Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Sixième Partie :
CIRCONSTANCES DU DÉCÈS D'ANTINOÜS :
D'UNE PRÉPOSITION À UNE PROPOSITION ...
" Ne regardez pas le lion qui passe
Regardez seulement quand il est passé "
N'allez pas vous imaginer, amis visiteurs, que, tout récemment sorti des caves de Bourgogne, j'aie déjà fait un sort aux quelques bouteilles emportées en souvenir de mon séjour murisaltien
au point de goualer devant vous cette aimable comptine ! D'ailleurs, vous auriez remarqué que, si tel avait été le cas, il eût été bizarre que je substituasse un lion à un renard.
Non, si je me suis autorisé ce petit clin d'oeil, c'est en parfaite connaissance de cause ... égyptologique.
Nul n'ignore plus, j'espère, que l'écriture hiéroglyphique des anciens Égyptiens se composait de dessins faisant essentiellement état de leur environnement quotidien et en particulier du monde animal, au sein duquel, ce fauve bénéficia d'une valeur symbolique très importante, associé directement qu'il fut à la royauté mais aussi au monde divin.
À lui seul, dans la liste recensée des signes hiéroglyphiques, 45 occurrences en sont proposées, le figurant assis, debout, seul ou flanqué d'un quelconque accessoire.
Pour établir une première distinction, l'habitude a été prise de dissocier le lion "couché" du lion "passant", ce dernier étant représenté sur ses quatre pattes, dans la position manifeste de la marche.
C'est ainsi précisément, vous l'avez constaté la semaine dernière avec une des phrases gravées dans la colonne de droite de la face est de l'obélisque Barberini, sur le mont Pincio, à Rome, qu'il nous apparaît.
Rome : obélisque du Pincio - Face est : inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© Association des Amis de Saint-Estève)
Ce qu'alors je me suis évidemment bien gardé de vous révéler, c'est que ce passage qui, translittéré se lit, je le rappelle, Ssp-n=f wDw.t nt nTrw m tr Aw=f , est précédé d'un autre que je vous propose maintenant de découvrir dans son intégralité et dans la traduction qu'en donna feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier en 2014 :
Le Bienheureux, l'Osiris Antinoüs, justifié ! Il était devenu un éphèbe au beau visage qui mettait les yeux en fête (...) son coeur était intrépide comme [celui d'] un [homme] aux bras vigoureux [quand] il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort.
Vous pourriez croire qu'à l'instar de ce qu'il est habituel de lire dans ce type de panégyrique controuvé, les allusions laudatives à la vigueur du jeune Bithynien soient convenues, révérant avec une exagération certaine et sa force et sa bravoure, si la littérature papyrologique ne nous avait laissé sur un événement précis quelques documents d'importance, rédigés en grec, traditionnellement nommés "Oxyrhynchus Papyrus" parce que les premiers furent découverts au début des années 1880 sur le site d'Oxyrynchos (Oxyrhynque), à quelque 160 kilomètres au sud du Caire actuel.
Sur l''un d'eux, le P. Oxy. 1085, le poète Pancratès narre, sous une forme épique faisant tout à la fois la part belle à maints détails réalistes qu'à des propos confinant au merveilleux, la traque d'un lion sévissant dans la partie du désert libyque proche d'Alexandrie qu'effectuèrent en 130 Hadrien et Antinoüs ; Hadrien qui, avec ou sans son jeune ami, fut, si je me réfère à d'autres sources écrites antiques ou au célèbre tondo visible sur une des faces de l'Arc de Triomphe de Constantin, à Rome, grand amateur de ce sport cynégétique auquel, j'aime à le souligner, s'adonnèrent également avant lui nombre de souverains d'Égypte.
Tondo de l'Arc de Constantin (© http://latogeetleglaive.blogspot.be/2014/04/antinous-le-bel-amant-dhadrien.html)
Un autre document trouvé à Oxyrhynchos, le P. Oxy. 4352 cette fois, semble fournir la conclusion de cette chasse particulière dans la mesure où le vers 10 indique clairement que : Il s'était hâté vers le Nil pour y laver le sang léonin.
(J'ajouterai qu'à cette mémorable traque, dans son roman Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar consacra quelques belles pages ...)
Ce n'est évidemment pas un hasard, amis visiteurs, si je viens de rapidement évoquer l'exploit des deux hommes qui se partagent les textes hiéroglyphiques des quatre faces du monolithe du Pincio : en effet, aux yeux de Jean-Claude Grenier, le dénouement de cette partie de chasse explique les raisons réelles du décès du jeune homme.
Revenons, voulez-vous à la paléographie et à ce passage de l'obélisque romain mentionnant la mort d'Antinoüs, empreint d'un certain laconisme, je vous le concède mais qui, remarquez-le néanmoins, met l'accent sur la rapidité de la disparition. Détail cardinal, il se termine par la présence, pour le moins grammaticalement bizarre, du hiéroglyphe d'un lion passant, soit dans l'attitude de la marche.
Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)
Mais ce n'est pas tant sa position qui m'interpelle que la raison de sa présence ; puis, sa signification réelle.
Sa présence, donc. Sachez qu'il a été choisi par le hiérogrammate afin d'exprimer notre préposition "pour" (... il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort), préposition plus habituellement notée en égyptien ancien par le hiéroglyphe du hibou.
De sorte que le Professeur Grenier, conforté qu'il fut par Madame Annie Gasse, une de ses collègues égyptologues, vit là un probable jeu graphique, ainsi qu'il le définit lui-même, insinuant de manière tout à la fois subreptice et allusive, que le lion, - comprenez la chasse au lion à laquelle Antinoüs prit une grande part et, semble-t-il, posa le geste final et décisif ! -, fut la raison consubstantielle à sa noyade dans le Nil.
En effet, du sang giclant de l'estocade ultime, le bel éphèbe éclaboussé, quoi de plus naturel, voulut se laver et plongea dans une eau qui, après les efforts consentis lors de ce combat pour le moins inégal, dut le glacer et très probablement provoquer l'hydrocution fatale.
Tout simplement ; tout bêtement, oserais-je dire ! Rien qu'un accident !
Hadrien ne l'avait-il pas affirmé, qu'en ce temps-là personne ne voulut croire ?
Accident malencontreux, déplorable certes, mais accident tout à fait inopiné !
Voilà donc, selon les dernières études du Professeur Grenier qui, toutefois, ne rencontrent pas nécessairement l'unanimité dans le monde égyptologique, je tiens à le souligner au passage, la cause véritable, par-delà toutes les supputations précédemment avancées, du décès d'Antinoüs.
Libre à vous, bien évidemment, amis visiteurs, de vous y rallier ou pas.
Pour ce qui me concerne, exonérant définitivement l'empereur de toute malveillance criminelle vis-à-vis de son protégé, elle me convainc essentiellement pour deux raisons, la première ressortissant au domaine de la paléographie : le hiéroglyphe du lion passant qui fait office de préposition dans l'extrait du texte de l'obélisque constitue à mes yeux un indice évident, même si quelque peu cryptographique, de la proposition de l'accident pour expliquer la mort par noyade ; d'où le titre à l'assonance souhaitée que j'ai donné à ce chapitre et qui, peut-être, vous a ce matin paru sibyllin.
La seconde raison relève du contexte historique romain : permettez-moi, pour clôturer cette question du présent "dossier-enquête", de vous l'exposer en quelques mots.
En 136 de notre ère, trois ans après son instauration, l'éminent Collège funéraire et cultuel de Lanuvium, association romaine dont les membres promeuvent, entre autres activités, le culte des personnes divinisées de la Maison impériale, inscrivit dans son règlement interne une clause qui proclamait l'interdiction drastique d'inhumer les morts volontaires. Or il vous faut savoir qu'un des patrons protecteurs de cette assemblée constituée en 133 n'était autre qu'Antinoüs, décédé trois ans plus tôt.
Vous paraît-il concevable qu'en guise de divinité tutélaire, une telle institution se choisisse un homme, fût-il favori en titre du monarque régnant, qui se serait délibérément suicidé ?
À moi, non !
BIBLIOGRAPHIE
GRENIER Jean-Claude, L'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 14-5 et 47-55.
GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80.
KOEMOTH Pierre P., Antinoüs en Égypte : une approche numismatique, Genève, BSEG 28 (2008-10), pp. 59-79.
VOISIN Jean-Louis, Apicata, Antinoüs et quelques autres - Notes d'épigraphie sur la mort volontaire à Rome, MEFRA (Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité), tome 99, n° 1, 1987, pp. 262-6
YOURCENAR Marguerite, Mémoires d'Hadrien, Paris, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, pp. 203-6.