Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Mais depuis plus d'une année que, lui révélant à lui-même la richesse de son âme, l'amour de la musique était, pour quelque temps au moins, né en lui, Swann tenait les motifs musicaux pour de véritables idées, d'un autre monde, d'un autre ordre, idées voilées de ténèbres, inconnues, impénétrables à l'intelligence, mais qui n'en sont pas moins parfaitement distinctes les unes des autres, inégales entre elles de valeur et de signification.
Quand après la soirée Verdurin, se faisant rejouer la petite phrase, il avait cherché à démêler comment à la façon d'un parfum, d'une caresse elle le circonvenait, elle l'enveloppait, il s'était rendu compte que c'était au faible écart entre les cinq notes qui la composaient et au rappel constant de deux d'entre elles qu'était due cette impression de douceur rétractée et frileuse ; mais en réalité, il savait qu'il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même, mais sur de simples valeurs, substituées pour la commodité de son intelligence à la mystérieuse entité qu'il avait perçue, avant de connaître les Verdurin, à cette soirée où il avait entendu pour la première fois la sonate. Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement ça et là, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées, quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de l'intelligence.
Marcel PROUST
Un amour de Swann
dans A la recherche du temps perdu
Tome I, Du côté de chez Swann
Paris, Gallimard,
pp. 417-18 de mon édition de 1967
Le Beau, la Beauté !
Souvenez-vous, amis visiteurs, je vous avais annoncé ces maîtres-mots dans mon article de rentrée, le 10 janvier dernier comme constituant les fils conducteurs de la nouvelle thématique d'ÉgyptoMusée.
Le Beau, la Beauté. Subjectivité souveraine puisque nul n'ignore plus qu'une chose, qu'elle soit oeuvre de l'homme ou de la nature, n'est belle que dans les yeux de ceux qui la regardent, de ceux qui l'admirent, prônait en substance Oscar Wilde.
Indéniablement, je pense qu'avec l'univers musical des habitants des rives du Nil que j'évoque actuellement, avec surtout, vous le constaterez plus encore ce matin, certains des instruments qui furent créés et utilisés en ces temps anciens, nous évoluons véritablement en terrain déjà conquis.
Mais vous me connaissez, je ne puis, quand possibilité m'est offerte, me priver d'associer le mot au dessin, - ce ne sont certes pas les Égyptiens de l'Antiquité qui m'auraient contredit ! -, car la beauté d'une certaine littérature fait aussi partie de mon univers. Raison pour laquelle, pour la deuxième semaine consécutive, c'est vers Marcel Proust que je me suis tourné pour insister sur l'importance qu'à la musique il accorda dans sa vie et dans son oeuvre, notamment au travers du personnage de Charles Swann et de la dilection que celui-ci manifestait pour la "Sonate de Vinteuil", - pièce fictive vraisemblablement inspirée à Proust par les compositions de Camille Saint-Saëns, de Gabriel Fauré et du compositeur liégeois César Franck.
Je vous en souhaite une excellente et pénétrante lecture.
Avec les siècles succédant à l'Ancien Empire, d'autres harpes cintrées que celle que vous avez découverte sur la paroi nord de l'intérieur de la chapelle du mastaba d'Akhethetep, au Louvre, archétype que nous avons détaillé la semaine dernière, enrichiront le corpus des cordophones : elles se distingueront par leur taille, par leurs formes mais également par un développement toujours plus sophistiqué de leur décoration.
Nonobstant ces transformations, tout au long de la civilisation égyptienne subsisteront deux caractéristiques essentielles, communes quels que soient les modèles : les cordes seront toujours placées vers l'avant d'un manche qui fait corps avec le musicien et la caisse de résonance se trouvera toujours dans la partie inférieure de l'instrument.
Pour évoquer le Moyen Empire et la présence de plus en plus fréquente d'éléments décoratifs, j'ai choisi de vous proposer une peinture d'une tombe initialement prévue pour une femme (TT 60) - extrêmement rare à cette époque ! -, dans laquelle il est très abondamment mentionné un certain Intef-Iker (Antefoker) dont on ignore tout du lien de parenté avec elle - (était-elle sa mère ? son épouse ? ...) -, mais dont on sait qu'il fut, lui, au début de la XIIème dynastie, vizir d'Amenemhat Ier, puis de son fils Sésostris Ier, souverains que, rappelez-vous, nous apprit à mieux connaître l'auteur anonyme de ce Roman de Sinouhé longuement parcouru de conserve à l'été 2011.
Suivez-moi, voulez-vous, dans la chapelle proprement dite et immédiatement à droite en entrant,- c'est-à-dire, sur le mur est -, élevez votre regard vers ce qui subsiste d'une scène jadis richement colorée encore discernable sur sa partie nord :

vous y distinguerez deux musiciens, une femme et un homme, accroupis dans la même position, un genou sur le sol et l'autre relevé, jouant d'une harpe cintrée à 5 cordes qu'ils maintiennent contre leur épaule.
Un dessin réalisé pour le site OsirisNet d'où j'ai exporté ces deux documents - (Merci Thierry !) -, vous permettra de mieux visualiser mes propos.

Si le manche de la harpe de l'homme est surmonté d'une tête de faucon, représentation zoomorphe d'un dieu des harpistes et des chanteurs s'accompagnant de ce type d'instrument, celui de la jeune femme, plus élaboré, est décoré d'une tête féminine et de motifs en damier, rouges et bleus.
Ai-je déjà précisé que, consubstantiellement à d'autres modèles que vous découvrirez aujourd'hui et mardi prochain, la forme arquée des harpes de l'Ancien Empire, perdura peu ou prou tout au long de la civilisation égyptienne ?
C'est à nouveau vers le meuble vitré que vous connaissez déjà au centre de la salle 10 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que j'escompte à présent vous inviter à me suivre aux fins d'aborder le Nouvel Empire :
là n'attendent qu'à nous surprendre deux harpes cintrées particulières.
Dépourvues toutefois d'un quelconque décor, elles retiendront néanmoins notre attention par leur taille, leur aspect et, surtout, la manière de les tenir, partant, d'en jouer.
Sur votre gauche, la première et la plus grande d'entre elles, E 116 (également inventoriée sous le N 1440 A), façonnée dans une seule pièce de bois, - que le site officiel du musée ne précise pas -, mesure 137,3 centimètres de hauteur.

(Louvre © C. Décamps)
Elle appartint à un certain Imenmès, musicien à la XVIIIème dynastie, qui y fit inciser une longue inscription hiéroglyphique, originellement agrémentée de dorure, si j'en crois quelques ultimes traces apparentes, donnant à lire une formule d'offrande et un petit texte hymnique en l'honneur d'Amon.
De l'extrémité supérieure émergent les crochets de suspension dorsaux, non pivotants, fortement insérés, - parfois collés dans certains autres exemplaires ! -, destinés à la fixation des cordes en vue de les empêcher de glisser le long du manche et non, je le rappelle au passage, à un quelconque accordage comme c'est le cas avec les chevilles de nos instruments modernes qui, elles, tout au contraire, peuvent tourner et sont judicieusement perforées de manière qu'y puissent passer les cordes.
Quant à l'extrémité inférieure de ce manche, elle est gainée de cuir brun-rouge qui, au départ, fut manifestement cousu.
Dans son prolongement, la caisse de résonance d'un ovale allongé porte extérieurement quelques vestiges de peinture noire.
La seconde de ces harpes exposées côte à côte, N 1440 B, date également de la XVIIIème dynastie et fut elle aussi taillée d'une seule pièce dans un morceau de bois, - pas plus nommé que le précédent ; elle ne mesure que 101,5 centimètres de haut.

(Louvre © C. Décamps)
Deux des quatre barrettes traditionnelles fichées dans le manche du côté opposé aux cordes subsistent d'origine, les deux autres étant rapportées.
Semblable à son voisin, hauteur mise à part, cet instrument a été photographié sous un angle qui vous permet de mieux détailler la baguette de suspension à section triangulaire dans laquelle quatre entailles ont été réalisées pour y accrocher les cordes.
Ces deux harpes cintrées sont aussi nommées "épaulées" par les égyptologues dans la mesure où, portatives, l'artiste d'évidence en jouait en les plaçant non pas verticalement contre lui, mais sur l'épaule, caisse de résonance en avant, cordes vers le haut. Leur morphologie autorise également de les classer au sein de la catégorie des "naviformes" dans la mesure où cette partie précise évoque une embarcation ...
Si vous avez un jour l'opportunité de visiter l'hypogée (TT 52) de Nakht, à Cheik abd-el Gournah, vous pourrez y admirer, au registre inférieur de la paroi ouest de la salle transversale, un autre très bel exemple de harpe cintrée naviforme.
(Il n'y a d'ailleurs pas que les instruments qui, là, soient agréables à regarder !)

(Remerciements réitérés à Thierry Benderitter, d'OsirisNet pour ce cliché.)
Au Nouvel Empire, se multiplieront, remarquables, les différents motifs décorant l'instrument : peintures sur les manches, têtes sculptées les dominant, comme vous le montre, dans la vitrine 5 de cette même salle 10, la petite stèle du harpiste Djedkhonsouiouefankh (N 3657),

et, dans l'hypogée de Rekhmirê (TT 100), la scène peinte d'un autre séduisant orchestre photographié par Tifet, qu'à nouveau, je remercie chaleureusement ;
voire même arborant une tête de pharaon couronné sur le caisson, comme ci-après, dans la Vallée des Rois, la tombe de Ramsès III, plus connue d'ailleurs sous l'appellation de "Tombe des Harpistes".

(Grand merci à Anne, du Forum d'égyptologie que nous fréquentons tous deux, de m'avoir jadis "offert" ces dessins scannés de la planche 140, p. 183, de la réédition de l'ouvrage d'Émile Prisse d'Avennes, L'Art égyptien, Paris, L'Aventurine, 2002.)
Tout ceci, remarquerez-vous avec raison, relève de l'esthétique et donc, peut-être estimeront certains d'entre-vous, du superflu. Mais qu'en fut-il de l'évolution organologique de l'instrument en soi ?
Ma réponse fusera, simple : le nombre de cordes augmentera, variant de 7 à 11 au départ, pouvant atteindre 19, voire même dépasser la vingtaine, à l'époque ramesside.
Mais ne vous méprenez pas ! Bien des points restent encore nébuleux aux yeux, - aux oreilles ? -, des chercheurs : je pense par exemple à la tension ou au diamètre des cordes, mais évidemment aussi aux sons que ces harpes rendaient.
Toutefois, selon les études menées par le célèbre musicologue allemand Hans Hickmann auxquelles je me suis souvent référé pour préparer et alimenter nos rencontres, il semblerait que les harpistes égyptiens furent déjà conscients que raccourcir une corde en appuyant fortement dessus permettait d'exécuter une note d'une octave supérieure ; permettait aussi, suivant la position d'un doigt, d'obtenir une note supplémentaire qu'ils faisaient vibrer avec celui de l'autre main.
Une chose toutefois est certaine : en examinant attentivement les représentations que nous en avons à travers les différentes époques, l'on peut affirmer qu'incontestablement ces musiciens, femmes ou hommes, jouaient avec leurs doigts, aucun plectre n'ayant jamais été représenté, ou retrouvé dans une tombe.
Ce fut également au Nouvel Empire, des terres entre Tigre et Euphrate, qu'arriva jusqu'aux rives du Nil un cordophone à l'apparence totalement différente par rapport à celle des instruments qu'aujourd'hui vous avez découverts : la harpe angulaire.
C'est vers elle que je vous inviterai à nous tourner, amis visiteurs, lors de notre rendez-vous du 14 février prochain.
BIBLIOGRAPHIE
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