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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 23:00

 

      Comme il est bien, dans la requête au Prince, d'interposer l'ivoire ou bien le jade

Entre la face suzeraine et la louange courtisane.

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Amers, Invocation, 4

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 262 de mon édition de 1972

 

 

 

     Dans le pénultième épisode pré-programmé pour pallier mon absence, nous avons laissé Sinouhé, souvenez-vous amis lecteurs,  en compagnie d'Amounenchi, prince du Rétchénou supérieur, qui l'interroge  sur sa présence en Asie.

 

     L'Égyptien tente de la justifier en prétextant, dans un premier temps, la volition de son "coeur", comprenez son esprit, voire son inconscient qui l'aurait poussé à agir de la sorte suite aux propos interceptés concernant l'assassinat du roi Amenemhat Ier.

      Puis, dans un second temps, argument probablement plus prégnant à ses yeux, il invoque la volonté d'un dieu ... qu'il se garde évidemment bien de nommer.

 

     En prenant soin d'ajouter que personne n'a eu à lui reprocher quoi que ce soit, - ce qui constituait, selon l'auteur anonyme de ce roman, une assertion irréfragable -, Sinouhé, se montrant indiscutablement sous un profil le plus avantageux possible, souhaite en outre s'assurer qu'Amounenchi jamais ne le soupçonnerait d'avoir fait partie de ceux qui, au sein même de la Cour, ont fomenté l'attentat ; et, peut-être plus important encore, veut prouver qu'il ne s'est pas exilé aux fins de se soustraire à la justice de son pays.

La Maât est donc bien respectée ...


     Poursuivant son interrogatoire, Amounenchi s'inquiète de l'avenir de l'Égypte suite à la disparition du vieux roi : "Comment donc sera ce pays-là en son absence, sans lui, sans ce dieu puissant ?".  

 

 

     Pour ma part, je lui dis en guise de réponse : "Assurément, son fils (1) est entré dans le Palais après qu'il a pris possession de l'héritage de son père. C'est un dieu, certes, qui est sans égal ; personne n'a existé supérieur à lui. C'est un maître de sagesse, excellent quant aux desseins, efficace quant aux commandements, sur l'ordre duquel l'on va et vient.


 

 

Sesostris-Ier---Altes-Museum--Berlin.png


 

     C'est lui qui soumettait les pays étrangers tandis que son père était dans son palais. Il (lui) rendait rapport sur ce qu'il avait ordonné d'être fait. Certes, c'est un homme fort, agissant par la vigueur de son bras, un être actif qui n'a pas son pareil quand on le voit charger les troupes ennemies ou aborder la mêlée. C'est lui qui plie la corne (2)  et affaiblit les mains, (faisant en sorte que) ses ennemis ne peuvent se ranger en ordre de bataille.

 

     C'est un laveur de visage qui brise les fronts (3). On ne tient pas debout en sa présence. C'est un qui allonge le pas quand il détruit les fuyards : il n'y a pas d'échappatoire pour celui qui lui montre son dos. C'est un tenace au moment de repousser (l'ennemi). C'est un homme qui revient à la charge : il ne peut tourner le dos. C'est un homme vaillant, brave quand il voit la multitude. Il ne donne pas prise à la lassitude autour de son coeur (4) .

 

     C'est un hardi quand il voit les ennemis de l'Égypte ; c'est sa joie que refouler les troupes adverses. Quand il saisit son bouclier, il piétine (les ennemis). Il ne s'y prend pas à deux fois pour tuer. Personne ne peut échapper à sa flèche ; personne ne peut bander son arc. Les étrangers fuient ses deux bras comme la puissance de la grande déesse (5). Il combat comme s'il prévoyait le but, et ne se soucie pas du reste.

 

     C'est un possesseur de charme (6) , grand de douceur : l'amour a conquis pour lui. Sa ville l'aime plus qu'elle-même. Elle s'honore de lui plus qu'en son propre dieu. Hommes et femmes passent en exaltation grâce à lui, maintenant qu'il est roi

 

     Il a conquis étant encore dans l'oeuf : son visage est tourné vers cela depuis qu'il a été mis au monde (7). C'est quelqu'un qui multiplie ce qui est né avec lui. C'est un unique que donne le dieu. Combien se réjouit ce pays qu'il gouverne. C'est quelqu'un qui élargit les frontières : il conquerra les pays du Sud et ne tiendra nul compte des pays du Nord car il a été créé pour frapper les Asiatiques et pour écraser les Coureurs des sables.

 

     Dépêche (un messager) vers lui. Fais qu'il connaisse ton nom (8) ; ne blasphème pas loin de Sa Majesté. Il ne manquera pas de faire du bien à un pays qui sera loyal envers lui.

 

     Alors il me dit : Et assurément l'Égypte est heureuse, elle sait qu'il est puissant !

 

 

 

Notes

 

(1)  Son fils : Sésostris Ier, fils d'Amenemhat Ier.

 

(2)   C'est lui qui plie la corne : c'est lui qui fait ployer son adversaire, ici comparé à un taureau puissant ; métaphore d'ailleurs souvent attribuée à Pharaon lui-même, soit dans la littérature officielle, soit dans sa titulature : souvenez-vous quand je vous avais détaillé celle de Ramsès II gravée en creux sur l'obélisque situé Place de la Concorde, à Paris, et que nous y avions lu le premier parmi les cinq noms qui lui avaient été attribués : Horus, Taureau victorieux, aimé de Maât.

    

(3)  Un laveur de visage qui brise les fronts : un vindicatif. Il est ici fait allusion à la figuration, devenue elle aussi classique, du roi vaillant qui fracasse ses ennemis.

 

     A la lecture de tout ce passage, vous aurez évidemment compris que Sinouhé met particulièrement l'accent sur les qualités guerrières qui animent Sésostris Ier. Nous sommes là en présence d'une image récurrente des formules d'eulogie qui se renforcera par la suite, notamment quand, au Nouvel Empire, le souverain affirmera qu'il est un preux, un champion au-dessus de tous les autres.

 

(4)   Il ne donne pas prise à la lassitude autour de son coeur  : il ne se laisse pas vite décourager.

 

(5)   ... la puissance de la grande déesse  : il s'agit d'Ouadjet, sous la forme d'un cobra femelle censé protéger tout monarque égyptien de ses ennemis. Souvent, il figure frontalement sur leur coiffe : c'est ce que les égyptologues nomment l'uraeus.

 

 (6)   C'est un possesseur de charme : avant de revenir à des considérations ressortissant au domaine militaire, Sinouhé glisse ici quelques propos mettant l'accent sur l'affabilité du jeune roi.  

 

(7)   ... depuis qu'il a été mis au monde : Sinouhé fait ici comprendre à son interlocuteur que Sésostris Ier est né et régnera par volonté divine ; et d'ajouter ensuite que, nonobstant cette "prédestination", il sera apprécié de son peuple (Combien se réjouit ce pays qu'il gouverne). 

 

(8)   Fais qu'il connaisse ton nom : Sinouhé conseille à Amounenchi de se présenter au nouveau dirigeant. Rappelez-vous qu'Amounenchi, apprenant la mort d'Amenemhat Ier de la bouche même de l'exilé, s'inquiétait de savoir ce qu'allait devenir l'Égypte sans ce dieu puissant craint des Asiatiques. Cela donne à penser que  le prince du Retchénou et le vieux gouvernant se connaissaient. Et le présent conseil de Sinouhé autorise à croire que des liens, voire même une correspondance officielle, aient pu exister entre les deux hommes ; relations que le décès du roi interrompra automatiquement, sauf si Amounenchi prend l'initiative d'envoyer sans tarder des messagers à la Cour d'Égypte.

 

     Historiquement parlant, ce passage du roman se révèle capital non seulement parce qu'il nous fournit le terminus a quo, l'époque à partir de laquelle se sont établis des échanges épistolaires entre potentats égyptiens et asiatiques, échanges qui prendront une importance toute particulière à l'époque d'Amenhotep III et de son fils Akhenaton - j'ai déjà, souvenez-vous, eu l'opportunité d'évoquer les "Lettres d'Amarna" ; mais aussi parce qu'il nous précise le rôle d'ambassadeur, d'agent diplomatique que vraisemblablement joua Sinouhé hors des frontières de son pays. J'y reviendrai ...

 

 

 

     A suivre ... mardi prochain, en direct, puisque définitivement de retour, je pourrai enfin lire les commentaires éventuellement adressés ces derniers temps et y apporter réponses.


 

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 23:00

 

      Etranger, dont la voile a si longtemps longé nos côtes

(et l'on entend parfois de nuit le cri de tes poulies),

Nous diras-tu quel est ton mal, et qui te porte, un soir de plus grande tiédeur, à prendre pied parmi nous sur la terre coutumière ?

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Amers, Strophe, VIII

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 321 de mon édition de 1972

  

 

 

 

    

     Suite à des propos de conspiration contre Amenemhat Ier-Sehetepibrê alors qu'il accompagnait en Libye Sésostris Ier, héritier du trône d'Égypte, craignant d'être impliqué, voire compromis dans une révolution de palais qu'il croit fomentée de l'intérieur du harem où il était au service de la jeune reine, Sinouhé, pris d'une certaine panique, nous l'avons constaté, décide de s'enfuir.

 

     Quittant son pays, il s'exile pour trouver refuge en Asie où, nous l'avons laissé, mardi dernier, aux côtés d'Amounenchi, prince du Rétchénou supérieur, qui le questionnait sur les raisons de sa désertion et de sa présence sur ses terres.

 

 

 

     Alors il me demanda : "Pourquoi es-tu venu ici ?

Qu'y a-t-il ? S'est-il passé quelque chose à la Cour ?"


  Fragment de linteau d'Amenemhat Ier - Metropolitan Museum

 

 

     Je lui expliquai que le roi de Haute et Basse-Égypte, Sehetepibrê, s'en était allé vers l'horizon (1)  et que l'on ne savait pas ce qu'il adviendrait après cela.


      Puis ajoutai, en guise de mensonge (2) : "C'est d'une expédition du pays des Téméhou (3) que je revenais lorsqu'on me fit rapport. Mon coeur faiblit ; je défaillis. Mon coeur n'était plus dans mon corps, il m'emporta sur les chemins de la fuite. (4)

 

     Je n'avais pas fait l'objet d'une conversation ; on n'avait pas craché sur moi ; je n'avais pas entendu de reproches, ni mon nom dans la bouche du héraut.

Je ne sais ce qui m'a amené dans ce pays : c'était comme la volonté du dieu, comme quand l'homme du Delta se voit à Éléphantine ou l'homme des marais en Nubie ..."  (5)

 

     Alors, il me dit : "Comment donc sera ce pays-là en son absence, sans lui, sans ce dieu puissant (6) dont la crainte était à travers les pays étrangers comme (celle de) Sekhmet lors d'une année de peste ?" (7)

 

 

 

 

Notes

 

(1)   S'en aller vers l'horizon : mourir.

 

(2)    ... en guise de mensonge : nous savons en effet qu'on ne lui a nullement fait rapport comme il va l'affirmer mais qu'il a surpris une conversation qu'il n'aurait nullement dû entendre.

 

(3)   Le pays des Téméhou : la Libye actuelle.

 

(4)    Mon coeur (...) m'emporta sur les chemins de la fuite : Sinouhé avoue donc ici sa peur et tente de justifier sa décision de fuir en en rejetant la responsabilité sur son coeur déboussolé.

Or, pour les Égyptiens de l'Antiquité, le coeur, c'est l'esprit, le cerveau, ce qui dirige l'homme ; l'organe qui, de ce fait, ne peut être retiré du corps lors du processus de momification - comme le sont certains viscères déposés dans les vases canopes, ou comme l'est le cerveau lui-même -, mais doit impérativement rester en place. 

      En d'autres termes, Sinouhé veut faire croire à son interlocuteur que sa fuite résulte d'un trouble de sa pensée ...

 

 (5)   ... comme quand l'homme du Delta se voit à Éléphantine : arguant du fait qu'on ne peut strictement rien lui reprocher, il poursuit sa tentative de disculpation en prétextant la volonté d'un dieu que, d'ailleurs, il se garde bien de nommer. Et corrobore ses propos en avançant une double comparaison, - ressortissant au domaine de l'onirisme -, d'un homme du Nord qui, tout à coup, se trouverait vivre au Sud ...

 

     Parfaite excuse "freudienne" bien avant la lettre ! 

  

(6)   ... sans ce dieu puissant : par dieu, il faut ici comprendre le souverain assassiné, soit Amenemhat Ier.

 

(7)   ... Sekhmet lors d'une année de peste : les Égyptiens s'imaginaient que les épidémies constituaient la volonté de cette déesse à l'aspect léonin et, qu'en outre, elles étaient propagées par le vent. De sorte que les prêtres de Sekhmet eurent en charge d'apaiser autant que faire se pouvait la divinité redoutée mais aussi de soigner les maux dont ils la jugeaient responsable.

      Et c'est ainsi qu'au fil du temps, ils furent considérés comme des médecins ...

 

 

 

     A suivre ...

 

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.) 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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30 juillet 2012 1 30 /07 /juillet /2012 23:00

   

     Les grands itinéraires encore s'illuminent au revers de l'esprit, comme traces de l'ongle au vif des plats d'argent.

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Vents, III, 1

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 218 de mon édition de 1972

 

 

     Nous avons quitté Sinouhé mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, alors que revenant de Libye, il longe le Ouadi Natroun, passe à proximité de Guizeh - puisqu'il mentionne le sanctuaire du Sycomore -,  descend vers le sud, arrive à Dachour, se rend à un débarcadère, lieu dit "Rive des boeufs", où il prend un bac pour traverser le Nil, aboutissant au Gebel el-Ahmar, près du Caire actuel.

 

     Il remonte alors vers le nord-est, atteint l'ensemble d'ouvrages appelés "Murs du Prince", situés à l'extrémité de la portion de la route égyptienne menant vers l'Asie, le Ouadi Tumilat.

Alors proche des lacs Amers, il franchit sans difficulté la frontière septentrionale, après avoir traversé l'isthme de Suez.

 

 

  Grand-lac-Amer---Josiane-Bellot.jpg

 

 

 (Coucher de soleil sur le lac Amer - En souvenir de feu Josiane Bellot, conceptrice du blog Ballade égyptienne qui nous a quittés en février dernier.)

 

 

       Je fis halte sur l'île des lacs Amers et c'est alors que la soif m'assaillit, de sorte que j'étouffais : ma gorge (était comme de la) poussière.

 

     Je dis : "Ceci est le goût de la mort". Je relevai mon coeur et rassemblai mes membres après que j'eus entendu le mugissement d'un troupeau. J'aperçus des Bédouins. Un cheikh local me reconnut : il s'était par le passé rendu en Égypte. Alors il me donna de l'eau. Du lait fut cuit pour moi. Je marchai avec lui vers sa tribu. Bon est ce qu'ils firent (1).

  

     Un pays étranger me donna à un autre pays étranger.

 

      Je quittai Byblos et me rendis à Qedem. J'y vécus un an et demi. Amounenchi m'emmena : c'était un prince du Rétchénou supérieur (2). Il me dit : "Tu seras bien avec moi, tu entendras la langue d'Égypte". Il me dit cela parce qu'il connaissait ma réputation. Il avait entendu ma sagesse parce que des gens d'Égypte qui étaient là avec lui, pour moi, avaient témoigné.

 

     Alors il me demanda : "Pourquoi es-tu venu ici ?"

 

 

     Qu'escompte répondre Sinouhé à son hôte ?

Comment expliquera-t-il son exil et son désir de trouver refuge à l'étranger ?

Quelles raisons avancera-t-il pour justifier cette fuite peu commune ?

 

     Voilà ce que je vous propose de découvrir ensemble mardi prochain, amis lecteurs, si toutefois, en ce deuxième mois de nos rendez-vous estivaux que la pluie a peu épargnés, vous entendez poursuivre en ma compagnie la lecture du Roman de Sinouhé.

 

 

 

Notes

 

 

(1)   Bon est ce qu'ils firent  : Sinouhé nous précise par là qu'il fut bien traité.

 

(2)   Le Rétchénou supérieur  : Qedem, Byblos ... Sans d'autres précisions sur son itinéraire, l'exilé indique qu'il parcourt le couloir syro-palestinien, territoire divisé en districts correspondant à des implantations de différentes tribus bédouines.

 

 

 

     A suivre ...

 

 

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 23:00

 

      A nulles rives dédiée, à nulles pages confiée la pure amorce de ce chant ...

D'autres saisissent dans les temples la corne peinte des autels :

Ma gloire est sur les sables ! ma gloire est sur les sables ! ...

Et ce n'est point errer, ô Pérégrin,

Que de convoiter l'aire la plus nue pour assembler aux syrtes de l'exil un grand poème né de rien, un grand poème fait de rien ...

 

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Exil, II

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 124 de mon édition de 1972

 

 

 

 

      Six papyri et vingt-six ostraca actuellement connus permettent, étudiés de manière synoptique, de reconstituer ce que les égyptologues estiment être l'intégralité - quelque 335 lignes - du Roman de Sinouhé. Nonobstant les nombreuses études philologiques qui lui furent consacrées, l'oeuvre n'a toujours pas véritablement révélé tous ses secrets.

 

     Cela se conçoit aisément dans la mesure où le moment le plus important de son intrigue - que nous avons découvert ensemble mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs -, à  savoir : quand Sinouhé, qui accompagnait l'héritier présumé, Sésostris Ier, dans son expédition contre le pays des Libyens, surprend, à son corps défendant, des propos échangés entre un émissaire du Palais et un autre des fils d'Amenemhat Ier, tout récemment décédé ; conversation qui, vous l'avez constaté, le trouble au plus haut point.

 

     Moment crucial donc, mais qui reste à jamais pour nous nimbé de mystère, rien ne nous étant, nulle part dans la composition romanesque, divulgué réellement.

 

      Les exégètes, toutefois, pensent qu'il s'agissait d'allusions à un complot vraisemblablement fomenté par un des princes prétendant au trône qui aurait causé la mort soudaine et violente du roi. Cet attentat, survenu après le repas du soir, est par ailleurs narré dans une autre oeuvre littéraire relativement contemporaine, l'Enseignement d'Amenemhat Ier, destiné à son fils Sésostris Ier.

 

     Parce qu'il est évident que Sinouhé n'aurait pas dû entendre les propos qu'il a interceptés, il cherche à se cacher dans des buissons de manière à laisser passer sans être vu l'armée égyptienne qui le talonne.

 

     Ce danger écarté, quittant les terres libyennes, il se dirige vers le Nil en se promettant bien de ne pas revenir dans la capitale, ce qui le précipiterait entre les mains des conjurés.

 

     Apeuré, pris de panique, probablement convaincu de l'imminence d'un conflit d'envergure, notre héros décide de s'enfuir pour chercher refuge en pays asiatiques sans en référer à Sésostris Ier, son maître, et sans l'avertir de la conspiration ourdie contre son père.

 

     Sur la carte ci-après, il m'a paru intéressant de signifier en traits interrompus rouges l'itinéraire parcouru en Égypte qu'il mentionne dans son récit. Comme m'a semblé opportun, après la lecture de ce dernier, de vous fournir quelques explications supplémentaires aux seules fins de géographiquement mieux appréhender les données topographiques dont il rend compte dans les termes spécifiques à son époque.


 

 

Sinouhé - Itinéraire

 

 

 

     Je traversai le Maâti (1) aux environs du Sycomore (2) et approchai de l'enceinte de Snéfrou (3).

Je passai une journée à la lisière d'un champ. C'est lorsqu'il fit jour que je me mis en route.

Je rencontrai un homme qui se tenait debout sur le bord du chemin : il me salua avec respect, moi qui le craignais.

C'est quand vint le moment du repas du soir que j'arrivai à la rive des boeufs.

Je traversai l'eau sur une barge dépourvue de gouvernail (4) grâce à la force du vent d'ouest.

Je passai à l'est de la carrière de pierres, sur la hauteur de la Dame de la Montagne rouge (5).

Je me mis en route vers le nord et atteignis les Murs du Prince (6) fait pour repousser les Asiatiques et pour écraser les coureurs des sables.

     Je m'accroupis dans un buisson dans la crainte que me voient les gardiens du fortin qui était surveillé ce jour-là. Je me mis en marche au moment du soir et lorsque j'atteignis Peten  (7), le jour se leva.

 

 

 

Notes

 

  

(1)   Le Maâti : les égyptologues ne sont pas encore parvenus à se mettre d'accord sur la réalité géographique de ce terme.

 

(2)   Le Sycomore : sanctuaire dédié à la déesse Hathor, proche de Guizeh.

 

(3)   L'enceinte de Snéfrou : allusion au complexe funéraire de Snéfrou, à Dachour, au nord de Licht, la capitale officielle de l'époque. Vous remarquerez, amis lecteurs, que, se gardant bien de revenir au palais pour les raisons que j'ai expliquées d'emblée ce matin, Sinouhé bifurque alors et se dirige vers le nord-est.

 

(4) ... dépourvue de gouvernail : Sinouhé traverse le Nil sur une embarcation sans gouvernail parce qu'uniquement prévue pour transporter du bétail et non des passagers.

 

(5)   La Montagne rouge : le Gebel el-Ahmar.

 

(6)   Les Murs du Prince : à l'encontre de ce que d'aucuns pensent, à savoir qu'il s'agirait d'une ceinture de murs fortifiés, le Professeur Malaise insista lors de nos travaux sur le fait que des fouilles effectuées dans la région avaient permis de déterminer l'existence d'un ancien canal dont le tracé allait de Péluse jusqu'à Kantara, puis du lac el-Balach vers le lac Timsah.

 

     Parallèlement, il fit référence à un texte qui précisait que Mérikarê, souverain de la Première Période intermédiaire, avait déjà projeté de creuser un canal entre une forteresse appelée les "Chemins d'Horus" et les lacs Amers. N'ayant finalement pas été réalisé, Amenemhat Ier, - Prince fait pour repousser les Asiatiques, comme l'indique Sinouhé -, l'aurait par la suite entrepris avec une finalité défensive dans la mesure où les terres accumulées par son creusement, mises sur les côtés, auraient servi de bastions, de fortins qui, toujours selon le narrateur, n'auraient  vraisemblablement pas été gardés en permanence.

 

     Merci à Franck Monnier, interlocuteur de choix, pour les pénétrantes discussions qu'en juin dernier nous avons échangées à propos de ces Murs du Prince : ouvrage qui, égyptologiquement parlant, fit et fait encore couler beaucoup d'encre quant à sa situation et son aspect précis.

 

     Il appert de nos confrontations d'opinion que si, au départ des termes égyptiens employés pour notifier la construction en question - jnb, au singulier et jnbw, au pluriel -, les uns traduisent par "canal" quand d'autres préfèrent "murailles", "forteresse" ou "réseau de fortins", il est grandement nécessaire que l'on se penche sur ce problème de manière à définitivement l'éclaircir ...

 

     Pour sa part, Frank s'attelle à écrire un article sur le sujet qui devrait incessamment paraître au sein d'une revue d'égyptologie montpelliéraine librement accessible sur le Net (ENIM).

 

     Pour ce qui me concerne, reprenant par là l'esprit d'un passage d'un courrier qu'il m'adressa, je conclurai qu'il me paraît actuellement plus sage de ne considérer ces "Murs du Prince" que comme un ensemble d'ouvrages visant à protéger d'invasions asiatiques ennemies la frontière septentrionale de l'Égypte.

 

 

(7)   Peten : ce terme étant suivi du hiéroglyphe déterminant les pays étrangers, Sinouhé nous indique qu'il a donc là quitté l'Égypte.

 

 

 

     A suivre ...

 

 

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 23:00

 

      Un grand principe de violence commandait à nos moeurs ...


 

 

SAINT-JOHN PERSE

Anabase, VIII

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 108 de mon édition de 1972

 

 

 

     Mardi dernier, souvenez-vous amis lecteurs, vous aviez fait connaissance avec un serviteur aulique, Sinouhé, en découvrant les titres et fonctions qui avaient été siens à la Cour. En guise de prémices à son récit autobiographique, nous fournissant par là une précieuse indication chronologique, partant, historique, il nous révèle le moment où il le fait débuter : à la mort du fondateur de la XIIème dynastie, Amenemhat Ier- Sehetepibrê (que nous savons avoir vécu dans la première moitié du 20ème siècle avant notre ère), décès survenu dans sa trentième année de règne, le septième jour du troisième mois de l'Inondation.

Ce qui correspond, transposé dans notre calendrier - grégorien - actuel, à un 3 novembre, probablement, selon la majorité des égyptologues dans les années 1960 avant notre ère. 

 

     Nous l'avions laissé alors qu'en quelques traits il décrivait les manifestations du deuil qui affligeait la Résidence, Itji-Taouy, capitale que le roi, désireux de quitter Thèbes, avait lui-même tardivement fondée en Moyenne-Egypte, à proximité de Licht.    

 

 


 

     Or donc, sa Majesté avait envoyé une armée vers le pays des Téméhou  (1) .


 

Ouadi-Natroun.jpg



      Son fils aîné, le dieu parfait Sésostris, en avait pris la tête : il y avait été mandé pour combattre les pays étrangers et infliger une correction à ceux qui étaient parmi les Tchéhénou (2).

 

     C'est après avoir emporté du pays des Tchéhénou des prisonniers entravés et du bétail de toute sorte en grande quantité qu'il s'en revenait. Les compagnons du Palais dépêchèrent (des messagers) du côté de l'Occident afin que le fils du roi connaisse les événements advenus à la Résidence : ces émissaires le trouvèrent sur le chemin, l'atteignant le soir finissant. Qu'il tardât ne s'est pas produit : le Faucon (3) s'envola avec sa suite sans faire en sorte que son armée le sût.

 

    Or, on avait également dépêché (des émissaires) vers les enfants royaux qui l'accompagnaient dans cette armée : on fit appel à l'un d'eux tandis que je me trouvai là. J'entendis sa voix alors qu'il se confiait : j'étais à proximité de celui qui parlait loin.

 

     Mon coeur se troubla, les bras m'en tombèrent, tous les membres de mon corps tremblant davantage. Je m'éloignai d'un bond jusqu'à ce que j'aie trouvé un lieu de cachette.

 

     Et de me placer entre deux buissons afin d'être séparé de celui qui marcherait sur le chemin.

Je me mis en route vers le Sud sans avoir l'intention d'approcher cette Résidence (4) car je m'attendais à ce qu'advienne un conflit.

Et je ne pensais pas vivre après lui  (5). 

 

    

 

Notes


 

(1)   Le pays des Téméhou : à l'ouest de l'Egypte, au-delà du Ouadi Natroun ; il s'agit de l'actuelle Libye.


(2)   Les Tchéhénou : opposants égyptiens exilés en terres libyennes aux fins vraisemblablement d'y comploter contre Amenemhat Ier.

 

(3)   Le Faucon : Sinouhé nous fait ici comprendre que Sésostris Ier, héritier du trône, assimilé à Horus sous son aspect de falconidé, apprenant une nuit de son retour d'expédition libyenne le décès de son père Amenemhat Ier, quitte immédiatement son armée sans prévenir quiconque afin de rentrer au palais royal.

 

(4)   La Résidence : la capitale.

 

(5)  après lui : certaines versions du texte sur papyri proposent : Et je ne pensais pas vivre après cet événement, c'est-à-dire après un conflit, une guerre civile ; d'autres, comme ici mais aussi celle inscrite sur un ostracon conservé au Musée du Caire leur préfèrent après lui, laissant ainsi sous-entendre qu'il pourrait s'agir d'Amenemhat Ier en personne.

 

 


       A suivre ...

 

 

     (Je ne rappellerai jamais assez tout ce que cette mienne traduction doit à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici près d'un quart de siècle, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.)

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 23:00

 

      L'Été plus vaste que l'Empire suspend aux tables de l'espace plusieurs étages de climats.

La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres.

- Couleur de souffre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s'allumant aux pailles de l'autre hiver - et de l'éponge verte d'un seul arbre le ciel tire son suc violet.

 

 

SAINT-JOHN PERSE

Anabase, VII

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 105 de mon édition de 1972

 

 

 

     Comme je l'indiquai la semaine dernière, amis lecteurs, nous mettrons à profit ces vacances estivales pour parcourir le Roman de Sinouhé, oeuvre rédigée en écriture hiératique datant de la XIIème dynastie, au Moyen Empire, dont j'avais jadis, lors de mes études à l'Université de Liège, traduit une version hiéroglyphique, ainsi que certaines de ses variantes, sous l'autorité attentive du Professeur Michel Malaise.

 

 

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

 

      Le texte - dont je vous propose ci-dessus la première page d'une transcription en hiéroglyphes se lisant de droite à gauche - commence par l'énonciation des titres qui furent ceux de Sinouhé à la fin de sa vie. Ensuite, retour en arrière et début de l'autobiographie proprement dite dans laquelle il évoque les fonctions qu'il effectua dans les dernières années du règne conjoint d'Amenhemhat Ier et de son fils Sésostris Ier, au service duquel il oeuvrait plus particulièrement.

 


 

     Le noble, le prince, le porteur du sceau royal en qualité d'ami du Harponneur  (1), l'administrateur en chef des domaines des souverains dans les terres asiatiques - qu'il vive, soit prospère et en bonne santé -, le connu véritable du roi de Haute-Egypte, son aimé, le compagnon royal, Sinouhé, dit :

   

     J'étais un compagnon adjoint à son maître, un serviteur du harem royal de la noble dame, la grande favorite, l'épouse royale de Sésostris dans Kenemsout (2), la fille royale d'Amenemhat dans Kaneferou (3), Neferou, la dame élevée à l'état d'imakh. (4)

 

     En l'an 30 du règne, le troisième mois de la saison de l'inondation (5), le septième jour (6), le dieu s'éleva vers son horizon, le roi de Haute et Basse-Egypte, Sehetepibrê (7) qui s'envola vers le ciel pour s'unir au disque solaire (8), de sorte que la chair du dieu (9) s'incorpora à celle de son père. (10) 

 

     La Résidence royale était dans le silence, les coeurs dans l'affliction et la double grande porte close. L'entourage avait la tête sur les genoux (11) et le peuple était dans la douleur.


 

Notes 

 

(1)   Le Harponneur : Horus, incarné dans la personne du roi.

 

(2)  Kenemsout : nom de la pyramide et de la ville de pyramide de Sésostris Ier, près de Licht, en Moyenne-Egypte.

 

(3)    Kaneferou : nom de la pyramide et de la ville de pyramide d'Amenemhat Ier, près de Licht également.

 

(4)   L'état d'imakh : revoir cet article.


(5)   La saison de l'inondation : trois saisons en fait rythmaient l'année égyptienne, le Nil étant l'élément cardinal qui motiva cette tripartition.

            

      1. Saison Akhet, de la mi-juillet à la mi-novembre : c'est le temps de l'inondation. Le fleuve déborde, offrant à ses rives, de part et d'autre, non seulement l'eau vitale tant attendue, mais aussi le limon fertilisant constitué des déchets et des débris rocheux qu'il arrache et charrie tout au long de son cours.


             
     2. Saison Peret, de la mi-novembre à la mi-mars : le fleuve rentré dans son lit, les paysans labourent le sol puis effectuent les semailles.


                         
    3. Saison Chemou, à partir de la mi-mars : c'est le temps des récoltes, puis de la sécheresse à nouveau, avant le retour cyclique de la crue.


         

(6)   Le septième jour : un 3 novembre, si je m'en réfère à notre calendrier actuel.

 

(7)   Sehetepibrê : nom de trône d'Amenemhat Ier.

 

     Permettez-moi, ici et maintenant, de vous remettre en mémoire les cinq noms dont disposait alors tout monarque et que les égyptologues appellent "Titulature royale".


 

     Le premier d'entre eux , le nom d'Horus, plaçait le souverain sous la protection de l'oiseau sacré, patron de la ville d'Hiérakonpolis d'où le premier roi, Narmer, était originaire, et ainsi l'identifiait à Horus lui-même.
                                

      Dans la transcription hiéroglyphique, l'oiseau Horus est placé au-dessus d'une représentation du mur d'enceinte protégeant le palais royal, à l'intérieur duquel figure le nom du pharaon.




     Avec le deuxième, le nom de Nb.ty, les "Deux maîtresses", le roi était sous la protection des déesses tutélaires des deux royaumes primitifs : Nekhbet, le vautour blanc de Haute-Egypte et Ouadjit, le cobra de Basse-Egypte. En tant que telles, elles personnifiaient les couronnes blanche et rouge représentant les deux parties du pays. Dès lors, le souverain était considéré comme régnant sur l'Egypte unifiée.




    

     Le troisième, le nom d'Horus d'or, composé du signe du faucon, personnification de Rê, et de celui du collier d'or réunis en un monogramme, liait la personne royale à celle de l'Horus solaire et céleste. 
  

 

 

 

 


      Le quatrième, souvent appelé prénom ou nom de règne ou de trône, celui de "Nesout-bity"  (= "Celui du Roseau et de l'Abeille", que nous traduisons par "Roi de Haute et Basse-Egypte"), entouré d'un premier cartouche, assimile le roi à la faune et à la flore symboliques de chacune des deux parties de son royaume : le roseau, pour la Haute-Egypte et l'abeille pour la Basse-Egypte. Et tout comme l'épiclèse constituant le deuxième nom, "Celui des Deux Maîtresses ", ce titre affirme donc la souveraineté de Pharaon sur l'Egypte unifiée.

     Je rappellerai également au passage qu'un cartouche constitue cette forme ovale figurant une boucle de corde nouée à l'une de ses extrémités ressemblant à une petite barre rectiligne. Le terme chenou qui le désigne en égyptien ancien dérive en fait d'un verbe qui signifie "encercler". Il faut ainsi comprendre que les deux derniers noms du souverain inscrits dans ce graphisme permettent non seulement d'être clairement isolés dans un texte, donc de mettre Pharaon en évidence, mais aussi de symboliquement le qualifier de "Maître de ce que le disque solaire entoure", donc de l'univers.

 

 

     Enfin, dans le second cartouche,  le dernier nom, en réalité reçu à sa naissance, celui de "Sa-Rê", (= "Fils de Rê " : le hiéroglyphe du canard, pour "Fils de" et celui du soleil pour "Rê") met à nouveau le roi, à partir de Chéphren à tout le moins, en relation intime avec le soleil, grande puissance cosmique.

 

     Des cinq noms, c’est celui-ci qui est passé à la postérité, devenant ainsi le plus connu du grand public. 


  

     L'idéologie de la titulature royale peut donc se réduire à deux concepts :

 

* Pharaon règne sur la Haute et la Basse-Egypte réunies ;
* Il s'intègre dans les deux cycles mythiques de la royauté divine : celui de Rê et celui d'Horus.


 

(8)   Disque solaire : Rê.

 

(9)   Le dieu : le roi.

 

(10)   Circonlocutions traditionnelles exprimant la perte d'un souverain ; ici, en l'occurrence : Amenemhat Ier.

 

(11)    La tête sur les genoux : attitude de prostration suite à la douleur qu'induit ce décès.

 

 

 

 

     A suivre ...

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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 23:00

 

C'est la fraîcheur courant aux crêtes du langage, l'écume encore aux lèvres du poème,

Et l'homme encore de toutes parts pressé d'idées nouvelles, qui cède au soulèvement des grandes houles de l'esprit.

 


 

 

SAINT-JOHN PERSE

Pluies, VIII

 

dans Oeuvres complètes,

Paris, Gallimard, La Pléiade,

p. 153 de mon édition de 1972

 


 

     Ce fut en octobre 2011 que, pour la dernière fois amis lecteurs, nous eûmes rendez-vous avec la littérature des rives du Nil antique : j'y apposais, souvenez-vous, un point final - mais pas nécessairement définitif ! - à notre voyage au sein des Maximes de Ptahhotep.

 

     Encouragé par une fidèle interlocutrice dans un nouveau projet qui devrait nous accompagner cet été jusqu'à la prochaine rentrée académique, j'ai dessein de vous donner à lire un monument du  Moyen Empire : le Roman de Sinouhé.


     Il n'y a guère, choisissant un extrait en guise d'exergue à l'une de mes interventions, j'avais expliqué que ce texte historique était devenu un "classique" que tout impétrant s'étant frotté à l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes se devait d'un jour traduire. Je fus de ceux-là, voici plus d'un quart de siècle, sous la direction du Professeur Malaise, à l'Université de Liège.

 

     Et ce sera, d'après la version hiéroglyphique qu'a fournie du texte hiératique l'égyptologue anglais Aylward Manley Blackman, ma modeste traduction, bien évidemment peaufinée par les corrections apportées par M. Malaise que je prendrai plaisir à vous offrir.

 


Sinouhe.jpg

 

 


     A ces quelques mots de présentation, je m'en voudrais de ne pas en ajouter d'autres, en guise de préalable à l'oeuvre elle-même, de manière à la replacer dans son contexte antique.

 

     Tous les ouvrages d'Histoire littéraire concernant le Moyen Empire égyptien vous l'expliqueront de manière bien plus détaillée que je ne veux aujourd'hui le faire : quelques grands genres sont à distinguer qui composent le corpus de cette riche période.

 

     J'épinglerai tout d'abord les biographies, que l'on retrouve expansivement proposées sur les murs des tombes depuis l'Ancien Empire d'ailleurs ou, plus condensées mais aussi flatteuses, sur les stèles qu'ont souhaitées les défunts. En termes efficients, toutes visent un même but, essentiel : rédiger l'apologie du propriétaire du monument afin de lui assurer le séjour le plus agréable possible dans l'Au-delà.

 

     Consubstantiellement à ce premier genre littéraire se présentent les textes didactiques, qu'ils soient politiques - visant à exalter le loyalisme envers le souverain -, moraux - réfléchissant philosophiquement sur la vie, la mort, la destinée humaine ou, enfin, scolaires - comme la célèbre Satire des Métiers sur laquelle, un jour peut-être, je vous entretiendrai.

 

    Bien évidemment la poésie n'est pas exclue de ces lignes de force qu'ici rapidement je trace, avec de nombreux hymnes s'adressant au matin - chants destinés à éveiller le souverain - ou glorifiant dieux ou Génies - Osiris, le Nil ... -, voire les monarques - notamment, et c'est le plus vieil hymne royal actuellement connu, celui exaltant les qualités de Sésostris III. 

 

     Enfin, je terminerai cette petite introduction, fort pédagogique je vous le concède, par l'évocation des textes narratifs, genre dans lequel nous pouvons aisément distinguer les récits merveilleux - le plus connu étant indiscutablement le Conte du Naufragé - des récits bucoliques ; la troisième occurrence étant ce Roman de Sinouhé dont je vous proposerai "ma" traduction dès le 10 juillet prochain.

 

     Voici donc, amis lecteurs, parce que nous allons quelque trois mois durant délaisser le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et les fragments peints provenant du mastaba de Metchetchi - sur lesquels j'ai tant encore à écrire -, l'option que j'ai choisie : pré-programmer mes futures interventions aux fins de rester un tant soit peu en contact avec vous les grandes vacances à venir, sachant que je n'aurai pas toujours l'opportunité, en fonction de mes escapades hors frontières, de répondre ponctuellement à vos commentaires ... Ce qui sera d'ailleurs déjà le cas cette première semaine de juillet quand vous lirez ces propos en mon absence ...

 

    

     A mardi néanmoins, pour entamer ensemble la découverte du Roman de Sinouhé ...

 

     Et excellentes vacances à toutes et tous.

 

    Richard

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14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 23:00

 

     Entamée en janvier de cette année 2011, souvenez-vous amis lecteurs, l'étude des Maximes de Ptahhotep avait été interrompue le 4 juin dernier pour faire place à ma relation des deux expositions que Paris avait consacrées à ce savant du Nord grâce auquel le papyrus sur lequel elles avaient été consignées au Moyen Empire, vers 1800 avant notre ère, par un scribe dont le nom nous est encore parfaitement inconnu, fait maintenant la fierté de la Bibliothèque nationale de France : je veux évidemment nommer  Emile Prisse d'Avennes, génial inventeur d'une égyptologie naissante qui, grâce à de multiples supports (dessins, calques, estampes, photographies ...) révéla - nous l'avons abondamment constaté grâce au parcours effectué Galerie Mansart en septembre dernier -, tout à la fois les sites antiques, l'art arabe qu'il soit médiéval ou contemporain de sa présence en Egypte, mais aussi les conditions de vie de la population qu'il rencontra, copte tout autant que nubienne


 

     Après un remarquable prologue, véritable pièce d'anthologie de la littérature des rives du Nil, dans lequel Ptahhotep, l'auteur présumé, déplore la sénescence qui l'accable, nous avions ce printemps successivement découvert 8 des 36 apophtegmes qui composent ce corpus ressortissant au domaine sapiential.

 

     Cette oeuvre fondatrice de la culture classique égyptienne, comme la définit Pascal Vernus grâce auquel, ensemble, nous avons pu apprécier une excellente traduction du texte en cursive hiératique dans laquelle elle avait été rédigée, se subdivise en deux grandes parties : les maximes, d'une part, dont je ne puis que vivement vous conseiller de poursuivre personnellement la lecture et, d'autre part, un long épilogue en six sections dans lequel le père est censé inculquer à son fils les vertus de l'écoute ; le tout se terminant par une conclusion, suivie d'un colophon.

 

     La semaine dernière, pour clôturer notre visite de l'exposition Prisse d'Avennes, je vous avais proposé un extrait de cette conclusion dans la traduction du Professeur Bernard Mathieu. Aux fins d'apposer un point final à la partielle étude qu'avec vous j'ai faite de ces Sagesses, j'aimerais ce matin vous donner à lire, dans la version de Pascal Vernus cette fois, cette conclusion dans son intégralité : cela vous permettra de comparer deux traductions françaises d'un même texte égyptien.

 

  Egyptien 194 (Ptahhotep 596-fin)

 

Agis conformément à tout ce que je dis te concernant.

Qu'il est heureux celui qu'a éduqué son père !

A peine est-il sorti de lui, de ses chairs,

Qu'il lui a parlé, alors qu'il était dans le ventre totalement.

 

Ce qu'il a fait est plus considérable que ce qui lui a été dit.

Vois, le bon fils qu'a donné le dieu,

Qui va au-delà de ce qui lui a été dit par son maître,

Il met en oeuvre la maât,

Tandis que son esprit a agi en conformité avec sa démarche.


Dans la mesure où tu parviens à ma position, ton corps dans l'intégrité de ses moyens,

Le roi étant satisfait de tout ce qui s'est passé,

Tu prendras des années de vie.

Ce que j'ai fait sur terre ne saurait être insignifiant.

Si j'ai obtenu cent dix ans de vie,

Tels que me les accordait le roi,

Mes faveurs dépassant celles des prédécesseurs,

Cela provient de ce que j'ai fait la maât pour le roi jusqu'à la place de l'honneur. (= la tombe)

 

 

Et pour terminer, j'y ajoute le colophon (écrit en rouge dans le papyrus original), traduit par Bernard Mathieu :

 

C'est ainsi qu'il doit aller (= le manuscrit), du début à la fin, conformément à ce qui a été trouvé par écrit.

 


 

      Je vous ai tout à l'heure fortement invités, amis lecteurs, à poursuivre seuls maintenant la lecture de l'Enseignement de Ptahhotep. Plusieurs opportunités s'offrent à vous : la première, vous procurer, en librairie ou en bibliothèque, deux excellents ouvrages qui en font état.

 

     Dans le premier, le catalogue de l'exposition de la Bibliothèque nationale de France, vous trouverez la toute dernière traduction en date, celle qu'en a réalisée Bernard Mathieu. Dans le second, vous rencontrerez le corpus complet des Sagesses égyptiennes traduites par Pascal Vernus. Les deux sont référencés ci-dessous et il vous suffit, comme à l'accoutumée, de cliquer sur le nom d'un de ces deux auteurs pour accéder à mes fichiers "Bibliographie" qui vous fourniront l'information complète.

 

     Autre possibilité : légalement et gratuitement télécharger le texte intégral de l'étude pionnière de l'égyptologue tchèque Zbynek Zaba, dans lequel vous découvrirez la traduction qu'il en donna au milieu du siècle dernier.

 

 

     Bonne lecture à tous.

 

 

(Mathieu : 2011, 62-3 ; Vernus : 2001, 11-2

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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 23:00

 

     Avec cette huitième maxime qu'a dû moult fois recopier le scribe Ounenefer photographié la semaine dernière à votre intention dans la vitrine 2 de la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, 

 

 

Scribe-Ounenefer-A-82--27-05-2011-.jpg

 

 

nous retrouvons deux notions égyptiennes essentielles sur lesquelles, souvenez-vous, amis lecteurs, je vous avais donné quelques mots d'explication : la maât et le ka.


     Vous me permettrez donc ce matin de n'y point revenir et de tout de suite vous proposer de découvrir ce nouvel apophtegme  ...

 


 

 

Si tu te trouves être un homme de confiance

Qu'un dirigeant dépêche à un dirigeant,

Sois extrêmement précis quand il te dépêche.

Effectue pour lui la mission comme il dit.

Garde-toi de médire par une parole

Susceptible de rendre un dirigeant envieux à l'égard d'un (autre) dirigeant.

Tiens-t'en à la maât, ne la transgresse pas.

Ce n'est pas en fonction d'un épanchement qu'on fait rapport.

Ne dénonce aucune personne que ce soit, grande ou petite,

C'est l'abomination du ka.

 

 

 

 

(Vernus : 2001, 81)

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27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 23:00

 

     Pour autant que je respecte l'emploi du temps que je me suis préalablement fixé, quand vous allez lire sur mon blog ce matin le nouvel aphorisme de l'Enseignement de Ptahhotep, je serai personnellement en train de le découvrir sur le papyrus hiératique original présenté sous verre dans la Galerie Mansart de la Bibliothèque nationale de France où se tient pour quelques jours encore l'exposition consacrée à Emile Prisse d'Avennes : vous comprendrez donc aisément, amis lecteurs, la raison pour laquelle je ne serai pas à même d'immédiatement répondre à vos éventuels commentaires.

 

 

 

     Après la maât, dernièrement, c'est une nouvelle notion qu'ici nous allons aborder, ressortissant cette fois au domaine complexe de l'anthropologie égyptienne : il s'agit du Ka, une des composantes, avec le corps, l'ombre, le coeur, le nom, le Ba et l'Akh, de la personnalité d'un individu ;  éléments à propos desquels, un jour, aurais-je très probablement l'occasion de vous entretenir.

 

     Traditionnellement représenté comme un humain les bras levés ou par le simple signe hiéroglyphique des deux bras tendus vers le haut, comme sur la statue ci-dessous exposée au Musée du Caire,

 

 

Statue-du-Ka-de--Horawibra--Musee-du-Caire-.jpg

 

 

le Ka fut longtemps considéré par les égyptologues comme un double concentrant en lui les réserves d'énergie vitale de tout être humain. Bien qu'ils préfèrent généralement ne pas traduire cette notion d'un seul mot français tant son acception est complexe et qu'ils emploient dès lors directement le terme égyptien, on peut néanmoins le rendre, pour ici en faciliter la bonne compréhension, par "vitalité".

 

     Plutôt que "double", nous suivrons la définition que l'égyptologue français Claude Traunecker a, me semble-t-il, définitivement fait accepter, à savoir : force vitale comprise non pas comme une puissance globale et théorique, mais comme LA vie de chacun ; force créatrice qui, nichée dans l'homme, construit et entretient son corps.


     Désignant en définitive la personnalité d'un individu, le Ka est donc en quelque sorte un reflet de sa vitalité et de sa santé morale.

 

    

 

 

Si tu es un homme de ceux qui s'assoient

À une place de la table d'un plus puissant que toi,

Accepte ce qu'il donnera quand ce sera présenté à ton nez.

Tu ne devras porter le regard que vers ce qui se trouve devant toi.

Ne le transperce pas de multiples regards.

L'importuner est l'abomination du ka.

Ne lui parle pas avant qu'il ne t'ait appelé.

On ne peut se rendre compte de ce qui est ressenti désagréablement.

À toi de parler aussitôt qu'il t'aura interrogé.

Ce que tu diras sera bien ressenti.

Quant au grand, quand il s'occupe de nourriture,

Sa décision est conforme à l'ordre de son ka.

Il fera don à qui est son favorisé.

C'est une décision prise la nuit qui se trouve réalisée.

C'est le ka qui fait tendre ses deux bras.

Le grand donne, (mais) l'homme du commun ne peut y prétendre.

Manger la nourriture dépend de la décision de la divinité.

Il n'y a qu'un ignorant qui s'en plaindra.

 

 

 

(Traunecker : 1993, 26-7 ; Vernus : 2001, 80)

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