités, pour qu’ils donnent les offrandes funéraires de pain, bière, viandes, volailles, tissus et toutes bonnes choses chaque jour, déposées sur l’autel au cours de la journée; afin de recevoir les pains, gâteaux, galettes, lait, vin et aliments; accompagner le dieu dans ses sorties en procession lors de ses fêtes de Ro-setaou, dans les faveurs du grand dieu. Pour le ka de N.


     Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour; entrer et sortir, dans l’empire des morts; séjourner dans la double Campagne des Félicités, la grande ville maîtresse de la brise; y être puissant, y être glorieux, y labourer, y moissonner, y manger, y boire, y faire l’amour, faire tout ce que l’on a l’habitude de faire sur terre, de la part de N.


     Qu’il dise : "Le faucon avait été enlevé par Seth, et j’ai vu, Rê, qu’on renversait (les murs) de la Campagne des Félicités; (alors), j’ai délivré le faucon de l’emprise de Seth. Et j’ai ouvert à Rê les chemins en ce jour de tourment et d’étouffement du ciel, (jour) de colère de Seth contre la brise parce qu’elle faisait vivre Celui qui était dans son oeuf, et qu’elle avait arraché aux (dieux de la mort) Celui qui était dans le sein.


     Et voilà que je pagaie dans cette barque, dans les canaux de Hotep.


     (...) Je pagaie dans ses canaux pour gagner ses villes, je fais remonter le fleuve au dieu qui s’y trouve, - puisque je suis, certes, Hotep lui-même dans sa campagne -; il conduit ses deux ennéades bien aimées, il apaise les deux Combattants pour ceux qui leur sont attachés, il retranche la tristesse de leurs aînés et éloigne la tempête de leurs plus jeunes, il attrape au filet les maux et peines d’Isis et attrape au filet les maux et peines des dieux, il aplanit la querelle entre les deux Combattants, (...) il donne les aliments à profusion aux kas des bienheureux.

     J’y suis puissant, (car) je suis quelqu’un qui connaît Hotep; je pagaie dans ses canaux pour gagner ses villes; ma parole (y) a du poids car je suis plus avisé que les (autres) bienheureux, et ils n’ont pas de pouvoir sur moi.


      J’équipe cette tienne campagne, Hotep, ta (campagne) bien-aimée, maîtresse de la brise; je m’y épanouis et j’y suis fort; j’y mange et j’y bois, j’y laboure et j’y moissonne, j’y coïte et j’y fais l’amour, mes incantations magiques y sont puissantes; je n’en ai pas de reproches, ni d’inquiétude et mon coeur y est heureux.

(...)

(
Barguet : 1967, 143-5)

    


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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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3 février 2009 2 03 /02 /février /2009 00:00


     Dans cet espace qui permet, en quittant éventuellement la salle 4 d'entrer dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous avons découvert ensemble, ami lecteur, les différents mardis de janvier, les deux vitrines 5 et 6, les premières à gauche sur la photo ci-dessus, et les quelques papyri juridiques et administratifs qu'elles proposaient.



     Je vous invite aujourd'hui à simplement faire volte-face, afin de considérer celles qui se présentent en vis-à-vis, la 7 et la 8, encastrées qu'elles sont dans ce grand mur érigé au milieu de la salle et censé réprésenter la paroi de gauche du couloir qui, à Saqqarah, menait à la chapelle d'Ounsou que nous avions visitée le mardi 2 décembre 2008.




     Dans la première de ces deux vitrines, celle qui porte le numéro 7, à gauche donc, nous sont proposées deux feuilles de papyrus qui, toutes deux, nous présentent la vignette du chapitre 110 de ce qui est encore communément appelé, par pure facilité, le Livre des Morts, alors qu'il serait plus correct, se référant à une traduction littérale de l'intitulé donné par les scribes égyptiens eux-mêmes, de le nommer Livre pour sortir au jour, étant entendu qu'il faut comprendre par là : formules pour sortir pendant le jour.

     Par ce simple titre donc, ce recueil exprime le souhait le plus avéré du défunt, à savoir : sortir à la lumière, suivre le soleil dans son parcours diurne, puis l'acompagner dans son voyage nocturne, chtonien, passant donc, comme dans la réalité géographique, d'une rive à l'autre. Cette marche nocturne du défunt étant semée d'embûches, sa progression étant susceptible d'être entravée, le Livre pour sortir au jour fournit donc un nombre considérable de formules à réciter par le prêtre lors des funérailles, ensuite par le défunt lui-même, qui lui offriront la possibilité d'éviter les difficultés du voyage vers l'au-delà; assurer sa survie restant alors l'essentiel de sa tâche !        


     Parfois rédigé en fragments sur des bandelettes de lin, de manière à envelopper la momie elle-même; un peu plus souvent sur les parois intérieures de certaines tombes ou sur leur matériel funéraire, voire sur le sarcophage lui-même; très rarement sur du cuir, ce "livre" des anciens Egyptiens a été essentiellement retrouvé sur papyri, en des milliers d’exemplaires qui font actuellement la fierté de bon nombre de musées dans le monde.

Le Louvre en posséderait paraît-il plus d’une centaine ... pas tous exposés. 

     Le plus souvent roulés et scellés, portant en préambule le nom et les différents titres du défunt qu’ils accompagnaient dans la tombe un peu à la façon d’un livre de prières richement illuminé, ces documents funéraires constituent le plus ancien "livre" illustré de l’Humanité.


     Selon les époques et les conditions sociales du défunt, ces rouleaux de papyrus étaient soit simplement posés sur le sarcophage, soit enfermés dans une statuette d’Osiris ou dans une boîte servant de base à une statuette de Sokaris, ce faucon momifié qui règne sur la nécropole et qui, au début du premier millénaire avant notre ère (Troisième Période intermédiaire) fut associé à Ptah et à Osiris, sous la dénomination de Ptah-Sokar-Osiris, réunissant de la sorte, et sous son seul nom, les fonctions des trois divinités, à savoir la création, la métamorphose et la renaissance.


     Toutefois, plus simplement, ces rouleaux funéraires furent aussi glissés à même le corps du défunt, entre les bandelettes de sa momie.

     Il faut savoir que, pour la plus grande majorité d'entre eux, ces papyri étaient fabriqués en séries dans des ateliers spécialisés. Et suivant son rang social et ses propres moyens, l'Egyptien pouvait acheter le "Livre des Morts" de son choix qu'il prévoyait de compléter en y faisant ajouter, le moment venu, son nom et ses titres.

     Se détachant soit en hiéroglyphes cursifs noirs disposés en colonnes sur le fond jaune pâle du papyrus, soit en hiératique, soit encore, aux époques grecques et romaines, en démotique,  cet ensemble de formules contient quelques passages inscrits en rouge (titres et rubriques), mais surtout, pour la toute première fois, de très nombreuses vignettes richement colorées. 



     Ce nouveau corpus funéraire provient en droite ligne des Textes des Sarcophages, auxquels j’ai déjà fait allusion dans mon article du 21 juin 2008.


     Ce qui me permet aujourd'hui de schématiquement classer les différents textes funéraires qui se sont succédé à l’Antiquité égyptienne sous trois grandes catégories de formes, d'époques et de classes sociales, mettant ainsi l’accent sur une évidente démocratisation des pratiques mortuaires :


* Les Textes des Pyramides, à l’Ancien Empire, destinés aux seuls pharaons, mais seulement à partir de la Vème dynastie, gravés dans la pyramide du roi Ounas; toutes les autres qui avaient précédé, j'aime à le souligner, étant parfaitement anépigraphes.
 

* Les Textes des Sarcophages, au Moyen Empire, à l’usage des nobles et des hauts dignitaires du royaume.
 

* Les "Livres des Morts" du Nouvel Empire jusqu'à la fin de la civilisation égyptienne antique, époque gréco-romaine comprise, à l’intention aussi des petites gens; ce qu'aujourd'hui il est coutume d'appeler la classe moyenne.


     Dans ce recueil de formules funéraires d’inégales longueurs, Jean-François Champollion déjà, avait déterminé trois parties que l’on peut ainsi résumer :


1. Chapitres 1 à 16 : "Sortir au jour" : prières. Marche vers la nécropole. Hymnes au soleil et à Osiris.

2. Chapitres 17 à 63 : "Sortir au jour" : régénération. Triomphe et épanouissement. Impuissance des ennemis. Pouvoir sur les éléments.

3. Chapitres 64 à 129 : "Sortir au jour" : transfiguration. Pouvoir de se manifester sous diverses formes, d’utiliser la barque solaire, d’appréhender certains mystères. Retour dans la tombe. Jugement devant le Tribunal d’Osiris.


     A ces trois parties distinguées par le génial Figeacois, maintenant que les études en la matière se sont affinées grâce à de nouvelles découvertes, il convient d’en ajouter deux :


4. Chapitres 130 à 162 : Textes de glorification du défunt à prononcer certains jours de fêtes, pour le culte funéraire. Offrandes. Préservation de la momie grâce aux amulettes.

5. Chapitres 163 à 192 : Formules qui ne sont, en définitive, que des développements secondaires.
 
     

     En quoi consiste en réalité le chapitre 110 d'où sont issues les deux vignettes de cette vitrine ? Qui, je le souligne en passant, me paraissent assez frustes, peu recherchées et guère aussi attrayantes que celles qui figurent dans nombre d'autres papyri que nous découvrirons dans ce musée, et notamment, bien plus colorée, celle qui, depuis la création de ce blog, chapeaute chacun de mes articles.


     Ce chapitre 110 constitue en fait le centre même autour duquel s'ordonnent, deux par deux, une dizaine de formules de la troisième grande division notifiée par Champollion et à laquelle je faisais ci-dessus allusion; division importante s'il en est dans la mesure où, non seulement elle comporte le plus grand nombre de chapitres de ce corpus funéraire mais, surtout, après ce qui n'était en définitive que des préparatifs mis en oeuvre pour donner au défunt tous les moyens possibles lui permettant d'accomplir quotidiennement son voyage vers la lumière, vers le soleil levant, elle rend enfin effective la "sortie au jour" qui donne son titre à l'ensemble de l'ouvrage.

     Il décrit en fait cette terre de prédilection, siège de la brise bienfaisante, ce lieu privilégié avec canaux d'irrigation, îles et luxuriante végétation qu'est, aux yeux de tout Egyptien, la "Campagne de Félicités", le "Champ des offrandes", comme elle est aussi souvent appelée; cette terre d'abondance où les céréales atteignent des hauteurs de 5 à 7 coudées (de 2, 50 à 3, 50 mètres !!); cet endroit synonyme de bien-vivre vers lequel il espère se rendre après sa mort et ainsi s'identifier au dieu Hetep lui-même, dont le nom seul signifiait tout à la fois l'offrande alimentaire, la félicité, la paix ...

     Et comme les autres, ce chapitre 110 est agrémenté d'une vignette illustrant parfaitement ce lieu de séjour idyllique que j'évoquais à l'instant. On peut habituellement y discerner trois parties principales : au registre supérieur résident les divinités que le défunt se doit d'honorer dès qu'il aura quitté la barque qui lui aura permis, venant de la rive est, du monde des vivants, d'accoster à la rive ouest, le monde des morts.

     (Est-il encore vraiment besoin de rappeler que dans la réalité topographique de l'Egypte ancienne, les villes de la vallée du Nil étaient essentiellement situées à l'est et que les nécropoles se trouvaient à l'ouest ?)

     Au registre inférieur de nos vignettes serpentent les canaux d'irrigation qui, le fleuve étant rentré dans son lit après la crue, permettent de continuer, la sécheresse revenue, à abreuver les terres arables jusqu'à maturité des céréales tant attendues.

     Enfin, au registre médian, sur un ou deux niveaux, nous voyons le défunt, très souvent richement vêtu, qui laboure, sème et récolte la provende sur la terre qui lui a été confiée. La formule, toutefois, précise bien que ces tâches étaient à charge des serviteurs, les fameux oushebtis - sur la fonction desquels je reviendrai abondamment quand nous en rencontrerons dans ce musée -, rémunérés afin de le libérer de semblables activités.

     La première des deux vignettes de cette vitrine 7 constitue la feuille 13 du papyrus de Basse Epoque N 3079 ayant appartenu au Livre pour sortir au jour d'un certain Djedhor :         
 


     Vous constaterez tout de suite que la partie purement géographique se situe bien, comme je viens de le préciser, au registre inférieur; l'arrivée devant les dieux, au registre supérieur et que les travaux des champs s'effectuent aux deux niveaux centraux qu'il faut évidemment "lire" non pas comme étant superposés, mais dans une continuité temporelle et logique quant à la succession des tâches (souvenez-vous des fragments de la chapelle d'Ounsou que nous avions admirés ensemble au début du mois de décembre dernier) : on laboure la terre à l'aide de l'araire tiré par des boeufs, on récolte les céréales puis on fait écraser les épis par des boeufs qui, en les piétinant sur l'aire de battage, séparent le grain lui-même de sa balle protectrice.


     La seconde vignette, feuille 8 du papyrus également de Basse Epoque, N 3086, d'un prêtre Iâhmès ayant vécu au VIIème siècle A.J.-C. présente évidemment la même iconographie, sauf que les travaux des champs dans l'au-delà sont ici dessinés sur un espace plus restreint puisqu'un seul niveau suffit à l'artiste pour les évoquer.




     Samedi prochain, je me propose de vous donner à découvrir, ami lecteur, dans la catégorie "Littérature égyptienne", de très larges extraits de ce long et important chapitre 110 du Livre pour sortir au jour.

(Barguet : 1967, 97 sqq)

     (A nouveau, un merci tout particulier à la conceptrice du site "Louvreboîte" - adresse dans mes liens, ci-contre -  pour sa précieuse collaboration photographique.) 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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31 janvier 2009 6 31 /01 /janvier /2009 00:00

  
     Alors que dans la Cour carrée du Louvre, on peut l'admirer en pied :



à Berlin, à l'Altes Museum, uniquement la tête :

 



comme d'ailleurs au British Museum de Londres :


samedi dernier, ami lecteur, prenant prétexte du portrait virtuel que l’égyptologue Sally Ann Ashton voudrait nous voir accepter comme étant celui de Cléopâtre, dernière reine lagide ayant gouverné le pays du Nil avant qu’il devienne Province romaine,


j’avais, dans cette catégorie "L’Egypte en textes" choisi de vous proposer la relation que fit l’écrivain grec Plutarque (vers 50 - vers 125 de notre ère) de la rencontre de la reine avec le général romain Marc Antoine.


     C’est aujourd’hui à ce même Plutarque que je compte faire appel pour vous donner à lire la narration, plus que romanesque, mais combien tragique, des derniers moments de ce couple devenu mythique.


     Toutefois, j’aimerais en préambule, ajouter quelques considérations générales.


     Comme j’ai eu déjà l’occasion de le laisser sous-entendre dans l’article du 24 janvier, nous ne connaîtrons probablement jamais la véritable Cléopâtre : fragmentaires, malaisées à analyser ou, à tout le moins, à interpréter afin de distinguer le vrai du faux, les sources écrites anciennes à notre disposition, bien postérieures le plus souvent à son règne, ressortissent au domaine de la propagande pure et simple au seul profit de Rome, et plus spécifiquement d’Octave, neveu et héritier de Jules César; cet Octave que, par parenthèses, Plutarque appelle aussi César, et qui, sous le nom d’Auguste, devint en 27 A.J.-C., le premier des empereurs romains. 


     De sorte que tous, Suétone, Appien, Plutarque lui-même, pourtant le plus vraisemblable, brossent d’elle un portrait bien peu empreint de véracité : celui d’une incontestable ennemie de Rome.


     D’autres forcent encore le trait en lui faisant porter le fardeau de toutes les turpitudes, fussent-elles de moeurs ou de mentalité. Ainsi Properce et Pline la désignent-ils comme une putain royale (regina meretrix); Dion Cassius, dans son Histoire romaine insiste-t-il sur ses moeurs dissolues; et Lucain de la traiter de Déshonneur de Rome, dedecus Aegypti (
opprobre de l'Egypte) et de Obscena de matre (mère débauchée) ...


     Et l’Egypte elle-même devint, sous leur plume, un décor de théâtre, de légendes, un pays de mille et une nuits, de mille et une orgies.

    
     Bien peu crédibles, donc, ces "historiens" antiques !
 

     Certes, l’embryon de vérité qu’à notre époque les égyptologues s’efforcent de mettre au jour à partir de nouveaux documents que l’on exhume m’oblige à reconnaître qu’elle fut une femme extrêmement ambitieuse que vraisemblablement rien n’arrêta dans sa volonté d’arriver à ses fins, c’est-à-dire de conserver, voire même d’accroître son pouvoir : après avoir successivement, très jeune, épousé deux de ses demi-frères, après avoir succédé à son père sur le trône d’Egypte à la suite de sanglantes querelles fratricides éliminant les prétendants mâles, elle décide de séduire Rome, Jules César en tête, alors général quinquagénaire afin de continuer à assouvir politiquement sa propre soif de puissance.


     Après avoir été contrainte de quitter la capitale romaine où elle résidait au moment de l’assassinat de son protecteur et amant, en 44 A.J.-C., fuyant ainsi les guerres civiles qui déchirèrent la ville après ce meurtre, elle rentra en Egypte avec le petit Césarion, fruit de ses amours tapageuses, bien décidée à poursuivre sur la voie qu’elle s’était tracée.


     Elle eut donc besoin de l’appui d’un nouveau général romain : et ce fut Marc Antoine que, comme l’écrivit Plutarque, elle subjugua totalement.
De ses nouvelles amours naquirent des jumeaux, Alexandre-Hélios et Cléopâtre (VIII)-Séléné; puis un petit dernier, Ptolémée-Philadelphe. Tout allait donc pour le mieux, ou presque, dans le meilleur des mondes possibles ... jusqu’à ce qu’Octave, rival d’Antoine, mette définitivement un terme à cette romantique et politique ascension : à la bataille d’Actium, le 2 septembre 31 A.J.-C., sa flotte mit à mal celle d’Antoine et de Cléopâtre.


     L’avenir dès lors ne s’annonça plus sous d’aussi heureux auspices : Octave, bientôt Auguste, devenait le seul maître de Rome. Il pouvait ainsi "inventer" la notion d’empire à la tête duquel il serait le tout premier.


     C’est précisément cette déconfiture des deux amants que relate Plutarque dans ce nouvel extrait des Vies parallèles qu’aujourd’hui, ami lecteur, je vous propose de découvrir ensemble.



     Au point du jour, Antoine disposa lui-même son armée de terre sur les collines avant de la cité et il regarda ses navires qui avaient levé l’encre et se portaient contre ceux des ennemis; il attendit sans bouger de les voir passer à l’action. Dès qu’ils furent près des vaisseaux de César [comprenez : Octave], ils les saluèrent de leurs rames et, les autres leur ayant rendu leur salut, ils se rallièrent à eux; tous les bâtiments se réunirent et ne formèrent plus qu’une flotte qui cingla vers la cité, la proue tournée contre elle.

     Aussitôt après avoir assisté à cette scène, Antoine fut abandonné par ses cavaliers qui passèrent à l’ennemi et il fut vaincu par son infanterie. Il se replia dans la cité criant que Cléopâtre l’avait livré à ceux à qui il avait fait la guerre à cause d’elle.

     Craignant sa colère et son désespoir, Cléopâtre se réfugia dans le tombeau, dont elle fit baisser les herses, (...)
puis elle envoya annoncer à Antoine qu’elle était morte. Il crut ce message et se dit : "Qu’attends-tu encore, Antoine ? La Fortune t’a enlevé la seule raison qui te restait pour aimer la vie." Il entra dans sa chambre et, détachant et ouvrant sa cuirasse, il s’écria : "Cléopâtre, ce qui m’attriste, ce n’est pas d’être privé de toi, car je vais te rejoindre à l’instant, c’est de m’être montré, moi, un si grand général, inférieur en courage à une femme."

  

     Il avait un serviteur fidèle, nommé Eros, qu’il avait supplié depuis longtemps de le tuer s’il le lui demandait. Il lui ordonna de tenir sa promesse. Eros tira son épée et la brandit comme pour frapper son maître mais, quand celui-ci détourna la tête, il se tua.


     Il tomba aux pieds d’Antoine qui s’écria : "C’est bien, Eros; tu n’as pas été capable d’agir toi-même, mais tu m’enseignes ce que je dois faire."


     Il se frappa au ventre et se laissa tomber sur le lit. Sa blessure ne causa pas aussitôt sa mort; dès qu’il fut couché, le sang s’arrêta de couler. Quand il eut repris conscience, il supplia les assistants de lui trancher la gorge, mais ils s’enfuirent de la chambre, le laissant crier et se débattre jusqu’à l’arrivée du secrétaire Diomède, que Cléopâtre avait chargé de transporter Antoine auprès d’elle dans le tombeau.


     Apprenant que la reine était vivante, Antoine pria instamment ses serviteurs de le soulever et de le porter dans leurs bras jusqu’à l’entrée du tombeau. Cléopâtre n’ouvrit pas les portes; elle se montra à une fenêtre d’où elle jeta des cordes et des chaînes. On y attacha Antoine et elle le hissa, avec l’aide de deux femmes, les seules personnes qu’elle avait admises avec elle dans le tombeau. On ne vit jamais, d’après les témoins, spectacle plus pitoyable que celui-là. Antoine fut hissé, inondé de sang et agonisant : il tendait les bras vers Cléopâtre tandis qu’il était suspendu en l’air. Ce n’était pas une tâche facile pour des femmes; Cléopâtre s’agrippait des deux mains à la corde, le visage crispé, pour le faire remonter à grand-peine, tandis que ceux qui étaient en bas l’encourageaient et partageaient son angoisse. Elle parvint ainsi à l’introduire dans le tombeau.


     Alors elle le coucha, déchira ses vêtements sur lui, puis, se frappant la poitrine et la meurtrissant de ses mains, elle essuya avec son visage le sang du blessé qu’elle appelait son maître, son époux, son imperator; dans sa pitié pour les malheurs d’Antoine, elle en oubliait presque les siens.


     Antoine fit taire ses lamentations et demanda à boire du vin, soit qu’il eût soif, soit qu’il espérait ainsi en finir plus rapidement. Après avoir bu, il conjura Cléopâtre de veiller à son salut si cela lui était possible sans déshonneur. (...) Quant à lui, elle ne devait pas le pleurer, dans cette ultime vicissitude, mais l’estimer heureux pour les biens qu’il avait obtenus, puisqu’il avait été le plus illustre et le plus puissant des hommes et que la défaite qu’il subissait à présent, lui Romain, d’un autre Romain, ne manquait pas de noblesse. (...)


     Beaucoup de rois et de généraux voulaient ensevelir Antoine, mais César ne priva pas Cléopâtre de son corps; elle l’enterra de ses propres mains, à grands frais, de manière royale, et on lui donna pour cela tout ce qu’elle voulut. (...)


     Après avoir exhalé ses lamentations, elle couronna le tombeau et l’embrassa, puis se fit préparer un bain. Elle se baigna, s’allongea et prit un déjeuner magnifique. Alors un homme arriva de la campagne avec un panier. Les gardes lui demandèrent ce qu’il contenait : il l’ouvrit, écarta les feuilles et leur fit voir que la corbeille était pleine de figues.
(...)


     L’aspic, dit-on, avait été apporté avec les figues et caché sous les feuilles; tel était l’ordre de Cléopâtre qui voulait que l’animal l’attaquât sans même qu’elle le sût. Mais en enlevant les figues, elle le vit et s’écria : "Il était donc là", puis elle dénuda son bras et l’exposa à la morsure. Selon d’autres, elle gardait l’aspic dans un vase; elle l’agaça et l’excita avec un fuseau d’or, si bien qu’il sauta sur elle et se planta dans son bras. La vérité, personne ne la connaît. (...) 


     César, bien que vivement contrarié par la mort de cette femme, admira sa noblesse et fit enterrer son corps avec Antoine; les obsèques furent brillantes et royales.


(...)


(Plutarque : 2001, 1733 sqq.



      Le mythe, ensuite, s’empara de ce couple et alimenta la littérature, la peinture, la sculpture et le cinéma. Et depuis ce 29 janvier, dernier avatar d’une bien pathétique histoire, il va probablement faire courir le Tout Paris à la comédie musicale que Kamel Ouali présente au Palais des Sports ...


(Merci à Y.M. qui m'a permis de reprendre de son blog : http://egyptianeye.blogspot.com le cliché qu'il réalisa de la statue de Cléopâtre, de François Fannière, que vous rencontrez dans la Cour carrée du Musée du Louvre.) 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 00:00

 

     Après avoir, tous les mardis de ce mois de janvier, évoqué avec vous, ami lecteur, quelques papyri administratifs ou juridiques, j'ai pensé qu'il serait peut-être opportun aujourd'hui de faire le point, historiquement parlant, sur la connaissance que nous avons de l'administration de la terre d'Egypte. D'autant plus que l'une ou l'autre question laissée dans les commentaires des plus fidèles d'entre vous m'y invite sans détour.

     Il faut savoir que, dès l'Ancien Empire, dès l'avènement de la monarchie, le territoire égyptien, en principe inaliénable, appartient dans son  intégralité exclusivement au souverain, représentant ici-bas des dieux qui ont créé le pays : il en est le seul dépositaire, le seul aussi à même d'en véritablement disposer : il peut, selon l'ampleur de sa générosité, à un moment ou à un autre, en accorder une portion à l'un de ses fidèles serviteurs (entendez : fonctionnaires), comme il pouvait - j'ai déjà eu l'occasion de le mentionner - autoriser la construction d'un mastaba à ce même zélateur dans un certain périmètre proche de sa propre pyramide.

     Permettez-moi d'insister sur l'expression "ampleur de la générosité" que j'ai sciemment employée alors que beaucoup croient, associant involontairement à la théocratie égyptienne, le régime absolutiste que la France connut avant la Révolution de 1789, quasiment de François Ier à Louis XIV, qu'il s'agit de "bon plaisir" du souverain : en effet, dans la mesure où Pharaon est l'indéfectible garant de la Maât, c'est-à-dire de l'ordre du monde, on ne peut le créditer d'exercer un quelconque pouvoir tyrannique.
 
     Un domaine ainsi cédé par pur privilège régalien, se composait évidemment des champs, mais aussi du bétail ET des paysans qui leur étaient affectés; l'ensemble formant une entité bien définie.

     Une première constatation s'impose : de ce temps à l'aube des dynasties pharaoniques n'a été mis au jour aucun document mentionnant la moindre transaction de vente ou de location de champs de particulier à particulier.


     Dans les époques de crise - celles que les égyptologues appellent : "Périodes intermédiaires", - et la chronologie classique en retient trois pour toute l'histoire de la civilisation pharaonique -, ce furent les princes locaux qui, usurpant sans le moindre scrupule les prérogatives royales, s'arrogèrent le droit de distribuer des terres à leurs propres courtisans.


     Avec le Moyen Empire apparaissent les premiers rapports juridiques entre personnes privées concernant le régime de location de biens fonciers : le preneur d'un fonds acquiert un droit réel sur la terre qui lui est cédée, moyennant un apport initial soit de cuivre, d'étoffes, d'orge, par exemple; moyennant aussi le versement en nature au bailleur d'une rente annuelle proportionnelle à la récolte de céréales. Cette terre peut ensuite être louée ou affermée à un ou à plusieurs cultivateurs, ce qu'alors concrétisera un nouveau contrat juridique.

     Mais, et c'est la deuxième constatation : il n'existe toujours pas de réels contrats de vente de terres entre particuliers.


     Ce ne fut qu'au Nouvel Empire, à la XVIIIème dynastie que se manifestèrent les premiers symptômes d'une conception plus individualisée avec la petite propriété foncière, cadeau toujours prélevé sur le domaine royal offert à des Egyptiens eu égard à leur fonction.

     Parfois même, certains souverains attribuèrent semblable domaine à leur propre statue : celui-ci était alors confié à un officiant-gérant qui, en réalité, représentait le roi, et qui jouissait d'un bail perpétuel, à charge pour lui de fournir chaque année un boeuf pour l'offrande rituelle à la statue.

     A l'époque de Séthi Ier, au début de la XIXème dynastie donc, tout le territoire égyptien fut économiquement réorganisé et ce, essentiellement, au profit des temples. Et avec la réforme agraire instaurée par Ramsès II et ses successeurs, cette réorganisation se fit également au profit d'autres institutions publiques, mais toujours malgré tout sous l'étroit contrôle de l'administration pharaonique.

     Ces mêmes Ramsès (il faut se souvenir qu'il y en eut onze au total qui se sont succédé sur le trône d'Egypte en quelque deux cents années !), prirent quant à eux l'habitude de distribuer des terres à leurs officiers, voire même à certains de leurs soldats.

     De sorte qu'à partir de ce moment, ce sont à la fois les personnels sacerdotal, administratif et militaire - la base même du bon fonctionnement de la monarchie - qui bénéficièrent ainsi des largesses pharaoniques. Cela, bien évidemment, fait immédiatement penser aux donations de terres qu'au Moyen Âge les Mérovingiens octroyèrent eux aussi à leur personnel. La différence me semble toutefois grande entre les deux attitudes dans la mesure où cette redistribution du sol arable ne déboucha nullement en Egypte sur la dépendance mutuelle entre suzerains et vassaux qui caractérisa, à la suite de ces rois mérovingiens, ce que les médiévistes appellent la féodalité.
 

     Mais là, c'est l'ancien Professeur d'Histoire qui s'égare sur des voies qu'il serait trop long de développer ici et qui m'entraîneraient bien loin des rives du Nil sur lesquelles, ami lecteur, je vous propose de revenir.


     A partir de la XXVIème dynastie, soit au milieu du VIIème siècle A.-J., se développèrent des contrats juridiques portant sur des champs appartenant au domaine d'Amon. Ce droit éminent des temples fit reculer la propriété individuelle qui se limita pratiquement alors aux seuls petits "jardins" qu'entretenaient certains particuliers. 

     Quant aux tenanciers qui mettaient en valeur les terres du temple d'Amon, ils devaient verser une rente annuelle au prorata des récoltes obtenues.


     Toutefois, même si ces terres appartenaient aux temples, l'administration royale, j'aime à le rappeler, conserva malgré tout sur elles un certain regard : Pharaon étant la source de tout droit de propriété, les temples n'étaient détenteurs qu'au second degré, un peu comme par délégation.

     De sorte que, par l'entremise de cette donation foncière assortie, comme déjà précisé, d'une clause d'offrandes régulières, annuelles ou autres, Pharaon imposa indirectement les travaux des champs pour, non seulement matériellement nourrir la population, mais aussi lui permettre de se faire reconnaître en tant que "père nourricier". En Egypte, l'idéologie religieuse n'est jamais bien loin de la geste royale.   

     Ces considérations juridico-administratives pouvaient toutefois varier selon qu'il s'agissait d'un grand temple ou d'un petit : ainsi, les domaines des sanctuaires de faible et moyenne importances furent généralement administrés par le "Prophète d'Amon", tandis que ceux d'un temple plus considérable se retrouvèrent à la fois sous l'autorité d'un dignitaire de haut rang et "dans la main" d'un régisseur.

     Avec la Basse Epoque apparaît, j'ai déjà aussi eu l'occasion de l'expliquer, l'écriture cursive démotique, qui va véritablement "révolutionner" le droit égyptien dans la mesure où furent alors employées des formules fixes stéréotypées : des clauses de styles, mais aussi des termes juridiques tout à fait spécifiques.

     En effet, dans un document juridique démotique, nous avons vu qu'une personne reconnaît vis-à-vis d'une autre l'existence d'un événement antérieur; l'acte constituant dès lors une sorte de preuve. Il est par ailleurs souvent rédigé selon le point de vue de celui qui le reçoit.

     A cette époque donc, le document juridique sur papyrus ayant valeur incontestable, il était capital d'être extrêmement prudent quant à la manière de le libeller. C'est la raison pour laquelle se développa une catégorie particulière de scribes : des hommes fortement expérimentés, mettant le plus possible à profit leur formation juridique, excellant à user d'une terminologie idoine, choisie avec circonspection, fruit d'une profonde réflexion préalable et d'une parfaite connaissance des nuances de la langue; des hommes  qui, - et je n'ai nulle crainte de verser dans l'anachronisme en l'affirmant -, souffrent admirablement la comparaison avec nos actuels notaires, tellement sont grands les traits qu'ils peuvent avoir en commun.

     Souvent, les plus intelligents d'entre eux furent d'ailleurs désignés par Pharaon pour administrer un temple : ainsi, pour celui d'Amon, à Karnak, retrouvons-nous un prêtre, un seul en vérité, habilité à rédiger semblables contrats.

(Bonhême/Fargeau : 1988, 157 sqq; Menu : 1982, passim; Pestman : 1974, 75-85

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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 00:00

 

 

     En décembre dernier, ce visage fit le tour du monde.


     Il constitue en fait le produit de la technologie la plus avancée en images de synthèse. Résultat de nombreux mois de recherches et de tâtonnements, ce visage en 3D, produit par des scientifiques de l’Université de Cambridge sous la direction de l’égyptologue Sally Ann Ashton et basé sur plusieurs documents antiques la représentant, serait donc celui de la reine Cléopâtre, la septième du nom.


     Descendante directe de la famille grecque des Ptolémée qui, après la mort d’Alexandre le Grand, au IVème S. A.J.-C. était montée sur le trône égyptien, fille de Ptolémée XII Neos Dionysos et de Cléopâtre VI Tryphaina, la souveraine la plus "médiatisée" d’Egypte naquit aux environs de 69 A.J.-C.


     Beaucoup de légendes ont couru à son propos. Et que ce soit l’histoire classique (écrite essentiellement par des auteurs grecs et romains), ou la littérature et enfin le cinéma, tous n’ont retenu que le rôle joué par cette reine lagide au moment de sa rencontre avec les rudes généraux romains, César, puis Antoine, notamment. Tous ont volontairement évoqué l’Egypte sur laquelle elle régnait depuis ses 18 ou 19 ans comme une sorte de décor exotique sans grande envergure et servant tout au plus à lui permettre d'avoir les moyens matériels de séduire Rome.


     Ce fut par exemple le cas de Plutarque dont je voudrais aujourd’hui, ami lecteur, vous donner à lire un extrait des célèbres Vies parallèles.
Dans une nouvelle traduction due à Anne-Marie Ozanam, Professeur de Lettres au Lycée Henri-IV, à Paris et sous la direction de François Hartog, Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, les éditions Gallimard ont publié, en novembre 2001, l’ensemble de ces 48 Vies de l’écrivain grec dans leur collection "Quarto" : un volume, pourtant très maniable, de 2296 pages.

     Et dans la recension qu’il fit de cette parution dans Le Monde des Livres du 1er mars 2002, Maurice Sartre écrivit :

     Plutarque, c’est la Bible laïque de l’honnête homme. Et notamment le Plutarque des "Vies parallèles" où s’exposent à la comparaison les exploits, caractères et travers des Grecs et des Romains célèbres.


     Célèbres ? Pas vraiment tous, en fait; mais ils le deviendront à nos yeux grâce au talent de cet écrivain moraliste et philosophe qui eut le génie d’apparier dans chacune de ses études un Grec et un Romain, confrontés tout à la fois au Fatum et à la mort.
 

     Cléopâtre entre en scène relativement vite dans le récit que nous fait Plutarque de la vie d’Antoine; de sorte que leurs amours relatées auraient tendance à transformer ce qui ne devait être qu’une biographie comme les autres d’un des généraux romains en un véritable récit romanesque : Eros et Thanatos réunis. Pas étonnant, dès lors, qu’il ait inspiré, entre autres, au grand William Shakespeare l’un de ses plus évidents chefs-d’oeuvre, et à Hollywood une de ses productions les plus mythiques !


     Avant de vous faire découvrir un passage de cette vie d’Antoine et de Cléopâtre que nous proposa Plutarque voici un millénaire, je ne puis résister, ami lecteur, à vous citer un très court extrait de la préface à la Vie de Timoléon, que je pourrais très bien reprendre à mon compte à propos de ce blog :


     Lorsque j’ai entrepris d’écrire ces "Vies", c’était pour autrui; mais si je persévère et me complais dans cette tâche, c’est à présent pour moi-même. L’histoire est à mes yeux comme un miroir, à l’aide duquel j’essaie, en quelque sorte, d’embellir ma vie, et de la conformer aux vertus de ces grands hommes. J’ai vraiment l’impression de vivre et d’habiter avec eux : grâce à l’histoire, j’offre l’hospitalité, si l’on peut dire, à chacun d’entre eux tour à tour l’accueillant et le gardant près de moi ...

 

 

     Voici donc, à présent, le texte de Plutarque à propos plus spécifiquement de Cléopâtre que je vous destinais aujourd’hui, qu’il faut évidemment plus considérer en tant que texte littéraire que comme un portrait historiquement avéré des deux amants.

 

 

     ... Tel était donc le caractère d’Antoine. L’amour de Cléopâtre vint mettre le comble à ses maux; il éveilla et déchaîna en lui beaucoup de passions encore cachées et endormies, étouffant et détruisant ce qui, malgré tout, pouvait encore lui rester de bon et de salutaire. Voici comment Antoine fut pris. Au moment d’entreprendre la guerre contre les Parthes, il envoya demander à Cléopâtre de venir à sa rencontre en Cilicie pour se justifier de deux griefs : les sommes importantes qu’elle avait données à Cassius et son alliance avec lui dans la guerre.


     Mais dès que l’envoyé, Dellius, vit la beauté de Cléopâtre et découvrit l’adresse et la subtilité de sa conversation, il comprit aussitôt qu’Antoine ne ferait jamais le moindre mal à une telle femme, et qu’elle aurait beaucoup d’influence sur lui. Il se mit donc à flatter l’Egyptienne et, pour parler comme Homère, il lui conseilla de : "Venir en Cilicie dans ses plus beaux atours", sans redouter Antoine qui était le plus charmant et le plus humain des généraux.


     Elle se laissa convaincre par Dellius et, comme elle avait éprouvé par sa liaison avec César puis avec Cnaeus, le fils de Pompée, le pouvoir de sa beauté, elle se dit qu’il lui serait encore plus facile de séduire Antoine. En effet, elle était encore une toute jeune fille sans expérience des affaires , quand César et Cnaeus l’avaient connue, alors qu'elle allait rencontrer Antoine à l'âge où la beauté des femmes est la plus éclatante et leur intelligence dans toute sa vigueur.

     [Née en 69 A.J.-C., Cléopâtre VII avait donc 28 ans au moment de cette nouvelle idylle].

     Elle prépara donc beaucoup de présents et d'argent et toutes les parures dont pouvait disposer une reine dont la puissance était grande et le royaume florissant. Mais c'était en elle-même et dans ses sortilèges et ses philtres qu'elle plaçait ses plus grandes espérances.
 
     (...) On dit que sa beauté n'était pas, à elle seule, incomparable ni susceptible de fasciner ceux qui la voyaient, mais sa compagnie avait un charme irrésistible et son apparence, jointe à la séduction de sa conversation et à son caractère qui se répandait, si l'on peut dire, dans toute sa manière d'être, laissait un aiguillon dans les coeurs.

       On avait du plaisir à entendre le son de sa voix; sa langue était comme un instrument à plusieurs cordes qu'elle adaptait sans effort au dialecte qu'elle voulait. Il n’y avait que peu de Barbares avec qui elle avait besoin d’un interprète : elle donnait elle-même ses réponses à la plupart d’entre eux, Ethiopiens, Troglodytes, Hébreux, Arabes, Syriens, Mèdes, Parthes ...


     Elle connaissait beaucoup d’autres langues, dit-on, alors que les rois qui l’avaient précédée n’avaient même pas daigné apprendre l’égyptien et que certains ne savaient même pas le macédonien.


     Cléopâtre subjugua totalement Antoine ...
 


(Plutarque : 2001, 1689, sqq

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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 00:00

 

    

VITRINE  6

     Immédiatement dans le prolongement de la vitrine 5 accrochée sur le mur de gauche en entrant dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, et devant laquelle nous nous sommes successivement penchés, ami lecteur, le 6 janvier 
pour considérer les deux papyri démotiques exposés dans la partie inférieure, et mardi dernier, pour les deux autres qui les surmontaient, se trouve juste à sa droite une deuxième vitrine portant tout logiquement le numéro 6, dans laquelle, en deux longs fragments encadrés et disposés l'un au-dessus de l'autre, nous allons découvrir aujourd'hui une partie du papyrus administratif de la XVIIIème dynastie (E 3226), le plus long actuellement mis au jour.   



   Rédigé à l'encre noire et rouge en écriture cursive hiératique cette fois, - rappelez-vous que je vous ai précédemment expliqué que la cursive démotique n'apparaîtra qu'à la Basse Epoque, soit quelque huit cents ans plus tard -, ce papyrus, ayant fait partie de l'ancienne collection Anastasi (comme le E 3228 de la précédente vitrine, et que nous avons lu ensemble le 6 janvier), mesurait à l'origine 4, 45 m de long, pour une hauteur de 17 cm : seuls ici 2, 23 m sont présentés dans la mesure où en manquent et le début et la fin.
 

     Inscrit de deux textes distincts, tout à la fois en son recto, pour les comptes du scribe Hapou, et son verso, pour ceux du scribe Maï, ce document comptabilise des transactions de dattes et de céréales opérées pendant une période de six ou sept ans, c’est-à-dire de l’an 28 à l’an 35 de Thoutmosis III (milieu du XVème siècle A.J.-C.), par deux équipes d’employés de l’Administration du Grenier central qui, dans différentes villes du pays, collectaient des céréales dans les institutions d’Etat ainsi que dans les domaines de temples ou de particuliers : estimées en "sac", unité de mesure équivalant à environ 76 litres, elles servaient en fait de monnaie d’échange pour l'acquisition de dattes qui constituaient un complément en nature accroissant d'autant les salaires versés  au personnel administratif.



     Encres noire et rouge, ai-je précisé ci-avant. Vous remarquerez en effet que certains débuts de lignes sont rédigés en rouge quand la suite l'est en noir : cela correspond en fait aux notations calendaires qui commencent chaque relevé de compte; ainsi indiquées en rouge, elles sont, dans l'esprit du scribe, mieux mises en valeur.  

     Grâce à ce type de document, vous aurez d'emblée compris, ami lecteur, si toutefois besoin en était encore, que les Egyptiens ignoraient complètement la monnaie et qu’ils pratiquaient, toujours comme aux temps préhistoriques, le simple troc. Ici, à grande échelle ...
Ce qui nous donne à penser qu'en Egypte, le commerce semblait constituer un monopole d'Etat.

     Ce document me permet également d'attirer votre attention, sur un point d'histoire philologique maintenant admis par toute la communauté des historiens : que ce soit en Egypte ou en Mésopotamie, deux des premières civilisations d'agriculteurs-éleveurs, l'écriture est manifestement née du besoin de dénombrer, d'abord le cheptel appartenant aux uns et aux autres, ensuite d'indiquer officiellement les quantités de produits qui étaient échangés au sein même de cette économie dont le troc, nous venons de le constater, restait l'élément cardinal de toutes les transactions.

     En d'autres termes, liée aux besoins de comptabilité, l'écriture est née du calcul !


     C'est grâce aussi à ces quelques papyri, certes de prime abord relativement rébarbatifs, rencontrés dans ces deux vitrines, à la différence de ceux habituellement consacrés aux textes religieux, aux contes littéraires, à la poésie ou à la geste des grands pharaons conquérants que nous pouvons mieux appréhender le quotidien des travailleurs de la terre, la façon aussi dont ils ont organisé des tableaux, dressé des inventaires et mis au point un système de notation chiffrée.  


     Il serait évidemment fastidieux de vous proposer une traduction de l'intégralité de ce relevé de comptes. Autorisez-moi à simplement citer l'un ou l'autre passage qui, me semble-t-il, vous seront suffisants pour comprendre l'essence même de l'ensemble :

 

"Rappel des dattes données aux brasseurs : 40 sacs.

An 28, le 4 ème jour du premier mois de la saison de l’inondation : reçu dattes de Pamouha : 285 sacs 3/4.
An 28, le 10 ème jour du quatrième mois de l’inondation, après le compte : 28 sacs ...

Le 14 ème jour du deuxième mois des semailles : dattes 50 sacs 1/4."

Et ainsi de suite ...




    










     Il est toutefois intéressant de remarquer que les relevés sont disposés en lignes horizontales, page après page avec, à la différence de notre comptabilité moderne, les données chiffrées notifiant les quantités indiquées dans la marge de gauche : ce qui est parfaitement logique dans la mesure où le papyrus, comme tout écrit en cursives hiératique et démotique, est rédigé de droite vers la gauche.
 

(Ziegler : 1982, 46 et 273-6; Ziegler (s/d) : 2004, 106)

 


     Il me plaît, au terme de cet article, d'épingler l'extrême célérité avec laquelle la conceptrice du très intéressant blog "Louvreboîte" - que je vous recommande instamment de visiter grâce au lien repris dans la marge de droite ci-contre -, que je m'étais autorisé d'à nouveau solliciter, m'a fait parvenir une série de clichés de ce document : décidant, bien au-delà de ma simple requête, de photographier, section après section, l'intégralité du papyrus exposé dans cette vitrine 6 de manière que je puisse en avoir une vue d'ensemble absolument complète, et en gros plans, elle m'a permis, avec une précision plus grande que ce que ma mémoire en avait conservé, de rédiger l'article de ce mardi.

Grand merci à vous, Madame.
   

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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17 janvier 2009 6 17 /01 /janvier /2009 00:00

     A nouveau sur la panse d'un vase retrouvé à Deir el-Medineh, ce poème - fort fragmentaire, d'où les lacunes ici sous forme de "..."  - caractérisé par une anaphore.

Si seulement j'étais la Nubienne
Qui est sa suivante,
Alors on irait lui chercher
... des mandragores ...
Il serait dans sa main pour qu'elle hume;
Ce qui veut dire qu'elle me présenterait
La carnation de tout son corps.


Si seulement j'étais le foulon du linge
De l'Aimée, ne serait-ce qu'un mois ! 
Je prospérerais en ...
... qui auraient été en contact avec son corps.
Et, de plus, c'est moi qui laverais
Les huiles qui sont sur son foulard.
Je frotterais mon corps avec ses vêtements d'apparat
...
J'en serais réjoui, et mon corps rajeuni ...


Si seulement j'étais le petit anneau
Qui est le compagnon de son doigt,
Je contemplerais son amour chaque jour !
...
Je m'emparerais de son coeur.


Si seulement j'étais le matin
Afin de contempler comment elle passe son temps !
...
Son miroir est joyeux
Car c'est vers lui qu'elle porte le regard.


Si seulement je disposais de l'Aimée quotidiennement (...)
Elle serait à moi quotidiennement,
Comme verdoient les couronnes
Et les fleurs de toutes sortes qui poussent dans les prés.
... tout entière.


Si seulement elle venait à moi pour me voir
...
Je célébrerais des fêtes pour le dieu
Afin qu'il l'empêche de s'éloigner,
Et qu'il me donne la dame quotidiennement,
Sans qu'elle se sépare de moi.



(Traduction d'après Pascal VERNUS : 1993, 90-1)  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 00:00

 

     Mardi dernier, dans un premier article consacré aux documents exposés dans le bas de la vitrine 5 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai eu l'opportunité, ami lecteur, non seulement de vous proposer une traduction de ces deux premiers actes juridiques, mais aussi d'attirer votre attention sur l'écriture cursive démotique dans laquelle ils furent rédigés.

     Aujourd'hui, nous allons plus spécifiquement nous intéresser à la paire de documents du dessus de la dite vitrine : faisant manifestement partie des mêmes archives, ces deux actes de location provenant de Thèbes et concernant toujours le même Padimontou portent, le premier (E 7833) sur la location d'un attelage de vaches de labour, le second (E 7837), sur celle d'un terrain.

     Empruntant au vocabulaire cinématographique, je vous propose, avant d'en lire le contenu proprement dit, d'évoquer le synopsis et les différents personnages en présence.

     Nous sommes dans le domaine d'Amon, à Coptos, au VIème siècle A.J.-C., sous le règne du pharaon Amasis, à la XXVIème dynastie, donc.

     Cette très ancienne ville égyptienne (actuellement nommée Qift) fut érigée en bordure du Nil, à une quarantaine de kilomètres au nord de Thèbes. Important port fluvial, Coptos devint, dès la plus haute antiquité et durant plus de quatre millénaires, un pôle économique extrêmement florissant. Capitale du 5ème nome de Haute-Egypte, elle constitua la plaque tournante du commerce oriental reliant la Vallée du Nil à la mer Rouge et fut ainsi le point de départ des caravaniers en quête de minerais.

     Min, un de ses dieux tutélaires, fut d'ailleurs considéré comme le patron des montagnes arabiques.

     Trois personnages sont ici directement concernés :

* Oudjahor : membre du clergé du domaine d'Amon (il porte le titre de Père-du-dieu, ou Père divin), il y possédait des champs.

* Reri : occupant également la même fonction sacerdotale, il est le frère du précédent.

* Padimontou : à la fois gardien des troupeaux dans ce domaine, et cultivateur.

     Entre eux, entre ces deux propriétaires fonciers et ce métayer furent donc établis, en l'an 36 du règne d'Amasis, soit pour nous en 534 A.J.-C., les deux contrats de location ci-dessous.    

    
     Le premier (E 7833
) mesure 26, 50 cm de haut et 29, 50 cm de large.




     Oudjahor décide de louer deux vaches à Padimontou, afin qu'il laboure un champs appartenant à Reri. Il semblerait qu'au moment de cette transaction, Réri ait déjà cessé de vivre, laissant ainsi Oudjahor hériter de ce terrain qu'il avait donné en métayage à Padimontou. 


     "An 36, premier mois de la saison d'été, sous le Roi Amasis. A déclaré le Divin-Père Oudjahor, fils de Diimenaouenkhonsou au cultivateur du Domaine de Montou-maître-de-Thèbes, Padimontou, fils de Paouahimen et de Rourou sa mère : "Je t'ai donné cet attelage de vaches de labour destiné au labourage, au nom du Divin-Père Réri, fils de Diimenaouenkhonsou, dont tu es le laboureur, dans tout champ que tu auras à cultiver sur mes terres situées dans le Domaine d'Amon du district de Coptos, à l'ouest du terrain élevé de la "Ferme du Lait d'Amon", (pendant la période) de l'an 36 à l'an 37.
     Lorsque (la saison de) la récolte arrivera en l'an 37, je prendrai un tiers sur toutes les céréales, sur toutes les herbes qui pousseront sur les champs que tu auras labourés avec cet attelage de vaches susmentionné ; (un tiers) pour lequel tu as fait un écrit au nom de Réri, fils de Diimenaouenkhonsou, mon frère, au sujet du prix du loyer des champs.

     Je ferai que les Scribes du Temple s'éloignent de toi en ce qui concerne leur impôt du Temple d'Amon. Je ne pourrai pas faire comparaître les Scribes (-comptables) du grain devant toi en ce qui concerne leur impôt du Temple d'Amon.

     Nous partagerons le reste (de la récolte) en quatre parts entre nous, à savoir trois parts (qui reviendront) à moi, à cause de cet attelage de vaches, et (à cause) des céréales (dues) au nom du Divin-Père Réri, fils de Diimenaouenkhonsou; (et) une part (qui reviendra) à toi à cause du labour, de tout le travail (et) de tout ce que tu auras fait en tant que cultivateur (durant la période) de l'an 36 à l'an 37.

    Les Scribes du Temple d'Amon mesureront mes champs en mon nom. Quant au montant du dommage causé par la culture (mal faite ?) que je constaterai sur mes champs, je prendrai au profit (?) du Divin-Père Reri, fils de Diimenaouenkhonsou, de ta part de ce(tte partie de la récolte) qui se maintient bon(ne). Le dommage (à cause) de la culture (qui arrivera) à cet attelage de vaches sera à ta charge.
Le gain et la perte incombent à nous (deux).

     A écrit Djedmoutiouefankh, fils de Irethorerou."

     Au verso, figurent les noms de dix témoins :

























 

     Le second papyrus (E 7837), pour sa part, mesure 28 cm de haut et 29 de large.

     Ce contrat qui semblerait d'abord amplifier, puis annuler le précédent (E 7833) s'avère nettement plus favorable à Padimontou. Il n'est par ailleurs plus du tout fait allusion à Réri en tant que propriétaire du terrain : c'est la raison pour laquelle on pense bien, comme je le suggérais ci-avant, qu'il est décédé. Padimontou fournissant cinq des six vaches nécessaires pour labourer à l'aide de trois attelages, son frère Oudjahor n'en loue plus qu'une seule. 
En outre, une clause prévoit de dédommager le cultivateur si Oudjahor se dédit.
 

 

  

     Tout comme dans le précédent document, les onze lignes de ce texte se lisent de droite à gauche : 

     "An 36, premier mois de la saison de la récolte, du Pharaon, v.i.s, Amasis, v.i.s., a déclaré le père-du-dieu Oudjahor, fils de Diimenaoukhonsou au gardien de troupeau du Domaine de Montou  maître de Thèbes Padimontou fils de Pouahimen, dont la mère est
Rourou :
"Je t'ai loué mes champs qui  sont situés sur le domaine d'Amon, dans la cisconscription de Coptos, à l'ouest, dans la haute terre (nommée) L'Etable-du-pot-à-lait-d'Amon pour les cultiver de l'an 36 à l'an 37 au moyen de ces trois attelages de vaches, ce qui correspond à six vaches - cinq vaches pour toi et tes compagnons et une vache pour moi - (mais) c'est toi qui feras travailler ma vache susmentionnée.
Quand la récolte arrivera en l'an 37, je prendrai le tiers de [tous] les grains et toutes les végétations qui pousseraient sur eux, au nom de ma part de propriétaire des champs. Et nous ferons six parts du reste, à savoir : pour toi et tes compagnons, cinq parts, (et) pour moi, au nom de ma vache, une part, en tout. Le manquement (?) résultant de la faute du cultivateur sera à ta charge; quant à moi, je paierai la taxe sur la récolte du domaine d'Amon sur le tiers de la part de propriétaire de champs susmentionné (et) j'écarterai les scribes du domaine d'Amon de toi concernant leur taxe sur la récolte. C'est à mon nom que les scribes du domaine d'Amon mesureront mes champs. Si je me rétracte si bien que je t'empêche de cultiver mes champs susmentionnés de l'an 36 à l'an 37, selon la convention ci-dessus, je devrai te donner un deben
(= 90 grammes) d'argent du Trésor de Thèbes, fondu, sans avoir recours à aucun document juridique.

Ecrit de Djedher fils du Père-du-dieu Amon Ipy."


     Remarque à propos du "v.i.s." ici rencontré.

     Il a toujours été de tradition, dans les civilisations sémitiques, d'ajouter, après le nom des personnages dont la mémoire se doit d'être particulièrement honorée ce que l'on appelle une formule d'eulogie. Il s'agit d'une ou de plusieurs épithètes, voire même d'une phrase exclamative visant à leur permettre de bénéficier d'un ensemble de bienfaits. Il en fut de même en égyptien antique : ainsi à la suite du nom des souverains est-il souvent inscrit en abréviation cette formule, translittérée : "ankh, oudja, séneb", signifiant littéralement : "Puisse-t-il être vivant, intact et en bonne santé ! "





     (Au siècle dernier, au temps de mes études, cette formule : "ankh, oudja, séneb", était traduite par : "Vie, santé, force", et abréviée "v.s.f." ; c'est ainsi d'ailleurs qu'elle apparaît dans tous les ouvrages spécialisés contemporains. Certains nouveaux philologues estiment cette traduction à présent erronée et lui préfèrent donc celle que j'ai citée en premier lieu.) 


Au verso du document se retrouvent également mentionnés les patronymes des dix témoins :



















    
     Relativement formelle, vous l'aurez tout de suite remarqué, ami lecteur, la rédaction de semblables documents répond, comme d'ailleurs tout acte administratif ou notarié, à un certain nombre de règles strictes qui nous rendent leur lecture assez ardue, fastidieuse, voire même franchement rébarbative.

     C'est un peu la raison pour laquelle j'ai tenu à vous proposer pour chacun de ces deux contrats une traduction que plus d'un demi siècle, et une sensibilité totalement différente, séparent : pour le premier (E 7833), j'ai choisi celle proposée en 1951 par Michel Malinine (1900-1977), égyptologue français d'origine russe, un des grands spécialistes, au XXème siècle, des écritures cursives hiératique et démotique; et pour le second (E 7837), j'ai opté pour celle, plus moderne, plus en phase directe, me semble-t-il, avec la langue que nous pratiquons de nos jours, de Christophe Barbotin, l'actuel Conservateur du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre. 

     Confrontant les types de formulation de ces deux traductions, vous êtes maintenant seul juge pour préférer la langue de l'une ou de l'autre ...  

(Barbotin : 2006, 35-6; Grandet/Mathieu : 1990, 146; Malinine : 1951 ², 146-7)


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10 janvier 2009 6 10 /01 /janvier /2009 00:00

   
     Vous aurez probablement remarqué, ami lecteur, les changements apportés, à l'extrême fin de mon article de ce mardi quant à la ventilation des références des auteurs consultés. Aussi, et exceptionnellement, vous ne trouverez pas de poème antique ou de texte d'un écrivain célèbre consacré à l'Egypte, aujourd'hui, mais bien une nécessaire mise au point que je tiens à faire, de manière à faciliter votre éventuelle navigation dans la catégorie "Bibliographie".

     En effet, et parce qu'Overblog semble éprouver de plus en plus de difficultés à gérer mon imposant fichier bibliographique initialement publié à la création de ce blog, le 18 mars 2008, et augmenté de semaine en semaine - c'est ainsi que des références que j'avais évidemment classées alphabétiquement se sont, à l'automne dernier, bizarrement et incorrectement retrouvées à l'extrême fin de ma liste d'auteurs -, j'ai décidé, dans un premier temps, de scinder ce fichier en quatre parties afin d'en diminuer considérablement le volume; en espérant que, grâce à cette répartition, les inconvénients que je suppose dus au nombre trop important de données dans cet article essentiel déontologiquement parlant, puisque j'y cite mes sources, mais aussi d'un point de vue intellectuel puisqu'il permet à tout lecteur intéressé de poursuivre d'éventuelles recherches, ne se reproduiront plus.

     Si d'aventure, cette scission opérée ne devait pas éliminer les notables inconvénients que j'ai relevés au cours de ces derniers mois, je prendrais alors la décision d'indiquer chaque référence, complètement, en note infra-paginale des futurs articles, sans plus renvoyer à mon fichier bibliographique de base.

     Toutefois, je suis conscient que pour toutes les références de 2008, un petit "problème" se pose : en effet, le lien à chaque fois indiqué au bas de mes billets successifs ne renvoie qu'au premier des quatre volets nouvellement créés (en fait, celui concernant les auteurs A - F), et pas nécessairement à celui qui correspond au nom que vous recherchez.

     Il faudra, dès lors, et seulement pour les articles rédigés en 2008 qu'il vous plairait d'à nouveau consulter que vous vous référiez au seul nom de l'auteur, classé par ordre alphabétique : j'ai en effet réorganisé l'ancien fichier selon les quatre subdivisions suivantes : 

A - F
G - L
M - R
S - Z

     Il va sans dire que pour les références bibliographiques des articles publiés depuis ce mardi 6 janvier 2009, il vous suffit de cliquer sur le nom de chacun des auteurs afin d'automatiquement être dirigé vers le volet idoine des quatre de la nouvelle bibliographie.

     En espérant avoir facilité votre consultation,

Richard LEJEUNE

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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6 janvier 2009 2 06 /01 /janvier /2009 00:00


     Les fêtes de fin d'année étant déjà (presque) de l'histoire ancienne, je vous convie dès aujourd'hui, ami lecteur, à reprendre sans plus tarder notre visite des salles du circuit thématique du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

      "Sans plus tarder", mais permettez-moi néanmoins, d'emblée, de réitérer l'esprit des voeux qu'à votre intention j'avais formulés dans mon dernier billet de cette année 2008 qui a vu naître le présent blog : puisse l'an neuf concrétiser non seulement vos souhaits les plus quotidiens, les plus anodins, mais aussi (surtout ?) les plus fous.

     Puisse - comme m'en a judicieusement rappelé la formule égyptienne dans un commentaire que m'a adressé, pendant ces vacances, un de mes précieux et plus fidèles lecteurs -, s'ouvrir pour vous une belle année 2009 ...




     Puissent les 360 jours qui s'annoncent pleinement rencontrer votre attente et nous permettre, à vous, toujours plus nombreux, comme à moi, toujours plus heureux, de poursuivre cette aventure qui, pour ce qui me concerne, reste véritablement un réel plaisir, à savoir : notre déambulation virtuelle à travers les salles de ce prodigieux département de l'aile Sully.


     Sur le mur nord, à gauche de l'entrée de cette salle 4 dédiée aux travaux des champs, parallèles donc à la reconstitution de la chapelle d'Ounsou qu'ensemble nous avons visitée différents mardis, du
25 novembre au 16 décembre derniers, ont été disposées deux vitrines portant les numéros 5 et 6, plus spécifiquement dévolues au régime juridique de la terre égyptienne.




VITRINE  5

     Dans celle-ci nous sont présentés quatre contrats rédigés aux XXVème et XXVIème dynasties, soit tout à la fin de l'histoire pharaonique proprement dite, à la Basse Epoque donc, comme la définissent les égyptologues, juste avant la première domination perse.

     Permettez-moi de profiter de ce premier article de 2009, pour simplement rappeler que, dès la création de ce blog, j'ai tenu à vous proposer, ami lecteur, une chronologie
de l'Histoire égyptienne qui, si elle peut parfois différer de ce que vous rencontrez en feuilletant l'un ou l'autre ouvrage spécialisé - tous ou presque étant assortis de tableaux de ce genre qui varient parfois considérablement selon leur concepteur -, n'en demeure pas moins un canevas de base qui vous permet  de visualiser sur une ligne du temps quelque peu fictive les époques auxquelles, d'article en article, je fais ici allusion.

     "Basse Epoque", viens-je de préciser. Et le détail est d'importance, à tout le moins pour ce qui concerne la graphie de ces quatre documents : l’écriture hiéroglyphique en effet, celle des textes religieux et régaliens, que le pays a connue durant les quelque trois millénaires et plus qu’a durés cette civilisation a bien évidemment évolué; et les graphies cursives que les scribes ont utilisées pour écrire sur leurs papyri comme sur leurs ostraca, ont également connu des modifications non négligeables.

     Rappelez-vous : dans le deuxième
des quatre articles qu'en septembre dernier j'avais consacrés à la bien sympathique petite ville médiévale de Figeac, dans le Quercy, à son extraordinaire musée tout entier tourné vers la diversité des écritures du monde, mais aussi, inévitablement, aux deux frères Champollion, j'ai déjà eu l'opportunité de préciser que l'écriture cursive démotique - celle que vous retrouvez au centre de la célèbre Pierre de Rosette -, fut inventée dans le but de faciliter la rédaction de communications courantes; et notamment des différents contrats juridiques, tels ceux exposés ici.

     Ce que les philologues nomment "écriture démotique", (en grec, le terme  demos fait référence au peuple), constituait en fait l'abrégé, employé à partir du milieu du VIIème siècle A.J.-C., d'une autre écriture cursive, de toute éternité celle-là, le "hiératique", dérivant pour sa part directement des premiers signes hiéroglyphiques de l'Ancien Empire. 

     Indubitablement, les très nombreux documents libellés dans ces cursives, hiératique et démotique, représentent pour les égyptologues un fonds extrêmement précieux dans la mesure où, abordant tous les domaines de la vie quotidienne, ils évoquent des sujets que les hiéroglyphes traditionnels, parce qu’exclusivement réservés aux documents officiels et religieux, comme je l'ai souligné ci-avant, ne s’autorisaient jamais. En outre, ils fournissent un appréciable nouvel éclairage concernant la rédaction, très formelle, de ces contrats et actes de droit privé; sans oublier d'épingler le fait qu'ils révèlent l’importance croissante que les rapports juridiques ont prise dans la société égyptienne du temps.

    En effet, en se référant au corpus papyrologique existant, force est de constater que la documentation juridique égyptienne de Basse Epoque se compose essentiellement de contrats, d'actes privés, et que manquent cruellement des documents faisant état de passages devant la Justice; alors que précédemment, au Nouvel Empire par exemple, il n'en était pas du tout ainsi : pléthore de témoignages nous permettant de mieux appréhender l'organisation judiciaire et pénurie de papyri juridiques privés.  


     Ce seront donc quatre contrats de droit privé que nous rencontrerons dans cette vitrine 5; mais nous n'aborderons aujourd'hui que deux d'entre eux, situés dans sa partie inférieure.

     Le premier, un acte de prêt de blé (E 3228), papyrus exposé en bas à droite, d’une largeur de 44 cm et d'une hauteur de 23, 5 cm, datant de la XXVème dynastie (aux environs de 704 A.J.-C.), fit partie de l’ancienne collection Anastasi.

 

 

     Il nous apprend que :

     "Le 25 du troisième mois de la saison de l’inondation de la treizième année [il ne spécifie malheureusement pas sous le règne de quel pharaon il s’agit], en ce jour, le prêtre funéraire Padibastet, fils de Padiimenipet a déclaré au prêtre d’Amon et scribe de la correspondance du roi, Neskhonsouounnekh, fils de Djedhor : "Je te donnerai 22 sacs et demi de blé mesuré en boisseau domestique le 30 du quatrième mois de la saison de l’inondation de cette treizième année. Si je ne respecte pas ce délai, ces 22 sacs et demi porteront régulièrement intérêt à partir de l’an 13 ... je te les remettrai sans contestation. Aussi vrai qu’Amon vit et que le roi vit, qu’il est en bonne santé et qu’Amon lui accorde la victoire, je ne reviendrai pas sur cet engagement."

     Suivent les attestations de sept témoins qui, chacun, ont inscrit de leur propre main, un résumé de l’acte. Un regard attentif jeté sur ce contrat vous convaincra facilement, ami lecteur, qu'il a été entièrement biffé : probablement parce que les clauses qu’il stipulait avaient été scrupuleusement honorées.
 

     Je dois à la vérité de préciser que, contrairement aux différents textes gravés sur la dyade d'Ounsou et de son épouse, qu'en partie je vous avais traduits le 16 décembre, je ne suis nullement habilité, n'ayant pas poursuivi d'études dans ce sens, à lire, comprendre et traduire les écritures cursives hiératique et démotique. Je m'en réfère donc aux traductions proposées par des égyptologues patentés (scientifiquement définis comme "hiératisants" et "démotisants"), auxquels je fais entièrement confiance et qu'il me plaît de mentionner dans mes références infra-paginales.

     Enfin, permettez-moi de convier ceux dont l'esprit serait encore quelque peu embrouillé par les derniers effluves des agapes de fin d'année, à se reporter à cet article du 25 novembre dernier, notamment : j'y ai en effet déjà longuement expliqué en quoi consistait les différentes saisons égyptiennes, précisant à la fois leur début et leur fin en rapport avec les mois de notre calendrier actuel. Ce qui permettra à tout un chacun de mieux comprendre ce à quoi correspond une notation calendérique telle que celle mentionnée d'entrée dans ce document.  

 


     A la gauche de cet acte de prêt de blé est exposé un autre papyrus, de 27 cm de haut sur 24 de large, acquis en 1885 de la collection Eisenlohr : il s’agit d’un contrat de métayage (E 7836) datant du règne du pharaon Amasis, de la XXVIème dynastie. Définissant les modalités de location d’un champ, il prend acte du fait qu'un certain Padimontou reconnaît avoir loué le terrain sus-mentionné afin de le cultiver à la place de son propriétaire initial.




     "En l’an 35 du roi Amasis [soit 535 A.J.-C.], le troisième mois de la saison de la moisson, le cultivateur du domaine du dieu Montou, Padimontou, fils de Paouahimen, a déclaré au prêtre funéraire Irtoutchai, fils de Djedkhi : «Tu m’as loué ton champ que l’on t’a donné pour assurer le culte funéraire du prêtre d’Amon, le roi des dieux, Irethorrou fils de Diskhonsou; champ situé sur la haute terre de l’étable de la ferme du lait d’Amon, appelé Tasébi, et limité à l’ouest par le champ de Khabsenkhonsou. »

Quand viendra le temps de la récolte en l’an 36, nous ferons deux parts de toutes les céréales et de tout le fourrage produits, une pour toi et une pour moi et mes associés. Nous nous acquitterons de l’impôt du temple d’Amon, qui nous incombe à tous deux. Gains et pertes sont à partager entre nous deux.


Ecrit
[= signé] par Neshor fils de Padihorresné, le chef de la nécropole [en tant que notaire], par Dikhonsououiaout, fils de Padihorresné et par Nespaséfi, fils de Paouahhor [= en tant que témoins]."


     Mardi prochain, ensemble, nous nous pencherons sur les deux papyri de la partie supérieure de cette même vitrine.


(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 188-9; Malinine : 1951 1, 157-78; Ziegler : 1982, 279)

 

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