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18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 00:00

    
     Les plus fidèles d’entre vous se souviendront assurément que j’ai consacré, le mardi 11 novembre, un premier article à la vitrine 2 de cette salle 4 dédiée aux travaux des champs, dans le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre; vitrine dans laquelle, colossale, trône la table d’offrandes d’Akhethetep.

 

     J’ai aussi précisé, dans ce même article, que c’en serait un second - celui d’aujourd’hui, donc - qui vous détaillerait, ami lecteur, la série d’ustensiles, réels cette fois, disposés sur le petit muret à l’arrière, identiques et ressortissant aux mêmes fonctions rituelles que ceux gravés sur l’imposante table de granit d’Akhethetep.

     Sous l’Ancien Empire, les rites du culte des morts se déroulant devant la stèle "fausse-porte" utilisaient différents objets posés à proximité. Etant essentiellement d’ordre alimentaire, ce culte se référait au repas traditionnel des Egyptiens, lequel requérait tout un nécessaire de table typiquement oriental : aiguière et bassin de métal pour se laver les mains avant et après avoir mangé; natte rectangulaire sur laquelle étaient déposés les aliments ou table ronde (en bois, à l’origine) à même le sol ou sur un pied selon que l’on se nourrissait accroupis ou assis; récipients divers, en terre cuite, en pierre ou en métal, pour contenir aliments et boissons, voire même des parfums et enfin des coupes rondes en forme d’auges.

  
   Mais qu’elle soit en métal, en pierre ou en céramique comme ici, cette vaisselle utilisée quotidiennement dans la vie d’ici-bas fut fabriquée à l’échelle et stylisée à l’usage des chapelles funéraires des tombeaux, dans lesquels on la retrouve en abondance.
Celle qui nous occupe aujourd’hui, et bien que n’ayant pas appartenu au mastaba d’Akhethetep, est néanmoins parfaitement représentative de son époque : l’Ancien Empire.

     Les différents ustensiles du culte alimentaire destiné à un défunt présentés dans cette vitrine sont encadrés par deux guéridons semblables, la hauteur mise à part, en terre cuite et supportant chacun une coupe différente.

                                                                  
    
















     Cette céramique qui, aux époques protohistoriques occupait une place importante dans le mobilier funéraire, perdit manifestement sa primauté aux deux premières dynasties de l’Ancien Empire pharaonique, époque dite "thinite". N'étant plus considérée comme précieuse, elle cessa, par la même occasion, d’être décorée. Raison pour laquelle nos deux coupes, N 928 B à l’extrémité gauche (semblable à la coupe exposée seule que j’examinerai un peu plus loin) et N 928 A à l’extrémité droite, coupe un peu plus haute, plate et large, légèrement incurvée, quelque peu renforcée dans sa partie inférieure par un mince bourrelet et au pied large et plat lui aussi, peuvent paraître assez frustes.

     Modelées à la main par un artiste céramiste qui se servit du limon du Nil pour leur fabrication, elles ont été légèrement cuites, puis lissées soit à la main toujours, soit avec un caillou, et enfin polies.

     Posées sur des pieds en cône tronqué, l’un, E 3 286 à gauche plus haut que l’autre, N 1 390 à droite, légèrement cintrés, évasés à la base ainsi qu’au sommet, ces deux récipients formant ainsi avec leur support une sorte de petit autel, pouvaient non seulement contenir des aliments, mais aussi, quand ils étaient en métal, servir de brûle-parfum : on y déposait en fait des petits morceaux de charbon de bois incandescents sur lesquels étaient étalées des boulettes odoriférantes d’oliban ou de gomme arabique.

     Si chez les Grecs et les Romains, beaucoup plus tard, l’origine de ce guéridon est l’autel domestique qui, dans chaque demeure, constituait le centre même du culte familial, en Egypte, à l’Ancien Empire, cet autel est de nature simplement utilitaire : c’est l’objet servant à recevoir l’offrande alimentaire destinée aux particuliers défunts ou, dans les temples, aux dieux. Dans ce dernier cas, d’ailleurs, la cérémonie de la présentation des offrandes par les prêtres, aussi importante soit-elle, ne constituait en rien l’essentiel du culte rendu à la divinité.

     A même la table d’offrandes d’Akhethetep, souvenez-vous, ami lecteur, ces coupes, une douzaine, étaient figurées par des cercles concentriques gravés en saillie sur la partie supérieure et les guéridons les supportant apparaissaient sur la tranche antérieure, face à vous, pour trois d’entre elles à tout le moins.

   
     Mais revenons aux objets exposés dans la vitrine 2 entre les deux autels de terre cuite.

   

     Le premier, à gauche, est un superbe plateau à offrandes, N 1 091, en albâtre veiné, d’une hauteur de 10, 30 cm et d’un diamètre de 41, 80 cm. Il se compose en fait de deux éléments distincts, mais taillés dans le même bloc de pierre : un disque/plateau et son support, un pied peu élevé.

     La vaisselle en pierre de l’Ancien Empire, de toutes formes : vases, poteries, plats ou coupes comme évoqués ci-dessus, faisait partie d’une production artistique déjà présente au Vème millénaire A.J.-C., c’est-à-dire aux derniers moments de la préhistoire égyptienne. Ceci étant, les savants estiment que la période d’apogée se situe bien à l’époque thinite, soit approximativement de 3 000 à 2 650 A.J.-C. dans la mesure où, à partir de la IIIème dynastie, les artisans ne parvenant pas à se départir de l’influence de leurs prédécesseurs, n’inventèrent aucune forme vraiment neuve. De sorte que cette production devint plus conventionnelle.

     Il n’en demeure pas moins que ce que l’on nomme "albâtre égyptien", semi-translucide et magnifiquement veiné, de la calcite en fait, pour bien le différencier de l’albâtre véritable, agrégat de gypse au grain très fin, (certains égyptologues emploient aussi les termes d’aragonite, ou de travertin), constitua le matériau essentiel de l’élaboration de ces pièces.

     Les artistes trouvaient cette calcite dans les zones plus calcaires du désert à l’est du Nil, de l’Ouadi Garraoui, au sud du Caire, jusqu’à Assouan; le plus célèbre endroit étant les carrières d’Hatnoub, près de Tell el-Amarna en Moyenne-Egypte.

     Dois-je ici insister sur la grande habileté de l’artisan qui, à l’époque, a réalisé, à partir d’un seul bloc d’albâtre, un objet aussi épuré ? Et que dois-je choisir pour conclure : écrire que la simplicité de sa forme a traversé les siècles et que semblable plat pourrait très bien encore figurer parmi notre vaisselle contemporaine sans y être le moins du monde anachronique ? Ou avancer que c’est précisément cette simplicité toute de délicatesse qui a inspiré des artistes contemporains pour créer, par exemple, ces plateaux que l’on rencontre aux devantures de nos pâtisseries ?

     J’ai eu l’occasion, mardi dernier, de spécifier que ce type de plat, sans rebord, très courant aux deux premières dynasties, fut vite remplacé par les tables d’offrandes en pierre et ce, pour une question d’écoulement plus contenu des liquides. Toutefois, je dois à la vérité d’ajouter que fut retrouvé, voici plus de 70 ans, par la Mission franco-polonaise fouillant à Edfou, dans la tombe d’un certain Isi, un plateau tout à fait semblable - sauf qu’il est en diorite -, mais, surtout, datant de la VIème dynastie, c’est-à-dire de 500 ans après celui-ci. Ce qui me permet d’épingler un important élément des études historiques : toute nouvelle découverte archéologique peut toujours permettre de revoir, de réactualiser les théories anciennes que l’on aurait, à tort, pu considérer comme immuables.

     A la droite de ce plateau, dans la vitrine, je vous propose de m’arrêter un peu plus longuement sur l’objet qui, à mes yeux, paraît être le plus intéressant, parce que le seul qui ne soit pas anépigraphe : un petit bassin à offrandes en calcaire, E 653, de plan rectangulaire, d’une longueur de 18, 2 cm pour une largeur de 14, 4 cm, et de seulement 6, 2 cm de haut dans lequel, en contre-bas, est évidée une cuve aux parois obliques, elle aussi rectangulaire, qu’encadrent deux rebords.

     Il était destiné à contenir l’offrande liquide, bière, vin ou miel, versée pour le repas funéraire.

 

     Si la première margelle, immédiatement au bord de la petite excavation, est dépourvue d’une quelconque inscription, la seconde, un peu plus haute et beaucoup plus large a reçu d’un lapicide, sur l’ensemble des quatre côtés, un texte gravé en creux dont les signes hiéroglyphiques se lisent absolument tous de droite à gauche.

     En l’absence d’un cartel détaillé, Prière pour la dame Ptahméret, est-il sans plus indiqué, je me suis amusé à en faire une traduction globale, pour très vite me rendre compte que nous sommes en présence d’une formule d’offrande funéraire (presque) tout à fait classique.

     Le texte se lit ici partout de droite à gauche, ai-je à l’instant précisé : rappelez-vous que je vous avais précédemment expliqué que pour connaître le sens de lecture d’un ensemble de hiéroglyphes égyptiens, il fallait partir en direction de la tête des personnages ou des animaux. Ici, il commence en haut à droite et se poursuit vers la gauche de cette partie supérieure horizontale, descend verticalement sur la margelle de gauche du bassin et se poursuit par le signe qui semble entamer la ligne horizontale inférieure, une dame assise et respirant une fleur de lotus : ce hiéroglyphe constitue un déterminatif qui s’accole au nom de la dame pour laquelle la prière fut écrite.


    









     Ensuite, il nous faut reprendre la lecture sur le rebord vertical de droite, descendre et lire, toujours de droite vers la gauche, ce qui est gravé sur le grand côté horizontal inférieur du bassin en s’arrêtant évidemment aux trois signes placés les uns au-dessus des autres juste avant la dame assise qui terminait la phrase précédente. Vous remarquerez d’ailleurs ci-dessus que l’espace vide est plus large entre ces deux cadrats que partout ailleurs.
 

     (Petite parenthèse pour simplement signaler que les égyptologues philologues ont donné le nom de cadrat à un ensemble de hiéroglyphes que l’on pourrait très facilement faire entrer dans un carré fictif; les scribes de l’époque ayant vraisemblablement recherché cette harmonie plutôt que graver n’importe où n’importe comment. Cela s’aperçoit sans peine quand deux, voire trois hiéroglyphes sont disposés verticalement. Ici, par exemple, les deux derniers ensembles constituent chacun une expression bien distincte : à droite ci-dessus, le soleil et la corbeille signifient "chaque jour" et le groupe formé par le serpent au-dessus du pain et du signe horizontal précédant immédiatement la dame assise respirant la fleur de lotus se traduit par "éternellement".)


     Reprenons donc notre lecture par les trois premiers signes de cette invocation, dans le coin supérieur droit : l’ensemble constitue le début de toute formule de ce type, que les égyptologues translittèrent par "htp di nsw" ("hétep di ni-sou") et qu’ils traduisent par : "Offrande que donne le roi ...".
 
     En fait, si l’on y regarde de plus près, on constate que le tout premier signe est bien le jonc des marais qui signifie "roi (de Haute-Egypte)", suivi du pain sur la natte qui est le signe de l’offrande, puis du triangle qui est une des formes conjuguées du verbe "donner". En toute logique, je devrais donc traduire cette suite de signes par "le roi offrande donne ...".

     La première position que l’on fait ici occuper par le hiéroglyphe symbolisant le roi, cette inversion respectueuse de signes, constitue ce qu’il est convenu d’appeler une métathèse de respect.

     L’ensemble qui suit figure le dieu Anubis sous la forme d’un chacal assis sur un monument : le roi fait donc offrande à un dieu, qui pourrait tout aussi bien être Osiris, que Ptah, que Min, etc., afin qu’il pourvoit à notamment l’alimentation du défunt. La formule commence donc tout naturellement par les termes : "Offrande que donne le roi à Anubis ..."

     La propriété totale de l’Egypte revient à Pharaon. Lui seul est de ce fait habilité à donner quelque chose. Au tout début de l’histoire égyptienne, le roi, voulant récompenser soit des courtisans nobles, soit des hauts-fonctionnaires zélés avait pris l’habitude de leur accorder de nombreux privilèges : ce pouvait être, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer, la permission de se faire construire un mastaba à proximité de la pyramide royale; mais ce pouvait aussi plus simplement consister en un objet que le défunt avait l’autorisation d’emporter avec lui dans l’au-delà.

     Avec le temps, avec surtout les restrictions budgétaires déjà évidentes à certaines époques de l’histoire égyptienne, les privilèges régaliens disparurent petit à petit. D’où l’évolution de la formule d’offrandes : le roi fait une oblation à un dieu pour que celui-ci la rétrocède au défunt.

     En plus de l’offrande alimentaire, nous lisons, toujours sur la margelle supérieure, qu’il est demandé à Anubis, qui préside au sanctuaire divin, de permettre au défunt de recevoir une belle sépulture dans la nécropole; et dans la colonne de gauche, que ce défunt est appelé "bienheureux" auprès du grand dieu : si les égyptologues traduisent aussi volontiers par "pensionné", c’est parce que ce titre relativement courant signifie que le défunt avait été sous la protection de Pharaon (le "grand dieu" en question), voire subsidié par lui sous forme d’une pension reçue.

    
     Enfin, les sept derniers signes qui terminent ce passage, juste avant le déterminatif de la dame assise respirant une fleur de lotus qui nous prouve qu’il s’agit bien d’une défunte, nous donnent son nom : Ptahméret. (= Aimée de Ptah)

    


     De l’autre côté du bassin, sur la margelle verticale de droite, en dessous des trois signes "htp di n sw", analysés ci-avant, la phrase commence par ce que les égyptologues translittèrent "prt-xrw" ("péret kérou"), qui littéralement signifie "sortie de la voix" et que l’on traduit habituellement par "offrande verbale", signe suivi du hiéroglyphe du pain et de celui de la jarre de bière. Ce qui donne : "Offrande verbale constituée de pain, de bière ..." , etc.


     Enfin, au bord inférieur, nous apprenons qu’il est demandé qu’une attention particulière soit réservée à notre défunte lors, notamment, de la Fête de Thot en plus de l’offrande qu’elle doit recevoir chaque jour, pour l’éternité; ces deux groupes de signes, comme je l’ai souligné plus haut, clôturant la prière gravée sur le pourtour de ce petit bassin à offrandes.


     Vous remarquerez, pour en terminer avec cette partie philologique de mon article d’aujourd’hui, l’élégante façon dont le lapicide s’est joué de la difficulté qu’il a dû rencontrer pour faire se poursuivre le texte tout autour de la cuve, tantôt horizontalement, tantôt verticalement, et sans changer l’orientation des hiéroglyphes.

 






     A la droite de ce bassin de calcaire, une coupe E 16 581 de 31 cm de diamètre provenant des fouilles franco-polonaises d’Edfou (que j’ai mentionnées ci-avant). En terre cuite vernissée rouge, fort semblable à celle posée sur le premier guéridon de cette succession d’ustensiles funéraires, elle se caractérise par un fond évoquant un chapeau chinois et par un bord, en ruban rentré, posé sur des épaules en légère saillie.     

 

     Et enfin, juste avant le dernier guéridon de droite auquel j’ai fait allusion en début d’article, un ensemble très important du rite de purification, imitant en fait un nécessaire de toilette en métal : une aiguière pour verser l’eau (N 935) posée dans un récipient prévu pour la recueillir et pour se laver les mains (E 3 293), tous deux en terre cuite ocre-rouge.

     Dans le cadre des préoccupations quotidiennes des Egyptiens, le souci de pureté pouvait sans conteste se prévaloir de la première place; et il en était de même au niveau du culte funéraire : entretenir la propreté de ses doigts avant et après le repas par l’ablution fréquente d’eau parfumée additionnée de natron, ce composé de carbonate et de bicarbonate de sodium qui entrait aussi, par parenthèses, dans la composition des produits destinés à assécher le corps pendant les différentes étapes de la momification, était un acte de grande importance.

     Le plus souvent, dans les temples à tout le moins, ce rituel était accompagné de diverses fumigations, et de la récitation de formules appropriées, prophylactiques, destinées à préserver le dieu d’un éventuel "empoisonnement" causé par les miasmes extérieurs rentrant avec les produits alimentaires. Formules que l’on peut lire, par exemple à Esna, Edfou et Kom Ombo, gravées sur les montants des portes par lesquelles les nombreuses offrandes destinées aux autels passaient avant d’arriver au sanctuaire proprement dit.

     L’aiguière qui nous occupe ici, dont la forme légèrement convexe indique nettement qu’elle devait originellement être placée dans une petite bassine de toilette au fond plat et au col très évasé, (pas nécessairement celle-ci, d’ailleurs), présente une épaule arrondie et un bec verseur assez petit. Ne serait-elle pas, toute proportion gardée, l’ancêtre de ce broc à eau et sa jatte que jadis j’ai connus dans la chambre de mes grands-parents ? L’usage, lui, est indubitablement resté le même à travers les siècles et les civilisations.

     Pérennité de la civilisation égyptienne, bien plus grande qu’on le croit habituellement ...

(Chappaz/Guarnori : 1983, 115-6; Clère : 1982, 81-7; Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 70; Goyon : 1970, 267-81; Jéquier : 1922, 237-49; Valbelle : 1987, passim; Vandier : 1988, 775-826; Ziegler : 1999, 323



Puis-je ici me permettre d'attirer à nouveau votre attention, ami lecteur, sur l'existence d'un site qui me paraît fort prometteur ?
Il s'agit d'un dictionnaire encyclopédique de l'Egypte antique, initié par un amateur passionné.
Le lien se trouve dans la colonne de droite de ce blog. 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 00:00

 
   
C'est la suite du courrier que Jean-François Champollion adressait à son frère le 1er janvier 1829, et proposé samedi dernier, que je vous donne à découvrir aujourd'hui, ami lecteur.


Ouady-Halfa, 2ème cataracte, 1er janvier 1829

    
(...) Enfin, le 26 [décembre 1828], à neuf heures du matin, je débarquai à Ibsamboul [Abou Simbel], où nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La plus petite de ces excavations est un temple d'Hathor, dédié par la reine Nofrétari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le pharaon et sa femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, l'autre ses filles, avec leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture, et j'en veux mortellement à Gau (*) d'avoir donné à leur stature si svelte et d'un galbe si élégant la tournure de lourds magots et d'épaisses cuisinières, dans la vue qu'il a publiée du second temple d'Ibsamboul. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait dessiner les plus intéressants.

     Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie : c'est une merveille qui serait une fort belle chose même à Thèbes. Le travail que cette excavation a coûté effraie l'imagination. La façade est décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante et un pieds de hauteur. Tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le Grand; leurs faces sont portraits, et ressemblent parfaitement aux figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs. C'est un ouvrage digne de toute admiration. 

     Telle est l'entrée; l'intérieur en est tout à fait digne, mais c'est une rude entreprise que de le visiter. A notre arrivée, les sables et les Nubiens qui ont soin de les pousser, avaient fermé l'entrée.  Nous la fîmes déblayer afin d'assurer le mieux possible le petit passage qu'on avait pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la coulée de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de tout engloutir. 

     Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat ventre à la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins vingt-cinq pieds de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à cinquante-deux degrés : nous parcourûmes cette étonnante excavation, Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la main. 

     La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant encore Rhamsès le Grand. Sur les parois de cette vaste salle règne une file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char de triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de grandeur naturelle, offre une composition de grande beauté et du plus grand effet.

     Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très bon travail. Ce groupe, représentant Amon-Ra, Rê, Ptah et Rhamsès le Grand assis au milieu d'eux, n'a été bien dessiné par personne. Le dessin de Gau est ridicule à côté de l'original.

     Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un bernous de laine, et mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la lumière; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure pour laisser passer la grande transpiration.
(...)


(Champollion Jean-François, dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987, pp. 175-7) 



(*) François-Chrétien GAU (1790-1853) était une architecte allemand, naturalisé français qui sillonna l'Egypte et la Nubie en 1819 et leur consacra une série de dessins que l'on peut considérer comme la suite logique de la grande "Description de l'Egypte" rapportée par les savants et artistes qui avaient accompagné là le général Bonaparte, 20 ans plus tôt.  

     En tant qu'architecte, on lui doit à Paris, la basilique Sainte Clotilde; mais aussi, rue de la Roquette, la prison pour hommes, maintenant disparue et appelée "La Grande Roquette", construite en 1836 pour héberger les condamnés à mort ou au bagne.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 00:00

     Tout au long des différents articles consacrés le mois dernier à la chapelle funéraire du mastaba d'Akhethetep exposée dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, notamment ceux des 14 et 21 octobre, j'ai eu, soit dans le corps du texte, soit dans les réponses apportées à vos commentaires, ami lecteur, l'occasion d'insister sur l'énorme importance accordée dans la décoration aux questions d'alimentation du défunt afin d'assurer sa survie dans l'au-delà.

     Par la présence de la table d'offrandes, tout d'abord : monument cardinal disposé au pied de la stèle fausse-porte par où, remontant du caveau dans lequel il avait été inhumé, il était susceptible de venir recueillir les vivres qu'amis et membres de la famille, à dates régulières, venaient y déposer. 

     Les efflluves de ces aliments pouvaient aussi venir titiller ses narines grâce à la fente pratiquée dans un des murs de sa chapelle et qui donnait sur le "serdab" dans lequel ses statues étaient entreposées.

    Ensuite, je vous ai également fait remarquer que, par pure précaution contre une interruption toujours possible du culte familial, une scène de repas, l'image et la liste des aliments, ainsi qu'une formule d'offrandes étaient gravées et peintes sur certaines parois de manière à assurer - magie de l'image, magie des mots - son ravitaillement.

     Enfin, au cas où tout cela n'eût pas encore été suffisant, une dernière possibilité consistait à représenter la même scène du "banquet" funéraire au-dessus de la stèle fausse-porte.    

     J'ai aussi simplement mentionné, promettant d'y revenir ultérieurement, que la table d'offrandes ayant appartenu à Akhethetep, parce que trop volumineuse, n'avait pas été installée au Louvre à la place qu'elle occupait à l'Ancien Empire dans la chapelle du mastaba érigé à Saqqarah, mais plutôt dans une alcôve aménagée dans l'épaisseur du mur de droite quand vous pénétrez dans la sallle. A droite donc aussi de la chapelle proprement dite.

     C'est donc de cette vitrine qu'il est question aujourd'hui; et plus spécifiquement de la présentation de la table d'offrandes seule, préférant réserver au second article de mardi prochain les différents autres objets que cet espace vitré propose en relation avec ceux gravés sur la table elle-même et ainsi en profiter pour vous expliquer plus en détails leur destination respective.
(Moyen habile, vous en conviendrez, d'inviter ceux que ce type de monument intrigue à venir à nouveau consulter mon blog la semaine prochaine ...)


                                                              VITRINE  2

                                       LA  TABLE  D'OFFRANDES  D'AKHETHETEP

                                                              (E 10 958 B)



     Taillé dans un monolithe de granit rose, approximativement rectangulaire dans la mesure où les contours, aujourd'hui irréguliers, ont fortement été érodés, cet imposant monument de quelque deux tonnes mesure, dans ses dimensions maximales, 167 cm de long et 107 de large.

     Comme le plateau supérieur gravé présente la particularité d'être incliné vers nous, afin très probablement de permettre une évacuation des libations qui y étaient déposées, le monument a une hauteur de 58 cm l'arrière et de 46 à l'avant.

      Les emplacements des objets contenant les offrandes sont sculptés en relief saillant dans la masse de granit. La numérotation que j'ai appliquée sur le dessin ci-dessous va me permettre d'énumérer ces différents ustensiles.


     En première position, vous avez un bassin à libations rectangulaire creusé d'une cavité aux parois obliques. Des traces blanchâtres, probablement du calcaire résiduel de l'eau qui y fut jadis déposée, sont encore visibles au fond de la cavité.

          Au centre du plateau, en deuxième position, figure un large signe "htp" ("hetep" ou "hotep", selon les égyptologues) : il s'agit, gravé à l'envers par  rapport à nous, du signe hiéroglyphique constitué d'une natte sur laquelle un pain a été déposé, qui exprime l'offrande.

     Devant ce hiéroglyphe gravé et considérablement agrandi, vous  distinguez, à droite, en numéro 3, la représentation en plan d'une aiguière munie d'un bec verseur posée sur sa bassine circulaire et à gauche, une grande assiette plate. Enfin, douze coupes encadrent ces quatre ustensiles funéraires, sur tout le pourtour de ce plateau : également figurées en plan, elles sont suggérées par de simples cercles concentriques.



     Si, en étant devant la vitrine, vous vous penchez un peu pour regarder ce monument de face, comme sur le dessin ci-dessus, ou sur la photo en début d'article, vous remarquerez, sur la tranche antérieure, le profil de trois de ces coupes : vous y distinguerez nettement leur forme évasée, ainsi que le support concave sur lequel ces céramiques étaient habituellement posées dans la tombe.


     Au cours de l'histoire égyptienne, les tables d'offrandes prirent évidemment des formes et des formats différents; elles furent aussi fabriquées dans divers matériaux : en bois, pour les plus anciennes, en métal aussi parfois, mais surtout en pierre. 

     Il n'est évidemment pas anodin que se trouve au centre même de la table d'Akhethetep le hiéroglyphe de l'offrande auquel j'ai fait allusion ci-dessus : il est pratiquement certain que dans les tombeaux primitifs, ce n'était qu'une simple natte sur laquelle avait été déposé un pain qui figurait les repas pour la survie du défunt dans l'au-delà.

     Avec le temps, l'évolution des moeurs et des croyances religieuses, cette natte, dont les Egyptiens s'étaient probablement rendu compte qu'elle se déteriorait, fut remplacée, aux toutes premières dynasties pharaoniques, par un plateau circulaire.

     Comme il est vraisemblable que, dès l'origine de ce rituel, le repas funéraire comportait une aspersion d'eau lustrale soit sur le plateau, soit sur les aliments; comme, d'autre part, l'offrande de boisson devait prendre la forme d'une libation dont on aspergeait les aliments solides, tout ce liquide devait abondamment se déverser de toutes parts et ainsi éclabousser les alentours. 

     De sorte que très vite, le plateau circulaire fut remplacé par un bloc plus ou moins rectangulaire  - la table d'offrandes proprement dite - disposant d'un léger rebord pour contenir les liquides et d'une rigole munie d'un "bec" en saillie débouchant sur un des côtés, de manière à en permettre leur écoulement.

     Le motif initial gravé sur la table d'offrandes auquel je faisais allusion, à savoir la natte et le pain placé dessus, dicta même à une certaine époque, la forme de ce blog rectangulaire. Ainsi, D 77 ci-dessous, pièce exposée au premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, dans la deuxième vitrine sur le palier de l'escalier du Midi : vous constaterez aisément que c'est la figuration du pain projeté en avant de la dalle qui sert ici de déversoir aux libations.


     Au Nouvel Empire, et plus spécifiquement à l'époque amarnienne, donc sous le règne d'Aménophis IV/Akhénaton, apparurent des tables d'offrandes tout à fait semblables à celles que nous avons chez nous, c'est-à-dire montées sur quatre pieds. 


     Sans toutefois avoir la prétention d'être exhaustif, je m'en voudrais de ne pas ajouter que ces rites et ces ustensiles utilisés pour les particuliers furent aussi l'apanage des dieux, dans les temples qui leur étaient dédiés. C'était alors Pharaon lui-même qui accomplissait le rituel, en théorie à tout le moins car il est bien évident que n'ayant aucun don d'ubiquité, il ne pouvait être partout à la fois au même moment. Dès lors, dans la réalité des faits, c'étaient des prêtres ritualistes attachés aux temples qui, chaque matin, venaient nourrir la statue divine. Et le soir, après que le dieu s'en était "repu", les prêtres emportaient les mets pour s'en délecter.

     C'est ainsi qu'il y eut, à partir de la IIIème Période Intermédiaire, et jusqu'à l'époque ptolémaïque, des membres du haut clergé thébain qui portèrent le titre sacerdotal de "Acolyte rituel de la Table d'offrandes grande et pure du Domaine d'Amon".

     Ces tables d'offrandes destinées aux temples - et que les égyptologues, dans ce cas, appellent volontiers "autels" -, consistaient le plus souvent en blocs assez massifs aménagés dans une cour ouverte. Mais il y eut aussi des autels démontables : semblables monuments ont ainsi été retrouvés qui étaient constitués d'un pied cylindrique supportant soit un plateau,  soit une sorte de calice, soit encore un petit fourneau pour les fumigations. Ces autels étaient pour leur part installés dans la salle intérieure du temple précédant immédiatement celle dans laquelle se trouvait le sanctuaire proprement dit.      

     Furent aussi mises au jour des tables d'offrandes entièrement réalisées en bronze (éventuellement incrustées d'argent et d'or), en argent, voire même en or que certains souverains avaient dédiées au dieu tutélaire thébain en personne : ainsi, Ramsès III qui fit réaliser une table en argent - appelée "Grande de nourriture" -, destinée à recevoir l'offrande divine qu'il prévoyait d'y déposer pour son "père Amon".

     Et dans un temple comme celui d'Edfou par exemple, vous pouvez encore voir, sur une des parois de la salle dite précisément des offrandes, une scène relatant le rituel des prêtres auquel je faisais allusion à l'instant, contribuant ainsi, toujours et encore par la magie de l'image, à nourrir le dieu : transformation de l'offrande matérielle en un mets spirituel à son intention.

     Dans d'autres temples de l'époque ptolémaïque, maints exemples de ces tables regorgent de pains, de légumes et de fruits divers, de viande, de bière, de vin ...

     Enfin, à  l'époque romaine, au temps de l'empereur Domitien,  il est mentionné, sur une paroi du temple d'Esna, de "faire offrande sur la table d'offrandes grande et pure ..."

     A nouveau, vous noterez, ami lecteur, cette pérennité d'un rituel, d'un culte spécifiquement égyptien bien au-delà de la seule période proprement pharaonique ...


(Cauville : 1984, 29-30; Kuentz : 1981, 244-5; Quaegebeur : 1994, 155-73
 




Puis-je ici me permettre d'attirer à nouveau votre attention, ami lecteur, sur l'existence d'un site qui me paraît fort prometteur ?
Il s'agit d'un dictionnaire encyclopédique de l'Egypte antique, initié par un amateur passionné.
Le lien se trouve dans la colonne de droite de ce blog. 

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8 novembre 2008 6 08 /11 /novembre /2008 00:00

Ouady-Halfa, 2ème cataracte, 1er janvier 1829

     Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de mon voyage, mon cher ami : j'ai devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que le Nil a su vaincre , mais que je ne dépasserai pas.
(...)
Je dois donc arrêter ma course en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement l'exploration de la Nubie et de l'Egypte, dont j'ai une idée générale acquise en montant.

     Mon travail commence réellement aujourd'hui, quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents dessins, mais il reste tant à faire que j'en suis presque effrayé : toutefois, je présume m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts. J'exploiterai la Nubie pendant le mois de janvier, et à la mi-février, je m'établirai à Thèbes jusques au milieu d'août.
 (...) 

     Nous reverrons ensuite Le Caire et Alexandrie. Quelques jours de repos au Caire, ensuite retour à Alexandrie, à la fin de septembre. Je compte donc sur toi, pour que le ministre de la Marine arrange les choses de manière à ce que nous trouvions un vaisseau convenable prêt à mettre à la voile, d'Alexandrie pour l'Europe, dans les premiers jours d'octobre 1829. Voilà mon plan de campagne ! 

     Ma dernière lettre était de Philae. Je ne pouvais être longtemps malade dans l'île sainte d'Isis et d'Osiris : la goutte me quitta en peu de jours, et je pus commencer l'exploitation des monuments. Tout y est moderne, c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit temple d'Hathor et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanébo Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, commencée par Philadelphe, continuée sous Evergète Ier et Epiphane, terminée par Evergète II et Philometor, est digne en tout de cette époque de décadence : les portions d'édifice construits et décorés sous les Romains  sont du dernier mauvais goût, et, quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts d'inscriptions historiques du temps des pharaons.


(Lettre de Jean-François Champollion à son frère, dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987, pp. 172-3) 

         

Puis-je ici me permettre d'attirer votre attention sur l'existence d'un site qui me paraît fort prometteur ?
Il s'agit, réalisé par un passionné, d'un dictionnaire encyclopédique en train de se créer et consacré à l'Egypte antique. Le lien se trouve dans la colonne de droite de ce blog. 

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4 novembre 2008 2 04 /11 /novembre /2008 00:00

   

 
     Dans la chapelle funéraire du mastaba d'Akhethetep que je vous ai fait visiter en détail les précédents mardis depuis le 30 septembre, vous vous souvenez assurément, ami lecteur, avoir rencontré, gravé dans un des registres du murd nord un défilé de porteuses d'offrandes. Vous vous rappelez probablement aussi le symbole qu'elles véhiculaient : chacune d'entre elles était en fait la personnification d'un des domaines agricoles à la tête desquels se trouvait le haut dignitaire défunt.

     Quand vous entrez dans cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre qui nous occupe pour l'instant, et avant de pénétrer dans la chapelle sur votre droite, vous ne pouvez que rencontrer une vitrine (portant le numéro 1) qui vous propose un autre cortège, en ronde-bosse cette fois, de ces mêmes porteuses d'offrandes. Qui, par parenthèses, avec une sorte de clin d'oeil voulu par les Conservateurs, sont disposées de manière telle qu'elles semblent précisément toutes se diriger vers le monument d'Akhethetep.


VITRINE  1


Cinq-porteuses-d-offrandes.jpg
 

 

  

     Toutes les statuettes de jeunes femmes de ce défilé reconstitué, à l'exception de la dernière, proviennent des hypogées de la nécropole d'Assiout, la Lycopolis des Grecs, dans les collines de la rive gauche du Nil, en Haute-Egypte.


(Cliché de Maxime Du Camp, 26 février 1850)



     Toutes aussi amènent, ou devaient amener, une volaille vivante qu'elles avaient dans la main droite, tandis que de la gauche, elles maintiennent en équilibre sur leur tête une caisse de jarres de bière. Est-il vraiment nécessaire de préciser le côté symbolique de ces aliments ? A eux deux, ils représentent en fait tous les produits agricoles et d'élevage que pouvaient proposer les différents domaines du défunt.    


   
   
    















      Vêtues d'une jupe longue et blanche maintenue par deux bretelles qui passent entre les seins (E 11 990), à gauche ou d'une robe dont la seule bretelle passe aussi entre les seins (E 11 991), à droite, ces deux statuettes d'environ 64 cm de hauteur, posées sur un socle, ont été réalisées en bois de tamaris peint.

    
En nettement moins bon état, (E 11 992), le troisième exemplaire d'une hauteur de 56, 3 cm, en bois de ficus quant à lui, a perdu l'extrémité du bras droit, partant la volaille que devait tenir la main.


     Il fut retrouvé à Assiout toujours, mais dans le caveau de la tombe n° 7, celle du célèbre chancelier Nakhti, dont le Louvre peut s'enorgueillir de posséder plusieurs objets : salle 16, tout d'abord, consacrée aux tombes où, dans la vitrine 3, on peut admirer notamment ses sarcophages intérieur et extérieur, ses sandales, des bijoux lui ayant appartenu ainsi qu'une de ses statues; et, au premier étage, dans la salle 23 consacrée au Moyen Empire, une autre de ses statues (vitrine 8).                       


     Remarquez ce détail original de la tenue de la jeune femme : le long collier descendant pratiquement jusqu'au nombril.

 




 


    L'avant-dernière statuette, à sa suite (E 12 001), également en bois de ficus peint, de plus ou moins 50 cm de hauteur est encore plus abîmée que la consoeur qui la précède : les jambes ainsi que la volaille qu'elle devait tenir dans la main droite ont également disparu.

     Ces quatre porteuses d'offrandes toutes mises au jour à Assiout datent de la XIIème dynastie, soit des environs de 1 950 A.J.-C.   









     En revanche, et pour clôturer ce petit défilé, beaucoup plus récente est la cinquième figurine (E 20 575), en bois peint, d'une hauteur un peu inférieure à 50 cm, très bien conservée pour sa part : elle fut en effet exhumée dans la tombe d'un certain Pakhetemhat, à Antinoé, cité égyptienne élevée sur la rive orientale du Nil par l'empereur Hadrien, au IIème siècle de notre ère, afin de perpétuer la mémoire d'Antinoüs, son jeune amant qui s'était noyé dans le fleuve.

     Vous aurez simplement noté, ami lecteur, que bien que plus proche de nous puisque datant de l'époque romaine, la robe de la dame est parfaitement identique à celle de la deuxième porteuse d'offrandes ci-dessus, sans compter le fait que sa présence dans le tombeau prouve que même sous la domination étrangère, les anciens rites autochtones semblent toujours maintenus. 




(Desroches-Noblecourt/Vercoutter : 1981, 115)

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24 octobre 2008 5 24 /10 /octobre /2008 23:00

Thèbes, 24 novembre 1828.

     (...) Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à Dendéra. Il faisait un clair de lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des temples : pouvions-nous résister à la tentation ? Je le demande aux plus froids des mortels ! Souper et partir sur-le-champ furent l'affaire d'un instant : seuls et sans guides, mais armés jusques aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les temples étaient en ligne droite (...) Nous marchâmes ainsi, chantant les marches des opéras les plus récents, pendant une heure et demie sans rien trouver.  (...) 

   Les temples nous apparurent enfin. Je n'essaierai pas de décrire l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est impossible. c'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré. Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au clair de la lune. On ne rentra qu'à trois heures du matin pour retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la journée du 17. 

     Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les détails. Je vis dès lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style. N'en déplaise à la Commission d'Egypte, les bas-reliefs de Dendéra sont détestables, et cela ne pouvait être autrement : ils sont d'un temps de décadence. La sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins sujette à varier puisqu'elle est un art chiffré, s'était soutenue digne des dieux de l'Egypte et de l'admiration de tous les siècles.     

(Lettre de Jean-François Champollion à son frère, dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987, pp. 152-3) 


Congés de Toussaint en vue, en Belgique : ce sera donc relâche et petit séjour hors pays ...
Je vous donne ainsi rendez-vous le mardi 4 novembre prochain.
Bonne semaine à tous ... 

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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 23:00

  

   Lors de notre visite à l'intérieur de la chapelle funéraire du mastaba d'Akhethetep exposée dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, mardi dernier, vous vous souvenez probablement, ami lecteur, avoir rencontré, sur le mur du fond, la paroi ouest donc, une représentation de deux portes disposées côte à côte : il s'agisssait, vous avais-je alors précisé, de ce que les égyptologues appellent qui "stèle-porte", qui "stèle fausse-porte".



     A la différence de celles exposées au premier étage de ce musée, dans les deux grandes vitrines intitulées "Galerie d'étude" de la salle 22 consacrée à l'Ancien Empire, la double stèle fausse-porte d'Akhethetep se révèle assez rudimentaire, assez fruste par manque de légendes épigraphiques.

     Mais qu'est exactement une stèle fausse-porte ? Que faut-il comprendre quand nous rencontrons semblable monument dans un musée ou in situ, dans les chapelles des mastabas visités sur le site de Saqqarah, par exemple ?

     C'est à la IIIème dynastie qui, "officiellement", donne le coup d'envoi de l'Ancien Empire; à cette dynastie encore qui vit régner le pharaon Djéser, bâtisseur de la pyramide à degrés de Saqqarah; à cette dynastie toujours qui choisit Memphis, dans le nord du pays,  comme capitale politique et qui, il faut le reconnaître, établit les bases mêmes de la civilisation égyptienne classique qui allait perdurer trois millénaires; à cette IIIème dynastie donc qu'apparut, de manière encore sporadique, la stèle fausse-porte.

     A ces temps anciens, il s'agissait plutôt d'une niche de culte présentant l'aspect d'une porte avec ses montants, son tambour - cylindre gravé au nom du défunt censé représenter le rouleau du store de vannerie qui surmontait les portes des maisons égyptiennes de l'époque - et chapeautée par un linteau au-dessus duquel figure l'incontournable scène du repas funéraire. Le tout, bien évidemment taillé et gravé dans la pierre.

     Permettez-moi d'insister sur le fait que cette stèle ne fut nullement taillée à l'image d'une vraie porte, mais bien d'une niche en forme de porte et que, de ce fait, elle peut présenter de une jusqu'à trois paires de montants, de une jusqu'à trois paires de dénivellations; montants et linteaux formant donc son encadrement.

     Dès l'origine, semblabe stèle funéraire revêt deux fonctions essentielles : elle constitue l'endroit principal où s'effectue le culte rendu au défunt, lié nécessairement au service régulier du dépôt des offrandes alimentaires sur la table de pierre placée en guise de seuil à ses pieds (dans cette salle, elle est exposée dans la vitrine murale à droite de la chapelle sur laquelle, bien sûr, je m'attarderai dans un prochain article spécifiquement consacré à cette vitrine 2) et dont la liste, nous l'avons vu la semaine dernière, est gravée sur la paroi sud de la chapelle (mur de gauche). Mais elle matérialise aussi le passage entre le monde des vivants et celui des morts. Rappelons-nous que, globalement, l'ensemble figure une façade de maison avec une porte et, au-dessus, une fenêtre au travers de laquelle, à l'intérieur, nous pourrions assister au repas du propriétaire.

     Un détail extrêmement important, une convention de l'art égyptien que j'ai déjà eu l'opportunité d'évoquer : le type de relief choisi par l'artiste, vient ici corroborer mon assertion de la manière la plus éclatante. Je vous avais en effet expliqué dans un article d'avril dernier que la gravure en léger relief était en Egypte le plus souvent employée à l'intérieur des monuments et, inversement, que celle réalisée en creux s'appliquait sur les parois extérieures de ces monuments. 
(Vous m'autoriserez à ne point ici développer derechef  les raisons de ce choix, largement évoquées dans l'article sus-mentionné.)

     Parallèlement, bien sûr, dans un mastaba ou un hypogée, une scène gravée en bas-relief est censée se dérouler à l'intérieur, tandis qu'une gravée en creux représente quelque chose qui se passe ou se trouve tout naturellement à l'extérieur.

     En ayant ces postulats bien à l'esprit, je vous propose d'examiner de plus près la stèle fausse porte ci-après : elle se trouve à Saqqarah, dans un mastaba de la VIème dynastie, celui d'Iroukaptah, chef de la voirie des abattoirs royaux.





     Vous constaterez aisément que l'ensemble est gravé en creux - donc, il s'agit bien d'une façade extérieure d'une maison; et que le tableau du repas funéraire apparaît, quant à lui, en léger relief dans la "fenêtre" au-dessus de la porte - ce qui signifie qu'il figure une scène se passant à l'intérieur de la maison.

   






     Processus qui me permet d'attirer votre attention, ami lecteur, sur deux points extrêmement importants à mes yeux :

1. Le artistes égyptiens se sont ingéniés à donner une signification précise à leurs oeuvres, persuadés qu'ils étaient du pouvoir de l'image. Semblable convention ne pouvait qu'accroître encore l'efficacité du décor qui n'avait pour but, ne l'oubliez jamais, que d'être utile au défunt.

2. En outre, et sans nul besoin d'explication supplémentaire, le détail du bas-relief et du relief en creux, anodin pour un oeil non avisé, avait en Egypte valeur sémantique. Bel exemple, à nouveau, qu'un élément décoratif peut exprimer une idée tout aussi bien qu'une légende hiéroglyphique accompagnant la scène. 


     J'aimerais revenir à présent sur chacune des deux fonctions essentielles de ce type de stèle.

   
     Passage entre le monde des vivants et celui des morts, avais-je signalé plus haut.

     Il s'agissait, par ce monument, je vous le rappelle, de donner l'impression de se trouver devant une façade de maison avec, évidemment, une porte en son milieu par laquelle le défunt avait tout loisir de sortir de son caveau situé tout au fond du puits - souvenez-vous de ce schéma d'un mastaba type dans mon article du 30 septembre -, et venir ainsi communiquer avec les vivants.




     Dans certains mastabas, d'ailleurs, l'artiste a parfois (mais rarement, il est vrai) représenté le défunt en ronde-bosse, (en réalité, il s'agit de son ka), dans l'embrasure de la porte, semblant émerger du puits et désireux de sortir au jour afin de venir recueillir les offrandes alimentaires. Ainsi, à Saqqarah toujours, dans le célèbre mastaba de Mérérouka, un vizir de la VIème dynastie, et par ailleurs le propre gendre du pharaon Téti. 



(Un merci tout particulier à Nikopol - http://egypte.nikopol.free.fr/ - qui m'a très gentiment autorisé à lui "emprunter" les deux derniers clichés.)



     Avec une porte en son milieu, viens-je d'écrire ci-dessus.
     Je m'en voudrais de ne pas être complet en ne vous signalant pas la représentation, comme ici chez Akhethetep, de deux fausses-portes sur la paroi ouest (la photo ci-dessous date de 1904, et a été prise lors du remontage de la chapelle qui venait d'arriver au Louvre). Apparues à partir du règne du pharaon Mykérinos, à la IVème dynastie, elles étaient prévues, c'est l'évidence même, l'une pour le défunt propriétaire de la tombe, l'autre pour son épouse.

 

 
    Au fil des siècles, d'ailleurs, l'évolution du décor de ce mur ouest des chapelles funéraires des mastabas fut patente : de pratiquement non décorée ou non inscrite, comme celle d'Akhethetep, la niche peut, à la VIème dynastie par exemple, recevoir une colonne de hiéroglyphes, voire même la représentation du défunt, debout, tenant une canne ou un sceptre. On peut aussi trouver, en dessous, plus petit que le propriétaire lui-même, l'un ou l'autre membre de sa famille, voire même, quelques serviteurs. Ainsi, si vous reprenez plus haut la photo de la fausse-porte d'Iroukaptah, malgré l'éclairage quelque peu "aveuglant", vous aurez tout loisir de distinguer ces détails. 





     Sur un des panneaux latéraux, dès le début de la Vème dynastie, l'artiste ajoute parfois l'épouse du mort, face à lui de l'autre côté de l'embrasure, le regard tourné vers le centre de la fausse-porte, comme si elle s'apprêtait à la franchir.

     C'est le cas, à droite, sur ce panneau de bois de la stèle fausse-porte de Ika et de son épouse Imérit, prêtresse d'Hathor à la IVème dynastie.







     Quant au linteau supérieur, il est gravé d'inscriptions reprenant, comme parfois aussi sur certains montants latéraux, le nom et la titulature du disparu. Et dès la fin de la Vème dynastie, mais surtout à la VIème, à ces inscriptions s'est ajoutée la représentation de sa personne, à gauche, et tournée vers la droite.

     Dans la chapelle d'Akhethetep, cette architrave n'apparaît pas. Ou plus. Vous vous en apercevrez sans difficulté en reprenant la photo monochrome de 1904 présentée un peu plus haut. En effet, et pour des raisons non encore élucidées, les blocs gravés à son nom et pourtant bien arrivés, comme vont vous le prouver les deux documents d'archives ci-dessous, ont bizarrement disparu quand il s'est agi, en 1932, de remonter la chapelle dans la salle 4 où nous l'avons visitée ces trois dernières semaines.


 
                  


     L'autre des fonctions de cette stèle fausse-porte que j'ai aussi évoquées plus haut consistait à rendre là le culte funéraire classique permettant au défunt de s'alimenter. Il ne faut pas oublier qu'en Egypte antique, dans le cadre de ce culte rendu par la famille et les amis, pourvoir à l'alimentation du propriétaire d'une tombe constituait un acte de première importance. D'où, la présence au pied du mur de la massive table d'offrandes en pierre.

    

     Mais aussi, de la représentation, dans ce qui était au départ une sorte de fenêtre au-dessus d'une porte, de la scène du repas funéraire avec le défunt, placé également à gauche (j'y reviendrai), seul ou avec son épouse, assise de l'autre côté de cette table surchargée de victuailles, comme ci-contre, à nouveau sur la stèle fausse-porte d'Ika et Imérit. 









     En outre, précaution supplémentaire - les Egyptiens avaient-ils donc si peu confiance en leurs proches ? -, ils prirent également soin, comme expliqué mardi dernier,  de faire graver sur la paroi sud de leur chapelle une liste (appelée "menu" par les égyptologues) qui, dans certaines tombes, pouvait comprendre jusqu'à une centaine de plats !

     Rien n'étant donc apparemment laissé au hasard à ce niveau-là, on retrouve ainsi dans une même chapelle trois ou quatre allusions à ce repas qui devait assurer la survie du défunt : la table d'offrandes en pierre sur laquelle la famille venait déposer la nourriture, la scène du "banquet" gravée sur le mur nord, avec la théorie des porteurs et des porteuses d'offrandes amenant les produits des différents domaines (comme nous l'avons vue la semaine dernière), le "menu", sur la paroi opposée et enfin (mais pas chez Akhethetep), la même scène que sur le mur de droite en entrant dans la chapelle, à savoir le repas funéraire, reproduite dans la lucarne au-dessus de la fausse-porte.

     Ainsi placé en fronton de ce qui symbolise la façade d'une maison, ce tableau ne peut que rappeler le devoir primordial que détiennent famille et amis de pourvoir à l'alimentation du défunt.

     Nouvelle preuve, si besoin en était encore, qu'au niveau des conceptions égyptiennes, la magie de l'image joue un rôle primordial.



     Si je vous proposais ici, ami lecteur, un compte rendu exhaustif, je me devrais d'ajouter que ce "plateau" regorgeant d'appétissantes victuailles, n'a cessé d'évoluer lui aussi au cours des siècles et que, tout en conservant sa philosophie primitive, il a considérablement augmenté de volume : les pains sont ainsi devenus de plus en plus hauts et de plus en plus abondants, comme ici, chez Ptahotep.

     Je me devrais d'ajouter également qu'en majorité, ces stèles funéraires proposant le classique et indispensable repas en bas-relief alors que tout le reste de la décoration est en creux proviennent essentiellement de la nécropole memphite de Saqqarah où elles sont apparues à la VIème dynastie.

     D'ajouter aussi que les égyptologues en ont exhumé des variantes, soit toute la scène du repas et le reste de la stèle fausse-porte travaillés en creux (pour d'évidentes raisons d'économie, déjà), soit le repas en bas-relief et ses inscriptions en creux, etc.

     D'ajouter enfin qu'au fil du temps, des artistes gravèrent, en ajout à toutes ces figurations s'apparentant à la manducation, une formule d'offrandes assurant au défunt de bénéficier, le nombre étant évidemment symbolique, de mille pains, mille cruches de bière, mille pièces de boeuf, mille volailles ...

(Sur la photo ci-dessus, cette formule se touve inscrite sous la table elle-même : chaque terme étant surmonté du hiéroglyphe de la fleur de lotus, indiquant le chiffre 1000.)


Toujours la magie de l'image ... et du verbe.
     

     Permettez-moi, ami lecteur, de terminer cette évocation de la stèle fausse-porte en précisant un dernier point : la présence du défunt à la gauche de la table supportant les mets dont il pourra bénéficier. Ce qui, vous vous en doutez, n'est pas un effet du hasard. Jamais, en Egypte !

     J'ai déjà précédemment eu maintes fois l'occasion d'insister sur le fait que, dans un texte hiéroglyphique "traditionnel", on lisait de droite vers la gauche; que les mots constitués de deux ou trois hiéroglyphes nécessitaient souvent, afin de connaître la catégorie sémantique dans laquelle ils se classaient, l'adjonction d'un signe supplémentaire appelé "déterminatif" par les égyptologues. (Revoir mon exemple du son "VER" dans cet article du 9 septembre.) Et que, en fonction de ce que je viens d'énoncer ci-dessus, ce déterminatif placé à la fin du mot, se trouvait donc à gauche.

     Ce principe d'écriture fut aussi appliqué aux représentations sur les parois des monuments, à très peu d'exceptions près, de sorte que l'on peut concevoir ici le défunt figuré à gauche de cette scène du repas funéraire comme un déterminatif géant à tout le texte qui le précède.

     Toujours et à nouveau l'intime relation entre l'image et le verbe ...

   

(Fischer : 1986, passim ; Lacau : 1967, 39-50 ; Ziegler : 1990, passim
                  

 
        

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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 23:00

8 octobre

     Dès le matin, on leva les tentes, et sept ou huit chameaux, venus de Sakkara, furent chargés de nos bagages; vingt ânes devaient porter le personnel, maîtres et valets. Je me mis en route à sept heures du matin, par le désert, pour aller faire visite aux grandes Pyramides de Gizeh
(...)

     Après avoir traversé un village abandonné que je présume être El-Haranyeh, marqué sur la carte de la Commission, nous arrivâmes harassés de fatigue, nous et nos ânes, à l'ombre de quelques sycomores, placés à une petite distance du grand sphinx.

   Rafraîchi par une courte halte, je courus au monument qui, malgré les mutilations qu'il a souffertes, donne encore une idée du beau style de sa sculpture. Le col est entièrement déformé, mais l'observation de Denon sur la mollesse ou plutôt la
"morbidezza" de la lèvre inférieure est encore d'une grande justesse. J'eusse désiré faire enlever les sables qui couvrent l'inscription de Thoutmosis IV, gravée sur la poitrine; mais les Arabes, qui étaient accourus autour de nous des hauteurs que couronnent les Pyramides, me déclarèrent qu'il faudrait quarante hommes et huit jours pour exécuter ce projet. Il devint donc nécessaitre d'y renoncer, et je pris le chemin de la grande Pyramide.

  
Tout le monde sera surpris, comme moi, de ce que l'effet de ce prodigieux monument diminue à mesure qu'on l'approche. J'étais en quelque sorte humilié moi-même en voyant, sans le moindre étonnement, à cinquante pas de distance, cette construction dont le calcul seul peut faire apprécier l'immensité. Elle semble s'abaisser à mesure qu'on approche, et les pierres qui la forment ne paraissent que des moellons d'un très petit volume. Il faut absolument toucher ce monument avec ses mains pour s'apercevoir enfin de l'énormité des matériaux et de l'énormité de la masse que l'oeil mesure en ce moment.

     A dix pas de distance, l'hallucination reprend son pouvoir, et la grande Pyramide ne paraît plus qu'un bâtiment vulgaire. On regrette véritablement de s'en être approché. Le ton frais des pierres donne l'idée d'un édifice en construction, et nullement celle que l'on contemple l'un des plus antiques monuments que la main des hommes ait élevés. 

(Champollion Jean-François, Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987, pp. 119-20)          
    

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 23:00

     Dans un premier article consacré le mardi 30 septembre au mastaba d'Akhethetep dont la chapelle est exposée dans cette quatrième salle du Département des Antiquités égyptiennes, je vous avais proposé, ami lecteur, non seulement quelques explications générales sur ce qu'était un mastaba à l'Ancien Empire, mais aussi de découvrir avec moi l'histoire des fouilles de ce complexe funéraire, ainsi que les circonstances de l'arrivée de la chapelle au Louvre.

     Dans un deuxième article publié mardi dernier, après avoir quelque peu évoqué certains détails de sa façade, nous étions vous et moi entrés de conserve dans le petit couloir qui 
précédait la chapelle proprement dite.

     Et c'est aujourd'hui à l'intérieur précisément de ce monument que je vous convie de m'accompagner.
 
     
     Les embrasures de porte dépassées, nous pénétrons donc de plain-pied dans la chapelle d'Akhethetep. Face à nous, le mur du fond (= mur ouest) est creusé de deux niches monumentales peintes en jaune qui constituent en fait la représentation de deux portes encadrées de redans et surmontées d’un rouleau semblable à celui de l’entrée : ce sont les stèles "fausses-portes"qui permettent symboliquement à l'âme du défunt le passage entre le monde des vivants et celui des morts car, dans la réalité géographique, derrière ce mur ouest, il y avait le désert, la nécropole memphite. 


     Autour d’elles, taillé dans d’énormes blocs de pierre, un décor en "façade de palais", c’est-à-dire composé d’étroites rainures et de bandes verticales ornées de motifs peints, représenterait, selon les égyptologues, ces constructions palatiales légères de l’époque pré-dynastique, faites de poteaux de bois et de tentures bariolées.

     Au pied de ces portes devait se trouver une table d’offrande : vu sa très grande taille, les Conservateurs du Département ont préféré l’exposer en dehors du monument, dans la vitrine 2 : j'y reviendrai évidemment dans un prochain article.

     De chaque côté de ces immenses fausses-portes s’organise tout le reste du décor de la chapelle funéraire : c’est vers elles en effet que processions et animaux vont se diriger, c’est près d’elles que figurent les scènes en relation directe avec le culte rendu au défunt.

     Si nous faisons, vous et moi, un demi-tour complet, nous sommes face au mur de l’entrée, le mur est de la chapelle : cela  nous permet d’admirer toute une série de scènes typiques de la vie dans les domaines agricoles. 

 
     
     Seule ici une scène relève du monde funéraire : il s’agit de la navigation du défunt, présentée au dernier registre, de part et d'autre de l'embrasure. A gauche sur le document ci-dessus, la scène est surmontée d’une légende qui ne fait aucun doute sur sa destination : "Naviguer vers le Champ des Offrandes, auprès du grand dieu."

     Bénéficier d’offrandes, tel était le but matériel avéré de ce voyage. Akhethetep y est figuré dans la cabine centrale du premier des bateaux qui va aborder. Tout l’équipage s’affaire à une tâche bien déterminée : le pilote s’apprête à sonder l’éventuelle présence d’un banc de sable : "A babord, à terre", prévient-il; à la proue toujours, un marin grimpe au filin, tandis que derrière lui, quatre autres hissent la voile du mât double;  des rameurs agenouillés manient les avirons et à l’arrière, trois autres, debout, font de même avec ceux de gouvernail, commandés par le quartier-maître qui, par gestes, transmet les instructions du pilote.
 
    Penchez-vous plus avant, ami lecteur : avez-vous remarqué ce détail ? A l'arrière de la cabine dans laquelle se tient Akhethetep, l'artiste vous donne l'occasion d'assister à la préparation du repas : en effet, un cuistot s'affaire à plumer un canard. 

     Qui a parlé de gravité, de componction dans l'art funéraire égyptien ? Cette scène on ne peut plus profane reflète trait pour trait n'importe quel voyage d'agrémment sur n'importe quel fleuve du monde.      


     Une autre scène de navigation fait pendant à celle-ci de l’autre côté de la porte d’entrée, avec à nouveau Akhethetep, debout, appuyé sur une longue canne, devant la cabine de la première des embarcations qui, cette fois, remontent le Nil : "Ainsi tout va bien et le voyage sera bon", précise la légende.

     Tout le reste de la paroi est a été consacré, comme je le soulignais en introduction, à la vie dans les domaines : on y voit le défunt encadré d’une légende qui définit parfaitement la scène : "Inspecter les labours, la récolte, la chasse, les divers travaux des champs." Vêtu d’un pagne de lin à devanteau triangulaire et d’une peau de félin nouée sur l’épaule, il est suivi de trois serviteurs qui portent son équipement. Devant lui, sur plusieurs registres, le travail des paysans restitue le cycle complet des saisons égyptiennes, des semailles, après la crue du fleuve, jusqu’à la moisson du lin et du blé. Plusieurs inscriptions hiéroglyphiques énumèrent les différentes étapes de ces travaux : "Botteler le lin", "Couper", "Manier la faucille", "Couper et poser à terre", "Remplir le filet", "Construire une meule", "Les ouvrières vannent" ..., tandis que d’autres restituent les ordres donnés : "Dépêche-toi", retrouve-t-on à plusieurs reprises; "Défais la corde", "Surveille-les de tous les côtés", crient les âniers ...

     Dans un autre registre, on apprend que "Le bureau de la fondation examine les comptes des fermiers" et qu’une bastonnade attend ceux d’entre eux qui auraient malencontreusement trafiqué les chiffres.

     Après les travaux des champs, sur ce mur est de la chapelle, se présente l'illustration de la vie dans les marais  : joute nautique, mais aussi travail du papyrus, scène d’élevage, pêche à la senne, mais aussi capture des hippopotames, chasse au filet ... se succèdent pour notre plus grand bonheur. De bien superbes tableaux que ceux  réalisés ici par les artistes de l'Ancien Empire !

     On comprend mieux l'enthousiasme qui fut celui de Georges Bénédite dans sa lettre au Directeur des Musées nationaux, le 28 mars 1903. D'autant mieux encore quand on se souvient que toutes ces scènes étaient originellement peintes et que cette polychromie flamboyante les rendaient encore plus attirantes.
     



     En nous tournant vers le nord, nous quittons la vie active des domaines et des marais pour pénétrer dans la demeure cossue du défunt où nous attend la scène traditionnelle du banquet et de ses préparatifs, scène qui en occupe toute la paroi. 





     Assis de manière nonchalante dans un fauteuil à pattes de lion, Akhethetep contemple les nombreuses victuailles du repas funéraire qui se présente à lui, parfaitement détaillées, sur quatre registres. 

 

















     (Par parenthèses, avez-vous remarqué, encore très visible ici, le carroyage, originellement rouge, utilisé par le ou les artistes, pour respecter plus facilement les proportions du canon esthétique égyptien ? C'est ce genre de détail qui souvent m'émeut : au-delà des siècles, au-delà des civilisations, la réflexion de l'artiste a accompagné sa main et cette trace est restée bien présente. On se prendrait presque à penser qu'il va réapparaître de derrière le mur, après une petite pause qu'il se serait octroyée avant de peaufiner sa décoration ...)  

                                                                                

     Deux musiciens, un flûtiste et un harpiste, et deux chanteurs, tous les quatre accroupis, un genou posé sur le sol, égaient le repas. Petit détail : un d'eux appuie la main sur son oreille : vous souvenez-vous de Gilbert Bécaud ? 

    

     Au registre immédiatement inférieur, des femmes (dont on aperçoit ci-dessus à peine la tête et les bras levés), sept en tout, en file indienne, précédées du terme "Danser", suivies par les porteurs d’offrandes sont censées symboliser, par leur chorégraphie, l’apport des produits nécessaires à la survie du défunt.




     Enfin, au dernier registre, douze jeunes femmes, personnifiant les domaines ruraux que possédait Akhethetep, propriétés nommées devant chacune d’elles, arrivent, moulées dans des robes décolletées et superbement transparentes, maintenant de la main droite sur leur tête coiffée d’une longue perruque tripartite qui une corbeille remplie de melons et de pains, qui un panier en vannerie regorgeant de figues et de raisins, qui des laitues, des tiges de papyrus, des jarres ...; certaines, dans la main gauche, ont un pigeon ou un canard qu’elles empoignent par les ailes : il s’agit là de la scène que les égyptologues ont coutume d’appeler "Défilé des domaines du défunt".

   
     Le jeune Egyptienne que je  vous propose d'admirer ici, l'antépénultième du défilé, présente, dans une corbeille à claire-voie, un monceau de pains, de figues et de fruits de sycomores. D'un petit sac qu'elle tient dans la main gauche débordent des baies de fruits rouges.

     Devant elle, gravés en colonne, se lisant de gauche à droite, des hiéroglyphes précisent le nom du domaine qu'elle représente : "Les pains «hébénéout» d'Akhethetep". Derrière elle, le nom du domaine de l'avant-dernière élégante porteuse d'offrandes qui la suit : "L'orge grillée d'Akhethetep".


     Si vous vous référez au deuxième de mes articles consacrés à cette chapelle d'Akhethetep, le mardi 7 octobre, vous vous souviendrez, ami lecteur, que j'y avais attiré votre attention sur la graphie du nom du propriétaire du monument qui apparaissait sur le rouleau de façade. Vous n'aurez aucun mal, aujourd'hui, à constater par comparaison qu'ici manque bien la galette de pain correspondant au phonème "T" qui, normalement, si l'artiste avait pris soin de graver ce patronyme dans son intégralité, aurait dû suivre le premier signe, celui de l'oiseau ibis. Et comme je vous le signalais alors, ce n'est bizarrement que sur cette partie de la façade qu'apparaît pour l'unique fois en entier le nom d'Akhethetep.


     Douze domaines ayant appartenu à ce propriétaire foncier, aux dénominations éloquentes : "Le Château du Kâ d'Akhethetep", "La Vallée d'Akhethetep", "La Fondation d'Akhethetep", "L'Oeuvre d'Akhethetep", "Les Perséas d'Akhethetep", et ainsi de suite, voilà qui pourrait paraître richissime à nos yeux de profane. Il n'en est en fait rien ! Et vous n'aurez aucune difficulté à relativiser quand vous visiterez un jour, à Saqqara, le mastaba de Ti, par exemple, - qui comme celui-ci date de la même Vème dynastie -, et que le guide vous fera remarquer que ce sont 108 domaines que possédait ce haut fonctionnaire du royaume.      


     En face, sur la paroi gauche (= mur sud), le banquet funéraire de la paroi droite auquel je viens de faire allusion se trouve complété par la très longue liste des offrandes nécessaires, ainsi que des quantités, gravées à l’intérieur de petites cases, l’ensemble formant un quadrillage.

    Coutumières de l’Ancien Empire, semblables listes ne sont pas loin de comporter une petite centaine de produits. Se lisant de haut en bas et de droite à gauche, celle qui nous occupe ici énumère, entre autres : "Parfum de fête : un vase", "Huile de cèdre : un vase", "Huile libyenne de première qualité : un vase", "Poudre de malachite : un sachet", "Poudre de galène : un sachet", "Cruche de bière blonde : 1", "Miche de pain d’orge : 2", "Pains grillés : 4", "Epaule de boeuf : 1", "Orge verte: deux rations" ...

    

    
     A mi-hauteur, ce mur sud est percé, au niveau des yeux, d’une étroite fente horizontale qui permettait de voir dans le serdab, petite pièce "aveugle", interdite aux vivants, aujourd’hui disparue mais qui, à l’époque, communiquait directement avec la chapelle : là se trouvaient les statues personnifiant le défunt grâce auxquelles il pouvait au-delà de la mort bénéficier des aliments déposés sur la table d’offrandes.

     
    
                                                 
     De part et d’autre de la fente du serdab, ont été représentées deux séries de vases posés sur des tables basses et contenant les huiles destinées au rituel de l’embaumement. 

     Au bas de la paroi, procédant du même rite funéraire, des serviteurs apportent l’un, les bandelettes de tissus qui serviront à la momification, l’autre, deux récipients contenant les huiles de base. Un troisième soulève le couvercle d’un encensoir dont les vapeurs purificatrices vont titiller les narines du défunt. Du quatrième, il ne reste que le jambes. D’autres viennent ensuite qui conduisent divers animaux : grue, taurillon, génisse, canards .., tandis qu’au registre suivant défilent les victimes destinées à l’offrande funéraire : boeufs gras, oryx, bouquetin, antilope, gazelle ...




     Cette description narrative des différentes parois de la chapelle funéraire d’Akhethetep, et ces quelques documents iconographiques, nécessaires pour donner une idée de ce que l’on peut y admirer, laisse volontairement de côté une interprétation qui mettrait en parallèle la fonction religieuse de l’architecture et son décor proprement dit.

     Si vous me le permettez, ami lecteur, je vais maintenant tenter de vous en donner quelques clés.

     Il est manifestement possible de déterminer en quoi l’image proposée par l’artiste est étroitement liée à l’espace architectural, au demeurant extrêmement simple : plan rectangulaire ouvert en son milieu sur la face est et précédé d’une antichambre est-ouest, axe privilégié s’il en est puisque c’est celui que parcourt la lumière entrant dans le mastaba pour venir éclairer les deux "fausses-portes" du fond. C’est également celui qu’emprunta le cortège funéraire d’Akhethetep. C’est enfin celui que suivront les prêtres qui viendront déposer les offrandes sur la table de granit (originellement placée devant les stèles "fausses-portes", comme je l’ai déjà mentionné plus avant). Il ne semble donc pas que ce soit un hasard si l’artiste a représenté dans l’embrasure les statues du défunt, halées sur un traîneau et empruntant ce même chemin.

     Si je rappelle brièvement que la façade de la chapelle, exposée à l’est, regarde le fleuve, les prés où paissent les troupeaux, les vergers, les champs et que, par conséquent, le mur ouest est adossé au désert occidental, là où l’on enterre les morts, il n’est pas difficile de comprendre que c’est volontairement que l’artiste a proposé, sur la paroi intérieure du mur est, la scène de navigation, les scènes des travaux des champs et celles qui se déroulent dans les marais et, sur la paroi interne du mur ouest, les stèles "fausses-portes" permettant le passage virtuel entre le monde d'ici-bas et celui de l'au-delà.

     Il est donc important d'avoir présent à l'esprit que cette paroi, avec tous ses registres séparés entre eux par des bandeaux peints, ne constitue nullement un espace réel, encore moins une unité temporelle : c'est une simple juxtaposition de scènes et d'inscriptions hiéroglyphiques. 

     Un second axe, nord-sud cette fois, est aussi porteur de semblables corrélations. Le mur nord, celui qui propose les scènes du banquet funéraire et de ses préparatifs, est en effet visible, au travers de l’étroite fente du serdab pratiquée dans le mur sud qui lui fait face, par les statues grâce auxquelles le défunt peut profiter de ses offrandes; offrandes dont la liste est gravée en détails sur cette même paroi sud.

     Rien n’a donc semble-t-il été laissé au hasard par les artistes qui ont décoré ce monument. Mais qu’on lui applique une lecture traditionnelle ou, plus finement, que l’on y décèle une véritable symbiose entre décor et architecture, il est manifeste qu’avec cette chapelle d’Akhethetep, nous sommes en présence d’un de ces très grands joyaux dont, grâce à la pugnacité de Georges Bénédite, peut aujourd’hui s’honorer le Musée du Louvre.


     (Pour une visite détaillée du mastaba, je vous convie instamment, ami lecteur, à consulter ce lien : http://www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/saqqara/fr/intro_flash.htm)


(Ziegler : 1993, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 23:00

     D'emblée, dans le quatrième des articles de la tétralogie que j'ai, en septembre dernier, consacrée à Jean-François Champollion le Jeune, je vous annonçais, ami lecteur, que je vous proposerais au fil de certains samedis des extraits, écrits de sa main, du voyage en Egypte qu'il réalisa peu de temps avant sa mort. Extraits qui relèvent soit de lettres adressées à ses proches, soit du journal de bord qu'il rédigea afin de consigner et le déroulement de son séjour, et les impressions qui furent siennes sur la terre des pharaons. 

     Et ne désirant nullement respecter un ordre chronologique, je vous propose aujourd'hui, d'entamer cette série par sa découverte de Thèbes, fin 1828 - il avait débarqué en Egypte le 18 août -, dans une lettre qu'il écrit à son frère le 24 novembre.



     (...) C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire, me permit d'aborder enfin à Thèbes !
Ce nom était déjà bien grand dans ma pensée : il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde. Pendant quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille.

     Le premier jour, je visitai le palais de Kourna, les colosses du Memnonium et le prétendu tombeau d'Osymandyas, qui ne porte d'autres légendes que celles de Rhamsès le Grand et de deux de ses descendants. Le nom de ce palais est écrit sur toutes ses murailles; les Egyptiens l'appelaient Rhamesséion, comme ils nommaient Aménophion le Memnonium, et Mandouéion le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osymandias est un admirable colosse de Rhamsès le Grand.

     Le second jour fut tout entier passé à Médinet-Habou, étonnante réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'Antonin, d'Hadrien et des Ptolémées, un édifice de Nectanèbe, un autre de l'Ethiopien Taraca, un petit palais de Thoutmosis III (Moeris), enfin l'énorme et gigantesque palais de Rhamsès-Mériamoun, couvert de bas-reliefs historiques.

     Le troisième jour, j'allai visiter les vieux Rois thébains dans leurs tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne de Biban-el-Molouk. Là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur. C'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt pour l'histoire. J'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images de la reine sa mère et celle de sa femme, qu'on a religieusement respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un second, celui d'un roi thébain des plus anciennes époques, impudemment envahi par un roi de la XIXème dynastie , qui a fait recouvrir de stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour un de ses prédécesseurs. Il faut cependant rendre au flibustier la justice d'avoir fait creuser une seconde salle funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui de son ancêtre. 

     A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres appartiennent à des Rois des XVIIIème et XIXème ou XXème Dynasties : mais on n'y voit ni le tombeau de Sésostris ni celui de Meoris. Je ne te parle point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de ces grandes choses. Je mentionnerai seulement un petit temple de la déesse Hathor (Vénus), dédié par Ptolémée-Epiphane, et un temple de Thoth près de Médinet-Habou, dédié par Ptolémée Evergète II et ses deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Ptolémée-Epiphane et Cléopâtre, Ptolémée-Philopator et Arsinoé, Ptolémée-Evergète et Bérénice, Ptolémée-Philadelphe et Arsinoé. Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches
(...) Du reste, ce temple est d'un fort mauvais travail à cause de l'époque.

     Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord Louqsor, palais immense, précédé de deux obélisques de près de quatre-vingts pieds, d'un seul bloc de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de même matière, et de trente pieds de hauteur, car ils sont enfouis jusques à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand.
  (...)

     J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à Karnac. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques dont j'étais entouré.  Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car de deux choses l'une, ou mes expressions ne rendraient que la millième partie de ce qu'on doit dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, tranchons le mot - pour un fou.

     Il suffira d'ajouter, pour en finir, que nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens et qu'aucun peuple ancien ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Egyptiens; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et nous en avons tout au plus cinq pieds huit pouces. L'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnac.
(...) 


(Champollion Jean-François, Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987, pp. 158-61)

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