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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 00:02

 

     Au cours du printemps et de l'été 2013, souvenez-vous, amis visiteurs, je rédigeai à votre intention plusieurs articles relatant la très belle exposition qui se tenait au Musée royal de Mariemont, en Belgique, intitulée "Du Nil à Alexandrie. Histoire d'eaux".

 

    Au sein de cette série, l'un d'eux s'attarda sur un concept festif auquel les Égyptiens de l'Antiquité attachaient énormément d'importance. Je lui avais donné le titre de : "Hommages à Hâpy : le retour de la Lointaine le Jour de l'An".

 

    Comme je vous l'ai indiqué lundi dernier - jugeant le moment on ne peut plus propice -, c'est la réédition de larges extraits de cette intervention qu'il m'agréerait aujourd'hui de vous proposer de (re)lire.

 

 

 

     Le Retour de La Lointaine ... soit celui du flot bienfaiteur, héraut d'une nouvelle prospérité ... car vous avez évidemment compris que par ces termes, la rentrée de La Lointaine en terre égyptienne constituait la métaphore de la venue tant souhaitée de l'inondation qui, chaque année, à la saison Akhet, de la mi-juillet à la mi-novembre, permettait aux terres asséchées par Rê de se gorger tout à la fois d'eau et de ce limon fertilisant constitué des déchets et des débris rocheux que le Nil arrachait et charriait au long de son cours, de manière qu'elles puissent être préparées pour la culture quand le fleuve réintégrerait son lit, au début de la saison Peret, de la mi-novembre à la première quinzaine de mars.

 

     De sorte qu'à partir de la mi-mars, à la saison Chemou, débutait le temps des récoltes, auquel succédait à nouveau la sécheresse, avant les tant attendus débordements, coïncidant avec le lever héliaque de l'étoile Sirius, - la Sothis des Grecs -, aux environs du 19 juillet.

 

    Pour que retour il y eût, pour qu'abondantes les crues fussent, pour que le passage d'un cycle cosmique à l'autre dans les meilleures conditions possibles s'effectuât, fallait-il encore s'assurer les faveurs de Sekhmet, l'irascible déesse léonine, en conjurant la volonté destructrice de l'"Oeil de Rê" qu'elle personnifiait si elle n'avait pas été apaisée et que manifestaient ses flèches et ses émissaires, symboles des différents fléaux annuels.

 

     Conjuration, nous l'avons vu précédemment, opérée entre autres grâce aux statues que lui avait vouées le pharaon Amenhotep III et aux litanies qui s'égrenaient de chaque côté du siège sur lequel la Puissante trônait.

     Grâce également aux prières prophylactiques gravées à certains endroits des temples d'Edfou, d'Esna ou de Kom Ombo que se devaient de psalmodier les prêtres-lecteurs y officiant.

     Grâce aussi au sacrifice de plusieurs oryx, ces si belles antilopes accusées d'avoir tant irrité l'ombrageuse lionne pour avoir attenté à l'Oeil divin et ainsi s'opposer à l'apparition de l'étoile Sothis, partant, à la venue de la crue. 

     Grâce enfin à certains gestes populaires : je pense par exemple à ces petites figurines du Hâpy ventripotent que vous connaissez, façonnées en différentes pierres ou métaux que l'on jetait dans le Nil en période d'étiage, censées, vous vous en doutez, appeler et assurer d'imposants débordements futurs. 

 

     Inquiets, les Égyptiens surveillaient alors dans les nilomètres le niveau du fleuve qui commençait à grossir grâce aux pluies qu'il avait connues en amont de son parcours. Et quand les premiers signes de crue se manifestaient dans la Vallée, - nous étions le premier jour du premier mois de l'Inondation, approximativement le 19 juillet : La Lointaine était donc revenue -, les festivités du Nouvel An pouvaient commencer.

 

     Elles présentaient toutefois un aspect quelque peu ambigu dans la mesure où l'allégresse devant l'arrivée du flot nourricier le disputait à la crainte qu'il ne fût suffisamment dense et riche d'alluvions : réjouissances et beuveries populaires lors des grandes fêtes d'Hathor, déesse de l'Ivresse, ainsi que rituels apaisant Sekhmet ou implorant Hâpy, nous l'avons vu, se succédaient en fait jusqu'à ce que l'augmentation maximale atteigne idéalement un niveau d'eau de 16 coudées. 

 

      A l'occasion de ce Nouvel An tant espéré, il était coutume, dans toutes les strates de la société, d'offrir de menus présents, et notamment des petites gourdes relativement aplaties, en forme de lentille.

 

     Ce sont cinq d'entre elles que nous propose la vitrine devant laquelle nous sommes à présent arrêtés, à l'exposition Du Nil à Alexandrie. Histoires d'eaux, au Musée royal de Mariemont.    

 

      MARIEMONT---Vitrine----Gourdes-du-Nouvel-An----24-04-2013-.jpg

 

 

           Vous remarquerez au premier coup d'oeil que, parfois, les faces lenticulaires peuvent être décorées de motifs floraux ou géométriques, alors que d'autres - comme celle du fond à droite (Louvre N 961) - présentent une sorte de collier-ousekh, semblable à celui qui ornait l'égide que nous avons déjà admirée. 

 

     Beaucoup aussi portaient des inscriptions hiéroglyphiques gravées sur le plat de leurs bords circulaires : soit elles évoquaient un souverain - celle de l'arrière-plan, à gauche (Leyde AT 97) nomme par exemple Khnemibrê, fils de Rê, Amasis - ou le souhait qu'oralement devaient s'adresser ceux qui s'échangeaient semblables cadeaux.

 

     Ce voeu, Que s'ouvre (pour vous) une belle année, les plus fidèles d'entre vous le connaissent : je vous l'avais en effet présenté en début d'année, en 2009 et 2010.

 

      C'est l'adaptation de cette formule de Nouvel An que vous pouvez lire sur la tranche de la gourde (N 960) ci-après qui, à la différence de sa consoeur N 961 que nous venons de voir, est restée au Louvre : Qu'Amon ouvre une bonne année à son maître.

 

 

Gourde-de-Nouvel-An--Louvre-N-960----Cote-Amon-et-Mout.jpg

 

(Louvre N 960 - Salle 7, vitrine 11 -

Cliché © C. Décamps)

 

 

      Du côté opposé, c'est sous la protection d'autres divinités - Ptah et Sekhmet, entre autres - que le texte se place.

 

 

     Sur un autre récipient, le premier à gauche à l'avant-plan, vous découvrirez, au centre de ses bandeaux latéraux, une suite de hiéroglyphes plus foncés que les autres motifs gravés, de manière à vraisemblablement attirer sur eux une attention bienvenue puisqu'ils expriment le "classique" souhait de Nouvel An avec, d'un côté : Puissent Ptah et Sekhmet ouvrir une bonne année pour son propriétaire ; et de l'autre : Puissent Nebet-Hetepet et Bastet - (autres manifestations de La Lointaine) - ouvrir une bonne année pour son propriétaire.  

 

     Mais que donc contenaient ces gourdes si couramment offertes au passage d'une année à l'autre ?

 

     Si je m'en réfère à Arnaud Quertimont, Docteur en égyptologie et éditeur scientifique du guide de l'exposition : l'eau de la crue, affirme-t-il sans hésiter. (Notice 12, p. 26)

 

     Apparemment plus circonspect, Luc Delvaux, Conservateur des Antiquités d'Égypte dynastique et gréco-romaine aux Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles écrit qu'elles étaient probablement - c'est moi qui souligne - destinées à recueillir de l'eau au premier jour de l'inondation annuelle du Nil. (Notice 13, p. 26)

 

     Quant à Madame Geneviève Pierrat-Bonnefois, Conservateur en chef au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, responsable de la documentation, elle avance, avec autant d'assurance qu'en avait Arnaud Quertinmont : C'est l'association si étroite du Nouvel An avec l'Inondation du Nil qui a amené les contemporains à imaginer que ces gourdes étaient employées à contenir l'eau bénéfique du Nil à ce moment-clé. Nous n'en avons aucune preuve(Notices 14 et 15, p. 28)

 

     Pour ma part, preuve ou non, j'aurais tendance à entériner les propos d'Arnaud, non par amitié personnelle, mais parce que je trouve beau et éminemment symbolique le geste d'offrir à ses amis quelques gouttes de la nouvelle eau pour l'année nouvelle.

 

     Plus beau et plus symbolique que de présenter un contenant sans contenu ... Non ?

 

 

(Derchain : 1962, 47-9 ; ID. 1991, 85-91Desroches Noblecourt : 2000, 171-90 ;Germond : 1979, 23-9 ; Goyon ² : 1970, 267-81 ; Quertinmont : 2013, 26 et 30 ; Yoyotte : 1980 ², 44)

 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 08:15

 

    "Les souffles de l'aquillon ne m'apportaient que les soupirs de la volupté ; le murmure de la pluie m'invitait au sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse, et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, Eve innocente, Eve tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie était un mélange de mystères et de passions : je la plaçais sur un autel et je l'adorais.

     

     (...) Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre ; quel désert ne m'eût suffi avec elle ! À ses côtés, l'antre des lions se fût changé en palais, et des millions de siècles eussent été trop courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé."

 

 

 

François-René de CHATEAUBRIAND

Mémoires d'Outre-Tombe

 

Tome I, Livre troisième, chapitre 13,

Lausanne, Éditions Rencontre, 1968,

p. 144.

 

 

 

                                                                            
 

     J'avais près de seize ans quand je la rencontrai pour la première fois. 

Vous avouerais-je que la plupart des garçons de ma classe furent autant que moi fascinés par sa beauté ? Et je ne fus probablement pas le seul à en tomber éperdument amoureux. Mais elle resta de pierre ...


     Je la revis à maintes et maintes reprises. Seul à seule. En tête à tête. Je ne pouvais dire mot ; elle pas plus. J'étais toujours aussi subjugué ! Embrasé, à l'instar de Chateaubriand pour sa belle inconnue ...

 

     Un jour, après une visite que je lui fis, je me rendis compte que des "portraits" d'elle étaient mis en vente : en fait, c'était l'empreinte de ses traits d'une finesse à faire pâlir d'envie n'importe quelle actrice engagée pour promouvoir l'un quelconque parfum, fût-il le Chanel 5 de la sculpturale Marilyn, qui avait été immortalisée dans le plâtre.


     Sans hésiter une seule seconde, j'en acquis un exemplaire.

 

   Et, "ma reine" au bras, je revins chez mes parents, heureux et fier de l'enfermer dans ma chambre de grand adolescent ...

 

     Depuis, l'on ne se quitta plus. Et aujourd'hui, toujours aussi majestueuse, elle trône entre salon et bureau,

DIVINE IDOLE, DURABLE IDYLLE ...

 

partageant ainsi la vie de ma petite famille, emportant sans cesse et notre admiration et celle des amis qui passent à la maison.

 

     Grâce à nous qui la contemplons, elle est la Beauté personnifiée, la Beauté chaque jour renouvelée ...

 

    Mais, vous interrogez-vous certainement, qui donc est la femme de cette durable idylle qui tant me trouble encore, un demi-siècle après l'avoir croisée pour la première fois ?

 

 

 

    C'est aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles, en son Département des Antiquités égyptiennes que je découvris un jour un éblouissant fragment de bas-relief en calcaire (E 2157) la représentant : le cartel indiquait qu'il s'agissait de la reine Tiyi, épouse d'Amenhotep III.

 

     Mesurant 42 centimètres de haut et 39 de large, le monument avait été arraché au début du XXème siècle par de peu scrupuleux "fouilleurs" de la nécropole thébaine à la tombe (TT 47) d'un haut fonctionnaire, supérieur du harem royal, nommé Ouserhat. 

    
     Si cette oeuvre du XIVème siècle avant l'ère commune, chaque jour, continue à retenir l'attention de tous ceux qui la voient, fait partie des collections belges, c'est à l'extraordinaire talent de découvreur de Jean Capart 
(1877-1947) que nous sommes redevables.

 



  

 

   
     Au début du XXème siècle, cet égyptologue belge est Conservateur de ce qui s'appelle encore à l'époque les Musées Royaux du Cinquantenaire. Quelques notables acquisitions, malgré pourtant le peu de crédits que lui allouaient le Gouvernement, la Caisse auxiliaire des Musées et la Société des Amis des Musées Royaux de l'État, illuminèrent les premières années de son mandat.

 

     Arguant qu'indubitablement il n'avait aucune chance de se mesurer aux grandes institutions muséales européennes et américaines sur le plan des achats, il préféra développer une politique tournée vers les pièces qui semblaient peu attractives mais dont sa sagacité et surtout son immense connaissance de l'art égyptien avaient tout de suite décelé l'inestimable intérêt.

 

    Et ce fut précisément le cas de celle-ci qu'il acquit pour une somme anormalement dérisoire, en 1905 à Paris, lors de la vente publique de la collection d'antiquités d'un certain P. Philip parce que, non seulement d'après le catalogue, elle était censée représenter une dame de l'époque grecque mais aussi, vous l'admettrez aisément en la découvrant, 

 




     

 

parce qu'elle donnait à voir une femme abominablement mutilée par des graffiti sur la joue gauche, tandis que d'autres, tout aussi bizarres, avaient été apposés essentiellement sur la partie haute du corps. 

     E
n la matière, l'intuition du jeune Capart , - il avait 28 ans ! -, constitua un véritable coup de maître : après s'être longuement assuré que les gribouillages ne correspondaient à aucune écriture sérieuse, il décida, dans un premier temps, d'un minutieux nettoyage au terme duquel il comprit qu'il était en présence d'un admirable portrait de reine de la XVIIIème dynastie.

 

     Dans un second temps, deux ans plus tard, après une analyse plus que pointue, et grâce à sa prodigieuse mémoire - il avait en effet le souvenir d'avoir vu semblable représentation dans une revue d'égyptologie -, le Professeur Capart l'identifia sans conteste à la reine Tiyi dont le portrait intact avait été publié par Howard Carter, le futur inventeur de la tombe de Toutânkhamon, dans le quatrième volume des Annales du Service des Antiquités égyptiennes (A.S.A.E.), en 1903. 

 

     L'égyptologue anglais  y rendait compte des parois d'un hypogée (TT 47) malheureusement déjà complètement pillé qu'il avait mis au jour à El-Khokha, dans la Vallée des Nobles, vis-à-vis de Louxor.


     Et manifestement, entre le moment où Carter vit et publia la découverte de ce tombeau dévasté et celui où Capart eut le fragment de calcaire entre les mains, de bien piètres fouilleurs avaient soustrait Tiyi de la "maison d'éternité" de son contempteur, Ouserhat, et l'avaient "maquillée" d'abominable manière. 

     Car, à l'origine, Tiyi avait été représentée sous son profil gauche, portant une coiffure d'apparat sur cette traditionnelle perruque tripartite à retombées de chaque côté du visage, ainsi que sur la nuque.

 

 

 

 

 

     Une sorte de bandeau-diadème lui ceint la tête, orné qu'il est sur le front du double uraeus symbolisant, par la couronne qu'arbore chacun des deuwx serpents dressés, tout à la fois la Haute et la Basse-Egypte, et à l'arrière, du faucon aux ailes éployées en guise de protection, tenant entre ses serres l'anneau-chen, signe circulaire, sorte de boucle n'ayant ni commencement ni fin, figurant le concept d'éternité et matérialisant la force et la durée universelle. Le tout coiffé d'une couronne d'où s'élevaient à l'origine deux plumes d'autruche.

     Avant de nous quitter, j'aimerais entraîner votre regard vers le subtil jeu de courbes initié par le sculpteur partant du sommet de la tête et aboutissant à l'inflexion donnée à la tige de la fleur de lotus, en passant par l'arc du sourcil gauche, sans oublier celui des épaules.

     Remarquez également cet infime détail donnant à cette oeuvre admirable un cachet que seuls les grands artistes, malgré les conventions arbitraires imposées, peuvent s'offrir : la petite mèche de vrais cheveux de la reine entièrement, ou presque, recouverts de la lourde perruque ; mèche à peine visible entre l'oreille et le sourcil gauches.

     J'évoquais à l'instant les codifications bien établies de l'art égyptien qui, notamment, associe dans un but aspectif bien plus que descriptif, l'oeil de face dans un visage de profil, ou les épaules également de face et le sein, - ah, ce sein ! -, lui aussi de profil : convenez avec moi que ces "invraisemblances" physiques, que cette image conceptuelle fruit d'un langage plastique particulier - , n'entachent en rien la finesse, la fraîcheur de la jeunesse et la beauté de ce visage et de ce corps.

 


     Une beauté à couper le souffle !

 

... qui ne peut que nous inviter à chaleureusement applaudir la ferme décision de Jean Capart d'acquérir ce monument meurtri qui, aujourd'hui "démaquillé", permet de conserver pour tous à Bruxelles une oeuvre d'une indéniable qualité esthétique et à l'un quelconque admirateur inconditionnel d'en acquérir une copie en plâtre pour illuminer au quotidien chaque instant de son univers.

 

 

DIVINE IDOLE, DURABLE IDYLLE ...

 

 

     Fraîchement rentré dans la blogosphère en provenance de cieux apolliniens où tout fut calme et volupté, c'est sur une oeuvre exceptionnelle qu'il me seyait aujourd'hui, amis visiteurs, d'ouvrir le rideau de cette nouvelle année civile sur mon blog, ainsi que sur mes pages Facebook : quoi de plus roboratif, en effet, que la Beauté, avec un B immensément majuscule, - qu'elle réside dans les lignes de ce "portrait" royal provenant du XIVème siècle avant notre ère ou dans les mots du vicomte de Chateaubriand choisis en prémices -, pour chaleureusement vous remercier, toutes et tous, d'avoir eu la gentillesse de m'adresser qui un message privé, qui une réponse amène à mon intervention du 19 décembre dernier.

 

     À l'entame de 2016, puissent les voeux que je formule ici à votre intention rencontrer vos projets les plus ténus comme les plus pharaoniques, tout en vous rendant les 362 prochains jours aussi coruscants qu'il sera possible.

 

     Et chez les Égyptiens de l'Antiquité, seriez-vous en droit de me demander, comment la nouvelle année se manifestait-elle ?

    C'est ce que je me propose de vous expliquer en rééditant dans les prochains jours des extraits d'un vieil article dans lequel, déjà, l'événement était évoqué et remis en contexte. 

 

     

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 00:01

 

     (...) Ces mêmes principes s'appliquent à l'art : expression d'idées et de sentiments, il doit s'accorder avec le milieu ambiant. Un art n'est mauvais que s'il est mécanique, s'il abandonne la recherche de toute expression et se réduit à la simple copie d'un style ou de motifs étrangers aux conditions du moment et du milieu. Il ne faut donc mépriser que les époques qui se bornent à imiter ce que d'autres ont produit.

 

 

     Il y a peu, sur son excellente page Facebook, Marc Chartier remettait à l'honneur un extrait de l'ouvrage "Arts et métiers de l'Égypte ancienne", de l'égyptologue W.F. Flinders Petrie, "père-fondateur" de l'égyptologie britannique, dans la traduction qu'en avait publiée son homologue Jean Capart, alors Professeur à l'Université de Liège, "père-fondateur" de l'égyptologie belge, auquel j'eus le plaisir, ici sur ÉgyptoMusée, souvenez-vous amis visiteurs, de très souvent faire référence.

     C'est dans le premier chapitre de ce livre que j'ai relevé aux pages 9 et 10 de mon édition de 1925 parue chez Vromant & Co, à Bruxelles, cette notion d'importance que j'ai choisie ce matin en guise d'exergue.

     Vous allez très vite en comprendre la raison.

 

     Aux fins d'apposer un point final à la série de lettres adressées d'Égypte par Jean-François Champollion le Jeune à son frère ou à d'autres personnes de son entourage, ou d'extraits du journal qu'il tint durant le séjour qu'il y fit entre 1828 et 1830, dont je viens ces dernières semaines de vous proposer la lecture, je voudrais aujourd'hui, pour mon ultime intervention égyptologique avant de prendre congé de vous pendant les vacances d'hiver qui, en Belgique, commencent ce samedi 19 décembre, vous soumettre le début d'un rapport circonstancié de ses activités au "Museo Egizio" de Turin qu'en août 1824 il destina au Duc de Blacas, son protecteur.

     Ce document me semble primordial pour clôturer l'ensemble des articles au déchiffreur figeacois consacrés dans la mesure où il constitue un remarquable plaidoyer en faveur de l'art égyptien, certes, mais aussi un implacable réquisitoire contre tous ceux qui, à l'époque, prônaient l'hégémonie totale de l'art grec sur celui de l'antique Kemet.
 

     Puissiez-vous, à la lumière de ces propos, mieux appréhender certaines des descriptions que vous avez rencontrées pour rendre compte des reliefs de temples ptolémaïques qu'il visita en Haute-Égypte, tels que Denderah ou Philae ...



     Monsieur le Duc,

     La protection éclairée dont le Roi a honoré les études égyptiennes et mes constants efforts à les rendre fructueuses pour l'histoire, a imposé de nouveaux devoirs à mon zèle, et l'a soutenu aussi dans la perquisition persévérante des notions positives que l'examen des monuments peut encore permettre de recueillir, afin de recomposer, s'il est possible, le tableau des hommes, des opinions et des événements contemporains de la primitive civilisation.

     Vous avez partagé, Monsieur le Duc, et ces vues élevées et l'intérêt tout particulier qui s'attache à de telles recherches. Familiarisé avec les plus belles productions des arts de la Grèce et de Rome, vous avez accueilli, avec un égal empressement, celles du peuple illustre qui les devança dans toutes les épreuves de l'organisation sociale, qui les dota de sa propre expérience dans toutes les institutions civiles, religieuses et politiques, et qui, s'organisant comme pour lui seul, laissa néanmoins de grands exemples à tous les autres.


     (...) Je vous devais, Monsieur le Duc, le premier hommage de l'exposé des recherches dont ce musée m'a fourni la précieuse occasion ; veuillez me permettre de vous l'offrir dans une suite de Lettres dont le sujet doit embrasser les divers genres de monuments.  

    
 (...) L'histoire de l'art en Egypte était inséparable de celle de ses rois ; les mêmes monuments témoignent à la fois pour l'une et pour l'autre. (...) C'est seulement dans le Musée Royal de Turin, au milieu de cette masse de débris si variés d'une vieille civilisation, que l'histoire de l'art égyptien m'a semblé rester encore entièrement à faire. Ici tout montre que l'on s'est trop hâté d'en juger les procédés, d'en déterminer les moyens, et surtout d'en assigner les limites.

     La théorie créée par Winckelmann (1) , et professée de nos jours d'après l'unique autorité du maître, n'a été fondée que sur la vue d'une très petite série de monuments réunis par le hasard, sans choix comme sans distinction, dans les musées de l'Italie, dont on s'est empressé de peser les mérites avant d'en connaître  ni le sujet, ni l'époque, ni la destination primitive. 

     (...) L'ensemble des statues provenant de la collection Drovetti prouve surtout, contre l'opinion générale, que les artistes égyptiens ne furent point tenus d'imiter servilement un petit nombre de types primitifs en donnant aux personnages qu'ils devaient représenter, soit dieux, soit simples mortels, cette figure de convention, et toujours la même, dont il a plu à un examen superficiel de supposer l'existence obligée.

     (...) Mais si, dégagés de toute prévention trop exclusive en faveur de l'art grec, nous mettons à l'épreuve les préceptes de Winckelmann par un examen impartial des têtes de ces mêmes statues si semblables d'ailleurs par leur posenous resterons frappés de l'extrême variété des physionomies (...) soit dans la coupe de l'ensemble, soit dans les formes de détail. On chercherait vainement à retrouver parmi elles ce prétendu type obligé, sur lequel les sculpteurs égyptiens devaient, dit-on, et conformément aux lois, modeler tous leurs ouvrages.

     Toutefois, la plupart de ces têtes présentent entre elles, quant à la disposition générale des traits, une certaine analogie, cette sorte d'air de famille que l'on verra également empreint dans les ouvrages de tout autre peuple comparés entre eux. Ce n'est pas là non plus l'effet de l'adoption définitive d'un type convenu : cette ressemblance dans l'ensemble des têtes provient de ce qu'en Egypte comme ailleurs, les artistes s'efforçant d'imiter les formes qu'ils avaient perpétuellement sous les yeux, les têtes de leurs statues durent porter les traits caractéristiques de la race égyptienne ; (...) d'où il résulte que l'on a dû porter des arrêts contraires à la raison comme à l'équité, toutes les fois que l'on a voulu juger l'art égyptien en prenant pour terme d'appréciation ou de parallèle l'art des Grecs, c'est-à-dire celui d'un peuple totalement étranger à l'Egypte. Si l'on s'étonne enfin de ne point remarquer dans les statues égyptiennes, ces formes gracieuses ou sublimes que le ciseau des Grecs sut imprimer au marbre le plus précieux comme à la matière la plus commune, c'est qu'on oublie sans cesse que les Egyptiens cherchèrent à copier la nature telle que leur pays la leur montrait, tandis que les Grecs tendirent et parvinrent à l'embellir et à la modifier d'après un style idéal que leur génie sut inventer. (...) Ainsi les têtes humaines de la collection Drovetti sont en général d'une très bonne exécution, et plusieurs d'entre elles d'un style grandiose, plein d'expression et de vérité. L'on n'observe dans aucune ce visage mal contourné, cette face presque chinoise que Winckelmann regardait comme le caractère des statues véritablement égyptiennes. Il reste donc à expliquer comment il put arriver, et le fait est incontestable, que ces belles têtes, dont le travail est si fin et si soigné, se trouvent pour l'ordinaire placées sur des corps d'une exécution en général très faible et très négligée.

     Cette singularité si frappante d'abord pour le curieux qui, pour la première fois, parcourt le musée de Turin, ne me paraît qu'une conséquence naturelle du principe fondamental qui présidait à la marche de l'art égyptien. Cet art, comme je l'ai avancé ailleurs  (2), semble ne s'être jamais donné pour but spécial la reproduction durable des belles formes de la nature ; il se consacra à la notation des idées plutôt qu'à la représentation des choses.

     La sculpture et la peinture ne furent jamais en Egypte que de véritables branches de l'écriture. L'imitation ne devait être poussée qu'à un certain point seulement ; une statue ne fut en réalité qu'un simple signe, un véritable caractère d'écriture ; or, lorsque l'artiste avait rendu avec soin et vérité la partie essentielle et déterminative du signe, c'est-à-dire la tête de la statue, soit en exprimant avec fidélité les traits du personnage humain dont il s'agissait de rappeler l'idée, soit en imitant de manière forte et vraie la tête d'un animal qui spécifiait telle ou telle divinité, son but était dès lors atteint.

     (...) Il sortira, je l'espère du moins, de cette masse imposante de statues, de stèles, de bas-reliefs, de tableaux peints, une théorie de l'art égyptien fondée enfin sur des faits bien observés, et l'on appréciera, peut-être, avec un peu plus d'équité qu'on ne l'a fait jusqu'ici, les efforts persévérants d'un peuple qui, jetant les premiers fondements de la civilisation humaine, entra le premier dans la carrière des arts, et construisit de superbes temples à ses dieux, érigea de majestueux colosses à ses rois, dans le temps même que le sol de la Grèce et celui de l'Italie (...) étaient couverts de forêts vierges encore, et n'étaient parcourus, de loin en loin, que par quelques hordes de sauvages.

     (...) Désormais les antiquités égyptiennes ne seront plus recueillies seulement comme de simples objets de curiosité. (...) Ces restes de l'existence d'un grand peuple prendront enfin le rang qui leur est dû, et formeront ainsi le premier anneau de la chaîne des monuments historiques.              
    

 



(1) Johann Winckelmann (1717-1768), archéologue allemand qui professa l'indiscutable suprématie de l'art grec sur celui de n'importe laquelle des civilisations antiques. A ses yeux, le but de l'art était la beauté, l'expression de l'idéal et non pas du réel.
A l'époque de Champollion, les théories de Winckelmann avaient encore force de loi.


(2) Dans le Précis du système hiéroglyphique des anciens Egyptiens, Chapitre IX, § 11, p. 364, qu'il venait de publier la même année 1824.

 

 

 

***

J.-F. Champollion  (© Siren-com, pour Wikipedia)

J.-F. Champollion (© Siren-com, pour Wikipedia)

 

     Vous connaissez évidemment, amis visiteurs, à l'entrée du port de New York, la célèbre statue de "La Liberté éclairant le monderéalisée par le Français Auguste Bartholdi (1834-1904). Mais saviez-vous que parmi d'autres oeuvres de cet artiste, figure une représenattion du Déchiffreur en personne ?

 

     Il ne me déplaît pas aujourd'hui, après avoir l'automne durant évoqué cet immense savant, de terminer mes propos dans la cour du Collège de France, à Paris, là où par un décret du roi Louis-Philippe Ier, fut créée pour lui, le 12 mars 1831, une chaire d'archéologie ; là où, deux mois plus tard, le 10 mai, il prononça sa leçon inaugurale ; là où sa santé fort défaillante au retour d'Égypte l'empêcha de professer les cours qu'il souhaitait, puisqu'il mourut, je vous le rappelle, le 4 mars 1832 ; là où, depuis 1875, médite son effigie reproduite dans le marbre : de l'image d'une jeune femme "éclairant le monde" de sa torche à celle de Champollion l'éclairant de ses connaissances, c'est la liberté de vivre et de penser que Bartholdi a érigées en oeuvres d'art pour l'éternité ...  

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 00:02

    Je vous propose ce matin, amis visiteurs, la suite de la lettre que je vous avais donnée à lire la semaine dernière dans laquelle Jean-François Champollion, s'adressant à son frère le 1er janvier 1829 depuis Ouady-Halfa, s'exprimait à propos de Philae.

 

 



Ouady-Halfa, 2ème cataracte, 1er janvier 1829

     (...) Enfin, le 26 [décembre 1828], à neuf heures du matin, je débarquai à Ibsamboul [Abou Simbel], où nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. 

 

 

Abou Simbel - Vue des deux temples ramessides (Wikipedia © Schaengel)

Abou Simbel - Vue des deux temples ramessides (Wikipedia © Schaengel)

 

     Il y a deux temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La plus petite de ces excavations est un temple d'Hathor, dédié par la reine Nofrétari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le pharaon et sa femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, l'autre ses filles, avec leurs noms et titres. 

 

 

Abou Simbel - Temple d'Hathor - (Wikipedia © Remih)

Abou Simbel - Temple d'Hathor - (Wikipedia © Remih)

 

     Ces colosses sont d'une excellente sculpture, et j'en veux mortellement à Gau (*) d'avoir donné à leur stature si svelte et d'un galbe si élégant la tournure de lourds magots et d'épaisses cuisinières, dans la vue qu'il a publiée du second temple d'Ibsamboul.

     Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait dessiner les plus intéressants.



     Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie : c'est une merveille qui serait une fort belle chose même à Thèbes. 

 

 

Abou Simbel - Temple de Ramsès II (Wikipedia © Remih)

Abou Simbel - Temple de Ramsès II (Wikipedia © Remih)

 

     Le travail que cette excavation a coûté effraie l'imagination. La façade est décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante et un pieds de hauteur. Tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le Grand ; leurs faces sont portraits, et ressemblent parfaitement aux figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs. C'est un ouvrage digne de toute admiration. 

     Telle est l'entrée ; l'intérieur en est tout à fait digne, mais c'est une rude entreprise que de le visiter. A notre arrivée, les sables et les Nubiens qui ont soin de les pousser, avaient fermé l'entrée.  Nous la fîmes déblayer afin d'assurer le mieux possible le petit passage qu'on avait pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la coulée de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de tout engloutir. 

     Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat ventre à la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins vingt-cinq pieds de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à cinquante-deux degrés : nous parcourûmes cette étonnante excavation, Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la main. 

     La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant encore Rhamsès le Grand. Sur les parois de cette vaste salle règne une file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du Pharaon en Afrique ; un bas-relief surtout, représentant son char de triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de grandeur naturelle, offre une composition de grande beauté et du plus grand effet.

     Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très bon travail. Ce groupe, représentant Amon-Ra, Rê, Ptah et Rhamsès le Grand assis au milieu d'eux, n'a été bien dessiné par personne. Le dessin de Gau est ridicule à côté de l'original.

     Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un bernous de laine, et mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la lumière ; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure pour laisser passer la grande transpiration.

 

    Je regagnai ensuite ma barque, où je suai encore pendant une heure ou deux. Cette visite expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et demie à trois heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux jointures ; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures le matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne : mais le résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes.

 

    Je compare la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite peut amplement nous en tenir lieu.

 

    Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin.

 

 


 

 

Jean-François CHAMPOLLION

Lettre à son frère

 

dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Égypte

Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987,

pp. 175-8


 

 

 

 

    
(*) François-Chrétien GAU (1790-1853) était une architecte allemand, naturalisé français qui sillonna l'Egypte et la Nubie en 1819 et leur consacra une série de dessins que l'on peut considérer comme la suite logique de la grande "Description de l'Egypte" rapportée par les savants et artistes qui avaient accompagné là le général Bonaparte, 20 ans plus tôt.

     Vous aurez compris que Champollion n'appréciait pas vraiment ceux de ses dessins qui représentaient les reliefs d'Abou Simbel.  

     Pour la "petite histoire", permettez-moi d'ajouter qu'à Paris, en tant qu'architecte, on doit à F.-C. Gau la basilique Sainte-Clotilde mais aussi, rue de la Roquette, la prison pour hommes, maintenant disparue et appelée "La Grande Roquette", construite en 1836 dans le dessein d'héberger les condamnés à mort ou au bagne.

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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 00:02

De l'île de Philae, le 8 décembre 1828



     Nous voici, mon bien cher ami, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, à la frontière extrême de l'Égypte et au milieu des noirs Éthiopiens, comme eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de chasse aux environs des cataractes.

(...)

    A Syène, nous avons évacué nos maâsch, et fait transporter tout notre bagage dans l'île de Philae, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir, j'enfourchai un âne et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae en traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d'inscriptions hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île sainte, quatre hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusques auprès du petit temple à jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de vieilles constructions romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des mauvais vents.

 

     Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohamed le Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand temple. Au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la première cataracte et de me traquer au passage ; elle est fort benoîte du reste, et j'en serai quitte demain ou après.

(...)   

Philae  (Wikipedia - © Ivan Marcialis)

Philae (Wikipedia - © Ivan Marcialis)

Ouady-Halfa, 2ème cataracte, 1er janvier 1829

 

     Ma dernière lettre était de Philae. Je ne pouvais être longtemps malade dans l'île sainte d'Isis et d'Osiris : la goutte me quitta en peu de jours, et je pus commencer l'exploitation des monuments. Tout y est moderne, c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit temple d'Hathor et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanébo I ; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, commencée par Philadelphe, continuée sous Evergète I et Epiphane, terminée par Evergète II et Philometor, est digne en tout de cette époque de décadence : les portions d'édifice construits et décorés sous les Romains sont du dernier mauvais goût, et, quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts d'inscriptions historiques du temps des pharaons.


 

 

Jean-François  CHAMPOLLION

Lettre à son frère

 

 dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Égypte

Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987

pp. 165-73 

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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 00:01

Thèbes, 24 novembre 1828.

 

     Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à Dendéra. Il faisait un clair de lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des temples : pouvions-nous résister à la tentation ? Je le demande aux plus froids des mortels ! Souper et partir sur-le-champ furent l'affaire d'un instant : seuls et sans guides, mais armés jusques aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les temples étaient en ligne droite de notre mâaschNous marchâmes ainsi, chantant les airs des opéras les plus récents, pendant une heure et demie sans rien trouver. On découvrit enfin un homme ; nous l'appelons et il détale à toutes jambess, nous prenant pour des Bédouins, car habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon, nous ressemblions, pour l'Égyptien à une tribu de Bédouins, tandis qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour une guérilla de moines chartreux, armés de fusils, de sabres et de pistolets. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre hommes et un caporal, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable, peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de bonne grâce : maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une momie ambulante, mais il nous guida fort bien et le traitâmes de même.  

   Les temples nous apparurent enfin. Je n'essaierai pas de décrire l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré. Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au clair de la lune. On ne rentra au mâasch qu'à trois heures du matin pour retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la journée du 17. 

     

Denderah - (D'après Wikipedia © Bernard Gagnon)

Denderah - (D'après Wikipedia © Bernard Gagnon)

 

     Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les détails. Je vis dès lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style. N'en déplaise à la Commission d'Égypte, les bas-reliefs de Dendéra sont détestables, et cela ne pouvait être autrement : ils sont d'un temps de décadence. La sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins sujette à varier puisqu'elle est un art chiffré, s'était soutenue digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles.

 

     Voici les époques de la décoration : la partie la plus ancienne est la muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de proportions colossales, Cléopâtre et son fils Ptolémée-Caesar. Les bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur Auguste, ainsi que les murailles extérieures du naos, à l'exception de quelques petites portions qui sont de l'époque de Néron. Le pronaos est tout entier couvert de légendes impériales de Tibère, de Caïus, de Claude et de Néron, mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple, il n'existe pas un seul cartouche sculpté : tous sont vides et rien n'a été effacé. Le plus plaisant de l'affaire, - risum teneatis, amici !  - c'est que le morceau du fameux zodiaque circulaire qui portait le cartouche est toujours en place, et que ce même cartouche est vide, comme tous ceux de l'intérieur du temple, et n'a jamais reçu un seul coup de ciseau. Ce sont les membres de la Commission qui ont ajouté à leur dessin le mot "autocrator", croyant avoir oublié de dessiner une légende qui n'existe pas : cela s'appelle porter les verges pour se faire fouetter.

 

     Du reste que Jomard ne se presse pas de triompher parce que le cartouche du zodiaque est vide et ne porte aucun nom, car toutes les sculptures de cet appartement comme celles de tout l'intérieur du temple sont atroces, du plus mauvais style, et ne peuvent remonter plus haut que les temps de Trajan et d'Antonin.     

 

 

 

 

Jean-François CHAMPOLLION

Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Égypte

 

Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987 

pp. 152-4 

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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 00:00

8 octobre 1828


     Dès le matin, on leva les tentes, et sept ou huit chameaux, venus de Sakkara, furent chargés de nos bagages ; vingt ânes devaient porter le personnel, maîtres et valets. Je me mis en route à sept heures du matin, par le désert, pour aller faire visite aux grandes Pyramides de Gizeh (...)

(© http://images1.fanpop.com/images/image_uploads/Giza-Mystic-Journey-egypt-1239928_1600_1200.jpg)

(© http://images1.fanpop.com/images/image_uploads/Giza-Mystic-Journey-egypt-1239928_1600_1200.jpg)

 

    On gravit le plateau des Pyramides de Sakkara, et nous traversâmes toute la plaine des momies en laissant le Medarrag et le tombeau de Ménofré à notre gauche. Nous redescendîmes le plateau dans le voisinage du village d'Abousir, l'ancien bourg de Busiris, où habitaient les hommes habitués à gravir les pyramides. Non loin de ce village, que nous laissions à droite, existent sur les hauteurs du plateau libyque, de grandes pyramides en ruines, mais dont les masses sont encore très imposantes, Vues d'un certain point, elles ressemblent à trois hautes montagnes rocheuses très rapprochées, et, autour de leurs sommets élevés, voltigent sans cesse des oiseaux de proie de différentes espèces. Celle des trois qui avoisine le plus la plaine cultivée conserve encore une chaussée, en grandes pierres calcaires, et dont on suit la ligne à une assez forte distance. Nous marchâmes peu dans trois heures, en faisant plusieurs contours, à cause de l'inondation qui avançait progresivement vers la montagne libyque.

 

    Le sol, couvert de quelques plantes grasses et d'un gazon clairsemé, fourmillait de petits crapauds qui gagnaient par légions les lieux inondés. Après avoir traversé un village abandonné que je présume être El-Haranyeh, marqué sur la carte de la Commission, nous arrivâmes harassés de fatigue, nous et nos ânes, à l'ombre de quelques sycomores, placés à une petite distance du grand sphinx. 

 

    Rafraîchi par une courte halte, je courus au monument qui, malgré les mutilations qu'il a souffertes, donne encore une idée du beau style de sa sculpture. Le col est entièrement déformé, mais l'observation de Denon sur la mollesse ou plutôt la "morbidezza" de la lèvre inférieure est encore d'une grande justesse. J'eusse désiré faire enlever les sables qui couvrent l'inscription de Thoutmosis IV, gravée sur la poitrine ; mais les Arabes, qui étaient accourus autour de nous des hauteurs que couronnent les Pyramides, me déclarèrent qu'il faudrait quarante hommes et huit jours pour exécuter ce projet. Il devint donc nécessaitre d'y renoncer, et je pris le chemin de la grande Pyramide.

 

    Tout le monde sera surpris, comme moi, de ce que l'effet de ce prodigieux monument diminue à mesure qu'on l'approche. J'étais en quelque sorte humilié moi-même en voyant, sans le moindre étonnement, à cinquante pas de distance, cette construction dont le calcul seul peut faire apprécier l'immensité. Elle semble s'abaisser à mesure qu'on approche, et les pierres qui la forment ne paraissent que des moellons d'un très petit volume. Il faut absolument toucher ce monument avec ses mains pour s'apercevoir enfin de l'énormité des matériaux et de l'énormité de la masse que l'oeil mesure en ce moment.

 

    A dix pas de distance, l'hallucination reprend son pouvoir, et la grande Pyramide ne paraît plus qu'un bâtiment vulgaire. On regrette véritablement de s'en être approché. Le ton frais des pierres donne l'idée d'un édifice en construction, et nullement celle que l'on contemple l'un des plus antiques monuments que la main des hommes ait élevés. 


 

 

 

 

Jean-François  CHAMPOLLION

Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte

 

Paris, Éditions Christian Bourgois, 1987

pp. 118-20

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 00:05

 

 

Dessin au pastel de Giuseppe ANGELELLI représentant Jean-François CHAMPOLLION en costume égyptien et avec barbe

Dessin au pastel de Giuseppe ANGELELLI représentant Jean-François CHAMPOLLION en costume égyptien et avec barbe

 

 

 

     Au risque de vous décevoir, amis visiteurs, ni en 2008 ni cette année, je n'ai prévu d'autres contributions personnelles sur ÉgyptoMusée qui vous rendraient compte des étapes du séjour de Jean-François Champollion en terre égyptienne.

 

     Le pays tant attendu, tant espéré, cette Égypte peuplant les rêves d'un gamin de 10 ans, les études d'un adolescent de 15, les premières publications d'un jeune homme de 20 avant les frénétiques recherches qui devaient déboucher sur la fabuleuse découverte du déchiffrement des écritures égyptiennes, à 32 ans ; cette rencontre avec les monuments antiques in situ qui assurément lui permettraient de vérifier, de corroborer - en avait-il vraiment besoin ? -, le bien-fondé de ses théories, je préfère vous la faire vivre avec des extraits écrits de sa main de ce voyage qu'il réalisa peu de temps avant sa mort prématurée : extraits qui relèvent soit de lettres adressées à ses proches, son frère essentiellement, enflammées le plus souvent, soit du journal de bord qu'il rédigea afin de consigner et le déroulement de son périple et les impressions qui furent siennes sur les sites qu'il visita. 

 

     Ce sera donc, à partir d'aujourd'hui, et au cours des prochaines semaines après les vacances de Toussaint que vous prendrez connaissance de cette ultime et passionnante période de sa courte vie grâce à ses propos qui, je pense, méritent qu'on s'y arrête tellement ils revêtent une importance cardinale à la fois par leur fond mais aussi par leur forme dans la mesure où y passe un souffle proche de ce romantisme historique qui tant me plaît chez Chateaubriand ...  

 

     Ne désirant nullement respecter un ordre chronologique, préférant avancer par coups de coeur personnels, je vous propose d'entamer cette série par sa découverte de Thèbes, dans une lettre qu'il adresse à son frère le 24 novembre 1828.

(Il avait débarqué en Egypte le 18 août précédent).

 




     (...) C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire, me permit d'aborder enfin à Thèbes ! Ce nom était déjà bien grand dans ma pensée : il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde. Pendant quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille.

     Le premier jour, je visitai le palais de Kourna, les colosses du Memnonium et le prétendu tombeau d'Osymandyas, qui ne porte d'autres légendes que celles de Rhamsès le Grand et de deux de ses descendants. Le nom de ce palais est écrit sur toutes ses murailles; les Egyptiens l'appelaient Rhamesséion, comme ils nommaient Aménophion le Memnonium, et Mandouéion le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osymandias est un admirable colosse de Rhamsès le Grand.

     Le second jour fut tout entier passé à Médinet-Habou, étonnante réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'Antonin, d'Hadrien et des Ptolémées, un édifice de Nectanèbe, un autre de l'Éthiopien Taraca, un petit palais de Thoutmosis III (Moeris), enfin l'énorme et gigantesque palais de Rhamsès-Mériamoun, couvert de bas-reliefs historiques.

     Le troisième jour, j'allai visiter les vieux Rois thébains dans leurs tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne de Biban-el-Molouk. Là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur. C'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt pour l'histoire. J'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images de la reine sa mère et celle de sa femme, qu'on a religieusement respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un second, celui d'un roi thébain des plus anciennes époques, impudemment envahi par un roi de la XIXème dynastie , qui a fait recouvrir de stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour un de ses prédécesseurs. Il faut cependant rendre au flibustier la justice d'avoir fait creuser une seconde salle funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui de son ancêtre. 

     A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres appartiennent à des Rois des XVIIIèmeet XIXème ou XXème Dynasties : mais on n'y voit ni le tombeau de Sésostris ni celui de Meoris. Je ne te parle point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de ces grandes choses. Je mentionnerai seulement un petit temple de la déesse Hathor (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de Thoth près de Médinet-Habou, dédié par Ptolémée Évergète II et ses deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Ptolémée-Épiphane et Cléopâtre, Ptolémée-Philopator et Arsinoé, Ptolémée-Évergète et Bérénice, Ptolémée-Philadelphe et Arsinoé. Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches
 (...) Du reste, ce temple est d'un fort mauvais travail à cause de l'époque.

     Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord Louqsor, palais immense, précédé de deux obélisques de près de quatre-vingts pieds, d'un seul bloc de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de même matière, et de trente pieds de hauteur, car ils sont enfouis jusques à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand.
  (...)

     J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à Karnac. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques dont j'étais entouré.  Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car de deux choses l'une, ou mes expressions ne rendraient que la millième partie de ce qu'on doit dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, tranchons le mot - pour un fou.

     Il suffira d'ajouter, pour en finir, que nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens et qu'aucun peuple ancien ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Égyptiens ; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et nous en avons tout au plus cinq pieds huit pouces. L'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnac.
  

 

(...)

 



Jean-François CHAMPOLLION 

Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte 

 

Paris, Éditions Christian Bourgois, 1987

pp. 158-61

 

 

 

     Excellent congé de Toussaint à toutes et à tous et retrouvons-nous, voulez-vous, le mardi 10 novembre prochain, pour croiser à nouveau Jean-François Champollion sur l'antique terre des pharaons.

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19 octobre 2015 1 19 /10 /octobre /2015 23:05

 

 

     Sur Paris, de nouveaux nuages s'amoncelaient, vous indiquai-je en substance, mardi dernier, amis visiteurs, en terminant mon évocation du travail de Champollion au Musée égyptien de Turin.

     En effet, ses détracteurs ne désarmaient point : il lui était reproché de n'avoir pas encore bu l'eau du Nil. Passons.

     Pis : on l'accusait d'avoir été un des chefs les plus véhéments de la Terreur, en 1793.
Cherchez l'erreur : à ce moment si dramatique de la Révolution, Jean-François avait à peine trois ans ...
     Précoce, le Figeacois, oui, vous le saviez déjà ! Mais à ce point  ...

     C'est donc dans cette agréable ambiance qu'en provenance de Livourne, il rentre dans la capitale française en novembre 1826.  

 

FIGEAC, TURIN, PARIS : SE BATTRE POUR UN MUSÉE (Seconde partie)

 

     Auréolé de la confiance de Charles X, il entame ses fonctions officielles de Conservateur de musée. Dans un premier temps, il gère le fonds égyptologique existant, à vrai dire relativement modeste : quelques monuments, des statues essentiellement, provenant des collections royales entrées sous la Convention et quelque seize objets achetés sous le règne du très économe Louis XVIII.

     En outre, seul un nombre restreint d'entre eux était exposé : l'un ou l'autre petit sphinx, quelques statues-cubes, une Isis colossale, la statue de Nakhthorheb et les grandes et superbes Sekhmet à tête de lionne, en diorite, rapportées par le comte de Forbin lors de ses deux voyages en Egypte, en 1818 et 1828. (Statues A 2 à A 11, salle 12) 

     A ce maigre échantillonnage, il put ajouter les 2149 pièces de la collection de Edme-Antoine Durand (1768-1835) que, deux ans auparavant, Jomard avait réussi à faire acheter par le souverain tout nouvellement intronisé. Et, bien évidemment, quand il en reçut le royal aval, les 4014 pièces 
proposées par Henry Salt qu'il avait, souvenez-vous, étudiées à Livourne.

 
     Parmi elles, entrent au Louvre, en 1826, le grand sphinx de Tanis (A 21, salle 11), les blocs fragmentaires du "Mur des Annales" de Thoutmosis III (C 51, salle 12), la cuve en granite rose de Ramsès III (D 1, salle 13), mais aussi la délicieuse petite stèle de calcaire (18 cm) de Ramsès II enfant (N 522, salle 27, vitrine 7). 

   Au fil des "années Champollion", les enrichissements furent nombreux : d'abord le don à la France par Méhémet-Ali (1769-1849), vice-roi d'Egypte, d'une trentaine de bijoux, dont la célèbre bague aux chevaux de Ramsès II (N 728, vitrine 7 de la salle 27) :
ensuite, en 1827, l'achat, pour 180000 francs, de la deuxième collection Drovetti : des statues, cinquante manuscrits égyptiens ou grecs, cinq cents scarabées, des vases, quatre-vingts stèles, etc, etc.

     Pour exposer tous ces chefs-d'oeuvre, le roi lui avait au départ réservé quatre salles en enfilade parmi les neuf nouvelles aménagées au premier étage de l'aile méridionale de la Cour Carrée, en prolongement du majestueux Escalier du Midi : avec les cinq autres salles exposant les Antiquités gréco-romaines, cet espace muséal porta plus spécifiquement l'appellation de Musée Charles-X.

     A la mi-avril 1827 commença l'aménagement du lieu tel que le prévoyait Champollion. Comme vous vous en doutez probablement, amis visiteurs, ce ne fut pas de tout repos car, et sur la décoration des salles elles-mêmes et sur la façon d'y présenter les oeuvres, ses confrères et Forbin, Directeur des Musées royaux n'étaient en rien en accord avec lui ; ce qui, évidemment, ralentit d'autant les travaux d'aménagement.

     Champollion aurait aimé voir les antiquités égyptiennes dans des salles égyptiennes. L'ineffable Forbin décréta que les plafonds seraient d'inspiration conventionnelle, c'est-à-dire gréco-romaine, mais assurément pas purement égyptienne !

     L'on peut ainsi remarquer, de nos jours encore, couronnant ces salles considérées comme parmi les plus belles du Louvre, dans l'une L'Etude et le Génie des arts dévoilant l'Egypte à la Grèce, de François-Edouard Picot

FIGEAC, TURIN, PARIS : SE BATTRE POUR UN MUSÉE (Seconde partie)

 

ou, dans une autre, Bonaparte, entouré de savants et d'artistes, assiste à la découverte d'une momie, de ce même Léon Cogniet qui a peint le plus connu des portraits du déchiffreur.

FIGEAC, TURIN, PARIS : SE BATTRE POUR UN MUSÉE (Seconde partie)

 

     Seule "consolation" pour Champollion, peut-être : ces grisailles, dues à Abel de Pujol et franchement inspirées des planches tirées de la Description de l'Egypte, comme ci-dessous, une scène de labour.

 

FIGEAC, TURIN, PARIS : SE BATTRE POUR UN MUSÉE (Seconde partie)

 

     Que l'on aime ou pas ce type de décoration que conçut à l'époque Pierre Fontaine, force est de reconnaître que ces plafonds, ces voussures et ces grisailles (ci-dessous, salle 29, toutes de Pujol), que l'agencement des majestueux pilastres en stuc, des corniches, des dorures, que les murs de (faux) marbre blanc et, ici et là, les cheminées et les miroirs, que les immenses armoires vitrées en acajou, bref, que tout cet ensemble concourt à rendre cette enfilade de salles extraordinairement imposante.
 




     Mais voilà, tout ce décor - ou presque - n'était guère du goût du bouillonnant nouveau Conservateur. Et manifestement, il dut s'en accommoder !

     En cela, toutefois, ne résidait pas le seul problème l'opposant à Forbin et à Clarac : ces nobles éduqués dans la tradition ne pouvaient pas concevoir que l'impétueux déchiffreur se mêlât de faire de l'Histoire, et du social, de surcroît ! Car dans cet ensemble décoratif quelque peu "pompier" à ses yeux, dans cet environnement qu'il n'avait donc pas vraiment souhaité, Champollion, encore tout imprégné des conceptions muséologiques nouvelles qu'il avait été privé d'exécuter deux ans auparavant à Turin, voulait allier plaisir et culture, instruire et pas seulement "faire joli" ; il entendait donner à "son" musée une vocation pédagogique, en promouvant une sorte de "musée-école" avant la lettre. 

     Dans la Notice qu'à l'époque il publia pour servir de guide, on peut lire :

     Les collections de monuments égyptiens (...) sont en général formées dans l'unique but d'éclairer l'histoire de l'art, les procédés de la sculpture et de la peinture à différentes époques et chez des nations diverses. (...) Mais l'importante et nombreuse suite de ces monuments égyptiens dont la munificence royale vient d'enrichir le musée Charles-X, devant, en quelque sorte servir de sources et de preuves à l'histoire tout entière de la nation égyptienne, avait besoin d'être coordonnée sur un plan nouveau; il fallait, de toute nécessité, avoir égard à la fois soit au sujet même de chaque monument, soit à sa destination spéciale, et que la connaissance rigoureuse de l'un et de l'autre déterminât la place et le rang qu'il devait occuper. Il fallait enfin les disposer de manière à présenter aussi complète que possible, la série des divinités, celle des souverains de l'Egypte, depuis les époques primitives jusqu'aux Romains, et classer dans un ordre méthodique les objets qui se rapportent à la vie publique et privée des anciens Egyptiens.


   
     Amer, il écrit à Ippolito Rosellini, ce jeune professeur toscan qui bientôt l'accompagnera en Egypte :
 
     Ma vie est devenue un combat. Je suis obligé de tout arracher, personne parmi ceux qui devraient me seconder n'étant disposé à le faire. Mon arrivée au Musée dérange tout le monde et tous mes collègues sont conjurés contre moi parce qu'au lieu de considérer ma place comme une sinécure, je prétends m'occuper de ma division, ce qui fera nécessairement apercevoir qu'ils ne s'occupent nullement des leurs. 

 


     Toutefois, contre l'avis unanime, champollion imposera ses vues : dans les deux premières salles, il présentera tout ce qui a trait aux coutumes funéraires : sarcophages, momies, coffres à vases-canopes, etc. Dans la troisième, ce seront sculptures, bijoux, mais aussi vêtements et ustensiles de la vie quotidienne, la quatrième et dernière étant plus spécifiquement consacrée à la religion et aux dieux du panthéon égyptien. Au rez-de-chaussée, car il put aussi bénéficier d'un espace à ce niveau, il exposera les plus grosses pièces. Et aux fins d'être plus didactique encore, il assortira le tout de cartels de présentation.  

     Enfin, le 15 décembre, Sa Majesté Charles X inaugura en sa compagnie le musée auquel avait été donné son nom. Mission accomplie : Jean-François Champollion le Jeune avait à Paris mené à son terme l'organisation d'un musée égyptien dont il avait reçu la charge quelque dix-huit mois plus tôt.

     Il n'attendait plus maintenant que l'accord du même souverain pour se rendre en Egypte. Cette approbation régalienne, il la recevra en avril 1828. De sorte que le 31 juillet, son équipe franco-toscane constituée, il embarque à Toulon à bord de l'Églé, une corvette mise à disposition de l'expédition par la marine royale française. 

     Son Grand Oeuvre réalisé, il allait enfin vivre son grand rêve ...

 

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim) 

 

 

 



     Que l'on aime ou non ce type de décoration que conçut à l'époque Pierre Fontaine, force est de reconnaître que ces plafonds, ces voussures et ces grisailles (ci-dessous, salle 29, toutes de Pujol) ; que l'agencement des pilastres en stuc, des corniches, des dorures; que les murs de (faux) marbre blanc et, ici et là, les cheminées et les miroirs ; que les immenses armoires vitrées en acajou ; bref, que tout cet ensemble concourt à rendre cette enfilade de salles extraordinairement imposante.
 




     Mais voilà, tout ce décor - ou presque - n'était guère du goût du bouillonnant nouveau Conservateur. Et manifestement, il dut s'en accommoder !

     En cela, toutefois, ne résidait pas le seul problème l'opposant à Forbin et à Clarac : ces nobles éduqués dans la tradition ne pouvaient pas concevoir que l'impétueux déchiffreur se mêlât de faire de l'Histoire, et du social, de surcroît ! Car dans ce décor quelque peu "pompier" à ses yeux, dans cet ensemble décoratif qu'il n'avait donc pas vraiment souhaité, Champollion, encore tout imprégné des conceptions muséologiques nouvelles qu'il avait été privé d'exécuter deux ans auparavant à Turin, voulait allier plaisir et culture, instruire et pas seulement "faire joli" ; il entendait donner à "son" musée une vocation pédagogique, en promouvoir une sorte de "musée-école" avant la lettre. 

     Dans la Notice qu'à l'époque il publia pour servir de guide, on pouvait lire :

     Les collections de monuments égyptiens (...) sont en général formées dans l'unique but d'éclairer l'histoire de lart, les procédés de la sculpture et de la peinture à différentes époques et chez des nations diverses. (...) Mais l'importante et nombreuse suite de ces monuments égyptiens dont la munificence royale vient d'enrichir le musée Charles-X, devant, en quelque sorte servir de sources et de preuves à l'histoire tout entière de la nation égyptienne, avait besoin d'être coordonnée sur un plan nouveau; il fallait, de toute nécessité, avoir égard à la fois soit au sujet même de chaque monument, soit à sa destination spéciale, et que la connaissance rigoureuse de l'un et de l'autre déterminât la place et le rang qu'il devait occuper. Il fallait enfin les disposer de manière à présenter aussi complète que possible, la série des divinités, celle des souverains de l'Egypte, depuis les époques primitives jusqu'aux Romains, et classer dans un ordre méthodique les objets qui se rapportent à la vie publique et privée des anciens Egyptiens.
   
     Amer, il écrit à Ippolito Rosellini, ce jeune professeur toscan qui bientôt l'accompagnera en Egypte :
 
     Ma vie est devenue un combat. Je suis obligé de tout arracher, personne parmi ceux qui devraient me seconder n'étant disposé à le faire. Mon arrivée au Musée dérange tout le monde et tous mes collègues sont conjurés contre moi parce qu'au lieu de considérer ma place comme une sinécure, je prétends m'occuper de ma division, ce qui fera nécessairement apercevoir qu'ils ne s'occupent nullement des leurs. 


     Toutefois, contre l'avis unanime, il imposera ses vues : dans les deux premières salles, côté colonnade, il présentera tout ce qui a trait aux coutumes funéraires (sarcophages, momies, coffres à vases-canopes, etc) ; dans la troisième, ce seront sculptures, bijoux, mais aussi vêtements et ustensiles de la vie quotidienne la quatrième et dernière étant plus spécifiquement consacrée à la religion et aux dieux du panthéon égyptien. Au rez-de-chaussée, car il put aussi bénéficier d'une salle à ce niveau, il exposera les plus grosses pièces. Et aux fins d'être plus didactique encore, il assortira le tout de cartels de présentation.  

     Enfin, le 15 décembre, Sa Majesté Charles X inaugura en sa compagnie le musée auquel avait été donné son nom. Mission accomplie : Jean-François Champollion le Jeune avait à Paris mené à son terme l'organisation d'un musée égyptien dont il avait reçu la charge quelque dix-huit mois plus tôt.

     Il n'attendait plus maintenant que l'accord du même souverain pour se rendre en Egypte. Cette approbation royale, il la recevra en avril 1828. De sorte que le 31 juillet, son équipe franco-toscane constituée, il embarque à Toulon à bord de l'Églé, une corvette mise à disposition de l'expédition par la marine royale française. 

     Son Grand Oeuvre réalisé, il allait enfin vivre son grand rêve ... 

 

 

   Au risque de vous décevoir, amis visiteurs, je n'ai pas prévu d'autres contributions ici, sur ÉgyptoMusée qui vous auraient rendu compte de son voyage en Egypte, peu de temps avant sa mort prématurée.

 

     La terre tant attendue, tant espérée, cette Egypte peuplant les rêves d'un gamin de 10 ans, les études d'un adolescent de 15, les premières publications d'un jeune homme de 20 avant les frénétiques recherches qui devaient déboucher sur la fabuleuse découverte du déchiffrement des écritures égyptiennes, à 32 ans ; cette rencontre avec les monuments antiques in situ qui assurément lui permettraient de vérifier, de corroborer - en avait-il vraiment besoin ? -, le bien-fondé de son système, je préfère vous la faire vivre avec les seules lettres, enflammées le plus souvent, qu'il rédigea pour les siens.

 

     Ce sera donc au cours des prochaines semaines, des prochains mois peut-être, que dans la rubrique "L'Egypte en textes", vous prendrez connaissance de cette ultime et passionnante étape de sa vie ...         

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 23:06
Papyrus royal de Turin

Papyrus royal de Turin

 

    Dans ma série d'articles publiés en ces mardis d'automne 2015, rééditions remaniées de ceux de septembre 2008 aux frères Champollion consacrés, je ne pouvais décemment pas, vous en conviendrez amis visiteurs, passer le Louvre sous silence, et plus spécifiquement, son Département des Antiquités égyptiennes qui fonda la raison d'être véritablement constitutive de ce blog.

 

     La boucle sera donc ainsi bouclée qui, de Figeac à Paris, en passant par Grenoble, avec mes articles des 15, 22, 29 septembre et 06 octobre, nous emmènera aujourd'hui à Turin avant de revenir à Paris la semaine prochaine, et ce, avec un éclairage bien particulier : celui de la conception muséale.

    
     Quand, sur décision royale, et au grand dam de ses éternels contempteurs français,  Jomard en tête, Champollion prend en main les rênes du Musée Charles-X, comme on l'appela un temps, il était loin d'être un novice en la matière puisqu'à son actif, il avait déjà les projets de la constitution d'un semblable département au musée de Turin. J'insiste bien : les projets, et non la mise sur pied proprement dite, car là aussi veillaient des oiseaux de mauvais augure ...  

     Champollion arrive en Italie le 7 juin 1824, et reçoit très vite des mains du comte Gaspard-Jérôme Roget de Cholex, ministre de l'Intérieur dont dépendaient les musées de la ville de Turin les nécessaires autorisations lui permettant l'accès aux salles égyptiennes.

     Il vous faut savoir, amis visiteurs, que le débarquement de la superbe collection Drovetti, quelques mois auparavant, avait constitué un événement d'une importance quasi internationale.
     

 

     Bernardino Drovetti (1776-1852) était un aventurier italien qui avait rallié l'armée de Bonaparte en Egypte. Devenu consul français à Alexandrie, et à l'instar de la majorité de ses collègues, presque tous consuls aussi, d'ailleurs, il fit du pillage systématique une sorte d'époux morganatique de l'égyptologie : il faut bien constater, sans évidemment la cautionner, que cette prédation que seul motivait l'appât du gain était dans les moeurs de ce temps. Peut-être aussi parce que personne ne se souciait encore de la notion de patrimoine historique.

     Quoi qu'il en soit, Drovetti avait constitué une superbe collection d'antiquités. En 1818, en légère disgrâce suite au changement de régime politique en France, et donc ayant besoin d'argent, il en propose une partie au roi Louis XVIII, qui la refuse. Six ans plus tard, la cour de Piémont-Sardaigne l'acquiert pour 400 000 francs de l'époque : elle fera et fait toujours la fierté du musée de Turin.

     Des pièces colossales, mais surtout une incroyable richesse de documents écrits, de monuments gravés qui n'attendaient que leur déchiffreur feront le bonheur de Jean-François Champollion. Avant son voyage projeté pour l'Egypte, il avait là sous les yeux de quoi assouvir la continuité de ses recherches philologiques : des inscriptions à profusion s'étalaient ainsi sur les quelque deux cents stèles qu'il déballait au fur et à mesure, ravi, ébahi, curieux, juvénilement enthousiaste ...

    ... plus de 50 statues égyptiennes chargées d'inscriptions historiques, plus de 200 manuscrits en hiéroglyphes, de 25 à 30 momies, de 4 à 5 000 petites figures ou statuettes portant presque toutes une légende où je trouve à butiner, écrit-il à sa famille le 16 octobre 1824.

     En mettant à profit, jour après jour, ses découvertes antérieures en matière de déchiffrement, il posera grâce à cette inestimable collection des jalons nouveaux dans la connaissance de la chronologie historique égyptienne, et plus spécifiquement, dans un premier temps, celle de la brillante XVIIIème dynastie.

     A la demande du comte de Cholex, l'étude exhaustive de ces pièces, gigantissime tâche s'il en fut, se doubla de celle des papyri du musée, pour la plupart des fragments de ce qu'il est convenu d'appeler, par facilité, le "Livre des Morts". Mais il se trouva aussi en présence de documents tout à fait exceptionnels, notamment ce que les égyptologues appellent aujourd'hui le "Papyrus royal de Turin".


 

FIGEAC, TURIN, PARIS : SE BATTRE POUR UN MUSÉE (Première Partie)
 

     Grâce à la sagacité de Champollion, nous savons maintenant que ce document constitue un véritable tableau chronologique, un canon royal de première importance pour notre connaissance des souverains qui se sont succédé sur le trône d'Egypte.         

     Mais il regrettera toute sa vie d'avoir découvert ce papyrus dans un état aussi désespérément lacunaire. Ce qu'il ignora jusqu'en décembre 1827, c'est que des fragments avaient été inqualifiablement subtilisés sur sa table de travail par Giulio Cordero di San-Quintino, le directeur du musée lui-même, jaloux qu'il était des avancées du Français en matière de déchiffrement. 

     Eh oui, en Italie aussi !!!

     Nonobstant, grâce à Champollion, et à cette extraordinaire manne de renseignements que fut la collection Drovetti à Turin, ce sont onze siècles entiers qui furent rendus à l'Histoire égyptienne, et au monde.


     Parmi tous les fragments, tous les minuscules morceaux parfois qu'il s'ingéniait à trier puis assembler, il trouva ce que, prude, il décrivit à son frère en novembre 1824, comme étant des débris d'une obscénité monstrueuse et qui donnent une bien singulière idée de la gravité et de la sagesse égyptiennes.

 

     Il venait, certains d'entre vous l'auront compris, de découvrir un papyrus particulier habituellement désigné sous l'appellation, - contestée par le grand égyptologue français Pascal Vernus -, de "Papyrus érotique de Turin" qui constitue en réalité un ensemble satirico-pornographique dont il ne subsiste plus qu'environ 2 mètres soixante de long présentant tout à la fois des scènes dans lesquelles des animaux parodient des humains - volonté donc de brosser une satire de la société égyptienne d'alors ! -, mais aussi, sur quelque 175 centimètres, des représentations d'ébats sexuels au sein desquelles une franche pornographie le dispute à une imagination exacerbée - ou des fantasmes -  dans le chef d''un scribe qui fit le choix de dessiner des sexes surdimensionnés aux  marginaux ou aux paysans qu'il caricature.

 
FIGEAC, TURIN, PARIS : SE BATTRE POUR UN MUSÉE (Première Partie)

 

    

 

    Permettez-moi, amis visiteurs, d'ouvrir une petite parenthèse pour simplement me faire - et, j'espère, vous faire - plaisir en reprenant les propres termes de P. Vernus lus dans sa remarquable étude Le Papyrus de Turin et la pornographie dans l'Égypte ancienne, publiée aux pages 108-17 du catalogue de l'exposition L'Art du contour - Le dessin dans l'Égypte ancienne, présentée en 2013 au Louvre, puis aux Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles où, avec l'humour et l'excellence de la plume qui caractérisent son style, il indique que la mince ligne verticale séparant la partie pornographique de celle concédée aux parodies animalières est, je cite : d'autant moins marquée comme étant radicale qu'elle est traversée par un végétal qui, bien qu'enraciné chez les bêtes occupées à des affaires humaines, laisse quelques ramifications s'immiscer à peine chez les humains qui s'affairent comme des bêtes.      

     Et P. Vernus de conclure que ce document d'époque ramesside constitua, pour l'élite au pouvoir, une transgression des codes de bienséance rejetant traditionnellement la froide exhibition des pratiques sexuelles ; trangression destinée à la distraire, à la défouler en exploitant, je cite à nouveau, les vertus comiques de la gaudriole ...

 

    Revenons à présent, voulez-vous, à Champollion et à ses déboires, avec cette lettre écrite de Turin à son frère, le 15 novembre 1824.

 

     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 


     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.
 


     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, - souvenez-vous de la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier -, freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait évidemment assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au savant figeacois. 

     En novembre 1825, déçu, amer, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte ; mais aussi le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des Antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre à nouveau de l'autre côté des Alpes le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des Antiques du Musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux ; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin, tandis qu'à Paris, vous vous en doutez, les sempiternels factieux veillaient à ce que de nouveaux nuages s'amoncelassent : c'est ce que je me propose d'aborder avec vous, amis visiteurs, mardi prochain, 20 octobre.

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim ; )

 

 

 

     Ce document écrit demeure à l'heure actuelle le seul connu dans toute la littérature égyptologique.

 

     Pour la petite histoire, j'ajouterai et qui, par parenthèse, ne fut scientifiquement publié qu'à partir de 1971 !!


 



     Au Musée de Turin, il a été retiré des vitrines et devenu inaccessible au public depuis plus de soixante ans ! 

     Hypocrite censure, quand tu nous tiens ... 
     

     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 
     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.


     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, (revoir la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier), freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait déjà assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au philologue Français. 

     En novembre 1825, déçu, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte; le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre de l'autre côté des Alpes, le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des antiques du musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin ...

     Sur Paris, bien évidemment, de nouveaux nuages s'amoncelaient : c'est ce que je me propose de vous raconter, amis visiteurs, mardi prochain, 20 octobre.

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim)

 

     Ce document écrit demeure à l'heure actuelle le seul connu dans toute la littérature égyptologique.

 

     Pour la petite histoire, j'ajouterai et qui, par parenthèse, ne fut scientifiquement publié qu'à partir de 1971 !!


 



     Au Musée de Turin, il a été retiré des vitrines et devenu inaccessible au public depuis plus de soixante ans ! 

     Hypocrite censure, quand tu nous tiens ... 
     

     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 
     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.


     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, (revoir la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier), freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait déjà assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au philologue Français. 

     En novembre 1825, déçu, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte; le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre de l'autre côté des Alpes, le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des antiques du musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin ...

     Sur Paris, bien évidemment, de nouveaux nuages s'amoncelaient : c'est ce que je me propose de vous raconter, amis visiteurs, mardi prochain, 20 octobre.

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim)

     Ce document écrit demeure à l'heure actuelle le seul connu dans toute la littérature égyptologique.

 

     Pour la petite histoire, j'ajouterai et qui, par parenthèse, ne fut scientifiquement publié qu'à partir de 1971 !!


 



     Au Musée de Turin, il a été retiré des vitrines et devenu inaccessible au public depuis plus de soixante ans ! 

     Hypocrite censure, quand tu nous tiens ... 
     

     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 
     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.


     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, (revoir la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier), freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait déjà assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au philologue Français. 

     En novembre 1825, déçu, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte; le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre de l'autre côté des Alpes, le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des antiques du musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin ...

     Sur Paris, bien évidemment, de nouveaux nuages s'amoncelaient : c'est ce que je me propose de vous raconter, amis visiteurs, mardi prochain, 20 octobre.

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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