Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 17:35

 

 

     "L'usage de l'écriture, aujourd'hui chez nous quasi universel, pérennise des sentiments, des événements naguère voués à un oubli rapide. Mais pour presque toute l'histoire mondiale, nous sommes privés de cette mémoire directe et abondante du particulier : elle ne nous parvient que par minces bribes, ou à travers le prisme d'oeuvres littéraires. (...)

     Une région et une époque, seules sans doute, font exception : l'Égypte antique, sous la domination grecque et romaine (fin du IIIème av. J.-C. - début du VIIème apr. J.-C.). (...)

     Nous devons cette faveur au concours absolument imprévisible de deux circonstances : la parfaite sécheresse d'un climat qui conserve, hors des zones inondables, tout ce que l'homme ne détruit pas, et la tradition grecque qui voulait que tout le monde sût écrire et fît un usage ordinaire de ce savoir simple ; c'était, comme la fréquentation du "gymnase", un signe d'appartenance ethnique. La société pharaonique, au contraire, déléguait la maîtrise complexe de ses diverses écritures à un groupe spécialisé de scribes. (...)

     

 

 

Pierre  CHUVIN

Préface à sa traduction de

Naphtali LEWIS

La mémoire des sables.

 

Paris, Armand Colin, 1988, pp. 5-6

 

     Si les représentations picturales des harpistes égyptiens antiques semblent harmonieuses et apaisantes ; si, consubstantiellement, le rôle de ces musiciens au sein des banquets, qu'ils soient funéraires ou plus prosaïquement festifs, nous semble combler l'attente des privilégiés qui les ont conviés, la littérature, parfois, vient amèrement mais non moins élégamment nous détromper ...

 

     Certes, bien moins connu du grand public que le chant que je vous ai proposé de lire la semaine dernière, le morceau d'anthologie dont ce matin il m'agréerait de vous offrir différents extraits, amis visiteurs, intitulé : "Le Harpiste dévoyé", constitue une oeuvre insolite, un hapax, pour le dire d'un mot savant, au sein du corpus de la littérature égyptienne antique. Unique aussi, pour le dire d'un mot courant, dans la catégorie des écrits dits "satirico-comiques" puisqu'il vilipende non pas une classe sociale particulière comme ce fut maintes fois le cas par ailleurs mais une personne bien précise, nominativement définie. Cette apostrophe ad hominem vise à stigmatiser les nombreux défauts d'un certain Horoudja, personnage franchement méprisable, tout à la fois bâfreur et ivrogne, intempérant donc, voire écornifleur, faraud aussi et, de surcroît, piètre musicien, à l'incompétence avérée.

 

     Rédigé en écriture démotique égyptienne plus spécifiquement d'époque romaine, il ne figure qu'au verso du Papyrus Vienne KM 3877, comprenez : conservé au Musée d'Histoire de l'Art, - Kunsthistorisches Museum -, de Vienne, en Autriche ; le recto proposant un texte administratif grec, daté de l'an 10 de notre ère, donc du règne d'Auguste, le premier empereur de Rome dont, je le rappelle au passage, à cette époque l'Égypte dépendait puisqu'elle en constituait une province.

 

     Il est composé de quatre feuilles de différents formats : son début et sa fin manquant, ne nous est conservée qu'approximativement la moitié de ce que fut l'ensemble, soit 5 colonnes de 20 lignes, la dernière exceptée. Parce que chacune de ces colonnes se trouve circonscrite dans un encadrement, les démotisants, - entendez les philologues plus particulièrement versés dans ce type d'écriture égyptienne -, s'autorisent à penser que ce texte peu commun daterait, pour sa part, du deuxième siècle de notre ère. 

     Passionnant, mais néanmoins extrêmement difficile à traduire, - ou : passionnant car extrêmement difficile à traduire ? -, ce document proviendrait vraisemblablement d'Akhmîm, chef-lieu du IXème nome de Haute-Égypte, dédié au dieu ithyphallique Min ; ville que les Grecs baptisèrent Panopolis, assimilant cette divinité égyptienne à Pan, un de leurs propres dieux, également parfois représenté le sexe en érection.

 

     Permettez-moi d'à nouveau souligner que ce texte, fort endommagé et malaisé à décrypter fut rédigé en démotique et, tout de go, préciser que je n'ai jamais étudié ce type d'écriture, estimant à l'époque, - j'avais une quarantaine d'années déjà -, que l'apprentissage de l'écriture hiéroglyphique que je venais d'entamer à l'Université de Liège sous l'égide de feu le Professeur Michel Malaise me suffirait amplement pour les cours d'Histoire que je prodiguais alors à l'École Polytechnique de V., en province de Liège.

     Aussi la traduction, parcellaire, que je vous propose maintenant de découvrir n'est évidemment pas de mon cru mais reprise de l'ouvrage de D. Agut-Labordère et M. Chauveau, cité dans les notes bibliographiques qui clôturent notre rencontre de ce jour.

     Pour vous le rendre plus compréhensible, j'ai préféré vous le présenter en texte continu, débarrassé des crochets et parenthèses qu'ont évidemment utilisés les traducteurs pour faire état des lacunes du manuscrit original détérioré et des ajouts qu'ils y ont introduits de manière à en faciliter l'intelligence.

 

     Des larges extraits choisis pour vous de cette pièce unique, méconnue et formidablement originale, amis visiteurs, je vous souhaite une excellente lecture.

  

 

 

LE HARPISTE DÉVOYÉ

 

 

... Il entame un chant de nouvel an un jour de deuil, et une complainte un jour de fête. Il chante certains chants mal à propos durant la période des foudres de Sekhmet.

Il commet tous les couacs possibles ; sa harpe est plus irritante que sa voix. Aucune douceur en lui, sa contribution est triste à entendre.

Les chants d'anniversaire, ne les a-t-il donc jamais entendus lui-même ?

C'est tristesse et vague à l'âme que d'entendre la voix de cet infâme quand il chante. C'est véritablement un interprète déplorable, et en plus il se répète.

 

Comment se présente-t-il dans une fête ? Comme le meilleur dans son art. Et il s'assoit, l'air absorbé, tel un vrai chanteur. Et il soulève la harpe pour chanter : dans son esprit, il est un virtuose.

Nul ne parvient à lui dire : "Abominable crétin !" car après sa prestation, c'est l'abrutissement qui s'abat sur le public.

Et il chante sans s'apercevoir que sa voix est assommante alors que sa bouche proclame sa gloire.

Quiconque le voit en train de chanter est affligé pour la journée.

Inutile de se répandre en paroles quant à son comportement : il cumule tous les travers.

 

Qui l'a poussé à jouer de la harpe ? Chez qui a-t-il appris à chanter ?

Son interprétation est hachée car sa tâche habituelle est le terrassement, sa spécialité est l'irrigation.

Ses doigts sont plus noueux que des racines, ils ne sont pas faits pour une harpe.

 

Horus s'est vraiment mis en colère contre lui, il est allé se faire trucider par le fils d'Isis.

On lui a donné le nom d'Horoudja alors que c'est "Enculé" le nom qui lui convient.

Aussi sûrement que l'on félicite quiconque excelle en son art, on lui reprochera son interprétation s'il va jusqu'à son terme.

Si au moins il était ignorant, alors il aurait pris une autre voie.

Nous aurions dit : "C'est par ignorance qu'il agit", et nul reproche ne lui aurait été adressé pour cela. 

Mais il n'y a que silence pour lui dans un enseignement même simplifié. Il ne tire aucun profit des paroles qu'il y trouve.

En fait, il a appris mais ne sait rien ; il a reçu un enseignement sans le faire sien comme le muet qui comprend mais qui ne peut répondre correctement. Comme un illettré qui empoigne un livre et reste interdit devant tous les textes.

 

Il ne connaît aucun chant sauf un depuis sa naissance : "Je suis affamé ! Donnez-moi à boire ! Qu'y a-t-il à manger ?

Il pourra passer quatre jours éveillé à convoiter du regard quelque chose de comestible dissimulé sous un linge.

Si on lui crie "Viande" dans n'importe quel endroit répugnant, il est présent, harpe en avant.

Et, celui qui se procurera du pain et de la viande en sa présence, il ira chez lui sans avoir été invité.

Et il négociera avec les invités en disant : " Je suis incapable de chanter si je suis affamé. Je ne peux pas porter ma harpe pour déclamer si je n'ai pas eu mon content de vin. Commandes-en pour moi ! "

Et il boit du vin pour deux, mange de la viande pour trois et de la nourriture pour cinq, réunis.

Mais la harpe pèse devant lui comme un fardeau incommode. En sorte qu'on doit l'interpeller, chaque personne, trois fois chacune, en disant : " Chante !" 

S'il commence à lever sa harpe après s'être saoulé, alors chacun de ses vices éclate au grand jour.

Il chante harpe à l'envers. Mais les paroles qu'il chante ne suivent pas son jeu : sa voix et sa harpe sont discordantes.

La manière détestable de son jeu dit son mépris de la musique.

La douceur des bonnes manières, on n'a même pas commencé à lui en donner l'idée.

On ne peut donc le recevoir dans un endroit convenable à cause de ses grossièretés.

S'il est rassasié, il abandonne la harpe ; s'il est plein, il part.

J'aurais évoqué les méfaits qu'il a accomplis s'ils n'étaient plus nombreux que ceux de Seth.

 

"Cela ne vaut même pas la peine d'en parler", comme on dit pour mieux se faire comprendre encore.  

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

AGUT-LABORDÈRE Damien/CHAUVEAU Michel, Le harpiste dévoyé : une anti-sagesse, dans Héros, magiciens et sages oubliés. Une anthologie de la littérature en égyptien démotique, Paris, Les Belles Lettres, 2011, pp. 313-9.

 

CHAUVEAU  Michel, Recension de l'ouvrage de Heinz J. THISSEN, Der verkommene Harfenspieler, dans Chronique d'Égypte, Tome LXXI, Fascicule 141, Bruxelles, F.E.R.E., 1996, pp. 62-7.

 

COLLOMBERT  Philippe, Le "harpiste dévoyé", dans  Égypte, Afrique & Orient, n° 29, Avignon, Centre vauclusien d'égyptologie/Saluces, Juin 2003, pp. 29-40.

 

DEVAUCHELLE  Didier, Recension de l'ouvrage de Heinz J. THISSEN, Der verkommene Harfenspieler, dans RdE 47, Paris, Peeters, 1996, pp. 210-3.

 

THISSEN  Heinz J.Der verkommene Harfenspieler. Eine altägyptische Invektive, Demotische Studien, 11, Sommerhausen, Gisela Zauzich Verlag, 1992.

 

 

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 01:00

 

 

     Pourquoi ces instruments idéologiques que sont toujours les manuels, les anthologies, les histoires, les encyclopédies qui, certes, rapportent les mêmes propos, font-ils silence sur les mêmes informations ? Ce qui manque une fois dans une publication manque toujours dans les suivantes d'un genre analogue où règne par ailleurs le psittacisme.

 

 

 

Michel ONFRAY

Les sagesses antiques

 

Paris, Grasset Fasquelle, 2006

pp. 15-6

 

 

 

 

      Il est de bon ton, de tradition même, dans les milieux universitaires ou érudits, de considérer que tout naît avec les Grecs ! 

 

     Aux temps heureux de mes études, ce furent, vivement conseillés par mes maîtres, les quatre tomes de l'idéologue allemand Karl Jaspers (1883-1969) intitulés Les Grands Philosphes qui soutinrent les prémices de mon approche de l'Histoire de la pensée universelle.

 

     Première erreur : d'universalité, il n'y eut jamais ! Et comme pour tous les étudiants occidentaux à cette époque, - j'avais 20 ans en 1968 ! -, sous les pavés de la philosophie, la plage des penseurs hellènes s'étendait à perte de vue.

 

     Parmi ceux qui ont donné la mesure de l'humain, indiquait Jaspers dans le premier des quatre volumes de sa somme, Socrate emportait la donne. Poursuivant son propos, le penseur allemand considérait Platon comme étant de ceux qui fondent la philosophie et ne cessent de l'engendrer. Dans la catégorie de ceux dont la pensée sourd de l'origine, il voyait Anaximandre, Héraclite et Parménide.

 

     Dans le tome suivant, envisageant les premiers à avoir proposé des conceptions cosmiques profanes, K. Jaspers relevait Xénophon, Empédocle et Démocrite. Et abordant les grands constructeurs de systèmes, il commençait évidemment par Aristote.

 

     Vous accepterez, je présume, amis visiteurs, que je fasse l'économie de la suite d'une nomenclature dans laquelle vous aurez  relevé sans peine que tous ces incontournables de nos études philosophico-littéraires, - Platon, Aristote et Socrate -, constituaient bel et bien le "tiercé gagnant'', d'origine grecque uniquement.

 

     C'était donc cela l'Histoire de la pensée universelle que distillaient nos Professeurs ?

 

    Les Grecs, premiers à réfléchir sur l'humaine condition ? Les Grecs, premiers à donner naissance à l'art de penser ; premiers à inventer la toute puissante Raison ?

Et avant, à en croire ceux qui resservent toujours à l'envi cette thèse obsolète, le vide sidéral, l'assourdissant silence des Mésopotamiens et des Égyptiens ?   

 

 

     Un demi-siècle plus tard exactement, un philosophe français, Michel Onfray, publie Les sagesses antiques, opus initial de ce qui devint, en neuf volumes au fil des ans, sa Contre-histoire de la philosophie, compendium des cours qu'il prodigua autant d'années durant à l'Université populaire qu'il avait créée à Caen. 

 

     Là, je me dis : enfin ! Va être rendu à l'Égypte ce qui appartient à l'Égypte ! En effet, me sembla-t-il, le préambule général, - que vous avez lu en exergue de notre rendez-vous de ce matin -, qu'il consacrait à l'historiographie de la philosophie augurait une judicieuse et salutaire remise en question des grands poncifs unanimement ressassés.

 

     Malheureusement, quelque 10 pages plus loin, c'est avec notamment Leucippe de Milet (460-370 avant notre ère), philosophe hédoniste grec totalement inconnu du grand public, aussi cultivé fût-il, qu'il entame son travail de déstabilisation des "vainqueurs", - entendez toujours Platon, Aristote et Socrate -, pour ouvrir large le rideau sur les "vaincus", des laissés-pour-compte des études universitaires traditionnelles.

 

     Ce nonobstant, en un paragraphe, p. 42, j'admets qu'il concède :

 

     Une histoire des idées sumériennes, babyloniennes, égyptiennes, africaines donc, montrerait à l'envi que les Grecs n'inventent pas (...) la croyance à une vie après la mort, la transmigration des âmes (...) Tout cela ne germe pas dans le cerveau d'un Pythagore planant dans l'éther des idées pures où il suffirait de se servir. Derrière ces figures de la sagesse grecque primitive s'entend l'écho de voix anciennes, plus anciennes encore, voix de peuples peut-être sans écriture, sans archives ou sans traces

 

     Douze lignes dans l'ouvrage qui l'exonèrent de  creuser plus avant dans le terreau de la philosophie des rives du Nil antique !

 

 

     Certes, amis visiteurs, je n'ai aujourd'hui nulle prétention à ajouter une quelconque apostille aux oeuvres de  Karl Jaspers, de Michel Onfray et de tant et tant d'autres faisant l'impasse sur la littérature sapientiale égyptienne dans le processus de réflexion de l'humanité : après avoir évoqué avec vous depuis janvier les harpes égyptiennes, après vous avoir donné à écouter l'une ou l'autre "reconstitution" supposée de ce qu'ont pu être les mélopées jouées par les artistes, il m'agréerait maintenant d'attirer votre attention sur un texte bien connu que psalmodièrent certains harpistes masculins représentés sur les parois de certaines chambres funéraires aux fins de vous soumettre ce que personnellement je considère comme une réflexion déjà philosophique parmi d'autres et qui vous permettrait, au-delà de mon propre ressenti, de vous forger une opinion en la matière : oui ou non, le "miracle grec" est-il originel dans la pensée universelle ; oui ou non, les Grecs ont-ils les premiers inventé la philosophie ?


      En 2009, déjà, sur mon blog, je vous avais proposé de découvrir un texte égyptien célèbre, non chanté celui-là -, les Lamentations d'Ipou-Our - , datant de la Première Période intermédiaire (P.P.I.) qui stigmatisait la situation précaire des classes les plus défavorisées du pays, permettant à l'auteur de s'épancher sur la nostalgie avérée qui était sienne par rapport à ce qu'il avait précédemment connu et vécu.

     La stabilité du pays revenue, immédiatement après l'état lamentable de la société que relataient les Lamentations d'Ipou-Our, apparurent, pour la première fois sur les parois de la chapelle funéraire de la tombe d'un roi Antef, au milieu du XXIème siècle avant notre ère, ce que les égyptologues nomment "Chants du harpiste", dit "aveugle", - je m'expliquerai sur ce "handicap" la semaine prochaine.

 

Harpiste - Tombe de Mena (© Dictionnaire de l'Égypte antique - http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=H)

Harpiste - Tombe de Mena (© Dictionnaire de l'Égypte antique - http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=H)

 

     Dans le deuxième volume du Lexicon der Ägyptologie, sous la rubrique "Harfnerlieder" des colonnes 972 à 982, le grand égyptologue allemand Jan Assmann particularise deux catégories distinctes de chants : ceux que l'on qualifierait volontiers de conformes aux préceptes religieux en vigueur, énonçant notamment tout ce dont le défunt bénéficiera dans son éternité et ceux que, comme chez Antef, je nommerais dissidents car, quelque peu sceptiques quant au devenir de l'homme dans l'Au-delà, ils enjoignent à profiter du moment présent et des plaisirs d'ici-bas. Ces derniers, vous l'aurez compris, amis visiteurs, constituent un pénétrant éloge de la vie, dont la nécessité de jouir pleinement s'impose. 

     Et cela, près de deux millénaires avant les Grecs et les Romains !!! 

 

     Qui, alors qu'Épicure, Horace et son "Carpe diem" ou Lucrèce n'exprimaient pas autre chose que cette pensée égyptienne antique, continuent à bénéficier de l'appellation parfaitement contrôlée de philosophes, ainsi que d'une place privilégiée dans tous les manuels de philosophie publiés.



     Ceci regretté, je vous suggère sans plus tarder de découvrir ce remarquable texte dans la traduction qu'en proposa l'égyptologue belge Pierre Gilbert, voici presque septante ans.

  
      

Des corps sont en marche ; d’autres entrent dans l’immortalité
Depuis le temps des anciens ;
Les dieux qui vécurent autrefois reposent dans leur pyramide,
ainsi que les nobles, glorifiés, ensevelis dans leur pyramide.
Ils se sont bâti des chapelles dont l’emplacement n’est plus.
Qu’en a-t-on fait ?
J’ai entendu les paroles d’Imhotep et de Hordjedef,
Dont on rapporte partout les dires.
Où est leur tombeau ?
Leurs murs sont détruits, leur tombeau comme s’il n’avait pas été.
Nul ne vient de là-bas nous dire comment ils sont,
Nous dire de quoi ils ont besoin
Ou apaiser nos coeurs,
Jusqu'à ce que nous allions là où ils sont allés.


Réjouis ton coeur, pour que ton coeur oublie que tu seras un jour béatifié.
Suis ton coeur tant que tu vis,
Mets de la myrrhe sur ta tête,
Habille-toi de lin fin,
Oins-toi de ces vraies merveilles qui sont le partage d’un dieu ;
Multiplie tes plaisirs, ne laisse pas s’atténuer ton coeur ;
Suis ton coeur et les plaisirs que tu souhaites.
Fais ce que tu veux sur terre.
Ne contrains pas ton coeur.
Il viendra pour toi, ce jour des lamentations !
Le dieu au coeur tranquille n’entend pas les lamentations,
 [= Osiris, dieu des morts]
Les cris ne délivrent pas un homme de l’autre monde.

 

(Refrain ?)


Fais un jour heureux, sans te lasser,
Vois, il n’y a personne qui emporte avec lui ses biens,
Vois, nul n’est revenu après s’en être allé.

 

 

 

(Sur Youtube, récitation d'une autre version de chant de harpiste

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

GILBERT PierreLa poésie égyptienne, Bruxelles, F.E.R.E., 1949, pp. 89-90.

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 23:00

 

     Mes parents possédaient au fin fond de la forêt une cambuse sans prestige où nous allions parfois nous mettre au vert. Je leur en demandai les clés.

- Que vas-tu faire là-bas tout seul ?, interrogea mon père.

- Traduire l'Iliade et l'Odyssée.

- Il en existe déjà d'excellentes traductions.

- Je sais. Mais quand on traduit soi-même un texte, il se crée entre lui et soi un lien bien plus fort que par la lecture.

 

 

Amélie NOTHOMB

Le Voyage d'hiver

 

Paris, Albin Michel

p. 17 de mon édition de 2009

 

 

 

 

     D'emblée, permettez-moi, amis lecteurs, de chaleureusement remercier celles et ceux qui ont tenu à répondre à la lettre que j'avais envoyée en guise de "référendum" concernant le mode de publication du Roman de Sinouhé, trois mois durant, de semaine en semaine.

 

     Conseillé dernièrement par Carole, une parmi mes nouvelles abonnées, je me propose aujourd'hui de vous le livrer, dans son intégralité et dépourvu des notes jugées par d'aucuns parfois un peu trop didactiques. Ce choix pourra peut-être rencontrer le souhait d'autres correspondants qui estiment cet étalement sur autant de temps préjudiciable à la bonne compréhension de l'oeuvre, obligeant à maintes reprises un retour au texte d'un précédent mardi, faute d'encore l'avoir en mémoire ...

 

     Dans le même commentaire, Carole me suggérait de le publier sur le Net, via le site Calaméo, de manière à en réaliser un livre virtuel. A vrai dire, je n'ai encore rien décidé à ce sujet, méfiant que je suis toujours par rapport aux "offres gratuites" d'Internet.

 

     Nonobstant, si ce projet devait se concrétiser, vous en seriez évidemment les premiers avertis.

 

     Et pour l'heure, d'un seul tenant, retrouvons, voulez-vous,  les aventures de "notre" héros antique ... sachant que, bien évidemment, il vous est toujours loisible d'en reprendre une lecture, épisode par épisode, chaque mardi à partir du 3 juillet dernier.

 

 

 

     Le noble, le prince, le porteur du sceau royal en qualité d'ami du Harponneur, l'administrateur en chef des domaines des souverains dans les terres asiatiques - qu'il vive, soit prospère et en bonne santé -, le connu véritable du roi de Haute-Egypte, son aimé, le compagnon royal, Sinouhé, dit :

   

     J'étais un compagnon adjoint à son maître, un serviteur du harem royal de la noble dame, la grande favorite, l'épouse royale de Sésostris dans Kenemsout, la fille royale d'Amenemhat dans Kaneferou, Neferou, la dame élevée à l'état d'imakh.

 

     En l'an 30 du règne, le troisième mois de la saison de l'inondation, le septième jour, le dieu s'éleva vers son horizon, le roi de Haute et Basse-Egypte, Sehetepibrê qui s'envola vers le ciel pour s'unir au disque solaire, de sorte que la chair du dieu s'incorpora à celle de son père.  

 

     La Résidence royale était dans le silence, les coeurs dans l'affliction et la double grande porte close. L'entourage avait la tête sur les genoux et le peuple était dans la douleur.

 

      Or donc, sa Majesté avait envoyé une armée vers le pays des Téméhou .

  

      Son fils aîné, le dieu parfait Sésostris, en avait pris la tête : il y avait été mandé pour combattre les pays étrangers et infliger une correction à ceux qui étaient parmi les Tchéhénou.

 

     C'est après avoir emporté du pays des Tchéhénou des prisonniers entravés et du bétail de toute sorte en grande quantité qu'il s'en revenait. Les compagnons du Palais dépêchèrent (des messagers) du côté de l'Occident afin que le fils du roi connaisse les événements advenus à la Résidence : ces émissaires le trouvèrent sur le chemin, l'atteignant le soir finissant. Qu'il tardât ne s'est pas produit : le Faucon s'envola avec sa suite sans faire en sorte que son armée le sût.

 

    Or, on avait également dépêché (des émissaires) vers les enfants royaux qui l'accompagnaient dans cette armée : on fit appel à l'un d'eux tandis que je me trouvai là. J'entendis sa voix alors qu'il se confiait : j'étais à proximité de celui qui parlait loin.

 

     Mon coeur se troubla, les bras m'en tombèrent, tous les membres de mon corps tremblant davantage. Je m'éloignai d'un bond jusqu'à ce que j'aie trouvé un lieu de cachette.

 

     Et de me placer entre deux buissons afin d'être séparé de celui qui marcherait sur le chemin.

Je me mis en route vers le Sud sans avoir l'intention d'approcher cette Résidence car je m'attendais à ce qu'advienne un conflit.

Et je ne pensais pas vivre après lui.

 

     Je traversai le Maâti aux environs du Sycomore et approchai de l'enceinte de Snéfrou.

Je passai une journée à la lisière d'un champ. C'est lorsqu'il fit jour que je me mis en route.

Je rencontrai un homme qui se tenait debout sur le bord du chemin : il me salua avec respect, moi qui le craignais.

C'est quand vint le moment du repas du soir que j'arrivai à la rive des boeufs.

Je traversai l'eau sur une barge dépourvue de gouvernail grâce à la force du vent d'ouest.

Je passai à l'est de la carrière de pierres, sur la hauteur de la Dame de la Montagne rouge.

Je me mis en route vers le nord et atteignis les Murs du Prince fait pour repousser les Asiatiques et pour écraser les Coureurs des sables.

    

     Je m'accroupis dans un buisson dans la crainte que me voient les gardiens du fortin qui était surveillé ce jour-là. Je me mis en marche au moment du soir et lorsque j'atteignis Peten, le jour se leva.

 

         Je fis halte sur l'île des lacs Amers et c'est alors que la soif m'assaillit, de sorte que j'étouffais : ma gorge (était comme de la) poussière.

 

     Je dis : "Ceci est le goût de la mort". Je relevai mon coeur et rassemblai mes membres après que j'eus entendu le mugissement d'un troupeau. J'aperçus des Bédouins. Un cheikh local me reconnut : il s'était par le passé rendu en Égypte. Alors il me donna de l'eau. Du lait fut cuit pour moi. Je marchai avec lui vers sa tribu. Bon est ce qu'ils firent.

  

     Un pays étranger me donna à un autre pays étranger.

 

      Je quittai Byblos et me rendis à Qedem. J'y vécus un an et demi. Amounenchi m'emmena : c'était un prince du Rétchénou supérieur. Il me dit : "Tu seras bien avec moi, tu entendras la langue d'Égypte". Il me dit cela parce qu'il connaissait ma réputation. Il avait entendu ma sagesse parce que des gens d'Égypte qui étaient là avec lui, pour moi, avaient témoigné.

 

     Alors il me demanda : "Pourquoi es-tu venu ici ?" Qu'y a-t-il ? S'est-il passé quelque chose à la Cour ?" 

   

     Je lui expliquai que le roi de Haute et Basse-Égypte, Sehetepibrê, s'en était allé vers l'horizon  et que l'on ne savait pas ce qu'il adviendrait après cela.

 

      Puis ajoutai, en guise de mensonge : "C'est d'une expédition du pays des Téméhou que je revenais lorsqu'on me fit rapport. Mon coeur faiblit ; je défaillis. Mon coeur n'était plus dans mon corps, il m'emporta sur les chemins de la fuite.

 

     Je n'avais pas fait l'objet d'une conversation ; on n'avait pas craché sur moi ; je n'avais pas entendu de reproches, ni mon nom dans la bouche du héraut.

Je ne sais ce qui m'a amené dans ce pays : c'était comme la volonté du dieu, comme quand l'homme du Delta se voit à Éléphantine ou l'homme des marais en Nubie ..."

 

     Alors, il me dit : "Comment donc sera ce pays-là en son absence, sans lui, sans ce dieu puissant dont la crainte était à travers les pays étrangers comme (celle de) Sekhmet lors d'une année de peste ?"

 

     Pour ma part, je lui dis en guise de réponse : "Assurément, son fils est entré dans le Palais après qu'il a pris possession de l'héritage de son père. C'est un dieu, certes, qui est sans égal ; personne n'a existé supérieur à lui. C'est un maître de sagesse, excellent quant aux desseins, efficace quant aux commandements, sur l'ordre duquel l'on va et vient.

  

     C'est lui qui soumettait les pays étrangers tandis que son père était dans son palais. Il (lui) rendait rapport sur ce qu'il avait ordonné d'être fait. Certes, c'est un homme fort, agissant par la vigueur de son bras, un être actif qui n'a pas son pareil quand on le voit charger les troupes ennemies ou aborder la mêlée. C'est lui qui plie la corne et affaiblit les mains, (faisant en sorte que) ses ennemis ne peuvent se ranger en ordre de bataille.

 

     C'est un laveur de visage qui brise les fronts. On ne tient pas debout en sa présence. C'est un qui allonge le pas quand il détruit les fuyards : il n'y a pas d'échappatoire pour celui qui lui montre son dos. C'est un tenace au moment de repousser (l'ennemi). C'est un homme qui revient à la charge : il ne peut tourner le dos. C'est un homme vaillant, brave quand il voit la multitude. Il ne donne pas prise à la lassitude autour de son coeur .

 

     C'est un hardi quand il voit les ennemis de l'Égypte ; c'est sa joie que refouler les troupes adverses. Quand il saisit son bouclier, il piétine (les ennemis). Il ne s'y prend pas à deux fois pour tuer. Personne ne peut échapper à sa flèche ; personne ne peut bander son arc. Les étrangers fuient ses deux bras comme la puissance de la grande déesse. Il combat comme s'il prévoyait le but, et ne se soucie pas du reste.

 

     C'est un possesseur de charme, grand de douceur : l'amour a conquis pour lui. Sa ville l'aime plus qu'elle-même. Elle s'honore de lui plus qu'en son propre dieu. Hommes et femmes passent en exaltation grâce à lui, maintenant qu'il est roi

 

     Il a conquis étant encore dans l'oeuf : son visage est tourné vers cela depuis qu'il a été mis au monde. C'est quelqu'un qui multiplie ce qui est né avec lui. C'est un unique que donne le dieu. Combien se réjouit ce pays qu'il gouverne. C'est quelqu'un qui élargit les frontières : il conquerra les pays du Sud et ne tiendra nul compte des pays du Nord car il a été créé pour frapper les Asiatiques et pour écraser les Coureurs des sables.

 

     Dépêche (un messager) vers lui. Fais qu'il connaisse ton nom ; ne blasphème pas loin de Sa Majesté. Il ne manquera pas de faire du bien à un pays qui sera loyal envers lui.

 

     Alors il me dit : Et assurément l'Égypte est heureuse, elle sait qu'il est puissant !

 

      "Vois, tu es ici. C'est avec moi que tu es : ce que je ferai pour toi sera bon."

 

      Il me présenta à ses enfants ; me maria à sa fille aînée ; fit que dans son pays je me choisisse le meilleur de ce qu'il possédait à la frontière d'un autre pays étranger : c'était une belle terre qui s'appelait Iaa. Les figues y poussaient ; et aussi la vigne : le vin y était plus abondant que l'eau. En grande quantité également son miel et son huile de moringa. Tous les fruits étaient sur ses arbres. L'orge y croissait ainsi que l'épeautre. Tout le bétail s'y trouvait en abondance.

 

     Certes, beaucoup de choses m'échurent en raison de l'amour qu'il me portait : il me fit chef d'une tribu parmi la meilleure de son pays ; fit préparer à mon intention nourriture et boissons, comprenant du vin chaque jour, de la viande bouillie, de la volaille rôtie, sans compter le petit gibier sauvage du désert que l'on prenait au piège pour moi et que l'on déposait devant moi, indépendamment des apports de mes chiens. On faisait pour moi de nombreuses douceurs et il y avait du lait dans tout ce qui était cuit.

 

     Je vécus là un grand nombre d'années. Mes enfants étaient devenus des hommes robustes, chacun maîtrisant sa tribu.

 

     Le messager qui remontait ou descendait vers la Résidence royale s'arrêtait auprès de moi car je faisais s'attarder tous les Égyptiens : je donnais de l'eau à l'assoiffé, remettais l'égaré sur le chemin et secourais celui qui avait été volé.

 

    Aux Bédouins, disposés à se quereller avec les gouverneurs étrangers, je m'opposai. Et voici que le prince du Rétchénou fit que je passai trois années durant en tant que commandant de son armée. Tout pays étranger contre lequel je marchai, je lui donnai l'assaut, de sorte qu'il était chassé de ses pâturages et de ses puits. Je massacrai ses troupeaux, emmenai ses sujets, saisis leur nourriture, tuai les gens qui s'y trouvaient par la force de mon bras, par mon arc, par mes actions et mes mouvements, ainsi que par mes plans habiles.

 

     Je trouvai faveur en son coeur. Il m'aima car il savait que j'étais brave. Il me plaça avant ses enfants car il avait vu la force de mes deux bras.

 

     Et un homme fort de venir du Rétchénou et de me provoquer dans ma tente. C'était un champion sans pareil : il l'avait soumis tout entier.

Il dit qu'il se battrait avec moi. Il avait pensé qu'il me dépouillerait. Il se proposait de piller mes troupeaux sur le conseil de sa tribu.

 

     Le Prince s'entretint avec moi. Je dis : "Je ne le connais pas ; en vérité, je ne suis pas de ses compagnons et n'ai aucune liberté d'accès à son campement.

Ai-je jamais forcé son intérieur de maison ? Franchi ses clôtures ?

 

     C'est une opposition de coeur parce qu'il me voit en train d'exécuter tes ordres.

Assurément, je suis comme le taureau vagabond au milieu d'un autre troupeau : le mâle du troupeau l'attaque tandis que le boeuf à longues cornes fond sur lui. 

 

     Existe-t-il un homme de condition modeste aimé en tant que chef ?

Il n'y a aucun étranger qui s'associe à un homme du Delta.

Qui peut fixer la plante de papyrus  sur le rocher ?

A supposer qu'un taureau aime le combat, un taureau d'élite aimera-t-il tourner le dos de crainte que l'autre ne l'égale ?  

Si son coeur est enclin à se battre, qu'il exprime sa volonté !

Un dieu ignore-t-il ce qui lui est destiné ? Sait-il comment ?"

 

     Je passai la nuit à vérifier (les ligatures de) mon arc. Je disposai mes flèches ; aiguisai ma dague ; fourbis mes armes. Lorsque la terre se fut éclairée, le Rétchénou était arrivé .

 

     Il avait rassemblé ses tribus, réuni les deux moitiés du pays, car il pensait à ce combat.

C'est ainsi qu'il marcha sur moi alors que j'étais debout ; je me plaçai dans son voisinage. Chaque coeur brûlait pour moi ; les femmes et même les hommes jacassaient ; chaque coeur était angoissé.

Ils disaient : "Existe-t-il quelqu'un de plus combattant que lui ?"

 

     Il leva son bouclier et sa hache ; une brassée de javelots tombèrent sur moi. Après que j'eus évité ses armes, je fis en sorte que ses flèches passassent à côté de moi jusqu'à la dernière, l'une se rapprochant de l'autre. Alors, il s'ingénia à me désarmer et fonça sur moi. C'est alors que je tirai ma flèche qui se ficha dans son cou. Il poussa un cri et tomba sur le nez : je l'abattis (avec) sa hache et lançai mon cri de guerre sur son dos. Tous les Asiatiques crièrent de joie.

 

     Je rendis grâces à Montou tandis que ses thuriféraires célébraient son triomphe.

Et ce chef Amounenchi me serra dans ses bras.

 

     Alors j'emportai ses biens , pillai son bétail, et ce qu'il projetait de faire contre moi, je le fis contre lui. Je pris ce qu'il avait dans sa tente et dépouillai son campement. Et je devins important à cause de cela ; j'étais large en biens et riche en troupeaux.

Ainsi le dieu a agi pour satisfaire celui contre qui il était irrité et qu'il avait égaré dans un autre pays.

 

     Aujourd'hui, son coeur était apaisé : un fugitif s'enfuit  à cause de sa situation ; mon renom est dans la Résidence. Un paresseux qui traînait à cause de la faim, à présent je donne du pain à mon voisin. Un homme qui quittait sa terre par dénuement, je possède des vêtements de lin fin. Un homme qui courait par manque d'émissaires, je suis riche de serviteurs. Ma maison est belle ; vaste est ma demeure .

 

     Mon souvenir est au Palais. Ô dieu, quel que tu sois qui as ordonné cette fuite, puisses-tu être clément et me rendre à la Cour.

 

      Assurément, tu m'accorderas que je revoie l'endroit où séjourne mon coeur : que peut-il être de plus important que mon enterrement dans le pays où tu m'as mis au monde ?

Ceci est un appel au secours afin que survienne un heureux événement et que le dieu puisse me témoigner sa bienveillance. Puisse-t-il agir de manière telle qu'il améliore la fin de celui qu'il avait rendu misérable, son coeur ayant pitié de celui qu'il avait déraciné pour vivre sur une terre étrangère.

 

     Si donc, aujourd'hui, il est apaisé, puisse-t-il entendre la prière de celui qui est loin afin qu'il se détourne de l'endroit dans lequel il a erré vers celui d'où il s'est amené.

 

     Puisse le roi d'Égypte m'être clément ; puissé-je vivre dans ses bontés ; puissé-je saluer la maîtresse du pays qui est en son palais ; puissé-je entendre les messages de ses enfants.

 

     Puissent mes membres rajeunir  parce que, certes, la vieillesse est survenue et la faiblesse m'a assailli : mes yeux s'alourdissent, mes bras s'affaiblissent, mes jambes ne peuvent plus suivre, (mon) coeur étant fatigué. Je suis proche du trépas, proche d'être conduit aux villes d'éternité.

 

     Puissé-je servir la Dame de l'Univers ; puisse-t-elle me dire que ses enfants sont devenus accomplis.

 

     Puisse-t-elle passer une éternité au-dessus de moi.

 

     Or donc, il fut dit à la Majesté du Roi de Haute- et de Basse-Égypte Kheperkarê, juste de voix, l'état dans lequel je me trouvais. Alors Sa Majesté envoya vers moi (des messagers) porteurs de largesses de la part du roi : elle réjouissait le coeur de l'humble serviteur que je suis comme (celui) d'un chef de n'importe quel pays étranger. Les enfants royaux qui étaient dans son palais firent que j'entende leurs messages.

 

     Copie de l'ordre royal  apporté au serviteur que je suis à propos de son retour vers l'Égypte : "Horus Vivant de Naissance ; Les Deux Maîtresses : Vivant de Naissance ; Le Roi de Haute - et Basse-Égypte Kheperkarê ; Le fils de Rê, Amenemhat, Qu'il vive pour l'éternité et à jamais.

 

     Ordre royal au militaire Sinouhé : Vois, c'est pour que tu saches ce qui suit que cet ordre royal t'a été apporté. Tu as parcouru les pays étrangers depuis Qedem jusqu'au Rétchénou. C'est selon le seul conseil de ton coeur qu'un pays t'a donné à un autre pays. Qu'avais-tu fait pour que l'on ait eu à agir contre toi ? Tu ne parleras pas devant le Conseil des Notables de sorte que l'on puisse s'opposer à tes propos. Cette perspective de poursuite a entraîné ton coeur, elle n'était pas dans mon coeur contre toi !

 

     Ce tien ciel qui est dans le Palais, elle est établie et florissante aujourd'hui . Le bandeau de sa tête, c'est la royauté ; ses enfants sont dans la Résidence : tu entasseras les richesses qu'ils te prodigueront, tu vivras de leurs largesses.

 

     Reviens en Égypte afin que tu voies la Cour à laquelle tu as grandi ; afin que tu baises le sol devant la double grande porte ; afin que tu te joignes aux compagnons.

 

     Vraiment, maintenant tu as commencé à vieillir, tu as perdu la virilité. Songe pour toi au jour de l'enterrement, au passage à l'état d'imakh. La nuit te sera assignée dans l'huile ainsi qu'avec des bandelettes des deux mains de Tayt .

 

     On fera pour toi un cortège funéraire le jour de rejoindre la terre, un cercueil en or et la tête en lapis-lazuli, un ciel sera sur toi. Une fois placé dans le catafalque, des boeufs te traîneront ; des musiciens seront devant toi ; on exécutera la danse funèbre à l'entrée de ta tombe ; on lira pour toi la liste des offrandes ; on sacrifiera à l'entrée de tes tables d'offrandes ; tes piliers seront construits en pierre blanche parmi les enfants royaux.

 

     Certes, tu ne mourras pas en pays étranger ; les Asiatiques ne te conduiront pas au tombeau ;  ce n'est pas dans la peau d'un bélier que tu seras placé ; il ne sera pas fait pour toi un simple tertre. Cela est trop important pour que tu continues à errer.

 

     Songe à la mort : reviens ! "

 

     C'est alors que je me tenais debout au milieu de ma tribu que me parvint cet ordre. Après qu'il me fut lu, je me mis à plat ventre et touchai le sol. La poussière du sol, je la répandis sur mes cheveux. C'est en criant que je parcourus mon campement : comment ceci peut-il être fait à un serviteur que son coeur a égaré vers des pays étrangers ? Assurément, bonne est la clémence qui me sauve de la mort.

 

     Ton Ka fera en sorte que je passe la fin (de ma vie), mon corps étant à la Cour. 

 

 

     Copie de l'accusé de réception de ce décret.

Le serviteur du Palais, Sinouhé, dit : En très bonne paix !

Concernant cette fuite qu'a faite cet humble serviteur dans son ignorance, il est grandement bon que ton Ka l'ait bien comprise, dieu parfait, Seigneur du Double Pays, qu'aime Rê et que favorise Montou, Maître de Thèbes.

 

     Amon, Souverain du trône des Deux Terres ; Sobek ; Rê ; Horus ; Hathor ; Atoum avec son Ennéade ; Sopdou ; Neferbaou ; Semserou, l'Horus oriental ; la Dame de Bouto - qu'elle enserre ta tête ! - ; le Collège qui siège sur les flots ; Min-Horus qui réside dans les montagnes ; Oureret, Dame de Pount ; Nout ; Haroëris-Rê et tous les dieux de l'Égypte et des îles de Ouadj-Our : qu'ils donnent vie et puissance à ta narine, qu'ils te dotent de leurs présents ; qu'ils t'accordent l'éternité sans limite, l'éternité sans fin. Que ta crainte soit répétée par plaines et monts car tu as soumis ce qu'encercle le Disque. Ceci est une prière du serviteur que je suis, pour son Maître qui le sauve de l'Ouest .

 

     Le Maître de la Connaissance, (lui) qui connaît les hommes, puisse-t-il comprendre, dans la majesté du Palais, que le serviteur que je suis craignait de dire cela ; et c'est une affaire extrêmement grave à répéter. Le dieu grand, l'égal de Rê, connaît celui qui a oeuvré pour lui, spontanément. Le serviteur que je suis est dans la main de celui qui s'enquiert à son propos ; et la situation dépend de sa décision. Ta Majesté est un Horus conquérant et tes bras sont puissants à l'encontre de tous les pays. Que Ta Majesté ordonne que soit ramené Meki de Qedem, Khentyouiaouch de Khentkéchou, Ménous du double pays des Fenékous : ce sont des princes renommés qui ont grandi dans ton amour. Point n'est besoin de rappeler le Rétchénou : il t'appartient pareillement, comme tes chiens.

 

     Quant à cette fuite que le serviteur que je suis a faite, elle n'était pas prévue, elle n'était pas dans mon coeur, je ne l'avais pas préparée. Je ne sais pas qui m'a éloigné de l'emplacement où je me trouvais : c'était comme une sorte de rêve, comme quand un homme du Delta se voit à Éléphantine ou un homme des marais en Nubie. Je ne craindrai plus : on ne m'avait pas persécuté, je n'avais pas encouru de reproches, on n'avait pas entendu mon nom dans la bouche du héraut

    

     En dépit de cela, mes membres frémirent, mes jambes détalèrent, mon coeur prit possession de moi et le dieu qui m'avait ordonné cette fuite, il m'entraîna. Je n'étais pourtant pas un orgueilleux. Un homme qui connaît son pays est craintif : Rê a placé la crainte de toi à travers le pays et la terreur de toi en toute terre étrangère. Que je sois à la Cour ou que je sois en ce lieu, c'est à toi qu'il appartient de recouvrir cet horizon car le soleil se lève selon ton désir. L'eau du fleuve, c'est quand tu le désires qu'elle est bue ; l'air dans le ciel, c'est quand tu le dis qu'il est respiré.

 

     Le serviteur que je suis transmettra ses biens à la progéniture qu'il a engendrée en ce lieu.

 

     Que Ta Majesté agisse selon son désir : on vit de l'air que tu donnes. Puissent Rê, Horus et Hathor aimer ta noble narine dont Montou, Maître de Thèbes, souhaite qu'elle vive éternellement.

 

   On vint vers l'humble serviteur que je suis. Il fut donné que je passe un jour à Iaa pour transmettre mes biens à mes enfants, mon fils aîné ayant la responsabilité de ma tribu ; ma tribu et tous mes biens étant dans sa main : mes serfs, tous mes troupeaux, mes fruits et tous mes arbres fruitiers.

 

     Alors cet humble serviteur partit vers le sud. Je fis halte sur les Chemins d'Horus : le commandant ayant la charge de la patrouille envoya un messager à la Cour pour faire en sorte qu'on le sache. Alors sa Majesté fit venir un excellent directeur des paysans du domaine du palais royal : des bateaux chargés l'accompagnaient sur (lesquels)  étaient des cadeaux de la part du roi pour ces Bédouins venus à ma suite en vue de m'escorter jusqu'aux Chemins d'Horus. Je nommai chacun d'eux par son nom, tous les serviteurs étant à leur tâche.

 

     C'est tandis que l'on pétrissait et que l'on filtrait devant moi que je pris la route et fis voile jusqu'à ce que j'atteigne la ville de Licht.

 

     Ce fut très tôt que l'aurore pointa. Quelqu'un qui m'appela se présenta : dix hommes s'en vinrent et dix s'en allèrent me conduire au palais. Je touchai le sol du front entre les sphinx : les enfants royaux qui se tenaient dans l'épaisseur (du portail)  m'accueillirent. Les courtisans qui avaient été introduits dans la salle hypostyle me placèrent sur le chemin de la salle d'audience.

 

     Je trouvai sa Majesté sur un grand trône d'électrum (installé) dans une niche. Prosterné, je m'évanouis en sa présence. Ce dieu s'adressa à moi amicalement. J'étais comme un homme pris dans le crépuscule : mon âme défaillait, mes membres tremblaient ; mon coeur, il n'était plus dans mon corps ; je ne distinguais plus la vie de la mort.

 

     Alors sa Majesté dit à un de ces courtisans : "Relève-le. Fais qu'il me parle".

Puis, sa Majesté dit : "Vois, tu es revenu. C'est après que la fuite eut remporté  sa victoire sur toi que tu as foulé aux pieds les pays étrangers. Devenu vieux, tu as atteint un âge avancé. Ce ne sera pas une petite chose que ton enterrement. Tu ne seras pas inhumé par les Asiatiques.

N'agis pas sans cesse contre toi : tu ne parles pas, alors que ton nom est prononcé ? "

 

     Je craignais une punition et je répondis à cela par des propos d'homme effrayé : "Que me dit mon maître ? Si je réponds ainsi, ce n'est pas à cause de moi, c'est l'action d'un dieu ; c'est une crainte qui est dans mon corps comme ce qui avait déterminé la fuite fatale.

 

     Vois, je suis devant toi. La vie t'appartient. Que Ta Majesté agisse comme elle le désire."

 

     Alors, on fit en sorte que soient introduits les enfants royaux.

Sa Majesté dit à la reine : "Vois, Sinouhé est revenu en tant qu'Asiatique créé par les Bédouins !"

Elle poussa un très grand cri ; les enfants royaux s'exclamèrent à l'unisson, disant alors devant sa Majesté : "Ce n'est pas lui, en vérité, souverain mon maître ! "

Mais sa Majesté répondit : "C'est bien lui. Vraiment ! "

 

     Or, ils avaient apporté leurs colliers-ménat, leurs sistres-sekhem et leurs sistres-séséchet avec eux. 

 

     Ils les présentèrent alors à sa Majesté : "Que tes mains soient vers la Beauté, ô roi durable ; que ton corps soit la parure de la Dame du ciel ; que la Déesse d'Or donne la vie à ta narine et que la Dame des Étoiles s'unisse à toi. Puisse la Couronne de Haute-Égypte descendre vers le nord et la Couronne de Basse-Égypte remonter vers le sud, unies et combinées selon la parole de Ta Majesté ! Que l'uraeus soit placée à ton front. Puisses-tu éloigner les sujets du malheur et Rê, Maître du double Pays, sera satisfait de toi. Salut à toi, ainsi qu'à la souveraine universelle.

 

     Détends ton arc, dépose ta flèche et donne le souffle à celui qui étouffait ; donne-nous notre beau présent en la personne de ce Bédouin, fils de Méhyt, étranger, né en Égypte : il a fui par peur de toi, il a quitté le pays par terreur de toi. Ne blémira pas le visage de celui qui a vu ton visage ; l'oeil qui t'a regardé ne craindra pas."

 

     Sa Majesté dit alors : "Il ne craindra pas, il n'aura plus de raison d'avoir peur : il sera un noble d'entre les nobles ; il sera placé parmi les courtisans.

   Quant à vous, allez vers la chambre du matin  pour prendre soin de lui."

 

     Je sortis de l'intérieur de la salle d'audience alors que les enfants royaux me donnaient la main, nous allâmes ensuite vers la double grande porte. Je fus installé dans une maison de fils de roi dans laquelle se trouvaient des objets précieux. Il existait là une salle fraîche ainsi que des images de l'horizon.

Il y avait aussi des choses précieuses appartenant au Trésor. Des vêtements de lin royal, de la myrrhe et de l'huile d'oliban pour le souverain et les nobles qu'il aime se trouvaient dans chaque chambre.

 

     Tous les serviteurs s'affairaient à leur tâche : on fit que passent les années sur mon corps ; je fus épilé et mes cheveux furent peignés. Voici que la vermine  fut rendue au désert et mes vêtements aux Coureurs de sable (= les Bédouins) .

Je fus vêtu de lin fin, oint d'huile fine, couchant sur un lit. Je laissai le sable à ceux qui y vivent et l'huile d'arbre à celui qui s'en oint.

 

     On me donna la maison d'un propriétaire de jardin telle qu'il convient à un courtisan : de nombreux ouvriers l'aménagèrent, tous ses arbres étant à nouveau plantés. 

 

     On m'apportait de la nourriture du Palais trois à quatre fois par jour, en plus de ce que donnaient les enfants royaux, sans un moment d'interruption. Une pyramide en pierre fut construite pour moi au sein des pyramides. Le chef des tailleurs de pierre prit possession du terrain ; le chef des dessinateurs y dessina ; le chef des graveurs y grava : les chefs des constructions de la nécropole s'en occupèrent.

Il fut pris soin de tout le mobilier (funéraire)  placé dans le caveau.

 

     On me donna des serviteurs du Ka. Un domaine funéraire fut constitué pour moi, avec des champs cultivés et un jardin à sa place normale, comme l'on fait pour un Ami de premier rang.

 

     Ma statue fut recouverte d'or et son pagne était en électrum : c'est sa Majesté qui avait permis qu'elle fût réalisée. Il n'y a point d'homme de condition inférieure pour lequel on ait fait semblable chose.

 

     Je fus l'objet des faveurs royales jusqu'à ce que vint le jour de la mort.

 

 

     C'est ainsi qu'il est venu, de son commencement jusqu'à sa fin, comme ce qui a été trouvé sur le document écrit.

 

 

* * *

 


      Une ultime fois, il m'agrée d'insister sur ce que cette mienne traduction dut à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur M. Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, à l'Université de Liège, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 23:00

 

      Grand âge, vois nos prises : vaines sont-elles, et nos mains libres. La course est faite et n'est point faite ; la chose est dite et n'est point dite. Et nous rentrons chargés de nuit, sachant de naissance et de mort plus que n'enseigne le songe d'homme. 


      Après l'orgueil, voici l'honneur, et cette clarté de l'âme florissante ...

 

 

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Chronique, V

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 397 de mon édition de 1972

 

 

 

     Nous avons, mardi dernier, laissé Sinouhé, souvenez-vous amis lecteurs, envahi par une considérable émotion lors de son arrivée au palais, dès le début de son entrevue avec Sésostris Ier.

 

 

 

     Alors, on fit en sorte que soient introduits les enfants royaux.

Sa Majesté dit à la reine : "Vois, Sinouhé est revenu en tant qu'Asiatique créé par les Bédouins !"

Elle poussa un très grand cri ; les enfants royaux s'exclamèrent à l'unisson, disant alors devant sa Majesté : "Ce n'est pas lui, en vérité, souverain mon maître ! "

Mais sa Majesté répondit : "C'est bien lui. Vraiment ! "

 

     Or, ils avaient apporté leurs colliers-ménat, leurs sistres-sekhem et leurs sistres-séséchet avec eux (1).

 

Sistre-E-681--Salle-10--Vitrine-1---03-07-2012-.jpg

 

 

     Ils les présentèrent alors à sa Majesté : "Que tes mains soient vers la Beauté, ô roi durable ; que ton corps soit la parure de la Dame du ciel ; que la Déesse d'Or donne la vie à ta narine et que la Dame des Étoiles s'unisse à toi. Puisse la Couronne de Haute-Égypte descendre vers le nord et la Couronne de Basse-Égypte remonter vers le sud, unies et combinées selon la parole de Ta Majesté ! Que l'uraeus soit placée à ton front. Puisses-tu éloigner les sujets du malheur et Rê, Maître du double Pays, sera satisfait de toi. Salut à toi, ainsi qu'à la souveraine universelle.

 

     Détends ton arc, dépose ta flèche et donne le souffle à celui qui étouffait ; donne-nous notre beau présent en la personne de ce Bédouin, fils de Méhyt (2), étranger, né en Égypte : il a fui par peur de toi, il a quitté le pays par terreur de toi. Ne blémira pas le visage de celui qui a vu ton visage ; l'oeil qui t'a regardé ne craindra pas."

 

     Sa Majesté dit alors : "Il ne craindra pas, il n'aura plus de raison d'avoir peur : il sera un noble d'entre les nobles ; il sera placé parmi les courtisans.

   Quant à vous, allez vers la chambre du matin (3)  pour prendre soin de lui."

 

     Je sortis de l'intérieur de la salle d'audience alors que les enfants royaux me donnaient la main, nous allâmes ensuite vers la double grande porte. Je fus installé dans une maison de fils de roi dans laquelle se trouvaient des objets précieux. Il existait là une salle fraîche ainsi que des images de l'horizon (4).

Il y avait aussi des choses précieuses appartenant au Trésor. Des vêtements de lin royal, de la myrrhe et de l'huile d'oliban pour le souverain et les nobles qu'il aime se trouvaient dans chaque chambre.

 

     Tous les serviteurs s'affairaient à leur tâche : on fit que passent les années sur mon corps ; je fus épilé et mes cheveux furent peignés. Voici que la vermine fut rendue au désert et mes vêtements aux Coureurs de sable (= les Bédouins) .

Je fus vêtu de lin fin, oint d'huile fine, couchant sur un lit. Je laissai le sable à ceux qui y vivent et l'huile d'arbre à celui qui s'en oint.

 

     On me donna la maison d'un propriétaire de jardin telle qu'il convient à un courtisan : de nombreux ouvriers l'aménagèrent, tous ses arbres étant à nouveau plantés. 

 

     On m'apportait de la nourriture du Palais trois à quatre fois par jour, en plus de ce que donnaient les enfants royaux, sans un moment d'interruption. Une pyramide en pierre fut construite pour moi au sein des pyramides (5). Le chef des tailleurs de pierre prit possession du terrain ; le chef des dessinateurs y dessina ; le chef des graveurs y grava : les chefs des constructions de la nécropole s'en occupèrent.

Il fut pris soin de tout le mobilier (funéraire)  placé dans le caveau.

 

     On me donna des serviteurs du Ka (6) . Un domaine funéraire fut constitué pour moi, avec des champs cultivés et un jardin à sa place normale, comme l'on fait pour un Ami de premier rang.

 

     Ma statue fut recouverte d'or et son pagne était en électrum : c'est sa Majesté qui avait permis qu'elle fût réalisée. Il n'y a point d'homme de condition inférieure pour lequel on ait fait semblable chose.

 

     Je fus l'objet des faveurs royales jusqu'à ce que vint le jour de la mort.

 

 

     C'est ainsi qu'il est venu, de son commencement jusqu'à sa fin, comme ce qui a été trouvé sur le document écrit (7).

 

 

Colophon-Sinouhe.jpg

 


  

 

Notes

 


(1)    ... colliers-ménat et sistres : série d' "objets-bruiteurs", symboles de la déesse Hathor, dont l'agitation faisait partie intégrante d'un rituel censé l'apaiser.



(2)   ... fils de Méhyt : fils du vent du nord (car Sinouhé rentrant du Rétchénou, revient du nord.)

 

     Nous voici arrivés, amis lecteurs, à un moment crucial, un moment ontologique déterminant de l'oeuvre : Sinouhé le Bédouin est mort ; vive Sinouhé l'Égyptien !

    

     Vous devez comprendre par là que tout, absolument tout, se doit d'être mis en oeuvre pour qu'il "renaisse" Égyptien afin qu'il puisse, le temps venu, mourir Égyptien.

 

     Permettez-moi dès lors de quelque peu vous guider dans la compréhension de ce cérémonial, en m'appuyant pour l'occasion sur un article publié par l'égyptologue belge Philippe DERCHAIN (RdE 1970, 79-83) : La réception de Sinouhé à la Cour de Sésostris Ier.

 

     C'est évidemment au roi, dieu sur le trône de Kemet, que revient la responsabilité de réintégrer notre héros au sein même de la société égyptienne : et le paragraphe de s'ouvrir par l'arrivée des enfants royaux portant le collier-menat muni d'un contrepoids dans le dos, symbole hathorique par excellence, et agitant des sistres, instruments de musique lénifiants, destinés à apaiser ceux qui les entendent.

 

     Il s'agit ici en l'occurrence de calmer le ressentiment, - Détends ton arc, dépose ta flèche - évidemment feint, du souverain à l'encontre de Sinouhé. 

 

     La scène - au sens propre comme au sens figuré : nous sommes en pleine "représentation théâtrale" -,  reproduit en fait un mythe à connotation sexuelle avérée dans lequel la reine joue le rôle d'Hathor qui, aux côtés d'un roi détendu, bien disposé (grâce au son des sistres), suscite l'acte créateur, Sésostris Ier jouant celui d'Atoum, le démiurge.


     Symboliquement, ils vont donc ainsi pouvoir "recréer" Sinouhé, lui "donner naissance" en tant qu'Égyptien.

 

     Et ce n'est certes pas un hasard si tout le texte qui suit, psalmodié ou simplement récité par les enfants royaux, fait à plusieurs reprises allusion à une union.

 

     Plus encore : il est très clairement exprimé qu'il faut que le roi donne le souffle à celui qui étouffait, entendez : qu'il permette à un Sinouhé mal dans son être en terres asiatiques de reprendre vie, d'à nouveau respirer la joie d'être "redevenu" Égyptien.

 

     Le souverain au pouvoir vivifiant, le souverain qui insuffle la vie : ne voilà-t-il pas une de ces images récurrentes de la symbolique royale égyptienne ?

 

     De sorte que n'est pas non plus anodine l'image de serviteurs préposés à habiller Sinouhé de neuf, après avoir pris soin d'effectuer sa toilette corporelle : une nouvelle peau, de nouveaux vêtements, deux précisions pour exprimer métaphoriquement la volonté de le rendre à nouveau Égyptien.

 

 

(3)    ... la chambre du matin :  il s'agit vraisemblablement, à l'instar de la pièce des appartements royaux dans laquelle le souverain effectuait ses ablutions matinales, d'un endroit où Sinouhé sera pris en charge pour sa "transformation".

 

 

(4)   ... des images de l'horizon : des représentations de dieux peintes à même les murs.

 
(5)   ... au sein des pyramides : au milieu de l'enceinte où devaient être inhumés Sésostris Ier et tous ses hauts fonctionnaires.

 

 
(6)   ... serviteurs du Ka  : des porteurs d'offrandes alimentaires, comme nous l'avions vu, souvenez-vous, chez Metchetchi.

 


(7)   C'est ainsi qu'il est venu ... : cette dernière phrase, que les égyptologues nomment traditionnellement colophon, constitue en fait une formule convenue marquant distinctement l'achèvement d'un manuscrit (= il ), officialisant en quelque sorte son contenu.

 

     Et c'est avec elle que se referme pour vous, amis lecteurs, le Roman de Sinouhé.

 

     Merci de l'avoir feuilleté en ma compagnie : ce fut pour moi une magnifique expérience estivale !

 

 

*  *  *

 


 

     Une fois encore, je tiens à insister sur ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur M. Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, à l'Université de Liège, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.

 

     Publiquement, il m'est réel plaisir aussi d'ajouter que, pour tout ce que vous m'avez apporté à cette époque-là, tout ce que j'ai pu en conserver par la suite pour le profit de mes Étudiants de l'École Polytechnique de Verviers et tout le bonheur qu'à présent retraité j'en retire encore grâce à ce modeste blog :  


Merci grandement, Monsieur le Professeur.


 

     Très respectueusement,

     Richard LEJEUNE

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 23:00

 

      Comme celui qui se dévêt à la vue de la mer, comme celui qui s'est levé pour honorer la première brise de terre (et voici que son front a grandi sous le casque),

Les mains plus nues qu'à ma naissance et la lèvre plus libre, l'oreille à ses coraux où gît la plainte d'un autre âge,

Me voici restitué à ma rive natale ...


Il n'est d'histoire que de l'âme, il n'est d'aisance que de l'âme.

 

SAINT-JOHN PERSE

Exil, V

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 130 de mon édition de 1972

 

 

     Nous atteignons doucement aujourd'hui, amis lecteurs, l'aube d'un moment unique dans la vie de Sinouhé ; moment que nous découvrirons de conserve lors du prochain et ultime épisode.


      Rappelez-vous : la semaine dernière, conscient que la magnanimité de Sésostris Ier à son égard était telle que jamais ne lui serait reprochée sa fuite après la mort d'Amenemhat Ier, notre héros envoyait une missive au souverain égyptien en réponse à la lettre que ce dernier lui avait adressée, l'invitant, le grand âge arrivé, à rentrer s'installer et finir ses jours au pays.

 

     Non seulement Sinouhé y expliquait les raisons qui l'avaient fait précipitamment quitter l'Égypte mais il remerciait son maître et, d'une certaine manière, confirmait, maintenant que le roi l'y avait convié, son retour imminent sur sa terre natale.


 

 

04.-Pyramide-de-Sesostris-Ier.jpg

 


     (Que le Professeur Claude Obsomer, de l'U.C.L (Université catholique de Louvain - Belgique), me permette ici de lui réitérer mes remerciements les plus vifs et les plus respectueux pour l'immense générosité avec laquelle il m'a proposé divers clichés des vestiges de Licht, capitale royale de Moyenne-Égypte, qu'il avait réalisés voici près de dix ans ; dont celui ci-avant de la perspective vers la pyramide de Sésostris Ier.)


 

 

     On vint vers l'humble serviteur que je suis. Il fut donné que je passe un jour à Iaa (1) pour transmettre mes biens à mes enfants, mon fils aîné ayant la responsabilité de ma tribu ; ma tribu et tous mes biens étant dans sa main : mes serfs, tous mes troupeaux, mes fruits et tous mes arbres fruitiers.

 

     Alors cet humble serviteur partit vers le sud. Je fis halte sur les Chemins d'Horus  (2) : le commandant ayant la charge de la patrouille envoya un messager à la Cour pour faire en sorte qu'on le sache. Alors sa Majesté fit venir un excellent directeur des paysans du domaine du palais royal : des bateaux chargés l'accompagnaient sur (lesquels)  étaient des cadeaux de la part du roi pour ces Bédouins venus à ma suite en vue de m'escorter jusqu'aux Chemins d'Horus. Je nommai chacun d'eux par son nom, tous les serviteurs étant à leur tâche.

 

     C'est tandis que l'on pétrissait et que l'on filtrait (3) devant moi que je pris la route et fis voile jusqu'à ce que j'atteigne la ville de Licht.

 

     Ce fut très tôt que l'aurore pointa. Quelqu'un qui m'appela se présenta : dix hommes s'en vinrent et dix s'en allèrent me conduire au palais. Je touchai le sol du front entre les sphinx : les enfants royaux qui se tenaient dans l'épaisseur (du portail)  m'accueillirent. Les courtisans qui avaient été introduits dans la salle hypostyle me placèrent sur le chemin de la salle d'audience.

 

     Je trouvai sa Majesté sur un grand trône d'électrum (installé) dans une niche. Prosterné, je m'évanouis en sa présence. Ce dieu s'adressa à moi amicalement. J'étais comme un homme pris dans le crépuscule (4)  : mon âme défaillait, mes membres tremblaient ; mon coeur, il n'était plus dans mon corps ; je ne distinguais plus la vie de la mort.

 

     Alors sa Majesté dit à un de ces courtisans : "Relève-le. Fais qu'il me parle".

Puis, sa Majesté dit : "Vois, tu es revenu. C'est après que la fuite eut remporté  sa victoire sur toi que tu as foulé aux pieds les pays étrangers. Devenu vieux, tu as atteint un âge avancé. Ce ne sera pas une petite chose que ton enterrement. Tu ne seras pas inhumé par les Asiatiques.

N'agis pas sans cesse contre toi : tu ne parles pas, alors que ton nom est prononcé ? "

 

     Je craignais une punition et je répondis à cela par des propos d'homme effrayé : "Que me dit mon maître ? Si je réponds ainsi, ce n'est pas à cause de moi, c'est l'action d'un dieu ; c'est une crainte qui est dans mon corps comme ce qui avait déterminé la fuite fatale.

 

     Vois, je suis devant toi. La vie t'appartient. Que Ta Majesté agisse comme elle le désire."

 

          

 

Notes

 


(1)    ... Iaa : il s'agit, souvenez-vous amis lecteurs, de cette terre d'abondance que Sinouhé avait jadis reçue d'Amounenchi.

 


(2)   ... les Chemins d'Horus : nom donné à une succession de forteresses érigées dès l'Ancien Empire, au niveau du Delta, au nord-est de l'Égypte, aux fins de protéger ses frontières d'éventuelles invasions provenant des pays asiatiques limitrophes.

 


(3)   ... tandis que l'on pétrissait et que l'on filtrait : il s'agit de pétrir une pâte de farine d'orge et d'eau, puis de la filtrer pour obtenir de la bière.

 

 

(4)   ... pris dans le crépuscule : désorienté.  

 

 

 

 

     A suivre ...

 

 

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 23:00

 

      Errants, ô Terre, nous rêvions ...

 

Nous n'avons point tenure de fief ni terre de bien-fonds. Nous n'avons point connu le legs, ni ne saurions léguer. Qui sut jamais notre âge et sut notre nom d'homme ? Et qui disputerait un jour de nos lieux de naissance ? Éponyme, l'ancêtre, et sa gloire, sans trace. Nos oeuvres vivent loin de nous dans leurs vergers d'éclairs.

Et nous n'avons de rang parmi les hommes de l'instant.

 

 

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Chronique, IV

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 395 de mon édition de 1972

 

 

 

 

 

      Mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, nous avons quitté Sinouhé en proie à un état d'excitation certain après qu'il reçut missive de Sésostris Ier l'autorisant à revenir en Égypte et lui assurant même tout le "confort" pour ses dernières années de vie : une tombe lui serait accordée,  imakh il serait reconnu, de nombreux présents il recevrait, à l'égal de tout fonctionnaire que tout souverain désire récompenser pour services rendus.

 

     Vous pourriez peut-être vous étonner de ces libéralités royales octroyées à un homme qui, jadis, fuit sa terre natale, sans avertir quiconque.

 

     Je pense que pour comprendre cette magnanimité, il nous faut conserver à l'esprit le comportement de Sinouhé en terres asiatiques : nous l'avons vu toujours essayer de mettre Sésostris à l'honneur, nous l'avons même connu "agent diplomatique" veillant constamment aux intérêts de sa patrie d'origine.

Même loin de Kemet, il oeuvra pour sa renommée au-delà de ses frontières. 

 

     Quelle plus belle récompense alors pour ce fonctionnaire aulique que pouvoir être inhumé "chez lui", dans le périmètre de la pyramide du monarque qu'il a fidèlement servi ?

 

 

06.-Pyramide-de-Sesostris-Ier.jpg

 

     (Que le Professeur Claude Obsomer, de l'U.C.L (Université catholique de Louvain - Belgique), trouve ici l'expression de ma gratitude la plus respectueuse et la plus vive pour la célérité et la générosité avec lesquelles il m'a offert l'opportunité de disposer de quelques clichés qu'il avait réalisés voici près de dix ans, à Licht, en Moyenne-Égypte ; dont celui ci-avant, des vestiges de la pyramide de Sésostris Ier.)

 

 

 

      Rasséréné sur le sort qui lui sera réservé, Sinouhé ne tarde évidemment pas à répondre au roi :

 

 

     Copie de l'accusé de réception de ce décret.

Le serviteur du Palais, Sinouhé, dit : En très bonne paix !  (1)

Concernant cette fuite qu'a faite cet humble serviteur dans son ignorance, il est grandement bon que ton Ka l'ait bien comprise, dieu parfait, Seigneur du Double Pays, qu'aime Rê et que favorise Montou, Maître de Thèbes.

 

     Amon, Souverain du trône des Deux Terres ; Sobek ; Rê ; Horus ; Hathor ; Atoum avec son Ennéade ; Sopdou ; Neferbaou ; Semserou, l'Horus oriental ; la Dame de Bouto - qu'elle enserre ta tête !  (2) - ; le Collège qui siège sur les flots  (3) ; Min-Horus qui réside dans les montagnes ; Oureret, Dame de Pount ; Nout ; Haroëris-Rê et tous les dieux de l'Égypte et des îles de Ouadj-Our (4) - (5) : qu'ils donnent vie et puissance à ta narine, qu'ils te dotent de leurs présents ; qu'ils t'accordent l'éternité sans limite, l'éternité sans fin. Que ta crainte soit répétée par plaines et monts car tu as soumis ce qu'encercle le Disque (6). Ceci est une prière du serviteur que je suis, pour son Maître qui le sauve de l'Ouest (7) .

 

     Le Maître de la Connaissance, (lui) qui connaît les hommes, puisse-t-il comprendre, dans la majesté du Palais, que le serviteur que je suis craignait de dire cela ; et c'est une affaire extrêmement grave à répéter (8) . Le dieu grand, l'égal de Rê, connaît celui qui a oeuvré pour lui, spontanément (9). Le serviteur que je suis est dans la main de celui qui s'enquiert à son propos ; et la situation dépend de sa décision. Ta Majesté est un Horus conquérant et tes bras sont puissants à l'encontre de tous les pays. Que Ta Majesté ordonne que soit ramené Meki de Qedem, Khentyouiaouch de Khentkéchou, Ménous du double pays des Fenékous : ce sont des princes renommés qui ont grandi dans ton amour. Point n'est besoin de rappeler le Rétchénou : il t'appartient pareillement, comme tes chiens.


     Quant à cette fuite que le serviteur que je suis a faite, elle n'était pas prévue, elle n'était pas dans mon coeur, je ne l'avais pas préparée. Je ne sais pas qui m'a éloigné de l'emplacement où je me trouvais : c'était comme une sorte de rêve, comme quand un homme du Delta se voit à Éléphantine ou un homme des marais en Nubie (10). Je ne craindrai plus : on ne m'avait pas persécuté, je n'avais pas encouru de reproches, on n'avait pas entendu mon nom dans la bouche du héraut

     En dépit de cela, mes membres frémirent, mes jambes détalèrent, mon coeur prit possession de moi et le dieu qui m'avait ordonné cette fuite, il m'entraîna. Je n'étais pourtant pas un orgueilleux. Un homme qui connaît son pays est craintif : Rê a placé la crainte de toi à travers le pays et la terreur de toi en toute terre étrangère. Que je sois à la Cour ou que je sois en ce lieu, c'est à toi qu'il appartient de recouvrir cet horizon car le soleil se lève selon ton désir. L'eau du fleuve, c'est quand tu le désires qu'elle est bue ; l'air dans le ciel, c'est quand tu le dis qu'il est respiré.

 

     Le serviteur que je suis transmettra ses biens à la progéniture qu'il a engendrée en ce lieu.

 

     Que Ta Majesté agisse selon son désir : on vit de l'air que tu donnes. Puissent Rê, Horus et Hathor aimer ta noble narine dont Montou, Maître de Thèbes, souhaite qu'elle vive éternellement.      

 

 

 

 

Notes

 

   

(1)    En très bonne paix : il s'agit d'une formule de salutation.

 

(2)   ... qu'elle enserre ta tête !  : Sinouhé évoque l'uraeus qui ceint les fronts royaux, déesse se présentant sous l’aspect d’un cobra femelle en fureur, prête à cracher son venin brûlant, dressant sa gorge dilatée et personnifiant l’oeil de Rê, protecteur du souverain.

 

 

(3)   ... Collège qui siège sur les flots : divinités qui secondaient Hâpy, Génie de la crue du Nil.

 


(4)    ... Ouadj-Our : Que voilà, parmi d'autres toponymes égyptiens, celui qui, depuis bien des décennies, divise, pas toujours sereinement d'ailleurs, les égyptologues entre eux, non seulement quant à la traduction à lui  apporter - "Le Grand Vert", "La Très Verte" - mais aussi à propos de sa localisation géographique.


     Ceux qui, faisant confiance aux grands dictionnaires égyptologiques, veulent y voir la mer ne sont même pas unanimement d'accord puisque, pour certains, il s'agit de la Mer Rouge quand pour d'autres, ce ne peut être que la Méditerranée. 


     Que dire alors de ceux qui, se ralliant à l'étude magistrale que publia de ce terme l'égyptologue belge Claude Vandersleyen à l'extrême fin du siècle dernier, considèrent qu'il s'agit du Nil, avec son Delta et sa riche et verdoyante vallée ?

 

 

(5)  Grammaticalement parlant, tous les dieux invoqués ici par Sinouhé constituent le sujet, évidemment anticipé, de la proposition verbale qui suit : "qu'ils donnent ..." 

 

     Feu l'égyptologue français Jean Yoyotte a publié en 1959 un article au sein du numéro 17 de Kêmi, revue de philologie et d'archéologie égyptiennes et coptes, dans lequel il a démontré que les dieux de cette théorie n'étaient manifestement pas cités au hasard.

 

     Hormis le tout premier invoqué, Rê, qui est universel, il s'agit d'un panthéon que l'on peut décomposer en deux ensembles géographiquement déterminés : le groupe des divinités qui ont en commun de se référer à la province thébaine et le groupe de celles qui protègent les frontières de l'Égypte et les pays extérieurs dans lesquels se rendaient ces dieux.

     En outre, tous aussi sont en rapport avec les rois de la XIIème dynastie originaires du nome thébain.

 

 

(6)   ... ce qu'encercle le Disque : évocation de Rê, l'astre solaire. Sinouhé exprime par là le fait que Sésostris Ier a soumis toutes les terres qu'entoure le disque solaire dans sa course. C'est, je le souligne, l'image même que symbolise le cartouche, avec le nom des rois inscrit à l'intérieur.

 

 

(7)    ... qui le sauve de l'Ouest  : textuellement, qui le sauve de l'Amenti, c'est-à-dire du royaume des morts. Notion, rappelez-vous, qu'avait déjà exprimée Sinouhé à la fin du texte que je vous ai proposé la semaine dernière quand il fait allusion à la clémence royale qui le sauve de la mort.

 

 

(8)   ... c'est une affaire extrêmement grave à répéter  : Sinouhé fait évidemment ici allusion aux propos de complot contre Amenemhat Ier qu'il avait interceptés alors qu'il était aux côtés de Sésostris, de retour de sa campagne libyenne.

 

 

(9)    ... spontanément : avec subtilité, notre héros rappelle les services bénévoles qu'il a rendus en terres asiatiques pour la renommée de l'Égypte et de Sésostris Ier.      

 


(10)   ... ou un homme des marais en Nubie : propos déjà tenus par Sinouhé, souvenez-vous amis lecteurs, quand il tentait d'expliquer les raisons de sa fuite à Amounenchi ...

 

 

 

 

     A suivre ... 

      

 

     (Je n'insisterai jamais assez sur ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 23:00

 

      L'exil n'est point d'hier ! l'exil n'est point d'hier !

"Ô vestiges, ô prémisses",

Dit l'Étranger parmi les sables, "toute chose au monde m'est nouvelle ! ..."

Et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère.

 

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Exil, II

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 125 de mon édition de 1972

 

 

 

 

     Vous avez pris conscience la semaine dernière, amis lecteurs, que dans la première partie de sa supplique aux fins d'être admis à rentrer en Égypte, Sinouhé espérait la clémence de ce dieu qui l'avait poussé à quitter le pays après les propos d'attentat contre le roi en titre, Amenemhat Ier, qu'il avait interceptés alors qu'il se trouvait aux côtés de Sésostris Ier revenant d'une campagne libyenne.

Et que, dans la foulée, la seconde partie de son invocation s'adressait précisément à ce souverain qu'il avait précipitamment "abandonné" sans l'aviser de ses intentions de fuir.

 

 

  Sesostris-Ier---Heliopolis.JPG

 

 

 

     Or donc, il fut dit à la Majesté du Roi de Haute- et de Basse-Égypte Kheperkarê (1), juste de voix (2), l'état dans lequel je me trouvais. Alors Sa Majesté envoya vers moi (des messagers) porteurs de largesses de la part du roi : elle (3) réjouissait le coeur de l'humble serviteur que je suis (4) comme (celui) d'un chef de n'importe quel pays étranger. Les enfants royaux qui étaient dans son palais firent que j'entende leurs messages.

 

     Copie de l'ordre royal  apporté au serviteur que je suis à propos de son retour vers l'Égypte (5) : "Horus Vivant de Naissance ; Les Deux Maîtresses : Vivant de Naissance ; Le Roi de Haute - et Basse-Égypte Kheperkarê ; Le fils de Rê, Amenemhat  (6), Qu'il vive pour l'éternité et à jamais.

 

     Ordre royal au militaire Sinouhé : Vois, c'est pour que tu saches ce qui suit que cet ordre royal t'a été apporté. Tu as parcouru les pays étrangers depuis Qedem jusqu'au Rétchénou. C'est selon le seul conseil de ton coeur qu'un pays t'a donné à un autre pays. Qu'avais-tu fait pour que l'on ait eu à agir contre toi ? Tu ne parleras pas devant le Conseil des Notables de sorte que l'on puisse s'opposer à tes propos. Cette perspective de poursuite a entraîné ton coeur, elle n'était pas dans mon coeur contre toi !

 

     Ce tien ciel qui est dans le Palais  (7), elle est établie et florissante aujourd'hui . Le bandeau de sa tête, c'est la royauté ; ses enfants sont dans la Résidence : tu entasseras les richesses qu'ils te prodigueront, tu vivras de leurs largesses.

 

     Reviens en Égypte afin que tu voies la Cour à laquelle tu as grandi ; afin que tu baises le sol devant la double grande porte ; afin que tu te joignes aux compagnons.

 

     Vraiment, maintenant tu as commencé à vieillir, tu as perdu la virilité. Songe pour toi au jour de l'enterrement, au passage à l'état d'imakh (8). La nuit te sera assignée (9) dans l'huile ainsi qu'avec des bandelettes des deux mains de Tayt  (10) .

 

     On fera pour toi un cortège funéraire le jour de rejoindre la terre, un cercueil en or et la tête en lapis-lazuli, un ciel sera sur toi. Une fois placé dans le catafalque, des boeufs te traîneront ; des musiciens seront devant toi ; on exécutera la danse funèbre à l'entrée de ta tombe ; on lira pour toi la liste des offrandes ; on sacrifiera à l'entrée de tes tables d'offrandes ; tes piliers seront construits en pierre blanche parmi les enfants royaux (11).

 

     Certes, tu ne mourras pas en pays étranger ; les Asiatiques ne te conduiront pas au tombeau ;  ce n'est pas dans la peau d'un bélier que tu seras placé ; il ne sera pas fait pour toi un simple tertre. Cela est trop important pour que tu continues à errer.

 

     Songe à la mort : reviens ! "

 

 

     C'est alors que je me tenais debout au milieu de ma tribu que me parvint cet ordre. Après qu'il me fut lu, je me mis à plat ventre et touchai le sol. La poussière du sol, je la répandis sur mes cheveux. C'est en criant que je parcourus mon campement : comment ceci peut-il être fait à un serviteur que son coeur a égaré vers des pays étrangers ? Assurément, bonne est la clémence qui me sauve de la mort.

 

     Ton Ka fera en sorte que je passe la fin (de ma vie), mon corps étant à la Cour.     

 

              

 

Notes


 

(1)   Kheperkarê :


début du cartouche
 
N5 L1 D28
 
 

   nom de couronnement attribué à Sésostris Ier, soit l'avant-dernier des cinq noms de sa titulature, inscrit dans le premier des deux cartouches et que l'on peut traduire par "le Ka de Rê est advenu". 

 

 

 

     Pour être complet, j'ajouterai que l'appellation Sésostris constitue en réalité la "traduction" que les Grecs donnèrent du second cartouche du souverain,

 

 

début du cartouche
 
F12 S29 D21
X1
O34
N35
 
 

 que l'on lit Senouseret et qui signifie "l'Homme de la Puissante".   

 

 

 

 


    

(2)   ... juste de voix : il s'agit de la formule d'eulogie qui suit le nom des défunts - souverains comme particuliers d'ailleurs - qui ont été reconnus "justes", "justifiés" par le Tribunal d'Osiris lors de la scène de psychostasie, c'est-à-dire la pesée de son coeur, intervenant après qu'il eut prononcé la "Confession négative", appelée aussi "Déclaration d'innocence" par certains égyptologues.

(Sur toutes ces notions, pour plus de précisions, je vous invite à éventuellement relire cet ancien article.)

 

     Toutefois, le copiste qui a vraisemblablement ajouté cette formule par habitude, a commis une erreur : Sésostris Ier n'est pas encore mort ; elle n'a donc pas ici sa raison d'être !

 

 

(3)   ... elle ... : Sa Majesté.

 

(4)    ... l'humble serviteur que je suis  : Sinouhé que nous savions d'abord au service d'Amenemhat Ier quand il vivait encore en Égypte, se proclame, maintenant qu'il espère revenir en son pays, serviteur du nouveau souverain. Et vous constaterez par la suite, amis lecteurs, qu'il n'aura de cesse de le répéter ... 

     

(5)   Copie de l'ordre royal : C'est à partir de la lettre de Sésostris Ier qui va suivre, remise à Sinouhé par un des messagers royaux que, sur le Papyrus Berlin ici traduit, le texte hiératique change complètement de disposition : alors que jusque-là le scribe l'avait rédigé en colonnes verticales, dorénavant, il le présente en lignes horizontales.

 

(6)   Amenemhat : Nouvelle erreur du copiste qui a retranscrit le texte original sur ce papyrus car c'est bien évidemment le nom de Sésostris Ier qui doit être là indiqué : c'est lui en effet, et non son père décédé depuis longtemps, qui adresse la missive à Sinouhé ; missive qui commence donc, nous venons de le constater, par une partie de la titulature officielle du souverain.

   

(7)   Ce tien ciel qui est dans le Palais ... : Il s'agit bien évidemment, nous l'avons déjà compris la semaine dernière, de la reine Néfrou, épouse de Sésostris Ier, assimilée à la déesse Nout étendant l'éternité durant, en un geste protecteur, ses bras au-dessus des défunts dans leur cercueil ...

D'où l'emploi du féminin pour le pronom sujet qui suit.

 

(8)  ... à l'état d'imakh : souvent, les égyptologues préfèrent traduire par "bienheureux", ce qui, à mon sens, ne rend pas toute la palette des nuances de ce terme égyptien. Dès lors, autorisez-moi à exceptionnellement le conserver en l'état. D'autant plus que, dans notre étude des fragments peints provenant de la tombe de Metchetchi, je vous avais, le  5 avril 2011, longuement expliqué cette notion complexe.

 

(9)   La nuit te sera assignée ... : le souverain évoque le séjour de Sinouhé dans la tombe, le corps momifié.

 

(10)   ... Tayt : déesse du tissage.

 

(11)   ... parmi les enfants royaux  : Sinouhé reçoit la promesse de bénéficier d'un tombeau construit parmi ceux prévus pour les enfants royaux et, tout comme pour eux, réalisé en pierre blanche. 

 

 

 

     A suivre ... 

      

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 23:00

 

      Grand âge, nous venons de toutes rives de la terre.

Notre race est antique, notre face est sans nom.

Et le temps en sait long sur tous les hommes que nous fûmes. (...)

 

Grand âge, nous voici.

Rendez-vous pris, et de longtemps, avec cette heure de grand sens. (...)

 

Grand âge, nous voici - et nos pas d'hommes vers l'issue.

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Chronique, III, V et VIII

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

pp. 393-403 de mon édition de 1972

 

 

 

 

     Dans le précédent épisode, rappelez-vous amis lecteurs, nous avons assisté au combat singulier de Sinouhé avec un belliqueux du Rétchénou qui n'avait d'autre ambition que lui voler ses possessions et ses prérogatives auprès d'Amounenchi.

      Il constitue, ceci ajouté par parenthèse, l'unique figure de ce roman dotée de réelle antipathie à l'égard du héros.

 

     Vous aurez aussi remarqué que, les membres de la tribu de ce provocateur et quelques affidés mis à part, les habitants du Rétchénou dans leur grande majorité, ainsi que bien évidemment le prince Amounenchi en personne, soutiennent le vaillant Égyptien. Ce qui prouve si besoin en était encore non seulement tout le crédit dont il bénéficiait sur ces terres syro-palestiniennes mais aussi - et Christiana, en fidèle et attentive lectrice l'avait épinglé voici quelques semaines -, l'incontestable sentiment d'hospitalité des Bédouins de ces régions.

 

     Nonobstant, l'âge aidant, Sinouhé éprouve un immense sentiment de nostalgie vis-à-vis de son pays natal ... 

 

 

Nil.jpg    

 

 

     Mon souvenir est au Palais. Ô dieu, quel que tu sois qui as ordonné cette fuite (1), puisses-tu être clément et me rendre à la Cour.


      Assurément, tu m'accorderas que je revoie l'endroit où séjourne mon coeur : que peut-il être de plus important que mon enterrement dans le pays où tu m'as mis au monde ?

Ceci est un appel au secours afin que survienne un heureux événement et que le dieu puisse me témoigner sa bienveillance. Puisse-t-il agir de manière telle qu'il améliore la fin de celui qu'il avait rendu misérable, son coeur ayant pitié de celui qu'il avait déraciné pour vivre sur une terre étrangère.

 

     Si donc, aujourd'hui, il est apaisé, puisse-t-il entendre la prière de celui qui est loin afin qu'il se détourne de l'endroit dans lequel il a erré vers celui d'où il s'est amené (2).

 

     Puisse le roi d'Égypte m'être clément ; puissé-je vivre dans ses bontés ; puissé-je saluer la maîtresse du pays qui est en son palais ; puissé-je entendre les messages de ses enfants.

 

     Puissent mes membres rajeunir  parce que, certes, la vieillesse est survenue et la faiblesse m'a assailli : mes yeux s'alourdissent, mes bras s'affaiblissent, mes jambes ne peuvent plus suivre, (mon) coeur étant fatigué (3). Je suis proche du trépas, proche d'être conduit aux villes d'éternité (4).

 

     Puissé-je servir la Dame de l'Univers (5) ; puisse-t-elle me dire que ses enfants sont devenus accomplis.

 

     Puisse-t-elle passer une éternité au-dessus de moi (6).

 

 

 

 

Notes


 

(1)   Ô dieu, quel que tu sois qui as ordonné cette fuite : pour s'exonérer de la responsabilité de sa fuite, Sinouhé invoque à nouveau un dieu qu'il se garde bien de nommer.

 

(2)   ... afin qu'il (= Sinouhé) se détourne de l'endroit dans lequel il a erré (= les terres asiatiques) vers celui d'où il s'est amené (= les terres égyptiennes) : en d'autres termes, Sinouhé espère que le dieu qui fut à l'origine de son exil lui permettra de rentrer au pays.

 

 (3)   ... (mon) coeur étant fatigué : j'ose espérer, amis lecteurs, que tout ce paragraphe éveillera en vous quelques souvenirs. C'est en effet en termes analogues que Ptahhotep se présentait dans le prologue de ses Maximes qu'en février 2011 nous avions ensemble découvert.

    

(4)   ... les villes d'éternité  : au même titre que maison d'éternité constituait l'appellation que donnaient les Égyptiens à leurs tombeaux, villes d'éternité avaient pour eux le sens de nécropoles.

 

(5)   ... la Dame de l'Univers : Néférou, l'épouse de Sésostris Ier, au service de laquelle Sinouhé se trouvait au moment de fuir l'Égypte.

 

(6)   Puisse-t-elle passer une éternité au-dessus de moi : Sinouhé associe ici la reine à la déesse Nout dont nous savons que sur la face interne du couvercle des cercueils, elle est souvent représentée les bras étendus en signe de protection du défunt.

 

 

 

 

     A suivre ... 

      

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 23:00

 

      Nous t'acclamons, Récit !

- Et la foule est debout avec le Récitant, la Mer à toutes portes, rutilante et couronnée de l'or du soir.

Et voici d'un grand vent descendu dans le soir à la rencontre du soir de mer, la foule en marche hors de l'arène, et tout l'envol des feuilles jaunes de la terre (...)

 

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Amers, Choeur, 4

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 379 de mon édition de 1972

 

 

 

     Nous avons quitté Sinouhé mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, alors qu'il réside au Rétchénou supérieur et est devenu, grâce à l'intérêt que lui porte Amounenchi, prince de ce pays, un puissant chef de tribu, doté de terres fertiles. Mettant en lui toute sa confiance - Amounenchi n'hésite pas à l'unir à sa fille aînée -, il le promeut même commandant de son armée.

Les talents militaires de Sinouhé ravissent son beau-père.


     Nonobstant, nous avons également remarqué que, peu ou prou, notre héros conserve des relations diplomatiques avec son Égypte natale dans la mesure où il continue à rencontrer des émissaires de la cour de Sésostris Ier. Détail non négligeable, nous le constaterons par la suite ...

 

     Les égyptologues évaluent à un quart de siècle la durée de l'exil de Sinouhé en terres asiatiques : ses fils y sont nés, y ont grandi et sont eux aussi devenus de puissants chefs de tribus.

 

     L'homme étant ce qu'il est, - naît-il bon ?, est-ce vraiment la société qui le corrompt ?, vaste débat ... -, cette évolution spectaculaire d'un étranger ne pouvait qu'exciter convoitise et jalousie ...


 

  Bedouin.jpg

 

 

     Et un homme fort de venir du Rétchénou et de me provoquer dans ma tente. C'était un champion sans pareil : il l'avait soumis (1) tout entier.

Il dit qu'il se battrait avec moi. Il avait pensé qu'il me dépouillerait. Il se proposait de piller mes troupeaux sur le conseil de sa tribu.

 

     Le Prince (2) s'entretint avec moi. Je dis : "Je ne le connais pas ; en vérité, je ne suis pas de ses compagnons et n'ai aucune liberté d'accès à son campement.

Ai-je jamais forcé son intérieur de maison ? Franchi ses clôtures ?


     C'est une opposition de coeur (3) parce qu'il me voit en train d'exécuter tes ordres.

Assurément, je suis comme le taureau vagabond au milieu d'un autre troupeau : le mâle du troupeau l'attaque tandis que le boeuf à longues cornes fond sur lui. 

 

     Existe-t-il un homme de condition modeste (4) aimé en tant que chef ?

Il n'y a aucun étranger qui s'associe à un homme du Delta.

Qui peut fixer la plante de papyrus  sur le rocher ?

A supposer qu'un taureau aime le combat, un taureau d'élite aimera-t-il tourner le dos de crainte que l'autre ne l'égale ? (5)  

Si son coeur est enclin à se battre, qu'il exprime sa volonté !

Un dieu ignore-t-il ce qui lui est destiné ? Sait-il comment ?"

 

     Je passai la nuit à vérifier (les ligatures de) mon arc. Je disposai mes flèches ; aiguisai ma dague ; fourbis mes armes.

Lorsque la terre se fut éclairée, le Rétchénou était arrivé (6) .

 

     Il avait rassemblé ses tribus, réuni les deux moitiés du pays, car il pensait à ce combat (7).

C'est ainsi qu'il marcha sur moi alors que j'étais debout ; je me plaçai dans son voisinage. Chaque coeur brûlait pour moi ; les femmes et même les hommes jacassaient (8) ; chaque coeur était angoissé.

Ils disaient : "Existe-t-il quelqu'un de plus combattant que lui ?"

 

     Il leva son bouclier et sa hache ; une brassée de javelots tombèrent sur moi. Après que j'eus évité ses armes, je fis en sorte que ses flèches passassent à côté de moi jusqu'à la dernière, l'une se rapprochant de l'autre. Alors, il s'ingénia à me désarmer et fonça sur moi. C'est alors que je tirai ma flèche qui se ficha dans son cou. Il poussa un cri et tomba sur le nez : je l'abattis (avec) sa hache et lançai mon cri de guerre sur son dos. Tous les Asiatiques crièrent de joie.

 

     Je rendis grâces à Montou tandis que ses thuriféraires célébraient son triomphe (9).

Et ce chef Amounenchi me serra dans ses bras.

 

     Alors j'emportai ses biens (10) , pillai son bétail, et ce qu'il projetait de faire contre moi, je le fis contre lui. Je pris ce qu'il avait dans sa tente et dépouillai son campement. Et je devins important à cause de cela ; j'étais large en biens et riche en troupeaux.

Ainsi le dieu (11) a agi pour satisfaire celui contre qui il était irrité et qu'il avait égaré dans un autre pays.

 

     Aujourd'hui, son coeur (12) était apaisé : un fugitif s'enfuit  à cause de sa situation ; mon renom est dans la Résidence (13). Un paresseux qui traînait à cause de la faim, à présent je donne du pain à mon voisin. Un homme qui quittait sa terre par dénuement, je possède des vêtements de lin fin. Un homme qui courait par manque d'émissaires, je suis riche de serviteurs. Ma maison est belle ; vaste est ma demeure (14)

 

  

 

Notes

 

 

 (1)   ... il l'avait soumis tout entier : il avait entièrement soumis le Rétchénou.

 

 (2)   Le Prince : Amounenchi, prince du Rétchénou et beau-père de Sinouhé.

 

 (3)   C'est une opposition de coeur : expression qui pourrait se traduire, en français contemporain par : C'est de l'envie. Mais là, j'ai préféré conserver l'image que je trouve poétique des termes égyptiens

 

 (4)    ... un homme de condition modeste : tout au long du roman, l'auteur insiste sur la condition de simple fonctionnaire de Sinouhé. Ses origines sociales, ses parents jamais ne sont mis en avant. Amené à côtoyer les plus grands, serviteur de Sésostris Ier il fut, auprès d'Amounenchi, il le sera mêmement.

 

(5)   ... un taureau aime le combat : il s'agit de l'homme fort du Rétchénou qui escompte provoquer le duel, tandis que le taureau d'élite, c'est Sinouhé lui-même.

 

(6)   Lorsque la terre se fut éclairée, le Rétchénou était arrivé : à l'aube, les habitants du Rétchénou étaient déjà sur le lieu où se passerait le duel entre les deux hommes.

 

(7)    ... il pensait à ce combat : Deux hypothèses sont ici en présence, que l'imprécision du récit ne départage pas : ces deux hommes en lutte constituent une métaphore soit des deux parties opposées du pays, le Rétchénou supérieur et le Rétchénou inférieur, soit des deux camps en présence, celui des partisans de l'homme qui provoque Sinouhé et celui des Bédouins d'Amounenchi.

 

(8)   Les femmes et même les hommes jacassaient : avez-vous remarqué, amis lecteurs, que l'auteur attire d'abord l'attention sur les femmes. Probablement sommes-nous en présence d'une effet de style indiquant que même les partisans de l'attaquant en arrivent à soutenir Sinouhé.

 

  (9)   ... ses thuriféraires célébraient son triomphe : littéralement, "ses partisans étaient en fête pour lui", c'est-à-dire pour le dieu Montou. Ceci nous donne franchement à penser que Sinouhé aurait converti à Montou certaines personnes du camp adverse ; donc à sa cause personnelle.

 

(10)   ... j'emportai ses biens : ceux de l'ennemi tué.

 

(11)   ... le dieu : Montou.

 

(12)   ... son coeur : celui de Sinouhé.

 

(13)   ... dans la Résidence : à Licht, dans la capitale égyptienne de l'époque.

 

(14)   Remarquable paragraphe dans lequel Sinouhé, à partir d'une recherche de parallélisme de membres, crée un style poétique de premier choix  : sous couvert de la troisième personne du singulier, il décrit en réalité sa propre condition. A mon sens, du grand art littéraire !

 

 

 

     A suivre ... 

      

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article
20 août 2012 1 20 /08 /août /2012 23:00

 

      Moi, m'inclinant en votre honneur d'une inclinaison sans bassesse,

J'épuiserai la révérence et le balancement du corps ;

Et la fumée encore du plaisir enfumera la tête du fervent,

Et le délice encore du mieux dire engendrera la grâce du sourire ...

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Amers, Invocation, 4

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 262 de mon édition de 1972

 

 

 

 

     Alors qu'avec une éloquence certaine Sinouhé terminait, en un emphatique éloge, d'exalter les mérites martiaux de Sésostris Ier, Amounenchi, le prince du Rétchénou supérieur qui l'hébergeait et l'avait interrogé sur les conséquences que pourrait avoir sur le pays le décès du vieux roi, conclut à propos de l'héritier du trône devenu souverain à part entière :

 

      Assurément l'Égypte est heureuse, elle sait qu'il est puissant.


 

 

Sesostris-Ier.jpg



 

       Puis, sans transition aucune, il poursuit :

 

      "Vois, tu es ici. C'est avec moi que tu es : ce que je ferai pour toi sera bon."


      Il me présenta à ses enfants ; me maria à sa fille aînée ; fit que dans son pays je me choisisse le meilleur de ce qu'il possédait à la frontière d'un autre pays étranger : c'était une belle terre qui s'appelait Iaa. Les figues y poussaient ; et ausi la vigne : le vin y était plus abondant que l'eau. En grande quantité également son miel et son huile de moringa. Tous les fruits étaient sur ses arbres. L'orge y croissait ainsi que l'épeautre. Tout le bétail s'y trouvait en abondance.

 

     Certes, beaucoup de choses m'échurent en raison de l'amour qu'il me portait : il me fit chef d'une tribu parmi la meilleure de son pays ; fit préparer à mon intention nourriture et boissons, comprenant du vin chaque jour, de la viande bouillie, de la volaille rôtie, sans compter le petit gibier sauvage du désert que l'on prenait au piège pour moi et que l'on déposait devant moi, indépendamment des apports de mes chiens. On faisait pour moi de nombreuses douceurs et il y avait du lait dans tout ce qui était cuit.

 

     Je vécus là un grand nombre d'années. Mes enfants étaient devenus des hommes robustes, chacun maîtrisant sa tribu.

 

     Le messager qui remontait ou descendait vers la Résidence royale (1) s'arrêtait auprès de moi car je faisais s'attarder tous les Égyptiens : je donnais de l'eau à l'assoiffé, remettais l'égaré sur le chemin et secourais celui qui avait été volé.

 

    Aux Bédouins, disposés à se quereller avec les gouverneurs étrangers, je m'opposai. Et voici que le prince du Rétchénou fit que je passai trois années durant en tant que commandant de son armée. Tout pays étranger contre lequel je marchai, je lui donnai l'assaut, de sorte qu'il était chassé de ses pâturages et de ses puits. Je massacrai ses troupeaux, emmenai ses sujets, saisis leur nourriture, tuai les gens qui s'y trouvaient par la force de mon bras, par mon arc, par mes actions et mes mouvements, ainsi que par mes plans habiles.

 

     Je trouvai faveur en son coeur. Il m'aima car il savait que j'étais brave. Il me plaça avant ses enfants car il avait vu la force de mes deux bras.    

 

 

 

Notes

 

(1)  qui remontait ou descendait vers la Résidence royale : à la Cour de Sésostris Ier, à Licht (Moyenne-Égypte.)

 

     Il semblerait que Sinouhé joue là un rôle d'agent diplomatique au Rétchénou : rappelez-vous, amis lecteurs, que dans l'introduction de ce roman, il se présentait, entre autres titres et fonctions, comme l'administrateur en chef des domaines des souverains dans les terres asiatiques. 

Souvenez-vous également du conseil qu'il prodigua à Amounenchi de nouer des relations diplomatiques avec Sésostris Ier que nous avons lu la semaine dernière au terme du portrait qu'il fit du nouveau souverain. 

Convenez enfin que ce panégyrique prononcé "hors frontières" prouve l'indéfectible loyauté de Sinouhé vis-à-vis de la personne royale, partant, de son pays ...   

(Nous aurons encore l'occasion par la suite de rencontrer d'autres témoignages de sa fidélité au roi prouvant qu'il continue manifestement à servir les intérêts de l'Égypte en terres asiatiques.) 

     

     Dans un tout autre domaine, permettez-moi d'attirer votre attention sur les deux verbes ici employés : en effet, selon la sémantique égyptienne mais également la configuration du pays et la direction des vents, - soufflant toujours du nord vers le sud -, remonter signifiait naviguer vers l'amont, aller vers le sud puisqu'il s'agissait en réalité de remonter le Nil à la voile grâce au vent du nord ; et descendre - descendre sur le fleuve en direction de la Méditerranée - sous-entendait bien évidemment de naviguer vers le nord.

 

     De sorte que dans la transcription hiéroglyphique, un bateau avec voile P2.gif

servait de déterminatif aux deux expressions "voyager vers le sud" et "remonter le fleuve", tandis que le dessin d'une embarcation sans voile P1.gifaccompagnait les deux expressions contraires, synonymes elles aussi : "descendre le fleuve" et "voyager vers le nord". 

 

     Ceci posé,  vous aurez remarqué qu'il m'a fallu beaucoup plus de temps et de place pour rédiger cette explication en français que la vision du seul graphisme d'un bateau avec ou sans voile qui permettait à l'Égyptien de l'Antiquité de tout comprendre, lui, en l'espace d'une seconde ...

 

 

 

     A suivre ...

 

 

 

     (Je ne me lasserai jamais de rappeler tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
commenter cet article

Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages