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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 00:00

 

  La police de la pensée interdit la traversée en dehors des passages cloutés de l'historiographie officielle.

 

 

 

Michel  ONFRAY

Le magnétisme des solstices

Journal hédoniste  V

 

Paris, Flammarion, 2013,

p. 11

 


 

     Mardi dernier, nous nous sommes quittés vous et moi, amis visiteurs, après nous être longuement attardés devant la table d'offrandes de Mâya et de Tamit exposée à nos pieds, sans annotation explicative de la part du Conservateur en charge de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 


 Table d'offrandes -1 (© SAS)

 

 

     Nonobstant, grâce à la pugnacité de lecteurs avisés, - relisez les commentaires de François -, j'ai pu pallier ce manque et ainsi, dans un addendum inséré le lendemain, lui rendre sa situation spatio-temporelle précise.

 

     A cause de l'"excitation" du moment, vous aura peut-être échappé la promesse que j'avais pourtant faite de vous donner connaissance d'une interprétation à avancer quant à la particularité stylistique qui la place quelque peu en marge des pièces semblables que vous avez coutume de rencontrer.

 

     En effet, et en guise d'exemple comparatif, je vous avais emmenés, rappelez-vous, au premier étage, en salle 23 pour y considérer, dans la vitrine 18, un petit monument du Moyen Empire (XIIIème dynastie), mis au jour à Abydos, d'un certain Senpou (E 11573), dans le socle duquel est insérée une table d'offrandes. 

 

 

Table-d-offrandes-de-Senpou--Louvre-E-11573---c-C.-Decamp.jpg

(© C. Décamps)


     De facture tout à fait "classique", celle-ci propose la figuration de la natte de joncs ou de papyrus tressés avec, au milieu, un pain vu de face, symétriquement encadré de deux vases qu'accompagnent deux autres pains, des ronds en l'occurrence et, saillant d'un des côtés, un déversoir rectiligne destiné, grâce au sillon d'écoulement qui le traverse, à évacuer les eaux lustrales.    

 

     Parmi les différentes variantes que connut ce type d'objet funéraire au cours des quatre millénaires de l'Histoire de l'Égypte antique, - et sur lesquelles je me garderai bien aujourd'hui de m'étendre -, j'en retiendrai néanmoins une, celle qui caractérise la table qui nous occupe ici même en salle 5 : 


      Table d'offrandes -1 (© SAS)

  

l'excroissance n'est plus en rien rectangulaire.

 

     Mis à part le fait qu'elle se dégage seule d'un des côtés alors que, vous l'avez constaté avec un autre bloc semblable provenant des fouilles de Bernard Bruyère, à Deir el-Médineh, dans la première moitié du XXème siècle (E 13994), d'autres peuvent la présenter enchâssée dans un cintre de pierre : rappelez-vous celle qu'avait photographiée le Professeur JF Braduayant appartenu à Imenemipet et à son épouse Noubemtekh, exceptionnellement sortie des réserves du Louvre pour l'exposition de 2002 consacrée aux Artistes de Pharaon.

 

 

Table-d-offrandes-d-Imenemipet-et-Noubemtekh.jpg 

      

cette forme, pour l'ensemble de la communauté égyptologique, fait référence au pain traditionnel.

 

     Pour la majorité des historiens, certes, mais pas pour Michel Dessoudeix, - auteur de plusieurs ouvrages égyptologiques notamment consacrés à la traduction d'importants textes hiéroglyphiques -, que je remercie vivement de m'avoir fait l'honneur de choisir de soumettre ou non à votre entendement le postulat qui est sien concernant ce détail stylistique particulier. 

 

     J'ai beaucoup réfléchi, amis visiteurs, soyez-en assurés. Beaucoup hésité. Beaucoup revu ma documentation personnelle. Beaucoup échangé avec lui, aussi, par courriels interposés, soupesant ses arguments qu'en toute impartialité il m'a présentés à charge comme à décharge.

 

     Finalement, je me suis dit que, par honnêteté intellectuelle et quelle que soit ma propre opinion, je ne pouvais m'autoriser à faire fi de la sienne d'un revers de clavier.


     Dès lors, permettez-moi ce matin de vous l'exposer de manière succincte.

  

     Partant du principe que lui paraît extrêmement étrange un "canal" ainsi creusé au milieu d'un pain, il émet l'hypothèse qu'il s'agirait plutôt de la figuration du gland d'un sexe masculin : la rigole centrale représenterait ainsi l'urètre et l'eau lustrale qui servit à la libation des offrandes symboliserait l'éjaculation de la "Première fois", le "sep tepy" des Égyptiens, qui permit d'asseoir l'ordre du monde lors de sa création.

 

     Ajoutons à cela, poursuit M. Dessoudeix dans l'une de nos correspondances, que dans les temples, les offrandes aux dieux sur ce type de tables étaient faites au lever du jour.

     De sorte que l'on retrouve beaucoup de comparaisons avec le premier matin du monde renouvelé chaque nouveau matin ...

 

     Ainsi donc, conclut-il, la vie apportée par l'offrande d'aliments surgit de la même manière que l'acte primordial et premier parmi tous qui a donné LA vie : l'éjaculation.  

 

     Semblable supposition prêtant une connotation sexuelle à cette protubérance dans la pierre pourrait parfaitement s'inscrire dans la droite ligne de ce que sur ce blog, lors de certaines interventions de la rubrique "Décodage de l'image égyptienne", j'ai déjà eu et aurai encore bientôt l'opportunité de vous expliquer : l'art égyptien dans bien de ses composantes, eut aussi pour finalité d'assurer, par la magie de l'image, comme par celle des mots, la régénération d'un défunt dans l'Au-delà.

 

 

     Michel Onfray, encore (p. 127) :

 

     (Que) l'on cesse de mobiliser Descartes pour comprendre le fonctionnement d'une pensée africaine, voire d'une vision du monde issue du désert.

     Dès lors, une fois mis à la poubelle le "Discours de la méthode", on peut envisager une autre raison que la "raison pure" occidentale. Notamment la "raison magique", autrement dit "raison poétique", "raison fabuleuse", "raison mythologique".

Car la raison ne fut pas toujours rationnelle. Tant s'en faut.


 

    Armés de mes propos, vous disposez à présent du droit de réponse : que pensez-vous, amis visiteurs, de l'interprétation prônée par Michel Dessoudeix que je viens de relayer ?


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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 00:00

 

    A quelques kilomètres de Genève, c'est dans le hall de la Fondation Martin Bodmer, à Cologny, souvenez-vous amis visiteurs, que nous avions entamé de conserve la semaine dernière la lecture de l'introduction de ce que les égyptologues sont convenus d'appeler la formule d'offrandes,

 

 

Kaaper - Début du linteau (Fondation Bodmer).jpg

 

 

gravée sur le superbe linteau de Kaaper, dignitaire royal du début de la Vème dynastie.


  Linteau-de-Kaaper--Cliche---Bastet-.JPG

 

     (Merci à Corine de m'avoir permis de lui emprunter ce cliché de l'intégralité du monument, réalisé à l'époque où cela était encore autorisé ; et derechef à mon amie genevoise qui m'a offert tous les autres, détails en gros plan accompagnant la présente intervention, ainsi que celle de mardi dernier.)    


 

     Après les prémices d'usage,

 

      Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis qui préside à la chapelle divine et à la nécropole : qu'il soit enterré dans la nécropole en tant que détenteur de privilèges, qu'il atteigne une très belle vieillesse auprès du grand dieu,


les besoins alimentaires du défunt peuvent enfin s'énoncer :  

 

que l'on invoque pour lui (des offrandes consistant en) pain, bière, viande, volaille.  

 

 

Kaaper-05.-que-l-on-invoque-pour-lui-pain--biere--viande--.jpg

 

 

     La phrase commence par ce que les philologues rendent par "prt xrw", - à prononcer "péret kérou" -, (de haut en bas, les trois premiers hiéroglyphes à droite ci-dessus), ce qui littéralement signifie "sortie à la voix" et que l’on traduit habituellement par "offrande verbale" ou, comme ici, par " ... que l'on invoque pour lui" ; ce "pour lui" étant figuré par les deux signes en dessous.

(Remarquez au passage, pour le dernier d'entre eux, le rendu des écailles du petit céraste !)

 

     Et ici, j'attire votre attention sur les propos que j'ai déjà précédemment tenus : la concision extrême de la formule d'offrandes de Tepemânkh sur son relief du Louvre était telle que seules les denrées apparaissant ci-dessus à gauche, toujours de haut en bas, - pain, bière, tête de boeuf et de volaille - figuraient chez lui ; assorties, il est vrai, rappelez-vous, de la quantité symboliquement évaluée par milliers (mille pains, mille jarres de bière, etc.)


 

     Chez Kaaper - comme chez bien d'autres - la prolixité s'invite puisque suivent maintenant les désignations des moments où le défunt escompte recevoir ces aliments essentiels : (lors de) la fête-ouag, la fête de Thot, 


 

Kaaper-06.-fete-ouag--fete-de-Thot.jpg

 


le premier de l'an, le Nouvel An,

 

 

Kaaper-07.-le-premier-de-l-an--le-Nouvel-an.jpg

 

 

la fête de la sortie de Min, la fête-sadj,


 

Kaaper-07.jpg

 

 

la fête du feu

 


08.-fete-du-feu.jpg

 

 

le premier du mois, chaque fête, chaque jour.


 

Kaaper-09.-1er-du-mois--chaque-fete--chaque-jour.jpg


 

      Et la longue inscription si esthétiquement gravée de se terminer par l'énonciation de certains titres officiels du défunt :

 

le chambellan royal,


 

Kaaper-10.-le-chambellan-royal.jpg

 

 

le prêtre d'Heqet

 

 

Kaaper-11.-Pretre-Heqet.jpg

 

 

le magistrat et administrateur,

 

 

Kaaper-12.-Magistrat-et-administrateur.jpg

 

 

puis, évidemment, par son patronyme : Kaaper.  

 

   Kaaper-13.-Kaaper.jpg


 

 

 

     Sur le titre, curieux, rare, de prêtre d'Heqet, hem netjer Heket comme le prononcent les égyptologues, il me siérait à présent d'introduire quelques considérations. 

 

      Heqet était dans la langue égyptienne un nom théophore : celui d'une déesse présentant l'aspect soit d'une femme à tête de grenouille, soit tout simplement de la grenouille elle-même.

 

 

11-bis.-Heqet---Grenouille.jpg

 

     Souvenez-vous de celles, réalisées en différents matériaux, que nous avions aperçues en juin 2008 dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. J'avais alors déjà précisé que le petit batracien possédait une valeur sémantique bien définie dans la mesure où, parce qu’il était issu des eaux - donc éventuellement des eaux primordiales de la mythologie -, il fut dès l’époque archaïque lié à l’apparition de la vie. Donc à la procréation.


     Symbole de forces vivifiantes, dispensatrice de vie, Heqet fut associée aux défunts dont elle permettait la régénération, la reviviscence dans l'Au-delà. Raison pour laquelle, dans la vitrine 3 de la même salle 3, vous en aviez jadis admiré une, adorablement bleue, 


 

Grenouille---Louvre-E-26092.jpg

 

négligemment posée à l'extrémité d'une branche de potamot ; et cela, sur un fragment de calcaire peint (E 26092) représentant une scène de pêche dans les marais, environnement dont vous ne pouvez décemment plus ignorer maintenant toute la symbolique en rapport avec la renaissance des trépassés.


     Cette connotation perdura d'ailleurs bien au-delà de l’Egypte pharaonique puisque fut retrouvé un exemplaire chrétien d'une lampe décorée d'une grenouille où se lit, en grec, cette assertion : "Je suis la résurrection".


     N'oublions pas que, du têtard à l'âge adulte, la grenouille subit d'importantes transformations, d'où sa présence tout à fait appropriée aux côtés des morts pour leur "annoncer" leur métamorphose à venir dans le royaume d'Osiris.


     Pour rester dans le même esprit, dans la même symbolique, j'ajouterai que la grenouille fut aussi assimilée à la déesse accoucheuse, parèdre de Khnoum, le dieu potier qui modèle l’enfant divin sur son tour : c’est donc elle qui était censée donner le souffle de vie en tendant le signe "ankh" en direction du visage du petit être que Khnoum créait.

 

     Elle  était également censée participer à l'avènement du monde, ainsi qu'à l'apparition de la tant attendue crue du Nil : elle avait donc partie liée avec certaines des fêtes agraires énoncées sur notre linteau, dont celle du Nouvel An, vers le 18 juillet, quand tout à la fois fleuve, soleil et défunts reprennent vie.  


 

     Rare, indiquai-je à l'instant, à propos du titre de prêtre d'Heqet, parce qu'il ne fut porté qu'à l'Ancien Empire et, selon les documents actuellement connus, par à peine une petite quinzaine de personnages, tous en relation étroite avec les nécropoles du nord, Saqqarah et Abousir deux ayant vécu à la IVème dynastie, dix à la Vème, dont Kaaper, et les deux derniers à la VIème dynastie. Indéniablement très peu répandu, le titre fut apparemment circonscrit à une époque bien définie puisqu'il n'est plus attesté par la suite.    

 

     Nonobstant la disparition de cette prêtrise, il appert que les fonctions sacerdotales des différents personnages qui les effectuaient étaient en relation avec les cimetières de la région memphite.

 

     Au-delà de ces certitudes, Miroslav Barta, égyptologue tchèque grâce auquel nous avons jadis visité divers mastabas exhumés dans la nécropole d'Abousir dont, j'aime à le répéter, celui de Kaaper, s'interroge, dans un article librement téléchargeable sur le Net, plus profondément encore sur la fonction réelle de cet officiant au sein des rites funéraires.

 

     Could it be then that the "tekenu" represents the priest of Heket ?

 

     Souvenez-vous, à la fin de notre rencontre du 4 décembre 2010, nous nous étions entre autres penchés sur une figuration assez surprenante au coeur de certaines scènes d'inhumation : une masse relativement indéfinissable, tirée sur un traîneau, à laquelle les égyptologues attribuent le nom de "tekenou".

 

     Si nombre d'interprétations différentes se sont succédé pour qualifier ce mystérieux paquet, - je n'y reviens pas ici, il vous suffira de les (re)découvrir dans cet article pour autant que le sujet vous intéresse -, le Professeur Barta dépose lui aussi sa pierre personnelle sur l'édifice des suppositions : après avoir indiqué que la chose informe en question - et dans son esprit, ce n'est pas un hasard ! -, lui paraissait épouser les contours d'une grenouille, que ce qui semblait le recouvrir était peint en brun, - ce qui lui faisait songer à la peau du batracien -, il conclut son étude par un immense point d'interrogation : Se pourrait-il alors que le "tekenou" représente le prêtre d'Heqet ?     

 

     Quant à la réponse à apporter ...

 

 

    Voici donc décodée pour vous, amis visiteurs, l'importante invocation de Kaaper gravée sur le long linteau provenant de son mastaba en Abousir exposé à la Fondation Martin Bodmer de Cologny ; formule d'offrandes qu'en exergue de ma précédente intervention je vous avais donnée à lire dans son intégralité aux fins que vous puissiez la comparer avec celle de Tepemânkh, réduite à quatre notations, que nous avions lue sur l'imposant bloc de calcaire E 25408  en la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.  
 

     Relief que nous retrouverons le mardi 16 avril  prochain, si l'envie vous en dit et si vous êtes comme je l'espère "requinqué" après avoir pris du repos - voire de ce soleil bienfaisant tant attendu - pendant les deux semaines des vacances de Printemps, partant, les deux semaines de congés pour les institutions scolaires belges.


 

     Bonnes fêtes pascales et excellentes vacances à tous ...

 

 

Vacances---Geluck.jpg

 

 

 

 

(Barta M. : 1999, 107-16 ; Barta W. : 1968, 56 ; Gabolde : 1988, 13-20 ; Maspero : 1912, 365-9 ; Servajean : 1999, 259-63 ; Vuilleumier/Chappaz : 2002, 71-5)

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 00:00

 

     Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis qui préside à la chapelle divine et à la nécropole : qu'il soit enterré dans la nécropole en tant que détenteur de privilèges, qu'il atteigne une très belle vieillesse auprès du grand dieu et que l'on invoque pour lui (des offrandes consistant en) pain, bière, viande, volaille (lors de) la fête de Thot, le premier de l'an, le nouvel an, la sortie de Min, la fête du feu, le premier du mois, chaque fête, chaque jour, (pour) le chambellan royal, le prêtre d'Heqet, le magistrat et administrateur, Kaaper.

 

 

  

     Les agapes du cinquième anniversaire d'EgyptoMusée dignement célébrées, nous pouvons maintenant, me direz-vous, rentrer au Louvre.

 

     En réalité ... oui et non ...

 

     Vous souvenez-vous de Kaaper, amis visiteurs ?

     Pas le plus que célèbre Cheik el-Beled du Musée du Caire, mais à tout le moins son homonyme : celui dont nous avions découvert la partie supérieure de la tombe en Abousir, en mai 2010.

 

     Celui dont nous avions admiré la scène du repas funéraire sur le tableau de la stèle fausse-porte exposée au Detroit Institute of Arts.

 

 

Kaaper devant table repas funéraire (Detroit Institute of Arts)

 

     Celui dont plusieurs reliefs issus du pillage avaient été achetés par divers musées dans le monde et dont un des linteaux fait actuellement partie des Aegyptiaca qui assoient durablement la richesse et la renommée de la Fondation Martin Bodmer - Bibliotheca Bodmeriana - à Cologny, près de Genève.

 

 

Linteau-Kaaper.jpg

 

 

     J'ai la chance de virtuellement connaître une Genevoise passionnée d'égyptologie qui m'a "offert" un certain nombre de photos qu'elle a prises de ce relief. - (Grand merci à toi, qui te reconnaîtras.)

 

     Celle ci-dessus, d'abord, réalisée avec le recul nécessaire de manière que le monument nous apparaisse sur toute la longueur de ses quelque trois mètres, - pour seulement 22,5 centimètres de hauteur et de 3,5 à 5 cm de profondeur.


 

     Mardi dernier, rappelez-vous : alors que nous détaillions l'environnement gravé autour de la table du repas funéraire de Tepemânkh sur l'imposant bloc de calcaire E 25408 qui nous occupe depuis quelques semaines et que je mettais l'accent sur la traditionnelle formule d'offrandes que, parce que seulement composée de quatre expressions - mille pains, mille cruches de bière, mille pièces de boeuf, mille volailles - j'avais définie comme concise, je vous promis pour aujourd'hui une surprise - de taille avais-je malicieusement ajouté, en pensant bien évidemment à sa longueur, mais aussi à la formulation écrite qu'elle révélait, sans oublier d'épingler le soin apporté par le lapicide à la graver de beaux et fins hiéroglyphes.

 

     Surprise enfin parce que faisant fi de nos habitudes, ce n'est pas au premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que je vous emmène pour la découvrir, mais en Suisse, tout en vous invitant à un détour non négligeable par la concession de fouilles des égyptologues tchèques en Abousir où vous recevra un court instant Miroslav Barta aux fins de simplement vous rappeler que ce Kaaper, important fonctionnaire aulique qui vécut au début de la Vème dynastie, fut non seulement scribe des terres de pâturage du bétail tacheté ; scribe, puis inspecteur des scribes du département des documents royaux se rapportant à l'armée de plusieurs forteresses des zones frontalières ; surveillant de tous les travaux du roi, puis architecte en chef responsable des bâtiments royaux sur tout le territoire égyptien ; mais aussi - et cela est plus rare - prêtre de la déesse Heqet, à laquelle les Égyptiens associaient la grenouille, fonction sacerdotale sur laquelle nous nous attarderons la semaine prochaine ...

 

     Pour bien vous faire comprendre ce que j'entends par concision chez Tepemânkh, - de toute évidence, par manque de place sur la pierre -, je voudrais m'employer ce matin, dans un premier temps, à définir les différentes composantes d'une formule d'offrandes type puis, dans un second, à nous pencher sur celle de Kaaper exposée à Genève.


 

     A l'Ancien Empire, ce texte invocatoire se devait effectivement de comporter cinq éléments s'énonçant dans un ordre bien défini : l'en-tête, invariable ("Offrande que donne le roi") ; le nom de l'un ou l'autre dieu, essentiellement à connotation funéraire ; le verbe d'action, lui aussi immuable ("donner") ; l'énoncé d'une succession de produits alimentaires et enfin le nom du défunt auquel cette "prière" s'adressait.

 

     Pour diverses raisons politiques et/ou religieuses, le texte un temps figé, évolua suivant les époques, tant au niveau de la forme -  quelques graphies nouvelles apparurent - que du fond : aux denrées de base - pain, bière, viande, volaille -, vinrent s'en ajouter d'autres comme le vin ou le lait, différents biens comme des tissus ou des ustensiles de vaisselle mais aussi, nous l'avions rencontré sur le côté gauche du siège sur lequel étaient assis Imenhetep et son époux Ounsou, dans la vitrine 4 de la salle 4 du Louvre, le souhait du défunt de pouvoir respirer le doux souffle du vent du nord ou de boire l'eau du fleuve

 

 

     C'est à la tâche de dresser la nomenclature de toutes les formules invocatoires connues que s'est attelé l'égyptologue allemand Winfried Barta (1928 -), - à ne pas confondre avec le Tchèque Miroslav Barta que j'évoquai voici un instant ! - dans un ouvrage de 1968, publiant le texte de son travail d'Habilitation à la Faculté de Philosophie de l'Université Ludwig-Maximilian de Munich, Aufbau und Bedeutung der altägyptischen Opferformel (Structure et signification de la formule d'offrandes des anciens Égyptiens) : il consacre en effet les deux tiers des quelque 360 pages à lister ces sollicitations période par période, en partant évidemment de la plus ancienne, - à la IVème dynastie, je pense l'avoir déjà précédemment souligné -, figurant dans la tombe de Rahotep, à Meidoum.  

 

     J'avais déjà aussi, souvenez-vous, récemment fait allusion à ce savant quand je vous avais proposé le "menu" de Tepemânkh dans la mesure où, pour sa première "Dissertation", cette fois, présentée cinq ans plus tôt, en 1963, Die altägyptische Opferliste, von der Frühzeit bis zur griechisch-römischen Epoche (La liste d'offrandes des anciens Égyptiens, depuis les premiers temps jusqu'à l'époque gréco-romaine), il avait minutieusement relevé les différents types de listes de denrées alimentaires offertes aux défunts, également classées de manière chronologique.

 


     Abordons à présent, voulez-vous, le linteau si bellement gravé du mastaba de Kaaper que nous lirons, comme de tradition, en partant de la droite et en nous dirigeant vers la gauche ; et voyons si, in fine, le texte respecte la formulation classique que je viens de brièvement vous définir.

 

 

     Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis

 

  KAAPER 01. Offrande que donne le roi et Anubis

 


     Avec "Htp di nsw.t" - prononcez "hétep di nésout" -, Offrande que donne le roi, nous sommes donc bien en présence du début obligé de cette formule verbale : les deux premiers hiéroglyphes, le roseau des marais et la galette de pain, symbolisent le roi de Haute-Égypte : ensemble, ils se traduisent littéralement par : "Celui qui appartient au roseau", dans la mesure où cette plante figure l’emblème du sud du pays, comprenez : la Haute-Égypte.


     Le troisième signe, vous le connaissez, amis visiteurs, depuis que je vous ai expliqué dernièrement qu'il s'agissait de la représentation d'un pain sur une natte symbolisant le concept de l'offrande.

Le quatrième hiéroglyphe, le triangle, correspond à une des formes conjuguées du verbe "donner".

 

     En toute logique, je devrais donc traduire cette suite de signes par "Le roi (1- 2) offrande (3) donne (4) ..." Car la première place qu'occupent ici les hiéroglyphes symbolisant le roi constitue ce que les égyptologues sont convenus d’appeler soit une métathèse de respect, soit une antéposition honorifique, c'est-à-dire une inversion sémantique par rapport à la logique de manière à mettre la personne royale en exergue.

 

     Quant au cinquième dessin gravé, le chacal assis, il concrétise le fait qu'aux premiers temps - à tout le moins au début de la Vème dynastie -, ces souhaits étaient subordonnés aux consentements conjoints du souverain, "patron" séculier de la nécropole et d'un dieu, en l'occurrence ici Anubis, divinité protectrice de cette même nécropole qui, comme l'indique le texte, 

 

préside à la chapelle divine et à la nécropole

 

  Kaaper-02.-qui-preside-a-la-chapelle-divine-et-a-la-nec.jpg

 

 

     Parfois, ce seront d'autres divinités à connotation funéraire, Osiris, ou Ptah, ou Min ..., voire l'une ou l'autre ensemble, qui seront également convoquées.

 

     Roi et dieu(x) accordaient donc de conserve plusieurs avantages aux privilégiés à récompenser, dont pourvoir à son alimentation n'était évidemment pas le moindre. 

 

     Par la suite, la formule se modifia dans la mesure où le roi, initiateur des offrandes, faisait oblation au dieu, devenu ainsi bénéficiaire premier, pour qu'il les rétrocède à un défunt, "allocataire" final.

Offrande que donne le roi à Anubis, pourrez-vous lire dans ce cas.

 

     Les nombreuses variantes rencontrées au cours des temps dans le libellé des formules d'offrandes, notamment aux XIIème et XIIIème dynasties (Moyen Empire/Deuxième Période Intermédiaire) - sur lesquelles il serait fastidieux et trop pointu d'insister aujourd'hui -, vous l'aurez compris amis visiteurs, constituent d'évidence autant de critères stylistiques - fil d'Ariane, j'aime à le répéter, de nos rendez-vous de ce premier trimestre -, permettant aux égyptologues de dater avec une certaine précision le monument sur lequel elles figurent.

 

     Avant de poursuivre, qu'il me soit également permis un nouvel excursus pour simplement mentionner, sans là aussi entrer dans de trop lourdes considérations lexicologiques, que certains égyptologues contemporains ont choisi de ne plus entériner la traduction classique de leurs pairs, Offrande que donne le roi, et de voir en ces termes des sens grammaticaux différents - verbe ou substantif ? ; formule descriptive ou optative ? Ils préfèrent alors traduire par Daigne le roi accorder une offrande à ... ou Puisse le roi ...  ou  Veuille le roi ... ou encore Qu'il (le roi) daigne accorder ...

 

 

     L'en-tête terminé, l'invocation proprement dite peut commencer avec d'abord le voeu que Kaaper soit enterré dans la nécropole en tant que détenteur de privilèges

 

 

Kaaper-03.-qu-il-soit-enterre-dans-la-necropole-en-tant-q.jpg

 

 

      Cette précision (détenteur de privilèges) fait évidemment allusion, souvenez-vous, à la notion d'imakhou que nous avions croisée dans les titres portés par Metchetchi ; ce qui m'invite à pouvoir ici également traduire par possesseur de la dignité d'imakh,  - tout en vous suggérant d'éventuellement relire mes explications à ce propos datant d'avril 2011.

 

 

     Le texte chez Kaaper se poursuit : qu'il atteigne une très belle vieillesse auprès du grand dieu.

 

 

Kaaper-04.-qu-il-atteigne-une-tres-belle-vieillesse-aupre.jpg

 

 

     Comment ne pas songer, en lisant semblables voeux, à ce passage que nous avions, rappelez-vous, rencontré dans les Maximes de Ptahhotep, précédant immédiatement le colophon ?

 

J'ai obtenu cent dix ans de vie,

que m'a accordés le roi,

(...) pour avoir pratiqué la maât pour le roi,

jusqu'à la place de la vénération (comprenez : le tombeau).

 

 

 

     Sur le linteau de Kaaper vont ensuite être énumérées les offrandes alimentaires proprement dites : c'est, si vous y consentez, amis visiteurs, ce que nous découvrirons ensemble mardi prochain, le 26 mars.

 


 

(Barta : 1968, passim ; Maspero : 1912, 365-9 ; Sainte Fare Garnot : 1947, 35-8 ; Vuilleumier/Chappaz : 2002, 71-5)

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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 00:00

 

      C'est la beauté équilibrée du décor qui plaît tant à l'oeil ; quand, de surcroît, on peut lire et comprendre ce que décrivent les parois, le cerveau cumule plaisir esthétique et intellectuel, rationnel et émotif.

 

 

Sylvie CAUVILLE

 

L'offrande aux dieux dans le temple égyptien

Louvain, Ed. Peeters, 2011

p. 4

 

 

 

     Poursuivant de conserve notre découverte des fragments peints du mastaba de Metchetchi exposés ici, dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, entamée à la mi-novembre 2011 et après avoir, samedi dernier, évoqué une première fois les "porteuses d'offrandes" qui manifestement évoluaient sur au moins deux registres superposés du mur nord de la chambre de laquelle elles ont jadis été arrachées par de cupides "visiteurs", j'escompte aujourd'hui, pour vous amis lecteurs, quelque peu décoder ce topos de l'art funéraire égyptien qu'en visite à Saqqarah notamment vous ne manquerez pas de rencontrer dans maints mastabas de l'Ancien Empire.

 

     Comme je l'ai laissé sous-entendre à notre précédente rencontre, ces élégantes personnes qu'à l'instar des peintres, les sculpteurs ont également magnifiées - rappelez-vous celles que nous avions admirées dans la salle 4 précédente, en novembre 2008 -, ne doivent pas être prises au pied de la lettre ! Et quand bien même elles nous donneraient à penser qu'elles sont des femmes apportant des denrées alimentaires, il ne s'agit nullement de paysannes ou, comme l'indique pourtant encore le site du Louvre, de fermières !!!


 

Porteuses d'offrandes - Fragments E 25527 et E 25528 (2011

 

 

     Evoluant avec toute l'élégance des formes que peuvent suggérer leurs robes de lin fin, moulantes et transparentes à souhait, les seins en apparence échappés de dessous les bretelles, parées de colliers, de bracelets et même de périscélides, elles n'arborent assurément pas la tenue vestimentaire idoine pour l'activité qu'elles sont censées représenter, à savoir : les travaux de l'élevage ou de l'agriculture !

Pas plus d'ailleurs, souvenez-vous, que celles et ceux qui s'adonnaient à la chasse ou à la pêche dans les marais nilotiques !

 

     Pardonnez-moi si je me répète - chassez le naturel, l'Enseignant revient illico ! -, l'image égyptienne, Roland Tefnin et, à sa suite, Dimitri Laboury, le démontrent en suffisance, fut essentiellement fonctionnelle, utilitaire et, partant, ne refléta aucune réalité quotidienne, ni pour Metchetchi ni pour aucun autre notable de l'époque. Archétypale, répétée à l'envi de tombeaux en tombeaux, elle n'existait que dans l'espoir de tout mettre en oeuvre pour assurer la survie des défunts de l'élite sociale dans cet Au-delà tant magnifié. Tant espéré, aussi.

 

     De sorte que, quand sur les murs de leur chapelle ou de leur caveau sépulcral, ces derniers inspectaient les travaux des champs ou l'arrivée de jeunes "porteuses d'offrandes", c'est avec l'intention d'exprimer leur désir de pouvoir toujours bénéficier de vivres aux fins d'alimenter leur ka de manière pérenne.


 

     Il ne vous aura sans doute pas échappé que, sur le présent éclat, par rapport à leur tête, la dimension des paniers et couffins qu'elles y maintiennent en équilibre semble franchement disproportionnée.

 

 

(Paris) 103

 

 

     Preuve manifeste d'incompétence dans le chef des artistes égyptiens ?

 

     Que nenni ! Il vous faut en fait considérer que ces dames ne sont pas de vraies personnes mais uniquement des métaphores, des allégories !


      En revanche, les vanneries, elles, aux yeux du propriétaire de la tombe, étaient bien "réelles" puisque grâce à la valeur performative de l'image, leur contenu devait le nourrir dans l'Au-delà. De sorte qu'avec l'intention de manifester cette différence notoire, l'artiste dessina les récipients d'osier non pas à l'aune de la taille des jeunes femmes qui les portaient mais en rapport avec le propriétaire des lieux qui, je vous le rappelle, se devait d'être d'une taille considérablement supérieure à celle des autres intevenants figurés sur les parois de la tombe.

 

     En outre, et je vous l'ai fait remarquer samedi, il n'était point rare que, tout comme la première des élégantes du défilé encore visible ici, l'une ou l'autre tînt de sa main libre une fleur de lotus ; fleur, souvenez-vous, qui connotait la régénération des défunts.

 

       En un mot comme en cent, vous vous trouvez ici à nouveau, amis lecteurs, dans un contexte symbolique qu'il est relativement aisé de décoder : plutôt que de simples fermières, nos attrayantes personnes constituaient en réalité l'anthropomorphisation des différentes propriétés agricoles attachées à la fondation funéraire de Metchetchi.

 

     Si j'entérine l'analyse de Madame Christiane Ziegler, directrice honoraire de ce département ici au Louvre, les noms attribués à chacun de ces domaines étaient, dans la langue de l'Ancien Empire, considérés  comme  de genre essentiellement féminin : ceci expliquant cela, l'on comprend mieux dès lors la raison de leur personnification en tant que femmes !

 

     Bien qu'à l'origine, dans certains mastabas, quelques exploitations agricoles furent symbolisées par un homme vêtu d'un simple pagne, depuis le début de la Vème dynastie, partant, à l'époque de Metchetchi, elles n'apparurent plus que sous l'aspect de "domaines-femmes". 

 

     Au lieu de ne posséder que des morceaux épars, si nous avions ici pu bénéficier de la scène complète, nous eussions peut-être rencontré, précédant certaines de ces sveltes beautés, un nom propre à chaque exploitation agricole, comme ce fut le cas dans la chapelle funéraire d'Akhethetep, salle 4 avec, par exemple, des toponymes tels que : Les galettes d'Akhethetep ou encore L'orge grillée d'Akhethetep, etc.   

 

      Peut-être également, eussions-nous lu cette précision légendant en quelque sorte la scène que l'on trouve parfois, notamment dans la tombe d'un certain Seshemnefer, dit Heba, exhumée par l'égyptologue français Auguste Mariette à l'ouest de la pyramide à degrés de Djeser :

 

     Apporter toute bonne offrande funéraire de la part des villes et des domaines de l'établissement funéraire.    

 


      Restreint au point de départ, le nombre de domaines fonciers d'un particulier ainsi personnifiés varia d'un mastaba à l'autre. Et force est de constater qu'au fil du temps, il s'accrut jusqu'à atteindre, à la fin de l'Ancien Empire, aux Vème et VIème dynasties, dans certaines sépultures de Saqqarah et de Guizeh, une petite quarantaine, 36 étant la quantité la plus souvent indiquée.

 

     Selon l'égyptologue belge Baudouin van de Walle, Professeur émérite à l'Université de Liège où, après Jean Capart et avant Michel Malaise, lui fut dévolue la chaire d'égyptologie, 36 correspondrait en fait au nombre total des provinces égyptiennes considéré comme étant mythologiquement idéal, nonobstant que, selon certaines sources, à l'époque, on en dénombrait déjà géographiquement 42 !

 

     Cela posé, de très hauts personnages se prévalurent dans leur tombe - vérité ou pure fanfaronnade ? - d'en posséder beaucoup plus mais apparemment toujours un multiple de 36 ; un exemple topique étant celui de Ty - (ou Ti, selon certains égyptologues) - qui en disposa de 108 !

 

     Trois listes de chacune 36 "porteuses d'offrandes" font en effet partie du répertoire iconologique de son mastaba.

 

 

Mastaba-de-Ty---Defile-des-domaines.jpg

 

(Grand merci à Thiery Benderitter, d'OsirisNet, de me permettre de puiser à l'envi dans ses clichés, tel que celui ci-dessus, pour illuster certains articles de mon blog.)

 

 

     Ces belles égyptiennes, vous ne devez donc plus les imaginer en chair et en os : en tant que personnalisation féminine des propriétés rurales propres à Metchetchi, elles constituaient des symboles d'opulence que tout défunt aisé voulait clairement notifier sur les parois de sa maison d'éternité avec l'espoir, tout au long de sa seconde vie, de pouvoir, par la magie de l'image, continuer à profiter des produits qu'elles fournissaient déjà ici-bas  !

 

     Mais, vous interrogerez-vous certainement, comment puis-je être aussi péremptoire quant à la signification réelle de ces dames ? Et quelle peut bien être l'origine de leur présence dans le programme iconographique voulu par Metchetchi, ainsi que dans tant d'autres mastabas d'Ancien Empire ?

 

     Ce sont, n'en doutez point, amis lecteurs, de nouvelles questions qu'il m'agréerait d'aborder avec vous, lors de notre prochaine rencontre en salle 5, ici, dans le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, ce samedi 28 janvier.

 

 

 

 

(Capart : 1907, 48 ; Delvaux/Warmembol : 1998, 57-69 ; Jacquet-Gordon : 1991, 71-8 ; Moreno Garcia : 2006, 215-42 ; Tefnin : 1979, 218-44 ; Van de Walle : 1957, 288-96 ; Ziegler : 1993, 88-90)

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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 00:00

 

     Dans la dernière livraison reçue de la revue trimestrielle Egypte, Afrique & Orient, publiée par le Centre d'égyptologie avignonnais (numéro 63 de septembre, octobre et novembre 2011), Nadine Cherpion, par ailleurs auteure - comme il semblerait maintenant plus correct de l'écrire ! - d'un remarquable ouvrage faisant autorité consacré aux critères de datation stylistiques des mastabas et des hypogées d'Ancien Empire, nous offre un très intéressant article sur La danseuse de Deir el-Médîna et les prétendus "lits clos" du village

 

     Au cours de fulgurants autant qu'osés développements comparatifs avec la peinture d'époques plus proches de la nôtre, l'égyptologue belge convoque de grands artistes provenant de ce qu'il est convenu d'appeler les "Ecoles du Nord", notamment Van Eyck et sa Vierge au chancelier Rolin, Ter Boch et surtout Vermeer et ses jeunes femmes jouant du virginal, pour brillamment étayer sa flamboyante démonstration concernant le décodage des symboles érotiques ou sexuels qui font florès, vous ne l'ignorez plus, je l'espère, amis lecteurs, dans l'art de l'Egypte antique. 

 

     Loin de moi la prétention, dans le droit fil de nos quatre derniers rendez-vous précédant le congé de Toussaint, d'ici développer les thèses extrêmement pertinentes avancées par Madame Cherpion. En revanche, j'aimerais vous faire part de quelques assertions émaillant son travail à propos de ce que, bizarrement, alors qu'elle connaît parfaitement l'étude de l'égyptologue allemande Ingrid Wallert à laquelle, les 18 et 22 octobre, j'ai largement fait allusion, elle appelle toujours "cuiller à fard".

 

     Répondant avec une extrême gentillesse et une grande célérité à un mail que je lui avais adressé à ce sujet précis, Madame Cherpion m'écrivit - ce que je suppute depuis un certain temps être un avis unanime :

 

     Il n'y a aucune malice de ma part à avoir utilisé l'expression "cuiller à fard", c'est plutôt par habitude que j'ai agi ainsi, et parce que tout le monde comprend de quoi on parle quand on utilise cette expression ; disons qu'il vaudrait sans doute mieux la mettre entre guillemets.

 

(C'est moi qui souligne).

 

     Et d'ajouter, confirmant ce que j'avançai dans mes précédentes interventions : 


     Je crois volontiers qu'il ne s'agit pas d'objets de toilette utilisés dans la vie quotidienne, mais d'objets essentiellement funéraires (...)

 

 

 

     La cuiller dite "à la nageuse" qui, parmi d'autres monuments égyptiens, a retenu son attention dans l'article précité appartient actuellement au Musée Pouchkine de Moscou et porte le numéro d'inventaire I. 1a 3627.

 

  Cuiller---Pouchkine---copie-1.jpg

 

 

     En ivoire peint et en ébène, d'une longueur de 19, 5 cm, elle présente la particularité, outre de soutenir une fleur de lotus en guise de cuilleron muni d'un couvercle, d'exhiber sur chaque jambe un tatouage du nain Bès, favori d'Hathor, que j'ai brièvement mentionné lors de notre entretien du 25 octobre dernier.

 

     Aux fins de mieux encore étayer ses propos, Nadine Cherpion attire judicieusement l'attention sur le fait que la jeune femme porte un collier, une ceinture de hanches et une perruque-boule.

 

     Mais au fait, vous demandez-vous certainement : quels sont ces propos ici évoqués ? Et quelle doit être l'importance de la raison pour laquelle, alors qu'il était prévu aujourd'hui de rentrer au Louvre pour nous intéresser aux peintures de Metchetchi exposées dans la seconde vitrine 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes, Richard décide tout de go de bouleverser ses plans et nous propose cet addenda en forme de recension d'article de revue égyptologique ?

 

 

     A la page 303 du catalogue de l'exposition dédiée à Aménophis III, le Pharaon-Soleil qui s'est tenue aux Galeries nationales du Grand Palais, à Paris, au printemps 1993, - et duquel j'ai pris la liberté d'extraire le cliché ci-avant -, Arielle P. Kozloff, Conservatrice au Cleveland Museum of Art, analyse également cette "nageuse au lotus" et, comme pour toutes les autres cuillers d'offrandes de ce type iconographique précis, propose d'y voir une figuration de la déesse-mère Nout, personnification de la voûte céleste, évoluant sur les eaux éternelles, comme je vous l'avais expliqué lors de notre pénultième rendez-vous.


     C'est entre autres sur ce point qu'intervient Madame Cherpion, refusant d'accréditer la thèse de sa consoeur américaine arguant du fait qu'en égyptologie, on a souvent tendance à voir des références au sacré un peu partout, mais c'est sans doute une attitude à éviter. (Note 35, p. 70)

 

     Et pour sa part donc, elle préfère plutôt comprendre cette figuration féminine, à cause de la nudité, du tatouage, du style de la perruque et des bijoux présents, comme étant celle d'une prostituée, entérinant de la sorte l'impression qui était déjà celle de l'égyptologue française Madame Jeanne Vandier d'Abbadie en 1938 ; impression qui devint vérité première chez maints autres savants par la suite.

 

     Et d'affirmer, p. 58 : Je crois, moi aussi, que les dames dont la cuisse est tatouée à l'effigie du dieu Bès sont bien des dames aux moeurs dévergondées et libertines.

 

     Pour elle, à l'encontre à nouveau de ce qu'avance une autre de ses collègues, l'égyptologue belge Marie-Cécile Bruwier, dans le catalogue de l'exposition Beautés d'Egypte que l'on a pu voir au Musée du Malgré-Tout, à Treignes, en 2002, les femmes égyptiennes ne furent jamais représentées nues, sauf si elles désiraient que l'on sache qu'elles étaient disposées à se donner à leur mari, à un amant ou à un client.

 

     Je prends bonne note de cette intéressante interprétation.

Tout comme Jean-Pierre, j'espère ...


     Et vous, amis lecteurs ? Comment vous positionnez-vous sur ce point précis : certaines de ces jeunes beautés ornant les manches des cuillers sont-elles à vos yeux des femmes aux moeurs légères, des filles de joie, comme l'écrit en toutes lettres Madame Cherpion dans son article ou personnifient-elles la déesse Nout, ainsi que l'affirme Arielle P. Kozloff ?


     A vos claviers ! Le débat est lancé ...


 

 

(Cherpion : 2011, 55-72 ; Kozloff : 1993, 303)

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 23:00

 

     L'érotisme est de nature sociale, il apparaît en tout lieu et à toutes les époques. Il n'existe pas de société sans rites ni pratiques érotiques, des plus innocentes aux plus sanguinaires. L'érotisme est la dimension humaine de la sexualité, tout ce que l'imagination ajoute à la nature.

 

Octavio PAZ

La Flamme double : amour et érotisme

 

Paris, Gallimard, 1994,

pp. 108-9

    

 

 

     Si nous avons consacré notre rendez-vous de ce dernier mardi à une cuiller ornée d'une jeune et élégante femme nue allongée dans l'attitude d'une nageuse et tenant une oie à bout de bras, exposée en salle 24 du premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, pour tenter de comprendre la symbolique des éléments qui la constituaient, c'est aujourd'hui à me suivre comme prévu au rez-de-chaussée, en salle 9, entièrement dédiée à la parure, que je vous convie pour, dans la vitrine 3, découvrir un autre véritable petit "bijou" (E 218) fait de buis, d'ébène et d'ivoire mesurant 29,3 cm de long : il s'agit d'une aussi gracieuse et gracile personne qui cette fois présente un canard dont les ailes et la queue servent également de couvercle au cuilleron qu'est le corps creusé de l'animal.

 


E-218.jpg

 

 

     Même si je ne me lasse pas d'admirer son raffinement, - ah !, le galbe de ses fesses et de ses seins ... -, vous me permettrez, amis lecteurs, de ne plus évoquer la juvénile beauté elle-même - en réalité une personnification de la déesse Nout qui se meut avec harmonie sur les eaux éternelles de la voûte céleste -, dans la mesure où elle fut au centre de nos préoccupations lors de notre précédente rencontre, mais de plutôt attirer votre attention sur les raisons de la présence de ce type de gibier d'eau.

 

     Je ne m'éterniserai point non plus, car ce n'est pas de prime importance pour mon propos de ce matin, sur la réfection dont le volatile fut l'objet au niveau de la tête ainsi que de son aile droite, ni sur son cou, remarquablement façonné en superposant des anneaux rapportés : un en ébène alterné avec un en ivoire.

 

     En revanche, il sera question ce matin d'associer cette jeune femme, dont la nudité n'a d'égale que la perfection féminine à l'état le plus naturel, au canard pour à nouveau décliner quelques symboles patents.

 

     Souvenez-vous, lors d'une précédente intervention au sein de cette même rubrique "Décodage de l'image égyptienne" publiée en mars 2010 et consacrée à la scène de chasse dans les marais, j'avais eu l'occasion d'attirer votre attention sur le fait que la pensée égyptienne était duelle dans la mesure où elle pouvait indistinctement considérer un animal comme utile et nuisible : c'était le cas, évident, de l'hippopotame et de certains félidés.

 

     Cette remarque vaut également - on le sait probablement un peu moins - pour le canard : en effet, si à l'état sauvage, il personnifiait, aux yeux des Egyptiens, l'ennemi potentiel à combattre - raison pour laquelle, dans les scènes palustres que l'on retrouve à l'envi peintes dans les hypogées thébains, ceux qui volettent au-dessus des fourrés de papyrus nilotiques font l'objet d'une capture de la part du défunt dans la mesure où ils étaient censés représenter les forces maléfiques susceptibles de considérablement entraver son accession à la survie, de considérablement brider  son avancée sur la voie de sa propre renaissance dans l'Au-delà -, en tant que canard pilet, il constituait, probablement à cause de sa présence abondante au niveau des marais qui donnait l'impression de forte fécondité, un élément cardinal dans le processus de régénération post mortem, partant, une promesse d'éternité pour tout décédé.

 

     C'est évidemment dans cette seconde acception qu'il nous faut le comprendre sur les cuillères ornées telles que celle de la vitrine 3 ici devant nous : en effet, et dès les premiers temps des corpus funéraires - je pense de toute évidence ici aux célèbres Textes des Pyramides -, le canard, à l'instar du faucon, apparaît en tant qu'âme du souverain mort s'élevant dans le ciel (TP § 461). 

 

     Il ne faut pas non plus oublier que l'animal fit, avec le pain, la bière et la viande, de tout temps partie des quatre mets principaux prodigués aux défunts pour assurer leur avenir alimentaire dans l'Au-delà.  

 

     Mais surtout, associé à la nudité du corps féminin, parfois lui-même à la fleur de lotus - souvenez-vous du premier exemplaire que je vous ai montré d'un semblable objet, retrouvé dans une tombe de Sedment, au sud du Fayoum -, il ne pouvait qu'être porteur de tout un symbolisme érotique éminemment profitable au défunt puisqu'il l'assurait de recouvrer ses facultés viriles à leur acmé !

 

     Jeune femme nue, canard et fleur de lotus épanouie constituent ce que l'égyptologue genevois Philippe Germond nomme judicieusement la "triade régénératrice". 
 

 

     Sans néanmoins prétendre à une quelconque exhaustivité, je m'en voudrais de vous quitter, amis lecteurs, sans vous inviter à me suivre à nouveau salle 24, au premier étage, pour y admirer dans la vitrine 13, une dernière cuiller (N 1704) datant également, comme vous le remarquerez tout de suite grâce au style de la tête, de l'époque d'Amenhotep III. 

 

 

 

Cuiller-N-1704.jpg

 

 

       La particularité de cet objet en bois de 34 cm de longueur, malheureusement fendu en plusieurs endroits, réside dans le fait que la "nageuse" soutient un imposant cuilleron en forme de cartouche. Et qu'à l'intérieur de celui-ci, que l'on peut dès lors sans risque assimiler à un plan d'eau, ont été incisés et peints des tilapias et des fleurs de lotus.

 

     Ne serait-ce pas vous faire injure d'à nouveau mentionner que ces motifs ressortissent au domaine de la régénération d'un défunt ? En effet, en tant que fidèles lecteurs, vous n'ignorez désormais plus que ces deux marqueurs primordiaux que sont le lotus bleu (nymphea caerula), duquel, chaque matin, renaît le soleil - rappelez-vous la symbolique de la tête du jeune Toutânkhamon émergeant de semblable fleur -, mais aussi le poisson tilapia nilotica, espèce qui abritait ses petits dans la gueule, immédiatement après le frai, et ne les recrachait qu’une fois éclos, sont ici consubstantiels de la promesse d'une éternité sans cesse assurée dans l'Au-delà.  

 

     Remarquez en outre le subtil glissement : ce ne sont nullement leurs petits qu'ici régurgitent les poissons mais bien des fleurs de lotus, métaphores du soleil.

 

     Notez également que la configuration du récipient proprement dit - un cartouche - n'est pas exempte d'une connotation tout aussi symbolique : boucle de corde avec un noeud en sa partie inférieure, il est censé représenter "ce que le soleil encercle". Souvenez-vous que c'était à l'intérieur de cartouches que l'on inscrivait les deux derniers noms des cinq constituant la titulature officielle du roi d'Egypte, prouvant ainsi qu'il était le "souverain de tout ce que le soleil entoure" ; en d'autres mots : que le monde lui appartenait.

 

 

      A l'heure actuelle, les égyptologues ont recensé 7 cuillers avec cartouches, mais pas nécessairement avec jeune fille nue, comme celle de ce dernier exemplaire : six proviennent des nécropoles memphites - dont celle-ci - et une de Louxor que nous avons déjà rencontrée en salle 9, dans la vitrine 3.

 

     Dans le même esprit de statistique, je me dois d'insister sur un second point : il serait totalement faux de croire que ces objets faisant référence au couple divin de Geb et de Nout abondent dans les musées du monde entier : il n'existerait, si j'en crois Madame Arielle Kozloff, Conservatrice au Cleveland Museum of Art, qu'une douzaine de cuillers semblables qui soient entières. Et d'ajouter qu'en rapprochant des fragments disjoints de manches anthropomorphes et de cuillerons figurant des volatiles entreposés dans les réserves muséales et en tentant de reconstituer des pièces complètes, l'on ne dépasserait certainement pas les deux douzaines ...

 

     Quant aux cuillers en général, c'est-à-dire toutes formes et tous types confondus, avec un peu de pugnacité - et beaucoup de temps libre - nous pourrions, rien que dans les trente salles dédiées à la civilisation égyptienne ici au Louvre mais aussi, peut-être, dans les réserves, en débusquer une centaine !

Ce qui fait qu'à leur propos, j'aurais pu ajouter ... ô bien des choses en somme ...


 

     Après celle de l'oie, mardi dernier, je pense avoir aujourd'hui démontré l'importante force symbolique du canard dans l'Egypte ancienne et ainsi prouvé qu'il ne fut pas anodin de retrouver ces gibiers d'eau en guise de godet des cuillers à offrandes raffinées comme celles que nous avons eu l'heur d'admirer ces deux semaines-ci.

 

     L'onguent prophylactique que ces petits récipients auraient pu contenir permettait d'envisager une éternité post mortem des plus précieuses pour le trépassé : régénérateur, il eût été gage d'énergie vitale.

     Si, en revanche, le contenu du cuilleron avait été de la myrrhe ou du vin, produits traditionnellement offerts aux dieux, cela ne pouvait qu'accroître leur inclination à accepter avec plus de bienveillance encore le défunt parmi eux en tant que nouvel Osiris.

     De sorte que dans les deux cas, la présence de semblables ustensiles ne pouvait qu'être profitable à celui qui avait désiré en emporter dans le mobilier funéraire de sa demeure d'éternité.

 

     Quant à vous, amis lecteurs, cette démonstration qui motiva nos différentes rencontres vous convainc-t-elle ? Nous pourrons toujours en discuter après cette semaine du congé de Toussaint que je vous souhaite la plus agréable possible.

 

 

 

(Germond : 2002, passim ; Kozloff : 1993, 290-300)

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 23:00

 

     Si quelqu'un pouvait les réunir dans un ouvrage d'ensemble, il consacrerait à la gloire de l'art égyptien un monument dont l'intérêt dépasserait celui d'un colosse ou d'une pyramide.

 

Jean CAPART

 

Propos sur l'Art égyptien

Bruxelles, F.E.R.E., 1931,

p. 132.

  

 

 

 

   Samedi dernier, à la fin de la seconde de mes interventions liminaires, je vous avais proposé un nouveau rendez-vous aujourd'hui, amis lecteurs, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, en vue de nous pencher sur ces merveilles de raffinement esthétique que sont les cuillers ornées, non pas, vous vous en doutez, pour faire honneur à la suggestion du grand égyptologue belge que j'ai reprise en exergue ce matin, mais plus simplement pour tenter d'en comprendre toute la symbolique.  


 

      Commençons, voulez-vous, par cette très belle pièce (N 1725 a), alliant ébène et ivoire, mesurant 32,7 cm. de long que nous avons ici devant nous, dans la vitrine 13 de la salle 24, au premier étage de l'aile Sully. Le visage de la jeune beauté au nez retroussé et aux yeux en amandes, détails typiques des têtes attribuées à Amenhotep III, ancre sans conteste l'objet au sein même de l'époque de ce souverain de la brillante XVIIIème dynastie.


 

N-1725-a.jpg

 

    

     Si c'est ici une oie qui en constitue le cuilleron, nous remarquerons qu'en salle 9 du rez-de-chaussée, la vitrine 3 nous donne à voir un petit "bijou" semblable (E 218) fait de buis, d'ébène et d'ivoire mesurant quant à lui 29,3 cm de long et présentant cette fois un canard dont les ailes et la queue servent également de couvercle au godet creusé dans le corps même de l'animal.

 


E-218.jpg

  

 

     Canards ou oies, nous voici incontestablement en présence de deux anatidés des marais nilotiques. Ce n'est évidemment ni le hasard ni la quête d'un certain esthétisme - pourtant bien présent - qui ont justifié le choix de ces deux motifs dans le chef des artistes d'alors : ils sont empreints d'éléments symboliques ressortissant au domaine de la pure sémantique, comme ce fut d'ailleurs très souvent le cas dans l'art égyptien.

Certains égyptologues les appellent même des "cuillers-rébus".

 

      Il appert, après de minutieuses analyses, que leur cuilleron ne présente pas la moindre trace d'usage : nous pouvons dès lors avancer qu'elles n'ont manifestement jamais connu de destination pratique quotidienne, partant, les considérer comme des objets rituels relevant du seul mobilier funéraire et dont la signification religieuse est patente.

 

     Ce matin, je vous propose de seulement nous intéresser à l'oie. Pour, dans un premier temps, préciser qu'elle constituait un emblème hiéroglyphique - (nous sommes donc bien là au coeur même de l'aspect sémantique dont je soulignais à l'instant la présence) - qui pouvait se lire Geb, nom du dieu de la terre que, par ailleurs, certains textes funéraires définissaient par le syntagme de "Grand Jargonneur".

 

     Rappelons-nous que la parèdre de Geb, dans l'ennéade d'Héliopolis, était Nout, déesse du ciel. Arguant du fait que cette divinité primitive fut, de tout le panthéon égyptien, la seule à être représentée sous l'apparence d'une jeune femme entièrement nue pour autant qu'elle soit allongée sur l'étendue céleste, l'on peut, après avoir compris que la tête de l'animal symbolisait Geb, identifier sans peine la personne qui forme ici le manche de la cuillère à la déesse-mère Nout évoluant dans le ciel nocturne ; ce ciel que les mythes égyptiens considéraient comme gorgé des eaux éternelles : ne rencontrons-nous pas dans cette littérature mythologique Rê, un des fils de Geb et de Nout, s'y déplaçant chaque nuit grâce à une petite embarcation ?

 

     Nout, considérée en tant que voûte céleste, s'étend d'ouest en est et ses représentations au plafond de certaines tombes ou à l'intérieur du couvercle de divers sarcophages lui donnent une silhouette extrêmement élancée qui, selon les égyptologues français Christine Favard-Meeks et Dimitri Meeks, évoque l'infinie longueur de la barque de Rê ; cette dernière assertion me permettant d'expliquer la position très étirée que prend le corps des jeunes femmes des cuillers d'offrandes.

 

     Des textes religieux nous expliquent que Nout, chaque soir, avale le soleil à son couchant qui, la nuit durant, traverse son corps de manière à renaître à l'aube nouvelle : existe-t-il plus beau symbole de  renaissance, de régénération d'un défunt que celui-là ?

 

     Ce couple, dans la conception cosmogonique héliopolitaine, eut aussi pour fils Osiris, dieu des morts. Pas étonnant, dès lors, que ces petits ustensiles fassent partie du mobilier funéraire destiné à notamment préserver la vie post mortem en faisant offrande aux dieux que chaque défunt - devenu un nouvel Osiris parce que reconnu justifié par le Tribunal divin lors de la psychostasie -, sera susceptible de retrouver dans l'autre monde ; destiné aussi - c'est le cas de celles qui présentent des symboles à connotation érotique que sont canards, fleurs de lotus, tiges de papyrus, etc., (j'y reviendrai samedi) -, à permettre une régénérescence qui assurera au trépassé un devenir dans l'Au-delà semblable, si pas meilleur, à la vie qu'il a connue ici-bas et, surtout, qui lui permettra de recouvrer sa vigueur sexuelle à son acmé.

 

     C'est avec cette idée de renaissance qu'il faut aussi considérer les perruques - ici en ébène - dont ces beautés se parent : leur symbolique liée à la sexualité n'est plus à démontrer. Remarquez sur nos deux exemplaires ci-avant combien l'artiste a su donner un aspect élégant alors qu'elles sont en principe saturées d'eau !

 

     Tout aussi métaphoriquement, la coiffure est associée à Hathor, déesse du plaisir d'amour, dont la chevelure - ou la perruque ? - était unanimement célébrée dans les textes comme particulièrement abondante, certes, mais douce et parfumée aussi ; en un mot, irrésistiblement séductrice.

 

     Signifiants érotiques également, je le souligne au passage, que le tour de cou et la ceinture de hanches que l'on peut  considérer comme les seuls "vêtements" de ces jeunes femmes.

 

     Hathor, ne l'oublions pas, est également riche d'une autre connotation érotique bien spécifique : détentrice en effet dans les croyances génésiaques égyptiennes d'une "mission" particulière auprès du démiurge, elle doit provoquer chez lui une excitation sexuelle telle qu'il soit virilement à même de créer le monde. N'est-elle pas appelée "Main du dieu", quand elle est assimilée à Nebet-Hetepet - déesse dont le nom, je le souligne incidemment, signifie Maîtresse du pubis  ?

Admettez, amis lecteurs, que l'on ne peut être plus explicite !

 

     Et tant que j'évoque Hathor, permettez-moi d'également rappeler qu'elle était divinité suprême de la danse, partant, de la musique, notamment du jeu de harpe. Les archéologues ont ainsi exhumé des cuillers ornées de symboles hathoriques évidents, reconnus comme érotiques, tels les manches figurant de jeunes femmes nues jouant qui du luth qui du sistre, susceptibles de divertir, dans tous les sens du terme, le défunt dans sa tombe de manière que son éternité soit la plus agréable possible.

 

     Et des scènes évoquant semblables loisirs peintes sur les parois de mastabas de l'Ancien Empire à Saqqarah et d'hypogées du Nouvel Empire dans la montagne thébaine n'ont évidemment pas d'autre raison d'être qu'assurer une survie heureuse à leur propriétaire.

 

     Bès, le nain ventripotent favori d'Hathor, censé d'une part protéger les parturientes ainsi que les nouveau-nés mais aussi, d'autre part, notamment quand il pratique un instrument de musique, considéré comme dieu du libertinage, l'accompagnait personnellement jusqu'aux marches asiatiques : il orna donc lui aussi certaines cuillers retrouvées dans des mobiliers funéraires.  

 

     Parce que, dans la mythologie égyptienne, la personnalité de Nout et d'Hathor était intimement mêlée à l'apparition - entendez : la (re)naissance - quotidienne du soleil et des étoiles, y faire d'une manière ou d'une autre référence dans la tombe, se révélait primordial pour tout défunt puisqu'elle lui garantissait sa propre régénération sans cesse réitérée.

 

     La présence de ces différents symboles hathoriques ornant les cuillers se comprend aisément dans la mesure où il n'est plus à démontrer que pour qu'il y ait naissance (ou renaissance), il faut accouplement préalable : tous ces marqueurs teintés, peu ou prou, de sensualité n'ont donc d'autre finalité que d'être des métaphores à connotations ouvertement érotiques destinées à susciter et à faciliter le désir sexuel. 

 

 

     Samedi prochain, 29 octobre, pour notre ultime rendez-vous avant de nous offrir une semaine de congé - Toussaint oblige ! -, que diriez-vous de nous retrouver en salle 9, au rez-de-chaussée cette fois, aux fins de poursuivre notre propos et d'évoquer plus spécifiquement la présence d'un canard en guise de récipient au bout de la cuiller exposée en la troisième des vitrines enchâssées dans la cloison murale, à droite en entrant ?

 

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 123 ; Derchain : 1972, 34 ; Kozloff : 1993, 290-300 ; Meeks/Favard-Meeks : 1995, 150 ; Warmenbol/Doyen : 1991, 59)

 

 

 

   Un peu dans le but de constituer une tétralogie, j'aimerais placer ma présente intervention dans le droit fil de celles dévolues au décodage des scènes de chasse et de pêche dans les marais nilotiques, sans oublier le fourré de papyrus ...

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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 23:00

 

     C'est au cours du premier tiers du XIXème siècle qu'apparurent, ramenés d'Egypte par de bien peu scrupuleux fouilleurs stipendiés par de non moins peu scrupuleux consuls en place - je pense à Henry Salt ou à Bernardino Drovetti -, de nombreux vestiges de l'antique terre des pharaons que, fort heureusement, purent acquérir certaines institutions muséales européennes.

 

     Le Louvre - ou plutôt le Musée Charles-X de l'époque - ne fut pas en reste grâce à la vigilance de Jean-François Champollion qui fit acheter quelques monuments d'importance, actuellement la fierté de ce Département des Antiquités égyptiennes dans lequel, de conserve, nous déambulons vous et moi, amis lecteurs, depuis la création de ce blog.

 

     Cette histoire à rebondissements - l'origine de la  collection de "trésors" égyptiens -, je l'avais déjà relatée dans un de mes premiers articles ; vous m'autoriserez dès lors à ne plus l'évoquer aujourd'hui, sauf pour mentionner que parmi les acquisitions de l'époque figurèrent d'élégants petits objets à la destination fort controversée : les cuillers ornées, dont le Louvre, actuellement, possède une bonne centaine d'exemplaires.

 

     A leur propos, vous n'êtes certainement pas sans ignorer que depuis mardi et jusqu'à la fin de ce mois, j'ai jugé intéressant de reconsidérer la teneur d'un rendez-vous de mai 2008 que nous avions consacré à celles dites "à la nageuse", admirées dans la vitrine 2 de la salle 3.

 

 

      Lors de notre dernière discussion, j'avais partiellement fait référence à une monographie extrêmement intéressante de l'égyptologue allemande Ingrid Wallert, Der verzierte Löffel : seine Formgeschichte und Verwendung im Alten Ägypten [La cuiller ornée : historique de sa forme et utilisation en Egypte ancienne], dans laquelle, traitant des cuillers caractéristiques du Nouvel Empire, elle distingue trois grandes catégories : celle présentant une main tenant le cuilleron, celle figurant le signe "ankh", communément appelé "signe de vie" et enfin les cuillères spéculaires, c'est-à-dire, en forme de miroir.

 

     Permettez-moi d'introduire ici une petite parenthèse pour répondre à certaines interrogations qui m'ont été adressées cette semaine en soulignant simplement que ces objets ne naquirent pas ex nihilo au Nouvel Empire. Madame Wallert consacre en effet une dizaine de pages de son étude à évoquer les différents aspects qu'ils prirent aux temps préhistoriques. Situant l'apparition des toutes premières cuillers à l'époque badarienne, au IVème millénaire avant notre ère, elle poursuit tout naturellement son parcours chronologique en abordant les deux premières dynasties, puis l'Ancien et le Moyen Empires.

 

     Mais comme c'est au Nouvel Empire que leur développement connaîtra sa plus grande expansion, il est normal que ce soit à cette époque que l'ouvrage fasse la part la plus belle.

 

     Au sein de la première catégorie, donc, le Docteur Wallert dénombre trois types distincts - tout en spécifiant que dans chacun d'eux existent encore quelques variantes - : celui  dont le manche est constitué d'un bras au bout duquel le godet est en forme de coquille, celui dont la poignée figure un canidé maintenant la coupelle dans sa gueule et, entre les deux, celui dit "à la nageuse". 

 

     Ces élégantes cuillères à l'image d'une jeune femme nue dans une position allongée, les bras tendus et tenant un cuilleron qui, nous le verrons prochainement, peut prendre différents aspects, sont apparues au Nouvel Empire et ont plus spécifiquement connu leur acmé dans l'art raffiné de l'époque d'Amenhotep III, à la XVIIIème dynastie. Ce sont elles et uniquement elles, j'aime à le répéter, qui feront l'objet de cette série d'articles.

 

     Le plus ancien exemplaire connu de ce type bien précis a été retrouvé dans la tombe 2253 d'un des cimetières de Sedment, au sud du Fayoum, à quelques kilomètres à l'ouest de la ville d'Herakleopolis : la pièce date de la seconde moitié du XVIème siècle avant notre ère, en un temps compris entre les règnes d'Ahmose et de Thoutmosis II.


 

 

Cuiller dite

 

 

      En bois, elle présente la particularité de soutenir une boîte avec couvercle, le tout en forme de fleur de lotus sur la symbolique de laquelle nous reviendrons lors d'un prochain rendez-vous.

(Ses dimensions ne sont pas fournies.)

Actuellement dans les collections du Musée universitaire de Philadelphie, en Pennsylvanie (The Penn Museum), elle porte le numéro d'inventaire E 14199. 


 

     Le classement typologique établi par I. Wallert permet de constater qu'en réalité toutes les cuillers provenant de cette époque font indiscutablement référence à des modèles datant de périodes bien antérieures : ainsi, celles que nous évoquerons mardi et samedi constituent-elles le dernier avatar issu de la première des grandes catégories qu'elle a définies, avec ce motif décoratif que créèrent les artistes dès la IIIème dynastie, à l'aube de l'Ancien Empire donc : un manche figurant un avant-bras se terminant tout naturellement par une main offrant le godet.


 

     Quelques brèves notions de sémantique ne seront pas inutiles pour vous expliquer l'origine de ce type de décoration. L'égyptologue allemande, suivie en cela bien plus tard par son confrère américain, Richard H. Wilkinson, avait parfaitement compris la relation à établir entre le geste évoqué ici par le bras servant de manche et les hiéroglyphes D 37 D37, D 38 D38 ou D 39 D39 de la liste de Gardiner, que l'on nomme habituellement "bras offrant" et qui, dans la langue égyptienne, étaient utilisés en guise de signe déterminatif aux verbes "henek", "di" et "derep" signifiant respectivement "présenter", "donner" et "offrir". Ce qui, vous en conviendrez amis lecteurs, ne peut que corroborer ce que j'avançais à notre première rencontre, à savoir qu'il s'agit bien de cuillers d'offrande et non pas d'ustensiles faisant partie de la trousse de beauté des riches Egyptiennes désireuses de paraître séduisantes ...

 

     Avant d'apposer le point final à cette introduction initiée mardi, il m'agréerait de poursuivre un instant encore dans le domaine lexicologique en abordant non plus la langue égyptienne antique mais cette fois notre idiome français contemporain.

 

     Cuiller à offrande ou cuiller d'offrande ?

 

     Les deux, en réalité, peuvent se comprendre. L'objet est en effet porteur d'une double acception dans la mesure où le cuilleron contenait soit du vin, soit de la myrrhe ou des huiles parfumées destinés à encenser un dieu dans un temple auquel ces produits étaient offerts : on peut donc là utiliser l'expression cuiller à offrande. Parallèlement, la jeune femme étendue présente le cuilleron, posant ainsi l'acte d'offrir son contenu à la divinité, geste représenté par les déterminatifs hiéroglyphiques que j'évoquais à l'instant. Et dans ce cas, il s'agit bien d'une cuiller d'offrande.

 

 

     Ces quelques prémices établies, en espérant ne pas avoir donné l'impression de couper les cheveux en quatre, il me semble désormais opportun de nous rendre en salle 24 devant la vitrine 13, puis, par la suite, en salle 9, dédiée à la parure : ces nouveaux rendez-vous, les deux derniers avant le congé de Toussaint belge, je vous les propose pour les mardi 25 et samedi 29 octobre.

 

     A bientôt ?


 

 

(Wallert : 1967, 10-36 ; Wilkinson, 1992 : 53)

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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 23:00

 

     La fonction exacte de ces ravissantes cuillers est toujours controversée. Elles sont souvent considérées comme des récipients ayant contenu différents produits solidifiés, fard ou onguent, alors que pratiquement aucune n'en a conservé de traces dans le cuilleron. On leur attribue parfois un rôle plus symbolique, les considérant plutôt comme des objets de culte appartenant au mobilier funéraire des particuliers.

 

 

     Sylvie Guichard

 

Les Portes du ciel.

Visions du monde dans l'Egypte ancienne

 

Catalogue d'exposition au Musée du Louvre, Paris, 2009

p. 172, notice 141

 

 

      Associée à moult recherches personnelles en vue de préparer ce dossier "surprise" que je vous avais récemment promis, la lecture d'un ouvrage allemand datant de 1967, Der verzierte Löffel : seine Formgeschichte und Verwendung im alten Ägypten [La cuiller ornée : historique de sa forme et utilisation en ancienne Égypte]

 

 

Couverture.jpg

 

 

que m'a fait parvenir François, l'ami niçois qui tout au long des dernières vacances estivales, du 9 juillet au 27 août, vous a emmenés à la découverte de "son" Louxor, m'invite dès ce matin, dans le cadre de la rubrique "Décodage de l'image égyptienne", à reprendre à nouveaux frais la thématique d'une très ancienne intervention dédiée aux charmantes et plus qu'élégantes petites cuillers égyptiennes ornées que nous avions rencontrées en mai 2008 quand nous nous trouvions encore en salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, et que bien des égyptologues ont indistinctement - et erronément - intitulées "cuillers de toilette", "cuillers à parfum", "cuillers à onguent", "cuillers à fard".

 

     Aux fins d'y apporter un certain nombre de précisions notoires, quatre rendez-vous nous seront bien nécessaires pour comprendre non seulement l'importante symbolique qu'elles véhiculent mais également la raison de leur présence dans le mobilier funéraire.  

 

 

     Remontons à présent quelque peu le temps, voulez-vous ?

Si, aux pages 69 et 70 de sa Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles-X, Jean-François Champollion (1790-1832) les avait pourtant déjà classées sous la rubrique Ustensiles et instruments du culte et non pas, quelques pages plus loin, sous celle des ustensiles de toilette, il nous faut bien reconnaître qu'au point de départ, c'est à lui que l'on doit cette terminologie de "cuillers à parfum" qui fit florès de nombreuses années durant, voire  même encore aujourd'hui dans l'esprit de beaucoup se contentant d'ânonner ce qu'ils ont lu une fois dans un vieil article, sans malheureusement prendre soin de reconsidérer la question à la lumière d'éventuelles nouvelles découvertes archéologiques.

 

     Parce que dans le cuilleron de l'une d'entre elle, au British Museum, il fut analysé la présence d'un onguent parfumé, d'aucuns les prirent pour des objets qu'utilisaient quotidiennement les belles et riches Égyptiennes, essentiellement à la fastueuse XVIIIème dynastie, pour parfaire leur aspect physique lors de leur toilette matinale : ce ne serait donc pas pur hasard si, dans le viatique funéraire exhumé lors de fouilles, ces cuillers côtoyaient peignes, miroirs, pots à onguents et autres étuis à kohol.

 

     C'est d'ailleurs probablement la raison pour laquelle, en 1972, l'égyptologue française Madame Jeanne Vandier d'Abbadie, tout en s'interrogeant néanmoins sur leur exacte destination, publia celles que l'on peut admirer au sein de ce département dans un ouvrage intitulé Les objets de toilette égyptiens au Musée du Louvre alors que, cinq ans auparavant, sa consoeur allemande, le Dr. Ingrid (Gamer)-Wallert, que pourtant elle cite dans sa bibliographie, les avait elle aussi étudiées et, dans le catalogue raisonné qu'elle avait publié, estimait qu'elles devaient être perçues en tant que cuillères à offrandes.

 

     Les conclusions qu'avançait ce Professeur de l'Université de Tübingen dans son étude étaient donc très claires et la communauté scientifique ne pouvait décemment plus - sauf à ne pas l'avoir lue ! -, accréditer la théorie dès lors devenue obsolète qui voulait qu'on les considérât destinées à un usage uniquement profane.

 

     D'autant plus que deux égyptologues belges - qu'il eût suffi de lire attentivement - avaient eux aussi apporté leur pierre de touche : en 1928, déjà, Jean Capart, qu'il n'est sur ce blog plus besoin de présenter, jugea le terme "cuiller à fard" probablement très inexact, lui préférant objet ayant servi aux sacrifices ; et, en 1962, Pierre Gilbert, dans Couleurs de l'Egypte ancienne, surenchérit, p. 40, en les considérant comme un objet qui touche au rituel. Et de poursuivre : Il semble que l'on consacrait des objets de ce genre, destinés à contenir une offrande précieuse (baume, encens ?), pour écarter une menace ou pour rendre grâce de l'avoir écartée.

 

     Madame Wallert quant à elle, relevait, à l'appui de ses propres conclusions, la présence de certaines cuillers dans le mobilier funéraire de tombes masculines et même d'enfants - il n'était plus dès lors question d'un usage exclusivement féminin ! -, et insistait également sur le fait que d'autres avait été exhumées de certains dépôts de temples, rejetant ainsi catégoriquement l'usage profane qui leur avait été attribué.

 

     Pis : sur les parois murales de nombre d'hypogées thébains, sur celles de certains monuments religieux, on pouvait en voir, peintes ou gravées, placées dans la main d'un défunt ou d'un de ses serviteurs qui, indéniablement comme le prouvaient les textes, offrait de l'encens à une divinité. 

 

     Il appert donc, de manière incontestable à mes yeux, qu'il faille définitivement les considérer comme des ustensiles à finalité cultuelle, des ustensiles d'offrande, que ce soit celle de la myrrhe ou celle du vin, ces produits étant nommément indiqués sur des exemplaires mis au jour.

 

     Cela posé, pour ce qui concerne la destination de ces pièces caractéristiques de l'Art égyptien dit "industriel", à propos aussi de leur symbolique sous-jacente, les égyptologues qui les ont plus spécifiquement étudiées ne se sont pas toujours, loin s'en faut, exprimés d'une seule et même voix : certains d'entre eux, en effet, conviennent qu’elles ont pu servir dans des cérémonies religieuses, pour les fumigations, voire même pour participer, au sein du temple, au rituel journalier de la toilette du dieu ; d'autres expliquent qu'elles font partie intégrante du mobilier funéraire déposé dans une tombe de manière à magiquement assurer à son propriétaire une éternité post-mortem la plus agréable possible.

 

     Un pas nouveau fut encore franchi quand, en 1975, Richard A. Fazzini, alors Conservateur au Département des Antiquités égyptiennes du Musée de Brooklyn mit l'accent sur leurs éléments de décoration ressortissant au domaine de la régénération d'un défunt. Madame Wallert, à ce propos, faisait judicieusement remarquer que quelques cuillères avaient été identifiées comme cadeau de Nouvel An, fête qui correspond, au alentours du 19 juillet, au tout début de la crue du Nil, soit en tant qu'amulettes visant ici-bas à conjurer le mauvais sort - connotation apotropaïque évidente à nouveau -, soit pour que dans l'au-delà le défunt bénéficie d'un renouveau permanent identique à celui qu'apporteront aux cultures les débordements de l'eau bienfaitrice.

 

 

     Nonobstant l'extrêmement intéressante lecture de l'ouvrage allemand, complétée par d'autres informations référencées ci-dessous, loin de moi l'idée d'ici rédiger une monographie exhaustive répertoriant les différents types de cuillers dans les collections muséales et/ou privées : ne voyez, amis lecteurs, dans mon introduction de ce matin et dans mes interventions futures, aucunement la prétention de rivaliser avec un quelconque catalogue raisonné.

 

     Si d'aventure le sujet vous intéresse, j'escompte en fait, les prochains mardi et samedis d'octobre, juste avant le congé de Toussaint belge, uniquement circonscrire ma réflexion à celles apparues dans l'art raffiné d'Amenhotep III, à la XVIIIème dynastie et dites "à la nageuse" ; à celles, comme je le précisai d'emblée, qu'en mai 2008, nous avions admirées dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

 

E 11122

 

 

      A samedi pour la suite ?

 

 

 

(Capart : 1928 : 53 ; Gilbert : 1962 ; Kozloff : 1993, 290-300 Vandier d'Abbadie : 1972, I-VIII et 10-38 ; Wallert : 1967, passim )

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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 23:00

 

     Lors d'un de nos précédents rendez-vous devant le linteau de l'entrée du mastaba de Metchetchi exposé ici dans la première vitrine 4 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'avais,  vous vous en souvenez certainement, amis lecteurs, longuement évoqué la notion de perspective dans l'art de la statuaire colossale des souverains égyptiens à partir du règne d'Hatchepsout, au Nouvel Empire.

 

     Mardi dernier, juste avant de me rendre à Paris où je passe aujourd'hui ma dernière journée de visites d'expositions, nous avions ensemble quelque peu détaillé l'extrémité gauche de cet imposant fragment de calcaire

 

Extremite-gauche-du-linteau-E-25681.JPG

 

pour nous attacher à la figuration du père, en taille dite héroïque et du fils, conventionnellement plus petit.

 

     C'est précisément à cette présentation de Ptahhotep en réduction que je voudrais  ce matin accorder une  ultime fois mon attention en guise de point final à l'étude de ce monument. 

 

 

     Vous aurez probablement remarqué qu'il m'arrive parfois d'émailler mes considérations égyptologiques de l'un ou l'autre extrait d'ouvrages de philosophie que je lis en parallèle, pour me délasser ... Et notamment, ces dernières semaines, ceux du philosophe français Maurice Merleau-Ponty (1908-1961).

 

       Son oeuvre maîtresse, Phénoménologie de la perception (Editions Gallimard, Collection "Tel" n° 4) retient pour l'instant plus particulièrement mon attention. A la lumière de cette lecture, et plus spécifiquement des passages dans lesquels il évoque les notions de profondeur et de perspective, j'ai franche envie de reconsidérer la théorie habituellement prônée par les égyptologues à propos de la taille des personnages sur une représentation funéraire telle que celle que nous avons ici devant nous. 

 

     Permettez-moi, d'emblée, de préciser que ce que je vais  maintenant développer n'engage que ma propre réflexion ; et d'ajouter qu'il serait par ailleurs extrêmement intéressant qu'elle soit lue et évidemment commentée, voire éventuellement combattue par vous, fidèles amis lecteurs ou - on peut toujours rêver - par des  historiens de l'art qui, d'aventure, rencontreraient mon blog, pour autant que tous, vous m'opposiez des arguments solidement étayés ... 

 

     Mon hypothèse est simple : et si l'artiste avait volontairement représenté le fils du défunt de manière réduite pour faire état de la perspective ? Ce qui signifierait que l'idée de convention symbolique généralement chère aux égyptologues pourrait ne pas être exacte.

 

     Me mit la puce à l'oreille, cette remarque du grand savant belge Jean Capart à propos d'une représentation semblable dans la tombe de Nefer-Seshem-Rê, à Saqqarah :

 

     "Le fils est debout, remplissant l'espace laissé libre entre la ligne du sol et la pointe antérieure du pagne de son père, ce qui pourrait servir à montrer que les proportions des personnages dans les reliefs égyptiens sont déterminées surtout par l'espace laissé libre et non par l'intention de donner au défunt une taille héroïque, comme on le prétend parfois." (C'est moi qui souligne.)

 

     Pour une raison totalement différente de la mienne, je vais y venir, Jean Capart n'accréditait donc déjà pas trop, au début du siècle dernier, la notion de codification, de convention  pour expliquer la différence de hauteur des figurations humaines.

 

    J'avance, pour ma part, que si le lapicide antique avait désiré représenter Ptahhotep tel qu'il était dans la réalité, c'est-à-dire aux côtés de son père, à peut-être seulement deux ou trois mètres de distance, convoquant un principe élémentaire de perspective, il l'aurait obligatoirement figuré rapetissé, suivant en cela une réflexion développée par Merleau-Ponty (p. 295 de mon édition 2001 de l'ouvrage que j'ai mentionné en introduction) : la profondeur est tacitement assimilée à la largeur considérée de profil.

 

     En m'autorisant de la distinction qu'établit le philosophe français, p. 301, entre perspective perçue et perspective géométrique,  je pourrais ici estimer que l'artiste graveur a usé d'une perspective perçue par son regard sans toutefois la rendre véritablement géométrique.

 

     En d'autres termes, le fait d'avoir figuré le fils plus petit que le père ne relèverait alors nullement de cette convention établie dès les premiers balbutiements de l'art égyptien qui voulait que le défunt soit de taille supérieure par rapport à toutes les autres personnes qui l'entourent mais bien plutôt d'un choix délibéré de l'artiste de traduire de la sorte ce qu'il constate quand il regarde les deux hommes côte à côte ; donc, ce que donne en réalité la vraie profondeur.

 

     Prenant d'abord l'exemple d'une route qui, devant lui, fuit vers l'horizon, et d'un homme présent dans ce paysage, Merleau-Ponty écrit, p. 302 :

 

... un homme à deux cents pas n'est-il pas plus petit qu'un homme à cinq pas ? Il le devient si je l'isole du contexte perçu et que je mesure la grandeur apparente. Autrement dit, il n'est ni plus petit, ni d'ailleurs égal en grandeur : il est en deça de l'égal et de l'inégal, il est le même homme vu de plus loin.

 

     C'est donc ce passage précis qui m'a donné à penser qu'ici, mutatis mutandis, le graveur antique aurait peut-être bien considéré les deux hommes comme les bords de la route dans l'exemple de Merleau-Ponty : parallèles en profondeur, même si nous constatons que par volonté de décomposition de plan, il les a placés l'un devant l'autre, et de taille différente.

 

     Ce mien réquisit peut paraître osé, je vous l'accorde ... Tout droit sorti de mon cerveau bouillonnant, je le soumets à votre réflexion. 

 

     Dès demain, à mon retour de Paris, j'espère vraiment que nous pourrons en débattre ...

 

 

 

 

(Capart : 1907, 24

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