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29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 00:00

 

     Quand les Allemands emploient entre autres le terme "Lebenslehre" et les Anglais "Instruction", les égyptologues francophones sont convenus d'appeler "Sagesses", ou "Maximes" ou encore "Enseignement" des oeuvres littéraires ressortissant au domaine de la philosophie puisque rédigées aux fins d'inculquer une éthique de vie, sociale autant que familiale, en harmonie avec les "codes" d'un monde harmonieux et juste régi par la Maât, principe conducteur par excellence du cosmos et des hommes. 

 

     Parmi un spicilège de dix-sept exemples connus sur lesquels, dans cette rubrique consacrée à la littérature égyptienne, j'aurai vraisemblablement un jour l'opportunité d'attirer votre attention amis lecteurs, j'ai choisi de commencer par la plus ancienne sagesse qui soit de manière intégrale arrivée jusqu'à nous : celle dite de Ptahhotep.

 

     Vous me permettrez, après l'importante mise au point concernant son attribution faite lors de mon intervention de samedi dernier, de ne plus m'appesantir sur la formulation "dite de Ptahhotep" que j'ai employée ci-avant, préférant aujourd'hui, dans cette seconde introduction,  notamment présenter les différents documents actuellement en notre possession.

 

 

     Dans la langue classique du Moyen Empire, époque à laquelle dix des dix-sept recueils didactiques ont été libellés, c'est le terme sebayt qui fut employé pour les définir.

 

 

  Enseignement Ptahhotep - Sebayt

 

 

     Ce qui correspond à une filiation lexicographique évidente quand on sait que ce substantif dérivait du verbe seba qui signifiait "instruire", "enseigner" : il s'agissait bien de cela puisqu'un "enseignant", souvent d'âge mûr, pétri d'expérience, partant, auréolé d'une grande crédibilité, était censé s'adresser à un "enseigné", entendez un jeune homme entrant dans la vie professionnelle. C'est la raison pour laquelle, souvent, ces recueils de prescriptions mais aussi de prohibitions émanaient d'un père à l'intention de son fils, ayant tous deux la chance d'appartenir à la minorité intellectuelle de la population - j'ai déjà l'une ou l'autre fois mentionné que seulement 1, voire 1,5  % de la société égyptienne savait lire et écrire.

 

     C'est précisément le cas pour ce qui concerne l'Enseignement de Ptahhotep : de manière tout à fait  fictive , comme je l'indiquai la semaine dernière, au XXème siècle avant notre ère, son rédacteur - par ailleurs tant qu'à présent toujours inconnu - le plaça dans la bouche d'un vizir de la Vème dynastie, quatre siècles plus tôt, dont l'exemplarité de l'existence était vraisemblablement passée à la postérité ;  haut dignitaire de l'Etat qui, "sentant sa mort prochaine", fut autorisé par Pharaon à transmettre ses préceptes de vie, de comportement à son héritier direct en vue de lui permettre d'accéder lui aussi au vizirat. Fiction littéraire donc, puisqu'il est pratiquement certain que Ptahhotep n'a jamais écrit le moindre mot de cet ensemble ! 

 

 

     Ce pseudépigraphe qu'est l'Enseignement de Ptahhotep nous a été transmis par 8 documents : quatre papyri, une tablette en bois et trois ostraca.

 

     Les trois ostraca portent les numéros DM 1232, 1233 et 1234 (DM car ils ont été retrouvés à Deir el-Médineh). Ils datent de l'époque ramesside, donc du Nouvel Empire.

 

     La tablette de scribe, écrite en hiératique, détenue par le Musée du Caire sous le numéro d'inventaire JE 41790, est appelée "Tablette Carnarvon 1" (avec un second "R", et non "Carnavon" comme on le lit dans beaucoup d'ouvrages d'égyptologie et non des moindres !!!) simplement parce qu'elle fit partie d'un petit lot mis au jour dans une tombe de Dra Abou el Naga en 1908  lors de fouilles initiées par ce lord  mécène anglais qui permit à Howard Carter de poursuivre six années durant des fouilles dans la Vallée des Rois et d'enfin découvrir l'hypogée de Toutankhamon. Elle date du règne de Kamosis, souverain qui, à l'extrême fin de la XVIIème dynastie (Deuxième Période Intermédiaire), expulsa les Hyksos du nord du pays.

 

     Célèbre pour un autre important document qu'elle propose, elle ne nous intéresse ici que parce qu'en son verso, elle fournit le début de l'Enseignement.

 

     Des quatre versions sur papyrus, deux datent également du Nouvel Empire : l'une, communément nommée T, parce qu'elle se trouve au Musée égyptien de Turin  (CGT 54014) (*) est constituée de trois fragments libellés dans une cursive ramesside ; et l'autre, désignée L 2 est en réalité  un seul fragment de papyrus acheté à Thèbes et conservé au British Museum sous le numéro d'inventaire BM 10509.

 

     Quant aux deux autres, elles proviennent du Moyen Empire : ce sont, également au British Museum,  L 1, soit les 89 fragments d'origine inconnue dont 81 sont référencés BM 10371 et les 8 autres 10435,  tous présentant le texte en colonnes verticales ; et, la seule version complète à notre disposition, le Papyrus Prisse conservé à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, sous les numéros 183 à 194, se lisant, quant à elle, horizontalement de droite à gauche.

 

 

  (*) Remarque personnelle : dans un article annonçant une nouvelle source de l'Enseignement de Ptahhotep retrouvée au Musée égyptien de Turin, publié en 1996 dans un Cahier de recherches de l'Institut de  papyrologie et d'égyptologie de Lille (CRIPEL 18), Pascal Vernus lui attribue, p. 120, la référence CGT 54024, alors que dans son important ouvrage concernant les Sagesses égyptiennes de l'Egypte pharaonique (Paris, Imprimerie nationale, 2001), p. 113, note 2, il indique CGT 54014.   

 

     Détail évidemment mais que peut-être l'un de vous, un jour, pourra élucider ...

 

     Avant de maintenant prendre congé de vous, amis lecteurs, permettez-moi, dans une simple optique didactique - "Chassez le naturel ..." - de résumer mes propos quant aux huit versions de l'Enseignement de Ptahhotep aujourd'hui connues en les classant simplement par ordre alphabétique de leur désignation :

 


 

- C = Tablette Carnarvon n° 1, Musée du Caire, Egypte (JE 41790)


 

- L  1  = Papyrus, British Museum, Londres (BM 10371 et 10435)

 

- L  2  = Papyrus, British Museum, Londres (BM 10509)

 

 

- O = Ostraca Dier el-Medineh (DM 1232, 1233 et 1234)


 

- P = Papyrus Prisse, Paris, BnF (n° 183 à 194)

 

 


- T = Papyrus, Musée égyptien, Turin (CGT 5014) - (ou 5024 ?)

 

 

     Un court et dernier instant - promis !, - je reviens à  la version P, la plus importante en réalité puisque, comme je l'ai mentionné, la seule complète et, selon l'égyptologue français François Chabasle plus ancien livre du monde. (A prouver ...)

 

     C'est cette référence que les égyptologues ont maintenant pris l'habitude d'appeler "Version majeure", alors que les autres sont considérées comme des recensions scolaires, des exercices d'apprentis scribes : il s'agit, je le rappelle, de celle inscrite en écriture cursive hiératique sur le Papyrus Prisse.

 

     Qu'entend-on exactement par cette dénomination pour le moins bizarre ?

     Que contient ce manuscrit ? 

     Comment se présente-t-il ?

     D'où provient-il ?

 

     A toutes ces questions, mais aussi à d'autres qui tout naturellement en découleront, je me propose de commencer à répondre le 5 février, dans une troisième et pénultième approche introductive ...

 

     A samedi ?

 

 

 

 

 

(Jéquier : 1911, 5-13Vernus : 1996 : 119-40 ; ID. 2001 : 55-134)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 00:00

 

     Comme je vous l'annonçais dans mon billet de rentrée samedi dernier amis lecteurs, c'est sur ce que d'aucuns nomment les Maximes, d'autres les Sagesses, d'autres encore l'Enseignement de Ptahhotep que désormais chaque fin de semaine j'aimerais un temps attirer votre attention.

 

 

Enseignement de Ptah hotep

 

     Mon but avéré, souvenez-vous, réside dans le fait qu'il m'agréerait de vous convaincre qu'avec ce texte égyptien antique, nous sommes en présence d'un des premiers corpus philosophiques de l'Humanité ; quelques siècles avant la toute puissante Raison grecque, quelques siècles avant ce que l'Université persiste à nommer le Miracle grec en la matière.

 

     Pour évoquer cette oeuvre cardinale de l'éthique égyptienne, j'appellerai à la barre trois savants qui, parmi quelques autres grands philologues, l'ont analysée.

 

     Le pionnier, Zbynek ZABA. Les plus attentifs d'entre vous se souviendront - il m'est décidément difficile de quitter l'égyptologie tchèque ! - qu'il fut l'objet d'un des articles qu'en mars 2010 j'avais consacrés aux grands précurseurs de cette science en bords de Vltava.

 

     Bien que parfois considérée comme quelque peu dépassée, son étude Les Maximes de Ptahhotep, rédigée originellement en français et publiée à Prague en 1956 par l'Académie tchécoslovaque des Sciences, peut à bon titre toujours être considérée comme l'ouvrage de référence.

 

     Ensuite, Pascal VERNUS. Ce remarquable égyptologue français dont j'ai déjà sur ce blog maintes et maintes fois épinglé l'excellence de son incontournable Dictionnaire amoureux de l'Egypte pharaonique (Plon, 2009), a en effet proposé en 2001, aux éditions de l'Imprimerie nationale, à Paris, un travail également indispensable, Sagesses de l'Egypte pharaonique, dans lequel précisément, aux pages 63 à 134, il présente, traduit et annote l'Enseignement de Ptahhotep.  

 

     Enfin, je me servirai aussi d'une analyse extrêmement novatrice, Die Lehre Ptahhoteps und die Tugenden der ägyptischen Welt (L'Enseignement de Ptahhotep et les morales du monde égyptien) publiée en 2003 par l'égyptologue allemand Friedrich JUNGE dans la  prestigieuse collection suisse Orbis Biblicus et Orientalis (OBO 193, Universitätsverlag Freiburg Schweiz - Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen), partiellement consultable ici et recensée aux pages 157-61 de la dernière livraison de la Chronique d'Egypte (CdE LXXXV [2010], Fasc. 169-170) par l'égyptologue belge Christian Cannuyer.

   

 

      Mais pour l'heure, c'est par rapport au titre, délibérément provocateur, au demeurant parfaitement correct, que je voudrais me positionner aux fins de m'inscrire en faux contre ce que tout un chacun peut, ici sur le Net,  lire sous la plume de bloggueurs peu scrupuleux de vérifier leurs sources préférant colporter d'articles en articles les erreurs de leurs prédécesseurs.

 

     Non, l'Enseignement de Ptahhotep ne date pas de l'Ancien Empire : certains partis pris orthographiques, certaines tournures de langue, certaines indications concernant des faits culturels précis  autorisent à penser que l'oeuvre fut rédigée dans le courant de la XIIème dynastie, soit au Moyen Empire, au XXème siècle avant notre ère.

 

     De sorte qu'il faut donc considérer comme étant une fiction littéraire, selon les termes de Ch. Cannuyer, le fait qu'elle soit attribuée à un vizir Ptahhotep de la fin de la Vème dynastie.

 

     Permettez-moi d'apporter quelques précisions argumentant mon propos.

 

     Il est incontestable qu'existe bien à Saqqarah, tous les touristes vous le confirmeront, à l'ouest de la pyramide à degrés du pharaon Djeser (IIIème dynastie), un mastaba (D 64) annoncé comme étant celui de Ptahhotep.

 

     Mais là aussi, il y a erreur de formulation : il s'agit en réalité d'un complexe funéraire découvert au milieu du XIXème siècle par l'égyptologue français Auguste Mariette dans lequel furent ensevelis non pas seulement Ptahhotep mais également son père, Akhethetep, vizir lui aussi  ; ce que, pour des raisons que j'ignore, ne précise nullement le panneau indicateur de l'entrée du lieu.

 

     Précédant cette tombe commune, un autre mastaba (D 62) appartint à un premier Ptahhotep, père d'Akhethetep et donc grand-père de Ptahhotep.

 

     Pour plus de facilités, les égyptologues sont convenus d'appeler le premier Ptahhotep I et son petit-fils Ptahhotep II, alors qu'en fait plusieurs autres hauts dignitaires auliques avant eux portèrent le même patronyme, sans que l'on sache actuellement s'ils avaient un quelconque lien de parenté.

 

     Et j'ajouterai, pour davantage brouiller les cartes, que sont mentionnés dans le mastaba commun  (D 64)  deux fils de Ptahhotep II, respectivement appelés Ptahhotep et Akhethetep ; ce dernier étant peut-être le plus connu puisqu'en 2008, souvenez-vous amis lecteurs, nous avons de conserve admiré sa chapelle funéraire dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, les 30 septembre, 7 et 14 octobre.  

 

     (Je m'en voudrais, à cet instant de la discussion, de ne pas vous inviter à virtuellement visiter le célèbre mastaba D 64 d'Akhethetep et de son fils Ptahhotep tel qu'il est proposé sur l'excellent site OsirisNet de Thierry Benderitter.)

 


     Ptahhotep II, celui qui fut donc inhumé conjointement avec son père et qui, je le rappelle, selon un grand nombre d'internautes peu soucieux de la vérité historique, serait l'auteur des trente-six maximes de l' Enseignement, fut entre autres Inspecteur des prêtres-purs de la pyramide de Niouserrê, des prêtres de celle de Menkaouhor et des prêtres de celle de Djedkarê-Isési, pénultième souverain d'une dynastie qui devait s'achever avec le pharaon Ounas dans la pyramide duquel furent mis au jour, rappelez-vous, les tout premiers textes funéraires égyptiens (Textes des Pyramides).

 

     Entre autres, indiquai-je, dans la mesure où ce vizir porta d'autres titres, dont un auquel il sembla fort tenir : Prêtre de Maât. Ce qui autorise à envisager qu'il embrassa également les fonctions de ce que je pourrais, sans trop d'anachronisme, comparer à celles d'un ministre de la Justice ; cette Maât qui, nous le verrons démontré dans les Maximes fut, en Egypte, le principe conducteur et du cosmos et de la société.

 

     Ce sont ces diverses fonctions qui furent très probablement à l'origine de la confusion qui consista à attribuer à Ptahhotep II la paternité de l'Enseignement dont il est ici question : si, chronologiquement parlant, il ne put en être l'auteur véritable - puisque nous venons de voir qu'il vécut bien avant la première version que nous possédons de ce corpus littéraire -, il en fut certainement l'inspirateur : il est plus que vraisemblable que le concepteur - dont nous ignorons tout ! - de ces préceptes moraux  datant du 20ème siècle avant notre ère (Moyen Empire) emprunta le nom et calqua le personnage de son oeuvre sur celui de ce haut dignitaire du 24ème siècle (Ancien Empire) dont la vie marqua indicutablement les esprits des générations qui suivirent ...

 

 

     De sorte que puisqu'il est démontré que l'Enseignement de Ptahhotep n'est absolument pas attribuable à Ptahhotep, on peut alors le définir comme un ouvrage apocryphe : en linguistique pointue, on le qualifierait de pseudépigraphe.

 

     Ceci posé, en connaîtra-t-on un jour le véritable rédacteur ? Ce me  semble peu probable.

Quoique :  il est toujours tentant d'espérer la découverte d'un nouveau document qui ...

 

     Précisément, à propos de documents :  de quels types d'archives les égyptologues disposent-ils actuellement pour étudier ces miscellanées  ?

 

     C'est, si vous voulez bien me suivre dans cette nouvelle aventure, ce que je me propose de vous expliquer, amis lecteurs, le 29 janvier prochain.

 

    A samedi ?

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 00:00
 
    Parce que j'y ai tout dernièrement fait allusion dans un article qui m'avait permis d'évoquer  avec vous les conditions de l'apparition tardive du cheval en terre pharaonique ; parce quelles constituent indubitablement un monument d'historiographie sans précédent pour son époque
, je voudrais aujourd'hui, avec vous, ami lecteur, conscient par la même occasion de quelque peu bousculer, pour un certain temps, le parcours que je m'étais fixé - à savoir : l'exploration, en toute logique, de la deuxième vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes  -, évoquer les "Annales" de Thoutmosis III.

 

     En prémices à une série d'articles que j'escompte leur consacrer et, ce matin, sans préambule historique aucun, je me propose simplement de vous donner à lire un extrait du texte gravé sur la stèle CGC 34.010 du Musée du Caire - appelée "Stèle poétique" ou "Stèle triomphale" par les égyptologues -, mise au jour à Karnak, dans la Cour Nord du VIème pylône et qui relate les victoires qu'Amon-Rê a accordées à Thoutmosis III : il s'agit plus particulièrement ici du "discours" du dieu qui, au retour victorieux d'une des campagnes militaires que le souverain a menées au Proche-Orient, s'adresse à Pharaon en lui remettant son glaive afin d’écraser les pays étrangers ou de décapiter les ennemis vaincus.

 


Je veux leur faire voir en ta majesté le maître des rayons
pour que tu éclaires à leurs yeux à mon image.


Je veux leur faire voir ta majesté revêtue de ta parure
saisissant les armes du combat sur le char.


Je veux leur faire voir en ta majesté l’étoile filante
qui lance ses jets de feu pour répandre sa luminescence.


Je veux leur faire voir en ta majesté le jeune taureau,
le hardi aux cornes acérées qu’on ne peut fléchir
.


Je veux leur faire voir en ta majesté le crocodile,
le maître de la crainte, au milieu des eaux, qu’on ne peut approcher.


Je veux leur faire voir en ta majesté le vengeur
qui est apparu sur le dos de son animal sacrifié.


Je veux leur faire voir en ta majesté le fauve terrifiant
pour que tu en fasses des cadavres jonchant leurs vallées.


Je veux leur faire voir en ta majesté le maître des ailes,
le faucon qui ravit ce qu’il repère, à son gré.


Je veux leur faire voir en ta majesté le chacal du Sud,
le maître des proies qui se hâte de parcourir le Double-Pays.


Je veux leur faire voir en ta majesté tes deux frères
dont j’ai réuni pour toi les bras en signe de victoire.

 

 

 

(Traduction : Mathieu : 1994, 142-3 ; Fac-similé : Lacau : 1926, Pl. VII)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 23:00


     J'avais pris prétexte, il y a peu, d'un dessin qu'avait réalisé puis m'avait offert mon ami Jean-Claude Vincent pour vous décrire, le mardi 9 juin dernier, le bas-relief de la reine Tiy exposé aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles.

     C'est de cette reine, à nouveau, mais dans la rubrique "Littérature égyptienne" cette fois, que je voudrais vous entretenir aujourd'hui.

     En effet, si j'ai eu déjà l'occasion d'attirer votre attention, ami lecteur, sur le fait que cette jeune enfant nubile, à peine pubère, devenue la "Grande Epouse royale" d'un Amenhotep III presque aussi jeune qu'elle, n'était pas d'extraction noble, ce n'est assurément pas ce détail qui constitua l'originalité de son règne, mais bien plutôt que, dans toute l'histoire de l'Egypte, elle fut incontestablement la première dame à jouer un rôle véritable, notamment de conseillère politique, aux côtés de son époux, voire même de prendre en mains les rênes diplomatiques du pays quand la santé du souverain s'amenuisa rapidement. Rôle qui, j'aime à l'épingler, n'apparaît pas que dans les documents égyptiens - qu'il serait dès lors toujours loisible de qualifier de propagandistes -, mais qui fut révélé par des sources au plus haut niveau international de l'époque.
(Nous le découvrirons d'ailleurs dans un prochain article à paraître samedi 27 juin ...) 

     Les vestiges égyptiens, quant à eux, qu'ils ressortissent à la statuaire, aux reliefs funéraires ou liturgiques, ou aux inscriptions présentes sur de nombreuses stèles, associent constamment les noms de ces deux souverains. Et il n'est pas d'objets, aussi menus soient-ils qui, durant leur règne, n'évoquent le couple : je pense à certains bijoux, mais surtout à ces scarabées qui firent florès et que l'on retrouve dans les départements égyptiens des plus grands musées de la planète. 

     (Et bien évidemment, nous rencontrerons bientôt, ici au Louvre, bijoux et scarabées, que ce soit salle 7, dans la vitrine 11 plus spécifiquement consacrée au verre et à la faïence, ou salle 9 qui présente la parure, ou au niveau du circuit chronologique à l'étage, dans la salle 24 consacrée au Nouvel Empire).

     Aménophis III fut en fait le premier souverain égyptien à "inventer" et faire exécuter le plus grand nombre de scarabées - plus de 200 seraient actuellement répertoriés dans le monde - dont près de 60 % sont en stéatite émaillée verte ou bleue. Pouvant atteindre jusqu'à 11 centimètres de longueur, ils portent sur le plat un texte gravé en petits hiéroglyphes, assez long parfois (16 lignes), destiné à commémorer un événement marquant du règne : les exploits cynégétiques de Pharaon, par exemple, ou la création d'un grand lac artificiel.

     Toutefois, plus d'un quart de cette production initiée par Amenhotep III, 56 exactement connus à l'heure actuelle, furent émis la première année de son union avec Tiy et sont qualifiés, de manière erronée d'ailleurs, "Scarabées du mariage", par les égyptologues, alors qu'en réalité aucune allusion n'y est faite à cet événement.

     En revanche, comme vous allez le lire ci-dessous, ami lecteur, le texte, après avoir énuméré les cinq noms de la titulature complète du roi fait immédiatement après référence à sa jeune épouse et, nouveauté pour l'époque, à ses parents, pourtant non nobles.

     Vous allez bien évidemment me demander les raisons pour lesquelles Amenhotep III choisit la représentation d'un scarabée (Scarabeus sacer), avec les différentes parties du corps reproduites de manière réaliste, pour véhiculer ces faits historiques sur la pierre, et plus spécifiquement ici, cette sorte de "carte de visite" du jeune couple.

     Vous me permettrez d'être plus disert à leur sujet dès que nous rencontrerons le premier exemplaire dans la vitrine 11 de la salle 7 du Musée. Néanmoins, et pour ne pas vous laisser sur votre faim et avec des points d'interrogation dans les yeux, je soulignerai simplement, après en avoir d'ailleurs déjà fait quelque peu allusion dans mon article du 11 avril 2008 relatant l'exposition que le très controversé artiste belge Jan Fabre fit ici au Louvre, que le scarabée, dans le bestiaire égyptien, symbolisait Khépri, le jeune dieu solaire, suite à  l'analogie que l'on avait remarquée entre le soleil émergeant de l'horizon et le coléoptère coprophage qui présentait la particularité de constituer une boule de fumier qu'il faisait avancer, dans laquelle il avait inséré ses oeufs et qu'il enfouissait dans le sol; de sorte que le petit en émergeait, dès que formé, semblable au soleil levant.

     Et dans la langue égyptienne, le hiéroglyphe du scarabée, que nous prononçons "khéper" signifiait "advenir, venir à l'existence".

     Enfin, je rappellerai à tout visiteur de Karnak que c'est en l'honneur de Khépri, principe créateur qui se manifeste dans le soleil sortant des ténèbres de la nuit, qu'Aménophis III fit sculpter près du lac sacré un imposant scarabée en ronde-bosse posé sur un socle.


     J'ai choisi aujourd'hui, parmi les 56 exemplaires actuellement mis au jour, de ne pas vous proposer celui du Louvre, que nous découvrirons plus tard et dans un autre contexte, mais plutôt, parce que moins connu, celui en gneiss du Kunsthistorisches Museum de Vienne (ÄOS 3878)  qui fut présenté au Grimaldi Forum de Monaco en 2008, lors de l'exposition "Reines d'Egypte", organisée sous le Commissariat de Madame Christiane Ziegler, Conservateur général honoraire du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 



     Pour une épaisseur de 3, 4 cm, cette pièce mesure 8, 7 cm de hauteur et 6 de large.


     Le texte hiéroglyphique a été gravé sur un espace de 10 lignes qui se lisent de droite à gauche et, bien évidemment, de haut en bas.

     Retranscrit en trois lignes, cela donne :

    

     
    Et traduit : 

     Que vive l'Horus Taureau-puissant-qui-apparaît-en-vérité, Celui des Deux Maîtresses, Celui-qui-établit-les-lois-et-apaise-les-Deux-Terres, l'Horus d'or Grand-par-la-vaillance-et-qui-frappe-les-Asiatiques (1), le Roi de Haute et Basse-Egypte Nebmaâtrê, le fils de Rê Amenhotep-souverain-de-Thèbes, doué de vie (ainsi que) la "Grande Epouse royale" Tiy. Qu'elle vive !
Youia est le nom de son père et Touia le nom de sa mère.
C'est l'épouse d'un roi puissant dont la frontière Sud va jusqu'à Karoy
(2) et la (frontière) Nord jusqu'au Naharina (3) .
 

(1)  Asiatiques était l'acception utilisée pour définir l'ensemble des peuples vivant au nord-est de l'Egypte.
(2) Karoy serait actuellement  au Soudan, à proximité du Gebel Barkal, soit au niveau de la 4ème cataracte.
(3)  Naharina était le nom donné à l'antiquité au royaume du Mitanni (Haute-Mésopotamie)


(Delange : 1993, 34 et 53-8; Ziegler : 2008, 350-1 et 401)     

     

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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12 juin 2009 5 12 /06 /juin /2009 23:00



     Désireux de répondre à certaines interrogations de quelques fidèles, ici ou à mon adresse mail personnelle, concernant la rareté ou non de la littérature pessimiste que connut l'Egypte dès la fin de l'Ancien Empire et durant la Première Période intermédiaire et à laquelle, ces derniers samedis, j'ai consacré mes billets, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, vous donner à lire un extrait de ce que les égyptologues appellent soit Enseignement d'Amménémès Ier, soit Enseignement d'Amenhemhat Ier à son fils Sésostris Ier.

     En principe émanant de ce premier souverain de la XIIème dynastie, le texte en question, dont nous avons traces sur de nombreux ostraca, sur un rouleau de cuir (3029) malheureusement en piteux état conservé à Berlin et sur quelques papyri, notamment, à Londres, le Papyrus Sallier II (= British Museum 10182), aurait en fait été véritablement rédigé, après le décès de Pharaon, par un scribe du nom de Khéty, stipendié qu'il aurait été par Sésostris Ier désirant ainsi, par cette oeuvre apocryphe, officiellement  légitimer sa future politique.

     Si j'ai délibérémment choisi ce court passage du début de l'Enseignement afin de mettre un point final aux textes consacrés à la littérature pessimiste égyptienne, c'est simplement pour indiquer que ce genre particulier, certes pas courant dans le corpus global, survécut néanmoins au-delà de la seule époque de troubles que j'ai abondamment évoquée durant le mois qui vient de s'écouler; c'est aussi pour attirer votre attention sur le fait que la notion d'un être désabusé ne fut pas l'apanage d'un peuple qui perdit ses repères, mais toucha incontestablement aussi les grands du royaume : ici, en l'occurrence, Pharaon, qui n'eut d'autre intention avec les recommandations qu'il lui adresse que celle de mettre son fils en garde, de l'inviter à la prudence ...

     Si j'ai ainsi choisi ce passage précis dans cette sorte de testament politique, c'est aussi pour démontrer que la crise morale qui sévit un bon siècle plus tôt eut encore à cette époque une influence considérable sur la conception que l'on pouvait avoir de l'Homme, au point qu'un père, monarque en place, invite le fils destiné à lui succéder à une certaine circonspection. Paroles de mise en garde, vous en conviendrez après lecture, quelque peu désabusées. 

     Que ne renièrent nullement les Stoïciens bien des siècles plus tard ...    


     Commencement de l'enseignement qu'a fait le roi de Haute et Basse-Egypte Sehetepibrê, fils de Rê, Amenemhat, Juste de voix. Il dit un message de vérité à son fils, le maître de l'univers. Il dit : "Toi qui es apparu solennellement comme un dieu, écoute ce que je vais te dire, afin que tu sois le roi du Pays, que tu diriges les Rives et que tu accomplisses le Bien, en surabondance. (...)

     N'aie pas confiance en un frère, ne connais pas d'amis, ne te crée pas d'intimes, cela ne sert à rien. Si tu dors, que ce soit ton propre coeur qui prenne garde à toi, car un homme n'a pas d'amis au jour du malheur.

     J'ai donné au déshérité, j'ai élevé l'orphelin, j'ai fait en sorte que puisse parvenir celui qui n'avait rien au même titre que celui qui possédait. Mais c'est celui qui mangeait de mes aliments qui me faisait des reproches, celui à qui j'avais donné les deux mains qui faisait naître l'effroi à cause de cela; celui qui était vêtu de mon lin le plus fin me regardait de la même façon que ceux qui en étaient dépourvu;  ceux qui étaient oints de ma propre myrrhe crachaient sur ma sollicitude ..."



(Traduction : Claire Lalouette, 1984, 57-8)

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5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 23:00



     Poursuivant l'exploration littéraire de cette époque de troubles et d'exactions que connut l'Egypte à la fin de l'Ancien Empire et durant la Première Période intermédiaire, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, comme promis la semaine dernière, vous donner à lire une autre façon d'aborder le "Carpe diem" cher au poète latin Horace et qui, souvenez-vous, transparaissait déjà dans le chant du harpiste que je vous avais proposé le samedi 23 mai.

     Et le texte ci-après constitue aussi, en quelque sorte, la réponse du "Bâ" qui refuse cette mort qui serait délivrance aux yeux du "Désespéré" (dont nous avons lu quelques stances samedi dernier), préférant l'exhorter à oublier ...   

Si tu songes à la tombe, c'est amertume de coeur;
C'est ce qui fait venir les larmes, et qui accable l'homme.
C'est arracher un homme de sa maison, l'abandonner sur la montagne.
Tu ne sortiras plus au jour, pour voir le soleil.
Ceux qui ont bâti en granit rose et ouvré dans une pyramide
De belles salles en beau travail,
Une fois que de constructeurs ils sont devenus dieux,
Leurs tables d'offrandes sont vides.
Ils sont comme des misérables morts sur la berge,
Sans héritiers, à la merci du flot et de l'ardeur du soleil,
A qui parlent les poissons du bord de l'eau.
Ecoute-moi donc; vois, il est bon pour l'homme d'écouter.
Obéis au beau jour et oublie le souci.


(Traduction : Pierre Gilbert : 1949, 87)

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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 23:00



     Poursuivant avec vous, ami lecteur, ce que maintenant j'ai entamé depuis deux samedis consécutifs, à savoir : la découverte d'un important pan de la littérature égyptienne, pessimiste, inhérente à l'effondrement de l'Ancien Empire sur lequel je ne vous ferai évidemment pas l'injure d'encore vous rappeler les tenants et les aboutissants, je voudrais aujourd'hui, après les Lamentations d'Ipou-Our du 16 mai et un des Chants du harpiste aveugle, du 23, vous donner à lire une ode que, traditionnellement, les égyptologues appellent le Dialogue du Désespéré avec son Bâ (ou "avec son âme" - "mit seiner Seele", comme le traduisent les philologues allemands) et qui, à mes yeux à tout le moins, constitue toujours, et ce, malgré les 4000 ans qui nous en séparent, un remarquable éloge de la mort qui, seule, peut nous délivrer.

     L' "alternative", oserais-je écrire, à cette mort inéluctable pour tous, et tant souhaitée par l'Egyptien de cette époque de troubles et d'exactions, étant encore assurément l'envie de connaître la jouissance immédiate qui peut se traduire par le "Carpe diem" cher à Horace et qui transparaissait déjà dans ce très beau chant du harpiste de samedi dernier, et dont vous retrouverez également l'écho dans le poème que je vous présenterai le 6 juin prochain ...

     Mais pour l'heure, découvrons ensemble, voulez-vous, les stances de ce poignant "Dialogue du Désespéré ..."
 


La mort est aujourd'hui devant moi
comme la guérison devant un malade,
comme la première sortie après une maladie.


La mort est aujourd'hui devant moi
comme le parfum de la myrrhe,
comme lorsqu'on est sous la voile, par grand vent.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme le parfum du lotus
comme lorsqu'on se tient sur la rive de l'ivresse.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme un chemin connu
comme lorsqu'un homme revient de guerre vers sa maison.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme un ciel qui se dévoile
comme lorsqu'un homme découvre ce qu'il ignorait ...


(Traduction : Claire Lalouette : 1981, 33)    

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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 23:00

    
     Vous vous souvenez assurément, ami lecteur, que je vous ai proposé, samedi dernier, quelques extraits des Lamentations d'Ipou-Our provenant de ce que les égyptologues nomment, par convention, la Première Période intermédiaire (P.P.I.). Par convention, car il faut bien trouver des appellations claires permettant de définir les choses; alors que, sémantiquement parlant, cette dénomination se révèle un peu caduque dans la mesure où n'importe quelle époque constitue en réalité un lien intermédiaire entre celle qui la précède et inévitablement celle qui la suit, entre deux moments bien définis de l'histoire globale d'une civilisation.

     Mon propos, toutefois, ne consiste évidemment pas aujourd'hui, à ergoter sur ce point de vocabulaire, mais plutôt à vous donner à lire un texte qui, chronologiquement, se décline dans le droit fil du précédent.

     Rappelez-vous : la description des classes les plus défavorisées du pays que nous fournissait Ipou-Our et sa nostalgie avérée par rapport à ce qu'il avait précédemment connu, et vécu, constituent une photographie avant la lettre des exactions inhérentes à un pouvoir s'affaiblissant de plus en plus, et nécessitant, en réaction, l'intronisation d'un souverain responsable, d'un pharaon reprenant vigoureusement les rênes en mains. Sans oublier, je l'ai souligné, que cette faiblesse réelle fut en outre consubstantielle à d'incessantes perturbations climatiques débouchant inexorablement sur une problématique liée à la famine, donc à la survie même de toute société.

     Cet état de fait, ces problèmes multiples ne se résolvant pas en l'espace de seulement quelques années, à peine en celui d'une, voire deux générations, il était inévitable que la littérature s'en emparât et produisît un inestimable spicilège qui, des Lamentations d'Ipou-Our à l'exemplaire du Chant du harpiste que je vous propose aujourd'hui, en passant par cette sorte de protestation d'innocence que nous révèle l' Enseignement pour Merikarê, pourtant rédigé quasiment un siècle après Ipou-Our, ou par ce splendide et si désabusé Dialogue du Désespéré avec son Ba  (= son âme, pour faire vite), qui voit en la mort la délivrance suprême, ou encore ce Conte de l'Oasien, paysan comptant sur la vente de ses produits pour être à même de vivre décemment, prouve, non pas le frein intellectuel auquel on aurait pu s'attendre, mais, tout au contraire, un développement sans précédent de la réflexion, qu'elle soit prosaïquement sociale ou plus spécifiquement cosmologique.

     Privé de ses repères, en proie à la domination mâtinée de violence de ceux qui se voulaient les plus forts, l'homme égyptien a traduit ses angoisses, ses craintes mais aussi ses espoirs en produisant des oeuvres littéraires qui, pratiquement 4000 ans après, nous interpellent encore avec force, tant est prégnant le pessimisme qui les anime.

     Mais la stabilité du pays revenue, immédiatement après l'état lamentable de la société que relataient les Lamentations, apparurent, pour la première fois sur les parois de la chapelle funéraire de la tombe d'un roi Antef, au milieu du XXIème siècle A.J.-C., ces chants des harpistes aveugles qui invitent à oublier le passé et, surtout, près de deux millénaires avant les Grecs et les Romains, à profiter du moment présent et des plaisirs naturels de la vie. 
Eloge de la Vie. Tout simplement. 

     Mais eux, ces Epicure, Horace et son "Carpe diem" ou Lucrèce, qui viendront maints siècles après les harpistes égyptiens, et qui, en définitive, n'exprimeront pas autre chose, ils auront droit à l'appellation de Philosophes. Et à une place privilégiée dans tous les manuels de philosophie du monde entier ...

     Ceci étant un autre débat, je vous suggère sans plus tarder de découvrir ce remarquable texte dans la traduction qu'en fit l'égyptologue belge Pierre Gilbert, voici une soixantaine d'années.  
      
 

Des corps sont en marche; d’autres entrent dans l’immortalité
Depuis le temps des anciens;
Les dieux qui vécurent autrefois reposent dans leur pyramide,
ainsi que les nobles, glorifiés, ensevelis dans leur pyramide.
Ils se sont bâti des chapelles dont l’emplacement n’est plus.
Qu’en a-t-on fait ?
J’ai entendu les paroles d’Imhotep et de Hordjedef,
Dont on rapporte partout les dires.
Où est leur tombeau ?
Leurs murs sont détruits, leur tombeau comme s’il n’avait pas été.
Nul ne vient de là-bas nous dire comment ils sont,
Nous dire de quoi ils ont besoin
Ou apaiser nos coeurs,
Jusqu’à ce que nous allions là où ils sont allés.
Réjouis ton coeur, pour que ton coeur oublie que tu seras un jour béatifié.
Suis ton coeur tant que tu vis,
Mets de la myrrhe sur ta tête,
Habille-toi de lin fin,
Oins-toi de ces vraies merveilles qui sont le partage d’un dieu;
Multiplie tes plaisirs, ne laisse pas s’atténuer ton coeur;
Suis ton coeur et les plaisirs que tu souhaites.
Fais ce que tu veux sur terre.
Ne contrains pas ton coeur.
Il viendra pour toi, ce jour des lamentations !
Le dieu au coeur tranquille n’entend pas les lamentations,
[= Osiris, dieu des morts]
Les cris ne délivrent pas un homme de l’autre monde.
 

(Refrain ?)


Fais un jour heureux, sans te lasser,
Vois, il n’y a personne qui emporte avec lui ses biens,
Vois, nul n’est revenu après s’en être allé.

 

(Traduction : Pierre Gilbert : 1948, 89-90)

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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 23:00



     Le 5 mai dernier, dans un articulet que je voulais introductif, historiquement parlant, aux deux modèles exposés dans la vitrine 11, la dernière que nous rencontrerons dans cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais promis, ami lecteur, de vous donner à lire un texte datant de ce que les égyptologues nomment la Première Période intermédiaire (P.P.I.), soit  un relativement court moment entre l'Ancien Empire pharaonique et le Moyen, puisqu'il s'étend sur seulement une petite centaine d'années, approximativement de 2134 à 2040 avant notre ère.

     Ce texte à portée quelque peu philosophique, empreint d'une relative nostalgie, est censé refléter l'état plus que chaotique de l'Egypte à l'extrême fin de l'Ancien Empire en nous peignant un homme égyptien perturbé par l'angoisse, habité par le doute parce que  privé des repères sociaux et religieux qui tant le rassuraient auparavant. 




     Indépendamment du fait que les deux derniers siècles du IIIème millénaire ont profondément marqué le Proche et le Moyen Orient par des bouleversements à la fois climatiques mais aussi humains pratiquement contemporains les uns des autres, l'Egypte quant à elle, en proie à des désordres intérieurs, à une importante récession économique - rien de nouveau sous le soleil, fût-il de Rê ! -, à la famine même, rendit compte de cet état de fait dans le domaine artistique avec, notamment au Louvre, ce bas-relief de calcaire (E 17381) que l'on rencontre au premier étage, dans la vitrine 19 de la salle 22, et dont le cartel précise qu'il s'agit de Bédouins mourant de faim dans le désert, aux confins du pays, sous le règne du pharaon Ounas (Vème dynastie - XXIVème S. A.J.-C.)
 


     Et le consigna également, dans le domaine littéraire avec, entre autres textes, ces Lamentations (on trouve aussi parfois dans certains ouvrages : Admonitions) d'un certain Ipou-Our (ou Ipouer), scribe qui s'est ainsi épanché en plusieurs "poèmes" sur cette  crise qui sévissait à l'époque en Egypte.

     Le document de référence aux traductions contemporaines, que les égyptologues appellent "Papyrus d'Ipou-Our", fut en fait découvert en relativement mauvais état à Memphis, au début du XIXème siècle. En 1828, le Musée de Leyde, aux Pays-Bas, en fit l'acquisition et l'étiqueta "Leiden 344".

     Ce n'est que quelque quatre-vingts ans plus tard, en 1909 exactement, que le spécialiste incontesté pour l'époque de l'écriture hiératique, Sir Alan Gardiner, traduisit le texte entier rédigé en cette cursive à la XIXème dynastie.

  


     Beaucoup de scientifiques, de spécialistes, mais aussi, malheureusement, de "passionnés" moins sérieux veulent voir d'évidentes similitudes entre le texte biblique de l'Exode et certaines catastrophes auxquelles Ipou-Our fait allusion (que le monde égyptologique appelle communément "Les 10 Plaies d'Egypte") et le papyrus de Leyde, allant, pour certains, jusqu'à vouloir entrer dans de fumeuses - à mes yeux, à tout le moins -, théories ésotériques, voire même évoquer des mondes parallèles (on trouve tout, sur le Net ...)

     Vous accepterez, ami lecteur, que je n'entre pas ici dans ce débat et que, sans plus attendre, je vous propose quelques extraits significatifs de ce texte égyptien antique, laissant aux exégètes de la Bible, s'il y en a l'un ou l'autre parmi vous, le soin de trancher. 
 

 

     Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses et celui qui ne pouvait faire pour lui-même une paire de sandales possède des monceaux.

     Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux sont dans la joie, et chaque ville dit : " Laissez-nous chasser les puissants de chez nous."

     Voyez donc, l’or et le lapis-lazuli, l’argent et la turquoise, la cornaline et le bronze, la pierre de Nubie entourent le cou des servantes, tandis que les nobles dames errent à travers le pays et que les maîtresses de maison d’autrefois disent : "Ah ! Puissions-nous avoir quelque chose à manger !"
 
     Voyez donc, Elephantine, Thinis, etc. de Haute-Egypte ne paient plus d’impôts, à cause de la révolte. On manque de fruits, de charbon de bois.

     Autrefois, le cœur du roi était heureux quand les porteurs d’offrandes s’avançaient vers lui, et quand venaient les pays étrangers : c’était notre empire, c’était notre prospérité. Qu’allons nous faire à ce propos ? Tout est tombé en ruine.

     Voyez donc, celui qui ne possédait rien est maintenant celui qui possède.

     Voyez donc, les Grands ont faim et souffrent, mais les serviteurs sont servis.

     Voyez donc, les bureaux administratifs sont ouverts, les rôles ont été enlevés, de sorte que celui qui était un serf peut devenir le maître des serfs.

     Voyez en vérité une chose a été faite qui n’était pas arrivée auparavant : nous sommes tombés assez bas pour que des misérables enlèvent le roi.

     Voyez en vérité, nous sommes tombés assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison.

     Voyez, les juges d’Egypte sont chassés à travers le pays, chassés des Maisons de la royauté.

     Voyez, aucune fonction n’est désormais à sa place, tel un troupeau qui s’égare sans berger.




(Grimal : 2005, 7; Lalouette : 1984, 215 sqq.)

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21 février 2009 6 21 /02 /février /2009 00:00

 
   
Le samedi, 7 février dernier, à la suite de la découverte que nous avions faite ensemble quelques jours plus tôt de certaines vignettes provenant du Livre pour sortir au jour exposées dans la vitrine 7 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais proposé, ami lecteur, de lire de larges extraits du Chapitre 110 auquel elles servent d'illustrations.  

     Vous aurez en outre évidemment remarqué que le bandeau qui chapeaute la page d’accueil de mon blog depuis sa création le 18 mars 2008

 

EgyptoMusée

 

présente une autre vignette de ce corpus funéraire, émanant, celle-ci, d'un papyrus d’époque ptolémaïque ayant appartenu à un certain Nesmin, prophète d’Amon : il s’agit de la représentation de la célèbre scène de psychostasie, c’est-à-dire la pesée de l'âme du défunt, censée se dérouler dans la salle du Tribunal d’Osiris, et que l’on trouve habituellement au-dessus du chapitre 125 de ce Livre pour Sortir au jour, papyrus funéraire plus communément, mais erronément appelé "Livre des Morts"; ce que j’ai déjà eu à maintes reprises l’occasion de vous signaler en ajoutant que l’exacte formulation inscrite par les scribes égyptiens eux-mêmes était bien "Livre pour sortir au jour", qu'il fallait comprendre par : sortir pendant le jour.

     C'est précisément le texte qui accompagne cette vignette, ce que les égyptologues nomment tantôt la "Déclaration d’innocence", tantôt la "Confession négative", que je voudrais aujourd'hui vous donner à connaître. 

  
     Il faut savoir que le plus grand désir de tout Egyptien de ces temps anciens consistait à figurer parmi les privilégiés admis dans l'entourage du dieu solaire Rê, formant sa cour, recevant ses bienfaits.


     Et pour plus certainement accréditer cette volonté, il n’avait de cesse, dans sa vie post-mortem, de s’identifier au dieu lui-même, - c’est ce que l’on appelle la solarisation du défunt -, d’être constamment, la nuit comme le jour, susceptible de profiter de sa lumière, de son rayonnement roboratif; de sorte que, conséquemment, il pouvait recouvrer la vie en même temps que différentes composantes de sa personnalité, mais aussi, et c’est loin d’être négligeable, l’intégralité de ses fonctions.


     Mais préalablement, il avait été convié à se présenter dans le monde souterrain où l’attendait le fameux jugement en présence d’Osiris, dieu des morts : c’est ce moment précis que propose donc la vignette mise en exergue sur la première page de ce blog.


     Lors de ce passage dans la "Salle des deux Maât", devant les 42 "juges", le défunt prononçait la fameuse confession qui, je le souligne, ne consiste nullement en un aveu de fautes personnelles, mais énumère de manière très rituelle, en une sorte de litanie,  les actions mauvaises qu’il s’est bien gardé de commettre ici-bas, les interdits qu'il n'a pas enfreints.
Ce qui, a contrario, nous précise les limites que s’imposait la morale égyptienne.


     Cette déclaration faite, le mort était automatiquement absous de ses péchés : c’est la raison pour laquelle les deux plateaux de la balance, tant celui qui portait le coeur (sa conscience) que celui qui contenait une statuette de Maât, voire une simple plume caractérisant cette déesse de la Vérité-Justice, se trouvaient au même niveau : indépendamment des paroles prononcées par le défunt, la force magique de l’image ne pouvait que déboucher sur un jugement favorable lui permettant d’être déclaré "justifié", "juste de voix", juste devant ce Tribunal des dieux.


     Toutefois, et si d'aventure, les mauvaises actions du défunt avaient été plus lourdes que la plume de Maât, il était prévu que son coeur soit jeté en pâture à la "Dévoreuse", monstre hybride guettant avidement cet éventuel moment.
    
     Si l’on se réfère à Diodore de Sicile qui affirme qu’en Egypte, avant d’avoir droit à une sépulture, tout défunt aurait préalablement été jugé sur terre par les siens, par ses voisins, par les autres habitants de son village ou de sa ville, on comprend aisément le côté rituel et purement formel du tribunal osirien, reflet d’une décision terrestre bien réelle dans la mesure où le mort est déjà considéré comme pur, comme justifié en arrivant dans l’Au-delà.


     Je vous propose à présent, ami lecteur, de prendre connaissance de cette "Confession négative", formule 125 donc du Livre pour sortir au jour.

     Elle se divise en réalité en deux parties :

* la 125 B qui n'est en fait qu'une reprise de la première "confession", 125 A, mais dont chaque phrase est précédée du nom d'une divinité :

Ô Ousekh-nemtout, qui sors à Héliopolis, je n’ai pas commis l’iniquité entre les hommes.  
etc.


* et la 125 A, que voici :
 
      

Salut à toi, grand dieu, maître des deux Maât !
Je suis venu vers toi, ô mon maître, ayant été amené pour voir ta perfection.
Je te connais et je connais le nom des quarante-deux dieux qui sont avec toi dans cette salle des deux Maât, qui vivent de la garde des péchés et s’abreuvent de leur sang le jour de l’évaluation des qualités (...)
Voici que je suis venu vers toi et que je t’ai apporté ce qui est équitable, j’ai chassé pour toi l’iniquité.


Je n’ai pas commis l’iniquité entre les hommes.

Je n’ai pas maltraité les gens.
Je n’ai pas commis de péchés dans la Place de Vérité.
Je n’ai pas cherché à connaître ce qui n’est pas à connaître.
Je n’ai pas fait le mal.
Je n’ai pas commencé de journée ayant reçu une commission de la part des gens qui devaient travailler pour moi, et mon nom n’est pas parvenu aux fonctions d’un chef d’esclaves.
Je n’ai pas blasphémé Dieu.
Je n’ai pas appauvri un pauvre dans ses biens.
Je n’ai pas fait ce qui est abominable aux dieux.
Je n’ai pas desservi un esclave auprès de son maître.
Je n’ai pas affligé.
Je n’ai pas affamé.
Je n’ai pas fait pleurer.
Je n’ai pas tué.
Je n’ai pas ordonné de tuer.
Je n’ai fait de peine à personne.
Je n’ai pas amoindri les offrandes alimentaires dans les temples.
Je n’ai pas souillé les pains des dieux.
Je n’ai pas volé les galettes des bienheureux.
Je n’ai pas été pédéraste.
Je n’ai pas forniqué dans les lieux saints du dieu de ma ville.
Je n’ai pas retranché au boisseau.
Je n’ai pas amoindri l’aroure.
Je n’ai pas triché sur les terrains.
Je n’ai pas ajouté au poids de la balance.
Je n’ai pas faussé le peson de la balance.
Je n’ai pas ôté le lait de la bouche des petits enfants.
Je n’ai pas privé le petit bétail de ses herbages.
Je n’ai pas piégé d’oiseaux des roselières des dieux.
Je n’ai pas péché de poissons de leurs lagunes.
Je n’ai pas retenu l’eau dans sa maison.
Je n’ai pas opposé une digue à une eau courante.
Je n’ai pas éteint un feu dans son ardeur.
Je n’ai pas omis les jours à offrandes de viande.
Je n’ai pas détourné le bétail du repas du dieu.
Je ne me suis pas opposé à un dieu dans ses sorties en procession.

Je suis pur, je suis pur, je suis pur, je suis pur !
Ma pureté est la pureté de ce grand phénix qui est à Héracléopolis, car je suis bien ce nez même du Maître des souffles, qui fait vivre tous les hommes (...)
Il ne m’arrivera pas de mal en ce pays, dans cette salle des deux Maât, car je connais le nom des dieux qui s’y trouvent.

(Traduction Paul Barguet : 1967, 158-60)



     Permettez-moi, à présent, de prendre congé de vous, ami lecteur, profitant ainsi de la semaine de repos offerte aux établissements scolaires belges de manière qu'Etudiants et Enseignants puissent dignement célébrer le "dieu" carnaval.

     Je vous donne donc rendez-vous le mardi 3 mars prochain aux fins de poursuivre notre déambulation dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, et de découvrir ensemble la seconde stèle de donation, la C 298, exposée dans la vitrine 8.

     Bonne semaine à toutes et à tous ...

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