Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Les grands artistes, les grands découvreurs, ce sont justement les jardiniers de la pensée, qui plantent aux allées mornes de l'habitude les fleurs nouvelles et si vives de leur savoir ou de leur fantaisie, ouvrant à nos regards ces clairs chemins qui pourront le conduire un peu plus haut.
Carole CHOLLET
12 décembre 2013
Au Louvre, à tout le moins en son Département des Antiquités égyptiennes, m'agenouiller près d'une vitrine n'est point rare.
M'agenouiller ? A l'instar de croyants dans l'un quelconque lieu saint ?
M'agenouiller ? Ainsi que devant leur suzerain, certains vassaux du Moyen Âge promettant allégeance ?
S'agenouiller pour prier, s'agenouiller pour se soumettre ?
Quand, comme ici devant vous, amis visiteurs, au pied de cette vitrine 6, côté Seine, de la salle 5, il nous fallut le 12 mai dernier découvrir ensemble, à l'intérieur de modèles de cour de boucherie, les morceaux de viande jonchant leur sol ; quand, la semaine suivante, derechef, je vous proposai de vous pencher, - au sens littéral du terme - , sur les cinq oies troussées en calcite qui les précédaient, la plongée de nos regards vers toutes ces pièces ne posa pas vraiment de problème.
Mais quand bizarrement à côté d'elles, le Conservateur en charge de la disposition des objets relègue un petit bas-relief anépigraphe d'une hauteur de 27 centimètres et d'une largeur maximale de 23 qu'obligatoirement il nous faudrait envisager de face, s'agenouiller devient inévitable.
Indispensable, même : dans un premier temps, pour le photographier au plus près, pour le détailler à notre aise, pour le "lire" avec toute l'attention qu'il mérite, non pas nécessairement pour ce qu'il "dit", mais pour la manière dont il le "dit" !
Puis, dans un second temps, l'on se prend à conserver la position de génuflexion pourtant quelque peu inconfortable parce que l'on s'aperçoit qu'il ne s'agit nullement d'un banal éclat de calcaire, semblable à des centaines d'autres éclats de calcaire peuplant musées et catalogues, qui se dresse là devant nous, mais d'un réel "bijou" de l'art égyptien.
Et de me poser la question de la motivation : pourquoi un égyptologue en principe amoureux et fier de ce que "son" Musée détient choisit-il d'ainsi cantonner sur le sol d'une vitrine un monument qui, pour être admiré à sa juste valeur, eût à mon sens dû figurer bien plus en évidence, et à hauteur d'yeux ?
S'agenouiller ? A l'instar de croyants dans l'un quelconque lieu saint ?
Oui. Le geste me paraît en définitive relever du même concept : prier l'art de longtemps encore nous ravir l'oeil et l'esprit, car c'est lui, entre autres, qu'il soit plastique ou littéraire, qui nous permet - pour ce qui me concerne, à tout le moins - de transcender bien des vicissitudes du quotidien.
S'agenouiller ? Ainsi que devant leur suzerain, certains vassaux du Moyen Âge promettant allégeance ?
Oui, également. La position métaphorise alors une même envie de soumission, cette fois de nos sens, à l'Esthétique qui sourd des époques égyptiennes les plus anciennes, à la Beauté qui naît si naturellement de la main d'homme.
Ignorant tout du site originel d'où ce morceau de calcaire fut un jour soustrait par des pillards, ignorant tout autant le truchement par lequel il se trouve maintenant dans les collections du Louvre, je n'aurai d'autre choix, amis visiteurs, après vous avoir quelque peu entretenus de sa datation, que de simplement attirer votre attention sur ce que l'artiste antique a souhaité nous montrer, partant, nous faire comprendre.
Eu égard à la typicité qui est sienne, et que les historiens qualifient de "renaissance saïte" parce qu'elle constitue une remise à l'honneur de divers concepts stylistiques parmi les plus anciens de l'art égyptien, dont Saïs, ville du Delta occidental, constitua le foyer d'origine, il est maintenant convenu de le dater de la XXVème ou de la XXVIème dynastie.
Sans vouloir à nouveau soulever la moindre polémique, j'ajouterai au passage que le cartel du Louvre, ainsi d'ailleurs que son site Internet, l'estiment encore de l'Ancien Empire, tout en assortissant néanmoins l'indication d'un point d'interrogation mis entre parenthèses ; et de toujours considérer les pains comme étant des légumes !?!?
Ne serait-il pas venu le temps de déléguer quelque doctorant, quelque brillant diplômé de la prestigieuse École du Louvre pour réévaluer et réécrire bon nombre de ces vieux cartels à la lumière de l'évolution de la science égyptologique ?
Malgré les cassures et autres déprédations humaines qui affectent généreusement ce petit monument, vous remarquerez sans la moindre difficulté que les offrandes alimentaires proposées se déployaient sur deux registres superposés d'une paroi, séparés qu'ils étaient par une ligne horizontale en relief plus épais.
Détaillons-les ensemble, voulez-vous ?
Le peu qui subsiste du niveau supérieur nous propose, de gauche à droite, une natte sur laquelle, tels les rochers "Ferrero" d'une publicité bien connue, des figues ont été ordonnées en combinaison pyramidale. À leur droite, le lapicide a très élégamment rompu le rythme de la verticalité d'une composition qui eût dû s'imposer pour aligner en alternance laitues romaines et hauts vases à boissons : en effet, à la première salade, il a fait quelque peu perdre son équilibre tout en lui donnant l'opportunité d'éviter la chute en venant s'appuyer contre le petit monticule de fruits.
Preuve s'il m'était encore besoin d'en fournir que l'art égyptien n'a rien de redondant, de lassant, de fastidieusement répétitif et qu'au sein de codifications initiales néanmoins précises, il était loisible aux plus créatifs de s'extérioriser, d'exprimer leur propre ressenti, de laisser libre cours à leur imagination, à leur fantaisie, pour reprendre le terme de Madame Carole Chollet dans l'exergue que j'ai spécifiquement choisi pour introduire notre entretien de ce jour.
Bref, il appert qu'une certaine liberté artistique leur était accordée, voire, - pourquoi ne pas le penser ? -, recherchée par des défunts d'un rang social élevé qui s'offraient certainement le luxe de rémunérer des artistes plus talentueux que d'autres.
Dans ces laitues, autorisez-moi, amis visiteurs, à ne plus croquer à belles dents : ce que je pouvais en déguster, je l'ai partagé avec vous les 21 et 28 avril, ainsi que le 5 mai 2014.
Ce sur quoi je me permettrai simplement aujourd'hui d'insister, c'est sur la finesse des détails : la légèreté des traits figurant la base des feuilles des salades par exemple, ainsi que sur la délicatesse de l'ensemble de la gravure, imprimées par un artiste d'il y a quelque 28 siècles.
Et cette réflexion, vous allez le constater, s'impose également pour le tableau du registre inférieur.
Avez-vous comme moi l'impression, amis visiteurs, que c'est précisément cette coupe, et elle seule, qui plut véritablement aux pilleurs s'arrogeant le droit d'un jour arracher ce relief à une paroi murale d'un monument égyptien ?
Car, convenons-en, elle constitue le seul élément qui soit entier, ou quasiment, au sein de ces deux registres que Madame Élisabeth Delange, Conservateur en chef du Patrimoine au présent Département des Antiquités égyptiennes, ose, sans craindre l'anachronisme, nommer dans la notice qu'elle consacre à ce bas-relief pour le catalogue de l'exposition du Louvre-Lens, l'hiver dernier, une "nature morte".
Ce terme qui apparaîtra au milieu du XVIIIème siècle pour caractériser certains types définis de peintures, détrônant quelques autres comme le "nature reposée", ou le "nature inanimée" que prôna Diderot dans ses célèbres Salons, voire le "vie silencieuse" qui n'eut guère plus de succès, ne convient-il pas parfaitement, ainsi que le pense avec justesse Madame Delange, à ce que vous avez devant vous ? Même s'il s'agit d'une représentation gravée dans le calcaire ? Même si elle date de l'Antiquité égyptienne ? Même si ce n'est pas pour cette catégorie artistique que l'expression fut choisie ?
Remplissant ad libitum l'intérieur du plat incurvé : pains, à l'avant-plan, deux couchés et un qui semble ne tenir debout que par la pression des autres, suggérant ainsi qu'il prolonge à sa manière le pied doté de cannelures soutenant l'ensemble ; grappes de raisins finement incisés, permettant d'ainsi discerner chaque grain, aux arrière-plans gauche et droit ; et, au milieu, véritablement encaquées dans un espace peu adapté à leur nombre, des oies troussées, manifestement bien dodues - telles que les appréciaient les Égyptiens -, et que l'artiste, pour nous sensibiliser à cette exiguïté, a décidé de laisser la tête de trois d'entre elles dodeliner par-dessus bord.
Oies prêtes à rôtir afin de ravir pupilles et papilles d'un dieu ou d'un défunt ...
BIBLIOGRAPHIE
DELANGE Élisabeth
Offrandes alimentaires sur un éclat de relief, dans Des animaux et des pharaons. Le règne animal dans l'Égypte ancienne, Catalogue de l'exposition au Musée du Louvre-Lens, Paris, Somogy Éditions d'art, 2014, notice p. 128.