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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 23:00

     En créant ce samedi une nouvelle catégorie intitulée "L'Egypte en textes", en parallèle, en fait, avec celle consacrée à la littérature égyptienne antique que vous connaissez déjà, j'envisage, ami lecteur, de convoquer, pour notre plaisir à tous, des écrivains, des archéologues, des personnages célèbres ou non qui, jadis, firent le "Voyage en Orient" et qui nous en ont laissé un compte rendu digne d'intérêt.  

     Toutefois, en guise d'introduction à cette nouvelle rubrique, le premier texte que j'ai pensé vous faire découvrir, une fois n'est pas coutume, va quelque peu sacrifier la rigueur historique, à laquelle tant je tiens, sur l'autel de la littérature pour vous donner une relation particulièrement attachante et envolée de la Campagne de Bonaparte en Egypte. 

     De cette expédition essentiellement belliciste, je vous avais d'emblée touché un mot, volontairement très court car ce n'était pas le sujet de mon billet d'alors, dans un de mes premiers articles, celui consacré le mercredi 19 mars dernier à l'origine des collections égyptiennes du Musée du Louvre.

     (Puis-je me permettre de vivement vous conseiller, afin d'avoir une relation complète de ces quelque trois ans de Bonaparte en terre égyptienne, de dévorer le passionnant bouquin d'Henry Laurens.) 

     Le succulent morceau d'anthologie que je vous propose, nous le devons au facteur Goguelat qui un soir acquiesce à la demande générale de ceux qui l'entourent de raconter l'Empereur : nous sommes, certains d'entre vous l'auront probablement déjà reconnu, chez Balzac. Et plus précisément dans son roman intitulé Le médecin de campagne, paru en 1833.

     Je ne suis pas spécialiste d'Honoré de Balzac, loin s'en faut; mais il n'est nul besoin d'être grand clerc pour vite se rendre compte que, comme tant d'autres, il s'octroie avec l'Histoire des libertés qui n'ont d'excuse que les sempiternels "besoins du récit". 

     Quoiqu'il en soit, ce qu'il retient du grand événement de son temps que fut cette expédition ressortit plus à une sorte d'image d'Epinal pour anciens combattants qu'à une mise en lumière de ce qui, à mes yeux, constitue son unique côté positif, l'unique justification à tant de haine que je puisse lui concéder, du bout des lèvres, ou du clavier : la théorie de savants qu'il s'adjoignit pour proposer au monde la monumentale Description de l'Egypte

     Dans ce roman, Balzac n'y consacre d'ailleurs pas une seule ligne ! Je crois savoir qu'il ne fait allusion à ce "grand ouvrage sur l'Egypte", comme on disait alors, que dans un texte qui fit scandale, intitulé La physiologie du mariage. Mais, peut-être, d'autres que moi, plus versés dans l'oeuvre balzacienne confirmeront ou infirmeront-ils cette assertion.

     Savourons à présent l'extrait dans lequel Goguelat raconte "son" Bonaparte.


     Le fantassin se leva de dessus sa botte de foin, promena sur l'assemblée ce regard noir, tout chargé de misère, d'événements et de souffrances qui distingue les vieux soldats. Il prit sa veste par les deux basques de devant, les releva comme s'il s'agissait de recharger le sac où jadis étaient ses hardes, ses souliers, toute sa fortune; puis il s'appuya le corps sur la jambe gauche, avança la droite et céda de bonne grâce aux voeux de l'assemblée. Après avoir repoussé ses cheveux gris d'un seul côté de son front pour le découvrir, il porta la tête vers le ciel afin de se mettre à la hauteur de la gigantesque histoire qu'il allait dire.

     - Voyez-vous, mes amis, Napoléon est né en Corse, qu'est une île française, chauffée par le soleil d'Italie, où tout bout comme dans une fournaise, et où l'on se tue les uns les autres, de père en fils, à propos de rien : une idée qu'ils ont. Pour vous commencer l'extraordinaire de la chose, sa mère, qui était la plus belle femme de son temps,  et une finaude, eut la réflexion de le vouer à Dieu, pour le faire échapper à tous les dangers de son enfance et de sa vie, parce qu'elle avait rêvé que le monde était en feu le jour de son accouchement. C'était une prophétie ! Donc elle demande que Dieu le protège, à condition que Napoléon rétablira sa sainte religion, qu'était alors par terre. Voilà qu'est convenu, et ça s'est vu.
     Maintenant, suivez-moi bien, et dites-moi si ce que vous allez entendre est naturel. 
     Il est sûr et certain qu'un homme qui avait eu l'imagination de faire un pacte secret pouvait seul être susceptible de passer à travers les lignes des autres, à travers les balles, les décharges de mitraille qui nous emportaient comme des mouches, et qui avaient du respect pour sa tête.
(...)

     Un homme aurait-il pu faire cela ? Non. Dieu l'aidait, c'est sûr. Il se subdivisionnait comme les cinq pains de l'Evangile, commandait la bataille le jour, la préparait la nuit, que les sentinelles le voyaient toujours allant et venant, et ne dormait ni ne mangeait. Pour lors, reconnaissant ses prodiges, le soldat te l'adopte pour son père. Et en avant ! Les autres, à Paris, voyant cela, se disent : "Voilà un pèlerin qui paraît prendre ses mots d'ordre dans le ciel, il est singulièrement capable de mettre la main sur la France; faut le lâcher sur l'Asie ou sur l'Amérique, il s'en contentera peut-être !" Ça était écrit pour lui comme pour Jésus-Christ.

     Le fait est qu'on lui donne ordre de faire faction en Egypte. Voilà sa ressemblance avec le fils de Dieu. Ce n'est pas tout. Il rassemble ses meilleurs lapins, ceux qu'il avait particulièrement endiablés, et leur dit comme ça : "Mes amis, pour le quart d'heure, on nous donne l'Egypte à chiquer. Mais nous l'avalerons en un temps et deux mouvements, comme nous avons fait de l'Italie. Les simples soldats seront des princes qui auront des terres à eux. En avant !" En avant ! les enfants, disent les sergents. Et l'on arrive à Toulon, route d'Egypte. Pour lors, les Anglais avaient tous leurs vaisseaux en mer. Mais quand nous nous embarquons, Napoléon nous dit : "Ils ne nous verront pas, et il est bon que vous sachiez, dès à présent, que votre général possède une étoile dans le ciel qui nous guide et nous protège !" Qui fut dit fut fait. En passant sur la mer, nous prenons Malte, comme une orange pour le désaltérer de sa soif de victoire, car c'était un homme qui ne pouvait pas être sans rien faire. Nous voilà en Egypte. Bon. Là, autre consigne. Les Egyptiens, voyez-vous, sont des hommes qui, depuis que le monde est monde, ont coutume d'avoir des géants pour souverains, des armées nombreuses comme des fourmis; parce que c'est un pays de génies et de crocodiles, où l'on a bâti des pyramides grosses comme nos montagnes, sous lesquelles ils ont eu l'imagination de mettre leurs rois pour les conserver frais, chose qui leur plaît généralement. Pour lors, en débarquant, le petit caporal nous dit : "Mes enfants, les pays que vous allez conquérir tiennent à un tas de dieux qu'il faut respecter, parce que le Français doit être l'ami de tout le monde, et battre les gens sans les vexer. Mettez-vous dans la coloquinte de ne toucher à rien, d'abord; parce que nous aurons tout après ! Et marchez !" Voilà qui va bien.
(...)

     Alors, nous nous sommes mis en ligne à Alexandrie, à Giseh et devant les Pyramides.  Il a fallu marcher sous le soleil, dans le sable, où les gens sujets d'avoir la berlue voyaient des eaux desquelles on ne pouvait pas boire, et de l'ombre que ça faisait suer. Mais nous mangeons le Mameluk à l'ordinaire, et tout plie à la voix de Napoléon, qui s'empare de la haute et basse Egypte, l'Arabie, enfin jusqu'aux capitales des royaumes qui n'étaient plus, et où il y avait des milliers de statues, les cinq cents diables de la Nature, puis, chose particulière, une infinité de lézards, un tonnerre de pays où chacun pouvait prendre ses arpents, pour peu que ça lui fût agréable. Pendant qu'il s'occupe de ses affaires dans l'intérieur, où il avait idée de faire des choses superbes, les Anglais lui brûlent sa flotte à la bataille d'Aboukir, car ils ne savaient quoi s'inventer pour nous contrarier. Mais Napoléon, qui avait l'estime de l'Orient et de l'Occident, que le pape l'appelait son fils, et le cousin de Mahomet son cher père, veut se venger de l'Angleterre, et lui prendre les Indes pour se remplacer de sa flotte. Il allait nous conduire en Asie, par la mer Rouge, dans des pays où il n'y a que des diamants, de l'or, pour faire la paie aux soldats, et des palais pour étapes, lorsque le Mody s'arrange avec la peste, et nous l'envoie pour interrompre nos victoires. Halte ! Alors tout le monde défile à c'te parade, d'où l'on ne revient pas sur ses pieds. Le soldat mourant ne peut pas te prendre Saint-Jean-d'Acre, où l'on est entré trois fois avec un entêtement généreux et martial. Mais la peste était la plus forte; il n'y avait pas à dire : Mon bel ami ! Tout le monde se trouvait très malade.  Napoléon seul était frais comme une rose, et toute l'armée l'a vu buvant la peste sans que ça lui fît rien du tout.
     Ha ! çà, mes amis, croyez-vous que c'était naturel ?  

     Les Mameluks, sachant que nous étions tous dans les ambulances, veulent nous barrer le chemin; mais avec Napoléon, c'te farce-là ne pouvait pas prendre.  Donc, il dit à ses damnés, à ceux qui avaient le cuir plus dur que les autres : "Allez me nettoyer la route." Junot, qu'était un sabreur au premier numéro, et son ami véritable, ne prend que mille hommes, et vous a décousu tout de même l'armée d'un pacha qui avait la prétention de se mettre en travers. Pour lors, nous revenons au Caire, notre quartier général.  Autre histoire. Napoléon absent, la France s'est laissé détruire le tempérament par les gens de Paris qui gardaient la solde des troupes, leur masse de linge, leurs habits, les laissaient crever de faim, et voulaient qu'elles fissent la loi à l'univers, sans s'en inquiéter autrement. C'était des imbéciles qui s'amusaient à bavarder au lieu de mettre la main à la pâte. Et, donc, nos armées étaient battues, les frontières de la France entamées : l'HOMME n'était plus là. Voyez-vous, je dis l'homme, parce qu'on l'a nommé comme ça, mais c'était une bêtise puisqu'il avait une étoile et toutes ses particularités : c'était nous autres qui étions les hommes ! Il apprend l'histoire de France après sa fameuse bataille d'Aboukir, où, sans perdre plus de trois cents hommes, avec une seule division, il a vaincu la grande armée des Turcs forte de vingt-cinq mille hommes, et il en a bousculé dans la mer plus d'une grande moitié, rrah ! Ce fut son dernier coup de tonnerre en Egypte. Il se dit, voyant tout perdu là-bas : "Je suis le sauveur de la France, je le sais, faut que j'y aille." Mais comprenez bien que l'armée n'a pas su son départ, sans quoi on l'aurait gardé de force, pour le faire empereur d'Orient.
  (...)

     Napoléon met le pied  sur une coquille de noix, un petit navire de rien du tout qui s'appelait la Fortune, et, en un clin d'oeil, à la barbe de l'Angleterre qui le bloquait avec des vaisseaux de ligne, frégates et tout ce qui faisait voile, il débarque en France, car il a toujours eu le don de passer les mers en une enjambée.
Etait-ce naturel ? "



(Balzac, Honoré de, Le médecin de campagne, dans La Comédie humaine, Tome 6, Collection "L'Intégrale", Paris, Seuil, 1966, pp. 172-4.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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8 septembre 2008 1 08 /09 /septembre /2008 23:00

     Tu me conseilles d'étudier l'inscription de Rosette. C'est justement là par où je veux commencer.

(21 avril 1809)


     "Il faut tâcher de venir à bout de l'inscription égyptienne". C'est bien mon projet. Mais tu en parles fort à ton aise ! Laisse-moi avoir celles de la Commission et, les unes aidant les autres, je pourrai peut-être m'en tirer. Enfin je perscrute toujours celle de Rosette, mais sans de notables succès.

(15 août 1814)


     Il est hors de doute qu'avec la gravure de la Commission, je viendrai à bout de placer sous chaque hiéroglyphe le mot français correspondant et même le cursif égyptien; le grec va sans dire. Je ne m'avance pas trop en disant cela, puisque ce travail est aux trois quarts terminé; je sais où commence et où finit l'inscription hiéroglyphique par rapport au cursif et au grec.

(19 août 1818)    

                                                                                   

 

 

Jean-François CHAMPOLLION

Lettres à son frère (1804-1818)

 

Paris, L'Asiathèque, 1984

 

 



     Indépendamment des reproductions de la Pierre de Rosette en miniature que l'on peut trouver dans certains magasins de la ville, voire même dans le hall du musée proprement dit qui en propose une destinée à devenir tapis pour la souris d'ordinateur, Figeac peut s'enorgueillir de posséder deux exemplaires, totalement différents quant à leur format, de ce célèbre monument.

     Le plus conforme à la réalité figure bien évidemment en bonne place dans la première salle du Musée Champollion, les Ecritures du Monde, bizarrement appelée "Salle 0", (musée que je vous ai présenté, ami lecteur, dans mon article de mardi dernier) : il s'agit d'un moulage de la stèle de 762 kgs se trouvant, comme chacun sait, au British Museum de Londres. Elle mesure 114 cm de haut, 72 cm de large et 28 cm d'épaisseur.
 


     Le plus spectaculaire se situe derrière l'espace muséal, en un endroit rebaptisé "Place des Ecritures" : il s'agit d'une immense dalle de granite noir, reproduction géante, oeuvre de l'artiste américain Joseph Kosuth.

 

FIGEAC ET LES PIERRES DE ROSETTE


    
     Comme sur la pièce originale, les trois parties ont été représentées par l'artiste :

* les hiéroglyphes, écriture des textes religieux et officiels, dans la partie supérieure ;

FIGEAC ET LES PIERRES DE ROSETTE



* l'écriture cursive démotique, écriture des communications courantes, au centre, qui constituait en fait l'abrégé, employé à partir du milieu du VIIème siècle A.J.-C. (dans les textes religieux exceptés) d'une autre écriture cursive, le hiératique, dérivant pour sa part directement des hiéroglyphes ; 

 

FIGEAC ET LES PIERRES DE ROSETTE

     
 * enfin, l'écriture grecque, en lettres uniquement majuscules, dans la partie inférieure.

 

FIGEAC ET LES PIERRES DE ROSETTE

 

     Mais qu'est exactement cette tant célèbre Pierre de Rosette ?

 

     Il s'agit d'une stèle de granodiorite, initialement cintrée, initialement d'une hauteur se situant entre 150 et 183 cm., retrouvée à Rachîd, petit village du Delta occidental, mieux connu sous le nom francisé de Rosette, à quelques kilomètres de la Méditerranée. Elle était insérée dans un vieux mur qui devait être démoli par les soldats français afin d'établir de nouvelles fondations pour agrandir le fort Julien.

 

© Pat l'Expat (que je remercie encore vivement pour m'avoir offert son cliché)

© Pat l'Expat (que je remercie encore vivement pour m'avoir offert son cliché)


     C'est au lieutenant du Génie Pierre François Xavier Bouchard que l'on doit cette précieuse découverte à la mi-juillet 1799.

     Bouchard et ses collègues officiers auraient, selon l'Histoire (ou la légende ?) immédiatement supputé que les inscriptions qui y étaient gravées constituaient la même version d'un texte, mais rédigé dans trois écritures différentes. Le général Menou fit d'ailleurs très vite traduire la partie grecque afin de connaître la nature du document : il s'agit en fait de la copie d'un décret promulgué par un ensemble de prêtres réunis à Memphis à l'occasion du premier anniversaire du couronnement de Ptolémée V Epiphane, régnant sur l'Egypte entière. Ce texte, connu des égyptologues sous le nom de décret de Memphis, date du 27 mars 196 A.J.-C. et fait notamment allusion aux privilèges fiscaux accordés par le pouvoir aux temples du pays. Il évoque aussi le culte rendu à Ptolémée V dans ces mêmes temples, ainsi que la cérémonie de son couronnement.

     Je profite de cette évocation pour rappeler que tous ces souverains portant le même patronyme (une quinzaine en tout) étaient les descendants directs d'un premier Ptolémée, fils de Lagos, et général, d'origine macédonienne, d'Alexandre le Grand. Les historiens ont d'ailleurs pris l'habitude, quand d'aventure ils évoquent cette période, d'indistinctement lui attribuer le nom de "ptolémaïque", ou de "lagide".

     C'est donc précisément ce Ptolémée Ier qui, en tant que satrape, gouverna l'Egypte après le décès d'Alexandre, en 323 A.J.-C., au moment du partage de son vaste Empire, tout d'abord au nom du demi-frère, puis du fils du défunt; puis, à partir de 305 A.J.-C., à la mort de ces derniers, en son nom propre, se faisant dès lors appeler Ptolémée I Sôter (Le sauveur). Et jusqu'à la mort de Cléopâtre VII, en 30 A.J-C., cette dynastie, qui pratiqua le mariage consanguin, restera installée sur le trône pharaonique.      

 

     La Pierre de Rosette, pour revenir à elle, fut immédiatement envoyée au Caire, à l'Institut d'Egypte nouvellement fondé par Bonaparte. Il en fut fait un certain nombre de copies en la recouvrant d'encre, puis en impressionnant, grâce à un rouleau de caoutchouc, des feuilles de papier posées dessus. Copies que l'on destina aux grandes Institutions et aux plus illustres savants européens de ce temps. L'Institut national de Paris en reçut deux.

     En 1801, la ville du Caire étant menacée par les Anglais, les savants de l'expédition française décidèrent de se mettre à l'abri à Alexandrie, emportant avec eux leurs notes, leurs dessins, leurs collections d'objets antiques et, bien évidemment, la précieuse Pierre de Rosette.

     Mal leur en prit car s'ils étaient restés au Caire, ils auraient eu tout loisir de profiter de sa capitulation et d'ainsi conserver, notamment, ce monument capital qui, on peut le supposer, serait actuellement au Musée du Louvre.

     Au lieu de cela, et en vertu d'un des articles de la capitulation d'Alexandrie, précisément, ils furent sommés de céder la précieuse stèle au colonel anglais Turner qui la ramena en Grande-Bretagne où, le 11 mars 1802, elle fut déposée au siège de la "Society of Antiquaries" de Londres; et à la fin de la même année, cédée par cette société au British Museum qui l'exposa désormais dans la galerie de la sculpture égyptienne. 

     Le petit Jean-François Champollion avait tout juste 12 ans ...

     Mais en quoi ce bloc de granodiorite lui fut-il, bien plus tard, d'une quelconque utilité ? 

     Tout le monde s'accorde à dire, de prime abord, qu'il constitue le monument qui lui permit de déchiffrer l'écriture hiéroglyphique des anciens Egyptiens. C'est tout à la fois vrai et faux. Réducteur, à tout le moins.

     Il est bien évident que le texte bilingue (langue égyptienne représentée par l'écriture hiéroglyphique et la cursive démotique, ainsi que langue grecque) joua un rôle essentiel dans le cheminement de ses recherches : c'est en effet grâce, notamment, à l'étude des cartouches des souverains grecs d'Egypte qu'il trouva véritablement une des clés des hiéroglyphes.

FIGEAC ET LES PIERRES DE ROSETTE

 

     Comme le montre cette page de notes dans une des vitrines de la première salle du musée, c'est à partir de son analyse du nom de Ptolémée, à la fois en grec et en démotique, qu'il se rendit très vite compte que dans la partie hiéroglyphique de la Pierre de Rosette, ce nom avait été transcrit de manière alphabétique : P - T - O - L - M - I - S

     (A gauche, dans les cartouches ou, en rouge sur fond noir, le premier nom verticalement écrit ; le second étant celui de Cléopâtre :  K-L-I-O-P-A-T-R-A)

    
     Bien évidemment, une hirondelle ne faisant pas le printemps, il eut besoin de moult autres sources documentaires : il suffit en effet de lire toute la correspondance que le jeune prodige adressa à son frère aîné, et dont cette salle fait largement écho; il suffit de compulser quelques-unes des milliers de notes qu'il rédigea, pour prendre conscience de la profusion de documents qu'il utilisa, textes hiéroglyphiques essentiellement, avant d'enfin aboutir à la géniale découverte.



 

FIGEAC ET LES PIERRES DE ROSETTE

 

     C'est ainsi donc qu'il s'attarda aussi sur le patronyme de Cléopâtre, la septième du nom, et dernière reine d'Egypte : grâce à la comparaison d'un papyrus bilingue (grec et démotique) et d'une copie d'un texte gravé en hiéroglyphes sur l'obélisque emporté de Philae à Kingston Lacy, dans le Dorset (Grande-Bretagne) par l'explorateur et aventurier anglais William John Bankes, il put constituer un début d'alphabet. Alphabet qu'il développa aussi lors de son voyage sur la terre des pharaons, en visitant les temples d'époque gréco-romaine tels que Denderah, Philae, Kom Ombo, Edfou, Esnah ... et en y relevant d'autres prénoms célèbres : Alexandre, César, Tibère, Auguste, Trajan, pour ne citer que les principaux.


     Petite parenthèse, pour tordre le cou à différents canards : je précise que Champollion ne vit jamais la Pierre de Rosette originale - il n'avait pas encore 9 ans au moment de sa découverte ! - ; qu'il ne se rendit jamais en Grande-Bretagne et que seuls estampages, calques et copies, mais aussi certains papyri originaux reçus en prêt, furent les documents à partir desquels il travailla.

     Cet alphabet lentement constitué ne fut qu'un début car, ne traduisant que les noms propres des derniers souverains étrangers ayant gouverné l'Egypte, il était parfaitement inadapté, insuffisant à vrai dire, pour déboucher sur le déchiffrement complet de l'écriture hiéroglyphique.

     A l'instar d'un Eurêka ! célèbre, Je tiens mon affaire se serait exclamé Jean-François Champollion en confiant le résultat de ses travaux à Jacques-Joseph, son frère aîné. Car, de réflexion en réflexion, de tâtonnements en tâtonnements, de nuits en nuits, il arriva, le 14 septembre 1822, illumination de génie, à la conclusion que cette écriture combinait tout à la fois des idéogrammes et des signes phonétiques, dont quelques-uns, uniquement, étaient alphabétiques. Sans oublier ceux qui, n'ayant là où ils se trouvaient aucune valeur phonétique, servaient de déterminatifs, - de "classificateurs", comme on a tendance à les appeler de nos jours -, afin de fournir une précision sur le mot qu'ils terminaient.


     Pour faire très très simple, je prendrai l'exemple des deux consonnes V et R, qui se prononceraient "VER". En français, le terme pourrait s'écrire ver, verre, vert, vers ou vair. Si un ajout, que l'on appelle déterminatif, ne précise pas la catégorie lexicale dans laquelle il faut le concevoir, il restera vague, incompris. En revanche, si j'y adjoins un dernier pictogramme représentant un lombric, ou un récipient, ou une flèche ou une chaussure par exemple, le terme deviendra tout de suite compréhensible à tous.       


     Dans la grammaire que ce frère et mentor publia après le décès de son cadet, le 4 mars 1832, on peut lire ces mots, résumant admirablement son immortelle découverte : 

     "C'est un système complexe, une écriture tout à la fois figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une même phrase, je dirais presque dans le même mot."


     L'Egypte ancienne était restée énigmatique pendant approximativement quinze siècles quant à la connaissance de ses écritures. La langue, elle, fort heureusement, avait survécu, écrite au moyen de l'alphabet grec augmenté de 7 signes empruntés au démotique, grâce aux Coptes, descendants chrétiens des anciens Egyptiens.

     A ce propos, permettez-moi de rappeler, ami lecteur, que les termes "Copte" et "Egypte" dérivent tous deux de la même occurrence grecque : "Aiguptos", provenant elle-même de l'adaptation phonétique de l'égyptien "Hout-Ka-Ptah" (Le temple du Ka de Ptah) qui désignait Memphis, l'ancienne capitale du pays.

     Ce fut donc grâce à la comparaison de textes entre eux, tant hiéroglyphiques que démotiques, provenant de la Pierre de Rosette, mais aussi de nombreux autres types de documents ; grâce à la constitution d'un premier type d'alphabet ; grâce enfin à sa remarquable connaissance de la langue copte et ce, dès son plus jeune âge, que le Figeacois Jean-François Champollion parvint à élaborer le système de déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens qui constitue, dans l'ensemble, celui que nous utilisons encore de nos jours.


(Andrews : 1993Champollion : 1984; Devauchelle : 1990; Dewachter : 1986; 1990 ²Goyon : 1989

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en France
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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 23:00

     Le temps ne fut pas véritablement favorable en ces deux mois d'été belge, et guère plus, m'a-t-il semblé, dans certaines régions de France ...  

     Aussi, ai-je songé à vous proposer aujourd'hui, ami lecteur, afin de quelque peu conjurer le triste sort climatique qui est trop souvent le nôtre et, peut-être, d'inciter septembre à nous être plus clément, de découvrir un monument de la littérature égyptienne : le célèbre "Hymne à Aton" que l’on attribue à la plume, au calame devrais-je plutôt écrire, du pharaon Aménophis IV/Akhenaton.

     Il existe en fait, pour être précis, deux invocations au dieu Aton : celle que les égyptologues nomment "Grand Hymne à Aton", dont nous ne possédons qu'une seule occurrence et celle appelée "Petit Hymne à Aton", poème nettement moins développé que le précédent mais qui, indubitablement, fut sa première version et en constitua même les prémices. Du petit hymne, nous dénombrons actuellement au moins cinq exemplaires, gravés à Amarna, dans les tombes de certains hauts fonctionnaires : Méryrê I, Toutou, Mahou, Apy et Any.  

     Découvert à la fin du XIXème siècle dans la même nécropole amarnienne, le "Grand Hymne" que je vous donne à lire ci-après fut gravé en 13 colonnes sur l’embrasure ouest de la porte du tombeau du pharaon Aÿ, un des successeurs d'Aménophis IV, peut-être même, selon certains égyptologues, son beau-père : c'est l'unique version que nous en ayons.

     La structure du texte laisse supposer une métrique bien établie : il était donc, pour le dire simplement, écrit en vers et très probablement, en tant que texte liturgique, destiné à être récité, voire peut-être même chanté, à tout le moins psalmodié lors des cérémonies du culte dans les temples de la nouvelle capitale Akhetaton (Horizon d’Aton), construite ex nihilo sur la rive droite du Nil, en Moyenne Egypte et dédiée au Disque solaire; capitale qui nous est plus familière sous le nom de Tell el-Amarna.

     Deux thèmes prédominent : le cycle quotidien du Soleil et la Révélation du dieu à son "fils" Akhenaton (Celui qui est favorable à Aton).
 
     Contrairement à ce que l'on peut parfois lire chez certains romanciers à succès, l'hymne n'était pas prononcé par le roi tout à la fois mystique et poète, mais par un courtisan zélé, Aÿ donc, qui excipe de son loyalisme politique en faisant graver dans sa tombe un texte à la gloire de la doctrine nouvelle instaurée par le souverain.

     Il s'adresse en fait à trois personnes : au dieu Rê-Horakhty, en premier lieu, dont Aton, l'"Astre vivant", constitue l'évidente manifestation; à Pharaon lui-même, ensuite; à  Nefertiti enfin, qui, selon le désir de son époux, fut toujours intimement associée à toutes les étapes du pouvoir pharaonique. Dès lors, volonté idéologique affirmée, la louange divine se trouve ici de fait consubstantielle à l'éloge en faveur de la famille royale.

     Et pour continuer à rétablir la vérité historique, très éloignée de la facilité des thèses romanesques, j'ajouterai que ce que prôna Aménophis IV, et que l'on appelle souvent monothéisme, n'est en rien une nouveauté en Egypte : d'autres pharaons avant lui s'étaient déjà essayés à cette sorte d'hénothéisme en tentant d'amoindrir le clergé d'Amon et en favorisant les croyances solaires de la ville d'Héliopolis : Hatchepsout, par exemple, confiera au dieu héliopolitain Atoum, dieu créateur, dieu primordial devenu une des formes du dieu soleil Rê, des prérogatives qui, jadis, étaient réservées au seul dieu Amon. C'est ainsi que dans son temple funéraire, à Deir el-Bahari, elle fera représenter la classique scène du couronnement avec Atoum et non Amon, comme il eut mieux convenu. Thoutmosis III, son successeur, appellera Atoum le "Maître des Deux-Terres" (= de l'Egypte), et non d'Héliopolis seule. Aménophis II, après lui, fera construire un temple près du sphinx de Guizeh dédié au dieu soleil Harmachis (Hor-em-akhet, Horus de l'Horizon. Revoir à ce sujet précis la fin de mon article du 30 mars dernier et les explications que j'avais données des signes hiéroglyphiques qui s'y rapportent). Thoutmosis IV, rappelez-vous, ami lecteur, j'y avais fait allusion dans ce même article à propos de la "Stèle du Songe" et de la promesse d'être couronné que le dieu, sous forme de sphinx, lui aurait faite s'il le désensablait, fera graver un scarabée de pierre avec le nom d'Aton dont le texte précisait qu'il protège le roi

     Enfin, sous le règne d'Aménophis III, le propre père d'Akhenaton, Aton deviendra un des noms du soleil, au même titre que Khepri, soleil du matin, Rê, soleil de midi et, Atoum soleil du jour déclinant. Il n'est d'ailleurs pas anodin, dans cette perspective, de noter que ce souverain donna le nom de "Splendeur d'Aton" tout à la fois à son palais, à son bateau royal ainsi qu'à une unité militaire.

     Dès lors, Akhenaton, son fils, n'aurait que radicalisé ce qui était en gestation depuis plus d'un siècle. Toutefois, ce qui se révèle comme totalement neuf avec lui, c'est sa détermination à politiser la religion : avec le système qu'il met en place, Akhenaton devient l'unique détenteur de la Connaissance; Aton, le Disque solaire, principale manifestation visible du divin, n'étant en rien un interlocuteur pour l'homme car, à la différence des précédents dieux, anthropomorphes et/ou zoomorphes, Aton lui n'est représenté que par l'image du soleil, aveuglante pour l'homme. 

     En outre, comme son nom, celui de son épouse et de leurs enfants, Akhenaton fit graver à même la pierre le nom divin à l'intérieur de cartouches.

     Enfin, si preuve il fallait encore de la politisation de la religion, je terminerais en faisant remarquer que les seules figures de culte subsistant sont les effigies des membres de la famille royale, Akhenaton et Nefertiti en tête !

     Dès lors, peut-on encore à ce stade légitimement évoquer une quelconque "révolution amarnienne", une prétendue révolution religieuse ?  Ne serait-il pas plus correct d'employer les termes de royale manipulation ?

     A vrai dire, manipulation et religion ont toujours été, dans l'Histoire, fort proches. Non ?

     Mais ceci est un autre débat. Qui nous éloignerait considérablement de mon propos du jour : vous faire découvrir un texte de toute beauté, qui a traversé les âges et dont certains, après l'Egypte, se sont fortement inspirés pour créer l'un ou l'autre psaume ...               

 


Adoration de Rê-Horakhty qui exulte dans l’horizon,
En son nom de Shou qui est dans le Disque, qu’il vive toujours et à jamais !
Le grand Disque vivant qui est en fête sed, seigneur de tout ce dont le disque fait le tour,
Seigneur du ciel et seigneur de la terre, seigneur de la Maison d’Aton au sein d’Akhetaton.

Par le roi de Haute et Basse-Egypte qui vit de maât,
Le seigneur du Double-Pays, Neferkheperourê-Ouaenrê,
Le fils de Rê qui vit de maât,
Le seigneur des couronnes, Akhenaton, à la longue existence.

Et par la grande épouse du roi,
Sa bien-aimée, la maîtresse du Double-Pays,
Neferneferouaton Nefertiti,
Qu’elle soit vivante et jeune toujours et à jamais !



I.

Il dit : Quand tu poins magnifique à l’horizon du ciel,
Disque vivant, premier à vivre,
Brillant à l’horizon d’Orient,
Toute terre est par toi emplie de ta beauté.


Tu es beau, tu es grand, tu es étincelant,
Loin au-dessus de toute terre;
Tes rayons ceignent les pays,
Jusqu’aux limites de ce que tu as créé.


Comme tu es le soleil, tu atteins leurs confins,
Les plaçant au pouvoir de ton fils bien-aimé,
Lointain dont les rayons sont pourtant sur la terre,
Et de chaque être humain caressent le visage.


II.

Nul ne peut se flatter de connaître ta course,
Quand tu te couches dans l’horizon d’Occident.
La terre se trouve alors plongée dans les ténèbres,
Et se trouve figée dans l’aspect de la mort.

Comme on gît dans les chambres, la tête recouverte,
L’oeil ne peut plus dès lors apercevoir l’autre oeil,
Et jusque sous les têtes, sans qu’ils en soient conscients,
Toutes les possessions des gens sont dérobées.

Les fauves un à un ont quitté leur tanière,
Les reptiles, chacun d’eux, s’appliquent à piquer;
Ténèbres ! Obscurité ! La terre est silencieuse,
Car celui qui les crée est en son horizon.


III.

Mais dès le point du jour, brillant à l’horizon,
Etincelant Disque du jour nouveau,
Tu chasses les ténèbres, dispenses tes rayons,
Et l’Egypte éclairée chaque jour est en fête

Maintenant éveillés, debout sur leurs deux pieds,
Les gens vers toi se sont dressés,
Et lors le corps lavé,
Saisissent des habits

Du geste de leurs bras ils saluent ton lever,
Et le pays entier s’emploie à ses travaux;
Chaque bête domestique se trouve à sa pâture,
Arbres et plantes s’épanouissent.


IV.

Les oiseaux hors du nid se retrouvent envolés,
Leurs ailes, se mouvant, louant ton apparence;
Les petits animaux gambadent sur leurs pattes,
Tous ceux qui volent vivent car tu brilles pour eux.

Les bateaux font leurs courses en aval en amont,
Les chemins sont ouverts par ton apparition;
Les poissons dans le fleuve bondissent vers ta face,
Et tes rayons atteignent aux tréfonds de la mer.

Voici que dans les femmes l’embryon est formé,
Voici que dans les hommes est créée la semence,
Et l’enfant animé dans le sein de sa mère,
Apaisé par ce qui lui fait cesser ses pleurs.


V.

Nourrice dans les ventres qui dispenses le souffle,
A seule fin de faire vivre tout ce qu’il veut créer :
Lorsque du ventre il sort afin de respirer,au jour de sa venue au monde,
Tu veux alors ouvrir complètement sa bouche.
Ainsi comme tu veux créer son nécessaire,
L’oison encore dans l’oeuf, pépiant dans la coquille,
Tu lui donnes le souffle
Afin de l’y faire vivre.

Tu as fixé pour lui une maturité,
Pour briser la coquille étant encore dans l’oeuf,
Qu’il sorte pour caqueter complètement formé,
Et aille sur ses pattes dès l’instant qu’il en sort.


VI.

Innombrables tes actes,
Mais cachés au regard !
Ô toi ce dieu unique, dont il n’y a pas d’autre,
Solitaire en esprit tu façonnes la terre.

Les humains, le bétail, les petits animaux,
Tout ce qui est sur terre et qui va sur des pattes,
Ce qui est en hauteur et vole de ses ailes,
La Syrie, la Nubie et la terre d’Egypte.

Tu assignes à chacun sa juste position, créant pour ses besoins ce qui est nécessaire :
Chacun se voit ainsi pourvu de nourriture, et d’un temps d’existence justement mesuré.
Leurs langues dans leurs bouches en langage diffèrent, et leur apparence de même;
Leur couleur de peau est distincte, car tu différencies les peuples étrangers.


VII.

Dans le sein des Enfers, tu provoques une crue, l’amenant à ta guise,
Pour faire vivre les gens, car tu les crées pour toi,
Leur maître universel, qui prends peine pour eux,
Seigneur de toute terre, et qui brilles pour eux, toi le Disque du jour à l’immense prestige.

Quant aux contrées lointaines, toutes tu les fais vivre,
Ayant fait qu’une crue pour eux des cieux descende,
Telle une mer battant les montagnes de vagues,
Pour inonder leurs champs au moment qu’elle y tombe.

Que tes desseins sont harmonieux, Ô Seigneur de l’éternité !
Une crue vient du ciel pour les peuples étrangers
Et les bêtes sauvages cheminant sur des pattes;
Une autre pour l’Egypte surgit hors des Enfers !


VIII.

Tes rayons quand tu brilles nourrissent les campagnes,
De manière qu’elles vivent et prospèrent pour toi.
Pour faire se développer toutes tes créatures, tu produis de surcroît les saisons :
L’hiver qu’elles soient au frais, l’été pour qu’elles te goûtent.

Tu as formé le ciel au loin pour y briller,
Afin de contempler ce que toi seul tu crées,
Eclatant en ta forme de Disque vivant,
Apparu rayonnant, loin et proche à la fois.

De toi seul, tu produis des myriades de formes,
Cités, villes et champs, le chemin et le fleuve.
Juste en face de lui chaque oeil te contemple,
Toi le Disque du jour au-dessus de la terre.


IX.

Pour que chaque oeil existe tu t’es mis en chemin,
Et jusqu’à ce que tu cesses tu formes leurs visages.
Dès qu’on a vu ton corps, Ô toi, ce dieu unique,
Il faut agir pour toi, qui demeures en mon coeur.

Nul autre ne te connaît excepté ce tien fils,
Neferkheperourê Ouaenrê,
Celui que tu instruis de tes intentions et de ta puissance :
Par toi seul naît la terre puisque tu crées les gens.

Te lèves-tu qu’ils vivent, te couches-tu qu’ils meurent.
Existence incarnée, c’est de toi que l’on vit,
Et jusqu’à ton coucher, les yeux demeurent fixés sur ta perfection :
Te couches-tu à l’ouest qu’on cesse toute tâche.


X.

Toi qui rends pour le roi les bras fermes en brillant;
Quiconque à pied se meut, comme tu fondas la terre,
Tu le portes pour ton fils,
Rejeton de ton corps :

Le roi de Haute et Basse-Egypte qui vit de maât,
Le seigneur du Double-Pays, Neferkheperourê-Ouaenrê,
Le fils de Rê qui vit de maât,
Le seigneur des couronnes, Akhenaton, à la longue existence.

Et pour la grande épouse du roi,
Sa bien-aimée, la maîtresse du double-Pays,
Neferneferouaton Nefertiti,
Qu’elle soit vivante et jeune toujours et à jamais !



(Grandet : 1995, 99-119; Mathieu : 1996, 12-6)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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1 septembre 2008 1 01 /09 /septembre /2008 23:00
FIGEAC ET LES CHAMPOLLION ...

 

      L'un, le puîné, assurément le plus précoce, indéniablement le plus érudit - dès 11 ans, n'étudiait-il pas déjà le latin, le grec, l'hébreu, le copte, l'arabe, le syriaque, le persan, le sanscrit et le chinois ? -, le plus visionnaire aussi, se prénommait Jean-François. 

 

FIGEAC ET LES CHAMPOLLION ...

 

     L'autre, l'aîné, paternel, attentionné, protecteur, véritable modèle d'abnégation, Jacques-Joseph. 
     

     Ils étaient frères. Nés à Figeac. A la fin de ce XVIIIème siècle à juste titre appelé celui des "Lumières" par  ceux qui, trop souvent, n'évoquent que Voltaire, Rousseau, ou Kant, en omettant qu'il fut aussi celui de Laplace et de Lavoisier, de Fragonard, de Boucher et de Chardin, de Glück et de Mozart ...
    


     Août 1988.
     Voici 20 ans.


     Nous étions descendus, cette année-là, passer un mois de vacances au Portugal en empruntant les routes françaises et espagnoles. J'avais, sur le chemin du retour vers la Belgique, suggéré à mon épouse et au couple d'amis qui nous accompagnait de quitter l'autoroute et de nous enfoncer - nous avions tout notre temps ! - dans ce Lot profond à destination de Figeac en Quercy, petite ville médiévale, sur les rives du Célé, guère encore fréquentée par les touristes, quasiment perdue entre la bastide royale de Villefranche de Rouergue, Aurillac et Rodez.

     Dans une de mes revues d'égyptologie, j'avais lu qu'un petit musée à Champollion consacré y avait été aménagé par l'égyptologue français Michel Dewachter. Tout au fond d'une minuscule ruelle étroite, rue Boudousquairie, à peine indiquée, à peine repérable ... 

     Cela pourrait être intéressant pour les enfants, non ?, suggérai-je incidemment.

Bien hypocrite excuse, en vérité ! Aucun adulte ne fut dupe, mais tous acquiescèrent : on s'offrirait une étape supplémentaire. Et pour les enfants, on aviserait ...

 

     Deux ans auparavant, le 19 décembre 1986, François Mitterrand, alors Président de la République française, avait en effet inauguré là le musée d'égyptologie aménagé dans la maison natale du déchiffreur des hiéroglyphes ; vieille bâtisse du XIVème siècle, rachetée par la mairie, en 1977 déjà, pour un franc symbolique, réhabilitée, reconstruite en réalité tant  le délabrement était patent.

     A l'époque, trois buts avaient été avancés pour mener à bien le projet de ce musée : retracer les étapes de la vie de Champollion, suggérer la réalité de ce qui fut son "rêve" : l'Egypte des pharaons, et mettre en place un centre de documentation consacré plus particulièrement à la correspondance entre les deux frères.

     A l'époque aussi, trois salles, seulement, avaient été aménagées : la salle Champollion, au rez-de-chaussée qui, grâce à des documents personnels évoquait sa famille, ses études, sa carrière, mais aussi Figeac en ce temps-là; la salle de l'écriture, au premier étage, expliquant l'histoire du déchiffrement des hiéroglyphes, ainsi que les principes généraux des écritures égyptiennes, et présentant un moulage de la Pierre de Rosette qui lui avait permis d'avancer dans ses travaux de déchiffrement; et, au dernier étage, la salle des collections égyptiennes, essentiellement constituées de dépôts du Musée du Louvre, de celui de Cahors et du Musée Fenaille de Rodez, et qui mettait l'accent sur la vie quotidienne et les croyances religieuses de l'Egypte antique.       


     Août 2008.
     Exactement 20 ans après.


     Séjournant dans l'Aveyron, cette fois, nous décidons, mon épouse et moi, de revoir Figeac : j'avais récemment lu, dans une autre revue d'égyptologie, que le petit musée initial était devenu un espace muséal de grande envergure.
                                                                            
     Mais qu'aussi hommage imposant avait été rendu par la municipalité, au moment du bicentenaire de la naissance du plus célèbre des siens, en posant, place devenue "des Ecritures", une oeuvre de Joseph Kosuth,

 

 

FIGEAC ET LES CHAMPOLLION ...

 

reproduction en granite noir, agrandie 200 fois, de la célèbre Pierre de Rosette qui, entre autres documents, avait permis à Champollion de décrypter l'écriture hiéroglyphique égyptienne. 

FIGEAC ET LES CHAMPOLLION ...

 

      Implanté dans le centre historique de la ville intelligemment sauvegardé, le tout nouveau musée inauguré le 28 juillet 2007, dont l'entrée dorénavant se situe place Champollion, s'est bien évidemment développé à partir de l'ancien, soit la maison familiale des Champollion, mais aussi de deux autres immeubles restructurés pour l'occasion.

 

FIGEAC ET LES CHAMPOLLION ...

 

     En effet, d'un premier coup d'oeil, nous apparaît un immense mur en pierre, ocre, élevé aux fins de s'harmoniser avec élégance et bon goût à l'architecture environnante, percé de quatre portes ogivales et troué de huit baies simplement rectangulaires guidant notre regard, circonspect de prime abord, étonné ensuite, puis franchement admiratif sur la deuxième façade, la nouvelle.

     Qui a déjà eu l'occasion de voir une moucharabieh de certaines maisons cairotes, qui a déjà eu l'occasion, plus près de nous, de découvrir un des côtés de l'Institut du Monde arabe, à l'extrémité du boulevard Saint-Germain, à Paris, ne peut qu'ici être interpellé par ce symbole fort : une deuxième façade donc, en retrait d'environ un mètre par rapport à la première, constituée d'une lame de verre feuilleté, panneaux fixes pour la plupart sauf, à chaque étage, deux ouvrants qui, de l'intérieur, permettent aux visiteurs d'accéder à une coursive en caillebotis métallique insérée entre les deux "murs" dominant la place. 
    
     Ce sont, en fait, 48 panneaux de verre filtrant judicieusement la lumière et contenant une âme de cuivre percée d'un millier de lettres, de signes empruntés au fonds sémiotique universel. Monumentale casse faisant indistinctement appel au passé comme au présent puisque, tout à la fois, peut-on reconnaître, à tout seigneur tout honneur, des hiéroglyphes égyptiens, mais aussi des pictogrammes mayas, des signes de la langue étrusque, des lettrines onciales, des runes, des lettres peintes jadis par Dürer, des symboles Dogon, mais encore du tibétain, du chinois, de japonais, du coréen, de l'arabe, de l'hébreu, de l'araméen, du brahmi ...

     Avec beaucoup d'à-propos, Pierre di Sciullo, le génial graphiste typographe père de ce spectaculaire ensemble dont on apprécie encore plus l'éclectisme quand on déambule à l'intérieur des salles de façade - dans lesquelles tous ces signes semblent interpréter un improbable ballet littéraire orchestré par les imperceptibles vibrations et variations des lumières mordorées - qualifie son oeuvre de "moucharabieh typographique polyglotte". 

     Chapeautant cette bien étonnante façade, une terrasse apparente couverte, le soleilo, endroit autrefois destiné au séchage des céréales, des fruits ou des peaux : manière délicate, pour les concepteurs de ce musée technologiquement tourné vers le XXIème siècle, de rappeler le passé agricole et artisanal de Figeac.


     Envisageons à présent, ami lecteur, de pénétrer de conserve dans l'espace muséal proprement dit. Après avoir franchi l'une des quatre larges portes d'entrée, vous vous retrouvez de plain-pied dans le hall d'accueil, lumineusement clair, contrastant étrangement avec la première salle sur laquelle il s'ouvre : au centre, le comptoir de la billetterie et, habillant les murs, des vitrines qui proposent à la vente divers objets et ouvrages spécialisés en rapport direct avec les thèmes abordés ici. Quelques sièges, bienvenus, le long des murs. Et, à droite en entrant, l'indispensable porte vers les toilettes.      

     Le parcours muséog
raphique a été prévu pour s'étendre sur quatre niveaux qui, en tout, contiennent sept salles bien délimitées de part et d'autre d'un escalier central accroché à la cage de l'ascenseur.

     C'est quand nous aurons quitté le musée que je prendrai pleinement conscience que chaque salle d'exposition se décline dans une couleur différente, exprimant dès lors une thématique distincte. Recouvrant et reliant par là même le sol et le plafond, ainsi que les signes peints des cimaises de verre, ces teintes monochromes, contrastées, le noir de l'une répondant au blanc de l'autre, le bleu au rouge, le vert au jaune ..., semblent vouloir assimiler chacun des espaces à un écrin dans lequel le Conservateur des lieux aurait délicatement déposé quelques précieux joyaux.

 



 

     La première salle, (bizarrement nommée "salle 0" dans le prospectus), la seule du rez-de-chaussée derrière le hall d'accueil, volontairement sombre, est totalement dédiée à Jean-François Champollion : correspondance qu'il entretint avec son frère aîné, relation de son parcours, notes à l'appui, vers le déchiffrement des hiéroglyphes; mais aussi à l'Egypte qu'il visita : les monuments, les dieux, l'embaumement et le mobilier funéraire, ses sujets de prédilection.

     J'y retrouvai, dans une autre présentation certes, la plupart des pièces qui avaient fait les beaux jours du tout premier musée, il y a 20 ans, avec néanmoins quelques monuments nouveaux, dépôts du fonds d'archéologie sous-marine de Marseille et du récent musée des Arts dits "premiers" du Quai Branly, à Paris, ainsi que des dons de collectionneurs privés que l'ouverture du nouveau musée suscita.

     Baignant dans une étrange atmosphère de reflets de verre noir, cette salle semble volontairement accentuer le côté mystérieux de l'écriture égyptienne. Il est très malaisé d'en photographier l'ensemble tant les reflets d'une vitrine se marient, s'entrelacent, se superposent aux reflets d'une autre. Il faut presque coller son appareil contre le verre et ne désirer immortaliser  qu'une seule pièce à la fois pour obtenir un compte rendu exploitable des différents monuments exposés.

     Mais quels trésors ! Quel foisonnement de merveilles ! Je sais, je ne suis pas totalement objectif; et vous pourrez avec raison, ami lecteur, toujours me rétorquer que, comparativement aux musées du Louvre, du Cinquantenaire à Bruxelles, de Turin, du British, et de certains américains, Figeac, égyptologiquement parlant, c'est minuscule. Oui, certes. Mais je maintiens : je fus séduit et par la scénographie de ce qui est proposé dans cette première salle et par l'atmosphère qui s'en dégage. Et en outre, mais cela je ne le découvrirai que dans la suite de la visite, par l'extension qui a été voulue vers les écritures du monde. Et là réside toute son originalité ... Rendez-vous-y, et vous me comprendrez.



                                    

                                 
     La deuxième salle, celle en façade du premier étage, immédiatement donc au-dessus du hall d'accueil, entame et concrétise précisément cette ouverture vers le monde : narrer la grande et universelle aventure de l'écriture, de l'invention des premiers signes jusqu'à leur déchiffrement par nos contemporains constitue son thème principal. Espace extrêmement intéressant s'il en est, que des manipulations infographiques rendent à la fois convivial, didactique et ludique. 

                                                                      
     Ainsi, cette amusante possibilité offerte aux visiteurs par la technologie contemporaine : choisir un texte d'auteur - ici, un extrait du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry -, et le visionner dans différentes langues : en arabe, en chinois, en hiéroglyphes, évidemment, pour ne citer que ces trois exemples-là.

 

FIGEAC ET LES CHAMPOLLION ...

 



     Les deux salles suivantes, d'orange vêtues, à l'arrière du musée, l'une au-dessus de l'autre, nous emmènent, de la Chine au Mexique, de la Mésopotamie à l'Egypte, à la découverte, détaillée,  de la naissance des premières écritures, entre le IVème et le Ier millénaire avant Jésus-Christ; à la rencontre, aussi, des premières civilisations, des premiers mythes, à tout le moins ceux liés à l'apparition de leurs systèmes d'écriture.

 

 



     La cinquième salle, bleue comme la Méditerranée, nous initie aux premiers corpus alphabétiques, composés de 22 à 30 signes, suivant les peuples qui, sur ses rives, au Moyen-Orient, ont, en moins d'un millénaire, créé là des dizaines d'alphabets différents.




     Au dernier étage, une salle verte, la sixième, à l'arrière, évoque l'histoire du livre depuis son invention jusqu'à la toute récente apparition du numérique; l'histoire du papier également, et de l'imprimerie, en relation.



     On se dirige ensuite vers la façade, vers un espace en fait subdivisé en deux portions : une septième et dernière salle d'exposition qui pose la cruciale question des rapports entre le citoyen et l'écriture, évoquant aussi bien les actes du pouvoir, les formulaires administratifs, éternels outils de contrôle étatique que les manuscrits plus personnels, journaux intimes, moyens pour tout un chacun de s'exprimer, de protester aussi, de créer, surtout ...



                                                                          
     A tout ce parcours historique que je viens brièvement d'évoquer, déployé sur sept salles et embrassant quelque 5 300 ans d'Histoire, succède, en façade, un dernier espace, en fait la deuxième moitié de la dernière salle du troisième étage : voulu comme un salon dans lequel la lecture électronique, en consultation libre, le dispute aux gadgets multimédias comme la reconstitution d'une momie en trois dimensions, cet ultime espace conclut intelligemment la visite de ce musée où le verre, incontestablement, a été mis de multiples fois à l'honneur : ne fût-ce, par exemple, que pour protéger de doigts non souhaités, des portions d'anciens murs moyennageux, de toute beauté, s'entend, mais rendus inévitablement fragiles avec le temps.

 

 

 

 

  

    Venant parfois s'insérer entre deux vitrines sur le verre desquelles sont projetées les dernières applications de notre modernité technologique, ou derrière la "façade aux mille lettres", ces pans de murs mis ainsi en flagrante évidence constituent un superbe trait d'union historique, architectural, voire sentimental entre la vieille Egypte que le génial Figeacois rendit lumineuse au monde entier et ce remarquable musée à lui et à son travail en partie consacré.

 

 



     Quel plus merveilleux cadeau, au-delà des siècles, cette petite ville du Lot pouvait-elle lui offrir ? Quel plus bel hommage pouvait-elle rendre à son génie, à son intuition, à son talent ? A sa jeunesse aussi, que ses recherches lui volèrent entièrement; lui qui, comme l'écrivit un jour Balzac "a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes". 

     Seule consolation de tant d'efforts aboutis dans ces mots, cette prédiction sublimement avérée, de Chateaubriand qui ne pouvait pas mieux dire en affirmant que "ses admirables travaux auraient la durée des monuments qu'il vient de nous expliquer".

     Jean-François Champollion, dit le Jeune, n'avait pas encore 42 ans quand, en partie miné par le poids de la charge qu'il s'était fixée, il s'éteignit à Paris, après être venu une dernière fois se ressourcer dans sa ville natale.

     Et ce sera son frère, Jacques-Joseph, dit Champollion-Figeac, de 12 ans son aîné qui, après avoir pris en charge, jadis à Grenoble, l'éducation du petiot, publiera en définitive ses oeuvres posthumes : les Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, en 1833; les Monuments d'Egypte et de la Nubie, de 1835 à 1845; la Grammaire égyptienne, de 1835 à 1841 et le Dictionnaire égyptien en écriture hiéroglyphique, de 1841 à 1843. 

     Permettez-moi de penser, ami lecteur, qu'à lui aussi, ce musée de Figeac doit beaucoup; et d'imaginer que, quand la nuit tombe sur la place Champollion et que, tous, nous avons déserté les lieux, au-delà des siècles, au-delà des croyances qui nous opposent ou nous rassemblent, le Ba et le Ka de Jean-François et de Jacques-Joseph, une dernière fois réunis, entament, loin de nos regards indiscrets, une endiablée danse traditionnelle quercynoise de contentement à travers les salles de LEUR musée, baignées à cette heure tardive d'une simple et apaisante luminosité cuivrée.
  

 

 

 


 

     Le "Siècle des Lumières", une nouvelle fois réinventé ... 

 

 


(Dewachter : 1986; 1988; 1990)



     Les deux salles suivantes, d'orange vêtues, à l'arrière du musée, l'une au-dessus de l'autre, nous emmènent, de la Chine au Mexique, de la Mésopotamie à l'Egypte, à la découverte, détaillée,  de la naissance des premières écritures, entre le IVème et le Ier millénaire avant Jésus-Christ; à la rencontre, aussi, des premières civilisations, des premiers mythes, à tout le moins ceux liés à l'apparition de leurs systèmes d'écriture.

 

 



     La cinquième salle, bleue comme la Méditerranée, nous initie aux premiers corpus alphabétiques, composés de 22 à 30 signes, suivant les peuples qui, sur ses rives, au Moyen-Orient, ont, en moins d'un millénaire, créé là des dizaines d'alphabets différents.




     Au dernier étage, une salle verte, la sixième, à l'arrière, évoque l'histoire du livre depuis son invention jusqu'à la toute récente apparition du numérique; l'histoire du papier également, et de l'imprimerie, en relation.



     On se dirige ensuite vers la façade, vers un espace en fait subdivisé en deux portions : une septième et dernière salle d'exposition qui pose la cruciale question des rapports entre le citoyen et l'écriture, évoquant aussi bien les actes du pouvoir, les formulaires administratifs, éternels outils de contrôle étatique que les manuscrits plus personnels, journaux intimes, moyens pour tout un chacun de s'exprimer, de protester aussi, de créer, surtout ...



                                                                          
     A tout ce parcours historique que je viens brièvement d'évoquer, déployé sur sept salles et embrassant quelque 5 300 ans d'Histoire, succède, en façade, un dernier espace, en fait la deuxième moitié de la dernière salle du troisième étage : voulu comme un salon dans lequel la lecture électronique, en consultation libre, le dispute aux gadgets multimédias comme la reconstitution d'une momie en trois dimensions, cet ultime espace conclut intelligemment la visite de ce musée où le verre, incontestablement, a été mis de multiples fois à l'honneur : ne fût-ce, par exemple, que pour protéger de doigts non souhaités, des portions d'anciens murs moyennageux, de toute beauté, s'entend, mais rendus inévitablement fragiles avec le temps.

 

 

 

 

  

    Venant parfois s'insérer entre deux vitrines sur le verre desquelles sont projetées les dernières applications de notre modernité technologique, ou derrière la "façade aux mille lettres", ces pans de murs mis ainsi en flagrante évidence constituent un superbe trait d'union historique, architectural, voire sentimental entre la vieille Egypte que le génial Figeacois rendit lumineuse au monde entier et ce remarquable musée à lui et à son travail en partie consacré.

 

 



     Quel plus merveilleux cadeau, au-delà des siècles, cette petite ville du Lot pouvait-elle lui offrir ? Quel plus bel hommage pouvait-elle rendre à son génie, à son intuition, à son talent ? A sa jeunesse aussi, que ses recherches lui volèrent entièrement; lui qui, comme l'écrivit un jour Balzac "a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes". 

     Seule consolation de tant d'efforts aboutis dans ces mots, cette prédiction sublimement avérée, de Chateaubriand qui ne pouvait pas mieux dire en affirmant que "ses admirables travaux auraient la durée des monuments qu'il vient de nous expliquer".

     Jean-François Champollion, dit le Jeune, n'avait pas encore 42 ans quand, en partie miné par le poids de la charge qu'il s'était fixée, il s'éteignit à Paris, après être venu une dernière fois se ressourcer dans sa ville natale.

     Et ce sera son frère, Jacques-Joseph, dit Champollion-Figeac, de 12 ans son aîné qui, après avoir pris en charge, jadis à Grenoble, l'éducation du petiot, publiera en définitive ses oeuvres posthumes : les Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, en 1833; les Monuments d'Egypte et de la Nubie, de 1835 à 1845; la Grammaire égyptienne, de 1835 à 1841 et le Dictionnaire égyptien en écriture hiéroglyphique, de 1841 à 1843. 

     Permettez-moi de penser, ami lecteur, qu'à lui aussi, ce musée de Figeac doit beaucoup; et d'imaginer que, quand la nuit tombe sur la place Champollion et que, tous, nous avons déserté les lieux, au-delà des siècles, au-delà des croyances qui nous opposent ou nous rassemblent, le Ba et le Ka de Jean-François et de Jacques-Joseph, une dernière fois réunis, entament, loin de nos regards indiscrets, une endiablée danse traditionnelle quercynoise de contentement à travers les salles de LEUR musée, baignées à cette heure tardive d'une simple et apaisante luminosité cuivrée.
  

 

 

 


 

     Le "Siècle des Lumières", une nouvelle fois réinventé ... 

 

 


(Dewachter : 1986; 1988; 1990)

 

     Les deux salles suivantes, d'orange vêtues, à l'arrière du musée, l'une au-dessus de l'autre, nous emmènent, de la Chine au Mexique, de la Mésopotamie à l'Egypte, à la découverte, détaillée,  de la naissance des premières écritures, entre le IVème et le Ier millénaire avant Jésus-Christ; à la rencontre, aussi, des premières civilisations, des premiers mythes, à tout le moins ceux liés à l'apparition de leurs systèmes d'écriture.

 

 


 


     La cinquième salle, bleue comme la Méditerranée, nous initie aux premiers corpus alphabétiques, composés de 22 à 30 signes, suivant les peuples qui, sur ses rives, au Moyen-Orient, ont, en moins d'un millénaire, créé là des dizaines d'alphabets différents.

 



     Au dernier étage, une salle verte, la sixième, à l'arrière, évoque l'histoire du livre depuis son invention jusqu'à la toute récente apparition du numérique; l'histoire du papier également, et de l'imprimerie, en relation.


 


     On se dirige ensuite vers la façade, vers un espace en fait subdivisé en deux portions : une septième et dernière salle d'exposition qui pose la cruciale question des rapports entre le citoyen et l'écriture, évoquant aussi bien les actes du pouvoir, les formulaires administratifs, éternels outils de contrôle étatique que les manuscrits plus personnels, journaux intimes, moyens pour tout un chacun de s'exprimer, de protester aussi, de créer, surtout ...
 

 



                                                                          
     A tout ce parcours historique que je viens brièvement d'évoquer, déployé sur sept salles et embrassant quelque 5 300 ans d'Histoire, succède, en façade, un dernier espace, en fait la deuxième moitié de la dernière salle du troisième étage : voulu comme un salon dans lequel la lecture électronique, en consultation libre, le dispute aux gadgets multimédias comme la reconstitution d'une momie en trois dimensions, cet ultime espace conclut intelligemment la visite de ce musée où le verre, incontestablement, a été mis de multiples fois à l'honneur : ne fût-ce, par exemple, que pour protéger de doigts non souhaités, des portions d'anciens murs moyennageux, de toute beauté, s'entend, mais rendus inévitablement fragiles avec le temps.

 

 

 

  

    Venant parfois s'insérer entre deux vitrines sur le verre desquelles sont projetées les dernières applications de notre modernité technologique, ou derrière la "façade aux mille lettres", ces pans de murs mis ainsi en flagrante évidence constituent un superbe trait d'union historique, architectural, voire sentimental entre la vieille Egypte que le génial Figeacois rendit lumineuse au monde entier et ce remarquable musée à lui et à son travail en partie consacré.

 

 


     Quel plus merveilleux cadeau, au-delà des siècles, cette petite ville du Lot pouvait-elle lui offrir ? Quel plus bel hommage pouvait-elle rendre à son génie, à son intuition, à son talent ? A sa jeunesse aussi, que ses recherches lui volèrent entièrement; lui qui, comme l'écrivit un jour Balzac "a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes". 

     Seule consolation de tant d'efforts aboutis dans ces mots, cette prédiction sublimement avérée, de Chateaubriand qui ne pouvait pas mieux dire en affirmant que "ses admirables travaux auraient la durée des monuments qu'il vient de nous expliquer".

     Jean-François Champollion, dit le Jeune, n'avait pas encore 42 ans quand, en partie miné par le poids de la charge qu'il s'était fixée, il s'éteignit à Paris, après être venu une dernière fois se ressourcer dans sa ville natale.

     Et ce sera son frère, Jacques-Joseph, dit Champollion-Figeac, de 12 ans son aîné qui, après avoir pris en charge, jadis à Grenoble, l'éducation du petiot, publiera en définitive ses oeuvres posthumes : les Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, en 1833; les Monuments d'Egypte et de la Nubie, de 1835 à 1845; la Grammaire égyptienne, de 1835 à 1841 et le Dictionnaire égyptien en écriture hiéroglyphique, de 1841 à 1843. 

     Permettez-moi de penser, ami lecteur, qu'à lui aussi, ce musée de Figeac doit beaucoup; et d'imaginer que, quand la nuit tombe sur la place Champollion et que, tous, nous avons déserté les lieux, au-delà des siècles, au-delà des croyances qui nous opposent ou nous rassemblent, le Ba et le Ka de Jean-François et de Jacques-Joseph, une dernière fois réunis, entament, loin de nos regards indiscrets, une endiablée danse traditionnelle quercynoise de contentement à travers les salles de LEUR musée, baignées à cette heure tardive d'une simple et apaisante luminosité cuivrée.
 

FIGEAC ET LES CHAMPOLLION ...

  Le "Siècle des Lumières", une nouvelle fois réinventé ... 

 


(Dewachter : 1986; 1988; 1990)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en France
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29 août 2008 5 29 /08 /août /2008 23:00

  

     Le long texte que je vous propose aujourd’hui, ami lecteur, va définitivement clore cette très diversifiée et foisonnante partie consacrée à la découverte de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre; salle dédiée au Nil et qui, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, constitue véritablement une entrée en matière pour bien comprendre l’histoire de cette civilisation antique.

 

     Ce morceau d’anthologie - dont on a abondamment retrouvé trace - pas moins de quatre papyri dont le plus connu est celui du Musée de Turin (CGT 51 016), deux tablettes et soixante-neuf ostraca -, selon les propres termes de Bernard Mathieu qui a réalisé la traduction que je reprends ici, "s’affirme de toute évidence comme une composition littéraire soignée, avec ses quatorze stances bien équilibrées, sa construction logique (introduction, développement, conclusion) et ses nombreuses recherches stylistiques."

 

     En outre, il se révèle extrêmement instructif, techniquement parlant, dans la mesure où les scribes qui l’ont recopié, et c’est suffisamment rare pour être épinglé, l’ont assorti de rubriques et de points rouges.

 

     Je m’explique : le terme "rubrique" provenant du latin rubrica qui signifie terre rouge, ocre, désigna dès le Moyen Âge, les titres, inscrits en rouge, donnés aux livres de Droit.

 

     Les égyptologues, quant à eux, utilisent ce terme pour différencier le début d’une stance, écrite en rouge, de la suite des vers, écrits en noir. (Une stance étant un ensemble cohérent de plusieurs distiques, c’est-à-dire de plusieurs couples de deux vers.)

 

     Quant aux points rouges, on les retrouve à la fin de chaque vers, symbolisant à ce titre une volonté de marquer un arrêt dans le rythme, et probablement une chute de la voix au niveau de la mélodie.

 

     Pour la première fois, donc, apparaît cette sorte de ponctuation qui, la traduction des hiéroglyphes terminée, permet d’instaurer des séparations entre les vers et d’ainsi mieux comprendre le développement des idées véhiculées par le texte lui-même.

 

 

HYMNE A LA CRUE DU NIL

HYMNE A HÂPY

 

1.

Salut à toi, Hâpy, issu de la terre
venu pour faire vivre l’Egypte,
Dont la nature est cachée, ténèbre en plein jour,
pour qui chantent ses suivants;
Qui inonde les champs que Rê a créés
pour faire vivre tous les animaux,
Qui rassasie la montagne éloignée de l’eau
- ce qui tombe du ciel est sa rosée;
Aimé de Geb, dispensateur de Népri,
qui rend florissants les arts de Ptah !

2.

Maître des poissons, qui conduit au sud le gibier des marécages
- il n’est pas d’oiseau qui descende aux temps chauds;
Qui a fait l’orge et produit le blé,
approvisionnant les temples.
Tarde-t-il que le nez se bouche,
et que chacun est démuni;
Si l’on réduit les pains d’offrande des dieux, des millions d’hommes sont
perdus !


3.

Parcimonieux, le pays entier souffre,
grands et petits vagabondent;
Mais les hommes se rassemblent dès qu’il s’approche,
lorsque Khnoum l’a formé.
Se soulève-t-il que le pays est dans l’exultation,
et que chacun est en joie;
Chaque denture entreprend de rire,
et chaque dent est découverte !

 

4.
Qui apporte la nourriture, fertile en aliments,
et a créé tous ses bienfaits;
Maître de l’autorité, au doux parfum,
c’est la satisfaction lorsqu’il vient.
Qui produit l’herbe pour les troupeaux,
et donne des victimes à chaque dieu.
Il est dans la Douat, ciel et terre sur ses étais,
lui qui a pris possession des Deux Pays,
Qui a empli les magasins, élargi les enclos,
et donné des biens aux démunis.

 

5.

Qui fait pousser le bois et tout ce qu’on désire
- on ne peut en manquer;
Qui produit les bateaux de sa vigueur
- on ne peut en construire en pierre !
Qui prend possession des collines par son flot,
sans qu’on puisse l’apercevoir;
Qui oeuvre sans qu’on puisse le diriger,
qui nourrit en secret;
On ne connaît pas son lieu d’origine,
ni sa caverne, dans les écrits.

 

6.

Qui parcourt les hauteurs sans digue,
qui vagabonde sans guide,
C’est lui qu’accompagnent les groupes d’enfants,
on le salue comme un roi !
Dont la période est fixée, qui vient en son temps,
emplissant Haute et Basse-Egypte.
Chacun boit de son eau,
lui qui donne au-delà de sa beauté.

7.

Celui qui était dans le besoin accède à la réjouissance,
et chaque coeur se réjouit !
Qui a porté Sobek et enfanté le flot,
l’Ennéade qui est en lui est sacrée.
Qui arrose les champs, irrigue la campagne,
onguent pour le pays complet,
Qui enrichit l’un et appauvrit l’autre,
sans que personne lui en fasse procès;
Qui fait la satisfaction sans pouvoir être détourné,
à qui l’on n’impose pas de frontière.

 

8.

Qui éclaire ceux qui sortent dans leurs ténèbres
avec la graisse de ses troupeaux;
Tout ce qui est produit est sa vigueur,
il n’est pas de région qui vive sans lui.
Qui habille les gens du lin qu’il a créé,
qui agit pour Hedjhotep avec son oeuvre,
Qui agit pour Chesmou avec son huile,
tandis que Ptah façonne avec ses rejets.
[...]
et tous les ouvriers produisent grâce à lui.
Et tous les écrits en hiéroglyphes :
son affaire est le papyrus.

 

9.

Qui sourd du monde souterrain et sort du ciel lointain,
qui se révèle et sort du secret.
L’accablement est en lui de sorte que la population diminue,
lui qui la tue de sorte que l’année est funeste;
Les forts ressemblent à des femmes,
chacun a repoussé ses outils.
Il n’y a plus de fil pour les habits :
il n’y a plus de vêtement pour se vêtir ;
Les enfants des nobles ne peuvent se parer :
il n’y a plus de fard pour leur visage;
Les cheveux tombent par manque de lui :
personne ne peut s’oindre.

 

10.

Qui établit la justice dans le coeur des hommes
- ils disent des mensonges dans la pauvreté.
Qui se mêle avec le Grand Vert,
dont on ne dirige pas le cours.
On l’adore plus que tous les dieux,
lui qui fait descendre les oiseaux de leur pays.
Il n’est personne dont la main tisse de l’or,
personne qui s’enivre d’argent,
On ne peut manger de lapis-lazuli véritable :
l’orge est à la base de la prospérité. 
 

11.

C’est pour lui qu’on commence à chanter à la harpe,
pour lui qu’on chante en frappant des mains;
C’est lui qu’acclament les groupes d’enfants,
c’est pour lui qu’on épuise des délégations.
Qui vient chargé de richesses, orne le pays
et rafraîchit le teint des hommes.
Qui fait vivre le coeur des femelles enceintes,
et désire la multitude de tous les troupeaux.

12.

Se soulève-t-il devant les citadins affamés,
qu’ils se rassasient de ses produits :
Des plantes-hen à la bouche, des lotus à la narine,
chaque chose abonde sur terre !
Tous les légumes sont à la disposition des enfants,
eux qui avaient oublié ce qu’était que manger;
Le bien est répandu dans les rues,
et le pays entier gambade.

 

13.

Gonfle-toi, Hâpy, que l’on te fasse des offrandes,
que l’on sacrifie pour toi des boeufs,
Que l’on accomplisse pour toi une hécatombe,
que l’on gave pour toi des volailles,
Que l’on capture pour toi les lions du désert,
que l’on te rende tes bienfaits,
Que l’on fasse des offrandes à tous les dieux,
comme on l’aura fait pour Hâpy :
Encens, huile fine, boeufs à cornes longues, courtes,
volailles en holocauste,qu’a faits Hâpy issu de sa puissante caverne.
On ne connaît pas son nom dans la Douat,
et les dieux ne peuvent le révéler.

 

14.

Vous tous, les hommes, exaltez l’Ennéade,
craignez son autorité !
Agissez pour son fils, le Maître Universel,
celui qui fait verdir les Deux Rives !
Sois vert et tu viendras, sois vert et tu viendras,
Hâpy, sois vert et tu viendras !
Viens en Egypte, toi qui produis la paix,
qui fais verdir les Deux Rives !
Sois vert et tu viendras, sois vert et tu viendras,
Hâpy, sois vert et tu viendras !
Toi qui fais vivre hommes et troupeaux
de tes produits champêtres.
Sois vert et tu viendras, sois vert et tu viendras,
Hâpy, sois vert et tu viendras !

 

 

 

(Traduction  Bernard Mathieu : 1990, 137-41)


     Parmi les nombreuses occurrences de cet hymne auxquelles je faisais allusion en début d'article, il faut maintenant compter, depuis avril 2007, suite à la mise en vente publique d'un lot de 171 ostraca  ayant appartenu à la collection de l'égyptologue lyonnais Alexandre Varille (1909-1951), sur la présence d'un exemplaire au sein du Louvre (E 32 929). Toutefois j'ignore totalement si tout ou partie de cette manne acquise par le Musée et inventoriée E 32 887 à E 33 057 a été ou non ajoutée dans l'une quelconque vitrine.

     Je compte bien m'en enquérir lors d'une visite que j'espère prochaine, à
moins que l'un d'entre-vous, ami lecteur, détienne déjà le renseignement ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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25 août 2008 1 25 /08 /août /2008 23:00

   

     Nous voici presque arrivés, ami lecteur, au terme de notre visite détaillée de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre; salle dédiée au Nil envisagé, comme je l'avais expliqué d'emblée dans mon article du 29 avril dernier, selon trois axes primordiaux :  

* l'environnement politique que j'avais évoqué à partir du socle de Nectanébo II (E 11 220) exposé dans la première vitrine;

* le cadre physique et naturel illustré par les deuxième et troisième vitrines. De la deuxième, j'avais détaillé les différentes embarcations dans un article publié le 13 mai; les cuillers en forme de nageuse le 20 mai; la faune nilotique, avec les poissons le 3 juin, les grenouilles et les canards le 10 juin et enfin les crocodiles et les hippopotames le 17 juin

     Et concernant la troisième vitrine, je me suis longuement attardé sur le bas-relief aux poissons, pour lequel je vous ai proposé plusieurs billets dont le premier datait du mardi 1er juillet et à partir duquel j'ai tenté de décoder, dans mon article de rentrée, le mardi 12 août, la traditionnelle scène de pêche dans les marais à l'une desquelles, manifestement, ces fragments du Louvre avaient appartenu. 

* Le troisième et dernier axe de réflexion proposé dans cette salle par les Conservateurs - sujet du présent article - s'attache, à partir des deux dernières vitrines, à envisager l'aspect religieux, avec l'évocation de Hâpy, Génie de la Crue du Nil.


VITRINE  4
 



  
     Statuette de Hâpy, incarnation divine de la crue du Nil, de 12, 3 cm de hauteur, en bronze, datant de la Basse Epoque. Ventre bedonnant, poitrine manifestement féminine, coiffé d'une perruque tripartite surmontée du signe hiéroglyphique de l'eau d'où émergent trois plantes aquatiques, Hâpy est agenouillé et présente une table d'offrandes.







(E 4 874)


    



     Acquis en 2003, cet élément de parure cultuelle en faïence siliceuse ajourée, datant de la XIXème dynastie, représente un génie de la prospérité porteur de deux vases à libations, de papyrus et de nénuphars, plantes héraldiques respectivement de la Haute et de la Basse-Egypte, ainsi que de signes de vie "ankh". Au revers, le pharaon Ramsès II trônant. 






(E 32 663)



    

VITRINE  5






     Relief des Génies de la Crue du Nil, en grès, datant de la XXVème dynastie. Sur des plateaux chargés de vases à libations ornés de fleurs des marais, ils apportent "toute chose bonne et pure" à Chépénoupet II, divine adoratrice d'Amon.
Au bas, une frise de signes "toute vie et pouvoir".





(E 27 208)


       

     Il est assez paradoxal de constater que le panthéon égyptien n'a nullement proposé de personnification des cours et des étendues d'eau du pays. Car même si, par facilité, certains égyptologues emploient encore très souvent l'expression "dieu du Nil", il est absolument avéré qu'il n'y eut jamais semblable divinité dans l'Egypte antique, probablement parce qu'un dieu ne peut être que bon, et que manifestement, le Nil ne fut pas toujours bénéfique, loin s'en faut ...

     En revanche, et parce que précisément ce fleuve leur permettait de subsister en leur apportant la nourriture grâce à ses débordements annuels quand ils étaient suffisants, les Egyptiens accordèrent le statut de divinité à un concept : celui de prospérité, celui de l'abondance et de ses causes dont, nul ne l'ignore plus depuis Hérodote, la principale est l'inondation bienfaitrice. 

                             
     Et à cette personnification de la crue du Nil, fleuve nourricier, fut attribué le patronyme de Hâpy,
qui s'écrivait phonétiquement en y ajoutant bien évidemment l'idéogramme de l'eau en guise de déterminatif, constitué en fait de trois filets d'eau superposés. Parfois aussi, certaines graphies se terminent par le hiéroglyphe d'un personnage assis.

     Plus d'une dizaine de possibilités se retrouvent d'ailleurs dans la langue égyptienne pour nommer Hâpy comme, par parenthèses, en français dans la mesure où, jusqu'à présent, les égyptologues ne se sont pas encore mis d'accord quant à l'orthographe définitive à employer. On trouvera donc, dans la documentation le concernant, tout aussi bien Hâpy (version la plus courante néanmoins) que Hapy, Hâpi ou Hapi, toutes ces orthographes constituant de toute manière la translittération phonétique des trois hiéroglyphes : h pour la corde tressée, a pour le bras tendu et p pour le socle cubique. J'ajouterai, pour être complet, que certains ouvrages entretiennent la confusion avec un homonyme, souvent orthographié Hâpi, et qui est en réalité un des quatre fils d'Horus : rien n'est donc simple en la matière ...    

     
     Hâpy est toujours représenté sous les traits d'une personne androgyne. Même si certains égyptologues maintiennent qu'il doit être considéré comme un homme, à cause de sa barbe; un homme présentant en fait les caractéristiques de la suralimentation, puisqu'il est l'image même de la prospérité nourricière, sa poitrine abondante étant dès lors celle d'un homme quelque peu obèse, la majorité de la profession reconnaît en Hâpy un être ambivalent.

     Dans le Papyrus démotique de Berlin (B 13 603), on peut lire ce passage, très clair à ce sujet : 

     L'image de Hâpy, dont une moitié est un homme et dont l'autre moitié est une femme ...

     Enfin, et pour clore ces petites mises au point, j'ajouterai qu'il est maintenant la plupart du temps admis dans la communauté égyptologique de ne plus employer, pour le caractériser, des formulations telles que "Dieu du Nil", "Génie du Nil", mais plutôt "Génie de la Crue du Nil" ou, mieux encore, " Figure de Fécondité".      

     Quoi qu'il en soit de l'orthographe de son nom, du sexe et de la dénomination exacte à lui attribuer, durant toute l'histoire égyptienne, Hâpy bénéficia d'un culte et de manifestations festives en rapport avec l'espoir que l'on plaçait en lui : permettre une agriculture abondante.


     Il me semble opportun, ici et maintenant, de brosser à grands traits le cycle calendérique égyptien, à tout le moins pour ce qui concerne l'agriculture.

     Prenant sa source au coeur même de l'Afrique, le Nil, produit en fait de l'union, à Khartoum, au Soudan actuel, du Nil blanc naissant au niveau du lac Victoria et du Nil bleu provenant des montagnes abyssiniennes, a parcouru quelque 6 670 kilomètres quand il se jette dans la mer Méditerranée.
Il faut aussi savoir qu'en pénétrant sur le territoire égyptien proprement dit, il a déjà effectué pratiquement 80 % de son trajet.

      C'est évidemment le Nil qui fut l'élément cardinal motivant la tripartition de l'année par les Egyptiens :

1.                  Saison "Akhet", de la mi-juillet à la mi-novembre : saison de l'inondation. Le fleuve déborde, offrant à ses rives, sur quelques kilomètres de part et d'autre, non seulement l'eau tant attendue, mais aussi le limon fertilisant constitué des déchets  et des débris rocheux qu'il arrache et charrie tout au long de son cours. Quant à la quantité d'eau apportée par la crue, elle dépend essentiellement de celle des précipitations que le fleuve a connues dans les montagnes d'Ethiopie.

2.            
Saison "Peret" : de la mi-novembre à la mi-mars. Le fleuve étant rentré dans son lit, les paysans préparent la terre et effectuent les semailles.


3.                        
Saison "Chemou" : à partir de la mi-mars. C'est le temps des récoltes, et de la sécheresse avant le retour cyclique de la crue.



     Il est certes évident que les paysans égyptiens de l'Antiquité ignoraient totalement l'origine réelle de la crue annuelle du Nil : ils la croyaient en fait provenir d'une grotte souterraine située sur l'île d'Eléphantine. C'est la raison pour laquelle, dans toute la vallée, d'Assouan jusqu'au Delta, ils vénérèrent Hâpy en tant qu'incarnation de la crue afin de lui demander de fournir suffisamment d'eau et d'alluvions pour permettre une récolte florissante.

     Ce fut aussi à Eléphantine que de hauts fonctionnaires administratifs et militaires vinrent rendre hommage au fleuve; là enfin, qu'à l'époque ptolémaïque, les rois grecs puis, plus tard, à l'époque romaine, les préfets d'Egypte accompliront les actes du culte. 

     Sénèque lui-même, répercutant cette croyance, affirmera dans ses Questions naturelles que c'est à Eléphantine que les prêtres sont maîtres des premiers renseignements concernant la crue à venir.

     Dans tout le pays, des fêtes étaient organisées qui correspondaient à des événements agricoles réels :  quand on évaluait les promesses de la hauteur de l'inondation; quand le Nil commençait à lentement monter dans son lit, au solstice d'été; quand, vers le 19 juillet, le lever héliaque de Sothis matérialisait la crue, le débordement effectif; quand, enfin, dans le courant du mois d'août, la hauteur espérée, jugée suffisante pour qu'une bonne irrigation soit possible, était atteinte. Mais, chaque médaille ayant son revers, c'était aussi le signe que les impôts seraient exigibles ...

     Ces rassemblements festifs prenaient en fait la forme de réjouissances gastronomiques : on pouvait alors banqueter sans arrière pensée, assurés d'être à même, dans peu de temps, de renouveler les nourritures consommées.

     A l'époque gréco-romaine, ces fêtes connaîtront un regain d'intérêt dans la mesure où y seront associés des spectacles de théâtre et de mimes, des récitations de textes d'Homère, mais aussi des compétitions sportives, comme des combats de lutte, de pancrace ..., le tout étant pris en charge, pécuniairement parlant, soit par les dirigeants des nomes, soit par les prêtres, soit par des contributions en nature (des mesures d'orge, par exemple, pour la préparation de la bière) accordées par des particuliers aisés.

     Lors de certaines festivités, des objets étaient jetés dans le fleuve, en guise d'offrandes, sorte de do ut des avant la lettre : ce pouvait être de la nourriture, mais aussi des petites figurines de Hâpy, voire même des extraits d'invocations à lui adressées.

     En l'honneur de la crue du Nil, toujours, des sanctuaires furent un peu partout érigés, des processions organisées. Il n'est d'ailleurs pas rare de rencontrer, représentées sur les soubassements de certains temples, de longues théories de personnages replets, mamelles pendantes à l'image de Hâpy et portant  un plateau abondamment chargé de nourriture. Souvent au nombre de 42, ils personnifient chacune des divisions administratives de la Haute et de la Basse-Egypte, les nomes, et sont accompagnés d'animaux voués au sacrifice, comme des petits veaux, des gazelles, des oryx, de jeunes autruches ... 

        Ainsi, ceux de mes lecteurs qui ont déjà visité Thèbes se souviennent-ils peut-être de ces processions de génies de la fécondité (que les guides appellent aussi parfois "processions des Nils" ou "procession des nomes"), gravées en creux, ou peintes, notamment sur le mur Nord de la Chapelle rouge dédiée à la reine Hatchepsout, au musée en plein air
                                            

 

ou sur la base du colosse d'Aménophis III, au Xème pylône du temple d'Amon, à Karnak. 

     A propos de ce dernier souverain, d'ailleurs, considéré comme un dieu dès avant son décès, il faut savoir qu'il fit exécuter statues et statuettes le représentant bedonnant, tel un Hâpy, visant ainsi, par mimétisme, à démontrer la prospérité qu'il avait apportée au pays durant son règne et le plaçant - propagande politique oblige - sur le même plan qu'une divinité créatrice. Il s'assimilait de la sorte à l'abondante moisson due à la crue bienfaitrice.

     Il faut savoir aussi qu'à plusieurs endroits de la vallée avaient été construits des nilomètres, sorte de puits destinés à déterminer la hauteur du fleuve et donc la politique agricole à mener. Ainsi, pour l'irrigation du Delta notamment, le plus important d'entre-eux se trouvait à Memphis. Là était organisée chaque année une manifestation appelée "Fête du Déversement d'en haut", assimilant ainsi la crue à une chute d'eau céleste. Nous retrouvons évidemment là une évocation du mythe ancestral des larmes d'Isis. Cela signifierait-il, finalement, que la cause réelle de la crue du Nil, à savoir les pluies éthiopiennes que j'ai mentionnées ci-avant, étaient connues des prêtres ?

     Indépendamment des fêtes, des sanctuaires et des nilomètres sur lesquels je viens de m'attarder, je m'en voudrais de ne pas évoquer ces immenses stèles érigées à la frontière entre l'Egypte et la Nubie antique, à Silsileh, là où les falaises arabique et libyque sont tant rapprochées qu'elles s'engouffrent verticalement dans le fleuve. Au nombre de quatre, matérialisant la délimitation territoriale entre les deux pays, elles datent de la XIXème dynastie, sous les règnes de Séthi Ier, de Ramsès II, de Mineptah et de Ramsès III. Elles relatent en fait les plantureuses donations que ces souverains effectuèrent à des dates précises de l'année, au Nil, à son entrée sur le territoire égyptien.

     Assez profondément enfoncés dans le sol, entre deux colonnes, ces monuments respectivement de 257, 254, 248 centimètres de hauteur; la dernière, celle de Ramsès III, plus simple, n'en mesurant que 137, présentent un texte assez long énumérant la liste des offrandes, précédée, sous le cintre, de la spécification de la date d'érection et des noms du pharaon donateur.

     Ainsi, pour Ramsès II, par exemple, avons-nous :

     Première année, troisième mois de la saison chémou, dixième jour sous la Majesté de l'Horus "Taureau-vaillant, aimé-de-Mâat", les Deux déesses "Protecteur-de-l'Egypte, qui courbent-les-pays-étrangers", l'Horus d'or "riche-en années, grand-de-victoires", le Roi de Haute et Basse-Egypte, Maître-du-Double-Pays "Ouser-Maât-Rê, l'élu-de-Rê", fils de Rê, possesseur des couronnes, "Ramsès II", aimé de Hâpy, père des dieux; qu'il soit doué de vie, stabilité et force, comme Rê, à jamais.         
 
     
    
Sous ce protocole, et avant la liste des offrandes, on trouve une adresse à Hâpy empruntée au long Hymne à la crue du Nil, poème de 14 strophes composé au Nouvel Empire dont, pour définitivement clore mon étude de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous proposerai l'intégralité samedi prochain.

     Toutes ces manifestations en faveur du fleuve et de la crue personnifiée par Hâpy, tous ces rites magico-religieux qui souvent leur sont consubstantiels, n'avaient d'autre but, vous l'aurez compris ami lecteur, que de "forcer" la perspective d'un débordement plus que suffisant, permettant ainsi à chaque Egyptien d'obtenir les céréales en abondance de manière à subsister au moins une année encore.

     Car si vie il y eut, si grandiose civilisation put exister et à ce point s'épanouir dans cette région naturellement creusée entre les déserts arabique et libyque,  c'est bien grâce au Nil et à ses débordements annuels qu'on le dut.

     Et Hérodote n'avait certes pas tort quand, d'une certaine manière, il affirma que l'Egypte "était un don du Nil" ...


(
Barguet : 1952, 49-64 ; Bonneau : 1971, 49-65 ; Delange et alii : 1993, 94-6 et 158-9 ; Hornung : 1986, 66-7 ; Meeks/Favard-Meeks : 1995 ; Traunecker : 1993, 53-4, 74 et 112)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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22 août 2008 5 22 /08 /août /2008 23:00

    

     A quelques exceptions près, afficher sa nudité, chez les Egyptiens, reste jusqu’au Nouvel Empire l’apanage de celles et ceux que des vêtements auraient pu gêner dans l’exercice de leur profession : je pense aux pêcheurs ou à certains types d’artisans que l’on voit peints sur les parois de mastabas de l’Ancien Empire, par exemple. Je pense aussi, bien sûr, aux acrobates, aux danseuses ou à des  porteuses d’offrandes ...

 

    Bien évidemment, et les cuillers à offrandes que je vous ai présentées dans mon article du 20 mai dernier le prouvent à l’envi : on plongeait nu dans le Nil et ses canaux.

 

     C’est à partir du Nouvel Empire, les codes moraux semblant évoluer dans une classe sociale privilégiée, qu’apparaissent de plus en plus des représentations d’une nudité à connotation délibérément érotique avec, en parallèle, une poésie amoureuse d’une beauté remarquable.

 

    C’est l’un de ces textes que je vous propose aujourd’hui, ami lecteur. Vous vous souvenez très probablement de cet amoureux transi qui, parce que sa belle se trouvait de l’autre côté du fleuve, n’hésita pas un instant à le traverser en allant jusqu’à considérer la présence d’un crocodile aussi inoffensive que celle d’une souris.

     Ce très beau poème avait été gravé sur la panse d’un vase retrouvé à Deir el-Medineh. Faisant apparemment partie d’un ensemble, il suivait celui que je vous donne à lire ci-après. Cette fois, après celles du jeune amoureux, ce sont les paroles de l’Aimée que nous allons découvrir dans cette "scène du bain".

     D’aucuns ne voulurent comprendre en elle qu’une simple, voire banale scène de genre. 

     En revanche, l’égyptologue belge Philippe Derchain, par une traduction renouvelée et pointue, ainsi que par une analyse comparative de certains détails sémantiques, récurrents dans la littérature égyptienne, a magistralement et définitivement prouvé qu’il n’en était rien et que, tout au contraire, derrière cette apparente banalité se cachait une exceptionnelle scène de séduction, mâtinée d’une pointe de rouerie bien féminine que, vous conviendrez avec moi messieurs mes lecteurs, nous serions bien sots de blâmer et vous mes lectrices, bien sottes de vous (et de nous) en priver.
  

 

Ô mon dieu ! Ô mon lotus !
J’aurai envie de descendre dans l’eau
Pour me laver devant toi
Et ferai en sorte que tu vois mes charmes
A travers ma robe de lin royal de première qualité
Imprégnée (d’onguent)
J’entre à l’eau avec toi
Et j’en ressors pour toi avec un poisson mordoré.
Il se sent en sécurité sur mes doigts
Et je le pose devant toi ...
Viens, occupe-toi (enfin) de moi.


(Traduction Philippe Derchain : 1975, 73-5)

 

     Sans bien évidemment m’avancer vers de l’inutile paraphrase, permettez-moi néanmoins, ami lecteur, de quelque peu préciser certains emplois lexicographiques qui vous permettront de mieux comprendre encore tout l’érotisme sous-jacent de cette oeuvre.


     Le premier vers, déjà : la jeune femme s’adresse à l’homme qu’elle aime comme à un être divin, mais en assortissant cette exergue d’une comparaison avec le lotus. Quand on sait que cette fleur constitue un symbole de renaissance, quand on sait qu’elle était mise en rapport avec le dieu soleil Rê, en sa jeunesse, on ne peut attribuer au hasard le fait que l’Aimée entame son invocation de la sorte : elle prête d’emblée à l’Aimé l’éclatante jeunesse du plus brillant de tous les dieux. En outre, il n’est pas inintéressant de savoir que, dans la mythologie égyptienne, le lotus était porteur d’une valeur érotique indéniable : ainsi était-il souvent comparé aux seins d’une femme.

 
     Les filles nageaient nues, je l’ai mentionné en tout début d’article. Or, ici, la belle garde son vêtement et insiste même sur la finesse du tissu. La croira-t-on à ce point prude ? Non, bien sûr : cette volonté est tout à fait significative. Nous savons tous, en effet, et certainement déjà en ces temps anciens, que la transparence d’un tissu qui colle à la peau quand une femme sort de l’eau est mille fois plus suggestive, mille fois plus sensuelle, mille fois plus érotique, que la nudité "toute nue".

  

     Enfin, j’ai déjà eu l’occasion d’indiquer, dans mon article du 3 juin dernier sur les poissons, la raison pour laquelle la "tilapia nilotica" représentait, aux yeux des Egyptiens, un symbole de régénération, un symbole de fécondité.

 

    Pouvez-vous un seul instant imaginer que, aussi habile soit cette jeune femme, un petit poisson va ainsi se laisser piéger et attendre bien sagement au bout de ses doigts qu’elle l’offre à l’homme qu’elle aime ?

 

     Certes, non ! C’est dès lors autre chose qu’il faut voir dans ce qui n’est qu’une métaphore : c’est elle, c’est l’Aimée qui, en fait, s’offre tout entière. C’est à une superbe invitation à la relation amoureuse qu’il a droit cet heureux jeune homme. On ne peut être plus précise dans l’allusif ...

  
     Voilà, sans trop, j’espère, avoir perturbé l’atmosphère dans laquelle ce petit chant d’amour nous avait plongés, ce que je voulais, ami lecteur, ajouter à sa compréhension première afin de simplement faire remarquer qu’il pose - si besoin en était encore de le prouver - la culture littéraire égyptienne antique à l’acmé de toutes celles qui, comme la Grèce, l’Inde, la Chine, voire même la nôtre quand elle n’est pas uniquement placée sous l’éclairage judéo-chrétien qui tant brime les corps et le plaisir, considèrent les rapports amoureux autrement que destinés à perpétuer l’espèce humaine.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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18 août 2008 1 18 /08 /août /2008 23:00

    

     Dès le début de l’histoire égyptienne, les artistes peintres ont tout inventé, que ce soit le relief peint, la peinture sur enduit mural (que trop souvent et erronément l’on appelle fresque, alors que, techniquement parlant, ce sont des peintures à la détrempe) ou, on le sait peut-être moins, la peinture sur toile. Des fragments de pièces de lin, datant de l’époque pré-dynastique (Nagada II) et représentant un bateau et des rameurs sont en effet conservés au Musée égyptien de Turin : ils furent exhumés sur le site de Gebelein, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Louxor, par Ernesto Schiaparelli au début du XXème siècle.

     J’ai déjà eu l’occasion de mentionner que le relief sculpté avait constitué, à l’Ancien Empire, l’art essentiellement dominant, laissant par là même à la peinture la fonction de simple coloriage. En revanche, au Nouvel Empire, en fait à la XVIIIème dynastie, la peinture commence réellement à se démarquer des codifications antérieures, atteignant alors sa plus libre et sa plus forte expression. Nous sommes à cette époque précise véritablement à l’acmé de cette formidable fécondité créatrice que, de tous temps, l’Egypte a connue.

     Des conditions économiques et sociales favorables ne sont évidemment pas étrangères à cet extraordinaire développement. Et je ne résiste pas à reproduire ci-après, in extenso, la très éloquente description qu’en donne feu l’égyptologue belge Roland Tefnin, spécialiste incontesté de la peinture thébaine qui, bien mieux que moi, vous fera comprendre l’environnement dans lequel évoluèrent les artistes de ce temps :
 
     Dans l’ambiance mondaine, citadine, prospère, festive, voluptueuse, féminine qui fut celle de la XVIIIème dynastie, au moins à partir du moment où l’élan des conquêtes se mua en jouissance, soit au tournant des règnes d’Aménophis II et de Thoutmosis IV, l’art pictural, art délicat, subtil, fragile, si apte à rendre la transparence frémissante d’un vêtement de lin fin, la vibration d’une perruque (...), le fondant d’un parfum dans la chevelure et sur les épaules d’une belle, les nuances bleues et blanches d’un calice de lotus, cet art de la pure picturalité fut apprécié comme jamais.

     J’ai déjà eu aussi l’occasion d’attirer votre attention, ami lecteur, sur le fait que, littéralement, dans la langue égyptienne, le peintre se disait : "scribe des contours", "traceur des contours"; formulation loin d’être anodine dans la mesure où cet artiste était bien plus en fait un graphiste qu’un véritable coloriste; ce qui prouve, une fois encore, l’étroite relation existant entre écriture et peinture.


     Avec le temps, il abandonna de plus en plus l’utilisation quelque peu rigide des couleurs de base - comme sur notre bas-relief aux poissons évoqué le 1er juillet dernier- pour se tourner vers un art plus élaboré, plus personnel parfois, débouchant même sur des notations quelque peu "surréalistes" : c’est ainsi que l’on vit apparaître des hérons bleus ou des chevaux roses !


     Mais quelle que soit l’époque, l’artiste égyptien n’eut qu’à se pencher pour ramasser dans la nature les matériaux, très simples en définitive, qui constituèrent sa palette.


     Ainsi le blanc, qu’il obtient soit à partir de calcaire broyé provenant de la Vallée du Nil (carbonate de calcium), soit à partir de plâtre issu de la cuisson du gypse (mélange de sulfate de calcium et de carbonate de calcium portés à une température d’environ 130°) provenant de la mer Rouge, du Fayoum ou du désert (sous forme alors de roses des sables).


     Le noir, soit à partir de carbone sous forme de charbon de bois ou de suie, soit d’oxyde de manganèse appelé pyrolusite.


     Si l’on considère que le blanc et le noir ne sont pas de vraies couleurs, quatre autres pigments de base se retrouvent dans les cupules des peintres antiques, quel que soit leur style :


     Le bleu, issu du silicate de cuivre et de calcium artificiellement obtenu par cuisson (mélange de malachite, de poudre calcaire et de sable) : c’est ce que, traditionnellement, les égyptologues appellent le "bleu égyptien".

     Le vert, provenant de la malachite trouvée dans le désert arabique ou dans les mines de cuivre du Sinaï.


     Le jaune, obtenu à partir d’oxyde de fer plus ou moins hydraté présent aux environs du Caire et dans les oasis du désert libyque; donnant l’ocre jaune qui, par convention, rendait la chair des femmes.


      Et le rouge, l’ocre rouge, provenant d’oxyde de fer anhydre abondant en Moyenne Egypte, du côté de Tell el-Amarna et dans les oasis; et qui, suivant la même codification, rendait la peau des hommes.

     Remarquons que par rapport aux teintes qui forment de nos jours la palette chromatique, seul le violet n’était pas représenté dans l’Egypte antique. Il faudra attendre l’époque gréco-romaine pour le voir apparaître sur les murs des tombes.


     Afin d’accentuer la résistance de sa peinture (ou de son encre, d’ailleurs), l’artiste égyptien broyait ces substances afin d’avoir une poudre qu’il mélangeait avec l’eau, et à laquelle il ajoutait un fixatif, très souvent une gomme végétale qu’il est convenu d’appeler gomme arabique et qui provient directement des nombreux acacias de la région de Louxor. Cette pâte constituée, il la modelait de manière à se confectionner soit un petit pain conique, soit une pastille qu’il déposait dans les godets (les cupules, disent les égyptologues) de sa palette.

     Et c’est après avoir trempé dans l’eau une fine tige de jonc taillée en biseau, puis mâchonnée et "battue" de façon que ses fibres se séparant forment alors un vrai pinceau et après l’avoir ensuite frotté sur le colorant séché qu’il peut enfin appliquer sa couleur.

                   

     J’aurai évidemment l’opportunité d’y revenir quand, ensemble, nous visiterons la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, mais voici déjà, pour illustrer mon propos, la représentation d’une palette de peintre, au nom du roi Séthi Ier, exposée dans la deuxième vitrine, et répertoriée sous le numéro d’inventaire N 2 274.




     Et pour bien insister une dernière fois sur l’étroite corrélation qui existait entre peinture et écriture, je vous propose ci-après le hiéroglyphe qui servait à exprimer le verbe écrire, ainsi que d’autres termes de la même famille : vous remarquerez aisément qu'il présente, évidemment schématisés, la palette de l’artiste, avec les godets destinés aux pastilles de colorant, le petit récipient pour l’eau et le pinceau de jonc.

     A ces artistes peintres dont, par parenthèses, pour la plupart d’entre eux, nous ignorons le nom, était dévolue la décoration des tombes de personnages illustres, pharaon et famille royale en tête, situées, à la XVIIIème dynastie, dans la montagne thébaine (Vallée des Rois et Vallée des Reines.)

     Le travail d’application de la peinture différait évidemment selon la constitution de la roche. Et de toute manière, préalablement à la décoration, il fallait préparer les murs. A Thèbes, par exemple, les tombes étant le plus souvent creusées dans de la roche calcaire, il était obligatoire d’épaissir les parois, trop friables ou trop irrégulières : dans le premier cas, des hommes les lissaient puis y appliquaient une couche de gypse; dans le second, ils les égalisaient en les enduisant d’une couche de limon du Nil (mélange de sable et d’argile composée d’un peu de carbonate de calcium naturel et de gypse) et de paille hachée, pour ensuite appliquer une couche de finition en gypse de plus ou moins deux millimètres.

     Ainsi préparé, ce fond apparaît en soi généralement blanc, opaque, mat. En fait, il s’agit d’une illusion d’optique dans la mesure où l’artiste le teintait légèrement soit de gris, soit de bleu, désireux qu'il était de mieux mettre en évidence les pagnes ou autres vêtements vraiment blancs, eux, qui allaient habiller les personnages représentés.

     Il faut savoir que la plupart des peintures des hypogées thébains sont restées visiblement incomplètes et que, même si toutes les parois sont décorées, l’artiste, volontairement, a laissé au moins un détail à l’état d’ébauche. Il est dès lors aisé pour les égyptologues, en tirant parti de cette décoration inachevée, de déterminer les étapes successives de son exécution.


     Laissons de côté les esquisses retrouvées sur ostraca, et envisageons tout de go la paroi murale proprement dite. Sur chaque portion, l’artiste traçait tout d’abord des lignes horizontales afin de séparer les registres. A l’intérieur de ces différentes zones, pour les scènes les plus importantes, il établissait un quadrillage. Tout ce réseau était obtenu en claquant sur la paroi une corde extrêmement tendue qu’il avait pris soin de tremper dans la peinture rouge.

     Il est à ce point de vue intéressant de constater une inversion des conventions par rapport à notre modernité : si nous écrivons en noir, c’est en rouge que nos fautes sont corrigées. En Egypte, c’était exactement le contraire : les esquisses se faisaient en rouge et, si besoin de correction il y avait, le maître les effectuaient en noir.
    
     La paroi ainsi délimitée, la décoration, peinture à la détrempe - je le rappelle - appliquée sur enduit sec, était alors réalisée en grands aplats de couleur, sachant que les détails viendraient s’ajouter par la suite.


     Parfois, certains d'entre eux, plus particuliers, furent protégés ou rendus volontairement brillants soit par une couche de cire d’abeille, soit par une de vernis transparent à base de résine naturelle ou de blanc d’oeuf. Malheureusement, après autant de siècles, les uns ont noirci quand d’autres sont devenus cassants, détachant la peinture de pans parfois entiers de paroi.

     Il serait donc plus que temps que les générations à venir, après avoir contemplé l’image égyptienne, après avoir constaté qu’elle se détruisait, puissent d’une manière ou d’une autre la sauver. Vous vous doutez bien, ami lecteur, que ce travail de sauvegarde a déjà commencé, mais que malheureusement faute de moyens le plus souvent, de main d’oeuvre véritablement spécialisée aussi parfois, il n’avance guère aussi vite que ne le requerraient l’importance des dégâts et le désir de tous les amateurs d’art que nous sommes ... 
 

(Dominicy : 1994, 51-7 ; Mekhitarian : 1978; Merchez-Van Essche : 1994, 57-65 ; Peck : 1980, 30- 42 ; Tefnin : 1997, 3-9)

 


     Je dédie ce modeste article quelque peu technique à tous mes amis et connaissances, belges ou étrangers, lecteurs de ce blog qui, peu ou prou, s’intéressent à la peinture, mais sont surtout artistes dans l’âme afin de répondre aux interrogations qui sont les leurs concernant les précurseurs que furent les Egyptiens dans cet art.

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15 août 2008 5 15 /08 /août /2008 23:00

     Comme annoncé à la fin de mon article de ce mardi, consacré au décodage de la célèbre scène de pêche et de chasse dans les marais, je vous propose aujourd’hui, ami lecteur, deux documents ressortissant à la littérature cette fois, et ce, afin de vous persuader du sens (évidemment) caché que revêt la coiffure des dames dans le domaine de la sexualité.


     Le premier texte constitue un extrait d’un conte à portée psychologique, oeuvre majeure dans le corpus littéraire égyptien, mettant en scène une femme mariée amoureuse du jeune frère de son époux - rien que de très banal, parfois - qui, dépitée par le fait qu’il dédaigne ses avances, décide de bassement le calomnier aux yeux de son mari.


     Certains d’entre vous reconnaîtront peut-être dans cette trame, à des degrés divers, autant l’épisode de Joseph et de l’épouse de Putiphar dans la Bible (Genèse), que l’histoire de Bellérophon et d’Anteia chez Homère (Iliade), ou celle de la relation entre Hippolyte et sa belle-mère Phèdre, racontée par Euripide.


     En égyptologie, il est convenu de donner à ce texte le titre de Conte des deux frères.
L'histoire, dans la première partie tout au moins, se révèle finalement très simple : Anoupou (que les Grecs, plus tard, traduiront par Anubis) est ici un paysan propriétaire de sa terre. Il est marié. Et le couple héberge Bata, le jeune frère d’Anoupou. Bata, nourri et logé, aide vigoureusement son frère aîné dans les travaux des champs, mais il s’occupe également de conduire les bêtes au pâturage et à l’occasion de tisser des étoffes.


     Par ses désirs d’adultère inassouvis débouchant sur d’éhontés mensonges, l’épouse insatisfaite provoque l’inévitable discorde entre les deux hommes. A la fin de la première partie du conte, la vérité étant rétablie, elle sera tuée par son époux et jetée aux chiens.


     C’est sur un papyrus de 19 pages, rédigé en écriture hiératique, que l’on trouve la version la plus complète de ce Conte des deux frères. Il porte le nom de Papyrus Orbiney, en référence à Mrs. Elisabeth Orbiney, une Londonienne qui l’acquit, avec d’autres pièces, lors d’un voyage en Egypte. Puis décida de le mettre en vente. Le Musée du Louvre se déclarant incapable de l'acheter - dans la mesure où le prix demandé dépassait ses ressources de l’époque -, le précieux document devint en 1857 la propriété du British Museum où il entra sous le numéro d’inventaire BM 10 183.

(Pour une version hiéroglyphique de ce papyrus, accompagnée de la traduction française de la première partie du conte, je convie les amateurs à consulter le lien suivant : http://egycontes.free.fr/2freres.pdf).
  

     Sur la dernière page du papyrus, on peut lire : Rédigé par le grammate Ennena, chef des écritures. Ce qui permet de le dater de la fin de la XIXème dynastie, sous le règne de Mineptah-Siptah, père du futur pharaon Séthi II, alors encore simple prince héritier.


     Lisons à présent l’extrait que je vous propose visant à étayer la thèse défendue par l’égyptologue belge Philippe Derchain à laquelle je faisais allusion dans mon dernier article, à savoir la connotation érotique donnée par les Egyptiens à la chevelure et au port de la perruque.

 
     Or quelques jours plus tard, alors qu’ils étaient au champ et qu’ils manquaient de semences, l’aîné envoya son jeune frère en lui disant : " Va vite, et rapporte-nous des semences de la ferme". Il trouva la femme de son frère aîné en train de se faire coiffer et lui dit : "Lève-toi et donne-moi des semences. Je dois vite retourner au champ car mon frère m’attend. Ne traîne pas".

     Elle lui répondit : "Vas-y toi-même; ouvre le grenier et prends ce que tu veux. Ne sois pas cause que ma coiffure reste en plan".

     Le jeune homme entra donc dans son étable pour y prendre une grande jarre car il voulait emporter beaucoup de semences. Il l’emplit d’orge et de blé et sortit avec sa charge. Elle lui demanda : " Quel est le poids de ce que tu as sur les épaules ?" Il répondit : " Trois sacs de froment, deux d’orge, en tout cinq sacs."  (1) Voilà ce que j’ai sur les épaules". (...)

     Ce qui fit dire à la dame : " Que de force il y a en toi ! Chaque jour j’admire ta vigueur." Elle eut envie de le connaître comme on connaît un homme, se leva, le saisit et lui dit : " Viens, allons passer une heure au lit. Ce te sera profitable, car je te ferai de beaux vêtements."

     Alors le jeune homme devint comme un léopard qui entre en rage, à cause des vilains propos qu’elle lui avait tenus


     Dans la version qu’elle donne de la scène à son époux, la dame affirme :  


     "Lorsque ton frère est venu chercher des semences, il m’a trouvée seule et m’a dit : "Allons passer une heure au lit. Mets ta perruque."


(1) Ce que les égyptologues traduisent par "sac" était à l'époque une mesure de capacité équivalant à plus ou moins 56 kilogrammes. Bata, si l'on en croit le texte, porterait donc ici une charge de quelque 280 kilogrammes sur ses épaules. Détail supplémentaire de force qui naturellement émoustille les sens de la dame disposée à être infidèle. 


     Pour mieux comprendre encore la connotation érotique qui se cache derrière le port de la perruque, je vous invite à découvrir, ami lecteur, un second texte. Il s’agit cette fois d’un chant d’amour extrait du Papyrus Harris 500 sur lequel, déjà, je vous avais donné quelques indications dans mon article du dimanche 29 juin dernier.

 

Mon coeur est une fois de plus envahi de ton amour
Alors que la moitié de la tempe seulement est tressée.
Je cours te retrouver.
Hélas, je suis dénouée.
Bah ! Je vais mettre une perruque et serai prête à tout moment.

 

     Il est indéniable aussi, à la lecture de ce très court poème que si la coiffure parfaite constitue un véritable moyen de séduction, la perruque, toujours prête en cas de besoin, est le signe de l’amplification des désirs et de la totale et immédiate disponibilité amoureuse.


     On comprend dans ce dernier texte que la belle, prise d’un violent désir amoureux, ne peut en aucun cas se présenter de la sorte, ses soins de coiffure non terminés, à son amant. Elle n’hésite donc pas, dans sa fougue, à se coiffer d’une perruque.


     Voilà bien la preuve, si besoin en était encore après mes deux articles, qu’une coiffure impeccable, voire une perruque soignée, font partie de la toilette d’une amante qui n’a qu’une idée en tête. Ce sont des signes évidents de connivence : ils constituent un code invitant à l’amour.
Ce sont donc, comme le port de certains vêtements et/ou de certains bijoux, des détails à connotation érotique de première importance.


(Derchain : 1975; Lefebvre : 1988, 144-6)


Petite mise au point technique :

     En vacances en France voici quelques semaines, il m'est apparu chez quelques amis que, si certains lisaient les poèmes égyptiens proposés dans la très cursive police de caractères que j'avais choisie, d'autres, en revanche, les découvraient dans une police constituée de majuscules d'imprimerie fort agrandies et, en définitive, fort peu agréables à l'oeil.
Aussi, ai-je décidé de ne plus utiliser de polices autres que celles mises à disposition par Overblog, que je choisis en italique et vert émeraude lorsqu'il s'agit de retranscrire des extraits de la littérature égyptienne.    



 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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11 août 2008 1 11 /08 /août /2008 23:00

"Au commencement était l’image"

 
     J’ai déjà eu maintes fois l’occasion, ami lecteur, d’attirer votre attention sur l’interdépendance existant entre écriture hiéroglyphique et image égyptienne dans la mesure où ces signes figurent, graphiquement parlant, des objets ou des êtres concrets.


     Les Egyptiens de l’antiquité, il faut le savoir, étaient quasiment tous analphabètes; quant à nous, leur écriture serait à jamais lettre morte si Jean-François Champollion (1790-1832), génial déchiffreur français, ne nous avait initiés à ses arcanes.

 

     En revanche, l’image - coeur même de cette civilisation -, en nette opposition avec l’élitiste exclusivité que représente la langue écrite, pouvait à l'époque, et peut encore de nos jours être lue (je ne dis pas : nécessairement comprise) par tout un chacun.

 

     Selon l'égyptologue allemand Dietrich Wildung, l'image est l’écriture de tous ceux qui ne savent pas écrire ou lire : elle détient donc un caractère éminemment démocratique qu’une langue écrite est loin de posséder.

 

     Le langage des couleurs, des rythmes et des formes, comme celui de la musique, présente cette remarquable particularité d’atteindre tout être humain sans le truchement d’aucune médiation, professait il n'y a guère feu l’égyptologue belge Roland Tefnin.

 

     Il suffit pour nous en convaincre de visiter une tombe thébaine ou, plus simplement encore, de feuilleter un livre d’art consacré à la terre des pharaons : si d’aventure l’on ne connaît pas le sens des hiéroglyphes peints ou gravés, comme c’est le cas pour la majorité des gens, la seule vue de la peinture ou du relief, déjà, nous permet d’en saisir une approche suffisante pour comprendre, de manière minimale dans un premier temps, la représentation que nous avons sous les yeux.

 

     Regarder, lire une image égyptienne, c’est déjà appréhender et commencer à comprendre la civilisation. Car tout, ou presque, a été traité par les artistes des rives du Nil : les tombes, depuis l’Ancien Empire jusqu’à la Basse Epoque, proposent à foison des moments de la vie quotidienne, des travaux des champs aux fêtes et aux jeux, que les textes seuls, le plus souvent, n’évoquent qu’à peine. Toute l’histoire de la société est présente dans ces tombeaux (qu'ils dénommaient "maisons d’éternité") dans la mesure où l’Au-delà se devait d’être une reproduction, la plus fidèle possible, de l’Ici-bas.

 

     L’image égyptienne constitue donc une sorte d’écriture immédiate, compréhensible par la plupart, à tout le moins en un premier niveau de sens, car d'autres significations se dissimulent parfois derrière l'immédiatement apparent : il peut en effet exister un deuxième, voire un troisième axe de lecture, plus allégorique, plus ésotérique qu'il nous reste à découvrir, pour autant, bien évidemment, que l’on dispose un tant soit peu des codes de cette "grammaire" particulière à l’image.

 

     Et c’est ce que je voudrais vous démontrer aujourd'hui, ami lecteur, avec ce premier article de rentrée, en rapport direct, comme je vous l’avais annoncé avant mes vacances, avec les fragments de la scène de pêche au harpon - exposés dans la troisième vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - que nous avions admirés le1er juillet dernier.

 

      Pour mieux étayer ma démonstration, vous me permettrez de quelque peu "tricher" : en effet, je vous propose d'analyser la même scène, mais complète cette fois,  tout en sachant que, morceau classique de l'art pictural égyptien, nous pouvons la retrouver dans maints tombeaux : je vous en avais déjà d'ailleurs soumis une reproduction, en noir et blanc, dans l'article sus-mentionné, provenant du mastaba de Neferirtenef entré au tout début du XXème siècle au Département des Antiquités égyptiennes des Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles.        

     Aujourd'hui, j'ai choisi celle de la tombe de Nakht, scribe et prêtre d'Amon à la XVIIIème dynastie.


 

     C'est l'évidence même qu'ainsi présentée, cette scène de chasse et de pêche dans les marais n'est en rien représentative d'une quelconque réalité. Ce qui est tout à fait logique quand on sait que l'artiste égyptien reproduisait non pas ce qu'il voyait véritablement, mais bien plutôt l'image qu'il avait à l'esprit afin de mieux faire passer le message qu'il voulait transmettre. En ce sens d'ailleurs, il n'est pas incongru de considérer l’art égyptien comme parfaitement cérébral.

 

     Pour rendre le plus significativement possible tous les aspects, toutes les particularités de ce qu’il entendait montrer, l’artiste avait continuellement recours à des "subterfuges", des codes comme par exemple peindre le contenu au-dessus du contenant; ou encore associer, dans un même dessin architectural, le plan, l’élévation et la coupe; ou encore dessiner deux mains droites, ou gauches, etc.

 

     Cette combinaison de différents points de vue a parfois entraîné certains historiens de l’art, totalement ignorants de ces codifications, à estimer l’art égyptien bien naïf ou à juger de manière exagérément critique, voire dépréciative, les artistes de cette époque.

 

     Afin d'éclairer cette notion de codification, je prendrai comme premier exemple ce que, empruntant à la langue allemande, les égyptologues appellent le "Wasserberg", cette sorte d’excroissance verticale arrondie, au coeur même de la scène, symbolisant une vague dans laquelle seuls deux poissons différents sont harponnés ensemble par le défunt.

 

     Que faut-il ici comprendre ?

     Simplement que, partant du principe que la chasse ou la pêche constituaient des activités ressortissant au domaine du sacré, elles avaient un rôle à l’évidence apotropaïque, les proies figurant les ennemis de l’Egypte (Roland Tefnin ne qualifiait-il pas les poissons de métaphores vivantes des forces maléfiques ?); ennemis qu’il fallait donc anéantir, car synonymes de chaos. Le défunt ainsi représenté en pleine action cynégétique apportait son concours pour éliminer ces forces du mal.

 

     Mais il faut aussi avoir présent à l’esprit que ce type même d’activité fut, dès les premiers temps de l’Histoire, l’apanage des seuls souverains. Pharaon, unique intermédiaire entre les dieux et les hommes, accomplissait donc de la sorte un rituel d’importance : le combat symbolique contre tout ce qui pourrait perturber la Maât, cette notion abstraite si chère aux Egyptiens dans la mesure où elle leur permettait de maintenir l’ordre dans le pays.

 

     De sorte qu’un défunt qui se faisait ainsi représenter dans sa tombe se trouvait par là même assimilé à la personne royale. En outre, et plus prosaïquement, par la magie de l’image, il repoussait aussi définitivement les forces négatives susceptibles de s'aventurer et de dangereusement perturber sa vie dans l’Au-delà.

 

     Enfin, et dépassant la simple représentation d’un rituel ancestral lui permettant de personnellement triompher des dangers éventuels, cette scène revêt une connotation supplémentaire qui ressortit au domaine de l’érotisme, certes pas envisagé dans une optique plus ou moins vulgaire et grossière, mais plutôt au sens de régénération, de renaissance.

 

     Je m’explique. Même si dans la tombe de Nakht le harpon ne nous est pas visible, dans toutes les scènes de ce genre (chez Neferirtenef, par exemple), il nous est montré pénétrant en même temps dans deux poissons différents : un lates et une tilapia nilotica. Or, depuis mon article du mardi 3 juin dernier, vous n'ignorez plus, ami lecteur, que si le lates symbolisait le sacré, la tilapia, elle, était synonyme de vitalité renaissante dans la mesure où les Egyptiens avaient remarqué qu’elle abritait ses petits dans la bouche, juste après la ponte, et ne les recrachait qu’une fois éclos.

 

     Dès lors, le défunt propriétaire du tombeau dans lequel figure cette scène s’appropriait, toujours par la magie de l’image, les vertus inhérentes à ces deux poissons, à savoir essentiellement, cette indispensable renaissance post-mortem.

 

     J'ajouterai, et ce détail est loin d’être anodin dans la démonstration que je vous propose ici, que la langue égyptienne se servait du même verbe (setchet) pour signifier "transpercer à l’aide d’un harpon", mais aussi "s’accoupler", "engendrer", "éjaculer". Le même verbe aussi (kema) pour signifier "lancer le boomerang" (qui permettait d’atteindre les oiseaux en vol), mais aussi "créer".

  

   Il est dès lors avéré que nous sommes en présence ici d’une renaissance métaphorique : pour renaître dans l’Au-delà, pour y poursuivre la vie qu'il avait connue (ou espérée) sur terre, le défunt avait besoin de surmonter les dangers, de les affronter pour mieux en triompher. Et pour ce faire, l'acte sexuel lui était nécessaire. Dès lors, comment mettre tout en oeuvre pour qu'il soit possible ?
  

     Par d’importantes, imposantes et incontestables contributions, l’égyptologue belge Philippe Derchain a abondamment et définitivement démontré, depuis plus d’un quart de siècle, le caractère manifestement érotique que recelait le port d’une perruque pour les dames, par exemple, mais aussi celui de certains types de vêtements; sans oublier le cône de parfum que l’on retrouve parfois au sommet de la perruque, le lotus serré dans la main ou certains bijoux portés à même la gorge ...

 

    Admirez une fois encore la délicate scène de la tombe de Nakht, ci-dessus : le défunt debout à gauche, superbement vêtu, s'apprête à lancer le boomerang; à droite, le même mais arborant une autre coiffure, harponne les deux poissons de la "montagne d'eau". Derrière lui, à chaque fois, son épouse, une fleur de lotus à la main; et entre ses jambes, l'agrippant au mollet, une de ses filles : cette représentation où tout ce petit monde, en grand atour, bijoux compris, se tient sur un frêle esquif n'a d'évidence absolument rien de réaliste.

     Pensez-vous vraiment, ami lecteur, que s’ils n’avaient pas indéniablement valeur érotique, tous ces détails vestimentaires seraient ainsi mis en lumière ? Pensez-vous vraiment que semblables tenues sont celles de chasseurs et de pêcheurs ? Pensez-vous vraiment que toute cette coquetterie déployée s’impose, convienne pour ce type d’activité dans les régions palustres ?

     Il semble indiscutable pour Philippe Derchain - dont je partage entièrement le point de vue - que tout ceci constitue une allusion relativement discrète à la vie amoureuse de Nakht.

     En conclusion, et c’est bien là toute la pertinence d’une herméneutique portant sur l’image égyptienne, c’est bien là l’intérêt de suivre les dernières recherches en date des égyptologues comme celles des philologues qui se sont succédé depuis un siècle pour les analyser, une scène comme celle que je vous ai proposée aujourd’hui, si récurrente dans l’art égyptien depuis l’Ancien Empire, recèle à l’évidence plusieurs niveaux sémantiques, du littéral au symbolique, qui, si on peut leur trouver une indéniable indépendance, convergent néanmoins tous, in fine, vers une seule et unique intention : après son trépas ici-bas, permettre la survie du défunt et sa renaissance dans l’Au-delà.


     Au terme de ce long article, qu’il me soit permis, en guise de synthèse, de simplement énumérer ces niveaux de sens que les égyptologues reconnaissent à la célébrissime scène de chasse et de pêche dans les marais, et ce, afin de boucler la boucle en corroborant mes propos initiaux concernant la lecture d’une image égyptienne :

 

* Sens mythique : réminiscence des combats victorieux des souverains des premières dynasties contre les ennemis du pays. Il serait alors ici question, mutatis mutandis, d’une victoire du défunt contre sa propre mort.

 

* Sens apotropaïque : protection du défunt face aux forces du mal dans son parcours personnel vers la renaissance souhaitée.

 

* Sens érotique, à destination eschatologique : nécessité de rapports sexuels préalables à cette renaissance.


(Angenot : 2005, 11-35 ; De Keyser : 1947, 42-9 ; Derchain : 1975 ; Laboury : 1997, 49-81 ; Wildung : 1997, 11-6)


     Pour une autre preuve, si besoin en était encore, de l'indubitable valeur érotique attribuée à la perruque en particulier, et à la coiffure en général dans le quotidien égyptien, je vous invite à venir lire, ici même, samedi prochain, un poème d'amour ainsi qu'un extrait d'un conte qui, tout naturellement, viendront confirmer dans le domaine littéraire ce qu'aujourd'hui nous avons constaté dans celui de la peinture.  

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