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15 mai 2018 2 15 /05 /mai /2018 00:00

 

 

 

     "Par excellence, domaine de la résidence divine, la sphère céleste accueille donc le Créateur et sa cour, naviguant librement au sein de nefs aériennes, à la fois "flottantes" et "volantes". À l'image des vaisseaux ailés, les formes architecturales rêvées de l'Empyrée possèdent des propriétés surnaturelles, issues d'autres perceptions du temps, de l'espace et de la matière. Pour la créature humaine, ce domaine de l'essence divine incarne le plus sûr des asiles, le plus puissant des boucliers contre la rupture d'équilibre cosmique toujours menaçante. Avant d'y accéder, le défunt doit abolir le terrifiant système défensif créé par la mort  et le jugement, l'emporter sur l'inquisition initiatique du Passeur, afin de fusionner avec sa nef divine remembrée, en envol vers les prairies des provendes éternelles, sur le " côté oriental du ciel". Là, dans ces confins horizontains, se dévoile enfin le Réel véritable dont notre monde terrestre n'offrira toujours que des approximations."    

 

 

 

 

Jocelyne  BERLANDINI-KELLER

Résidences et architectures célestes

 

dans Les Portes du Ciel.

Visions du monde dans l'Égypte ancienne

 

Paris, Catalogue d'exposition (Marc ÉTIENNE s/d),

Éditions Somogy/Musée du Louvre, 2009,

p. 37

 

 

 

 

 

Stèle de la Dame Oudjarénès - Louvre, salle 31, vitrine 14 - (© Guillaume Blanchard - https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Egypte_louvre_033.jpg)

Stèle de la Dame Oudjarénès - Louvre, salle 31, vitrine 14 - (© Guillaume Blanchard - https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Egypte_louvre_033.jpg)

 

 

     Aujourd'hui, amis visiteurs, c'est en compagnie de la charmante Dame Oudjarénès représentée sur une stèle de bois ornée de couleurs vives, mesurant 45,50 centimètres de haut et 26, 80 de large et datant de la XXVIème dynastie, - N 3787 -, que nous nous rapprocherons encore davantage de notre rentrée attendue en salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris.

 

     Certes, ce n'est ni vous ni moi qu'elle prie instamment de revenir auprès d'elle dans la vitrine 14 de la salle 29, - ou 31 ou encore, depuis peu sur le site officiel, 643 (?) ; salle néanmoins toujours intitulée : "De l'An 1000 à la première domination perse"-, mais bien plutôt, vous l'aurez remarqué, le soleil deux fois identifié : dans l'encadrement de droite, celui qui, vespéralement, chaque jour se couche : Atoum ; et, à gauche, celui qui, matutinalement, se lève : Rê-Horakhty.

 

     Fréquent dans le mobilier funéraire à partir du premier millénaire avant notre ère, ce type de petit monument présentant des scènes d'adoration du soleil manifeste clairement la volonté d'un défunt, - une défunte, ici, en l'occurrence -, d'éternellement se joindre au dieu Rê lors de son périple nocturne aux fins, comme lui, de renaître chaque matin.

 

     Dans le tableau supérieur de cette stèle, après d'autres motifs décoratifs et une ligne de hiéroglyphes liserant la cambrure du cintre, sous un soleil ailé que dominent vingt étoiles symbolisant la voûte céleste, l'artiste a peint une barque voguant sur des eaux tranquilles : il s'agit de celle de Rê se levant  entre deux collines, les monts de l'Orient et de l'Occident, akhet, ainsi que le définissaient les Égyptiens ; ce que les égyptologues nomment volontiers l'horizon, comprenez, avec feu l'égyptologue belge Philippe Derchain : le lieu toujours brillant où se tient le soleil au ciel, lieu embrasé où résident les dieux, et qu'il nomme "empyrée".

     Dans le catalogue de l'exposition "Les Portes du Ciel" duquel, tout à l'heure, j'ai distrait l'exergue de notre présent rendez-vous, l'égyptologue français Luc Gabolde précise que l'horizon-akhet constitue "le lieu où, manifestement, le monde divin touche le monde humain, où l'ici-bas touche l'au-delà". 

 

     Parce que le milieu naturel fut de tout temps celui qui existe encore de nos jours ; parce que ne se construisit jamais un pont permettant de passer d'une rive du Nil à l'autre ; parce que matériellement, leur statut social et leurs conditions de vie ne permirent pas à la majorité d'entre eux de disposer d'une quelconque embarcation personnelle, fût-elle de papyrus confectionnée, les Égyptiens de l'Antiquité se virent contraints, notamment pour leurs déplacements d'est en ouest ou sur les canaux du Delta, de faire appel aux services de passeurs disposant d'une barque de manière à leur permettre d'évoluer sur l'eau. 

     De sorte qu'à l'instar de leur quotidienneté, quand venait le moment de rejoindre les régions espérées hospitalières pour y séjourner leur seconde vie durant, c'est également grâce à un nocher qu'ils escomptaient atteindre ces Champs d'Ialou au sein desquels, leur avait-on prédit, "tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté". 

 

     De ce souhait bien compréhensible, les textes d'une pyramide tardive, celle d'Aba-Kakarê-Ibi, de la VIIIème dynastie, font déjà état ; ainsi que, bien évidemment, ceux dits "des sarcophages" puis, plus tard enfin, quelques chapitres du "Livre pour sortir au jour", dont le 99ème par lequel je me propose ce matin de commencer à vous en faire découvrir quelques autres qui, peu ou prou, évoquent la navigation dans l'Au-delà ...      

 

 

 

Chapitre 99 : Formule pour amener  (à soi) le bac dans l'empire des morts, par N.

(N. = Nom du défunt à ajouter)

 

Qu'il dise : "Ô vous qui ramenez le bac de Noun de dessus ce mauvais écueil, amenez-moi le bac, attachez-moi les cordages ! Venez vite. Hâtez-vous vite. Je suis venu pour voir mon père Osiris. (...)

Ô Gardien du bac mystérieux, qui surveille Apophis ! Amenez-moi le bac, amenez-moi les cordages, afin que j'en sorte (de) ce pays mauvais (= le monde souterrain considéré comme à l'envers du monde céleste) dans lequel les Renversées (= les étoiles) tombent sur leurs faces sans qu'elles puissent se redresser.

Hensoua langue de Rê, Indebou guide du Double Pays et Mengeb, avec leurs pagaies, et ce Puissant (du ciel), celui qui fait briller le disque, celui qui domine le sang, amenez-(le) moi, que je ne sois pas sans barque !"    

 

 

     Bien avant cet important chapitre 99 expliquant que tout défunt souhaite se faire amener la barque solaire de Rê dans laquelle il prendra place aux fins de naviguer vers l'empire d'Osiris, - et vous aurez évidemment compris toute la gravité du "que je ne sois pas sans barque" qu'il adresse à Hensoua, Indebou et Mengeb, ses trois pagayeurs -, à la fin du chapitre premier déjà, allusion avait été faite à la navigation post mortem :

 

     "Le prêtre-lecteur du coffret (qui contient les documents sur lesquels sont inscrites les formules du rituel funéraire) psalmodie pour lui (= le défunt), et il entend la liturgie des offrandes ; il monte dans la barque-nechmet sans être repoussé, son âme étant avec son maître. "

 

     Parmi les vignettes susceptibles de surmonter l'un ou l'autre des seize premiers chapitres du Livre pour sortir au jour expliquant la progression du cortège funèbre vers la nécropole de l'Occident, l'une permet de visualiser cette barque-nechmet, en réalité celle d'Osiris, posée sur un traîneau que halent des bovidés et sur laquelle trône un dais surmontant le sarcophage contenant la momie, ainsi que vous le montre ce document de la vitrine 2 de la salle 20 (318 ?), - N 3068 -, du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.

     

Vignette du Livre pour sortir au jour du scribe Nebqed (18ème dynastie) - (Louvre, © R.M.N.)

Vignette du Livre pour sortir au jour du scribe Nebqed (18ème dynastie) - (Louvre, © R.M.N.)

 

 

     Dans ce corpus funéraire capital que fut pour les Égyptiens à partir du Nouvel Empire le Livre pour sortir au jour, bien d'autres chapitres mentionnent la thématique de la navigation des défunts ; ainsi ceux affichant les numéros 100 à 102, dont je vous propose le titre et quelques extraits :

 

* Chapitre 100 : Livre de glorifier le bienheureux et de faire qu'il descende dans la barque de Rê avec sa suite.

 

     "Tout bienheureux pour qui cela est récité, il peut descendre dans la barque de Rê au cours de chaque jour, et Thot le prend en compte à l'aller et au retour au cours de chaque jour ; cela a été véritablement efficace des millions de fois."

 

 

* Chapitre 101 : Formule pour protéger la barque de Rê.

 

     "Ô celui qui fendit l'eau, qui sortit des eaux primordiales, et qui siège à la poupe de sa barque, assieds-toi à la poupe de ta barque et rends-toi à ta place d'hier ; l'Osiris N.(= le défunt un tel) s'est joint à toi, comme bienheureux éminent, dans ton équipage, car, quand tu es florissant, il est florissant."

 

 

* Chapitre 102 : Formule pour descendre dans la barque de Rê.

 

     Paroles dites par N. : "Ô le Grand dans sa barque, installe-moi dans ta barque, avance-moi ton escalier, que je dirige ta navigation avec ces tiennes compagnes que sont les Étoiles Infatigables."

 

 

     Ces trois chapitres sont eux aussi chapeautés par des vignettes montrant la barque officielle de Rê, semblable à celle-ci, sauf que chacune d'elle figure le défunt en adoration devant  le dieu assis ... 

      

 

Barque solaire de Rê - (© http://www.wikiwand.com/fr/R%C3%AA)

Barque solaire de Rê - (© http://www.wikiwand.com/fr/R%C3%AA)

 

 

     D'autres chapitres encore, je pense notamment aux 130 et 133 à 136, eux aussi couronnés d'une vignette du dieu Rê présent dans le monde souterrain assis dans sa barque avec, debout devant lui, le défunt, solarisé, c'est-à-dire s'étant identifié à Rê.

 

Chapitre 130 : Autre formule pour transfigurer le bienheureux le jour de la naissance d'Osiris, et pour faire vivre l'âme pour l'éternité.

 

     Paroles dites par N. : "Le ciel s'ouvre, la terre s'ouvre, l'Occident s'ouvre, l'Orient s'ouvre, la Chapelle du Sud s'ouvre, la Chapelle du Nord s'ouvre, les vantaux s'ouvrent, les portes s'ouvrent pour Rê, afin qu'il sorte de l'horizon ; les deux vantaux de la barque de la nuit s'ouvrent pour lui, les portes de la barque du jour s'ouvrent pour lui, pour qu'il respire Maât et qu'il crée Tefnout. Ceux qui sont dans le cortège le suivent." (...)

 

     Paroles à dire sur une barque de Rê peinte en blanc en une place pure ; alors, quand tu auras mis une image de ce bienheureux en avant d'elle, tu dessineras une barque de la nuit à sa droite et une barque du jour à sa gauche ; des offrandes de toutes sortes de bonnes choses leur seront présentées devant eux, le jour de la naissance d'Osiris.

     Celui pour qui c'est fait, son âme vivra à jamais, il ne peut plus mourir à nouveau.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BARGUET  Paul, Le Livre des Morts des Anciens Égyptiens, Paris, Éditions du Cerf, 1979

 

 

BICKEL  Susanne, D'un monde à l'autre : le thème du passeur et de sa barque dans la pensée funéraire, dans D'un monde à l'autre. Textes des pyramides & des sarcophages, Le Caire, I.F.A.O., BdE 139, 2008, pp. 91-117.

 

 

DERCHAIN Philippe, Hathor Quadrifrons. Recherches sur la syntaxe d'un mythe égyptien, Istanbul, Nederlands Historisch-Archaelogisch Instituut in het Nabije Oosten, 1972, p. 5, note 14.

 

 

GABOLDE  Luc, Le temple, "horizon du ciel", dans Les Portes du Ciel. Visions du monde dans l'Égypte ancienne, Paris, Catalogue d'exposition (Marc ÉTIENNE s/d.), Éditions Somogy/Musée du Louvre, 2009, p. 290.

  

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8 mai 2018 2 08 /05 /mai /2018 00:00

 

 

     Je pagaie dans cette barque, dans les canaux de Hotep ; (...) je pagaie dans ses canaux pour gagner ses villes, je fais remonter le fleuve au dieu qui s'y trouve ...     

 

 

 

 

 

Chapitre 110

(Extrait)

 

dans Paul  BARGUET

Le Livre des Morts des Anciens Égyptiens

Paris, Éditions du Cerf, 1979,

p. 144. 

 

 

 

Louvre - Vignette du Chapitre 110 du "Livre pour sortir au jour", de Djedhor (© C. Décamps)

Louvre - Vignette du Chapitre 110 du "Livre pour sortir au jour", de Djedhor (© C. Décamps)

 

 

     À Paris, au Musée du Louvre que tout bientôt nous réintégrerons, amis visiteurs, sont exposés dans une des vitrines de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes deux papyri d'époque tardive d'un certain Djedhor : il s'agit plus exactement de feuillets proposant la vignette du chapitre 110 de ce qui est encore communément appelé, par pure facilité de langage, le Livre des Morts, alors qu'il serait bien plus correct, j'eus déjà moult fois l'opportunité d'ici le souligner en me référant à la traduction littérale de l'intitulé des scribes égyptiens eux-mêmes, de le nommer Livre pour sortir au jour, étant entendu que vous devez comprendre par là qu'il s'agit d'incantations offrant au défunt l'opportunité d'assurer son passage vers sa seconde vie, de chaque jour lui renouveler la permission de quitter sa sépulture, puis d'y rentrer à sa guise.

 

     Ce Chapitre 110 évoque la "Campagne des Félicités", les "Champs d'Ialou" ... qu'a rejoints, hier soir, lundi 7 mai, Maurane, l'immense Maurane ; champs, désormais, qu'elle couvrira de sa voix exceptionnelle ...   

 

 

©  Bertrand Guay / AFP

© Bertrand Guay / AFP

 

     Par ce simple titre donc, Livre pour sortir au jour, ce recueil exprime le souhait de tout défunt, à savoir : se départir des ténèbres, sortir à la lumière, suivre le soleil dans son parcours diurne et l'accompagner dans son voyage nocturne, chtonien en fait. Ce parcours du décédé étant semé d'embûches, sa progression étant susceptible d'être entravée, le Livre pour sortir au jour lui fournit un nombre considérable de conseils et de préconisations bienvenus, à réciter par un prêtre lors des funérailles, ensuite par le défunt lui-même, qui lui garantiront d'éviter les difficultés du voyage vers l'Au-delà, de ne point mourir à nouveau, assurer sa survie constituant alors l'essentiel de ses désirs !        


     Parfois rédigé en fragments sur des bandelettes de lin, de manière à envelopper la momie elle-même ; un peu plus souvent sur les parois intérieures de certaines tombes ou sur leur matériel funéraire, voire sur le sarcophage lui-même, ce "livre" des anciens Égyptiens fut essentiellement inscrit sur papyri, en des milliers d’exemplaires qui font actuellement la fierté de bon nombre de musées dans le monde.

 

     Le Louvre en posséderait plus d’une centaine, malheureusement pas tous exposés. 

     Il est avéré que, le plus souvent roulés et scellés, portant in fine le nom et les différents titres du défunt qu’ils accompagnaient dans la tombe, ces documents funéraires à caractère religieux et magique constituent l'ouvrage illustré le plus ancien de l’Humanité.


     Selon les époques et les conditions sociales du défunt, ces rouleaux, - certains pouvaient  avoisiner les vingt-cinq mètres ! -, étaient soit posés sur le sarcophage, soit enfermés dans une statuette d’Osiris ou dans une boîte servant de base à une effigie de Sokaris, ce faucon momifié qui règne sur la nécropole et qui, au début du premier millénaire avant notre ère (Troisième Période intermédiaire) fut associé à Ptah et à Osiris, sous la dénomination de Ptah-Sokar-Osiris, réunissant de la sorte, et sous ce seul nom, les fonctions des trois divinités, à savoir : la création, la métamorphose et la renaissance.


     Parfois, plus simplement, ils furent glissés à même le corps du défunt, entre les bandelettes de sa momie.

     Vous ne devez pas ignorer que, pour la plus grande majorité d'entre eux, ces manuscrits funéraires étaient réalisés en série dans des ateliers idoines. De sorte que suivant son rang social et ses moyens "financiers", l'Égyptien s'offrait celui qui lui seyait le mieux, car de l'un à l'autre, le nombre, le choix et l'ordre des chapitres pouvaient être différents. Il ne lui restait plus qu'à combler certaines parties laissées volontairement dépourvues d'inscriptions en y faisant ajouter, le moment venu, son nom, ses titres et fonctions.


     Se détachant soit en hiéroglyphes cursifs noirs disposés en colonnes sur le fond jaune pâle du papyrus, soit en hiératique, soit encore, aux époques grecque et romaine, en écriture démotique, cet ensemble de formules contient quelques passages inscrits en rouge, des titres de chapitres, notamment mais surtout, pour la toute première fois, de très nombreuses vignettes, parfois bellement colorées, au Nouvel Empire, par exemple, parfois simplement dessinées en noir, comme au Louvre celle de Djedhor, à l'époque tardive ; tout dépendant, je viens de le souligner, de la place dans la société de celui qui l'acquérait. 


     Ce corpus funéraire provient en droite ligne de deux autres qui se sont succédé à l’Antiquité égyptienne qui, de ce fait, en connut trois grandes catégories qu'il m'agréerait de rapidement vous remettre en mémoire :


* Les Textes des Pyramides, à l’Ancien Empire, destinés aux seuls souverains, gravés, mais seulement à partir de la Vème dynastie, dans la pyramide du roi Ounas pour la première fois et de certains de ses successeurs par la suite ; toutes les autres pyramides précédemment érigées, je tiens à le marteler, étant totalement anépigraphes.

 

* Les Textes des Sarcophages, au Moyen Empire, à l’usage des nobles et des hauts dignitaires du royaume.

 

* Les "Livres des Morts" du Nouvel Empire jusqu'à la fin de la civilisation égyptienne antique, époque gréco-romaine comprise, à l’intention également des gens de conditions plus modestes ; ce qui, par parenthèse, nous informe sur l'évidente démocratisation des pratiques mortuaires.

.

 

     Dans ce recueil de formules funéraires d’inégales longueurs, Jean-François Champollion déjà, avait déterminé trois parties, que l’on peut ainsi résumer :


1. Chapitres (ou formules) 1 à 16 : "Sortir au jour" : prières. Marche vers la nécropole. Hymnes au soleil et à Osiris.


2. Chapitres 17 à 63 : "Sortir au jour" : régénération. Triomphe et épanouissement. Impuissance des ennemis. Pouvoir sur les éléments.


3. Chapitres 64 à 129 : "Sortir au jour" : transfiguration. Pouvoir de se manifester sous diverses formes, d’utiliser la barque solaire, d’appréhender certains mystères. Retour dans la tombe. Jugement devant le Tribunal d’Osiris.


     A ces trois sections distinguées par le génial Figeacois que j'ai ici reprises quasiment in extenso de l'ouvrage de Paul Barguet, - (voir référence dans ma bibliographie infrapaginale -), maintenant que les études en la matière se sont affinées grâce à de nouvelles découvertes, il convient d’en ajouter deux :


4. Chapitres 130 à 162 : Textes de glorification du défunt à prononcer certains jours de fêtes, pour le culte funéraire. Offrandes. Préservation de la momie grâce aux amulettes.


5. Chapitres 163 à 192 : Formules qui ne sont, en définitive, que des développements secondaires.

     Ce qui porte à près de deux cents, l'intégralité des chapitres de ces miscellanées. 
     

 

     Vous aurez évidemment remarqué, amis visiteurs, au troisième point de la liste descriptive que je viens d'énoncer, cette annotation : " Pouvoir d'utiliser la barque solaire",  mais également le texte de mon incipit, et tout aussi évidemment compris que si ce matin j'aborde le Livre pour sortir au jour, c'est, dans la droite ligne de ma série d'articles destinés à introduire la découverte de la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, après les textes littéraires que vous avez lus ces dernières semaines, d'épingler à nouveau, cette fois dans un corpus magico-religieux, ce qui a trait à la thématique de la navigation ...

 

   

       À mardi, 15 mai prochain, pour la développer plus encore aux fins de découvrir divers extraits des chapitres du Livre pour sortir au jour

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BARGUET  Paul, Le Livre des Morts des Anciens Égyptiens, Paris, Éditions du Cerf, 1979

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1 mai 2018 2 01 /05 /mai /2018 00:00

 

 

Un matin nous partons, le cerveau plein de flammes,

Le cœur gros de rancune et de désirs amers,

Et nous allons, suivant le rythme de la lame,

Berçant notre infini sur le fini des mers.

(...)

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent

Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,

De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,

Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

 

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,

Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,

De vastes voluptés, changeantes, inconnues,

Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

 

 

 

 

 

Charles BAUDELAIRE

Le Voyage

 

Extrait de Les Fleurs du Mal, 126

 

dans Œuvres complètes

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968,

p. 123

 

 

 

 

 

Fragment de la première page du papyrus hiératique Pouchkine 120, dans M. Коростовцев, Путешecтвиe Ун-Амуна à Библ. 1960 (M. Korostovtsev: Die Reise des Wenamun nach Byblos, 1960) - (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wenamun-papyrus.png)

Fragment de la première page du papyrus hiératique Pouchkine 120, dans M. Коростовцев, Путешecтвиe Ун-Амуна à Библ. 1960 (M. Korostovtsev: Die Reise des Wenamun nach Byblos, 1960) - (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wenamun-papyrus.png)

 

 

 

     C'est vers la papyrologie conservée en Russie qu'à nouveau nous allons porter nos regards ce matin en allant à la rencontre de ce grand égyptologue que vous aviez déjà croisé le 13 mars dernier, souvenez-vous amis visiteurs, quand, de conserve, nous avions vous et moi lu le conte du Naufragé dont le document avait fortuitement été exhumé du fond d'un tiroir du Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg par Vladimir Golénischeff.

 

     Cette fois, c'est grâce à l'achat qu'il fit au Caire en 1891 d'un papyrus trouvé l'année précédente dans le village d' El-Hibeh, en Moyenne Égypte, que vous allez pouvoir prendre connaissance des mésaventures d'un certain Ounamon. 

 

     En réalité, plutôt que "papyrus", il serait plus correct de ma part de préciser d'emblée que l'égyptologue russe s'offrit des fragments de ce que l'on sait être à présent le premier quart et la seconde moitié d'une première page, plus un morceau distinct avec quelques lignes se rattachant à cette première partie qui, avec ses portions en lambeaux, totalise 59 lignes ; et d'une deuxième page, initialement incomplète mais dont il fut vite avéré qu'il faudra lui adjoindre une autre bribe acquise dans un lot de papyri par un autre égyptologue l'année suivante. Ce qui depuis permet d'indiquer que cette page présente 83 lignes.

     Nonobstant, l'on ne peut que regretter la disparition d'une troisième page, car manifestement il dut y en avoir une, qui eût permis de posséder l'intégralité de ce manuscrit, partant, à l'instar du conte du Prince prédestiné que vous avez lu la semaine dernière, de connaître la fin de l'histoire d'Ounamon.

 

     Rêvons : peut-être qu'un jour, le hasard d'une fouille ou de la découverte d'une autre portion oubliée au fond d'une armoire, dans la cave d'un musée ...

     

     Quoi qu'il en soit, l'ensemble actuel des morceaux mis bout à bout constitue le seul exemplaire que nous possédions de ce récit appartenant désormais à la collection égyptologique du Musée Pouchkine des Beaux-Arts de Moscou et que les égyptologues nomment soit "Papyrus Pouchkine 120", soit "Papyrus Moscou 120". 

 

     Cette composition d'actuellement quelque 142 lignes rédigées dans une cursive hiératique tardive fait état de la langue qu'il est convenu d'appeler le "néo-égyptien", comprenez : l'idiome parlé en Égypte à l'époque ramesside, daterait au plus tôt de la XXIème dynastie et plus vraisemblablement de la XXIIème tout en exposant une situation et des faits qui se seraient produits un siècle et demi auparavant, soit à l'époque du onzième Ramsès, l'ultime souverain de cette longue lignée.

 

      Tout comme le fut celui de Sinouhé, souvenez-vous, le déroulement des mésaventures d'Ounamon, vous l'allez comprendre, s'appuie sur un substrat indubitablement historique ; et comme lui, nullement nous ne devons l'estimer histoire vraie du début à la fin, même si sont avancés des faits réels, incontestables.

     Pour cette raison, commune à Sinouhé et à Ounamon, ces récits sont considérés par beaucoup de savants comme des fictions historiques, entendez : comme des romans historiques.

 

     C'est dans la belle traduction qu'en a donnée en 1987 l'égyptologue française Madame Claire Lalouette, Professeur émérite à l'Université de Paris-Sorbonne,que je vous invite maintenant à en découvrir quelques extraits. 

 

     En l'an 5, deuxième mois de la saison sèche, le 16ème jour, fut le jour où Ounamon, le doyen du portique appartenant au temple d'Amon, seigneur des trônes du Double-Pays, se mit en route pour aller quérir le bois (nécessaire) à la grande barque sacrée d'Amon-Rê, le roi des dieux - la barque qui vogue sur le Nil et qui a nom Ouserhat.

 

     Le jour où je rejoignis Tanis, le lieu de résidence de Smendes et de Tentamon, je leur remis les édits d'Amon-Rê, le roi des dieux. Ils firent en sorte qu'on les lise en leur présence, et dirent : "J'agirai (certes), j'agirai conformément à ces paroles d'Amon-Rê, le roi des dieux, notre seigneur."

 

     Je demeurai jusqu'au quatrième mois de la saison sèche, dans la ville de Tanis. Smendes, alors, et Tentamon me donnèrent l'ordre du départ en compagnie du commandant du navire, Mengabet, et je descendis sur la grande mer de Syrie, - (Khourou, indique exactement le texte) -, au premier mois de la saison de l'inondation.   

     

 

     Bien qu'ayant déjà eu l'opportunité d'expliquer à moult reprises qu'à l'avènement de chaque nouveau souverain sur le trône d'Égypte, il fut de tradition de considérer que le "calendrier" se repositionnait à l'an I de l'intronisation du nouveau roi et que de cette manière était comptabilisé le comput des années qui s'ensuivaient jusqu'à son décès, je préciserai que pour ce qui concerne la première ligne du texte qui en définit son cadre chronologique, l'an 5 ici noté déroge à la "règle" que je viens d'énoncer car, ainsi que la suite de la relation permettra de le comprendre, il ne constitue nullement la cinquième de la présence de Ramsès XI à la tête du pays mais fait allusion à une fête de renouvellement de naissance qui serait intervenue presque 20 ans après, à l'extrême fin de son règne donc, au temps où, à Thèbes, en Haute-Égypte, un Hérihor, grand prêtre d'Amon, mais aussi vizir, grand chef de la ville, grand chef des troupes, s'immisçait déjà dans les allées du pouvoir, pour ne pas dire : s'ingéniait à s'en emparer en suppléant de facto un Ramsès XI, dernier des ramessides de la XXème dynastie, qui ne portait plus le titre royal que de nom ; au temps aussi, scission manifeste entre les deux parties du pays, où en Basse-Égypte gouvernait avec Tentamon, son épouse, un Smendes, pas du tout de sang royal, premier de ce qu'il est convenu de nommer la XXIème dynastie et dont, vraisemblablement, eut besoin Hérihor afin d'être crédible au niveau de la tractation commerciale prévue avec le Liban. 

 

     Ces quelques éléments d'histoire politique pour vous expliquer dès maintenant que les effets de cette désunion patente au plus haut sommet de l'État égyptien eut aussi des conséquences extra muros : en effet, à cette époque, le crédit de l'Égypte ne cessait de diminuer dans les pays vassaux limitrophes.

 

     Ounamon, haut fonctionnaire et émissaire du clergé thébain, - "doyen du portique", indique le texte, comprenez, avec l'égyptologue et sinologue français Renaud de Spens : sorte de huissier, de messager (oupouty) "à qui échoit l'honneur d'introduire les personnages importants" ; titre ou fonction que cite le p. Moscou 120 puisqu'il y est défini en tant que "messager d'Amon" - ; Ounamon, donc, est mandé pour se rendre au Liban aux fins d'y négocier l'obtention de grumes de cèdre nécessaires à la réfection de la barque sacrée d'Amon destinée, lors de processions ou de fêtes religieuses, à convoyer la statue du roi des dieux.

 

     Sans avoir la prétention de tutoyer l'exhaustivité, je me dois néanmoins de vous signaler que les égyptologues philologues ne se sont toujours pas accordés au sujet de ce texte pour déterminer s'il s'agit d'une mouture devenue littéraire de ce qui fut, au départ, un authentique rapport d'expédition commerciale, un document administratif que Hérihor aurait pu exiger d'Ounamon ou si, dès sa rédaction, il fut conçu en se voulant stylistiquement et sémantiquement œuvre littéraire dont la trame, la texture aurait été élaborée à partir de faits irrécusables, historiquement fondés.

 

     Puisque dans ce propos, je viens d'employer "texte, texture et trame", mots courants, s'il en est, autorisez-moi cette petite parenthèse didactique pour rappeler qu'étymologiquement, tous procèdent d'une même souche latine, textus, qui signifie "tissu", "enchaînement dans un récit".

     Traduisant littéralement la notion de "ce qui est tramé, de qui est tissé", le terme latin textus, en tant que substantivation du participe passé passif de "texere", "fabriquer un tissu, tisser, tramer, entrelacer", est également entré dans le vocabulaire de la pensée, des choses de l'esprit ... 

 

     Ah ! Qu'elle est riche et belle notre langue française !

 

 

     Je rejoignis d'abord la ville de Dor, une résidence des Tekker. Bader, son prince, permit que l'on m'apportât cinquante pains, une cruche de vin et une cuisse de boeuf.

     Mais l'un des hommes de mon bateau s'enfuit  après avoir dérobé un (vase) d'or, d'un poids de cinq deben, quatre aiguières d'argent d'un poids de vingt deben, et un sac (contenant) onze deben d'argent. Le (même) matin,  je me mis en route, et me dirigeai vers le lieu où se tenait le prince et lui dit : "J'ai été volé dans un port qui t'appartient. Or, tu es le prince de ce pays, c'est toi qui le diriges. Mets-toi donc en quête de mon argent et de mon or. En vérité cet argent et cet or appartiennent à Amon-Rê, le roi des dieux et le seigneur des terres ; il appartient aussi à Smendes, il appartient encore à Hérihor, mon maître, et à tous les autres grands de l'Égypte.  (...)

     Il me dit alors : " Même si tu es sérieux et raisonnable, vois, je ne comprends rien à cette affaire dont tu me parles. Si le voleur avait appartenu à mon pays, (le voleur) qui est descendu dans ton bateau, et qui t'a dérobé ton argent et ton or, je t'aurais remboursé celui-ci sur mon trésor, jusqu'à ce que l'on ait retrouvé l'auteur du larcin, quel qu'en soit son nom. Mais ce voleur qui t'a dérobé (ces biens), c'est à toi qu'il appartient, il appartient à ton bateau. Toutefois, passe quelques jours ici auprès de moi et je vais le rechercher."

     Je passai ainsi neuf jours, amarré dans son port ; puis je me rendis auprès de lui et lui dis : "Vois, tu n'as pas retrouvé mon argent et mon or. Laisse-moi donc repartir avec les commandants de navires qui s'en vont sur la mer."  

 

      Au premier port où il accoste, Ounamon se fait déjà dérober ses biens, ainsi que ses lettres d'accréditation : vous admettrez, amis visiteurs, que le début de son expédition pour rejoindre le Liban s'annonce sous déjà de bien mauvais auspices. Et semblables mésaventures se succéderont en s'aggravant tout au long de son périple, de Tyr à Chypre, en passant par Byblos où il demeurera plus d'un an ...

 

     Si j'épingle cette notation de temporalité, c'est pour attirer votre attention, dans un premier temps, sur un passage du texte qui, indirectement mais si bellement, la mentionne : en s'apitoyant sur la situation désolante dans laquelle il se trouve, répondant au secrétaire particulier du prince de Byblos qui s'inquiétait de savoir ce qu'il lui arrivait encore, Ounamon dit :

 

     " Ne vois-tu donc pas ces oiseaux migrateurs descendant en Égypte, pour la seconde fois ? Regarde-les. Ils voyagent vers les marais du Nil. Mais moi, jusques à quand demeurerai-je ici, abandonné ? Car ne vois-tu pas ces gens qui s'avancent pour m'emprisonner ? "

 

     Attirer aussi votre attention, dans un second temps, sur le fait que cette migration des oiseaux vers le Sud, - traditionnellement à l'automne -, constitue un indice d'importance permettant aux historiens de replacer les divers épisodes de cette histoire au sein d'un cadre chronologique relativement précis.

     Et enfin, dans un troisième temps, de vous indiquer que si les oiseaux entreprennent à ce moment-là leur transhumance, c'est qu'incontestablement leur instinct a signifié que les conditions météorologiques seraient propices et que donc, mutatis mutandis, toute personne pourrait aussi prétendre bénéficier d'une conjoncture favorable si elle effectuait un déplacement maritime semblable.

 

     De sorte que de Byblos, après avoir finalement mené à bien ses tractations commerciales, c'est-à-dire après avoir échangé des "trésors" nouveaux que lui avaient fait parvenir Smendes et Tentamon contre les houppiers de cèdre qu'il souhaitait ; après les avoir entreposés dans le bateau, Ounamon, mission accomplie, décide tout logiquement de rallier son pays natal.

 

     Toutefois, rappelez-vous, amis visiteurs, nous sommes dans une fiction romanesque dont le héros semble manifestement poursuivi par un sort peu souvent amène.

     Dès lors, l'auteur lui réserve une dernière (?) adversité : une violente tempête drosse Ounamon vers les côtes chypriotes plutôt que lui permettre de rentrer en Égypte avec sa précieuse cargaison. 

     

Carte du voyage d'Ounamon (http://www.reshafim.org.il/ad/egypt/wenamen.htm)

Carte du voyage d'Ounamon (http://www.reshafim.org.il/ad/egypt/wenamen.htm)

 

     Le premier accueil qu'il rencontre sur l'île se révèle pour le moins inhospitalier. Il le reproche à la princesse Hatiba qui règne sur la ville :

 

     " J'ai entendu dire, aussi loin que la Ville (de Thèbes), aussi loin que le lieu où réside Amon, que l'on commettait l'injustice en toute ville mais que, au pays d'Alasia (Chypre), on pratiquait la vérité et la justice. Mais, maintenant, ici, on commet la vilenie. (...) La mer était furieuse, lorsque le vent me poussa vers le pays où tu résides ; vas-tu donc permettre que ces gens me saisissent afin de me tuer, alors que je suis l'envoyé d'Amon ? "

 

     Apparemment impressionnée par cette remarque ressortissant au domaine du sacré, sacrifiant à de meilleurs sentiments, Hatiba admoneste alors les potentiels agresseurs, puis s'adresse à  Ounamon :  " Toi, va passer la nuit (en paix)  ... "

  

 

     Dans la mesure où avec ce début d'injonction se termine le papyrus, nous ne connaissons malheureusement pas le dénouement de cette histoire ; et comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure, un quelconque document nous en offrant l'opportunité n'a toujours pas été retrouvé ...

 

     Mais au-delà du fait que je vous l'ai proposée parce qu'elle illustre amplement la thématique dans laquelle je me suis ici engagé depuis plusieurs semaines, - la navigation obligatoire, sur le Nil ou sur les mers toutes proches, pour tout Égyptien envisageant de se déplacer d'est en ouest dans son propre pays ou d'un temps le quitter -, cette fiction littéraire intéresse les égyptologues dans la mesure où maints passages, maints détails, empreints d'un incontestable fond de vérité, permettent de mieux connaître, pour ce XIème siècle, non seulement ce qui constituait le type et l'évolution des rapports qu'entretenait l'Égypte avec ses plus proches voisins de la Méditerranée orientale, qu'ils concernassent les relations politiques ou les échanges commerciaux, mais également de comprendre combien s'était amenuisée l'hégémonie de Pharaon sur des terres anciennement vassales, telle celle des souverains de Byblos quelque deux mille ans fidèles parmi les fidèles qui, en ce début de "Troisième Période Intermédiaire", vendiquent leur indépendance.

 

     Sur ces territoires levantins, seule paraît encore subsister l'aura religieuse de l'ancienne Égypte ...     

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

DE SPENS  Renaud, Droit international et commerce au début de la XXIème dynastie. Analyse juridique du rapport d'Ounamon, dans GRIMAL N. et MENU B., (éditeurs)Le commerce en Égypte ancienne, Le Caire, I.F.A.O., BdÉ 121, 2008, pp. 105-26.

 

 

LALOUETTE  Claire, Le voyage d'Ounamon, dans Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Égypte, Volume II, Mythes, contes et poésies, Paris, Gallimard, 1987, pp. 240-8 et 304-7.

 

LEFEBVRE  Gustave, Les mésaventures d'Ounamon, dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988, pp. 204-20.

 

 

 

MASPERO  Gaston, Voyage d'Ounamounou aux côtes de Syrie, dans Contes populaires de l'Égypte ancienne, Paris, Libella, 2016, pp. 357-66.

 

 

 

REY  Alain (sous la direction de), Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Éditions Le Robert, 1994, pp. 2112 et 2114. 

 

 

 

SAUVAGE Caroline, L'existence d'une saison commerciale dans le bassin oriental de la Méditerranée au Bronze récent, dans B.I.F.A.O. 107, Le Caire, I.F.A.O., 2007, pp. 201-12.

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24 avril 2018 2 24 /04 /avril /2018 00:00

 

 

Comme un navire qui s'éveille

Au vent du matin,

Mon âme rêveuse appareille

Pour un ciel lointain.

 

 

 

Charles BAUDELAIRE

Le serpent qui danse

 

Extrait de Les Fleurs du Mal, 28

 

dans Œuvres complètes

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968,

p. 97

 

 

 

 

Premières phrases du conte du "Prince prédestiné", au verso du Papyrus Harris 500, retranscrites en écriture hiéroglyphique par Sir Alan Gardiner.

Premières phrases du conte du "Prince prédestiné", au verso du Papyrus Harris 500, retranscrites en écriture hiéroglyphique par Sir Alan Gardiner.

   

 

 

 

      HARRIS.

 

     Mis à part les quelques rares parmi vous qui, en juin 2008, déjà furent les premiers lecteurs de mon blog né trois mois auparavant ; mis à part ceux qui, lors de l'une ou l'autre recherche au sein de mes articles durant ces deux lustres écoulés, auraient par hasard croisé ce patronyme, peu connaissent les chants d'amour égyptiens du Nouvel Empire que je publiais régulièrement le samedi : eh oui, à cette époque-là, ÉgyptoMusée proposait deux articles par semaine !

 

     Quoi qu'il en soit, dans l'un d'eux, celui du 28 juin 2008, j'évoquai le nom de l'amateur et marchand d'antiquités anglais Anthony Charles Harris, (1790-1869), dans la mesure où, acquise par le British Museum suite à la vente qu'organisa sa fille adoptive en 1871, la majorité de sa collection de papyri nous est maintenant bien connue, bien étudiée, bien traduite : c'est ce que les égyptologues sont convenus de désigner sous les appellations de Papyrus Harris I, - ou Grand Papyrus Harris -, de Papyrus Harris II, de Papyrus Harris 500 qui contient un conte de chaque côté du rouleau ainsi que quatre groupes inégaux de poèmes inscrits au recto, et enfin de Papyrus Harris 501 donnant pour sa part à connaître un texte magique.

 

     Ces quelques mots introductifs et surtout les propos qui clôturèrent mon intervention de la semaine dernière, vous auront permis de comprendre, amis visiteurs, qu'aujourd'hui j'ai choisi de vous entretenir du P. Harris 500, - également référencé P. BM EA 10060 -, puisqu'il contient deux contes dont l'un constitue celui que, d'après le titre de mon présent article, est appelé par les égyptologues le Prince prédestiné ou, notamment par leurs homologues allemands, Der verwunschene Prinz (Le Prince ensorceléou encore, par les Anglais, à la suite de Sir Alan H. Gardiner, The doomed Prince (Le Prince condamné). 

 

     Au verso de ce manuscrit de quelque 154,5 centimètres de longueur et 19,5 de largeur, actuellement subdivisé en plusieurs "pages" présentées sous cadre, il est copié en écriture hiératique faisant suite à un récit intitulé La Prise de Joppa.

 

      Dans la présentation du conte du Prince prédestiné au sein de son ouvrage dédié aux Contes populaires de l'Égypte ancienne, Gaston Maspero, (1846-1916), nous apprend que le papyrus fut découvert par l'égyptologue anglais Charles Wycliffe Goodwin (1817-1878) qui en publia une traduction en 1874, puis qui le mit en dépôt à Alexandrie, dans une maison qui s'effondra en partie quelques années plus tard suite à l'explosion d'une poudrière toute proche ; de sorte que le document que possède aujourd'hui le British Museum s'en retrouve mutilé à plusieurs endroits ...     

 

     

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - CONSIDÉRATIONS LIMINALES : 7. LE CONTE DU PRINCE PRÉDESTINÉ

 

 

     Quant à lui, dit-on, un roi, on n'avait pas mis au monde pour lui d'enfant mâle ...

 

     Ainsi, littéralement traduit, commence le texte du conte du Prince prédestiné qui daterait, selon l'égyptologue français Gustave Lefebvre, de la XIXème dynastie, soit de la fin du règne de Séthi Ier ou du tout début de celui de Ramsès II.

 

     Mais il est évident que la traduction qu'il nous en offre, et dont je vous proposerai ce matin d'en découvrir de larges extraits, a été réalisée dans un français bien plus facile et agréable à lire.

 

    

     Il y avait une fois, dit-on, un roi (d'Égypte) auquel n'était pas né d'enfant mâle. (Alors Sa Majesté, vie, santé, force) demanda aux dieux de son temps de lui (accorder) un fils, et ceux-ci ordonnèrent qu'il lui en naquit un. (...)

 

     Il coucha donc cette nuit-là avec sa femme et (celle-ci devint) enceinte. Et quand elle eut accompli les mois de la naissance, voici que naquit un garçon. Alors vinrent les Hathors pour lui fixer un destin. Elles dirent : "Il périra par le crocodile ou par le serpent, ou encore par le chien." Les gens qui étaient auprès de l'enfant entendirent (ces paroles) et les rapportèrent à Sa Majesté, vie, santé, force.

 

     Autorisez-moi à interrompre une première fois votre lecture pour, dans un premier temps, vous signaler qu'ici, les "Hathors" prédisant au bébé un bien triste avenir loin des félicités auxquelles l'on serait en droit de s'attendre, furent, dans la statuaire égyptienne, toujours au nombre de sept belles et gracieuses jeunes femmes, ainsi que vous pourriez les voir figurées en visitant les temples de Louxor et de Deir el-Bahari, par exemple.

 

     Mais aussi, dans un second temps, pour accréditer une opinion du psychologue américain d'origine autrichienne Bruno Bettelheim (1903-1990) qui dans son ouvrage "Psychanalyse des contes de fées", avançait que "pour qu'il y ait conte de fées, il faut qu'il y ait menace ; une menace dirigée contre l'existence physique du héros, ou contre son existence morale.

     Et de poursuivre : "De toute façon, dès que l'histoire commence, le héros est précipité dans de graves dangers." Bettelheim, bien évidemment, n'évoquait nullement le conte égyptien que vous découvrez ce matin. Ceci posé, je trouve extrêmement intéressant le fait que quelques milliers d'années avant les contes de fées "traditionnels" auxquels l'étude de Bettelheim fait allusion, l'auteur  antique plaça déjà son héros dans un cas de figure tout à fait semblable.  

    

     

     Alors Sa Majesté, vie, santé, force, son cœur devint triste excessivement. Et Sa Majesté, v. s. f. (lui) fit construire, sur le plateau désertique, (une maison) en pierre, qui fut fournie en personnel et en toute sorte de bonnes choses provenant du palais, v. s. f., car l'enfant ne devait pas aller dehors.

 

     Quand l'enfant fut devenu grand, étant monté sur sa terrasse, il aperçut un chien qui suivait un homme marchant sur la route. Alors il dit à son serviteur qui était près de lui : "Qu'est-ce, ce qui marche derrière l'homme qui s'avance sur la route" ? Il lui répondit : "C'est un chien". Et l'enfant dit : "Qu'on m'en amène un pareil". Alors le serviteur alla répéter ces propos à Sa Majesté, v.s.f.  Et Sa Majesté, v.s.f. dit : "Qu'on lui amène un jeune (chien) frétillant afin que son cœur (ne soit pas) triste ."

 

     Or, après que des jours eurent passé là-dessus, l'enfant prit de l'âge dans tout son corps, et il manda à son père, disant : "À quoi sert-il que je reste inactif ici ? Vois, je suis promis au Destin. Permets donc que je sois laissé libre d'agir à ma fantaisie, jusqu'au jour où le dieu fera ce qu'il a l'intention (de faire)." On attela pour lui un char muni d'armes de toute sorte et on plaça un (serviteur) à sa suite comme écuyer. Puis on le fit passer sur la rive est, et on lui dit : "Va maintenant à ta guise."  Son chien était avec lui. Et il alla au nord, à sa fantaisie, sur le plateau désertique, se nourrissant de ce qu'il y avait de mieux parmi tout le gibier du désert.  

 

     Souffrez qu'une fois encore j'interrompe le bon déroulement de votre lecture de ce conte, amis visiteurs, afin que je puisse vous préciser qu'ici réside l'unique et bien mince allusion, vous en conviendrez, à la navigation telle que je l'épingle dans tous mes articles du moment ressortissant à la littérature égyptienne : la traversée d'un fleuve, non mentionné, comme d'ailleurs nulle part précédemment, je le souligne, le texte originel n'indique que l'histoire se passe en Égypte. De sorte que ce que vous avez lu dans les parenthèses a été ajouté par le traducteur, Gustave Lefebvre, de manière à en faciliter la compréhension.

     La seule notation géographique, - le nord de la Syrie actuelle, côtes à l'ouest du Liban exceptées -, apparaîtra dans quelques instants : il s'agira de l'endroit où aboutit le jeune prince, ce qui vous permettra de comprendre, avec ici l'indication de la "rive est", de quel pays il est parti. Je souligne également, mais vous l'aurez déjà assurément remarqué, que ni le nom du souverain ni celui du prince n'ont été indiqués ! 

     Comme chaque fois qu'après avoir évoqué "Sa Majesté", l'auteur originel ajoute la célèbre formule d'eulogie que je vous ai dernièrement détaillée : phrase exclamative se déployant en trois souhaits valant pour son avenir post mortem, souvent abrégés en trois hiéroglyphes,

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE  - CONSIDÉRATIONS LIMINALES :  3. LE CONTE DU NAUFRAGÉ

[ankh, oudja, seneb] ; vœux pouvant aussi être traduits par cette proposition optative :  puisse-t-il être vivant, intact et en bonne santé !, - ainsi que l'expliquent Pierre Grandet et Bernard Mathieu à la treizième leçon de leur cours, (référence dans ma bibliographie infrapaginale) -, vous ne pouvez que déduire que le début de cette narration se déroule en terre égyptienne ; mais sans toutefois plus de précision.

 

     Et poursuivant les réflexions de B. Bettelheim énoncées tout à l'heure, j'ajouterai que si certains héros de contes de fées "pleurent jusqu'au moment où un ami magique survient pour leur dire ce qu'ils doivent faire pour lutter contre la menace ", d'autres préfèrent tenter "d'échapper à leur horrible destin par la fuite" : partir en terres étrangères et y commencer une nouvelle vie. Voilà donc ce que décidèrent le Prince prédestiné et Sinouhé, que nous avons lu avant les vacances de Printemps.     

 

 

     Il arriva ainsi chez le chef de Naharîn. Or il n'était pas né d'enfant au chef de Naharîn, sauf une fille, pour laquelle fut construite une maison, dont la fenêtre était à soixante-dix coudées au-dessus du sol. Il se fit amener tous les fils de tous les chefs du pays de Syrie et il leur dit :" Celui qui atteindra la fenêtre de ma fille, il l'aura pour femme."  (...)

 

     Or, après que beaucoup de jours eurent passé, le jeune prince vint pour sauter avec les fils des chefs. Il sauta et atteignit la fenêtre de la fille du chef de Naharîn. Elle le baisa et l'embrassa sur tout son corps.

 

 

     Dans un premier temps, le père de la jeune fille refuse d'entériner cet exploit au motif que le jeune homme est étranger et n'est point fils d'un des chefs du pays. Il lui conseille de retourner en Égypte. Mais la jeune fille qui ne l'entend pas de cette oreille jure 

 

     "Par Rê-Harakhti ! qu'on me l'enlève et je cesserai de manger, je cesserai de boire, et je mourrai sur l'heure.  (...) Par Rê ! qu'on le tue et, quand le soleil se couchera, je serai déjà morte. Je ne lui survivrai pas d'une heure."   

 

     Ainsi contraint d'infléchir sa décision première, le père consent aux objurgations de sa fille unique. Au jeune prince, il 

 

     témoigna de la considération : il l'embrassa et le baisa sur tout le corps, puis lui dit : "Dis-moi quelle est ta condition, car tu es pour moi comme un fils". Il lui répondit : Je suis le fils d'un officier du pays d'Égypte. Ma mère mourut et mon père prit une autre femme. Mais elle se mit à me haïr et je m'en allai fuyant devant elle. "

     Alors il lui donna sa fille pour femme ; et il lui donna une maison et des champs,  également des troupeaux et toute sorte de bonnes choses.

 

     Après que beaucoup de jours eurent passé là-dessus, le jeune homme dit à sa femme : "Je suis promis à trois destins : le crocodile, le serpent, le chien." Elle lui répondit : "Fais tuer le chien qui te suit". Mais il lui dit : "Je ne permettrai pas qu'on tue mon chien, que j'ai élevé quand j'étais petit."

     Alors elle se mit à veiller sur son mari avec le plus grand soin et elle ne le laissait pas sortir seul.

(...) 

 

     Après la fin de la brise du soir, le jeune homme se coucha sur son lit et le sommeil s'empara de son corps. Sa femme remplit une (écuelle de vin et) une autre de bière. (Un serpent) sortit (de son) trou pour mordre le jeune homme : sa femme était assise à côté de lui, mais elle ne dormait pas. Alors les (écuelles) attirèrent le serpent : il but et s'enivra ; puis il s'endormit et se retourna (sur le dos). Et sa (femme le fit) mettre en morceaux avec sa hache. Puis on réveilla son mari ... et elle lui dit : "Eh bien ! ton dieu a mis un de tes destins dans ta main ; il veillera (encore sur toi, à l'avenir. "  Il) fit alors des offrandes à Rê, l'adorant et exaltant sa puissance chaque jour.

 

     Et après que (des jours eurent passé là-dessus), le jeune homme sortit pour se promener en manière de divertissement dans son domaine ; (sa femme cependant) ne sortit pas (avec lui), tandis que son chien l'accompagnait. Or son chien reçut le pouvoir de parler : "Je suis ton destin." Alors il courut devant lui  et, étant arrivé au fleuve, il descendit dans l'eau. Mais le crocodile le (saisit) et le traîna à l'endroit où se tenait (d'ordinaire) l'esprit des eaux. (...)      Le crocodile dit au jeune homme : " Je suis ton destin qui t'a poursuivi. Voici (trois mois pleins) que je combats avec l'esprit des eaux. Or, vois, je suis disposé à te rendre la liberté. Si mon (ennemi s'avance) pour combattre et que tu veuilles prendre mon parti, tue l'esprit des eaux.

 

(Lacune dans le papyrus)

  

    Et après que la terre se fut éclairée et qu'un second jour fut venu, (l'esprit des eaux) revint

 

     Mais ici s'arrête le manuscrit ...

     

      De sorte que nous ne saurons jamais qui du chien ou du crocodile accomplira l'irréparable prédiction des Hathors : le jeune prince tuera-t-il l'esprit des eaux pour que la clémence du crocodile lui assure sa vie ? Si tel était le cas, que ferait alors le chien, compagnon mais troisième destin funeste du jeune homme ?

 

     

     Après le Naufragé, souvenez-vous, voici donc un autre conte ressortissant au domaine du merveilleux, - même si je me crois autorisé à avancer que cette notion, que ces recours à la magie me semblent majoritairement récurrents dans le corpus des contes de l'Égypte antique.

     Le Prince prédestiné constitue un récit dans lequel la magie détient un rôle prépotent, que ce soit dès les premières lignes, - la naissance de l'enfant princier - ; que ce soit l'épisode dans lequel le jeune prince arrivé au Naharina saute de manière telle qu'il atteint la fenêtre des appartements de la belle à une hauteur humainement inconsidérée, ou que ce soit enfin ceux qui vous ont permis de croiser son propre chien et un crocodile, tous deux doués de parole ...  

 

    Les contes égyptiens, à la différence, importante quand même, il faut le savoir, de ceux qui, plus tard, s'écriront dans la Grèce antique puis en notre Moyen âge essentiellement destinés à distraire les enfants, furent quant à eux toujours considérés en tant qu'œuvres littéraires à part entière ; raison pour laquelle, par exemple, je vous l'ai il n'y a guère rappelé, ils servirent de modèles d'écriture pour les apprentis scribes ... mais également, et c'est là que je souhaitais en arriver, devinrent-ils d'éventuelles sources d'inspiration pour d'autres auteurs en d'autres lieux comme en d'autres temps, avant que Champollion nous ait appris à déchiffrer les hiéroglyphes, soit bien avant que la littérature égyptienne nous fût familière !  

 

     Comment, dès lors, expliquer l'indubitable filiation existant jusqu'à un certain point entre ce texte antique du Prince prédestiné que vous venez de lire et le conte du dix-septième siècle de La Belle au Bois dormant, de Charles Perrault, - ainsi que l'avait déjà parfaitement identifié dans le commentaire qu'il m'avait adressé la semaine dernière, Guillermo Fernandez Oria, un visiteur fidèle de mon blog, à partir de son site "Egiptomaniacos en France" qui accepte de régulièrement publier mes articles ?

 

    Remémorez-vous les premières phrases :

 

     " Il était une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde ; vœux, pèlerinages, menues dévotions, tout fut mis en oeuvre, et rien n'y faisait. Enfin pourtant la reine devint grosse, et accoucha d'une fille : on fit un beau baptême. On donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on put trouver dans le pays, il s'en trouva sept, afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eut par ce moyen toutes les perfections imaginables. (...)

     Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée.  (...)

     La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents (...)

 

     Interpellant, n'est-il pas ?

 

     S'appuyant sur un extrait de la préface que Victor Bérard rédigea pour l'Odyssée, d'Homère, publiée aux éditions Armand Colin en 1942, Gustave Lefebvre, dans son introduction aux Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, avance que les contes et romans d'aventure égyptiens furent une inépuisable manne dans laquelle, pirates, marins et commerçants dont les embarcations sillonnaient la Méditerranée entre l'Égypte et la Phénicie, puisèrent allègrement.

 

     Voilà peut-être ce qui explique qu'au-delà des mers, au-delà des temps, le Prince prédestiné d'un anonyme auteur égyptien du Nouvel Empire arriva sur la table de rédaction de Charles Perrault qui en fit, avec beaucoup de talent, une Belle au bois dormant ... qui tant nous plut jadis, ainsi qu'à nos enfants ... et plaît toujours autant à nos petits-enfants.  

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

BETTELHEIM  Bruno, Psychanalyse des contes de fées, Paris, Robert Laffont, Le Livre de Poche Pluriel 8342, 1976, pp. 220-1 et 333-47.

 

 

 

GARDINER  Alan H., The tale of the Doomed Prince, in Late-Egyptian stories, dans Bibliotheca Aegyptiaca  I, Bruxelles, 1981, Édition de la Fondation égyptologique Reine Élisabeth de Belgique, p. 1.

(Reproduction anastatique de l'édition de 1932)

 

 

 

GRANDET Pierre/MATHIEU  Bernard, Cours d'égyptien hiéroglyphique, Volume I, Paris, Éditions Khéops, 1990, pp 146-7.     

 

 

 

LEFEBVRE  Gustave, Le Prince prédestiné, dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988, pp. 114-24.

 

 

 

MASPERO  Gaston, Conte du Prince prédestiné, dans Contes populaires de l'Égypte ancienne, Paris, Libella, 2016, pp. 57-8 et 333-47.

 

 

 

PERRAULT  Charles, La Belle au Bois dormant.

(Lien vers l'intégralité du texte disponible sur le Net)

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17 avril 2018 2 17 /04 /avril /2018 00:00

 

" Le plaisir du texte est semblable à cet instant intenable, impossible, purement romanesque, que le libertin goûte au terme d'une machination hardie, faisant couper la corde qui le pend, au moment où il jouit. "

 

 

 

Roland  BARTHES

Le Plaisir du texte

 

Paris, Éditions du Seuil, 1973

Réédition "Points Essais" n° 135, 2014

p. 14

 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE  - CONSIDÉRATIONS LIMINALES :  6.  '' SEMINA  AETERNITATIS ''

 

 

 

     Point n'aurai l'imbécillité, amis visiteurs, d'espérer une quelconque (physique) jouissance et encore moins de tenter la folie du libertin sadien à laquelle, dans les toutes premières lignes de "Le Plaisir du texte", petit opuscule peu souvent cité parmi ses œuvres majeures, fait allusion le philosophe et sémiologue français Roland Barthes (1915-1980), et que je vous ai offertes à l'entame de notre rendez-vous post-pascal de ce mardi.

 

     Point n'aurai guère plus l'immodestie d'imaginer, toujours en me référant à un autre propos de Barthes, un peu plus avant dans le même ouvrage, que grâce aux trois textes égyptiens que, personnellement, j'ai pris grand plaisir à vous donner à lire avant les vacances de Printemps, il y aura eu chez vous :" jubilation continue, moments où par son excès le plaisir verbal suffoque et bascule dans la jouissance." (p. 16) 

 

     Certes, pour ce qui me concerne, à l'instar, je présume, de tant de traducteurs de langues anciennes, il y eut véritablement plus que bonheur, ainsi que ce fut le cas pour le roman de Sinouhé, le 20 mars dernier, à vous proposer ma propre traduction conduite, j'aime néanmoins à le rappeler, sous l'égide de feu le Professeur Michel Malaise, à l'Université de Liège, voici bien des lustres ; et, pourquoi le taire ?, une certaine euphorie, un certain sentiment jouissif d'ainsi aux heures de cet "exercice" hebdomadaire être à même d'entrer de plain-pied dans une culture, - hédonisme profond de toute culture, dirait encore Roland Barthes, (p. 23) -, de participer à un mode de penser, de presque m'immiscer dans la peau de l'auteur antique qui confectionna l'œuvre et de m'engager à choisir, car oui, toute traduction consiste en un choix dans une langue d'accueil, quelle qu'elle puisse être,  - le français pour moi en l'occurrence -, de mots plutôt que d'autres aux fins de rendre au mieux, si pas les termes exacts parfois intraductibles de manière littérale de l'idiome égyptien ancien vers le français contemporain, à tout le moins au plus près du sens que l'auteur originel a souhaité donner à son récit. 

     Ceci posé, il vous faut aussi tenir compte qu'au sein de notre propre culture, une traduction prend acte de la phraséologie inhérente à une époque particulière : convenez qu'à quelques exceptions près, l'on ne s'exprime (malheureusement ?) plus aujourd'hui comme le faisaient Madame de Sévigné ou Racine, Voltaire ou Chateaubriand, et même Proust, en leur temps : le philosophe français Gilles Deleuze, (1925-1995), dans son remarquable "Proust et les signes", n'indique-t-il pas que, bien plus que l'oeuvre de Marcel Proust fut fondée sur "l'apprentissage des signes" : Tout ce qui nous apprend quelque chose émet des signes, tout acte d'apprendre est une interprétation de signes ou de hiéroglyphes."

     Et de préciser, par une formule qui m'agrée pleinement : "Il n'y a pas d'apprenti qui ne soit «l'égyptologue» de quelque chose." 

 

     À ces quelques propos introductifs, accordez-moi d'ajouter que, m'appuyant quelque peu sur Baudelaire s'exprimant en avril 1861 dans un article consacré au "Tannhaüser" que Richard Wagner dirige alors à Paris, je prends véritablement plaisir à "transformer ma volupté en connaissances" ... surtout quand, avec vous, je partage ici ce que les philosophes stoïciens déjà nommaient des "semina aeternitatis", comme mentionné dans le titre même de cette mienne intervention, comprenez : des semences d'éternité, que représentent à mes yeux ces textes égyptiens anciens.

 

     Souvenez-vous, vous en avez déjà lu trois avant les dernières vacances : le conte du Naufragé le 13 mars, le roman de Sinouhé le 20, comme je l'ai rappelé tout à l'heure, et enfin, le 27 mars, le conte de l'Oasien.

     Tous, peu ou prou, font référence à la thématique de la navigation, chère à mes préoccupations égyptologiques du moment, de laquelle sourdent deux trames littéraires distinctes : l'une, l'aventure, dans laquelle naviguer symbolise en réalité le parcours de vie d'un Égyptien se résolvant à quitter sa terre natale en vue d'échapper à son destin et de chercher hors les murs à en embrasser un autre : ce sont le conte du Naufragé et le roman de Sinouhé ; l'autre, l'exemplarité, prenant en compte l'habileté d'un capitaine à diriger son embarcation : tout en superbes métaphores, vous l'avez compris, c'est le conte de l'Oasien.

 

     Ces trois récits fictionnels, - ces trois diégèses comme préfèrent les définir les sémioticiens -, datent, souvenez-vous, du Moyen Empire : il est temps à présent d'en envisager d'autres composés aux époques postérieures. 

 

     C'est, vous vous en doutez, ce que j'escompte engager dès mardi prochain, 24 avril, en vous intéressant à un texte datant cette fois du Nouvel Empire qui, vraisemblablement éveillera quelques souvenirs aux enfants que vous fûtes dans la mesure où il narre l'histoire d'un garçon né grâce au divin au sein d'une famille royale égyptienne sans descendance mâle préalable et qui, autour de son berceau, reçoit les prédictions des "Sept Hathors", augurant une mort précoce, attaqué qu'il serait par un crocodile, un serpent ou un chien.

 

     Pour échapper à cette bien funeste conjecture, le prince ainsi prédestiné décide de s'enfuir au-delà des frontières de son pays ...

 

     En ma compagnie, acceptez-vous de l'y rejoindre ?    

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BARTHES  Roland, Le Plaisir du texte, Paris, Éditions du Seuil, 1973, réédition "Points Essais" n° 135, 2014, passim.

 

 

BAUDELAIRE  Charles, Richard Wagner, dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, 1968, p. 514.

 

 

DELEUZE  Gilles, Proust et les signes, Paris, Presses Universitaires de France, Collection "Quadrige", 2003, pp. 10-1.

 

 

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27 mars 2018 2 27 /03 /mars /2018 00:00

 

  " Grâce aux progrès réalisés depuis un quart de siècle, on peut affirmer sans crainte qu'il n'est guère de passages qui n'aient été améliorés dans l'ouvrage présentement recensé. M. G. Lefebvre a même parfois modifié jusqu'à l'intitulé de certains des morceaux retraduits par lui, ou encore l'orthographe de tel ou tel nom propre quand il y avait lieu.

     Le spécialiste se rendra compte au premier coup d’œil, que l'auteur s'est tenu au courant des plus récentes découvertes et qu'il n'a pas craint parfois d'être le premier à interpréter certains passages particulièrement obscurs.

(...)     

     Grâces lui soient rendues de nous avoir livré une œuvre à ce point passionnante et si proche de la perfection. "

 

 

 

 

Maurice STRACMANS 

Lefebvre (Gustave). Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique.

[Compte rendu]

 

dans Revue belge de philologie et d'histoire,

Tome 30, fascicule 1-2, 1952,

pp. 176-9

 

 

 

 

 

     Quand, à l'hiver 1895-96, près du Ramesseum, le temple de millions d'années de Ramsès II, sur la rive ouest de Louxor, l'égyptologue anglais James Edward Quibell mit au jour le papyrus Berlin 10499 au verso duquel, je vous l'ai indiqué la semaine dernière, amis visiteurs, avaient été recopiés des passages du Conte de Sinouhé, il effectuait en réalité une double découverte puisque le recto offrait pour sa part le début d'un autre texte d'importance au sein de la littérature égyptienne, le Conte de l'Oasien qu'avec vous, je souhaiterais aborder ce matin.

 

Papyrus Berlin 10499 - (© http://www.astrodoc.net/andere/Bauer/Bauer.html)

Papyrus Berlin 10499 - (© http://www.astrodoc.net/andere/Bauer/Bauer.html)

 

     À l'heure actuelle, nous possédons seulement quatre papyri reprenant tout ou parties de ce texte hiératique datant lui aussi du Moyen Empire, et plus précisément de la fin de la XIIème dynastie. Et si j'accorde quitus à l'égyptologue français Gustave Lefebvre qui indique que seul un ostracon datant de l'époque ramesside reproduisant, de manière fautive de surcroît, un très court passage de ce conte, je peux avancer sans me tromper qu'il semblerait n'avoir intéressé qu'un seul maître à éduquer les apprentis-scribes du Nouvel Empire.

 

     Quatre papyri sont donc connus : trois appartiennent à l'Ägyptisches Museum und Papyrussamlung de Berlin où ils ont été enregistrés sous les numéros d'inventaire 3023

 

    

Papyrus Berlin 3023 - (© http://www.astrodoc.net/andere/Bauer/Bauer.html)

Papyrus Berlin 3023 - (© http://www.astrodoc.net/andere/Bauer/Bauer.html)

 

et 3025

Papyrus Berlin 3025 - (© http://www.astrodoc.net/andere/Bauer/Bauer.html)

Papyrus Berlin 3025 - (© http://www.astrodoc.net/andere/Bauer/Bauer.html)

 

pour ceux faisant initialement partie de la collection de Giovanni d'Athanasi, dont je citai également le nom mardi dernier à propos du pBerlin 3022 ; le troisième étant le 10499 par lequel, d'emblée, j'ai entamé ma présente intervention.

 

      Quant au quatrième exemplaire, il se trouve copié au recto d'un manuscrit relevant des collections du British Museum où il porte le numéro de référence 10274 : il s'agit du papyrus Butler 527, du nom d'un ecclésiastique érudit anglais, Samuel Butler (1774-1839), évêque de Lichfield, qui l'acquit en 1835. Pour être complet, permettez-moi d'ajouter que le verso de ce papyrus "bifrons" consigne un autre conte intitulé Le Discours de l'Oiseleur. 

Papyrus Butler 527 - (© https://www.ancient.eu/uploads/images/7369.jpg?v=1507017661)

Papyrus Butler 527 - (© https://www.ancient.eu/uploads/images/7369.jpg?v=1507017661)

 

     Si le pButler 527 ne comporte en réalité que quarante lignes de la première partie du récit de l'Oasien, le pBerlin 3023 en propose 326, mais sans toutefois en fournir ni le début ni la fin, alors que le pBerlin 3025 en donne 142, reprises de la deuxième partie de l'histoire, sans non plus en reproduire la fin. Quant au recto du pBerlin 10499, s'il contient 138 lignes et deux petits morceaux d'une ligne supplémentaire, au moins permet-il d'enfin prendre connaissance du commencement de l'oeuvre.

 

     De sorte que si en confrontant ces quatre manuscrits, l'on peut quasiment reconstituer le texte dans son intégralité ou, à tout le moins, en comprendre le sens véritable, force m'est de constater que l'extrême fin demeure lacunaire et que le colophon se devine à peine par la seule présence du début de deux signes hiératiques ; le reste de cette traditionnelle formule terminale ayant disparu avec le morceau du pBerlin 3025 manquant ... apparemment, selon Gaston Maspero, "suite à un maniement prolongé ".    

 

     Mon préambule terminé, je vous invite tout de go, amis visiteurs, à vous pencher sur ce conte égyptien très particulier qu'à l'instar des deux précédents, je vous proposerai par le biais de la thématique de la navigation. 

 

     Alors que pour le Naufragé, j'avais plébiscité la dernière traduction en date, celle de Michel Dessoudeix et que pour Sinouhé, j'avais eu l'immodestie de vous soumettre la mienne, réalisée voici une trentaine d'années à l'Université de Liège sous l'égide de feu le Professeur Michel Malaise, pour l'Oasien, j'ai délibérément choisi aujourd'hui celle de l'égyptologue français Gustave Lefebvre, datant originellement de 1949, que son collègue belge, Maurice Stracmans, dans l'extrait de la recension de l'intégralité de l'ouvrage que vous avez découverte en guise d'exergue tout à l'heure, louange sans restriction.

 

     La raison de mon choix est simple et d'ordre purement lexicologique, M. Stracmans y faisant d'ailleurs allusion ci-dessus : alors que tous les traducteurs ont intitulé ce conte, qui Le Paysan éloquent, qui Plaintes du Fellah, qui le Fellah plaideur, Gustave Lefebvre est le seul à avoir donné un titre en prenant réellement en compte une expression très spécifique du texte, - sekhety hemat (sxt hmAt) -, permettant d'arguer que le héros principal était un habitant d'une oasis (= sekhet), en l'occurrence l'Oasis du Sel, plus connue sous l'appellation de Ouadi Natroun, à l'ouest du Delta. Un habitant d'une oasis, un oasien donc, et nullement comme on le lit souvent, un paysan d'un quelconque endroit de la vallée du Nil. En vérité, rien n'indique clairement dans le texte hiératique égyptien que l'homme fût paysan : il eût tout aussi bien pu être simple paludier, voire modeste marchand de sel.  

 

      Si je devais en quelques mots caractériser cette oeuvre hors du commun, amis visiteurs, j'avancerais tout uniment qu'elle m'apparaît n'avoir été conçue que pour mettre en évidence la réitération sous diverses formes, avec divers arguments, de la plainte d'un homme du peuple, Khouninpou, dont nous apprenons dès les premiers mots qu'en tant qu'originaire de l'Ouadi Natroun, il se rend dans la vallée du Nil en vue d'y troquer natron, sel et autres produits de sa région natale ; qu'en chemin, près de Nennésou, la Hérakléopolis des Grecs, il croise Djehoutynakht, querelleur né qui, sous un fallacieux prétexte, le moleste puis le dépossède de ses ânes et du contenu des fardeaux qu'ils véhiculaient. L'Oasien décide alors de confier ses déboires à un des hauts fonctionnaires de la région, le grand intendant Rensi, dont il est avéré que Djehoutynakht figure parmi les serviteurs. Et, l'extrême fin mise à part, qui nous fournit quelques bribes du dénouement de l'histoire, ce conte ne semble avoir été écrit qu'en vue de servir de cadre rudimentaire, dans une immense et remarquable partie centrale, aux facultés déclamatoires du saunier spolié, où les antithèses le disputent aux métaphores à la navigation consacrées, à travers lesquelles sourd constamment la notion de Maât, d'ordre cosmique, de justice sociale, concept éminemment cardinal de la philosophie égyptienne.

 

 

     C'est dès la première des suppliques que l'Oasien adresse au maître des lieux qu'apparaissent les catachrèses nautiques, et dans certaines des huit suivantes qu'elles seront à nouveau filées. Lisons-les.

 

     " Grand intendant, mon seigneur,le plus grand des grands, le guide de ce qui n'est pas (encore) et de ce qui est ! Si tu descends au lac de justice et si tu navigues sur lui avec un vent favorable, l'étoffe de ta voile ne sera pas arrachée ; ton bateau n'ira pas lentement ; nul dommage n'adviendra à ton mât ; les vergues ne se briseront pas ; tu ne sombreras pas quand tu accosteras la terre ; le courant ne t'entraînera pas ; tu ne goûteras pas à la malignité du fleuve ; tu ne verras pas un visage qui a peur ; les poissons, pourtant farouches, viendront à toi, et tu atteindras le plus gras des oiseaux. Car tu es le père de l'orphelin, le mari de la veuve, le frère de la femme répudiée, le vêtement de celui qui n'a plus de mère. Permets que je te fasse dans ce pays un renom qui soit au-dessus de toute bonne foi, ô guide exempt de rapacité, ô grand exempt de bassesse ! Anéantis le mensonge, donne l'existence à la vérité. Viens à la voix de celui qui appelle, mets à terre le mal. Je parle pour que tu entendes. Fais justice, ô loué que louent ceux qui sont loués. Détruis (ma) misère car je suis accablé par le chagrin, je suis affaibli à cause de lui. Prends soin de moi car je suis dans le dénuement."  

 

Extraits de la deuxième supplique

 

     " Ô grand intendant (...) Le visage du timonier est tourné vers l'avant, et le bateau va à la dérive comme il lui plaît. Le roi est à l'intérieur, le gouvernail est dans ta main, et le mal se répand dans ton voisinage.

(...)

     Toi le plus instruit de tous les hommes, est-ce que tu resteras ignorant de mon affaire ? Toi qui écartes toute disette d'eau, vois j'ai un chemin sans bateau. Toi qui mènes à la rive quiconque se noie, toi qui sauves le naufragé, secours-moi.

 

Extraits de la troisième supplique

 

     " Si tu manies le gouvernail d'après la voile, le courant (t') entraînera vers la pratique de la justice. Prends garde que tu ne fasses une traversée qui te soit contraire. à cause de la corde du gouvernail. L'équilibre du pays, c'est pratiquer la justice. 

(...)

     Toi, tu es comme une ville sans gouverneur, comme une compagnie sans chef, comme, un bateau sur lequel il n'y a pas de capitaine, une bande qui n'a pas de conducteur. "

 

Extraits de la quatrième supplique

 

     " Si le bac est (déjà) rentré, par quel moyen alors traversera-t-on ? La chose doit se faire, (même) à contre-cœur. Traverser le fleuve sur des sandales, est-ce une bonne (manière de) traverser ?

(...)

     Timonier, ne laisse pas ton bateau aller à la dérive. Dispensateur de vie, ne permets pas qu'on meure.  

 

 

Extrait de la sixième supplique

 

     " La gaffe est dans ta main comme une perche qui ouvre (la voie), quand l'occasion de (sonder) l'eau se présente. Si le bateau essaie d'entrer (au port) alors qu'il est emporté (par le courant), sa cargaison sera perdue pour le pays sur chaque rive. " 

 

 

Extraits de la septième supplique

 

     " Grand intendant, mon seigneur, tu es le gouvernail du pays entier : le pays vogue à tes ordres.

(...)

     Alors j'ai manœuvré ma gaffe, j'ai vidé mon eau, je me suis débarrassé de ce qui était dans mon corps, j'ai lavé mes vêtements salis. Mon discours est terminé ; ma misère s'est étalée complètement devant toi.  De quoi as-tu encore besoin ?

 

 

Extrait de la neuvième et ultime supplique

 

     " Si le mensonge se met en route, il s'égare, il ne traverse pas dans le bac ; il ne fait pas bon voyage. Quant à celui qui devient riche par lui, il n'a pas d'enfants, il n'a pas d'héritiers sur terre ; et pour celui qui navigue avec lui, il n'accoste pas la terre, son bateau n'aborde pas à son port d'attache."  

 

 

     Ce n'est que dans les derniers feuillets de l'un des papyri que vous apprendrez que si le grand intendant Rensi a si longuement tardé pour rendre justice, a si longuement tergiversé avant de se prononcer sur un acte qui, pourtant, n'eût dû souffrir le moindre atermoiement ; s'il a semblé être sourd aux argumentaires successifs de Khouninpou, - 9 en tout qui constituent le nœud loin d'être gordien de l'histoire, vous l'aurez compris ; nombre qui, je le souligne au passage, amis visiteurs, n'est nullement insignifiant dans la mesure où, au sein de la pensée égyptienne antique, il symbolise le concept de complétude -, si donc Rensi a déçu l'Oasien par son indifférence affichée, par son attitude dilatoire, son non-agir, son insensibilité à l'écoute, à un point tel que l'Oasien désapproprié envisage de porter l'affaire devant le dieu Anubis pour y fustiger l'impéritie de la justice humaine personnalisée par le haut fonctionnaire royal qui, à ses yeux, ne respecte pas la Maât mais également pour y anathématiser le défaut d'altruisme ressenti à chaque entrevue pendant laquelle il espérait le convaincre du bien-fondé de ses objurgations, c'est parce que surpris, obnubilé presque par l'éloquence hors du commun du paludier opprimé, et en total accord avec le souverain qu'il avait prévenu dès après la première entrevue, que Rensi feignit l'incuriosité tablant sur la pugnacité de l'Oasien beau parleur pour qu'il revînt vers lui se plaindre à plusieurs reprises ; et ce, dans le chef de Rensi et du monarque, aux fins de permettre à un scribe royal de consigner sur papyrus tous les termes de son époustouflant atticisme.

 

     " Ne crains pas, oasien, cela a été fait contre toi (seulement) pour t'obliger à rester avec moi !

 

     Enfin, Rensi rendit évidemment justice dans le sens où le souhaitait depuis si longtemps l'Oasien plaignant : d'après ce que nous sommes en droit de déduire suite aux malencontreuses lacunes de la fin du texte, la personne de Djehoutynakht ainsi que tous ses biens appartinrent désormais à Khouninpou. 

 

 

     Faut-il vraiment ajouter qu'à l'encontre du Naufragé ou de Sinouhé dans lesquels les allusions à la navigation s'imposaient matériellement dans la mesure où les héros, choisissant de quitter l'Égypte pour se rendre en terres étrangères, l'un pour quérir des matières premières, l'autre pour fuir ce qu'il estimait être un danger imminent, se voyaient contraints de traverser le Nil ou l'isthme de Suez ou la mer Rouge, dans l'Oasien, pas de fleuve à réellement franchir : les références à la navigation ne sont que purs effets stylistiques, que pures métaphores littéraires visant à assimiler la bonne conduite, politique ou morale, du grand intendant royal à celle, qui se doit d'être tout aussi bonne, d'un bateau par son capitaine ?                    

 

     Excellentes vacances de Printemps à toutes et à tous.

 

     Et retrouvons-nous mardi  17 avril prochain.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

ASSMANN  Jan, Maât, l'Égypte pharaonique et l'idée de justice sociale, dans Conférences essais et leçons du Collège de France, Paris, Julliard, 1989, pp. 35-55.

 

 

DESSOUDEIX   Michel, Le Conte du Paysan éloquent, dans Lettres égyptiennes, Volume III, La littérature du Moyen Empire, Arles, Actes Sud, 2016, pp. 198-296.

 

 

LEFEBVRE  Gustave, Le Conte de l'Oasien, dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988, pp. 41-69.

 

 

MASPERO  Gaston, Plaintes du Fellah, dans Contes populaires de l'Égypte ancienne, Paris, Libella, 2016, pp. 153-182.

 

 

PARKINSON  Robert Bruce, The Discours of the Fowler - Papyrus Butler (verso) - P. BM EA 10274), dans Journal of Egyptian Archaeology n° 90, 2004, p. 81.

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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 00:57

 

 

     "Les égyptologues sont unanimes à considérer cet ouvrage comme le plus représentatif et le plus parfait de la littérature égyptienne, celui qui mérite le mieux, par son caractère et ses qualités, sa composition, son style, sa langue, l'épithète de "classique". On peut même, sans exagération, le ranger - comme le faisait Rudyard Kipling - parmi les chefs d'oeuvre de la littérature universelle."

 

 

  Gustave  LEFEBVRE 

L'histoire de Sinouhé,

 

dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique,

Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988,

pp. 1-25.

 

 

 

 

     Éloignés que nous sommes tous ce mardi des effluves et de l'esprit du champagne qui, comme les émotions, coula à flots samedi et dimanche, pour célébrer les deux lustres d'existence d'ÉgyptoMusée, il est temps que nous reprenions nos propres esprits, plus sable à sable, je vous l'accorde et que nous retournions en cette Égypte que nous envisageons maintenant sous l'aspect de sa littérature et, plus spécifiquement, aux occurrences qu'elle présente d'évoquer en son sein le thème de la navigation. 

 

     Souvenez-vous, amis visiteurs, à notre pénultième rencontre, dans le but avoué d'introduire l'étude de la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, que je me propose de mener probablement à partir d'avril ou mai prochain, j'ai pris plaisir à dérouler à votre intention un papyrus appartenant au Musée impérial de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg, aux fins que vous y découvriez quelques extraits du Conte du Naufragé dans lesquels, la nautique, précisément, avait la part belle.

 

     Aujourd'hui, ce sera d'une immense composition de la littérature égyptienne antique, datant également du Moyen Empire, que je vous entretiendrai. Même si les passages  faisant état de déplacements sur l'eau se révèlent extrêmement ténus, il ne m'eût pas été décemment possible de passer sous silence semblable monument littéraire.

 

     En son temps, lors de mes études d'égyptologie entreprises un peu avant ma quarantième année à l'Université de Liège sous l'égide de feu le Professeur Michel Malaise, j'eus l'heur de traduire la version hiéroglyphique de ce texte initialement rédigé en hiératique ; traduction que j'avais par ailleurs offerte aux lecteurs de mon blog lors des vacances d'été 2012, certains d'entre vous s'en souviennent peut-être encore. 

 

 

     Il me siérait aujourd'hui, non pas d'évidemment reprendre l'intégralité de ce roman, - tout un chacun qui s'y intéresserait aura tout loisir d'aisément la retrouver en cliquant sur "Sinouhé", dans la rubrique "Si vous cherchez" de la colonne de droite -, mais de plutôt citer quelques passages effleurant le sujet des voies d'eau qui me permettront de vous éclairer sur les grandes lignes de cette oeuvre magistrale, ainsi que sur les quelques documents qui la consignèrent, essentiellement au XIXème siècle.

 

     À l'instar du Naufragé de la semaine dernière, le texte des péripéties de Sinouhé, personnage fictif, je le précise d'emblée, même si probablement l'un quelconque aventurier égyptien en inspira son créateur, fut choisi en tant qu'exercice d'écriture, exercice de copie, jusqu'à la fin du Nouvel Empire par les maîtres requis en vue de former des apprentis scribes.

 

     C'est évidemment la raison pour laquelle, alors que le Naufragé, je le rappelle, ne nous est connu que par une seule source, de l'histoire de Sinouhé, les égyptologues ont mis au jour plusieurs papyri et ostraca, ces derniers notamment recopiés aux XIXème et XXème dynasties, soit à l'époque des Ramsès, - ils furent quand même onze qui, sur le trône d'Égypte, se sont succédé en portant ce nom ! -,  aux 13ème et 12ème siècles avant notre ère. 

 

 

     Un ostracon, autorisez-moi à le préciser, ne se résume pas toujours à un petit éclat de calcaire : je n'en veux pour preuve que celui du Musée du Caire, - qui reçut d'abord le n° 27419, puis fut par la suite officiellement inventorié 25218 -, brisé en deux morceaux et ramassé par l'égyptologue français Gaston Maspero, le 6 février 1886, dans la tombe d'un certain Sennotmou, à Qournet-Mourraï : il mesure pour sa part un mètre de longueur (!) et quelque 20 centimètres de hauteur, suivant les endroits.

     Comportant en assez gros signes hiératiques de substantiels passages du début et de la fin du roman de Sinouhé, il fut très vite considéré comme extrêmement intéressant dans la mesure où, jusqu'à cette date, manquaient aux égyptologues les premières lignes de l'oeuvre que cette belle découverte, enfin, permettait d'approcher. 

 

     Pour l'heure, et sans évidemment préjuger du fruit d'autres futures explorations, sept papyri, dénombrait Claude Obsomer en 2005, six, indique Michel Dessoudeix en 2016, tous provenant essentiellement du Moyen Empire, reproduisent peu ou prou des portions du texte.

 

     Les deux principaux sont le pBerlin 3022

 

Quelques colonnes du pBerlin 3022 - (© https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sinuhe-Papyrus_(Papyrus_Berlin_3022).jpg)

Quelques colonnes du pBerlin 3022 - (© https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sinuhe-Papyrus_(Papyrus_Berlin_3022).jpg)

 

également nommé "papyrus B", d'une longueur de près de cinq mètres, (490 centimètres exactement), vendu sur le marché de l'art par le Grec Giovanni d'Athanasi en 1837, qui, parce qu'il date de la fin de la XIIème dynastie constitue la plus ancienne copie connue, ainsi d'ailleurs que la plus complète, même si le début est perdu suite à une indélicate manipulation du fellah qui exhuma le rouleau dont il détruisit les premiers tours : ainsi ne subsiste-t-il que 311 lignes en tout dont les 179 premières sont rédigées verticalement, les 97 suivantes horizontalement et les 35 dernières à nouveau en colonnes.

 

     En deuxième position d'importance, nous disposons du pBerlin 10499 verso, désigné aussi sous l'appellation " papyrus R " parce qu'il fut en 1896 découvert par l'égyptologue anglais James Edward Quibell sur le site du Ramesseum, le temple de millions d'années de Ramsès II, sur la rive ouest de Louxor. 

     Cette transcription datant de la XIIIème dynastie n'offre que le premier tiers du texte, - ce qui permet de connaître la teneur des quelque 25 premières lignes manquantes dans le pBerlin 3022 -, ainsi que des passages du deuxième tiers, soit 203 lignes, toutes horizontalement écrites.

     Quant au recto, il conserve une version d'une autre grande oeuvre littéraire de l'époque, le Conte de l'Oasien, dont je vous entretiendrai lors d'une prochaine rencontre.    

 

     Ces deux rouleaux fondent définitivement la réputation d'excellence de l'Ägyptisches Museum und Papyrussamlung de Berlin : consultés en parallèle, ils portent à notre connaissance le texte complet du roman de Sinouhé. 

 

     Viennent ensuite, en troisième position parce que beaucoup plus fragmentaires, voire mutilés, les papyri Amherst, - du nom d'un collectionneur qui en fut propriétaire -, Golénischeff et Petrie, - de celui des égyptologues qui les étudièrent et les traduisirent. Sans oublier celui connu sous l'appellation "papyrus de Buenos-Aires" qui, de Sinouhé, ne consigne que 6 ou 7 lignes.

 

     Pour être complet, mais volontairement plus succinct, il me reste à vous signaler l'ensemble des ostraca qui aussi recèlent des passages de ce texte apparemment fort prisé : celui du Musée du Caire que j'ai tout à l'heure mentionné ; celui en possession de l'I.F.A.O., l'Institut français d'archéologie orientale, au Caire encore ; celui du British Museum, de Londres ; les quatre du Petrie Museum, University College, également de Londres ; les quatre de Berlin ; les trois ayant appartenu à trois autres égyptologues, J. Cerny, A. Varille et J.J. Clère ... sans compter ceux dont je n'ai nulle part trouvé référence à ma convenance mais qui autorisent Michel Dessoudeix à en répertorier, je le cite, " au moins 25 ". 

     

 

 

 

* * * 

 

     Après cette longue mais me semble-t-il utile introduction, je vous invite à présent, amis visiteurs, à lire par-dessus mon épaule, quelques extraits de ce long et palpitant texte, autour des passages promis depuis le début de notre entretien se rapportant à la navigation : ils me permettront de brosser un rapide résumé de l'oeuvre que, j'espère, vous prendrez un jour plaisir à lire sur mon blog (ou ailleurs), dans son intégralité ...   

 

 

     " En l'an 30 du règne, le troisième mois de la saison de l'inondation, le septième jour, le dieu s'éleva vers son horizon ; le roi de Haute et Basse-Egypte, Sehetepibrê, s'envola vers le ciel pour s'unir au disque solaire, de sorte que la chair du dieu s'incorpora à celle de son père.

 

     La Résidence royale était dans le silence, les cœurs dans l'affliction et la double grande porte close. L'entourage avait la tête sur les genoux et le peuple était dans la douleur.  

 

(...)

 

     C'est au moment du repas du soir que j'arrivai à la ville de Negaou. Je traversai l'eau sur une barge dépourvue de gouvernail, grâce à la force du vent d'ouest. Je passai à l'est de la carrière de pierres, sur la hauteur de la Dame de la Montagne rouge. Je me mis en route vers le nord ..."

 

 

       Ce roman ancre le début de son intrigue au sein même d'un événement historique réel : le décès du roi Amenemhat Ier, alors que son fils aîné, Sésostris, déjà pourvu du titre de corégent et donc héritier présomptif du trône, guerroyait en Libye.

 

     Parce que convaincu, à tort ou à raison, que sa vie courait un danger certain à la Cour, Sinouhé décide de s'enfuir, de quitter le pays sans autorisation officielle aucune, de traverser le Nil, le Delta et ce qu'il est aujourd'hui convenu de nommer l'isthme de Suez, et d'aller chercher refuge en Asie.

     Il est à ce point perturbé qu'il n'attend aucune embarcation normale pour se rendre d'une rive à l'autre du fleuve : il saute dans la première barque venue, à savoir une barge initialement destinée à convoyer des animaux.  

 

     Autorisez-moi une rapide parenthèse pour simplement attirer votre attention sur la façon extrêmement allégorique, partant, éminemment poétique avec laquelle l'auteur, dans les deux premiers paragraphes ci-dessus, relate le décès du roi et l'effroi qui, à la Cour, en résulta. 

 

 

     Arrivé en terres asiatiques, Sinouhé rencontre après quelques années d'errance le prince du Rétchénou supérieur, une des principautés de Syro-Palestine, chez lequel, vous l'allez lire, il trouve refuge, compassion et reçoit d'insignes présents :

 

 

     " Un pays étranger me donna à un autre pays étranger. Je quittai Byblos et me rendis à Qedem. J'y vécus un an et demi. Amounenchi m'emmena : c'était un prince du Rétchénou supérieur. Il me dit : "Tu seras bien avec moi, tu entendras la langue d'Égypte". Il me dit cela parce qu'il connaissait ma réputation. Il avait entendu ma sagesse parce que des gens d'Égypte qui étaient là avec lui, pour moi, avaient témoigné.

 

     Alors il me demanda : "Pourquoi es-tu venu ici ?" Qu'y a-t-il ? S'est-il passé quelque chose à la Cour ?" 

   

     Je lui expliquai que le roi de Haute et Basse-Égypte, Sehetepibrê, s'en était allé vers l'horizon  et que l'on ne savait pas ce qu'il adviendrait après cela. Puis ajoutai, en guise de mensonge : " C'est d'une expédition au pays des Téméhou que je revenais lorsqu'on me fit  rapport. Mon cœur faiblit ; je défaillis. Mon cœur n'était plus dans mon corps ; il m'emporta sur les chemins de la fuite ..."   

 

 

     À Amounenchi, Sinouhé brosse un portrait plus qu'élogieux de Sésostris Ier, le nouveau souverain. La réplique ne se fait pas attendre :

 

     " Alors il me dit : Et assurément l'Égypte est heureuse, elle sait qu'il est puissant !

 

      "Vois, tu es ici. C'est avec moi que tu es : ce que je ferai pour toi sera bon."

 

      Il me présenta à ses enfants ; me maria à sa fille aînée ; fit que dans son pays je me choisisse le meilleur de ce qu'il possédait à la frontière d'un autre pays étranger : c'était une belle terre qui s'appelait Iaa. Les figues y poussaient ; et aussi la vigne : le vin y était plus abondant que l'eau. En grande quantité également son miel et son huile de moringa. Tous les fruits étaient sur ses arbres. L'orge y croissait ainsi que l'épeautre. Tout le bétail s'y trouvait en abondance.

 

     Certes, beaucoup de choses m'échurent en raison de l'amour qu'il me portait : il me fit chef d'une tribu parmi les meilleures de son pays ... 

     Je vécus là un grand nombre d'années. Mes enfants étaient devenus des hommes robustes, chacun maîtrisant sa tribu. "     

    

 

     Mais malgré son mode de vie chez les Bédouins grandement favorisé par Amounenchi, Sinouhé, à l'instar de tout bon Égyptien digne de ce nom, connut le mal du pays : sa nostalgie, son envie de revenir en sa terre natale le taraudèrent, sans compter son impératif besoin d'y être inhumé. 

 

"  Mon souvenir est au Palais. Ô dieu, quel que tu sois qui as ordonné cette fuite, puisses-tu être clément et me rendre à la Cour. Assurément, tu m'accorderas que je revois l'endroit où séjourne mon cœur : que peut-il être de plus important que mon enterrement dans le pays où tu m'as mis au monde ? "

 

     Sésostris entendra l'appel de Sinouhé :

 

     " Certes, tu ne mourras pas en pays étranger ; les Asiatiques ne te conduiront pas au tombeau ;  ce n'est pas dans la peau d'un bélier que tu seras placé ; il ne sera pas fait pour toi un simple tertre. Cela est trop important pour que tu continues à errer.  Songe à la mort : reviens ! "

 

     Heureux d'avoir été compris, Sinouhé prépare alors son retour au pays : 

 

     " On vint vers l'humble serviteur que je suis. Il fut donné que je passe un jour à Iaa pour transmettre mes biens à mes enfants, mon fils aîné ayant la responsabilité de ma tribu ; ma tribu et tous mes biens étant dans sa main : mes serviteurs, tous mes troupeaux, mes fruits et tous mes arbres fruitiers.

 

     Alors cet humble serviteur partit vers le sud. Je fis halte sur les Chemins d'Horus : le commandant ayant la charge de la patrouille envoya un messager à la Cour pour faire en sorte qu'on le sache. Alors sa Majesté fit venir un excellent directeur des paysans du domaine du palais royal : des bateaux chargés l'accompagnaient sur (lesquels)  étaient des cadeaux de la part du roi pour ces Bédouins venus à ma suite en vue de m'escorter jusqu'aux Chemins d'Horus.

(...)

     C'est tandis que l'on pétrissait et que l'on filtrait devant moi que je pris la route et fis voile jusqu'à ce que j'atteigne la ville de Licht. " 

   

 

     Et avant le traditionnel colophon, le roman de se terminer par l'entrevue avec le roi et la famille royale. Heureux de cette noble "réinsertion", Sinouhé peut alors sereinement attendre la mort : 

 

"  On me donna la maison d'un propriétaire de jardin telle qu'il convient à un courtisan : de nombreux ouvriers l'aménagèrent, tous ses arbres étant à nouveau plantés. 

 

     On m'apportait de la nourriture du Palais trois à quatre fois par jour, en plus de ce que donnaient les enfants royaux, sans un moment d'interruption. Une pyramide en pierre fut construite pour moi au sein des pyramides. Le chef des tailleurs de pierre prit possession du terrain ; le chef des dessinateurs y dessina ; le chef des graveurs y grava : les chefs des constructions de la nécropole s'en occupèrent.

Il fut pris soin de tout le mobilier (funéraire)  placé dans le caveau.

 

     On me donna des serviteurs du Ka. Un domaine funéraire fut constitué pour moi, avec des champs cultivés et un jardin à sa place normale, comme l'on fait pour un Ami de premier rang.

 

     Ma statue fut recouverte d'or et son pagne était en électrum : c'est sa Majesté qui avait permis qu'elle fût réalisée. Il n'y a point d'homme de condition inférieure pour lequel on ait fait semblable chose.

 

     Je fus l'objet des faveurs royales jusqu'à ce que vint le jour de la mort. 

 

 

Colophon :

 

     C'est ainsi qu'il est venu, de son commencement jusqu'à sa fin, comme ce qui a été trouvé sur le document écrit. "

 

 

***

 

 

     Une ultime fois, il m'agrée d'insister sur ce que cette mienne traduction dut à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici quelque trente années, à l'Université de Liège, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

DESSOUDEIX   Michel, Le conte de Sinouhé, dans Lettres égyptiennes, Volume III, La littérature du Moyen Empire, Arles, Actes Sud, 2016, pp. 120-97.

 

 

LEFEBVRE  Gustave, L'histoire de Sinouhé, dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988, pp. 1-25.

 

 

MASPERO  Gaston, Mémoires de Sinouhé, dans Contes populaires de l'Égypte ancienne, Paris, Libella, 2016, pp. 183-221.

 

 

ID., Les premières lignes des Mémoires de Sinouhé restituées d'après l'ostracon 27419 du Musée de Boulaq, dans Études de mythologie et d'archéologie égyptiennes, Tome IV, Paris, Ernest Leroux éditeur, 1900, pp. 281-305.

 

 

OBSOMER  Claude, Sinouhé, dans Littérature et politique sous le règne de Sésostris Ier, in Égypte, Afrique et Orient n° 37, Avignon, Centre d'égyptologie/Saluces, 2005, pp. 45-64.

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13 mars 2018 2 13 /03 /mars /2018 01:00

 

 

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge ! 

 

 

 

Joachim DU BELLAY

 

Les Regrets

 

dans Kanters/Nadeau, Anthologie de la poésie française,

Le XVIème Siècle, Tome I,

Lausanne, Éditions Rencontre, 1966,

p. 335

 

 

 

 

 

 

     Sans aucun critère de choix autre que celui, très confortable, de la stricte chronologie, je souhaiterais commencer par évoquer avec vous aujourd'hui, amis visiteurs, un conte datant du Moyen Empire, très vraisemblablement du début de la XIIème dynastie, qui ne nous est connu que par un seul exemplaire, ce qui le différencie d'autres textes de cette époque parvenus jusqu'à nous, intégralement ou parcellairement recopiés sous la dictée de leur maître, au Nouvel Empire, donc trois siècles après, par des élèves apprentis scribes, soit sur papyrus, (mais rarement car, onéreux, ceux-ci étaient plutôt réservés aux scribes déjà pourvus d'un don certain de calligraphie) ; soit sur tablettes de bois préalablement recouvertes de stuc, présentant l'incontestable avantage de pouvoir être lavées, puis réutilisées pour un autre exercice de copie ; soit, le plus souvent, sur ostraca, c'est-à-dire des éclats de calcaire dont il suffisait de se baisser pour les ramasser par poignées.

  

     Loin de moi la volonté de lourdement insister sur un sujet qui pourtant m'a toujours tenu particulièrement à cœur en tant qu'Enseignant, mais il me faut vous concéder qu'au sein des travaux d'apprentissage de ces futurs lettrés égyptiens antiques se nichaient, - eh oui, déjà ! -, bien des fautes d'orthographe, bien des altérations diverses rendant parfois inintelligibles certains mots, partant, le sens de certaines de ces phrases qu'ils apprenaient à retranscrire.

 

 

     Présentant la particularité relativement rare d'être complet et dans un remarquable état de conservation, hormis l'un ou l'autre terme effacé, le papyrus de 3,80 mètres dont j'aurai plaisir à vous proposer des extraits ce matin se compose de 189 lignes rédigées en écriture hiératique. 

 

     Par hiératique, comprenez une graphie rapide simplifiant le dessin des hiéroglyphes eux-mêmes. L'ensemble du texte se déploie verticalement : 123 colonnes (dont vous pouvez découvrir le fac similé des onze premières grâce à ce lien), auxquelles succèdent horizontalement 53 lignes, avant de se terminer à nouveau verticalement par 13 dernières colonnes ; le tout se lisant de haut en bas et de droite à gauche.

 

     Ce document exceptionnel appartient aux collections du Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg où il y est référencé sous le numéro 1115. Les différents égyptologues qui l'étudièrent et le traduisirent le désignèrent soit sous l'appellation "P. Ermitage 1115", soit "P. Léningrad 1115", voire parfois "P. hiératique Golénischeff 1115", simplement parce qu'il fut incidemment retrouvé aux environs de 1880 au fond d'un tiroir où il avait été relégué par on ne sait qui, on ne sait quand, et provenant d'on ne sait où, avant que le grand égyptologue russe que fut Vladimir Golénischeff s'y intéressât.

     Et rien depuis n'est venu apporter la moindre once de renseignement permettant d'éliminer toutes ces interrogations quant à ses origines ...

 

     Parce que monochrome, vous ne distinguerez évidemment pas au niveau du cliché ci-dessus, que les premiers signes hiératiques ont été inscrits en rouge : c'est, emprunté à rubrica latin, signifiant "terre rouge", ce qu'il est convenu d'appeler une rubrique, soit, dans ce cas, le début de la première section du texte, qui en tout en comporte dix-neuf.

 

     Hormis la littérature gnomique, - parfois aussi appelée sapientiale -, c'est-à-dire les ouvrages de maximes, de sentences, de sagesses au sein de laquelle sont généralement nommés ceux qui les ont composées, les "belles lettres" égyptiennes, tout comme les œuvres d'art d'ailleurs, dans la plus grande majorité des cas, ignorent superbement l'identité de ceux qui les ont créées.

 

     Différemment que sous l'angle de nos lois drastiques de propriété intellectuelle ou artistique, de plagiats et de peines qui en découlent inévitablement, il vous faut concevoir qu'en Égypte ancienne, s'approprier une oeuvre n'avait rien de délictueux : ainsi, au-delà de souverains qui, sans scrupule notoire, usurpèrent qui un monument, qui une statue, - souvenez-vous du Sphinx A 23 de la crypte du Louvre avec lequel vous avez pris connaissance en septembre dernier -, en y faisant simplement graver leur propre nom en lieu et place du cartouche de celui à qui l'œuvre avait originellement appartenu, certains scribes signèrent de leur patronyme des textes anciens qu'ils n'avaient pas hésité à plagier : probablement parce que peu de personnes étaient capables de lire, les Égyptiens n'accordaient-ils pas les mêmes valeurs que nous actuellement à l'incontournable "PLA", la propriété littéraire et artistique.

 

     Ceci posé, même si n'y apparaît pas nécessairement le nom de l'auteur d'origine, de maigres indications terminent les papyri littéraires : c'est ce qu'il est convenu d'appeler le colophon.

     Par exemple, celui qui clôture le P. Ermitage 1115 qui nous occupera aujourd'hui, indique :

 

     C'est (ainsi) qu'il doit aller (= le texte proprement dit) du début à la fin, comme cela a été trouvé écrit de l'écriture du scribe excellent de ses doigts, le fils d'Amény, Aménâa, - vie, intégrité, santé. 

 

     D'après cette note finale, il appert donc que le document soit la copie du manuscrit original du "Conte du Naufragé", - de l'édition princeps, est-il coutume de dire en bibliophilie -, rédigé par un certain Aménâa, vraisemblablement un personnage important de la XIIème dynastie dans la mesure où son nom est suivi d'une expression systématique destinée à honorer la mémoire d'une personnalité qui en est digne et que les égyptologues nomment "formule d'eulogie", à savoir : une phrase exclamative se déployant en trois souhaits valant pour son avenir post mortem.

 

     Souvent abrégés en trois hiéroglyphes,

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE  - CONSIDÉRATIONS LIMINALES :  3. LE CONTE DU NAUFRAGÉ

 

[ankh, oudja, seneb], ces vœux peuvent aussi être traduits, - je pense notamment à une des leçons des cours de Pierre Grandet et Bernard Mathieu référencés en note infrapaginale -, par cette proposition optative :  puisse-t-il être vivant, intact et en bonne santé !

 

     Après ces quelques propos introductifs, je crois qu'il est temps pour moi maintenant, amis visiteurs, d'enfin vous offrir les quelques passages promis de ce conte pour lequel, quant à sa forme, il me plaît encore de préciser qu'il est construit en abyme, comprenez qu'à l'instar des poupées russes s'emboîtant les unes dans les autres, trois récits autobiographiques, plus improbables, plus problématiques, plus antagoniques au fur et à mesure de leur énoncé, s'entremêlent ici. Mais, et voici là une autre particularité de l'œuvre : à la différence par exemple d'un autre immense classique littéraire de la même époque que nous aborderons la semaine prochaine, le roman de Sinouhé, aucun des trois intervenants n'est ici nominativement précisé, défini. Règne l'anonymat le plus complet que seule la fonction sociale de chacun d'eux vient quelque peu tempérer : un homme d'équipage égyptien, le maître d'une île lointaine et un roi d'Égypte narrent une situation dont le catastrophisme le dispute à la raison.   

     

     Les morceaux que j'ai choisis à votre intention illustrant la thématique de la navigation si chère à tout Égyptien relatent les aventures d'un marin engagé sur un bateau mandé pour rallier une région minière mais qui, malheureusement, fait naufrage lors d'une tempête, puis échoue en terre inconnue administrée par un imposant serpent divin, au corps d'or, chair des dieux, et doté de langage humain. 

     Ce dernier reçoit cordialement le naufragé, l'héberge quelques mois avant de lui permettre de rentrer chez lui, chargé de riches présents originaires de son île. De retour au pays, le marin égyptien est accueilli par son souverain auquel il offre les produits acceptés et entreposés sur le bateau venu le chercher.

     En une sorte de contre-don, pratique cultuelle coutumière en Égypte ancienne, - et que pour les sociétés archaïques l'anthropologue français Marcel Mauss, j'eus déjà l'opportunité de le souligner précédemment, mit remarquablement en lumière dans son oeuvre maîtresse publiée en 1924, Essai sur le don -, le roi promeut le naufragé favorisé des dieux à grade supérieur et lui alloue un nombre signifiant de serviteurs pour le reste de ses jours.

 

      De ces pénétrants extraits, je vous souhaite une excellente lecture.

 

 

 

     Que ton cœur se rassérène, prince. Vois, nous avons atteint la Résidence. Le maillet a été saisi, le piquet d'amarrage a été frappé, l'amarre de proue a été posée sur le sol, une action de grâce a été rendue. Le dieu a été adoré. Chacun embrasse son semblable.

(...)

     Je vais donc te raconter une chose qui m'est arrivée à moi-même étant sorti vers la mine du souverain [1] et étant descendu sur la mer [2] dans un bateau de cent vingt coudées de long, quarante coudées de large et où se trouvaient cent vingt marins, de l'élite de l'Égypte. Quand ils regardaient le ciel (ou) quand ils regardaient la terre, leur cœur était plus brave que (celui) des lions. C'est avant qu'elle ne fût venue qu'ils prédisaient la tempête et avant qu'il ne fût advenu,(qu'ils prédisaient) l'orage.

     Une tempête se leva alors que nous étions en mer, et avant que nous eussions atteint la terre qu'on eût levé la voile, faisant un mugissement, une vague de huit coudées s'y trouvant. C'est un espar qui le brisa pour moi. Alors le bateau sombra, et ceux qui étaient dedans, aucun ne survécut. Je fus déposé sur une île par une vague de la mer, et je passai trois jours, étant seul, mon cœur étant mon (unique) compagnon.  

(...)

     Alors j'entendis un bruit de tonnerre et je pensai que c'était une vague de la mer. Les arbres se mirent à craquer, la terre à trembler. Je découvris mon visage et je m'aperçus que c'était un serpent qui venait. Il faisait trente coudées, sa barbe dépassait deux coudées, son corps était recouvert d'or, ses sourcils étaient en lapis-lazuli véritable, il était recourbé vers l'avant..

(...)

     Alors il me mit dans sa bouche et m'emmena vers la place où il résidait. Il me déposa sans me faire du mal, me retrouvant intact sans m'avoir mutilé. Il ouvrit sa bouche vers moi alors que j'étais sur mon ventre devant lui. Alors, il me dit : "Qui t'a amené, qui t'a amené, homme (du commun) ? Qui t'a amené vers cette île de la mer dont les rivages sont les flots ?"

(...)

     Alors il me dit : " N'aie pas peur, n'aie pas peur, homme (du commun). Que ton visage ne pâlisse pas  (alors que) tu es arrivé à moi. (...) Vois, tu passeras mois après mois jusqu'à ce que tu aies fini de passer quatre mois dans cette île.  Un bateau viendra de la Résidence, à son bord, des marins que tu connais. Tu retourneras avec eux à la Résidence et tu mourras dans ta ville. Combien est réjoui celui qui raconte ce qu'il a éprouvé après que les choses douloureuses sont passées.

(...)

     Alors ce bateau-là vint comme ce qu'il avait prédit auparavant (...)  Alors il me dit : "En bonne santé, en bonne santé, homme (du commun), vers ta maison. Tu reverras tes enfants, fais que mon renom soit bon dans ta ville. Vois, c'est ce dont je te charge."

     Alors je me plaçai sur mon ventre, les bras courbés devant lui. Il me donna un chargement de myrrhe, d'huile-hekenou, de gomme aromatique, de baume, de galène, de queues de girafe, de grands morceaux d'encens, de défenses d'éléphant de chiens, de cercopithèques, de babouins, de toutes sortes de belles choses.

     Alors je chargeai cela sur ce bateau. Il arriva que je me mette sur mon ventre pour adorer le dieu en sa faveur. Alors il me dit : "Vois, tu atteindras la Résidence dans deux mois. Tu serreras tes enfants dans tes bras et tu redeviendras vigoureux à la Résidence, tu seras inhumé".

     Alors je descendis jusqu'au rivage près de ce bateau. Je me mis à appeler l'équipage qui était dans ce bateau, et je rendis des louanges, sur le rivage, au seigneur de cette île, et ceux qui étaient dedans firent de même.

     Et nous voyageâmes en direction du nord jusqu'à la Résidence du souverain. C'est après deux mois que nous atteignîmes la Résidence, conformément à tout ce qu'il avait dit. Alors j'entrai vers le souverain. Je lui offris ces cadeaux que j'avais rapportés de l'intérieur de cette île.

     Alors il adora le dieu en ma faveur devant le Conseil et le pays tout entier. Je fus promu Compagnon, je fus pourvu de deux cents serviteurs.   

 

Notes

 

1.  Probablement les mines de cuivre du Sinaï, selon Gustave Lefebvre. Et, suite à un échange sur le sujet la semaine dernière avec Thierry Benderitter, d'Osirisnet, j'ajouterai une précision : vraisemblablement celles de Serabit el-Khadim. (Merci Thierry.)

 

2. La mer Rouge.

 

*  *  *

 

     Il m'est agréable d'adresser ici et maintenant mes remerciements les plus appuyés à Michel Dessoudeix, bien connu du Forum égyptologique qu'il m'arrive de fréquenter et des Toulousains auxquels il enseigne les arcanes de l'écriture hiéroglyphique qui, avec l'amabilité dont il a toujours fait preuve lors de nos échanges sur mon blog, a immédiatement accepté que je lui emprunte la traduction qu'il a proposée de ce texte dans son dernier opus en date consacré aux belles "Lettres égyptiennes" (référence ci-après) ; troisième volume d'une intéressante et passionnante anthologie constituant LA série que tout amateur de littérature égyptienne se doit impérativement de posséder en sa bibliothèque.

 

     Merci Monsieur Dessoudeix pour les extraits ci-dessus que vous m'avez si généreusement permis d'insérer dans mon présent article ; mais également pour la remarquable somme que constituent vos trois ouvrages parus chez Actes Sud en 2010, 2012 et 2016, sans oublier l'indispensable et incontournable "Chronique de l'Égypte ancienne", chez le même éditeur, en 2008.  

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

DESSOUDEIX   Michel, Le conte du Naufragé, dans Lettres égyptiennes, Volume III, La littérature du Moyen Empire, Arles, Actes Sud, 2016, pp. 10-47.

 

 

GOLÉNISCHEFF  Vladimir, Le papyrus n° 1115 de l'Ermitage impérial de Saint-Pétersbourg, dans Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes pour servir de bulletin à la mission française du Caire, publié sous la direction de G. MASPERO, Volume XXIII, Paris, Librairie Honoré Champion éditeur, 1906, pp. 73-112.

 

 

GRANDET Pierre/MATHIEU  Bernard, Cours d'égyptien hiéroglyphique, Volume I, Paris, Éditions Khéops, 1990, p. 146.

 

 

LEFEBVRE  Gustave, Le conte de Naufragé, dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988, pp. 29-40.

 

 

MASPERO  GastonConte de Sinouhé, dans Les Contes populaires de l'Égypte ancienne, Paris, Libella, 2016, pp. 223-35.

 

ID. , Notes sur le Conte du Naufragé, dans Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes pour servir de bulletin à la mission française du Caire, publié sous la direction de G. MASPERO, Volume XXIX, Paris, Librairie Honoré Champion éditeur, 1907, pp. 106-9.

 

 

MATHIEU  Bernard, L'Enseignement de Ptahhotep, dans Visions d'Égypte - Émile Prisse d'Avennes (1807-1879), Catalogue d'exposition, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2011, p. 84.

 

 

VAN DE WALLE  Baudouin, La transmission des textes littéraires égyptiens, Bruxelles, Édition de la Fondation Égyptologique Reine Élisabeth, 1948, pp. 5-39.

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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 17:35

 

 

     "L'usage de l'écriture, aujourd'hui chez nous quasi universel, pérennise des sentiments, des événements naguère voués à un oubli rapide. Mais pour presque toute l'histoire mondiale, nous sommes privés de cette mémoire directe et abondante du particulier : elle ne nous parvient que par minces bribes, ou à travers le prisme d'oeuvres littéraires. (...)

     Une région et une époque, seules sans doute, font exception : l'Égypte antique, sous la domination grecque et romaine (fin du IIIème av. J.-C. - début du VIIème apr. J.-C.). (...)

     Nous devons cette faveur au concours absolument imprévisible de deux circonstances : la parfaite sécheresse d'un climat qui conserve, hors des zones inondables, tout ce que l'homme ne détruit pas, et la tradition grecque qui voulait que tout le monde sût écrire et fît un usage ordinaire de ce savoir simple ; c'était, comme la fréquentation du "gymnase", un signe d'appartenance ethnique. La société pharaonique, au contraire, déléguait la maîtrise complexe de ses diverses écritures à un groupe spécialisé de scribes. (...)

     

 

 

Pierre  CHUVIN

Préface à sa traduction de

Naphtali LEWIS

La mémoire des sables.

 

Paris, Armand Colin, 1988, pp. 5-6

 

     Si les représentations picturales des harpistes égyptiens antiques semblent harmonieuses et apaisantes ; si, consubstantiellement, le rôle de ces musiciens au sein des banquets, qu'ils soient funéraires ou plus prosaïquement festifs, nous semble combler l'attente des privilégiés qui les ont conviés, la littérature, parfois, vient amèrement mais non moins élégamment nous détromper ...

 

     Certes, bien moins connu du grand public que le chant que je vous ai proposé de lire la semaine dernière, le morceau d'anthologie dont ce matin il m'agréerait de vous offrir différents extraits, amis visiteurs, intitulé : "Le Harpiste dévoyé", constitue une oeuvre insolite, un hapax, pour le dire d'un mot savant, au sein du corpus de la littérature égyptienne antique. Unique aussi, pour le dire d'un mot courant, dans la catégorie des écrits dits "satirico-comiques" puisqu'il vilipende non pas une classe sociale particulière comme ce fut maintes fois le cas par ailleurs mais une personne bien précise, nominativement définie. Cette apostrophe ad hominem vise à stigmatiser les nombreux défauts d'un certain Horoudja, personnage franchement méprisable, tout à la fois bâfreur et ivrogne, intempérant donc, voire écornifleur, faraud aussi et, de surcroît, piètre musicien, à l'incompétence avérée.

 

     Rédigé en écriture démotique égyptienne plus spécifiquement d'époque romaine, il ne figure qu'au verso du Papyrus Vienne KM 3877, comprenez : conservé au Musée d'Histoire de l'Art, - Kunsthistorisches Museum -, de Vienne, en Autriche ; le recto proposant un texte administratif grec, daté de l'an 10 de notre ère, donc du règne d'Auguste, le premier empereur de Rome dont, je le rappelle au passage, à cette époque l'Égypte dépendait puisqu'elle en constituait une province.

 

     Il est composé de quatre feuilles de différents formats : son début et sa fin manquant, ne nous est conservée qu'approximativement la moitié de ce que fut l'ensemble, soit 5 colonnes de 20 lignes, la dernière exceptée. Parce que chacune de ces colonnes se trouve circonscrite dans un encadrement, les démotisants, - entendez les philologues plus particulièrement versés dans ce type d'écriture égyptienne -, s'autorisent à penser que ce texte peu commun daterait, pour sa part, du deuxième siècle de notre ère. 

     Passionnant, mais néanmoins extrêmement difficile à traduire, - ou : passionnant car extrêmement difficile à traduire ? -, ce document proviendrait vraisemblablement d'Akhmîm, chef-lieu du IXème nome de Haute-Égypte, dédié au dieu ithyphallique Min ; ville que les Grecs baptisèrent Panopolis, assimilant cette divinité égyptienne à Pan, un de leurs propres dieux, également parfois représenté le sexe en érection.

 

     Permettez-moi d'à nouveau souligner que ce texte, fort endommagé et malaisé à décrypter fut rédigé en démotique et, tout de go, préciser que je n'ai jamais étudié ce type d'écriture, estimant à l'époque, - j'avais une quarantaine d'années déjà -, que l'apprentissage de l'écriture hiéroglyphique que je venais d'entamer à l'Université de Liège sous l'égide de feu le Professeur Michel Malaise me suffirait amplement pour les cours d'Histoire que je prodiguais alors à l'École Polytechnique de V., en province de Liège.

     Aussi la traduction, parcellaire, que je vous propose maintenant de découvrir n'est évidemment pas de mon cru mais reprise de l'ouvrage de D. Agut-Labordère et M. Chauveau, cité dans les notes bibliographiques qui clôturent notre rencontre de ce jour.

     Pour vous le rendre plus compréhensible, j'ai préféré vous le présenter en texte continu, débarrassé des crochets et parenthèses qu'ont évidemment utilisés les traducteurs pour faire état des lacunes du manuscrit original détérioré et des ajouts qu'ils y ont introduits de manière à en faciliter l'intelligence.

 

     Des larges extraits choisis pour vous de cette pièce unique, méconnue et formidablement originale, amis visiteurs, je vous souhaite une excellente lecture.

  

 

 

LE HARPISTE DÉVOYÉ

 

 

... Il entame un chant de nouvel an un jour de deuil, et une complainte un jour de fête. Il chante certains chants mal à propos durant la période des foudres de Sekhmet.

Il commet tous les couacs possibles ; sa harpe est plus irritante que sa voix. Aucune douceur en lui, sa contribution est triste à entendre.

Les chants d'anniversaire, ne les a-t-il donc jamais entendus lui-même ?

C'est tristesse et vague à l'âme que d'entendre la voix de cet infâme quand il chante. C'est véritablement un interprète déplorable, et en plus il se répète.

 

Comment se présente-t-il dans une fête ? Comme le meilleur dans son art. Et il s'assoit, l'air absorbé, tel un vrai chanteur. Et il soulève la harpe pour chanter : dans son esprit, il est un virtuose.

Nul ne parvient à lui dire : "Abominable crétin !" car après sa prestation, c'est l'abrutissement qui s'abat sur le public.

Et il chante sans s'apercevoir que sa voix est assommante alors que sa bouche proclame sa gloire.

Quiconque le voit en train de chanter est affligé pour la journée.

Inutile de se répandre en paroles quant à son comportement : il cumule tous les travers.

 

Qui l'a poussé à jouer de la harpe ? Chez qui a-t-il appris à chanter ?

Son interprétation est hachée car sa tâche habituelle est le terrassement, sa spécialité est l'irrigation.

Ses doigts sont plus noueux que des racines, ils ne sont pas faits pour une harpe.

 

Horus s'est vraiment mis en colère contre lui, il est allé se faire trucider par le fils d'Isis.

On lui a donné le nom d'Horoudja alors que c'est "Enculé" le nom qui lui convient.

Aussi sûrement que l'on félicite quiconque excelle en son art, on lui reprochera son interprétation s'il va jusqu'à son terme.

Si au moins il était ignorant, alors il aurait pris une autre voie.

Nous aurions dit : "C'est par ignorance qu'il agit", et nul reproche ne lui aurait été adressé pour cela. 

Mais il n'y a que silence pour lui dans un enseignement même simplifié. Il ne tire aucun profit des paroles qu'il y trouve.

En fait, il a appris mais ne sait rien ; il a reçu un enseignement sans le faire sien comme le muet qui comprend mais qui ne peut répondre correctement. Comme un illettré qui empoigne un livre et reste interdit devant tous les textes.

 

Il ne connaît aucun chant sauf un depuis sa naissance : "Je suis affamé ! Donnez-moi à boire ! Qu'y a-t-il à manger ?

Il pourra passer quatre jours éveillé à convoiter du regard quelque chose de comestible dissimulé sous un linge.

Si on lui crie "Viande" dans n'importe quel endroit répugnant, il est présent, harpe en avant.

Et, celui qui se procurera du pain et de la viande en sa présence, il ira chez lui sans avoir été invité.

Et il négociera avec les invités en disant : " Je suis incapable de chanter si je suis affamé. Je ne peux pas porter ma harpe pour déclamer si je n'ai pas eu mon content de vin. Commandes-en pour moi ! "

Et il boit du vin pour deux, mange de la viande pour trois et de la nourriture pour cinq, réunis.

Mais la harpe pèse devant lui comme un fardeau incommode. En sorte qu'on doit l'interpeller, chaque personne, trois fois chacune, en disant : " Chante !" 

S'il commence à lever sa harpe après s'être saoulé, alors chacun de ses vices éclate au grand jour.

Il chante harpe à l'envers. Mais les paroles qu'il chante ne suivent pas son jeu : sa voix et sa harpe sont discordantes.

La manière détestable de son jeu dit son mépris de la musique.

La douceur des bonnes manières, on n'a même pas commencé à lui en donner l'idée.

On ne peut donc le recevoir dans un endroit convenable à cause de ses grossièretés.

S'il est rassasié, il abandonne la harpe ; s'il est plein, il part.

J'aurais évoqué les méfaits qu'il a accomplis s'ils n'étaient plus nombreux que ceux de Seth.

 

"Cela ne vaut même pas la peine d'en parler", comme on dit pour mieux se faire comprendre encore.  

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

AGUT-LABORDÈRE Damien/CHAUVEAU Michel, Le harpiste dévoyé : une anti-sagesse, dans Héros, magiciens et sages oubliés. Une anthologie de la littérature en égyptien démotique, Paris, Les Belles Lettres, 2011, pp. 313-9.

 

CHAUVEAU  Michel, Recension de l'ouvrage de Heinz J. THISSEN, Der verkommene Harfenspieler, dans Chronique d'Égypte, Tome LXXI, Fascicule 141, Bruxelles, F.E.R.E., 1996, pp. 62-7.

 

COLLOMBERT  Philippe, Le "harpiste dévoyé", dans  Égypte, Afrique & Orient, n° 29, Avignon, Centre vauclusien d'égyptologie/Saluces, Juin 2003, pp. 29-40.

 

DEVAUCHELLE  Didier, Recension de l'ouvrage de Heinz J. THISSEN, Der verkommene Harfenspieler, dans RdE 47, Paris, Peeters, 1996, pp. 210-3.

 

THISSEN  Heinz J.Der verkommene Harfenspieler. Eine altägyptische Invektive, Demotische Studien, 11, Sommerhausen, Gisela Zauzich Verlag, 1992.

 

 

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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 01:00

 

 

     Pourquoi ces instruments idéologiques que sont toujours les manuels, les anthologies, les histoires, les encyclopédies qui, certes, rapportent les mêmes propos, font-ils silence sur les mêmes informations ? Ce qui manque une fois dans une publication manque toujours dans les suivantes d'un genre analogue où règne par ailleurs le psittacisme.

 

 

 

Michel ONFRAY

Les sagesses antiques

 

Paris, Grasset Fasquelle, 2006

pp. 15-6

 

 

 

 

      Il est de bon ton, de tradition même, dans les milieux universitaires ou érudits, de considérer que tout naît avec les Grecs ! 

 

     Aux temps heureux de mes études, ce furent, vivement conseillés par mes maîtres, les quatre tomes de l'idéologue allemand Karl Jaspers (1883-1969) intitulés Les Grands Philosphes qui soutinrent les prémices de mon approche de l'Histoire de la pensée universelle.

 

     Première erreur : d'universalité, il n'y eut jamais ! Et comme pour tous les étudiants occidentaux à cette époque, - j'avais 20 ans en 1968 ! -, sous les pavés de la philosophie, la plage des penseurs hellènes s'étendait à perte de vue.

 

     Parmi ceux qui ont donné la mesure de l'humain, indiquait Jaspers dans le premier des quatre volumes de sa somme, Socrate emportait la donne. Poursuivant son propos, le penseur allemand considérait Platon comme étant de ceux qui fondent la philosophie et ne cessent de l'engendrer. Dans la catégorie de ceux dont la pensée sourd de l'origine, il voyait Anaximandre, Héraclite et Parménide.

 

     Dans le tome suivant, envisageant les premiers à avoir proposé des conceptions cosmiques profanes, K. Jaspers relevait Xénophon, Empédocle et Démocrite. Et abordant les grands constructeurs de systèmes, il commençait évidemment par Aristote.

 

     Vous accepterez, je présume, amis visiteurs, que je fasse l'économie de la suite d'une nomenclature dans laquelle vous aurez  relevé sans peine que tous ces incontournables de nos études philosophico-littéraires, - Platon, Aristote et Socrate -, constituaient bel et bien le "tiercé gagnant'', d'origine grecque uniquement.

 

     C'était donc cela l'Histoire de la pensée universelle que distillaient nos Professeurs ?

 

    Les Grecs, premiers à réfléchir sur l'humaine condition ? Les Grecs, premiers à donner naissance à l'art de penser ; premiers à inventer la toute puissante Raison ?

Et avant, à en croire ceux qui resservent toujours à l'envi cette thèse obsolète, le vide sidéral, l'assourdissant silence des Mésopotamiens et des Égyptiens ?   

 

 

     Un demi-siècle plus tard exactement, un philosophe français, Michel Onfray, publie Les sagesses antiques, opus initial de ce qui devint, en neuf volumes au fil des ans, sa Contre-histoire de la philosophie, compendium des cours qu'il prodigua autant d'années durant à l'Université populaire qu'il avait créée à Caen. 

 

     Là, je me dis : enfin ! Va être rendu à l'Égypte ce qui appartient à l'Égypte ! En effet, me sembla-t-il, le préambule général, - que vous avez lu en exergue de notre rendez-vous de ce matin -, qu'il consacrait à l'historiographie de la philosophie augurait une judicieuse et salutaire remise en question des grands poncifs unanimement ressassés.

 

     Malheureusement, quelque 10 pages plus loin, c'est avec notamment Leucippe de Milet (460-370 avant notre ère), philosophe hédoniste grec totalement inconnu du grand public, aussi cultivé fût-il, qu'il entame son travail de déstabilisation des "vainqueurs", - entendez toujours Platon, Aristote et Socrate -, pour ouvrir large le rideau sur les "vaincus", des laissés-pour-compte des études universitaires traditionnelles.

 

     Ce nonobstant, en un paragraphe, p. 42, j'admets qu'il concède :

 

     Une histoire des idées sumériennes, babyloniennes, égyptiennes, africaines donc, montrerait à l'envi que les Grecs n'inventent pas (...) la croyance à une vie après la mort, la transmigration des âmes (...) Tout cela ne germe pas dans le cerveau d'un Pythagore planant dans l'éther des idées pures où il suffirait de se servir. Derrière ces figures de la sagesse grecque primitive s'entend l'écho de voix anciennes, plus anciennes encore, voix de peuples peut-être sans écriture, sans archives ou sans traces

 

     Douze lignes dans l'ouvrage qui l'exonèrent de  creuser plus avant dans le terreau de la philosophie des rives du Nil antique !

 

 

     Certes, amis visiteurs, je n'ai aujourd'hui nulle prétention à ajouter une quelconque apostille aux oeuvres de  Karl Jaspers, de Michel Onfray et de tant et tant d'autres faisant l'impasse sur la littérature sapientiale égyptienne dans le processus de réflexion de l'humanité : après avoir évoqué avec vous depuis janvier les harpes égyptiennes, après vous avoir donné à écouter l'une ou l'autre "reconstitution" supposée de ce qu'ont pu être les mélopées jouées par les artistes, il m'agréerait maintenant d'attirer votre attention sur un texte bien connu que psalmodièrent certains harpistes masculins représentés sur les parois de certaines chambres funéraires aux fins de vous soumettre ce que personnellement je considère comme une réflexion déjà philosophique parmi d'autres et qui vous permettrait, au-delà de mon propre ressenti, de vous forger une opinion en la matière : oui ou non, le "miracle grec" est-il originel dans la pensée universelle ; oui ou non, les Grecs ont-ils les premiers inventé la philosophie ?


      En 2009, déjà, sur mon blog, je vous avais proposé de découvrir un texte égyptien célèbre, non chanté celui-là -, les Lamentations d'Ipou-Our - , datant de la Première Période intermédiaire (P.P.I.) qui stigmatisait la situation précaire des classes les plus défavorisées du pays, permettant à l'auteur de s'épancher sur la nostalgie avérée qui était sienne par rapport à ce qu'il avait précédemment connu et vécu.

     La stabilité du pays revenue, immédiatement après l'état lamentable de la société que relataient les Lamentations d'Ipou-Our, apparurent, pour la première fois sur les parois de la chapelle funéraire de la tombe d'un roi Antef, au milieu du XXIème siècle avant notre ère, ce que les égyptologues nomment "Chants du harpiste", dit "aveugle", - je m'expliquerai sur ce "handicap" la semaine prochaine.

 

Harpiste - Tombe de Mena (© Dictionnaire de l'Égypte antique - http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=H)

Harpiste - Tombe de Mena (© Dictionnaire de l'Égypte antique - http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=H)

 

     Dans le deuxième volume du Lexicon der Ägyptologie, sous la rubrique "Harfnerlieder" des colonnes 972 à 982, le grand égyptologue allemand Jan Assmann particularise deux catégories distinctes de chants : ceux que l'on qualifierait volontiers de conformes aux préceptes religieux en vigueur, énonçant notamment tout ce dont le défunt bénéficiera dans son éternité et ceux que, comme chez Antef, je nommerais dissidents car, quelque peu sceptiques quant au devenir de l'homme dans l'Au-delà, ils enjoignent à profiter du moment présent et des plaisirs d'ici-bas. Ces derniers, vous l'aurez compris, amis visiteurs, constituent un pénétrant éloge de la vie, dont la nécessité de jouir pleinement s'impose. 

     Et cela, près de deux millénaires avant les Grecs et les Romains !!! 

 

     Qui, alors qu'Épicure, Horace et son "Carpe diem" ou Lucrèce n'exprimaient pas autre chose que cette pensée égyptienne antique, continuent à bénéficier de l'appellation parfaitement contrôlée de philosophes, ainsi que d'une place privilégiée dans tous les manuels de philosophie publiés.



     Ceci regretté, je vous suggère sans plus tarder de découvrir ce remarquable texte dans la traduction qu'en proposa l'égyptologue belge Pierre Gilbert, voici presque septante ans.

  
      

Des corps sont en marche ; d’autres entrent dans l’immortalité
Depuis le temps des anciens ;
Les dieux qui vécurent autrefois reposent dans leur pyramide,
ainsi que les nobles, glorifiés, ensevelis dans leur pyramide.
Ils se sont bâti des chapelles dont l’emplacement n’est plus.
Qu’en a-t-on fait ?
J’ai entendu les paroles d’Imhotep et de Hordjedef,
Dont on rapporte partout les dires.
Où est leur tombeau ?
Leurs murs sont détruits, leur tombeau comme s’il n’avait pas été.
Nul ne vient de là-bas nous dire comment ils sont,
Nous dire de quoi ils ont besoin
Ou apaiser nos coeurs,
Jusqu'à ce que nous allions là où ils sont allés.


Réjouis ton coeur, pour que ton coeur oublie que tu seras un jour béatifié.
Suis ton coeur tant que tu vis,
Mets de la myrrhe sur ta tête,
Habille-toi de lin fin,
Oins-toi de ces vraies merveilles qui sont le partage d’un dieu ;
Multiplie tes plaisirs, ne laisse pas s’atténuer ton coeur ;
Suis ton coeur et les plaisirs que tu souhaites.
Fais ce que tu veux sur terre.
Ne contrains pas ton coeur.
Il viendra pour toi, ce jour des lamentations !
Le dieu au coeur tranquille n’entend pas les lamentations,
 [= Osiris, dieu des morts]
Les cris ne délivrent pas un homme de l’autre monde.

 

(Refrain ?)


Fais un jour heureux, sans te lasser,
Vois, il n’y a personne qui emporte avec lui ses biens,
Vois, nul n’est revenu après s’en être allé.

 

 

 

(Sur Youtube, récitation d'une autre version de chant de harpiste

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

GILBERT PierreLa poésie égyptienne, Bruxelles, F.E.R.E., 1949, pp. 89-90.

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