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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 06:52

     Aujourd'hui, je vous propose un court extrait de l'Enseignement de Hordjedef (fils de Chéops), à l’usage de son fils :


Cherche-toi une parcelle de terres arables,
Qui soit inondée, et délimitée par écrit
Pour cultiver
Pour pêcher, pour pratiquer la tenderie,
Par crainte que ne se produise une année d’indigence.
Ce que tu auras mangé est ce que tu produiras par tes bras.

(Traduction  Pascal  Vernus : 2001, 49)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 12:26

     Après le petit aphorisme qui terminait l'article d'hier visant à expliciter les raisons qui avaient motivé ma décision de donner jour à cette nouvelle catégorie - intitulée Littérature égyptienne -, je vous propose aujourd'hui, ami lecteur, la première stance d'un chant d'amour que l'on trouve, notamment, sur le Papyrus Chester Beatty.

     Puisse cette petite merveille, datant de plus de 3 200 ans, illuminer votre dimanche ...

Unique est l’Aimée, sans pareille
La belle inégalée,
Regarde-la, elle est comme Sothis
Quand elle reparaît au début de l’année heureuse,
Brillant merveilleusement, la peau blanche, le teint clair,
Les yeux charmants, ensorceleurs,
Que ses lèvres sont douces dès qu’elles parlent !

On ne saurait trop en dire d’elle :
Le cou long, le sein resplendissant
Ses cheveux sont de vrai lapis-lazuli,
Ses bras surpassent l’or,
Ses doigts sont des boutons de lotus,
La croupe opulente, la taille fine,
Ses cuisses portent ce qu’elle a de meilleur.

Sa démarche est noble à travers la campagne,
Rien qu’en passant, elle dérobe mon coeur.
Elle fait tendre le cou de tous les hommes, qui se retournent pour l’admirer.
Quel bonheur pour qui la tient dans les bras !
Il est le premier des amants.
Contemple-la, tandis qu’elle sort,
Telle cette déesse, l’Unique.
(*)


(Traduction de Philippe Derchain : 1997, 79-80)


(*) L'Unique est, dans la poésie égyptienne, une des dénominations de Hathor, déesse de l'Amour.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 13:00

     Certes, il fallut attendre le premier tiers du XIXème siècle, avec la géniale découverte, par Jean-François Champollion, du système hiéroglyphique pour commencer à comprendre la littérature égyptienne.

 

     Certes, les données grammaticales, les recherches sémantiques, les paradigmes de conjugaison continuent depuis lors d’évoluer, nous permettant, grâce à une précision toujours plus grande dans la traduction des textes, d’entrer plus avant dans le mode de penser d’une civilisation pluri-millénaire.

 

    Certes, de brillants étudiants devenus d’illustres savants se sont abondamment penchés sur cette littérature, en ont exploré les moindres facettes, ont confronté avec d’autres, leurs pairs tout aussi pointilleux, le sens à donner à tel déterminatif dans telle succession de hiéroglyphes à telle période de l’histoire sémiologique égyptienne.

 

      Et nonobstant ce précieux bond en avant réalisé en moins de deux cents ans, permettant à la langue, d’ésotérique qu’elle était depuis l’imposition du christianisme au IVème siècle de notre ère, d’être enfin, grâce à tous ces traducteurs patentés, devenue exotérique, force m’est de reconnaître que la majorité du public, même cultivé, et en cela soutenu et conforté par des manuels scolaires et des ouvrages historiques malheureusement non encore réactualisés à la lumière des connaissances récemment acquises, croit toujours que tout a commencé en Grèce; que la civilisation grecque est notre mère à tous; que les ouvrages des philosophes grecs constituent les premiers textes de la littérature sapientiale que notre monde ait connus et que c’est Hérodote qui fournit à l’humanité tout entière les premiers récits historiques jamais rédigés.

 

   Le grand Pierre Hadot, dans son remarquable ouvrage Qu’est-ce que la philosophie ? (Folio Essais n° 280), sur les 450 pages qu’il contient ne consacre aucune ligne aux sagesses égyptiennes. Et quand bien même il titre son troisième chapitre La philosophie avant la philosophie, c’est toujours et encore de la Grèce, fût-elle archaïque, qu’il nous entretient.

 

    Le "Que sais-je ? " de Jean-Paul Dumont intitulé La philosophie antique, - vous admettrez avec moi, ami lecteur, qu’il s’agit quand même là d’une incontournable collection de poche qui a accompagné les études de générations et de générations de "petites têtes blondes" -, ce mince volume donc, publié aux Presses Universitaires de France sous le n° 250 donne à lire, en première phrase de l’introduction : "Pour nous, méditerranéens de culture, la philosophie antique se confond avec la philosophie grecque." Tout est dit : la Méditerranée n’a qu’un seul côté !

 

    François Châtelet, l’immense François Châtelet, quand il publie son incontournable Histoire de la philosophie en huit volumes (repris en poche, collection "Pluriel"), s’il s’entoure d’une petite quarantaine de collaborateurs, tous philosophes de renom, ignore complètement le monde scientifique égyptologique.

  

     Et il partira de ce même principe - que tout commence avec la Grèce - quand il s’aventurera à nous expliquer la naissance de l’Histoire : pas un mot, par exemple, sur les pourtant célèbres Annales de Thoutmosis III, la plus vieille et la plus longue inscription historique du monde dont le Louvre, depuis 1826, possède salle 12, des fragments des lignes 29 à 35.

    

     Deleuze, le philosophe Gilles Deleuze, dans le Qu’est-ce que la philosophie ? qu’il publie avec Félix Guattari aux éditions de Minuit en 1975 concède, dans son introduction, que les autres civilisations avaient des sages, pour tout aussitôt ajouter que les Grecs les ont remplacés par des philosophes. Et quand, dans le chapitre intitulé Géophilosophie, il me paraissait évident qu’il allait faire le tour complet de la Méditerranée, il ne discourt en fait que sur les seules contrées grecques.

    

     Assurément, après Heidegger qui a péremptoirement décrété que la philosophie parle grec, plus aucun philosophe n’ose s’aventurer sur le terrain de l’égyptologie.

  
     Toutefois, à ces miennes récriminations, vous aurez beau jeu de rétorquer, ami lecteur, que dans le premier des trois volumes de l’histoire de la philosophie que publia Brice Parain voici 40 ans chez Gallimard dans la prestigieuse collection "La Pléiade", et reprise il y a une dizaine d’années en 6 volumes dans la collection de poche "Folio", 23 pages (sur quelque 4000 !) proposent un texte de Jean Yoyotte, égyptologue français de renommée internationale, qui remet un tant soit peu les montres à l’heure.

    

     Mais il est néanmoins paradoxal de constater qu’à l’énoncé des différentes sections de cet ensemble, en quatrième de couverture, ce qui concerne l’Egypte, la Mésopotamie, les Hébreux, l’Inde et la Chine est regroupé sous le vocable "Orient" et qu’en revanche, ce qui a trait à la philosophie grecque figure sous la dénomination "Antiquité". L’Egypte et la Mésopotamie ne seraient-elles donc pas des civilisations antiques ???

     Il est vrai que mon instituteur d’école primaire, il y a plus de 50 ans, nous assénait sans rire que l’Homme, avec un grand H, était né avec Jésus-Christ ! Avant cela, je suppose qu’il sous-entendait que ce n’étaient que singes et guenons ....

 
     Il est grand temps à présent que j’arrête là mes considérations polémiques et que j’en arrive au propos réel de ce billet : j’ai en effet décidé de proposer sur ce blog, en plus des articles du mardi essentiellement consacrés au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, tout ou partie d’oeuvres littéraires, témoins d’une des deux plus anciennes civilisations du monde et du tout premier mouvement de la prise de conscience, par des êtres humains, du cosmos, de la vie, de l’amour, de la mort. Témoins qui, quelques milliers d’années plus tard, ont toujours pour nous valeur universelle : un simple aphorisme, un extrait d’une sagesse, un hymne à une divinité, un poème, un extrait de conte, un texte funéraire ...  

     Libre à vous, ami lecteur, de méditer et de décider ou non de le commenter.

     Mais, ce que j’espère surtout, c’est que cette nouvelle catégorie vous fasse découvrir des trésors complets ou de simples perles fines de ce qui, maintenant que Champollion a ouvert la voix au déchiffrement de cette écriture des rives du Nil, ne devrait plus rester tu.


    J'inaugure donc officiellement cette nouvelle catégorie par cet aphorisme extrait de ce que les égyptologues appellent l' Enseignement pour Mérikarê :

 

 

Deviens un expert du langage et tu triompheras
Car la langue est le glaive du roi.
Les mots valent plus que tous les combats.

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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9 juin 2008 1 09 /06 /juin /2008 23:00

 

     Comme annoncé la semaine dernière, dans ce deuxième article consacré à la faune nilotique, je vais évoquer deux des quatre derniers types de figurines proposées au bas de cette immense vitrine qui occupe le centre de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes : les grenouilles et les canards. 


     Si parmi les animaux des rives du Nil, des marais et des lacs, le crocodile et l’hippopotame, comme je le démontrerai dans mon article de la semaine prochaine, eurent une terriblement grande influence sur la vie quotidienne des Egyptiens, il n’en va pas de même des grenouilles ou des canards.

     Il faut toutefois savoir que, dès l'époque prédynastique, des figurines d'animaux, à ce moment-là en argile ou en silex, furent déposées dans les tombes. Et que, l'usage ayant pris de l'ampleur, les égyptologues en retrouvèrent, datant de la Ière dynastie, en faïence déjà, offertes en guise d'ex-voto dans les premiers sanctuaires égyptiens : crocodiles et hippopotames, afin d'apaiser leur puissance divine; grenouilles, dans l'optique d'une quête de fertilité.   


     A propos de batraciens, précisément, il faut d'emblée que je vous fasse remarquer, ami lecteur, que si leurs représentations ne permettent pas toujours de distinguer effectivement les différences entre les espèces, je puis néanmoins affirmer que la grenouille, elle, possédait une valeur sémantique bien précise : parce qu’elle était issue des eaux - donc éventuellement des eaux primordiales, dans la mythologie égyptienne -, elle fut dès l’époque archaïque liée à l’apparition de la vie.


     Symbole de forces vivifiantes, dispensatrice de vie, elle fut assimilée à la déesse accoucheuse Heket, parèdre de Khnoum, le dieu potier qui modèle l’enfant divin sur son tour : c’est donc cette déesse-grenouille qui donne souffle de vie en tendant le signe de vie ("ankh") en direction du visage du petit être que Khnoum crée.


     Cette connotation perdurera bien au-delà de l’Egypte pharaonique puisque l’on a exhumé des exemplaires chrétiens de lampes décorées de grenouilles portant le texte, en grec, : "Je suis la résurrection".


     Quelques figurines de grenouilles, essentiellement du Nouvel Empire, sont exposées ici. Celle qui porte le numéro d’inventaire E 17 364 est en bois; la grenouille-sceau AF 8 550 et celle, toutefois sans numéro, à ses côtés sont en faïence siliceuse; elles datent de la XIXème ou de la XXème dynastie.



     

AF 11 513 et AF 11 514 sont également en faïence siliceuse.


     En revanche, E 22 720, don de la famille Curtis, est en cornaline alors que AF 8 557, dernier échantillon du Nouvel Empire, en stéatite glaçurée. 


                  
                                                                          
                                                                               

 

 

 

 


     De Basse Epoque, deux exemplaires terminent ce petit bestiaire de batraciens : E 2 245, en verre et AF 2 549, retrouvé à Tanis, dans le delta oriental, en basalte.


     Parmi les palmipèdes, le canard, aux nombreuses variétés dans les régions palustres du pays, et l'oie sont indéniablement les animaux les plus représentés dans les scènes peintes des hypogées égyptiens ou dans les palais royaux (à Amarna, dans celui d'Akhenaton, notamment).

   Si le canard pilet fut, de loin, le plus abondant, il existait également des canards sauvages, synonymes de désordre, symboles néfastes puisqu'ils avaient la réputation de manger les récoltes.   

     La vitrine qui nous occupe ici nous propose d
eux boîtes en bois de caroubier du Nouvel Empire, en forme de canard : ce sont E 219 et N 1 740.

                                      











     Plus petite, la première ne mesure que 8, 3 cm de longueur et 2, 5 cm de large, tandis que la seconde est longue de 16, 5 cm et large de 6, 5 cm. Pour toutes les deux, ce sont les ailes qui font office de couvercle : il s’ouvre par le milieu sur le corps évidé du volatile, et en pivotant.


     Si la première avait été façonnée uniquement dans du bois clair, la seconde, en revanche, est agrémentée d’un peu d’ébène pour le tour de l’oeil et d’incrustations en ivoire pour l’intérieur.


     Plus élaboré aussi, ce deuxième exemplaire propose un petit décor en dents de scie à la fois sur le bord des ailes, et sur celui de la boîte proprement dite.

 

     Ces deux coffrets en forme de canard constituaient vraisemblablement des objets de toilette.

    
     Pour terminer, permettez-moi de vous rappeler, ami lecteur, que c'est un canard qui a été choisi pour entrer dans la composition ... non pas d’une recette que je serais bien en peine de vous dévoiler, mais d’un des cinq noms de la titulature royale : celui de "Fils de Rê".


(Derchain : 1978, 65-6; Meeks/Favard-Meeks : 1993, 242; Vandier d'Abbadie : 1972, 45)

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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2 juin 2008 1 02 /06 /juin /2008 23:00

 

     En trois articles, je terminerai la description de la longue deuxième vitrine de cette salle consacrée au Nil par l’examen des quelques pièces, toutes disposées en son niveau inférieur, constituant les principaux spécimens de la faune que l’on pouvait rencontrer à l’époque pharaonique dans et aux abords du fleuve.

    

     A la différence des notes manuscrites que j’ai prises ces dix-huit dernières années au musée et qui consignent absolument tous les objets que les vitrines proposent, vous accepterez j’espère, ami lecteur, et ce dans le seul but de ne pas alourdir mes articles, que dans semblable cas d’espèce, je choisisse dans ce spicilège une iconographie des seuls exemplaires qui, à mes yeux certes, méritent que nous nous y arrêtions.

    

     Choix subjectif, je vous l’accorde, mais qui, indirectement, rencontrera ainsi un de mes objectifs sous-jacents : vous donner envie de (re)visiter le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre avec d’autres yeux. Et d’un autre pas ... que ces cadences "touristico-militaires" que l’on entend parfois arriver de loin  et résonner sur le plancher de certaines salles moins "attractives" et ce, je vous l’assure, sans être contraint de coller une oreille de sioux à même le sol.

    

     En revanche, à défaut de proposer une photographie de chaque pièce, je donnerai, pour d’éventuels passionnés, pour d’éventuels chercheurs qui aboutiraient sur ce blog (on peut toujours rêver !) et qui désireraient une description exhaustive de chaque vitrine, la totalité des références indiquées sur les cartels.

    

     Tout en espérant de tout coeur que cette nomenclature peut-être un peu fastidieuse ne rebutera aucun autre lecteur ...

     

     Le premier de ces trois articles annoncés en préambule sera aujourd’hui consacré aux figurines de poissons. Ceci, je le précise d’emblée, n’a rien d’arbitraire si je rends compte de ce qui est exposé, en commençant par la droite de la vitrine et en allant vers la gauche, donc vers le fond de la salle. En adoptant, par parenthèses, la lecture la plus courante des hiéroglyphes ...

 

     Un groupe de lépidotes, d’abord. Tous en bronze, tous datant de la Basse Epoque. [Répertoriés : N 4 014 D - N 4 014 E - N 4 014 F - N 4 014 G - N 4 014 H - N 4 014 I et AF 283].












 

     Deux autres exemplaires en pierre - [E 30 689], en grauwacke, datant aussi de Basse Epoque et [E 25 451], d’Epoque thinite, viennent terminer cette première série.

        

     Appelé aussi carpe du Nil (ou barbus bynni, en latin), le lépidote (ou lépidotos) proviendrait d’Abydos. Il était associé à la déesse lionne Méhit, "Maîtresse de This".

 

     Viennent ensuite les tilapias : [E 13 416 - E 10 789 - E 2 463 - E 22 786 et E 10 833]

    

     Les Anciens avaient remarqué que la tilapia nilotica (inet en égyptien) présentait la particularité d’incuber ses petits dans la bouche, juste après la ponte, les mettant ainsi bien à l’abri, et de recracher les alevins dès leur éclosion. C’est la raison pour laquelle ce poisson fut choisi en tant que symbole de régénération.

 

     D’après le chapitre 15 du Livre pour sortir au jour (traditionnellement et erronément appelé Livre des Morts), la tilapia escortait la barque de Rê dans le sillage de laquelle nageait également un autre résident du fleuve, le poisson abdjou, dont le rôle consistait à prévenir les occupants de la barque de l’arrivée d’Apopis, - ce gigantesque serpent qui, chaque matin et chaque soir menaçait l’ordre cosmique en s’attaquant à la barque du soleil - afin que ceux-ci le mettent hors d’état de nuire (et plus spécialement Horus et Seth qui se devaient de le darder de leurs traits).

    

     Certains égyptologues veulent voir dans ce poisson inet, dont la haute nageoire est assez caractéristique, l’emblème de la ville de Mendès, patronnée par la déesse Hat-Mehyt ("Celle qui est à la tête des poissons"). En revanche, à cause précisément de cette nageoire, d’autres pencheraient plutôt du côté du schilbe mystus, que je vais évoquer ci-après, comme enseigne de Mendès. Les avis sur ce sujet - comme sur bien d’autres - sont donc partagés. Et bien malin celui ou celle qui, un jour, tranchera définitivement.

    

     D’autant que Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, VIII, 91 (Paris, Collection Budé, Tome 8, p. 55) n’a en rien clarifié les choses, lui qui donne à ce poisson le nom de dauphin :

"Mais le crocodile était un fléau trop grand pour que la nature se contentât de lui opposer un seul ennemi : il y a aussi les dauphins. Ceux qui nagent dans le Nil ont sur le dos une nageoire tranchante qu’on dirait destinée à l’usage qu’ils en font : (...) ils tuent par ruse les crocodiles qui leur font la chasse dans le fleuve. Sous le ventre, la peau du crocodile est tendre et mince; le dauphin, comme s’il était effrayé, plonge, et passant par-dessous son poursuivant, il lui fend le ventre avec sa nageoire".

    

     N’étant nullement ichtyologiste, je me garderai bien de prendre position, préférant lâchement "noyer le poisson" et passer à la catégorie suivante exposée dans la vitrine. Mais pas avant d’attirer votre attention, ami lecteur, sur cette pièce particulière en terre cuite de la XVIIIème dynastie qui servit de flacon.

  

     Le mormyre, poisson sacré de la ville d’Oxyrhynchos, mais vénéré dans tout le pays, également appelé brochet du Nil, et parfois oxyrhynque, ne se rencontre ici qu’au travers de deux exemplaires : [N 4 014 A et E 14 364]. En bronze, ils datent tous deux de Basse Epoque.

                                                                                          



     Deux exemplaires aussi seulement pour le schilbe mystus [E 43 et E 132], en bois et bronze, datant également de Basse Epoque.





     Sacrés, divinisés, les poissons égyptiens dans leur grande majorité, ceux exposés ici, mais aussi l’anguille, la perche (lates niloticus), le silure, bien que parfaitement comestibles, ne pouvaient être consommés par tout être sacralisé, les prêtres comme le roi (qui, je le précise, constitue quand même le prêtre suprême d'un pays que nous pouvons considérer comme étant une théocratie) : un tabou provenant en réalité de très archaïques pratiques tribales le leur interdisait de manière totale et absolue.

    

     Cette "impureté" qui frappait les poissons déboucha sur de nombreuses interdictions alimentaires. Car même si le peuple profane ne se privait pas d'en déguster, frais, séchés ou salés, quelques espèces n'étaient interdites que dans certains nomes seulement, alors qu'à certains moments bien particuliers de l'année, toutes les espèces étaient prohibées pour tous !
Hérodote, Plutarque et Diodore nous l'ont conté avec force détails.

     En outre, ceux qui étaient autorisés à manger du poisson ne pouvaient pénétrer dans le palais. Ceci résulte de la crainte, avérée, de ce que l'on appelle "l'impureté directe", tout contact avec "l'être souillé" étant susceptible de transmettre la dite souillure.

     Toutefois, il appert que ce tabou n'a pas existé à toutes les époques égyptiennes et que le danger d'impureté concernant le roi par exemple avait manifestement disparu dans l'esprit des scribes thébains du Nouvel Empire.

     Qu'est-ce qui m'autorise à avancer une telle assertion ? Tout simplement le fait qu'à partir de cette époque-là, on commencera à trouver des représentations de poissons dans certains textes funéraires. En effet, il faut savoir, ami lecteur, qu'aux époques antérieures, jamais le déterminatif hiéroglyphique du poisson ne fut employé dans ce genre de littérature : toutes les espèces de poissons y furent supprimées de manière absolue, que ce soit dans ce que l'on appelle les textes des pyramides (inscrites) de la fin de l'Ancien Empire ou les textes des sarcophages du Moyen Empire.

     Il est très aisé de comprendre la raison pour laquelle les scribes égyptiens, dans ce contexte précis d'interdit sacré, ont poussé aussi loin la déférence en évitant de peindre ou graver des représentations de poissons :  ces textes funéraires sont destinés au seul usage royal. Or, je l'ai mentionné ci-avant, le poisson est un animal impur pour le roi. Dès lors, sa présence dans un texte funéraire "souillerait" la royale momie. 

     Il ne s'agit donc pas ici de protéger le défunt en tant que défunt, comme cela eût pu se faire pour le commun des mortels, mais bien plutôt de lui épargner une souillure en tant que roi. Ce qui est totalement différent ...

    Pour le peuple profane, les quelques restrictions que j'ai énumérées ci-dessus mises à part, le poisson pouvait constituer le type même du paiement en nature en fonction des travaux effectués. Pour ne donner qu’un seul exemple, je convoquerai ces milliers d’ostraca, inépuisable mine d’informations, retrouvés dans les ruines du village des ouvriers de Deir el-Medineh, et dont certains font état de procès-verbaux de distributions de poissons.

    

     Ainsi, en l’an 29 du règne de Ramsès III - année célèbre pour les désordres et les grèves qui paralysèrent le travail dans la Vallée des Rois -, le fonctionnaire royal Khâemouaset, un des "portiers" du village, rendant compte de sa gestion en la matière, indique qu’il a fourni 10 marchands de poissons à chacune des deux équipes de travailleurs de la nécropole. Ce qui signifie qu’il y avait dans ce cas-ci 20 pêcheurs officiellement autorisés à venir des rives du Nil à la porte du village, ultime limite où ils pouvaient avoir accès pour livrer leur marchandise sans entrer sur le chantier ultra-secret d’élaboration des tombes royales.

    

     Là, les marchands - profession le plus souvent exercée de père en fils -, amenaient le produit de leur pêche 5 à 6 fois par mois soit, toujours d’après cette très intéressante source lithique que représente un ostracon pour tout égyptologue, une moyenne mensuelle de 150 kilogrammes ... par pêcheur ! Les quantités se mesuraient en deben de cuivre, un deben valant approximativement 91 de nos grammes actuels.

    

     Dès qu’il recevait la cargaison de poissons frais, le "portier" la livrait immédiatement au scribe attaché à chacune des deux équipes afin qu’il la répartisse entre les membres de son groupe. Toutefois, diserts sur les quantités distribuées, les ostraca seraient plutôt laconiques quand il s’agit d’expliquer la méthode de répartition. Mais il est quasiment avéré que les avantages en nature avaient tendance à croître en fonction du poste occupé dans ce village des "Ouvriers de la Tombe".
De sorte que les simples manoeuvres étaient moins bien nourris que leurs supérieurs.

    

     Rien de nouveau sous le soleil, fût-il de Rê !

    

     Enfin, j’ajouterai pour terminer que quelques poissons, et même s’ils étaient par ailleurs abondamment consommés, pouvaient entrer dans la composition de recettes médicinales (par exemple pour soigner certaines maladies infantiles, maladies des yeux, maux de tête, empoisonnements), voire même dans celle de recettes magiques afin d’éloigner les revenants ou les êtres jugés néfastes.



(Billen : 1992, 43-7; Christophe : 1967, 177-99; Lacau : 1913, 1-64;  Meeks : 1973, 209-16) 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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26 mai 2008 1 26 /05 /mai /2008 23:00

 

    L’article qu’écrivit Louvre-passion le vendredi 9 mai dernier dans lequel il relatait une exposition consacrée à Marie d’Orléans, belle-soeur de notre premier souverain belge, appela chez moi quelques souvenirs historiques à propos de notre dynastie, et plus spécifiquement de la feue reine Elisabeth.

 

                                 


Le fait qu’en ce mois de mai, de manière traditionnelle, son nom soit associé au concours musical qu’elle mit sur pied avec le violoniste belge Eugène Isaye n’est certes pas non plus étranger à ma réflexion.

 

 

 

 

     Si précédemment, j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer le mécénat artistique de notre actuelle reine Paola (en faveur de Jan Fabre, notamment), celui, très éclectique, de l’épouse du roi Albert Ier, demeure pour la Belgique un phare de notre vie culturelle extrêmement important. Notamment grâce à ce prestigieux concours musical international (le C.M.I.R.E.B., selon la mode tant répandue des acronymes) - une année consacré au piano (où se révélèrent, entre autres artistes de renommée internationale, les Français Pierre-Alain Volondat et Frank Braley), une année au violon (ce sera 2009), une au chant ( en ce mois de mai) et une dernière à la composition d’une oeuvre pour orchestre, - que la souveraine honora de son patronage et de sa présence pratiquement jusqu’à son décès en 1965, à 89 ans.

 

     Mais indépendamment de cette option musicale, la reine Elisabeth, on le sait peut-être un peu moins, se prit aussi d’intérêt pour l’égyptologie. Il est vrai qu’au début de son règne, Howard Carter, grâce au mécénat de Lord Carnarvon, venait, après quelques années de fouilles quasiment infructueuses dans la Nécropole thébaine, de découvrir le tombeau de Toutankhamon.

 

     Evénement considérable s’il en fut que la mise au jour de cette tombe que l’on crut un instant inviolée, et des trésors inestimables qu’elle contenait encore.

 

     C’est dans cette optique qu'elle souhaita pouvoir assister, en compagnie de son jeune fils Léopold (le futur et très contesté roi Léopold III) à l’ouverture de la chambre funéraire. Et dans la foulée, insista pour être accompagnée d’un éminent égyptologue qui la guiderait.

 

     Dans un précédent article que j’avais consacré à la deuxième vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai déjà eu l'opportunité de faire allusion à cet homme, incontournable dans le paysage scientifique belge de l'époque : il s'agit de Jean CAPART.

 

     Et c'est tout naturellement à lui que revint ce privilège royal. Nous étions en février 1923. Conservateur au Musée du Cinquantenaire, il avait alors 46 ans.

  


     Il était né en 1877. Il faut savoir qu’à la fin du XIXème siècle, les études d’orientalisme n’étant pas encore organisées dans les universités belges, le jeune homme qui, tout adolescent déjà, s’adonnait avec la fougue de son âge au déchiffrement des hiéroglyphes, se vit contraint de d’abord passer par des études de droit qu’il concrétisa par l’obtention de son diplôme à l’Université de Bruxelles, en 1898.

 

     Son mémoire sur l’Histoire du droit pénal égyptien ancien lui ouvrit bien des portes et lui permit, entre autres, de rencontrer les plus grandes sommités du monde égyptologique de l’époque, le Français Gaston Maspero en tête. Capart avait alors 21 ans.

 

     En 1900, il entre au musée du Cinquantenaire comme Conservateur-adjoint de la section égyptienne. Deux ans plus tard, il devient chargé de cours de la toute première chaire d’Egyptologie que connut notre pays, à l’Université de Liège. (Avant Bruxelles !)

 

     En 1905, en mission pour acheter des antiquités, il est autorisé par Gaston Maspero à ramener à Bruxelles la chapelle funéraire du mastaba de Neferirtenef (que j'ai précédemment déjà évoquée).

 

                                                                                 


     C’est le Professeur Capart et cet épisode de sa vie qui ont servi de base à Edgard P. Jacobs pour faire le portrait du Docteur Grossgrabenstein, notamment comme ici, dans le premier tome de Le Mystère de la grande pyramide, intitulé Le papyrus de Manéthon (Bruxelles, Editions Blake et Mortimer, 1993, p. 53)




     Au fil des ans, Jean Capart centupla la collection bruxelloise du musée qui, au départ, se résumait à quelques cercueils et momies. Très belle et intéressante collection que je vous convie de découvrir, ami lecteur, si d’aventure d’ici à septembre prochain vous veniez dans notre capitale visiter l’exposition des peintres flamands de la collection privée de la reine Elisabeth, d’Angleterre cette fois ...

 

     Il fit montre aussi de théories, souvent hardies pour l’époque et allant totalement à l’encontre des idées généralement admises par ses pairs. Ainsi, fut-il un des premiers à mettre en lumière le fait qu’une civilisation ne suive pas - comme on le croyait naïvement avant lui - les lois d’un progrès continu : il est tellement banal d’écrire actuellement que l’on reconnaît sans plus aucune discussion possible que la courbe d’évolution d’une société admet et des périodes d’acmé et des périodes de déclin que l’on a peine à croire qu'il dut, quant à lui, batailler pour que cette notion soit au moins débattue, avant d’être définitivement adoptée.

 

     Très vite aussi, et avec énormément d’intelligence, Capart se tourna plus spécifiquement vers l’art de l’Egypte antique. Sa bibliographie sur le sujet dépasse d’ailleurs l’entendement. Dans ce domaine, précisément, c’est à lui que l’on doit d’avoir attiré l’attention sur le fait qu’il ne fallait pas prendre la datation gravée sur le socle de maintes statues pour vérité première : beaucoup d’entre elles étaient des usurpations (souvenez-vous, ami lecteur, de mon article sur le Sphinx de la crypte du Louvre). Ainsi grâce à ses investigations, et surtout son oeil avisé, l’on sait maintenant que bon nombre de statues de Ramsès II, par exemple, constituent en fait des remplois d’oeuvres bien plus anciennes.

 

     En 1920, il publie ses Leçons sur l’art égyptien. Livre qui constitue en fait un compendium de son enseignement tant à l’Universités de Liège que de Bruxelles.

 

     En 1925, devenu Conservateur du Musée du Cinquantenaire, il transforme radicalement ce qui n’était alors qu’un musée de curiosités comme tant d’autres en un véritable établissement scientifique : il fut ainsi le tout premier à accréditer de manière pratique une des idées forces de la muséologie contemporaine, à savoir allier le côté scientifique et le côté éducatif.

 

     Quatre ans plus tard, et grâce à ses efforts, ce musée, suite à un arrêté royal, prit l’appellation que nous lui connaissons maintenant : Musées royaux d’Art de d’Histoire (M.R.A.H.) 

     Dans ces années-là toujours, et avec le soutien moral et financier de la souveraine belge, suite à des entretiens qu’ils avaient eu tous deux lors de leur voyage en Egypte au moment de la découverte de la tombe de Toutankhamon, Jean Capart fonde la F.E.R.E., c’est-à-dire la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth et, en parallèle, met sur pied un bulletin périodique qui, pendant des dizaines d’années, paraîtra deux fois l’an et rendra compte des travaux des égyptologues du monde entier. Actuellement, un seul numéro par an poursuit cette oeuvre d'envergure. (Depuis 2005, et afin de se conformer à la législation belge relative aux associations sans but lucratif, la F.E.R.E. a été contrainte de quelque peu modifier sa dénomination pour désormais s'appeler l'Association Egyptologique Reine Elisabeth - A.E.R.E.)

 

     En 1930, autre grand moment, Jean Capart organise, dans le cadre du centième anniversaire de notre Indépendance, parallèlement avec les nombreuses festivités que connaît notre pays, la première semaine internationale d’égyptologie et de papyrologie. Depuis lors, la F.E.R.E. héberge le siège de l’Association Internationale des Egyptologues et Papyrologues.

 

     Servi par une mémoire prodigieuse, Capart n'eut de cesse de rapprocher certaines pièces dispersées dans le monde entier et qu’il avait rencontrées, parfois, à des années d’intervalle. Ainsi, la grande "découverte" de sa vie fut indéniablement, en 1935, le morceau manquant du papyrus Amherst : il s’agissait en fait d’un document ramené par le futur Léopold II de son premier voyage en Egypte, en 1854, relatant les minutes d’un procès mettant en scène, à la XXIème dynastie, sous le règne de Ramsès IX, des pilleurs de la Nécropole thébaine. (Voir annexe ci-dessous)

 

     Des fouilles qu’il mena à Elkab, à quelque quatre-vingts kilomètres au sud de Louxor,des travaux qu’il publia, des cours qu’il dispensa, des "trésors" muséaux sur lesquels il attira l’attention, je pourrais encore et encore vous entretenir, ami lecteur, pour compléter ce portrait d’une des plus grandes et passionnantes figures de l’égyptologie belge. Mais point trop n’en faut : il me semble qu’à la lecture de cet article vous aurez déjà compris combien cet éminent scientifique aura marqué d’une empreinte indélébile les études égyptologiques ... mais aussi les amateurs de bandes dessinées.

P.S. Car, vérification de dernière minute, avant d'être à l'origine, en 1954, du Docteur Grossgrabenstein dans une des aventures de Blake et Mortimer, Jean Capart avait déjà inspiré un autre de nos grands dessinateurs, Hergé, qui l'avait ainsi croqué, en 1948, dans Les 7 boules de cristal, sous les traits d'Hippolyte Bergamotte.   


(Van de Walle B./Gilbert P./Werbrouck M./Hombert M., Hommages à Jean Capart, Chronique d'Egypte 44, Bruxelles, F.E.R.E., Juillet 1947)


Annexe

     En 1993, de passage dans un petit village du sud de la Belgique nommé Redu où, depuis près d'un quart de siècle, des dizaines d'habitations sont devenues des bouquineries, je tombai par le plus grand des hasards sur une fine plaquette d'une quinzaine de pages due à la plume de Jean Capart (et d'ailleurs autographiée et signée de sa main en 1947, donc quelques mois avant son décès) : il y relatait l'histoire de sa découverte d'un fragment du Papyrus Amherst que j'ai résumée ci-dessus.

     Je ne résiste pas, ami lecteur, au plaisir de vous en livrer quelques extraits :

     "Le mardi 5 février de cette année [1935], j'arrivai de bonne heure au Cinquantenaire, sachant que j'allais y trouver quelques antiquités dont S.M. le Roi avait bien voulu autoriser la remise à notre département égyptien. Il s'agissait de divers souvenirs rapportés de la vallée du Nil par le Duc de Brabant, le futur Léopold II, lors de ses voyages en 1854 et 1862-63. Je me rappelais les avoir examinés sommairement dans une vitrine au Palais de Bruxelles, il y a quelques années déjà. Je savais qu'ils consistaient en statuettes de faïence, en idoles de bronze (...) J'étais naturellement fort heureux de pouvoir ainsi ajouter à nos séries archéologiques quelques spécimens dont plusieurs combleraient des lacunes, mais j'étais loin de m'attendre à ce que ce lot d'antiquités pût me réserver une découverte sensationnelle.

     Mon attention se porta tout de suite sur une figurine de bois
(...) c'est une de ces statuettes funéraires, de facture peu soignée, avec une inscription peinte au nom de Khay, chef de travaux et scribe royal dans le temple du roi. Généralement ces figurines creuses, posées debout sur un socle, servaient de réceptacle à un papyrus funéraire. Pour le spécimen qui nous occupe, le socle avait disparu et une étoffe, manifestement ancienne, apparaissait au dehors. Quelle idée ! Y aurait-il quelque chose encore dans la cavité ? Je tire lentement le linge et je puis à peine en croire mes yeux de voir surgir un rouleau de papyrus, d'une bonne vingtaine de centimètres en hauteur, qui paraît être dans un état de conservation remarquable. Deux menus fragments détachés permettent de reconnaître une large écriture hiératique. Ma première impression fut qu'il s'agissait d'un papyrus funéraire et je remis à l'après-midi le soin de poursuivre mon investigation.

     Le moment venu, je commençai par soulever de la pointe d'un canif le pli extérieur du rouleau. Mes lecteurs comprendront-ils le sentiment étrange qui m'envahit au moment où je pus lire, à haute voix pour les assistants qui m'entouraient, la date de l'an XVI du pharaon Ramsès IX (1126 environ A.J.-C.) ?

     Cette date de l'an XVI de Ramsès IX est fameuse dans les annales de l'égyptologie. C'est celle du célèbre papyrus Abbott, au British Museum depuis 1857.
(...) C'est par lui que nous avons connu, pour la première fois, les péripéties de l'enquête ouverte contre les voleurs qui pillaient la nécropole de Thèbes. 

     Avions-nous retrouvé une pièce nouvelle à joindre au dossier dont le papyrus Abbott est le document central ?

     Les préparatifs ne furent pas longs. Le rouleau fut placé sur d'épaisses feuilles de buvard saturées d'eau claire. On l'humecta et bientôt la première couche avait absorbé suffisamment d'humidité pour le dérouler sans risque. Quelle joie de voir apparaître la belle écriture, ferme autant qu'élégante, d'un bon scribe thébain, soucieux de montrer son savoir-faire dans une importante pièce officielle ! Au fur et à mesure que la page s'ouvre sur la table, on pose sur elle des lames de verre.

     Déjà les premiers signes de la seconde page apparaissent. Je lis des mots ou plutôt j'essaie de deviner des phrases, impatient de préciser la teneur du texte. Soudain, je reconnais les cartouches du roi Sekhemreshedtaoui, fils de Ra, Sebekemsaf.
(...)

     Je fis chercher dans la bibliothèque le catalogue des papyrus de Lord Amherst. Il y avait, en effet, en Angleterre, un document qui, depuis la mort de Lord Amherst, a passé dans la bibliothèque Pierpont Morgan à New-York. Ce document, connu sous le nom de Papyrus Amherst, a conservé partiellement le protocole de l'enquête sur le pillage de la pyramide de Sebekemsaf. Le passage le plus extraordinaire contenait les aveux du principal coupable.

     On jugera de notre surprise, de notre stupéfaction, lorque nous constatons, par un simple regard jeté sur une des planches du catalogue
(...) que le bord inférieur de notre nouveau papyrus se juxtaposait exactement au bord supérieur du papyrus Amherst et que, là où celui-ci ne laissait apercevoir que quelques fragments de signes, la pièce que nous étions en train de dérouler donnait leurs compléments. (...)

     On comprendra l'impatience que nous éprouvions tous maintenant à compléter l'histoire dont on n'avait pu lire, jusqu'à présent, que quelques lambeaux. Le déroulement s'acheva sans accroc et nous donna quatre belles pages où, sauf au début, il n'y avait pas la moindre lacune. Avant la fin de la semaine, le papyrus était encadré et photographié et dès le lundi suivant, j'en avais terminé la transcription, aidé par mon ancien élève, M. Baudouin van de Walle. Les passages mutilés du début pouvaient être restitués facilement, car les personnages qui s'y trouvaient énumérés étaient tous connus déjà par le papyrus Abbott.

    
(...) Le Duc de Brabant visita pour la première fois l'Egypte en 1854. Il est vraisemblable que c'est alors que le demi rouleau lui fut offert, tandis que l'autre moitié fut achetée au Dr. Lee par Lord Amherst en 1868. Notre fragment a sans doute été placé dans la statuette de Khay par le marchand indigène en vue de le garantir contre les dangers du transport. (...)

     De temps en temps l'étude des antiquités nous met en contact presque direct avec les hommes qui vivaient il y a des milliers d'années. Je n'ai jamais éprouvé ce sentiment d'une manière aussi vive qu'en lisant le papyrus qui, dorénavant et avec la permission de S.M. le Roi, sera connu dans la science sous le nom de Papyrus Léopold II."

(Capart : 1935)

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 23:00

    

     Pour terminer ma présentation de la partie supérieure de la vitrine 2 de cette salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, après les embarcations abordées la semaine dernière, j'envisage aujourd'hui de vous présenter les objets que l'on a indistinctement intitulés "cuillers de toilette", "cuillers à parfum", "cuillers à onguent", "cuillers à fard", etc.

 

     Dans sa Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée du Louvre, Champollion les avait déjà classées sous la rubrique Ustensiles et instruments de culte privé et public. Notre célèbre égyptologue belge Jean Capart a même défendu l’idée, rejetée depuis, que certaines d’entre elles, plus spécifiquement en forme de bovidé ligoté, auraient remplacé, sur les tables d’offrandes, les animaux que l’on avait sacrifiés.

 

     Bien que n'ayant donc pas toujours été d'accord, les savants conviennent maintenant qu’elles ont pu servir, soit dans des cérémonies religieuses, pour faire brûler de l’encens ou de la myrrhe, soit en tant qu'objets de toilette : rien d'étonnant quand on connaît le rôle important joué en l'occurrence par la toilette du dieu dans le rituel divin journalier, mais aussi l'attention que les grandes dames accordaient à leur propre aspect physique. Et ce n'est pas pur hasard que, dans le mobilier funéraire retrouvé lors des fouilles, ces cuillers côtoyaient peignes, miroirs, pots à onguent et autres étuis à kohol.

 

 

 

     Les exemplaires proposés dans cette vitrine, non seulement figurent tous une nageuse, mais en outre, parce qu'il est évident que le cuilleron ne présente pas la moindre trace d'usage, sont des objets qui n'ont manifestement jamais connu de destination pratique
    


E 10903
(E 10 903)


     En os, d'une longueur totale de 12,5 cm, cette première nageuse de la fin de la XVIIIème dynastie renverse la tête en arrière, présentant ainsi un menton très relevé : elle semble vouloir à tout prix garder la tête hors de l'eau. Une natte assez épaisse qui s'étire dans le dos termine sa coiffure. Une ceinture a été gravée relativement bas, au milieu des fesses. Ses bras ne sont pas placés dans l’axe du corps, mais bien inclinés vers la droite : probablement soutinrent-ils un cuilleron long, étroit et profond, dont il ne reste qu’une partie.
 

     Des traces de couleur noire subsistent au niveau des yeux et surtout des cheveux. A une date indéterminée, ses jambes furent recollées un peu en dessous des genoux.


                                                                                 

E 11122

                                                                (E 11 122)

 

     Coiffée d’une perruque courte retenue autour du front par un bandeau, cette jolie jeune fille en bois de caroubier datant également de la XVIIIème dynastie, fut rerouvée à Medinet el-Ghorab. La pièce mesure 20 centimètres, en ce compris le cuilleron de 6,7 cm.


     Ses jambes, dont un pied est cassé, sont légèrement pliées. Ses bras, étendus, soutiennent la cuve rectangulaire, d'une largeur de 5,5 cm.
   


                                                              
 

 
N 1728

    (N 1 728)


    

     Datant de la XXVème dynastie, cet exemplaire, e bois et d'une longueur totale de 26,3 cm, est malheureusement fendue de l'épaule vers le dos. Elle présente donc un cuilleron en forme de cartouche, assez imposant, sur le bord duquel elle pose le menton. Elle arbore, pour sa part, une perruque se terminant en pointe et comme la première que nous venons d'admirer, elle porte une ceinture pour seul vêtement.

 

 

     Peu me chaut qu'ils aient ou non servi, et quel que soit le nom que les égyptologues veulent leur donner, vous admettrez avec moi, amis lecteurs, que ces petits objets constituent indéniablement des oeuvres d'art à part entière, d'une délicatesse et d'un raffinement extrêmes. Car en fait, ce n'est pas leur usage qui est  mis en lumière dans cette salle et cette vitrine consacrées au Nil - (il le sera plus loin, dans la salle 9, par exemple, dédiée à la parure) -, mais bien le corps, les formes agréablement galbées d'une jeune femme qui nage dans les eaux du fleuve.  


(Vandier d'Abbadie : 1972, I-VIII et 10-38
 )

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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15 mai 2008 4 15 /05 /mai /2008 09:30


     Depuis un certain temps, vous avez pris l'habitude, ami lecteur, de me suivre de mardi en mardi dans la visite que je vous propose du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. Mais vous aurez aussi découvert, sur ce blog, dans des catégories parallèles, l'un ou l'autre article qui veut délibérément quitter le domaine de l'égyptologie.

     C'est à l'une d'elle, que j'ai appelée "RicheArt" que j'ai confié ces lignes aujourd'hui, non pas pour un article précis, mais pour une invitation. Une invitation, à tous ceux que l'art intéresse et qu'un petit séjour dans notre capitale ne déplairait pas. Une invitation, en somme, à venir en Belgique pour une exposition anglaise de tableaux flamands : bizarre formulation que celle-là !

     Et pourtant ... Demain, en effet, s'ouvre à Bruxelles, aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique,  une prestigieuse exposition : pour la toute première fois pourront être admirées chez nous des oeuvres de chez nous qui font en fait partie de la collection privée de Sa Majesté la Reine Elisabeth II d'Angleterre.

     Et, un peu à l'image de ce qu'ont réalisé les concepteurs de l'exposition Jan Fabre au Louvre, mais cette fois, en respectant une unité d'Ecole de peinture, des chefs-d'oeuvre de Memling, de Metsijs, de Breughel l'Ancien, de Van Dijk, de Rubens, bref de ces peintres majeurs des XVème, XVIème et XVIIème siècles, de ce que l'on nomme encore (à tort ou à raison) l'Ecole du Nord qui dialogueront avec d'autres toiles de nos musées belges.

     Pour ne donner qu'un exemple, Le Massacre des Innocents de Breughel l’Ancien, propriété de la Couronne britannique, 
                                                          




     sera mis en parallèle avec




Le Dénombrement de Bethléem
, du même artiste,  appartenant à nos collections belges, afin d'illustrer la manière dont il "situait les scènes bibliques dans des villages brabançons recouverts de neige", nous explique le texte de présentation qui, mieux que moi, vous donnera tous les renseignements utiles.

     Dernier point, non négligeable, l'exposition se tiendra jusqu'au dimanche 21 septembre prochain. 

     Bonne escapade en notre "plat pays" ...   

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Publié par Richard LEJEUNE - dans RichArt
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12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 23:00


    
     Depuis le Vème millénaire précédant notre ère, soit près de deux mille ans avant l’unification politique de l’Egypte, vers 3 100 A.J.-C., le Nil, véritable épine dorsale du pays, serpentant entre les collines du désert libyque, à l'ouest, et celles du désert arabique, à l'est, constitua indéniablement l’artère unique, donc vitale, de circulation des hommes, de leurs biens et de leurs idées religieuses et politiques. De sorte que les embarcations furent assurément une des premières inventions mises en chantier par tous ceux qui, aux époques les plus anciennes, vinrent s’établir le long de son cours, pour la pêche, dans un premier temps, pour des contacts sociaux par la suite, tant d’est en ouest que du nord au sud.


     Il est d'ailleurs tout à fait symptomatique de constater que dans la langue égyptienne, le terme "voyager" s'écrivait avec le déterminatif d'un bateau. Mais ce n’était pas là sa seule particularité : les vents soufflant apparemment toujours du nord vers le sud dans la vallée du Nil, suivant que ce verbe voulait signifier "remonter le fleuve", c’est-à-dire aller vers le sud, le bateau était dessiné portant une voile gonflée par le vent 

 




tandis que s’il voulait nous indiquer que le voyage s’effectuait vers le nord, vers le Delta, 
donc que l'on descendait le fleuve, alors le déterminatif du bateau était dessiné sans la voile.

 

    
      Détail, me direz-vous. Oui, certes, sauf qu’en y étant attentif, on peut tout de suite connaître le sens de la navigation, donc comprendre la direction prise par le voyage en question. Et cela, sans avoir besoin de longues périphrases désormais inutiles, la présence ou non de la simple voile valant tous les discours !


     Les bateaux occupèrent donc très vite une place extrêmement importante dans le quotidien de tout Egyptien. A un point tel que les égyptologues ont relevé au moins une quinzaine de types distincts pour le seul IVème millénaire avant notre ère sur les centaines de gravures rupestres à l’air libre découvertes tout aussi bien en Nubie que dans le désert oriental, en direction de la mer Rouge. (C’est la présence d’animaux tels qu’éléphants et girafes côtoyant les représentations d’embarcations, - animaux totalement disparus du pays à l’époque pharaonique proprement dite -, qui leur ont permis d’exciper d’une datation aussi éloignée dans le passé.)

 

     En tiges de papyrus, dans un premier mais très court laps de temps, ces barques de l’époque pré-dynastique furent essentiellement, au niveau du Delta, réservées à la chasse et à la pêche dans les marais. Ensuite, des bois locaux comme l’acacia (sinon, l’Egypte s’est révélée extrêmement pauvre en bois longs nécessaires à la construction navale), mais aussi le cuir (les troupeaux de bovidés étant quant à eux assez abondants) appliqué sur des carcasses en bois, furent sollicités pour la construction d’embarcations, assez réduites il est vrai.


     De sorte que, dès le tout début de l’époque pharaonique, à l'Ancien Empire donc, il fallut faire appel aux voisins syro-libanais pour importer du bois de cèdre. Mais bien évidemment, ces premiers bateaux d’importance furent l’apanage de Pharaon, le seul à matériellement posséder les moyens de ce genre de commerce.


     Vous avez probablement pu admirer, ami lecteur, si d’aventure vous vous êtes déjà rendu sur le plateau de Guizeh, dans le musée qui lui a été tout spécialement consacré, un des bateaux qui furent réalisés pour Chéops et que l’on a retrouvé au pied de sa pyramide en 1954 : il mesurait près de 44 mètres de long ! (Et ce n'est pas le plus long de ceux actuellement exhumés ...)

     A partir de la Vème dynastie, nous l’avons vu avec la statue de Nakhthorheb, nobles et hauts-fonctionnaires bien en cour commencèrent à associer les privilèges funéraires à la royauté et se firent donc construire des embarcations tout à fait semblables aux bateaux royaux, la taille exceptée, s’entend. Eux aussi s'approvisionnèrent en bois de cèdre sur les côtes de Syrie et du Liban.


     Beaucoup d’entre eux, d’ailleurs, et pour notre plus grand bonheur, firent figurer nombre de scènes de navigation dans les chapelles funéraires de leur mastaba, que ce soit pour représenter la construction des barques de papyrus, des joutes de mariniers revenant d’une journée de travail dans les marais nilotiques où ils avaient précisément procédé à l’arrachage de ces cypéracées, la chasse au filet hexagonal ou la pêche à la ligne, à la senne et à la nasse.


     Certaines de ces remarquables chapelles funéraires de l’Ancien Empire sont arrivées au siècle dernier jusque dans nos musées européens : à Copenhague, celle de Kaemrehou; à Vienne, de Kaninisout; à Hildesheim, de Ouhemka; à Leyde, de Hetepherakhet et à Londres, de Ourirenptah.

     Sans oublier, à Bruxelles, aux Musées Royaux d’Art et d’Histoire (M.R.A.H.), sur l’esplanade du Cinquantenaire, la chapelle funéraire de Neferirtenef et bien sûr, au Louvre, salle 4, celle du mastaba d’Akhethetep, sur laquelle, et sans vouloir faire double emploi avec l’excellente présentation qu’en a donnée Louvre-passion, je reviendrai abondamment au moment opportun.


     Pour être complet, j’ajouterai que quelques-unes de ces chapelles décorées de hauts-fonctionnaires ont aussi été arrachées au pays ou cédées par le gouvernement égyptien à charge d’entretien à de grands musées des Etats-Unis : New York, Boston, Philadelphie, Chicago ...


     Quant aux autres, celles de Ti, de Mererouka, de Kagemni parmi les plus célèbres, elles sont restées dans leur mastaba d’origine et encore visibles in situ.


(Pour une étude très approfondie, et même une visite en 3 D, je vous convie instamment d’aller jeter un oeil sur ce site remarquable.)


     Que le Nil occupât donc une place prépondérante dans la vie de tout Egyptien, personne ne pense décemment à le contester. Et c'est un peu ce que tente de nous prouver cette deuxième vitrine avec, dans sa partie supérieure, la présentation, entre autres pièces, de plusieurs modèles d’embarcations et de gouvernails.

 
1. Les modèles d’embarcation

 

 

 

 

 

 (E 284)


     Cette première maquette d'embarcation, en bois stuqué et peint, de 67 cm de longueur, 15,5 de largeur et 29,5 de hauteur, datant du Moyen Empire et provenant de la collection Clot bey, symbolise le voyage de chaque Egyptien vers sa dernière demeure :  on en a retrouvé de très nombreux exemplaires dans les tombes.

     Celui-ci se compose de six hommes assis : un à la poupe, devant une chapelle funéraire extrêmement rudimentaire avec toit en arc de cercle et dans laquelle se trouve un deuxième personnage assis, regardant vers l'avant de la barque, probablement le propriétaire-défunt, une fleur à la main. Au centre, quatre marins - deux à babord, deux à tribord - assis sur leurs talons manoeuvrent leur aviron à deux mains, tandis qu'un homme, debout, pose les siennes sur le dais de la chapelle. A deux mains, viens-je d'indiquer : ce qui signifie qu'ils ne manient jamais deux rames en même temps.

     A la proue, à l'extrémité de l'étrave, un personnage, debout lui aussi, joue un  rôle particulièrement important : il s'agit du prorète, le pilote du bateau qui, manipulant une perche de sondage, détermine la profondeur de l'eau et donne au reste de l'équipage les indications des manoeuvres qu'il convient d'accomplir pour assurer la bonne avancée du convoi funéraire en évitant un éventuel banc de sable, et échapper de la sorte à tout échouage.  
  



     Une autre maquette de la même époque, de 77, 5 cm de long, 19 de large et 49 de hauteur présente le défunt allongé cette fois sous un dais central sur lequel sont posés deux faucons Horus, symboles de protection.

  (E 17 111)

 

      Autour de la momie, 14 personnages participent à ce voyage vers l’au-delà : passer de la rive des vivants, à l’est, là où le soleil se lève à la rive des morts, à l’ouest, là où il se couche.

    


     Cette particularité n'est pas que symbolique, elle trouve sa concrétisation dans la topographie égyptienne antique : si vous avez déjà visité le pays, ami lecteur, je présume que vous n'aurez pas attribué au hasard le fait que les tombeaux, de Saqqarah à la région thébaine, se trouvent quasiment tous sur la rive gauche du fleuve.


 (E 11993 - E 11994)


     La maquette suivante provient d’Assiout, en Haute-Egypte, et date du Moyen Empire, comme les précédentes. Elle mesure 89 cm de long et 28, 5 cm de haut.


   

    
     Elle est intéressante elle aussi pour le symbole qu’elle véhicule : de chaque côté de la coque a été peint un oeil Oudjat - (terme égyptien qui signifie "être entier")-, oeil humain orné à la base d’un larmier de faucon. Il s’agit en fait de l’oeil d’Horus, représentation à vocation prophylactique par excellence dans l’esprit des Egyptiens puisque symbolisant tout à la fois la victoire sur le mal, l’invulnérabilité, l’intégrité retrouvée; et chassant les mauvais esprits.




     Dans un style relativement dépouillé, j’épinglerai ce modèle qui, en définitive, constitue une pièce extrêmement rare dans la mesure où, non seulement elle date de l’époque thinite, donc bien antérieure à celles qu’elle côtoie sur l’étagère, mais qu'en outre, elle est la seule réalisée en terre cuite.



                                                               (E 27 136)

 

 


     Enfin, ce tout dernier spécimen, acquis voici 10 ans seulement : un modèle de barque de 135 cm de long, pour 21 cm de hauteur et 11 cm de large, et son impressionnant équipage.

En bois autrefois peint, il date aussi de ce Moyen Empire abondamment représenté ici. 
 
(E 32 566)



    
Tous les bateaux véritables dont ceux-ci ne sont que des modèles réduits destinés au matériel funéraire d'un tombeau, de dimensions relativement petites n'étaient pas aménagés pour recevoir une mâture, de sorte que l'équipage devait ramer, même lorsqu'on remontait le courant. En général, ils n'étaient prévus que pour la navigation sur le Nil et ses canaux. 

     En revanche, d'autres sortes d'embarcations, comme celles que l'on rencontre représentées sur les murs de mastabas ou de temples, munies de grandes voiles, furent essentiellement construites soit pour les longs déplacements sur le fleuve, soit pour les expéditions en pays étrangers ou sur les mers voisines. 
Mais la vitrine que je viens de partiellement décrire n'en présente aucun modèle.



2. Les gouvernails

     Dans cette même partie supérieure de la vitrine sont également exposés quatre modèles de gouvernails de bateaux funéraires, en bois peint, qui datent aussi du Moyen Empire.



     De gauche à droite : N 1 536 (42, 8 cm  x  4,2  cm); N 1 536 B (28, 8 cm  x  4,5 cm) 
Le troisième, avec les petits triangles blancs, ne portait toujours aucun numéro lors de ma dernière visite au musée, en 2007.


     Quant au dernier, que l'on ne voit malheureusement pas en entier, à l'extrême droite de la photo : N 1 536 A, il mesure 45, 8 cm  x  4,5 cm.

 

 

(Basch : 1997, 27 ; Degas : 1997, 8-12 ; Jenkins : 1983 ; Vandier : 1969, 659-1019)


  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 23:00

 

   Après avoir rencontré, au fil des articles de ce blog, l'un ou l'autre cartouche contenant un des noms de Pharaon, il m’apparaît maintenant opportun de quelque peu m' y attarder et de tenter d'expliquer le plus clairement possible quelques notions d’onomastique concernant le souverain d’Egypte.

 

     Au préalable, je tiens à mettre en évidence le fait que dans l’Egypte antique, pour tout un chacun, porter un nom signifiait non seulement avoir une identité, mais aussi et peut-être surtout être reconnu comme existant, comme "étant" (au sens heideggérien du terme, c'est-à-dire en tant que réalité vivante, par opposition à toute notion abstraite de l'être).

     Ainsi, par exemple, lors des guerres menées hors territoire égyptien, la crainte suprême de tout soldat était de mourir inconnu, ignoré en terre étrangère. Point d’Au-delà possible pour lui si son corps, même rapatrié sur le sol natal, n’était pas assorti de son identité précise.

 

     Pour le souverain, héritier du démiurge, cette notion revêtait une importance évidemment capitale : l’anonymat étant vocation au néant, cela eût été dans son cas tout simplement inconcevable. Cela lui aurait surtout dénié l’exercice de la royauté terrestre et, partant, aurait perturbé le bon fonctionnement du pays tout entier.

 

     Dès lors, au moment de son intronisation, Pharaon recevait trois noms qui définissaient, en plus de ceux des deux cartouches, sa personnalité en rapport avec les dieux et les déesses du pays; l'ensemble de ces cinq noms, chacun précédé d’un titre, constituant ce qu'en égyptologie on appelle la "Titulature royale".

 

     Mais avant de l’expliquer, une petite mise au point me semble nécessaire.

     Le terme pharaon ne fut inventé et appliqué au souverain de manière métonymique par les Grecs qu'à partir du Ier siècle avant notre ère : il provient de la vocalisation des hiéroglyphes "per ", grande maison, que l’on peut traduire par palais royal.

 

     Par parenthèses, il est à remarquer que ce type de synecdoque a perduré dans la langue française notamment, non plus comme procédé de style, mais dans un emploi tout à fait courant : ne dit-on pas encore de nos jours, en Belgique, par exemple : "Le Palais a annoncé la naissance de ..."; ou en France "L’Elysée préconise ..." ?


     Revenons à présent, ami lecteur, aux cinq noms royaux dont disposait tout monarque égyptien.


1.  Le premier d'entre eux , le nom d'Horus,

plaçait le souverain sous la protection de l'oiseau sacré, patron de la ville d'Hiérakonpolis d'où le premier roi, Narmer, était originaire; et ainsi l'identifiait à Horus lui-même.
                                 

Dans la transcription hiéroglyphique, l'oiseau Horus est placé au-dessus d'une représentation du mur d'enceinte protégeant le palais royal, à l'intérieur duquel figure le nom du pharaon.


2. Avec le deuxième, le nom de "Nb.ty", les "Deux maîtresses",

le roi était sous la protection des déesses tutélaires des deux royaumes primitifs : Nekhbet, le vautour blanc de Haute-Egypte et Ouadjit, le cobra de Basse-Egypte. En tant que telles, elles personnifiaient les couronnes blanche et rouge représentant les deux parties du pays. Dès lors, Pharaon était considéré comme régnant sur l'Egypte unifiée.


3. Le troisième, le nom d'Horus d'or, (composé du signe du faucon, personnification de Rê, et de celui du collier d'or réunis en un monogramme), liait la personne royale à celle de l'Horus solaire et céleste.


4. Le quatrième nom, (souvent appelé prénom ou nom de règne ou de trône), celui de "Nesout-bity"   (= "Celui du Roseau et de l'Abeille", que nous traduisons par "Roi de Haute- et Basse-Egypte"), entouré d'un premier cartouche, assimile le roi à la faune et à la flore symboliques de chacune des deux parties de son royaume : le roseau, pour la Haute-Egypte et l'abeille pour la Basse-Egypte. Et tout comme l'épiclèse constituant le deuxième nom ("Celui des Deux Maîtresses "), ce titre affirme donc la souveraineté de Pharaon sur l'Egypte unifiée.

     Rappelons que l'on appelle "cartouche" un ovale représentant une boucle de corde nouée à l'une de ses extrémités ressemblant à une petite barre rectiligne. Le terme "chenou" qui le désigne en égyptien ancien dérive en fait d'un verbe qui signifie "encercler". Il faut ainsi comprendre que les deux derniers noms du souverain inscrits dans ce graphisme permettent non seulement d'être clairement isolés, donc de mettre Pharaon en évidence, mais aussi de symboliquement le qualifier de "Maître de ce que le disque solaire entoure".
 

5. Enfin, dans le deuxième cartouche, le dernier nom, son nom de naissance, celui de "Sa-Rê = Fils de Rê ", (le hiéroglyphe du canard  = "Fils de" et celui du soleil = "Rê") met à nouveau le roi à partir de Chéphren, en relation intime avec le soleil, la grande puissance cosmique de l'univers. Des cinq noms, c’est celui-ci qui est passé à la postérité, devenant ainsi le plus connu du public.

 

 

L'idéologie de la titulature royale peut donc se réduire à deux concepts :


* Pharaon règne sur la Haute et la Basse-Egypte unifiées;
* Il s'intègre dans les deux cycles mythiques de la royauté divine : celui de Rê et celui d'Horus.


     Pour conclure, et donner un exemple précis, voici la traduction de la titulature complète de Ramsès II :


Horus "Taureau victorieux, aimé de Maât";
Les Deux Maîtresses "Celui qui protège l’Egypte et soumet les pays étrangers";
Horus d’Or "Riche en années, grand de victoires";
Celui du Roseau et de l’Abeille  "Rê est puissant quant à Maât, l’élu de Rê";
Fils de Rê "Ramsès aimé d’Amon".


     Cette titulature, vous pouvez bien évidemment la retrouver, ami lecteur, sur bon nombre de monuments égyptiens, de Karnak à Abou Simbel. Mais, sans aller si loin, vous avez failli la découvrir dans la Cour Carrée du Musée du Louvre. En effet, quand il s'est agi de déterminer l'emplacement que l'on allait réserver à l'obélisque occidental de Louxor offert à la France de Charles X par Méhémet Ali, au XIXème siècle, maints palabres constituant le corps même d'une virulente polémique menée tant dans la presse, que dans les ministères, dans les milieux savants et devant les Chambres par les tenants de l'une ou l'autre proposition, aboutirent en définitive - et après une consultation populaire - à choisir le site de l'ex-place Louis XV, à savoir la Place de la Concorde actuelle pour y ériger l'imposant monument.

     Traversons donc le Jardin des Tuileries, et rendons-nous (avec prudence, eu égard à la circulation ...) sur cette place, à l'entrée des Champs-Elysées 




pour y lire, sur les quatre faces de l'obélisque, les cinq noms de Ramsès II qui se terminent par les deux cartouches évoqués ci-dessus.

     J'ai choisi, tout à fait arbitrairement, de vous proposer ici la face Nord du monument, côté église de la Madeleine. 

               

              

 

 

  












     Avant de terminer mon article par quelques notions d'épigraphie, je voudrais attirer votre attention sur le fait que les points cardinaux que l'on attribue à chacune des faces de l'obélisque ne font en rien référence à la géographie parisienne, mais sont en rapport avec les orientations primitives que connaissait le monument devant le temple de Louxor. En effet, les inscriptions gravées en creux sont indissociables de certaines actions royales; et le parcours solaire du roi est ici décrit d'est en ouest, en passant bien sûr par les faces Nord, Est, Sud et Ouest, avec une suite on ne peut plus logique : doter le domaine d'Amon, vaincre les pays étrangers, construire des monuments ... Rien que du "classique" ! 

     En outre, la face Ouest, tournée vers la nécropole, regardait le temple funéraire de "millions d'années" qu'elle mentionne dans son inscription médiane. Aucune improvisation, donc, dans le choix des points cardinaux pour désigner les faces de cet obélisque.

     Ceci étant précisé, concentrons-nous sur le texte proprement dit des colonnes latérales, que nous allons lire de haut en bas. Vous aurez préalablement remarqué, ami lecteur, qu'elles sont exactement semblables.


1.   Deux  cartouches se succèdent. En fonction de ce que je viens d'expliquer, vous pouvez donc tout naturellement en déduire que vous êtes en présence des deux derniers noms de la titulature de Pharaon.

2.   Qu'aperçoit-on avant chacun d'eux ? Le hiéroglyphe du roseau et celui de l'abeille pour le premier; celui du canard et du soleil pour le second.          

    

     Si vous vous reportez aux explications ci-dessus, vous avez déjà compris que, précédant le premier cartouche, vous lisez le titre de Roi de Haute -, et Basse-Egypte, puisque chacun des deux hiéroglyphes symbolise chacune des deux terres constituant, après la réunion par le premier souverain, l'ensemble du territoire sur lequel Ramsès règne en maître.

 

     Et que, précédant le deuxième cartouche, vous avez le titre de Fils de Rê : il s'agit donc du nom attribué à la naissance.

3. Analysons l'intérieur du premier cartouche, de haut en bas et de gauche à droite :

* Le soleil, personnifiant , bien évidemment (tous les cruciverbistes ne peuvent décemment l'ignorer !)  
* La tête et le cou d'un animal : hiéroglyphe qui se lit ouser et signifie "être puissant".
* Un personnage assis, une plume sur la tête : il s'agit de la déesse Maât.

Remarque : Même s'il ne se lit pas en premier, le nom d'un dieu, notamment dans un cartouche, se place toujours en tête : c'est ce que l'on appelle l'antéposition honorifique. 


     L'ensemble, ici, se lit donc : Ouser-Maât Rê et signifie "Rê est puissant quant à Maât", autrement dit "Puissante est la Maât ( la Justice) de Rê" ...

      Ensuite, trois autres hiéroglyphes :

* A nouveau le soleil, ;
* Une herminette entaillant un petit morceau de bois, hiéroglyphe se lisant setep et qui signifie "choisir";
* Enfin, un filet d'eau (= ligne horizontale ondulée) se lisant "n".

 

     L'ensemble donne donc Setep-n-Rê (= l'Elu de Rê)

     Vous avez à présent tout en mains, ami lecteur, pour déchiffrer le premier cartouche, le nom de trône de Pharaon : Ouser-Maât-Rê -  Setep-n-Rê.   

4. Analysons ensuite le second cartouche, celui précédé de Fils de Rê (canard + soleil) :

* Deux personnages assis se font face : à gauche, Rê, reconnaissable au disque solaire sur la tête et qui se lit ici Ra; à droite, le dieu Amon, reconnaissable, quant à lui, aux deux rémiges sur la tête et qui se lit Imen.
* En dessous, le signe du canal rempli d'eau qui se lit mr, ou méri quand il s'agit, comme ici, de transcrire le verbe "aimer" .
* Trois hiéroglyphes pour terminer : 
- à gauche : le tablier fait de trois peaux attachées ensemble, qui se lit mès et qui signifie "mettre au monde, donner naissance";
- au centre, l'étoffe pliée, qui se lit s;
- à droite, enfin, le jonc (ou le roseau), symbole de la Haute-Egypte, qui se lit ici sou.

     Il ne vous reste plus qu'à assembler le tout : Ra-mes-s-sou - meri-Imn (ce qui signifie "Rê l'a fait naître, aimé d'Amon); ce Ra-mes-s-sou qu'à la suite des Grecs, l'on traduit définitivement par Ramsès.

     Pas plus compliqué que cela ...

 


(
Budge : 1978Faulkner : 1986 ; Gardiner : 1927 ; Grandet/Mathieu : 1990 ; Laboury : 1992, 21-7 ; Lalouette : 1985, 26 ; Lefebvre : 1955Menu :1987)

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