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20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 01:00

 

 

 

     Si d'aventure il vous arrivait de feuilleter un Livre pour sortir au jour, comme le définissaient les Égyptiens eux-mêmes, - un Livre des Morts, communément et erronément appelé de nos jours -, vous rencontreriez certains titres qui, assurément, interpelleraient votre esprit rationnel.

 

     Ainsien tête du chapitre 44, liriez vous :

 

      Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts.

 

et mêmement, du 46 :

 

     Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

 

     Qu'estimeriez-vous devoir comprendre par semblables propos ?

 

     Voilà, pour le rappeler rapidement, ce qui termina notre conversation la semaine dernière, amis visiteurs,  et ce qu'aujourd'hui il me siérait de développer plus avant !

 

 

     Dans un premier temps, il vous faut prendre conscience qu'en réalité pas moins de trois mondes coexistaient au pays de l'antique Kemet : le monde des vivants, bien sûr, puis les très luxuriants et très convoités "Champs d'Ialou",

 

 

Champs-d-Ialou---TT-1--de-Sennedjem--Photo---OsirisNet-.jpg

 

 

également nommés Champs des Offrandes, sorte de monde élyséen au sens des Grecs ou de paradis, selon les chrétiens : là y jouissaient d'une vie éternelle ceux des Égyptiens qui, grâce à leur déclaration d'innocence, avaient échappé à la vindicte du monstre dévoreur guettant au pied de la balance divine qui pesait les âmes des défunts, dans la grande salle du Tribunal d'Osiris.

 

     De sorte que dans leur conception eschatologique, ce que l'on pourrait appeler la première mort, la mort physique ici-bas, n'était qu'un passage en vue d'accéder à la belle harmonie dans l'Au-delà, en vue de bénéficier de la magnificence de la "Campagne des Félicités".

 

      Grâce ci-dessus à la célèbre représentation de la paroi est du caveau de sa tombe à Deir el-Medineh (TT 1), vous pouvez vous rendre compte de la vision qu'en eut par exemple, pour son épouse et pour lui-même, le maçon privilégié de la communauté des ouvriers de la "Place de Vérité"- entendez la nécropole royale thébaine - , que fut Sennedjem, sous le règne de Séthi Ier, à la XIXème dynastie. 

 

     Cette scène, ou une de ses semblables, accompagnait souvent sous forme de vignette le chapitre 110 du recueil de formules funéraires que je citai à l'instant et dans lequel, nommément, ces lieux célestes étaient évoqués :

 

     (...) Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour ; entrer et sortir, dans l'empire des morts ; s'établir dans le Champ des Souchets, (...) y être glorieux, y labourer, y moissonner, y manger, y boire, y faire l'amour, faire tout ce que l'on a l'habitude de faire sur terre (...)

 

 

     Parallèlement à ces deux mondes, les Égyptiens en concevaient un troisième : celui de la deuxième mort, bien plus crainte, bien plus redoutée dans la mesure où elle n'autorisait pas la seconde vie tant souhaitée. Ce trépas "définitif" était haï, exécré parce qu'il représentait la destruction du ba de ceux qui n'avaient pas respecté l'ordre et la justice, de ceux qui n'avaient pas vécu selon les préceptes de la Maât. 

 

     Il faut savoir que l'annihilation du ba, principe immatériel faisant partie de l'identité d'un individu, était consubstantielle à celles de son ombre et de sa puissance magique et débouchait sur l'impossibilité de devenir un "akh", un mort transfiguré, glorifié, - glorieux, comme l'indique la traduction de Paul Barguet ci-dessus. C'est-à-dire l'impossibilité d'être admis parmi les dieux pour y jouir de la vie éternelle.

 

     C'est ce que précise une autre composition funéraire, le Livre des Cavernes. On peut en effet y lire cette intervention de Rê, à propos de ceux qui n'ont pas été reconnus par le Tribunal divin (IX, 4) :

 

     Je siège dans le Bel Occident pour présider contre eux le tribunal, de manière à détruire leur ba, à exterminer leur ombre, à détruire leur corps, à leur ôter toute gloire.

 

     Risquant dès lors d'être avalés par la "Dévoreuse", monstre hybride qui n'attendait que cette éventualité, les Égyptiens, vous le comprendrez aisément, se devaient de tout tenter pour maîtriser cette deuxième mort, de tout tenter pour la dominer, pour y échapper. 

 

     Et c'est dans cet esprit qu'il nous faut envisager l'obligation de s'entourer dans la tombe, aux fins de perpétuer le souvenir des biens terrestres, d'un viatique pour l'Au-delà, que ce soit de nourriture ou d'objets pénétrés de pouvoirs apotropaïques. Dans cet esprit encore, l'impérieuse nécessité d'avoir entièrement placé sa vie terrestre sous l'égide de la Maât. Dans cet esprit enfin, la stricte observance des différents rites, dont l'indispensable pratique de la momification proprement dite, non pas pour cacher la destruction du corps, - évidence physique s'il en est ! -, mais pour avoir prise sur elle.

 

     De sorte qu'il convient de reconnaître que c'est sur la croyance en un certain nombre de gestes magiques que reposait le concept de seconde vie d'un individu : par la magie, le taricheute rassemblait sous l'aspect de momie les éléments constituant un être que son décès aurait pu séparer, dissoudre, anéantir ; par la magie, ce défunt ayant recouvré sa pleine intégrité physique, pouvait alors être considéré comme un nouvel Osiris et, dès lors, bénéficier d'une bienheureuse résurrection post mortem ; par la magie, à la fois de l'image et du Verbe, il avait l'assurance de subsister dans l'éternité même si, d'aventure, ses descendants omettaient d'assumer leurs devoirs cultuels.

 

 

     Au terme de ces deux derniers rendez-vous que nous nous sommes fixés, amis visiteurs, la semaine dernière et ce matin, j'espère avoir démontré que les Égyptiens de l'Antiquité jamais ne cherchèrent à occulter la mort : non seulement, ils la conçurent comme une réalité irrécusable mais, en outre, ils en firent la condition apodictique, sine qua non, diraient les latinistes, de la Vie, première ou seconde, ici-bas ou ailleurs ...

 

     Et d'ajouter, offrant ainsi plus ample audience à une théorie de mon ami Dimitri Laboury, Professeur à l'Université de Liège, qu'ils eurent de la mort et de l'existence souhaitée dans l'Au-delà une approche relativement optimiste : si les "maisons d'éternité" que les privilégiés se firent ériger, si l'embaumement dont ils furent l'objet, si les offrandes, essentiellement alimentaires, dont magiquement ils disposaient leur permirent de croire à une totale protection pour leur futur, à une pérennité sans tache, à une seconde vie bienheureuse, n'est-ce pas parce que celle qu'ils avaient connue sur terre leur avait pleinement satisfait ?

 

     Quel plus bel hommage, quel plus bel hymne à la Vie, - dans ses deux acceptions temporelles : celle d'avant la mort physique et celle d'après -, les habitants des rives du Nil ne nous offrent-ils pas là, eux qui intégrèrent la mort parmi les événements de l'existence de manière à accréditer leur croyance en une régénération, une renaissance, un éternel retour  ?

 

     Qui, après ces deux derniers rendez-vous précédant les vacances d'hiver, peut encore considérer un seul instant ces femmes et ces hommes qui tant aimaient la vie au point d'en souhaiter deux, comme des êtres hantés par le spectre de la mort ?   

 

     Va, afin que tu reviennes ! Dors, afin que tu t'éveilles ! Meurs, afin que tu vives !,

rencontre-t-on déjà dans diverses formules des Textes des Pyramides.

 

     Voilà qui résume parfaitement ce que l'égyptologue italien Sergio Donadoni nommait l'optimisme cosmique des Égyptiens ...  

 

 

***

 

 

     Je sais gré à Thierry Benderitter d'avoir accepté, dès le début de nos relations épistolaires, que je puise de son remarquable site OsirisNet l'un ou l'autre document iconographique, - dont celui qui aujourd'hui chapeaute notre conversation -, aux fins d'illustrer mes interventions ; et cela sans même le déranger pour lui en demander à chaque fois nouvelle autorisation.

     Merci Thierry pour la confiance dont tu m'as toujours honoré.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BARGUET  PaulLe Livre des Morts des anciens Égyptiens, Paris, Éditions du Cerf, 1967, pp. 86-7 et pp. 143-5.

 

 

CANNUYER  Christian, Une rémanence de la "seconde mort" des anciens Égyptiens dans l'hagiographie copte ? in La langue dans tous ses états, dans Acta Orientalia Belgica XVIII, Michel Malaise in honorem, Liège, Société belge d'études orientales, 2005, pp. 263-4..

 

CARRIER  ClaudeTextes des Pyramides de l'Égypte ancienne, Tome I : Textes des Pyramides d'Ounas et de  Téti, Paris, Cybele, 2009, § 134 a, pp. 66-7.

 

 

DONADONI  Sergio, L'homme égyptien, Paris, Éditions du Seuil, 1992, p. 308. 

 

 

GUILHOU  NadineLa mort et le tabou linguistique et rituel en Égypte ancienne, dans MARCONOT J.-M. et AUFRERE S. H., L'interdit et le sacré dans les religions de la Bible et de l'Égypte, Montpellier III, Université Paul-Valéry, 1998, pp. 25-37.

 

 

LABOURY  DimitriL'Égypte et la mort. Rites et croyances funéraires dans l'Égypte antique, in Ombres d'Égypte. Le peuple de Pharaon, in Catalogue de l'exposition au Musée du Malgré-Tout, Treignes Éditions du Cedarc, 1999, pp. 53-9.

 

 

***

 

     À toutes et à tous, amis visiteurs, je souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année, d'excellentes vacances aussi pour certains et, à plus longue échéance, une profitable année 2017.

 

     Je vous propose d'éventuellement retrouver ÉgyptoMusée à partir du mardi 10 janvier prochain.

 

     Richard

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13 décembre 2016 2 13 /12 /décembre /2016 01:00

 

Première Partie :

LA MORT APPRIVOISÉE

 

 

 

     En guise de fil conducteur, tout au long de cet automne, il fut peu ou prou question, amis visiteurs, du décès d'Antinoüs, le favori de l'empereur romain Hadrien, au IIème siècle de notre ère.  

 

     À présent qu'est clos le "dossier-enquête" que nous avions vous et moi ouvert à son sujet à la rentrée de septembre dernier, j'ai pensé intéressante l'idée de profiter des deux rendez-vous qui nous sont octroyés avant que débutent les vacances scolaires et se termine l'année 2016, pour, prenant appui sur deux articles que j'avais déjà proposé sur mon blog voici cinq ans, envisager à nouveaux frais le concept de mortalité chez les Égyptiens de l'Antiquité.

 

 

      Ah Ounas, tu ne peux donc partir mort (puisque) tu es parti vivant

 

peut-on lire dès l'apparition des premiers textes funéraires royaux, à la fin de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire donc, dans la pyramide d'Ounas, puis dans celles de ses successeurs immédiats, le nom du souverain étant évidemment interchangeable. 

(© https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Unas_Pyramidentexte.jpg)

(© https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Unas_Pyramidentexte.jpg)

 

     Ounas fut, je le rappelle incidemment, le premier des souverains de l'Égypte antique à souhaiter "tapisser" de textes les parois de la chambre sépulcrale de son imposante "demeure d'éternité" : composés de formules et d'incantations destinées à favoriser l'accession et la renaissance du roi dans l'Au-delà, ils constituent les plus anciens écrits funéraires de l'Humanité actuellement mis au jour.

 

     Lisez en filigrane que, dans leur plus grande majorité, les pyramides furent totalement anépigraphes et que seules celles des derniers dynastes de l’Ancien Empire, - six en tout -, et de certaines de leurs épouses, - six également -, présentèrent cet important corpus religieux qui, plus tard, au Moyen Empire, se perpétuera avec les Textes des Sarcophages puis, au Nouvel Empire, avec le Livre pour sortir au jour, - que certains égyptologues nomment encore erronément Livre des Morts.

 

     L'incipit que je viens de vous donner à lire, - §134 a, dans les relevés qu'ont  effectués et répertoriés les égyptologues - fut, chez Ounas et les souverains qui suivirent, gravé sur la paroi sud de la chambre funéraire : il entamait toujours les textes tournés vers le roi défunt qui, d'ouest en est, était censé les lire en quittant son sarcophage pour se diriger vers la sortie.

   

     Cette formule que feu l'égyptologue français Jean Leclant estimait décisive et qu'il proposait d'ailleurs de nommer "le Grand Départ" ; cette assertion qui pourrait, à nos esprits cartésiens, sembler éminemment paradoxale, je voudrais aujourd'hui la commenter, la développer de manière à tordre le cou à certaines idées préconçues ressassées ad nauseam et, à cette fin, vous affirmer haut et fort : NON !, les Égyptiens n'étaient pas morbides ! Ni macabres ! Ni par la mort obnubilés leur vie entière ; ni par elle tourmentés, hantés, obsédés !

 

     Mais à la différence de la majorité d'entre nous qui, la plupart du temps, nions même jusqu'à sa présence, nous ingéniant à l'ignorer, - alors que sur un plan purement philosophique notre finitude constitue sur cette terre la seule certitude dont nous puissions véritablement être assurés -, les habitants des rives du Nil antique ne s'en souciaient que pour mieux l'apprivoiser, pour mieux se préparer à cette seconde vie à laquelle ils croyaient, arguant du fait que leur présence ici-bas n'était que provisoire alors que là-bas, dans ces champs d'Ialou tellement prometteurs, elle serait éternelle.

 

     Certes, un peu comme nous qui, de litotes en circonlocutions, nous forçons à éviter une terminologie trop lourde de sens, les Égyptiens, plutôt que "mourir", préférèrent utiliser des verbes comme "s'éloigner", "quitter", "s'en aller" ou, plus fréquemment, "aborder", qu'il nous faut à la fois comprendre au sens littéral d'accéder, après avoir franchi le Nil, au bord opposé, sur la rive ouest où étaient le plus souvent aménagées les nécropoles ; et au sens figuré, voire populaire, de passer de l'autre côté ...

 

     En outre, usant d'une métalepse, ils appelaient les défunts les "vivants", considérant ainsi la mort comme une non-existence et distinguant ceux qui vivaient sur terre de ceux qui évoluaient là-bas, dans l'Au-delà, dans le Bel Occident, ainsi que plus poétiquement ils préféraient le nommer.

 

     Pratiquement, dans l'écriture hiéroglyphique, c'est par l'adjonction d'un "classificateur sémantique", vocable choisi par l'égyptologue belge, Professeur à l'Université de Liège, Jean Winand, pour désigner le déterminatif qui ne se prononce pas mais qui permet de comprendre de quelle catégorie lexicologique le terme fait partie, que s'indiqua la distinction : ainsi, le "vivant" qui est sur terre était identifié grâce au signe de l'homme accroupi  A3 (= A 3 dans la liste de Gardiner), tandis que le "vivant" qui était décédé se distinguait soit par le signe d'une momie couchée A54  (= A 54 de la même liste), soit par celui de l'homme assis sur un siège A50  (= A 50), tenant éventuellement le flagellum (A51   (= A 51), ces deux derniers personnages étant bien sûr momiformes.

 

      Les différentes esquives lexicographiques que nous pourrions d'ailleurs considérer comme une volonté d'occulter une réalité plus que désagréable, traduisaient en fait un concept ontologique essentiel : aux yeux des Égyptiens, l'être était foncièrement vivant mais évoluait dans deux espaces différents, l'ici-bas et l'au-delà.

Et entre les deux, la mort, qu'il faut comprendre comme une sorte de moment de transition.

 

     L'on rencontre, quand on feuillette le Livre pour sortir au jour des titres de chapitres tels que : Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts ou Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

     Mourir deux fois ? Vivre parmi les morts ? Comment devons-nous appréhender semblables formulations pour le moins sibyllines ?

       

     C'est, de manière à clore notre discussion sur le sujet, ce que j'envisage de vous expliquer, amis visiteurs, lors de notre dernier rendez-vous de 2016, le mardi 20 décembre prochain.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BARGUET  PaulLe Livre des Morts des anciens Égyptiens, Paris, Éditions du Cerf, 1967, pp. 86-7.

 

CARRIER  ClaudeTextes des Pyramides de l'Égypte ancienne, Tome I : Textes des Pyramides d'Ounas et de  Téti, Paris, Cybele, 2009, § 134 a, pp. 66-7.

 

GUILHOU  NadineLa mort et le tabou linguistique et rituel en Egypte ancienne, dans MARCONOT J.-M. et AUFRERE S. H., L'interdit et le sacré dans les religions de la Bible et de l'Égypte, Montpellier III, Université Paul-Valéry, 1998, pp. 25-37.

 

 

LABOURY  DimitriL'Égypte et la mort. Rites et croyances funéraires dans l'Égypte antique, in Ombres d'Égypte. Le peuple de Pharaon, Treignes, Catalogue de l'exposition au Musée du Malgré-Tout, Éditions du Cedarc, 1999, pp. 53-9.

 

 

LECLANT  JeanÉtat d'avancement (Été 1979) de la recherche concernant les nouveaux Textes des Pyramides de Téti, Pépi Ier et Mérenrê, in L'Égyptologie en 1979. Axes prioritaires de recherches, Tome II, Paris, Editions du Centre national de la Recherche scientifique, 1982, p. 34.

 

 

WINAND  JeanLes auteurs classiques et les écritures égyptiennes : quelques questions de terminologie, in La langue dans tous ses états, Acta Orientalia Belgica XVIII, Michel Malaise in honorem, Liège, Société belge d'études orientales, 2005, p. 103.


 

 

 

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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 00:00

 

     Sans doute la mort est-elle l'épuisement de tout désir ; y compris celui de mourir. Ce n'est qu'à partir de la vie, du savoir de la vie, que l'on peut avoir le désir de mourir.

 

Jorge  SEMPRUN

L'écriture ou la vie


Paris, Gallimard, 1994

p. 62 de ma réédition de 2011

 

 


         

     Si d'aventure il vous arrivait de feuilleter un Livre pour sortir au jour, comme le définissaient les Egyptiens eux-mêmes - un Livre des Morts, communément et erronément appelé de nos jours -, vous rencontreriez certains titres qui, assurément, interpelleraient votre esprit rationnel.

 

     Ainsi, en tête du chapitre 44, liriez vous :

 

      Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts.


et mêmement, du 46 :


     Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

 

     Qu'estimeriez-vous devoir comprendre par semblables propos ?

 

     C'est ce qu'aujourd'hui, amis lecteurs, poursuivant notre conversation de ce mardi, lors de notre premier rendez-vous de 2012 dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, il me siérait de vous expliquer.

 

 

     D'emblée, il faut prendre conscience qu'en réalité pas moins de trois mondes coexistaient au pays de l'antique Terre noire : le monde des vivants, bien sûr, puis les très luxuriants et très espérés "Champs d'Ialou",

 

 

Champs-d-Ialou---TT-1--de-Sennedjem--Photo---OsirisNet-.jpg

 

 

également nommés Champs des Offrandes, sorte de monde élyséen au sens des Grecs ou de paradis, selon les chrétiens : là y jouissaient d'une vie éternelle, ceux des Egyptiens qui, grâce à leur déclaration d'innocence, avaient échappé à la vindicte du monstre dévoreur guettant au pied de la balance divine qui pesait les âmes des défunts, dans la grande salle du Tribunal d'Osiris.

 

     De sorte que dans leur conception eschatologique, ce que l'on pourrait appeler la première mort, la mort physique ici-bas, n'était qu'un passage en vue d'accéder à la belle harmonie dans l'Au-delà, en vue de bénéficier de la magnificence de la "Campagne des Félicités".

 

      Grâce ci-avant à la célèbre représentation de la paroi est du caveau de sa tombe à Deir el-Medineh (TT 1), vous pouvez vous rendre compte de la vision qu'en eut par exemple, pour son épouse et pour lui-même, le maçon privilégié de la communauté des ouvriers de la "Place de Vérité"- entendez la nécropole royale thébaine - , que fut Sennedjem, sous le règne de Séthy Ier, à la XIXème dynastie. 

 

     Cette scène,ou toute autre semblable, accompagnait souvent sous forme de vignette le chapitre 110 du recueil de formules funéraires que je citai à l'instant et dans lequel, nommément, ces lieux célestes étaient évoqués :


     (...) Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour ; entrer et sortir, dans l'empire des morts ; s'établir dans le Champ des Souchets, (...) y être glorieux, y labourer, y moissonner, y manger, y boire, y faire l'amour, faire tout ce que l'on a l'habitude de faire sur terre (...)


 

     Parallèlement à ces deux mondes, les Egyptiens en concevaient un troisième : celui de la deuxième mort, bien plus crainte, bien plus redoutée dans la mesure où elle n'autorisait pas la seconde vie tant souhaitée. Ce trépas "définitif" était haï, exécré parce qu'il représentait la destruction du ba de ceux qui n'avaient pas respecté l'ordre et la justice, de ceux qui n'avaient pas vécu selon les préceptes de Maât. 

 

     Il faut prendre conscience que l'annihilation du ba, principe immatériel faisant partie de l'identité d'un individu, était consubstantielle à celles de son ombre et de sa puissance magique, - autres composants d'un ensemble qu'un jour je décrirai -, et débouchait sur l'impossibilité de devenir un "akh", un mort transfiguré, glorifié, - glorieux, comme l'indique la traduction de Paul Barguet ci-dessus. C'est-à-dire l'impossibilité d'être admis parmi les dieux, de jouir de la vie éternelle.

 

     C'est ce que précise une autre composition funéraire, le Livre des Cavernes. On peut en effet y lire cette intervention de Rê, parlant de ceux qui n'ont pas été reconnus par le Tribunal divin (IX, 4) :

 

     Je siège dans le Bel Occident pour présider contre eux le tribunal, de manière à détruire leur ba, à exterminer leur ombre, à détruire leur corps, à leur ôter toute gloire.

 

     Risquant dès lors d'être avalés par la "Dévoreuse", monstre hybride qui n'attendait que cette éventualité, les Egyptiens, vous le comprendrez aisément, se devaient de tout tenter pour maîtriser cette deuxième mort, de tout tenter pour la dominer, pour y échapper. 

 

     Et c'est dans cet esprit qu'il nous faut envisager l'obligation de s'entourer dans la tombe, aux fins de perpétuer le souvenir des biens terrestres, d'un viatique pour l'Au-delà, que ce soit de nourriture ou d'objets pénétrés de pouvoirs apotropaïques. Dans cet esprit encore, l'impérieuse nécessité d'avoir entièrement placé sa vie terrestre sous l'égide de Maât. Dans cet esprit enfin, la stricte observance des différents rites, dont l'indispensable pratique de la momification proprement dite, non pas pour cacher la destruction du corps, évidence physique s'il en est !, mais pour avoir prise sur elle.

 

     De sorte qu'il convient de reconnaître que c'est sur la croyance en un certain nombre de gestes magiques que reposait le concept de seconde vie d'un individu : par la magie, le taricheute rassemblait sous l'aspect de momie les éléments constituant un être - humain autant qu'animal (1) - que son décès aurait pu séparer, dissoudre, anéantir ; par la magie, ce défunt ayant recouvré sa pleine intégrité physique, pouvait alors être considéré comme un nouvel Osiris et, dès lors, bénéficier d'une bienheureuse résurrection post mortem ; par la magie, à la fois de l'image et du Verbe, il avait l'assurance de subsister dans l'éternité même si, d'aventure, ses descendants omettaient d'assumer leurs devoirs cultuels.


 

     Au terme des deux premiers rendez-vous qu'il me plaisait de vous fixer, amis lecteurs, en tout début de cette nouvelle année avant de véritablement poursuivre notre découverte des fragments peints du mastaba de Metchetchi, j'espère avoir démontré que les Egyptiens de l'Antiquité jamais ne cherchèrent à occulter la mort : non seulement, ils la conçurent comme une réalité irrécusable mais, en outre, ils en firent la condition apodictique, sine qua non diraient les latinistes, de la Vie, première ou seconde, ici ou là-bas ...

 

     Et d'ajouter, offrant ainsi plus ample audience à une thèse du Professeur D. Laboury, de l'Université de Liège, qu'ils eurent de la mort et de l'existence souhaitée dans l'Au-delà une approche relativement optimiste : si les "maisons d'éternité" que les privilégiés se firent ériger, si l'embaumement dont ils furent l'objet, si les offrandes, essentiellement alimentaires, dont magiquement ils disposaient leur permirent de croire à une totale protection pour leur futur, à une pérennité sans tache, à une seconde vie bienheureuse, n'est-ce pas parce que celle qu'ils connurent sur terre leur avait pleinement satisfait ?

 

     Quel plus bel hommage, quel plus bel hymne à la Vie - dans ses deux acceptions temporelles : celle d'avant la mort physique et celle d'après - les habitants des rives du Nil ne nous offrent-ils pas là, eux qui intégrèrent la mort parmi les événements de l'existence de manière à accréditer leur croyance en une régénération, une renaissance, un éternel retour  ?

 

     Qui, après mes propos de mardi et de ce matin, peut encore considérer un seul instant ces femmes et ces hommes qui tant aimaient la vie au point d'en souhaiter deux, comme des êtres hantés par le spectre de la mort ?   


     Va, afin que tu reviennes ! Dors, afin que tu t'éveilles ! Meurs, afin que tu vives !,

rencontre-t-on déjà dans diverses formules des Textes des Pyramides.

 

     Voilà qui résume parfaitement ce que l'égyptologue italien Sergio Donadoni nommait l'optimisme cosmique des Egyptiens ...  

 

 

 

____________

 

(1) Distinction, vous l'aurez compris amis lecteurs, que j'établis par respect du vocabulaire courant car nul n'ignore que, scientifiquement parlant, les êtres humains que nous sommes font partie du monde animal. De sorte que, si j'avais voulu être puriste, j'eusse dû écrire : "par la magie le taricheute rassemblera sous l'aspect de momie les éléments constituant tout être que son décès aurait pu séparer, dissoudre, anéantir". 

 

 

 

(Barguet : 1967, 86-7 et 143-5 ; Cannuyer : 2005, 263-4 ; Donadoni : 1992, 308 ; Guilhou : 1998, 25-37 ; Laboury : 1999, 53-9 ; Leclant : 1982, II, 34)

 

 

 

     (Je sais gré à Thierry Benderitter d'avoir accepté, dès le début de nos relations épistolaires, que je puise de son remarquable site OsirisNet l'un ou l'autre document iconographique - dont celui ci-dessus -, aux fins d'illustrer mes interventions ; et cela sans même le déranger pour lui en demander à chaque reprise l'autorisation.

Merci Thierry pour la confiance dont tu m'honores.)

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 00:00

 

La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles ;
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.

 

 

 

François de MALHERBE


Stances,

Consolation à Monsieur Du Périer,

Gentilhomme d'Aix en Provence, sur la mort de sa fille

 

dans  Kanters R. et Nadeau M., Anthologie de la poésie française,

Le XVIIème siècle, Tome 1,

Lausanne, Ed. Rencontre,

p. 83 de mon édition de 1967.

 

 

 

 

     Si, d'emblée, j'ai choisi ce court extrait, pour lequel, petit cadeau supplémentaire, je vous propose le lien  vers la lecture qu'en donna jadis un immense acteur, c'est non seulement pour le plaisir de vous remettre en mémoire un des plus célèbres poèmes de la langue française que beaucoup d'entre vous ont probablement étudié lors de leurs études secondaires ; c'est aussi pour me faire plaisir dans la mesure où, personnellement, il compta énormément dans mon parcours au Conservatoire puisque notamment grâce à lui, j'emportai l'adhésion du jury et décrochai le Premier Prix d'Art dramatique et de déclamation française à partir duquel, naïf jeune homme de province, "je m'voyais déjà", nouveau Gérard Philipe, le récitant sur la scène du Grand-Théâtre de ma ville, "sous les ovations et les projecteurs ..." ; c'est enfin, beaucoup plus simplement, parce que deux termes convoqués par Malherbe dans les quelques vers ci-avant rencontrent parfaitement nos préoccupations actuelles.   

 

     En effet, du Louvre et, en priorité, de son Département des Antiquités égyptiennes dans la salle 5 duquel nous nous retrouvons ce matin vous et moi, amis lecteurs, ainsi que de la mort mais avec un éclairage tout à fait particulier comme l'indique clairement le titre que j'ai donné à la présente intervention, il sera à nouveau question pour notre premier rendez-vous de 2012 en ces murs prestigieux. 

 

     Certes, nous n'avons pas bénéficié du privilège - comme c'était le cas pour certains grands du royaume au XVIIème siècle encore - d'avoir l'honneur du Louvre, entendez par là de pouvoir pénétrer en carrosse dans la cour intérieure du palais de Henri IV et de Marie de Médicis. Mais vous conviendrez avec moi qu'il n'est nul besoin de ce peu discret moyen de locomotion pour nous y acheminer et être transportés d'admiration devant la vitrine 4 ² où sont exposés les fragments peints du mastaba de Metchetchi.

 

 

 

     O roi, ce n'est pas mort que tu t'en es allé, c'est vivant que tu t'en es allé ...

peut-on lire dès l'apparition des premiers textes funéraires royaux, à la fin de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire donc, dans la pyramide d'Ounas, puis celles de ses successeurs immédiats, à la dynastie suivante ; Ounas dont, je le rappelle au passage, Metchetchi était un fonctionnaire plus qu'apprécié.  

 

 

 

Pyramide-d-Ounas---Chambre-du-sarcophage--Photo-Kohn-Bodswo.jpg

 

     Cet incipit (§134) qui, sur la paroi sud de la chambre funéraire, d'une pyramide à l'autre, entame toujours les textes tournés vers le roi défunt qui, d'ouest en est, était censé les lire en quittant son sarcophage et en se dirigeant vers la sortie ; cette formule que feu l'égyptologue français Jean Leclant estimait décisive et qu'il proposait d'ailleurs de nommer "le grand départ" ; cette assertion qui pourrait, à nos esprits cartésiens, sembler éminemment paradoxale, je voudrais aujourd'hui, en guise de conclusion à nos réflexions concernant les liens entre père et fils engagées lors de nos entretiens des 10 et 13 décembre,  la commenter, la développer aux fins de tordre le cou à certaines idées reçues répétées ad nauseam, et cela, en affirmant devant vous, haut et fort : 

 

     Non, les Egyptiens n'étaient pas morbides ! Ni macabres ! Ni par la mort obnubilés leur vie entière ; ni par elle tourmentés, obsédés, hantés !

 

     Mais à la différence de notre époque où, niant même la plupart du temps jusqu'à sa présence, nous voulons tout faire pour l'ignorer - alors que, sur un plan purement philosophique, notre finitude constitue véritablement sur cette terre la seule certitude dont nous puissions être assurés -, les habitants des rives du Nil antique ne s'en souciaient que pour mieux l'apprivoiser, pour mieux se préparer à cette seconde vie à laquelle ils croyaient, arguant du fait que leur présence ici-bas n'était que provisoire alors que l'autre, là-bas, dans ces champs d'Ialou tellement prometteurs, était éternelle.

 

     Certes, un peu comme nous qui, d'euphémismes en circonlocutions, nous ingénions à éviter un vocable trop lourd de sens à nos yeux, les Egyptiens, plutôt que "mourir", préférèrent utiliser des verbes comme "s'éloigner", "quitter", "s'en aller" ou, le plus souvent, "aborder" qu'il nous faut à la fois comprendre, au sens propre, d'accéder au bord de la rive ouest après avoir traversé le Nil et, au sens figuré, de trépasser, passer de l'autre côté.

 

     En outre, usant d'une métalepse, ils appelaient les défunts les "vivants", considérant ainsi la mort comme une non-existence et distinguant ceux qui vivaient sur terre de ceux qui évoluaient là-bas, dans le Bel Occident.

 

     Pratiquement, dans l'écriture hiéroglyphique, c'est par l'adjonction d'un déterminatif, d'un "classificateur sémantique", selon la terminologie employée par l'égyptologue belge, Professeur à l'Université de Liège, Jean Winand, qui ne se prononce pas mais qui permet de comprendre de quelle catégorie lexicologique le terme fait partie, que s'indiqua la distinction : ainsi, le "vivant" qui est sur terre était identifié grâce au signe de l'homme accroupi ( A3 = A 3 dans la liste de Gardiner), tandis que le "vivant" qui était décédé se distinguait soit par le signe d'une momie couchée ( A54  = A 54 de la même liste), soit par celui de l'homme assis sur un siège ( A50   = A 50), tenant éventuellement le flagellum (A51   = A 51), ces deux derniers personnages étant bien sûr momiformes.

 

      Les différentes esquives lexicographiques que nous pourrions d'ailleurs considérer comme une volonté d'occulter une réalité plus que désagréable, traduisaient en fait un concept ontologique essentiel : aux yeux des Egyptiens, l'être était foncièrement vivant mais évoluait dans deux espaces différents, l'ici-bas et l'au-delà.

Et entre les deux, la mort, qu'il faut comprendre comme une sorte de moment de transition.

 

     L'on rencontre, quand on feuillette le Livre pour sortir au jour  - (Livre des Morts, selon une appellation commune mais sémantiquement incorrecte) -, des titres de chapitres tels que : Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts ou Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

     Mourir deux fois ? Vivre parmi les morts ? Comment devons-nous appréhender semblables formulations pour le moins sibyllines ?

       

     C'est ce que j'envisage de vous expliquer, amis lecteurs, de manière à clore notre discussion sur le sujet, lors de notre toute prochaine rencontre, le 14 janvier.

 

     A samedi ... 

 

 

 

 

(Barguet : 1967, 86-7 ; Guilhou : 1998, 25-37 ; Laboury : 1999, 53-9 ; Leclant : 1982, II, 34 ; Winand : 2005, 103)

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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 00:00

 

Momie-de-Ramses-II.jpg

 

 

     Donnant suite au commentaire que m'adressa un fidèle lecteur la semaine dernière et à la réponse que j'y apportai, j'ai pensé opportun d'interrompre aujourd'hui notre cheminement dans les Maximes (dites) de Ptahhotep qui devait plus spécifiquement nous amener à découvrir la première d'entre elles, pour vous proposer un petit excursus que je voudrais consacrer à la notion de vieillesse chez les Egyptiens de l'Antiquité.


 

     Jadis, l'on savait que l'on contenait sa mort comme le fruit son noyau, écrivait en 1910 le poète pragois Rainer Maria Rilke (1875-1926) dans son unique roman, les Cahiers de Malte Laurids Brigge.

 

     Toute l'histoire de la littérature du monde, de la philosophie à la poésie, toute l'histoire de la médecine, toute celle de la peinture et finalement tous les arts en général se sont à un moment ou à un autre, d'une manière ou d'une autre intéressés à la mort, partant, à la vieillesse.

 

     En présentation de son remarquable essai éponyme (La vieillesse, Paris Gallimard, 1970), Simone de Beauvoir - qui, dans ses Mémoires ne s'est pas privée de narrer avec force détails, parfois sordides, la sienne et celle de son compagnon Jean-Paul Sartre -, se pose une première question philosophique : Les vieillards sont-ils des hommes ?

 

     A laquelle, d'emblée, elle répond : À voir la manière dont notre société les traite, il est permis d'en douter. Elle admet qu'ils n'ont ni les mêmes besoins ni les mêmes droits que les autres membres de la collectivité puisqu'elle leur refuse le minimum que ceux-ci jugent nécessaire ; elle les condamne délibérément à la misère, aux taudis, aux infirmités, à la solitude, au désespoir. Pour apaiser sa conscience, ses idéologues ont forgé des mythes, d'ailleurs contradictoires, qui incitent l'adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable mais un autre. Il est le Sage vénérable qui domine de très haut ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote et extravague. Qu'on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en tout cas on l'en exile (...)

 

     Me permettez-vous une petite confidence : ce monumental ouvrage de quelque 600 pages dont très récemment je viens de relire l'essentiel, quarante ans après sa parution, à la différence de votre serviteur, n'a absolument pas pris une seule ride ... Tout au plus, alors qu'est étudiée la vieillesse dans les sociétés antiques, fait-il complètement l'impasse sur la civilisation égyptienne : la philosophe évoque la Mésopotamie, la Bible, les Grecs, les Romains, poursuit avec le Moyen Âge et les siècles qui nous ont immédiatement précédés, mais de la sénescence sur les rives du Nil, point !

 

     Convoquant tout à la fois Léonard de Vinci, dont les sanguines, les dessins à la plume et à l'encre sur pointe de métal de visages et de corps de vieillards constituent un des joyaux de la  Biblioteca Reale de Turin ; mais également quelques savants qui se sont penchés sur le sujet : au IIème siècle de notre ère, le médecin grec Galien dont les prescriptions d'hygiène furent adoptées en Europe jusqu'au XIXème siècle, ou Avicenne, scientifique perse du XIème siècle qui s'intéressa plus particulièrement aux troubles mentaux et aux maladies chroniques des vieillards, ou encore le bruxellois André Vésale qui, au XVIème siècle, permit à la science anatomique d'avancer d'un pas de géant grâce aux dissections dont il était le maître incontesté, Simone de Beauvoir rappelle que dans les civilisations antiques, en ce compris l'Egypte, la médecine se confondit avec la magie et qu'il faudra attendre Hippocrate, médecin grec ayant vécu à la fin du Vème siècle et au début du IVème avant notre ère pour prendre conscience que la maladie et le vieillissement constituent le produit d'une rupture de l'équilibre des quatre humeurs entre elles que sont, selon Pythagore, le sang, le phlegme, la bile jaune et l'atrabile.

 

     Si, pour Hippocrate, la vieillesse, qu'il fut le premier à poétiquement comparer à l'hiver, commençait à 56 ans, le doxographe grec Diogène Laërce note au paragraphe 58 du Livre VIII de son célèbre ouvrage Vies et doctrines des philosophes illustres (Le Livre de Poche, Paris, Librairie générale française, 1999) que le sophiste Gorgias de Léontini - celui-là même qui fit l'objet d'un des célèbres dialogues de Platon -, aurait vécu 109 ans ! (Vraisemblablement de 485 à 376 avant notre ère.)

 

     Si, comme je l'ai précisé dans la réponse que j'ai faite au commentaire de J.-P. Silvestre que j'évoquais d'emblée ce matin, s'agissant du même rhéteur au paragraphe V, lignes 13-15 de son De Senectute, Cicéron l'ampute de deux ans - Gorgias de Léontium, son maître, accomplit sa cent septième année, et jamais il ne renonça à l'étude ni au travail -, là ne me semble pas être vraiment l'essentiel : 107 ou 109 ans, qu'importe en réalité, ne voilà-t-il pas simplement la preuve que l'on pouvait atteindre un âge très avancé dans l'Antiquité ?

 

     Avec un petit effort, je puis même "pousser" jusqu'à 110 ans pour arriver en terre pharaonique.

 

      Je ne sais si le Sage vénérable auquel tout à l'heure faisait allusion Madame de Beauvoir était ce vizir Ptahhotep que prit pour modèle et caution littéraire, quatre siècles après sa mort, le lettré égyptien qui composa les Maximes. Toujours est-il que, pour une raison qui n'a pas encore été élucidée, les Egyptiens avaient quant à eux fixé à 110 ans le terme idéal d'une vie heureuse.

 

     Il semblerait que ce choix soit tout à fait arbitraire puisque ce nombre n'apparaît jamais dans la littérature qu'uniquement assorti du mot "années".

 

      Si tous les habitants des rives du Nil, vous vous en doutez, furent loin de connaître une telle longévité, beaucoup en revanche, amoureux de la vie, espérèrent qu'en fonction des circonstances ayant émaillé la leur, ils pouvaient y prétendre.


      Ainsi nous est-il donné de lire sur une statue d'Amenhotep fils de Hapou, architecte personnel d'Amenhotep III, père d'Akhenaton : J'ai atteint 80 ans, comblé des faveurs du roi ; j'accomplirai 110 ans !

(Il serait mort approximativement peu après ses nonante ans.)

 

     Approximativement car, ne sachant ni lire ni écrire ni compter, bien malin celui qui aurait pu, à l'époque déterminer précisément son âge, partant, laisser à ce sujet des traces écrites pour la postérité. Et seul celui approximatif de certaines personnalités peut actuellement être estimé par les égyptologues après un calcul assez compliqué dans la mesure où l'on comptabilisait les années en fonction du règne d'un souverain en exercice : an 1 de tel pharaon, an 2 et ainsi de suite jusqu'au décès du roi ; et le comput recommençait avec l'intronisation du monarque suivant : an 1 du nouveau pharaon, an 2, etc. Beau casse-tête pour ceux qui vécurent sous le gouvernement de plusieurs d'entre eux ! 

 

     Ceci posé, les avancées technologiques de notre époque en matière d'imagerie médicale ont maintes fois permis de constater, notamment dans la nécropole de l'Est à Deir el-Medineh, que des hommes et des femmes du village des ouvriers avaient été inhumés là aux alentours de 75 ans. Et d'ailleurs, même si les codes inhérents à l'art funéraire imposent de représenter les défunts avec un corps jeune d'aspect, à plusieurs reprises le détail de la teinte des cheveux - qu'ils soient blancs, gris ou poivre et sel -, parle en faveur d'un échelonnement des âges voulu par les artistes.  

 

     En fait, le nombre 110, cliché bornant la possibilité maximale de longévité humaine, représentait dans les modes de pensée la récompense accordée par les dieux et/ou le pharaon à tout être qui avait mené une vie juste. Il ne faut donc absolument pas le prendre au pied de la lettre mathématique !


      Il constituait aussi un "compliment" que les zélateurs adressaient volontiers à un supérieur : Que l'Amenti (c'est-à-dire le Bel Occident, la demeure des morts, là où reposent les Justes) te soit accordé sans que tu aies ressenti la vieillesse, sans que tu aies été malade. Puisses-tu accomplir 110 ans sur terre, tes membres restant vigoureux, ainsi qu'il doit être fait à un béni comme toi, quand son dieu le récompense, peut-on lire sur le Papyrus Anastasi III. Ou, plus "égoïstement," un souhait pour soi-même, comme sur la statue du second prophète d'Amon Hornakht et de son épouse, monument référencé A 128 dans les réserves du Musée du Louvre où à deux endroits est gravée la formule pour que le dieu lui assigne l'Amenti après une vie de 110 ans. Comme à tout homme juste, précise la seconde injonction.    

 

     Ce stéréotype chiffré de la littérature sapientiale sous-entendait donc que l'on espérait devenir un vieillard privilégié par son souverain, un vieillard qui avait connu une existence juste et heureuse, un sage qui faisait autorité et à qui l'on demanderait conseils et préceptes pour soi-même jouir de semblable vie terrestre ...

 

     De sorte qu'on le rencontre volontiers dans l'un ou l'autre texte égyptien : ainsi, dans un des contes inscrits sur le Papyrus Westcar est-il fait allusion, à la cour du roi Chéops, à un magicien du nom de Djédi qui, âgé de 110 ans, toujours bon pied bon oeil et surtout bon estomac, mange cinq cents pains et, comme viande, une moitié de boeuf, et boit cent cruches de bière encore aujourd'hui ; sans oublier bien évidemment, dans les dernières lignes de l'épilogue des Maximes (dites) de Ptahhotep : Ce n'est pas peu de chose ce que j'ai fait comme temps sur terre : j'ai passé cent dix années de vie que m'a données le roi.


 

     Quant aux autres, les nombreux autres, épuisés par le travail du sol ou au service d'Etat, ils n'avaient évidemment pas l'occasion de passer un aussi long temps sur terre. Mais comme eux aussi aimaient  profondément la vie, il ne leur resta qu'une seule solution : faire en sorte, grâce à certaines pratiques rituelles, que ce qui les attendait dans l'Au-delà fût à la mesure de leur espérance ici-bas.


 

 

 

(Lefebvre : 1944, 106-19 ; ID. : 1988, 81; Meskell : 2002, 111)

 

 

 

ADDENDA

 

 

    Les campagnes de fouilles menées tout au long du XXème siècle par diverses missions internationales dans de nombreuses nécropoles à travers l'Egypte ont mis au jour des sépultures de toutes sortes dont les occupants ont été minutieusement examinés de manière à affiner les études paléodémographiques toujours en butte à des blocages dus à un certain nombre d'impedimenta inhérents tout à la fois à la conservation des corps inhumés, aux pratiques culturelles des anciens Egyptiens eux-mêmes, sans oublier - et ce n'est pas le moindre des obstacles - la relative imprécision des méthodes à la disposition des scientifiques aux fins de déterminer l'âge exact du décès d'une personne adulte.

(Le problème est évidemment tout autre quand il s'agit d'enfants dans la mesure où la croissance des os du squelette retrouvé varie jusqu'à un certain âge, constituant dès lors un marqueur anatomique de première importance.)


    Pour établir l'âge au décès d'un corps momifié -  ou d'un corps retrouvé simplement mis au jour dans une tombe en excellent état de conservation comme celles découvertes dans certains secteurs prédynastiques (IVème millénaire avant notre ère) -, les égyptologues ont emprunté à d'autres savants versés dans la science démographique des schémas d'analyse qu'il n'est pas inintéressant ici d'évoquer : même si cet addenda paraît quelque peu technique, il  me permettra d'apporter quelques précisions à la réponse que, ci-dessous, j'ai rapidement fournie à la question posée par Nat.

    Pour les périnataux, c'est-à-dire la tranche constituée par les foetus d'au moins six mois jusqu'au nouveau-nés n'excédant pas une durée de vie de 28 jours, soit un mois lunaire, mais aussi pour les enfants, je viens d'y faire rapidement allusion ci-avant, c'est la mesure des ossements qui est prise en compte. A laquelle, pour ces derniers, il faut aussi ajouter les stades de calcification et d'apparition des dents.

    Au niveau des adolescents et des jeunes adultes - sachant que les dernières composantes squelettiques à se souder ne le font qu'entre 25 et 30 ans -, c'est le degré de maturation osseuse qui autorise le calcul.

    Par la suite, cela se complique : il est en effet  malaisé de déterminer l'âge exact d'un adulte au moment de son décès parce que sa croissance s'arrête définitivement  aux environs de ses 30 ans et que le processus de vieillissement qui l'altère n'est pas nécessairement en relation avec son âge. N'avons-nous pas tous rencontré non seulement des gens qui "ne faisaient pas leur âge" et d'autres qui, tout au contraire, paraissaient bien plus vieux ?

   
    Voici donc, en plus de celles déjà signifiées,  les raisons pour lesquelles, à Nat, je me suis permis samedi d'indiquer d'emblée dans ma réponse à sa question sur l'existence d'éventuelles statistiques concernant l'Egypte, qu'elles étaient impossibles à réaliser avec la précision que notre siècle serait en droit d'attendre ...

 

 

 

(Coqueugniot/Crubezy/Herouin/Midant-Reynes : 1998 ,127-9)

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 00:00

 

     Lors de notre avant-dernier mardi d'entretiens, j'avais eu l'occasion, en troisième volet d'articles publiés les 27 novembre et  4 décembre, d'attirer votre attention amis lecteurs, de manière générale, sur le rituel de l'Ouverture de la bouche qui succédait à tout le travail d'embaumement dont un défunt de l'Egypte antique faisait l'objet pour que lui soit rendue l'intégrité de son corps en vue d'accéder à l'éternité dans l'Au-delà.

 

     Si cette introduction visait alors à fournir une approche plus que globale de ce rituel, elle doit, vous vous en doutez, déboucher sur quelques précisions quant à ses modalités d'exécution de manière à en cerner les différentes composantes et, ainsi, mieux en comprendre le sens. Ce sera l'objet aujourd'hui de notre ultime rendez-vous de 2010.

 

     D'emblée, je voudrais souligner que bien que procédant ici d'une réflexion que j'ai initiée dans la toute nouvelle rubrique "Mort et Au-delà ...", ce rituel ne présentait, à l'origine, absolument aucune connotation avec les pratiques funéraires en usage. En effet, à l'époque du pharaon Chéops déjà, sous la IVème dynastie, soit il y a quelque 4500 ans d'ici, il était destiné aux statues royales et à celles des divinités aux fins de les animer en leur donnant le souffle de vie pour que, dans le temple où elles devaient trôner, elles puissent, entre autres, bénéficier du culte qui leur serait rendu en tant qu'indispensable "médiatrice" entre les fidèles venus les solliciter et les dieux.


     La raison pour laquelle cette pratique ressortissant au domaine magico-religieux perdura jusqu'à la fin de la civilisation égyptienne tient, me semble-t-il, dans le fait que la conception égyptienne de la statuaire ne réduisait pas son rôle à un simple élément décoratif à matériellement intégrer dans une architecture mais, plutôt, la considérait en tant qu'image : c'est d'ailleurs ce que signifie le phonème twt qui désigne les statues.


     Comprenons également que cette image n'était en rien une identification physique à un quelconque modèle : elle figurait en réalité le support rassemblant les différentes composantes d'un être :  la racine twt, d'ailleurs, ayant donné les verbes "assembler", "rassembler" ... 

 

     Il faut aussi être conscient que le terme "sculpteur" se disait seankh en égyptien, que l'on peut traduire par "celui qui fait vivre" et que le verbe "fabriquer" une statue pouvait être rendu par mesi, c'est-à-dire "enfanter", "donner naissance" ; ces deux points philologiques corroborant, je pense, entièrement mon propos.

 

     Qu'il me soit aussi permis d'ajouter, pour tenter d'être complet, que ce rituel fut également pratiqué en présence des barques sacrées ou, plus précisément, devant l'effigie de la divinité présente à la proue ; ainsi que devant les portes des temples, lors des rites de fondation, en vue d'insuffler vie aux représentations divines gravées sur les différentes parois. Bref, que ce rite fut d'usage sur tout ce qui était susceptible de renfermer la moindre particule d'esprit divin.

 

     Il faut peut-être envisager l'introduction de ce rite dans le processus des funérailles par le fait qu'originellement donc, l'ouverture de la bouche s'appliquait aux seules statues pour qu'elles puissent recevoir et magiquement se rassasier des offrandes alimentaires que journellement les prêtres déposaient à leurs pieds : en effet, tout défunt étant censé devenir un nouvel Osiris devait lui aussi, dans l'Au-delà, avoir la possibilité de se nourrir, comme ici-bas.

 

     Qu'en tous pays où N. ira, il n'y ait ni soif ni faim, jamais !, proclame la scène 64 du texte du rituel ; sans oublier que le prologue énonce clairement : Accomplir l'Ouverture de la bouche pour la statue de N. dans le Château de l'Or (entendez : l'atelier d'un temple où les statues étaient réalisées).  

 

     Il me plaît  à souligner que, déjà dans les Textes des Pyramides, poignent des passages à contexte religieux envisageant de restituer au pharaon décédé, alors considéré en tant que divinité, sa capacité à profiter des offrandes alimentaires. Et à l'apparition du mythe osirien, c'est tout naturellement que le rite concernera l'ensemble des défunts ...

 

 

Rituel de l'Ouverture de la bouche


 

     C'est la raison pour laquelle vous en retrouverez des figurations dans les vignettes du Livre pour sortir au jour, comme ci-dessus, celui d'Hunefer datant de la XIXème dynastie (13ème siècle avant notre ère) que vous pourrez admirer jusqu'au 6 mars prochain si vous vous rendez à l'exposition qui se tient au British Museum de Londres.

 

     (Merci à Alain Truong qui, par son article du 19 juin dernier, m'a mis au courant de cette exposition londonienne à laquelle, déjà, j'eus l'opportunité de faire référence ici sur mon blog.)

 

     Si vous avez été quelque peu attentifs aux termes que j'ai ci-avant employés, vous aurez relevé, amis lecteurs, ceux de scène et de prologue qui, vraisemblablement, auront dû vous mettre la puce à l'oreille.

 

     Eh oui, vous avez bien compris : utilisant ici, à bon escient, je vous rassure, deux  substantifs empruntés au monde du théâtre, je veux insister sur le fait que ce rituel de l'Ouverture de la bouche, quand il s'est agi des défunts, constitua une représentation scénique, - oserais-je écrire : un spectacle ? -, que l'on pourrait, sans anachronisme aucun, comparer à ces Jeux et ces Mystères de notre théâtre religieux médiéval.

 

     En effet, pour les défunts de certaines classes privilégiées, la cérémonie rituelle était récitée, mimée, interprétée par des "acteurs" tenus de respecter les didascalies notées dans le texte officiel, exactement comme pour toute pièce antique grecque.

 

     Dois-je préciser que pour vous et moi, cela se fût résumé au geste d'un prêtre approchant l'herminette de notre bouche, de nos yeux, de nos oreilles et de notre nez afin de leur rendre leurs facultés sensorielles ? 

 

     Mais en quoi donc consistait toute cette dramaturgie réservée aux plus aisés des Egyptiens et que l'on a pris l'habitude de désigner par "Rituel de l'Ouverture de la bouche" ?

 

     Constitué de 75 scènes, il était dirigé par un personnage liturgique que les textes nomment Chancelier du dieu et qui était en fait le chef des embaumeurs qui, non seulement avait préalablement pratiqué la momification mais, aussi, supervisé d'autres moments forts du long rituel accompagnant le voyage du défunt à sa maison d'éternité.

 

     Cette représentation théâtrale requérait un matériel assez imposant : quelques aiguières de formes distinctes pour les libations ; différentes herminettes pour l'ouverture de la bouche proprement dite, mais aussi d'autres instruments comme un doigt d'or (ou de pierre), une sorte de couteau, etc. Instruments  et accessoires d'ailleurs représentés sur la vignette ci-dessus, à l'extrême droite du second registre. 


      A ces ustensiles, s'ajoutaient des pièces d'habillement : une écharpe, un pagne à devanteau, un bandeau de tête ... Tous, peu ou prou, font référence à des pièces de vêtements pharaoniques.

      Je ne dois évidemment pas oublier de citer huiles et onguents, pratiquement les mêmes qui avaient servi lors de l'embaumement.

 

      Le texte nous expliquant le rituel en question connut plusieurs recensions, plusieurs variantes selon les tombes et les temples mais aussi selon les époques. De cette documentation abondante, j'épinglerai  quelques versions de choix : celle dans la tombe de Séthi Ier, à Biban el-Molouk, celle de la chapelle d'Aménardis, à Medinet Habou et celle dans le tombeau de Petosiris, à Touna el-Gebel.

 

     S'il y en eut aussi recopiées sur papyri, une des dernières, datant du IIème siècle de notre ère fait partie des collections du Louvre, sous le numéro d'inventaire N 3155.

 

     Quoi qu'il en soit, la version canonique de ce texte se subdivisait en sept parties.    

 

      Des préliminaires, avec ce premier titre très clair que j'ai déjà cité tout à l'heure : Accomplir l'Ouverture de la bouche pour la statue de N. dans le Château de l'Or.

 

      Suivent des scènes de purification avec aiguières, natron et encens, ce dernier produit servant aussi pour les fumigations.

 

     Après un entracte vient le "Jeu de l'animation de la statue" : un officiant, appelé prêtre-sem, est requis, ainsi que les artisans spécifiques (sculpteur, dégrossisseur et polisseur) qui l'ont façonnée.

 

      Intervient alors la scène de l'attouchement de la bouche avec le doigt : Paroles prononcées par le prêtre-sem : N., je suis venu pour te chercher ! Je suis Horus et j'ai rouvert pour toi ta bouche.

 

      Un nouvel entracte précède les "Rites de Haute-Egypte" et ceux de "Basse-Egypte", identiques puisqu'il s'agit d'abattre la bête de sacrifice dont la cuisse sera avancée vers le visage de la statue (ou du défunt) pour magiquement lui ouvrir la bouche et les yeux avant que l'on se serve des différents instruments, herminette et couteau. Cette cuisse que l'on a tranchée au petit veau est elle aussi posée sur la table que l'on aperçoit sur la vignette du papyrus d'Hunefer ci-dessus.

  

     Ensuite, la statue (ou la momie) est parée d'un bandeau de tête et des différentes pièces de lin auxquelles j'ai déjà fait allusion plus avant : c'est ce que les égyptologues appellent le "Cérémonial de vêture".


      Différentes onctions prennent place ici pour encensement, aspersions, fumigations et libations avant le "Repas funéraire" : préparation de l'offrande alimentaire, purification, consécration des animaux d'offrandes ; et récitation des formules d'invitation au repas, telle que :

 

Ô N. ! Viens vers ce pain qui est tien, vers cette bière, cela ne te manquera jamais ! 

 

Le Jeu théâtral se termine alors par trois ou quatre scènes, simplement intitulées " Rites de clôture"

 

Ô N. ! Ouverte est ta bouche  (...) Tu peux parler devant les dieux, ton appel sera entendu.

 

 

     Et le rituel de l'Ouverture de la bouche d'arriver à son terme par le transport de la statue dans sa chapelle, dans son naos. Le cérémoniaire se doit alors de prononcer quelques paroles  : Ouvertes sont les portes du ciel, déverrouillées sont les portes du temple, la maison est ouverte à son maître ! Qu'il sorte quand il veut sortir, qu'il entre quand il veut entrer !


     Vient enfin une oraison finale qui, dans l'hypogée d'Horemheb (TT 98), dernier souverain de la XVIIIème dynastie, se termine par ces mots : Ouvert est pour toi le ciel, ouverte est pour toi la terre, ouvert est le chemin de l'Au-delà ! Tu sors avec Rê, tu marches à grands pas !   

 

     On peut alors, après avoir définitivement clos le sarcophage du défunt, l'inhumer au plus profond de sa tombe ... 

 

 

     J'aimerais une nouvelle fois insister, un peu en guise de conclusion, que toutes les phases des rites funéraires que j'ai décrites au long de ces quatre premiers articles publiés dans la rubrique "Mort et Au-delà ..., ne furent appliquées qu'aux défunts des classes aisées de la société égyptienne, d'une part, - Hérodote, déjà, l'avait bien souligné ! -, et qu'au temps d'une Egypte économiquement riche, d'autre part. Car avec notamment la perte des possessions asiatiques qui freina l'arrivage des onguents nécessaires à la momification, à laquelle on peut ajouter les invasions successives, perses, grecques et romaines qui modifièrent les anciens principes religieux en la matière, les pratiques que l'Egypte avait connues au Nouvel Empire, par exemple, s'amenuisèrent et devinrent de plus en plus sommaires, rapides, expéditives.

 

     Les savants de notre époque qui analysèrent notamment des momies des dynasties ptolémaïques se rendirent vite compte que certaines d'entre elles ne constituaient qu'un ensemble d'amalgame très hétéroclite pour donner l'illusion d'un corps correctement "reconstitué" : tessons de poterie, souris prises au piège, rouleaux de cordes, morceau de cuir, chiffons ... tout était bon pour remplir la cavité thoraco-abdominale.

 

     Toutefois, les apparences étaient sauves : tout ce qui était extérieurement visible de la momie avait été soigneusement paré, décoré, peint pour imiter résille de perles, collier ousekh, etc.

Qui, dès lors, eût pu imaginer un seul instant qu'à l'intérieur ... ????

 

     Il en fut également de même pour le rite de l'Ouverture de la bouche qui, en fin de parcours, se résuma pour certains à approcher l'herminette, sans autre forme de procès.  

 

     Nous sommes loin des pieuses et respectueuses étapes d'une momification ayant pour but d'assurer l'éternité aux défunts !

 

 

 

(Assmann : 2003, 446-56 ; Barbotin : 2007, 15-7 ; Goyon : 2044, 13-4, 39-40 et 89-182 ; Sauneron : 1952, 146)

 

 

     C'est avec ce dernier article de 2010 que je vous souhaite, amis lecteurs, à toutes et à tous, d'excellentes fêtes de fin d'année, de très bonnes vacances et vous donne rendez-vous à la rentrée scolaire belge de janvier, à savoir, pour ce qui nous concerne, le mardi 11. 

 


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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 00:00

 

      Les plus attentifs parmi vous, amis lecteurs, auront très certainement remarqué que pour accueillir, les 27 novembre et le 4 décembre, deux articles faisant allusion aux pratiques thanatopraxiques mises au point par les Egyptiens de l'Antiquité aux fins d'assurer à leur dépouille une éternité dans l'Au-delà, j'avais cru bon d'ouvrir une nouvelle rubrique que, reprenant une partie du titre d'un ouvrage capital en la matière rédigé par l'égyptologue Jan Assmann, j'ai tout simplement intitulée Mort et Au-delà ...

 

     Parce que j'ai besoin des deux prochains samedis avant les vacances de Noël pour apposer le point final à notre introspection de la chambre sépulcrale d'Iufaa ; parce qu'ayant terminé, mardi dernier l'évocation des statuettes de chats de la vitrine 3 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes et que je n'escompte pas commencer aujourd'hui celle des chiens qu'il me faudrait interrompre pendant les quinze jours de vacances que m'offre mon blog et que je vous rétrocède ;  et parce qu'en outre j'estime opportun de présenter une suite aux deux interventions dédiées à l'embaumement que je citais à l'instant, je voudrais aujourd'hui, bien que l'on soit mardi, poursuivre la relation des différentes étapes du rituel funéraire par la cérémonie que les égyptologues ont pris l'habitude de nommer Rite de l'Ouverture de la bouche dont vous connaissez très certainement cette représentation dans l'hypogée de Toutankhamon.

 

 

Ouverture bouche Tout - Gros plan - OsirisNet

 

 

     (A nouveau, un tout grand merci à Thierry Benderritter, d'OsirisNet, pour la gentillesse avec laquelle il continue à généreusement m'autoriser à lui emprunter ses propres clichés dont celui ci-dessus qu'il a pris de la première scène du mur nord de la chambre funéraire du jeune souverain.)

 

    

     En préambule, me permettez-vous un peu d'humour bien involontaire ?

 

     Tablant sur le fait que tout le monde en parle, en bien comme en mal, et puisque, de temps en temps, je vous propose un lien vers une documentation que j'ai jugée scientifiquement valable, j'ai quelque peu "feuilleté" Wikipedia et, à l'entrée "Ouverture de la bouche", ai trouvé cette phrase : " Une fois ces étapes terminées, avec l'aide d'une herminette, on touche la bouche, le nez, les oreilles et les yeux du visage du sarcophage.", qui m'invite à "cliquer" sur le terme herminette - au demeurant tout à fait correct dans le vocabulaire égyptologique -, pour visualiser l'instrument, pensais-je dans ma candeur naïve, dont se servait rituellement le prêtre funéraire en charge de cette cérémonie.

 

     Faites comme moi, amis lecteurs, avec le bouton gauche de la souris. Et vous aurez vite compris la raison pour laquelle un jeune élève ayant préparé, assorti de cette photographie, un petit travail qu'il prévoit d'oralement présenter au cours d'Histoire reviendra à la maison avec une note très en deçà de la moyenne espérée ... et joyeusement gaussé par ses copains de classe qui  ne se seront pas privés de  citer l'un quelconque film d'horreur ...

 

     En fait, j'eus dû plutôt vous emmener une nouvelle fois vers la salle 15 de ce même département dans laquelle déjà, souvenez-vous, nous avons rencontré le couvercle du cercueil de Pami mais aussi la vitrine dans laquelle nous avons tout à la fois découvert la momie de Pachéry et le cuilleron à narines permettant l'excérébration des cadavres.

 

     Dans cette salle également, dans la vitrine dédiée aux funérailles, est exposée une herminette (E 14 071) à l'image de celle que nous avons vue ci-dessus approchée par Ay, le successeur de Toutankhamon sur le trône d'Egypte, du visage de sa momie.       

 

 

Herminette - Louvre

 

   

     Souvenez-vous, dans le premier des billets de cette nouvelle rubrique, je vous avais expliqué que les pratiques de l'embaumement s'étaient effectuées un temps dans ce que les égyptologues sont maintenant convenus d'appeler la Tente de Purification.

 

 

     C'est aussi en cet endroit que certains textes nomment le Château de l' Or, qu'à tout le moins jusqu'au Nouvel Empire eut lieu la très importante cérémonie de l'Ouverture de la bouche ; par la suite, elle sera pratiquée à l'entrée même du tombeau après que le cortège funèbre, à nouveau constitué des membres de la famille du défunt, de ses voisins et des pleureuses gagées pour clamer haut le désespoir de tous, eut acheminé le sarcophage qu'accompagnait, dans les meilleurs des cas, un imposant mobilier funéraire.

 

     Pour  terminer notre rencontre de ce matin, et avant de vous donner un ultime rendez-vous en cette année 2010 qui me permettra de vous expliquer en quoi pratiquement consistait ce rituel particulier, je ne résiste pas au plaisir de vous proposer la lecture de la succulente relation qu'en 1957 fit de cette étape des funérailles le grand égyptologue français, le chanoine Etienne Drioton (1889-1961). Evoquant le défunt momifié, il écrit : 


 

     ... On pratiquait alors sur lui le rite de l'Ouverture de la bouche, destiné à lui rendre l'usage de ses organes en vue de son existence dans le tombeau.

 

 

     C'était une très ancienne cérémonie, dont le noyau n'était autre que la passe magique, d'origine préhistorique, par laquelle le fils du défunt capturait à la chasse l'âme échappée du corps de son père, et l'y réintroduisait. L'opération était dialoguée et mimée. Elle s'encadrait entre une lustration préliminaire et une présentation d'offrandes. Il s'accomplissait alors une série de rites au cours desquels le prêtre officiant touchait la bouche et les yeux de la momie, pour leur restituer leur fonctionnement. Une seconde oblation était offerte au mort et l'on procédait, au moins symboliquement, à sa dernière vêture, au milieu d'aspersions et d'encensements, avant de le coucher définitivement dans son sarcophage.

 

     Un cortège funèbre emportait ensuite le cercueil au tombeau. On le descendait dans le caveau souterrain, dont on comblait le puits d'accès. Au-dessus, dans la chapelle de culte, l'officiant inaugurait la stèle fausse-porte par une offrande et une libation. Ce devoir rempli, les assistants participaient, sur le lieu même et en compagnie du défunt invisible, à un festin de gala, avec musiciens et danseuses, semblable à celui que le propriétaire d'une nouvelle maison avait coutume d'offrir aux invités qu'il y recevait pour la première fois. 

 

 

     En d'autres termes, si je le comprends bien, une joyeuse pendaison de crémaillère !

 

     Plus sérieusement : mardi prochain donc, si tant est que le sujet vous intrigue, je vous expliquerai avec force détails de quoi exactement se composaient les différentes étapes de ce qu'il est convenu d'appeler Rituel de l'Ouverture de la bouche, son origine, son évolution dans le temps et ses différentes versions ...

 

     A mardi ?

 

 

 

(Drioton : 1957, 188-90)

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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 00:00

 

     Une momie égyptienne concrétise, indépendamment de toute considération physiologique, le message osirien de vie éternelle que la compréhension des hiéroglyphes que nous devons aux recherches de Jean-François Champollion nous permet maintenant, grâce à une meilleure connaissance des textes de rituels antiques que la civilisation des rives du Nil nous a transmis, de mieux appréhender.

 

     Et parmi eux, un document exceptionnel acheté par le Louvre en 1945 au comte Odet de Jumilhac, petit-fils du consul général de France à Alexandrie à l'époque de Napoléon III, Raymond Sabatier : le long papyrus désormais appelé Jumilhac (E 17 110)

 

 

Papyrus Jumilhac - (Louvre E 17 110 - Photo C. Décamps)

 

 

     Ce précieux rouleau découpé en 23 feuillets - malheureusement non exposés actuellement mais dont le cliché de l'un d'eux ci-dessus vous permet d'imaginer l'ensemble - fut traduit et publié en 1962, assorti d'une remarquable exégèse, par l'égyptologue français Jacques Vandier (1904-1973),  qui avait été jusqu'en 1945 Conservateur en chef du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

     Rédigé en hiéroglyphes serrés à l'intérieur de colonnes  - et non en hiératique comme l'annonce faussement Wikipedia ! -, cet important manuscrit d'époque hellénistique doté de vignettes d'une grande finesse de traits constitue l'oeuvre d'un prêtre vraisemblablement de haute intelligence, savant bilingue, remarquable connaisseur du fait religieux et, de surcroît, excellent philologue : indéniablement, l'homme faisait partie de cette classe extrêmement restreinte - 1, voire 1, 5 % de la population - de lettrés, de gens qui avaient appris à lire et à écrire.

 

     Manifestement désireux de conserver trace de mythes et de rites en présentant un tableau à la fois documentaire et légendaire, il nous renseigne sur le panthéon et la géographie religieuse  du 18ème nome de Haute-Egypte en nous fournissant des listes canoniques, notamment de ses dieux, des épithètes d'Anubis, des noms des sanctuaires, des choses qui dans cette région étaient en abomination, etc.

 

     Le contenu du papyrus, dans la mesure où il évoque les rituels de la quête et de l'embaumement d'Osiris, est évidemment à mettre en relation avec des inscriptions - autres précieux témoignages à disposition des égyptologues - gravées à l'époque ptolémaïque sur les parois de temples tardifs comme ceux d'Edfou, Denderah et Philae, pour ne citer que ces trois exemples. En effet, des portions de murs de salles affectées à la célébration des Mystères osiriens, quotidiennement répétés par les prêtres officiants, font dans ces monuments allusion aux différents rites concernant le dieu et sa résurrection.

 

     C'est ce que les égyptologues ont pris coutume de nommer les Choses secrètes d'Abydos, en référence à la ville sainte qui, à l'époque antique, honorait Osiris. Cette expression, vous l'aurez remarqué, amis lecteurs, je l'ai retenue en guise de titre à cet addenda que j'ai promis de donner à mon intervention de samedi dernier, essentiellement pour répondre à un questionnement bienvenu d'un lecteur curieux et passionné.

 

 

     Dans la salle 64 du Département des Antiquités égyptiennes du British Museum, sous le numéro d'inventaire EA 32 751, le visiteur peut voir la reconstitution d'une fosse comme celles creusées à même le sable du désert égyptien bien avant que débute l'époque pharaonique : il y a 5 à 6000 ans, en effet, dans la mesure où ils s'étaient très vite rendu compte de la fonction dessiccatrice du sable sur le corps humain, c'était dans de semblables "tombes" qu'étaient inhumés, en position foetale, parfois dans une peau de bête, les premiers habitants des rives du Nil .

 

 

Momie de Gebelein (British Museum)

 

 

     Ici, à Londres, a été déposée la momie d'un homme mort vers 3200 avant notre ère mise au jour sur le site de la nécropole de Gebelein, à une trentaine de kilomètres au sud de Thèbes. Les égyptologues pensent que bien avant la fonction rituelle de la préservation des corps, c'est ce type de  découverte, ce type de "momie naturelle" que, parfois, déterraient les chiens sauvages du désert, qui aurait donné aux Egyptiens l'impression que leurs parents survivaient dans un Au-delà non identifié et, partant, qui leur aurait suggéré d'imaginer ces réelles méthodes de conservation des défunts que j'ai détaillées la semaine dernière. 

 

     En un mot, c'est ce type de trouvaille qui serait à l'origine de la momification.

 

     Lors de cette rencontre, souvenez-vous, j'avais indiqué que très tôt se répandit en Egypte la croyance que tous les hommes, pour autant qu'ils fussent reconnus justes par le Tribunal  d'Osiris, pouvaient prétendre à cette éternité dans l'au-delà que prônait le mythe.

 

     Permettez-moi d'à présent rappeler en quoi consiste cette légende que nous connaissons par plusieurs fragments de versions égyptiennes formant, comme l'écrit Jan Assmann, un fond commun d'allusions, dont celui du Papyrus Jumilhac, et grâce à une relation complète due à Plutarque, écrivain grec (46-125) qui, très probablement, fut personnellement initié aux Mystères égyptiens.

 

     Osiris, roi-dieu primordial qui avait succédé à son père Geb, était l'époux de sa soeur Isis. Ils avaient un frère : Seth, incarnation du chaos, du désordre, qui n'avait de cesse que tenter d'éloigner Osiris du pouvoir. Lors d'une fête, usant d'un subterfuge, il promit d'offrir un coffre de toute beauté - en fait conçu aux mensurations d'Osiris -, à celui qui parviendrait à s'y coucher aisément. Vous imaginez la suite : à peine  celui-ci étendu à l'intérieur, son frère haineux en referma le couvercle et s'empressa de jeter ce cercueil improvisé dans le Nil.

 

     Mise au courant, Isis, la pleureuse de son frère, comme la définissent les textes, partit à la recherche de son époux dont, après maintes péripéties, elle retrouva la trace à Byblos, en Phénicie. Après en avoir repris possession, elle le ramena en terre égyptienne aux fins de l'inhumer. Mais Seth veillait. Parvenant à subtiliser le corps, il le découpa en plusieurs morceaux qu'il dispersa à travers tout le pays. Ici, les versions diffèrent : selon le Papyrus Jumilhac, il y en eut 14 ; selon Plutarque, 36 ; et d'autres sources indiquent 42, c'est-à-dire un nombre correspondant à celui des nomes que comptait le territoire.

 

     Quoi qu'il en soit, l'épouse éplorée, à nouveau reprit sa quête, sillonnant inlassablement la terre d'Égypte. Elle réussit à récupérer les fragments corporels disséminés, hormis le sexe, avalé qu'il avait été par un  oxyrhynque. (Episode qu'ici, j'avais déjà très rapidement évoqué.)

 

     Grande de magie, elle les rassembla et, sous la forme d'un faucon battant des ailes au-dessus du corps divin recomposé par Anubis, le premier taricheute qui avait donc ainsi réalisé la toute première momie, parvint à se faire féconder.

 

 

Momification - Fécondation d'Isis (Photo Robert

 

     (Un tout grand merci à Robert Rothenflug qui a sympathiquement accepté que j'importe ici le présent cliché, ainsi d'ailleurs que le suivant, de son excellent corpus photographique consacré à Abydos.)

 

      Cette célèbre scène de la fécondation mystique d'Isis par Osiris fut gravée dans le temple de Séthi Ier, en Abydos, à gauche de la deuxième salle hypostyle, sur une paroi du mur du sanctuaire dédié à Ptah-Sokaris. Elle illustrait en fait, la formule (TP 366) des Textes des Pyramides :

 

     "Ta soeur Isis vient à toi, exultant de l'amour que tu inspires ; tu l'as placée sur ton membre pour que ta semence pénètre en elle."

 

 

     Le temps d'existence du dieu parmi les hommes étant terminé, sa seconde vie ne pouvait plus se dérouler que dans l'autre monde, dans l'Au-delà ...

 

     Assurant la continuité de la fonction royale, le petit Horus qui venait d'être engendré grâce à la magie d'Isis pouvait désormais venger son père des méfaits que Seth lui avait infligés et devenait parangon de tous les souverains égyptiens à venir : il avait en effet pour mission cardinale de faire respecter l'ordre divin établi dès les premiers instants de la création du monde ; ordre, j'aime à le répéter, incarné par la déesse Maât.

 

   

     Indépendamment de la notion de transmission de la puissance pharaonique par filiation - concept qui depuis, reconnaissez-le, associé à celui de primogéniture, fit florès dans l'histoire de tous les royaumes du monde -, le mythe osirien, apparu déjà vers 2600 avant notre ère dans les Textes des Pyramides, est porteur de notion de renaissance, de régénérescence : la vie sur terre n'étant, pour les Egyptiens de l'Antiquité, qu'une première étape, la mort ne peut être considérée comme une fin. Bien au contraire, elle prépare l'indispensable transformation permettant la seconde étape, celle de la vie future, de la vie éternelle là-bas, dans les Champs d'Ialou.

 

     Mais ce passage dans le bel Occident, se révèle problématique dans la mesure où les différentes composantes d'un être se dissociant, elles sont susceptibles de disparaître. Il fut donc grandement nécessaire de préserver l'enveloppe corporelle. De sorte que les pratiques d'embaumement mises en oeuvre eurent pour finalité, à l'image de celles, royales, pratiquées sur la dépouille de l'époux d'Isis, d'assurer une intégrité parfaite à l'ensemble des éléments constitutifs de l'entité humaine et, partant, de permettre à tout défunt juste de voix de posséder un corps qui plus jamais ne s'altérera, un corps qui sera vivant, éternellement ; bref, de devenir un nouvel Osiris.

 

     Ceci posé, en quoi exactement consistent les Mystères osiriens évoqués d'emblée ? Pour répondre à cette question, retournons, voulez-vous dans les temples ptolémaïques que je citai tout à l'heure pour y rencontrer 24 scènes - une pour chaque heure du jour et de la nuit - gravées dans certaines de leurs salles.

 

     De 18 H. un jour à 18 H. le lendemain - il faut savoir qu'en Égypte les 24 heures se comptaient à partir de 18 H. le soir, considérée de ce fait comme étant la première -, se déroulaient les différents rites effectués par une théorie de prêtres officiants qui, en fin de parcours, aboutissaient à la renaissance du dieu : libations ;  fumigations d'encens, ce "parfum qui divinise" ; sacrifices de victimes, vraisemblablement humaines au tout début,  notamment des prisonniers nubiens que l'on avait étranglés, et animales, un moindre mal,  par la suite ; résurrection d'Osiris ; hymnes d'adoration de sa personne. Enfin, on refermait les portes du temple ... avant de recommencer le cycle. Quotidiennement.

 

     Après l'exécution des premières phases de ce rituel, il était prévu que les dieux réalisent quelques miracles sur le cadavre d'Osiris : Mystère de la reconstitution du corps, Mystère du corps revivifié, Mystère de la renaissance végétale et Mystère de la renaissance animale : des animaux étaient en effet sacrifiés à la 5ème et à la 6ème heures du jour. Leur peau, que les textes nous apprennent  avoir appartenu à Seth, l'ennemi atavique de tout être osirien, servira de linceul pour envelopper le cadavre du dieu.

 

     Cette dépouille - souvent d'une vache, ce qui permet d'évoquer Nout, déesse-vache du ciel, mère d'Osiris -, sera en quelque sorte la couche dans laquelle il pourra renaître. Principe constitutif des Mystères : faire de la mort le berceau d'une vie nouvelle ! 

 

     Lors des fêtes abydéniennes, pour symboliser cette résurrection, le roi érigeait le pilier Djed, un des fétiches du dieu, symbole de la stabilité retrouvée, comme ici en bas-relief peint, à nouveau dans le temple de Séthi Ier en Abydos.

 

 

 

Erection du pilier Djed (Abydos)

 

 

     A tous ces rites présidait un dieu : Anubis, le propre fils d'Osiris. A l'instar du prêtre qui l'accompagnait, revêtu lui d'une peau de panthère, Anubis portait celle d'un des animaux sacrifiés : c'est ce qu'après les Grecs, le vocabulaire égyptologique nomme la nébride.

 

 

Nébride d'Osiris - Temple de Deir el Médineh - (Photo Al

 

     (Un tout grand merci à Alain Guilleux qui m'autorise une nouvelle fois à lui emprunter ses documents photographiques : celui-ci, d'abord, qu'il a réalisé dans le temple de Deir el Médineh, mais aussi le suivant, provenant de la tombe de Ramose.)

 

     Le Papyrus Jumilhac consacre un chapitre entier à cet insigne que vous découvrez ci-dessus entre Osiris momifié et la représentation des quatre fils d'Horus : d'après Jacques Vandier, il se compose d'un mortier contenant des remèdes prophylactiques, d'un bâton qu'il pense servir pour les réduire en poudre - car en réalité le texte ne précise rien à son sujet - et d'une dépouille d'animal renfermant les membres d'Osiris réunis par Isis après le geste séthien.

 

     Ce qui complique un peu les choses, c'est que l'on rencontre parfois dans les représentations pariétales de certaines tombes, comme ci-dessous dans celle de Ramose (TT 55), au-dessus du registre présentant les pleureuses de sa fastueuse procession funèbre, 

 

 

Tékénou

 

 

une masse sombre, de forme que l'on pourrait considérer comme vaguement humaine, avec ce qui semblerait être une tête à l'avant d'un des traîneaux du convoi funèbre, entre celui  du sarcophage tracté par des boeufs et celui des vases canopes : le tekenou (ou tikenou, selon certains). 

 

     L'égyptologue français Nicolas Grimal traduit le terme par "le voisin", ce qui, à ses yeux,  laisse supposer qu'il s'agit d'une puissance tutélaire de la nécropole qui aide le mort à triompher de ses ennemis au moment d'accéder au tombeau.

 

     Homme réel dans une peau animale ou mannequin, simulacre ?

Parfois, la face de ce vague "anthropoïde" présentait un visage découvert. Pour respirer ?

D'autres fois, le linceul recouvrait le tout. Principe de la burqa avant la lettre ?

 

     Pour certains égyptologues, ce tekenou présente l'aspect d'un foetus lové dans le sein maternel. Conception éminemment contemporaine pour une figuration antique.

 

     Alexandre Moret (1868-1938), titulaire de la Chaire d'Égyptologie au Collège de France, Président de la Société française d'Égyptologie, Directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes de Paris et Directeur honoraire du Musée Guimet qui, au début de XXème siècle, étudia magistralement les Mystères égyptiens, pense qu'à l'image d'Osiris qui, nous l'avons vu, lors de rites se couche dans une peau, le défunt - ou plus vraisemblablement à ses yeux, un simulacre -, est ici placé sous cette dépouille animale parce qu'elle est son lieu du Devenir, des transformations, de la vie renouvelée.

 

     Ensuite, s'extrayant de ce "placenta" - tel un nouveau-né -, le tekenou, entendez le défunt en faveur duquel le rite a été exécuté, naît au monde de l'Au-delà, tout naturellement. 

    

     Tu te couches et tu t'éveilles ; tu meurs et tu vis, peut-on lire, déjà, dans les textes de la pyramide de Pépi II, à Saqqarah.

 

     L'évolution des pratiques voudra, - ceci précisé pour tendre vers une certaine exhaustivité -, qu'à partir de la XIXème dynastie, c'est-à-dire de l'époque ramesside, ce sera un des officiants, à savoir le prêtre-sem qui avait pour fonction, lors du rite de l'ouverture de la bouche, de rendre ses sens au défunt, qui se couchera sur la peau, jouant le rôle de tekenou.

 

     Mais pourquoi ai-je précédemment avancé que cette masse peu esthétique compliquait un peu les choses ?

 

     Tout simplement parce que, désireux d'investiguer chez les égyptologues contemporains, j'ai trouvé, pour tekenou, une définition fort semblable à celle de la nébride que donnaient Alexandre Moret et Jacques Vandier réfléchissant à près d'un demi siècle d'intervalle sur des documents totalement différents quand ils affirmaient qu'elle contenait des morceaux du dieu démembré.

 

     En effet, l'égyptologue allemand Erik Hornung en 1989, rejetant une vieille hypothèse faisant de cet "objet" une réminiscence de l'inhumation d'un humain recroquevillé dans une peau de bête, estime que ce tekenou pourrait être un possible récipient qui renfermerait toutes les substances organiques que l'on avait retirées de l'abdomen du défunt et qui ne pouvaient trouver place dans les vases canopes, ainsi que tout ce qui avait été en  étroite relation - les tissus, par exemple - avec son corps pendant tout le processus de momification.

 

     Il me semble, conclut E. Hornung, que cette chose informe contenait tout ce qui, en l'homme, ne pouvait être momifié. De cette façon le corps du défunt était tout entier inclus dans le rituel de l'inhumation et pouvait participer à la résurrection dans l'au-delà.    

 

     En 2001, son confrère Jan Assmann, Professeur d'égyptologie à l'Université de Heidelberg, un des très grands spécialistes de la religion égyptienne, le cite pour affirmer lui aussi que l'énigmatique tekenou contenait vraisemblablement les résidus de l'embaumement emballés dans une peau de bête. Il serait dès lors à ses yeux l'incarnation des substances délétères (en égyptien : djout nebet = "tout mal") enlevées lors de l'embaumement.

 

     Toutes ces définitions fort peu péremptoirement assénées par les savants- remarquez les formulations qu'ils emploient : laisse supposer que ... ; pourrait être un possible récipient ... ; il me semble que ... ; contenait vraisemblablement ...- me laissent, probablement comme à vous amis lecteurs, comme à vous en particulier Etienne, un puissant arrière-goût d'insatisfaction ...

 

     Le seul point avéré par la documentation à notre disposition : la représentation de ce sibyllin tekenou disparut des scènes funéraires peintes sur les parois des tombes avec la XXème dynastie, à la fin de l'époque ramesside.

 

     Oui, mais pour quelle raison ?

 

     Le curieux paradoxe de la présente intervention répondant à des questions d'un lecteur : terminer moi-même par un point d'interrogation ...    

 

 

 

 

(Assmann : 2003, 47 et 443-56 ; Derchain : 1990, 9-30 ; Dunand/Lichtenberg : 1991, 28Goyon/Josset : 1988, 11-51 ; Grimal : 1988, 171 ; Hornung : 1998, 184 ; Mathieu : 2010, 98 ; Moret : 1922, 3-101 ; Vandier : 1945, 214-8 ; Yoyotte : 1962, 123-6)

 

 

ADDENDUM

 

     A propos du tekenou, une autre interprétation apportée dans cet article de 2013

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 00:00

 

     Vous vous souvenez assurément, amis lecteurs, que j'avais consacré notre rendez-vous de samedi dernier à  évoquer les vases canopes mis au jour par les égyptologues tchèques dans la sépulture d'Iufaa, aux confins sud-ouest de la nécropole d'Abousir. Et, par la force des choses, à  employer le terme momification.

 

     Ce sujet, dans le cadre de la petite enquête qui fut menée par deux de mes lecteurs pour retrouver le cercueil d'un fonctionnaire de la XXIIème dynastie, un certain Pami, fut également effleuré puisque c'est en définitive en salle 15 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que nous avions retrouvé sa trace.

 

     Précisément dans une vitrine voisine de la célèbre momie qui, comme dans tous les musées du monde qui en possèdent, tant attire les visiteurs.

 

 

Salle 15 - Momie du Louvre

 

 

     Certains de vos commentaires, ici ou reçus par mails, m'autorisent aujourd'hui un petit excursus aux fins de rapidement vous expliquer les différentes étapes de ce processus destiné à préserver au maximum l'intégrité physique d'un défunt de manière à lui assurer l'éternité et à en faire un nouvel Osiris.

 

     Il est en effet bon de rappeler que, selon le mythe osirien apparu dès les premiers Textes des Pyramides, la mort ici-bas peut être annihilée dans l'Au-delà si l'on a pris la précaution de reconstituer les différentes composantes d'un être : de sorte qu'est considérée comme cardinale la préservation de l'enveloppe corporelle dans une optique de durée, de façon que le souffle vital, le pouvoir de penser et d'agir ne soient pas irrémédiablement dissociés du corps charnel.

 

     Les savants égyptiens de l'époque, prêtres et médecins, excellents connaisseurs de la physiologie humaine, s'étaient évidemment très vite rendu compte de l'effet de la décomposition des chairs après un décès ; putréfaction non acceptable si l'on s'en réfère à la lettre du mythe de régénérescence osirien.

 

      Ils s'ingénièrent donc à mettre au point des solutions destinées à pallier cet inconvénient rédhibitoire.

    

     Et cette préservation que viennent encore renforcer le ou, parfois, les différents sarcophages, ainsi que, protection suprême, le tombeau lui-même idéalement conçu pour être inviolé, c'est ce que l'on appelle la momification.

 

     Les analyses de momies réalisées ces dernières années ont permis de mettre d'accord la communauté égyptologique quant au processus qui, selon Hérodote notamment, devait  pour certains hauts personnages, dont Pharaon, durer quelque 70 jours. Il est en fait très probable que ce délai soit exagéré et fasse tout simplement allusion au laps de temps pendant lequel l'étoile Orion n'était plus visible dans le ciel égyptien avant de réapparaître, symbolisant ainsi la période entre la  mort et la résurrection du dieu.  

 

     Au nombre de cinq, précédées et suivies de moments forts, les différentes étapes de la momification furent, essentiellement dès le Nouvel Empire, adoptées partout dans le pays par les embaumeurs officiels.

 

     Le premier de ces temps forts que textes et représentations dans les tombes nous décrivent à l'envi est constitué par le transport du corps, après le décès, accompagné de la famille et des traditionnelles pleureuses gagées pour venir, avec force cris et lamentations, clamer haut leur désarroi en se frappant la tête et la poitrine dénudée, vers le lieu d'embaumement à l'ouest du Nil : la Ouabet.

 

     En égyptien classique, ce terme signifie "Place de Pureté" ; les égyptologues ont pris l'habitude de parler de "Tente de purification" car c'était vraisemblablement un abri démontable en forme de T, édifié en matériau léger et recouvert de nattes tressées.

 

     Là, première étape de la momification proprement dite, le défunt était soigneusement épilé, puis lavé à l'eau additionnée de natron - rites de purification indispensables avant que commencent, sur le lit d'embaumement en pierre, les opérations véritablement chirurgicales.

 

     D'emblée, je précise que le natron est un dessicant composé de carbonate hydraté naturel de soude, de bicarbonate de soude, de chlorure et de sulfate de sodium qui, outre son pouvoir déshydratant, permettait de dissoudre les graisses. Il provenait de l'ouadi Natroun, d'où  son nom, région lagunaire en bordure occidentale du Delta du Nil, entre Alexandrie, au nord et Le Caire, au sud.

 

 

     Comme je l'ai tout à l'heure indiqué, les Égyptiens comprirent que pour éviter une décomposition bien naturelle sous des températures aussi élevées, il fallait le plus rapidement possible retirer les organes des cavités thoraco-abdominales. Pour ce faire, armé d'un couteau d'obsidienne au départ, en bronze par la suite,

 

 

Momification - Rasoir E 778 (Salle 9 - Vitrine 1)

 

le parachiste pratiquait une petite incision (entre 10 et 15 centimètres) sur le flanc gauche du corps, manifestement située, à tout le moins avant le Nouvel Empire, entre les côtes et la crête iliaque ; puis, par la suite, parallèlement au pli inguinal.  

 

 

Momification - Incision abdominale Ramsès II

 

     (Ci-dessus, cliché de l'important orifice d'éviscération de Ramsès II que je me suis permis de reproduire à partir de l'ouvrage de feu le Docteur Maurice Bucaille.) 

 

 

     Placé sur la gauche du défunt, le prêtre embaumeur pouvait ainsi "facilement" entrer la main et le bras gauches dans l'abdomen pour en retirer les viscères qui, nous l'avons vu la semaine dernière, étaient traités séparément et confiés, dans la plupart des cas, à la protection de quatre vases canopes.

 

     Après s'être débarrassé du diaphragme, il accédait aux poumons puis nettoyait le thorax, tout en prenant évidemment soin de laisser le coeur à sa place dans la mesure où il était considéré comme le siège de l'intelligence, de la pensée, de la conscience, de la mémoire ...

 

    

     L'opération suivante consistait à extraire le cerveau, déjà reconnu, d'après des textes médicaux, pour son rôle dans la parole, la motricité et la sensibilité. Je dois à la vérité historique d'ajouter que cette excérébration ne fut pas toujours scrupuleusement respectée. 

 

     Quand elle était pratiquée, le prêtre embaumeur enfonçait une tige de bronze très pointue dans la narine gauche pour affaisser l'os ethmoïde - lame de moins d'un millimètre d'épaisseur - séparant le haut des fosses nasales du cerveau proprement dit. Ensuite,  maniant soit une spatule, soit un crochet plus acéré, il fourrageait à l'intérieur pour le réduire à l'état quasiment liquide.

 

     Il suffisait alors de faire pivoter le corps et de soulever la tête - ce qui, comme chez Ramsès II par exemple, pouvait entraîner une fracture des vertèbres cervicales -, pour que le tout s'écoulât par les narines.

 

     Il peaufinait alors le travail en introduisant à l'intérieur de la boîte crânienne, par les mêmes voies, un produit caustique qui finissait de dissoudre ce qui ne l'avait pas encore été.

 

     Dans la vitrine de gauche en entrant dans la salle 15 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, exposé aux côtés de la momie que nous avons vue au début de notre entretien, vous remarquerez peut-être le cuilleron nasal (N 1703) qui précisément servait à injecter les produits d'embaumement dans la cavité crânienne.

 

Momification - Instruments (Louvre - N 1703)

 

     Débarrassée de son contenu encéphalique, la cavité pouvait alors recevoir un liquide résineux bouillant à l'aide du même ustensile : en imprimant à la tête des mouvements répétés dans tous les sens,  l'officiant permettait au produit de tapisser les parois internes. C'est la raison pour laquelle on peut encore constater à la base du crâne des momies analysées par scanner, la présence d'une masse semi-circulaire qui correspond à la solidification, après quelques milliers d'années, des gouttelettes subsistant de cette résine. C'est ce que les scientifiques appellent le "bouclier occipital".

 

Momification - Bouclier occipital crâne Séthi Ier (Bucail

 

 

     Quand, à partir du Moyen âge, se développa un engouement pour obtenir des momies égyptiennes qui se vendaient à prix d'or et dont on se précipitait de fracasser la tête, c'était précisément pour récupérer ce produit résineux noirâtre qui, broyé, servait aux praticiens de l'époque pour "guérir" l'une ou l'autre maladie ou aux peintres pour mélanger avec d'autres pigments.

 

     De là, le nom perse de "Mummia", emprunté par les Arabes pour désigner cette poudre que les pilleurs de tombes exportaient vers l'Europe ; terme qui, par la suite, donna le français "momie" en vue de qualifier les corps embaumés. 

 

 

     A ce stade de notre rendez-vous de ce matin, il me semble opportun de vous faire remarquer un point qui, longtemps, intrigua les historiens : pourquoi, alors que le but était de préserver le corps pour l'éternité, les prêtres embaumeurs détruisirent-ils le cerveau de millions de momies ? 

 

     L'égyptologue français Jean-Claude Goyon estime personnellement trouver la réponse à cette question au paragraphe 8 du Rituel de l'embaumement qui préconise d'oindre la tête avec de l'huile d'oliban, d'abord, avec de l'huile de rattacher la tête et de rattacher le visage, ensuite. Puis, de prononcer les paroles : Ô Osiris N. [N étant ici employé pour le nom du défunt] Tu vas recevoir ta tête à l'intérieur de l'Occident.  (...) Ta tête est revenue à toi, elle ne sera plus séparée de toi et entrera avec toi sans que sa séparation puisse avoir lieu, jamais ! 

 

     Les onguents et les huiles avec lesquels le mort était traité ayant indiscutablement une valeur rituelle - ils permettent sa cohésion -, il est probable que la résine introduite in fine pour tapisser l'intérieur du crâne fût elle aussi considérée comme sacrée. Et à l'instar du mythe osirien dans lequel, après l'assassinat et le découpage du dieu par Seth, tous les morceaux furent retrouvés et sa tête "recollée" par Isis grâce aux baumes et autres substances employées, celle d'un défunt ainsi osirianisé - c'est-à-dire devenu un nouvel Osiris -,  lui permet de recouvrer sa totale intégrité.

 

 

     Au Musée du Caire, une vitrine expose une série d'instruments chirurgicaux utilisés par les embaumeurs.

 

 

Momification - Instruments (Caire)

     

 

     Eviscéré et excérébré, le cadavre était alors desséché par adjonction de natron que le taricheute introduisait dans l'abdomen sous forme de sachets et d'autres qu'il déposait à même le corps  ; sans oublier son exposition un long temps aux rayons du soleil. Je précise, ici aussi, que suite à une approche des plus approximatives qui fut faite au XIXème siècle du  texte grec d'Hérodote - traduction erronée qui a subsisté dans certains ouvrages jusqu'à nos jours ! -,  ce n'était pas par saumure, c'est-à-dire immersion dans un bain de natron liquide, mais bien par salage à sec qu'était pratiquée la dessiccation du corps des défunts ; tout comme celle, d'ailleurs, déjà à cette époque, des poissons.  

 

     Cette étape de déshydratation terminée, le défunt était lavé pour éliminer les résidus de sel sur la peau, oint de manière à apparaître rouge orangé, puis à nouveau à maintes reprises enduit avec onguents et huiles en vue de lui  rendre une certaine souplesse facilitant la dernière phase qui précédait immédiatement l'inhumation : la longue opération, par les prêtres bandagistes, de l'emmaillotage accompagnée de la récitation de formules d'incantation prévues par un usage bien codifié. Il serait alors une vraie momie.

 

     Ainsi rituellement préparé, protégé par les différentes amulettes - près de 150 chez Toutankhamon ! - glissées entre les nombreux niveaux de bandelettes de différents tissus ainsi que, parfois - souvenez-vous notamment d'Iufaa - d'une résille de perles de faïence bleues, le corps de ce nouvel Osiris pouvait être acheminé, à nouveau entouré de sa famille et des pleureuses, vers la tombe qui lui avait été dévolue ... 

 

     Commençaient alors d'autres rites qu'un jour, si l'occasion s'en présente, je vous expliquerai ...

 

 

     Je me dois d'ajouter, mettant ainsi fin à notre rendez-vous de ce dernier samedi de novembre, qu'existaient, toujours selon Hérodote,  trois types de momification distincts inhérents au rang social du défunt et de sa famille puisque tout le personnel d'embaumement était rétribué par des dons en nature : il est vrai que, et ceci corrobore les allégations de l'historien grec, les égyptologues ont retrouvé des momies dont le corps avait à peine été déshydraté et dont les viscères, restés à l'intérieur, étaient décomposés.

 

 

 

 

(Bucaille : 1987, 32 Figg. 2 et 4 ; Dunand/Lichtenberg : 1991, 27-39 ; Goyon/Josset : 1998 : 25-77 ; Goyon : 2004, 11-5 et 66-7 ; Janot : 1996, 245-53)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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