Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Près de Tahoser, c'est le nom de la jeune Égyptienne, se tenait agenouillée, une jambe repliée sous la cuisse et l'autre formant un angle obtus, dans cette attitude que les peintres aiment à reproduire aux murs des hypogées, une joueuse de harpe posée sur une espèce de socle bas, destiné sans doute à augmenter la résonance de l'instrument. Un morceau d'étoffe rayé de bandes de couleur, et dont les bouts rejetés en arrière flottaient en barbes cannelées, contenait ses cheveux et encadrait sa figure souriante et mystérieuse comme un masque de sphinx. Une étroite robe, ou, pour mieux dire, un fourreau de gaze transparente, moulait exactement les contours juvéniles de son corps élégant et frêle ; cette robe, coupée au-dessous du sein, laissait les épaules, la poitrine et les bras libres dans leur chaste nudité.
Un support, fiché dans le socle sur lequel était placée la musicienne, et traversé d’une cheville en forme de clef, servait de point d’appui à la harpe, dont, sans cela, le poids eût pesé tout entier sur l’épaule de la jeune femme. Cette harpe, terminée par une sorte de table d’harmonie, arrondie en conque et coloriée de peintures ornementales, portait, à son extrémité supérieure, une tête sculptée d’Hathor surmontée d’une plume d’autruche ; les cordes, au nombre de neuf, se tendaient diagonalement et frémissaient sous les doigts longs et menus de la harpiste, qui souvent, pour atteindre les notes graves, se penchait, avec un mouvement gracieux comme si elle eût voulu nager sur les ondes sonores de la musique, et accompagner l’harmonie qui s’éloignait.
Théophile GAUTIER
pp. 32-3
Faisant suite aux quelques rendez-vous que nous avons, vous et moi, amis visiteurs, consacrés à la musique et aux musiciens égyptiens en général, les 17 et 24 janvier derniers, ainsi qu'à l'évolution typologique de la harpe en particulier, les mardis 31 janvier, 7 et 14 février, j'ai choisi ce matin de vous donner rendez-vous devant la grande vitrine 4 ² du mur nord de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, souvenez-vous, celle qui nous avait longuement permis voici près d'un lustre déjà, de découvrir quelque quarante-trois fragments provenant du mastaba d'un certain Metchetchi, à Saqqarah, fonctionnaire royal de l'époque d'Ounas, dernier souverain de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire.
Et en vue d'apposer un point final à cette thématique particulière à laquelle j'avais associé quelques extraits de l'oeuvre de Marcel Proust, il m'a également semblé intéressant ce matin de donner la parole à un autre écrivain français, polygraphe d'une prolixité inouïe et pourtant à mon sens fort oublié, son "Capitaine Fracasse" excepté, qui personnellement marqua ma prime adolescence : Théophile Gautier (1811-1872), auteur également du Roman de la momie, ode à la Beauté s'il en est, puisé tout à la fois à la culture iconographique et livresque qui était sienne de l'égyptologie en pleine expansion à son époque, mais aussi à une indissociable égyptomanie, frénétiquement présente : "L'Égypte, je ne l'ai pas encore visitée, mais je l'ai vue", aimait-il à répondre à ceux qui, tellement admiratifs des descriptions qu'ils avaient découvertes dans le roman s'inquiétaient de savoir quand il avait foulé le sol égyptien.
Après un certain nombre de "célébrités" du XIXème siècle, après le poète Gérard de Nerval, après le photographe écrivain Maxime Du Camp -, celui-là même qui, le 6 juin 1853, à son "cher Théophile", dédia "Le Nil", le récit du voyage qu'il y entreprit avec son ami Gustave Flaubert -, Gautier parce que mandé par le Journal officiel pour couvrir les cérémonies liées à l'inauguration du Canal de Suez, en novembre 1869, - douze ans donc après la publication de son roman "égyptien" -, débarque pour la première fois sur la terre qui tant l'inspira, voit Alexandrie et Le Caire mais ne remonte nullement le Nil jusqu'à cette Thèbes qu'il avait pourtant superbement décrite dans son oeuvre romanesque ...
"Apposer le point final", certes, mais aussi, grâce à une scène précise exposée dans cette longue et si intéressante vitrine de la salle 5, je souhaiterais avec vous évoquer aujourd'hui les raisons pour lesquelles parmi celles si souvent représentées sur les murs des chapelles funéraires de grands fonctionnaires royaux, figuraient ces "orchestres" antiques, musiciennes et musiciens, chanteurs, chironomes pour la plupart, danseuses et danseurs aussi, parfois : il s'agit de la figuration peinte sur un fragment de mouna relativement abîmé, (E 25515), de trois harpistes assises,
face au propriétaire de la tombe, - sujet regardant auquel on présente un objet regardé, ainsi que l'écrit mon ami Dimitri Laboury à propos de Nakht ; attitude que l'on sait récurrente dans le programme iconographique des tombes égyptiennes antiques -, véritablement absorbé à se délecter des travaux des champs et de tous les beaux divertissements, comme l'expliquent les hiéroglyphes inscrits devant lui dans une colonne qui le sépare de différents registres superposés.
Si vous portez votre regard sur la partie inférieure de ce morceau de paroi murale en commençant par le bas, le sol en fait, matérialisé par la bande rouge, épaisse, qu'encadrent deux traits noirs, vous noterez que les trois musiciennes se trouvent à l'extrême gauche du deuxième de ces niveaux superposés, juste après le boucher emportant sur ses épaules la patte d'un boeuf, considérée, souvenez-vous, comme morceau de choix destiné à l'alimentation post mortem du défunt ;
le premier registre, en dessous, proposant pour sa part deux scènes que j'ai aussi jadis abondamment commentées : le vêlage et la traite d'une vache.
La proximité de ce concert avec ces tranches de "vie quotidienne", moins poétiques, n'est aucunement fortuite : toutes ces activités relèvent du domaine des offrandes, participant donc du rituel de la future régénération du défunt propriétaire de la tombe.
De sorte que, bien que s'inspirant d'une réalité terrestre ressortissant, dans le cadre de réjouissances privées, au domaine du divertissement plus ou moins mondain, ce petit concert de harpe offert par trois jeunes femmes à Metchetchi porte l'empreinte d'une tout autre finalité : il s'inscrit en réalité dans un processus rituel censé lui garantir la renaissance et la survie dans l'Au-delà.
Aucun doute donc qu'il vous faille comprendre ces jeunes instrumentistes, amis visiteurs, comme des exécutantes parmi d'autres d'un rite funéraire parmi d'autres.
Il est quasiment avéré que si nous avions pu bénéficier, in situ, d'une vision globale et non détériorée de la scène, nous aurions lu, - ainsi qu'on le découvre dans d'autres sépultures de la même époque -, une mention stipulant que cet ensemble instrumental joue chaque jour pour le Ka du défunt, censé contempler ce qui réjouit (son) coeur.
Certains parmi vous auront assurément noté deux détails : le premier, pour le moins hors du commun, concerne la coiffure de ces demoiselles, plus spécifiquement visible chez la dernière d'entre elles :

il s'agit, vraisemblablement ajoutée à l'arrière de la chevelure (ou de la perruque) courte, de ce que les égyptologues appellent tresse, assortissant le terme d'un point d'interrogation exprimant leur indétermination.
Vous aurez également remarqué que la particularité de cette "tresse" réside dans le pompon qui en garnit l'extrémité, que les mêmes savants nomment simplement boule et qui, selon eux, permettrait sans doute, - la nuance d'incertitude m'apparaît importante -, d'amplifier le mouvement d'une chorégraphie.
Chorégraphie ?
Il faut en effet savoir que l'on ne constate habituellement ce type d'accessoire capillaire que chez des jeunes femmes s'adonnant à différents pas de danse, avec la restriction dont il vous faut également être conscients que toutes les danseuses égyptiennes n'en portent pas nécessairement : il serait vraisemblablement l'apanage de celles qui figurent au sein d'un ballet en l'honneur de la déesse Hathor, dans le cadre d'un rituel funéraire ; les autres présentant les mêmes cheveux courts que les hommes évoluant à leurs côtés.
Et c'est ici que vous vous posez LA question pertinente : pourquoi les trois musiciennes représentées dans la tombe de Metchetchi sont-elles affublées de ces "tresses" habituellement réservées à certaines danseuses ?
Dans la mesure où l'argument précédemment prôné de l'accentuation des effets de figures chorégraphiques me paraît dénué de bon sens, longue réflexion faite, j'envisage deux possibilités de réponses à vous proposer : ou ces jeunes femmes sont à la fois danseuses et musiciennes, - ce qui n'aurait rien d'incongru, - et soit, viennent d'exécuter quelques pas avant de jouer de la harpe, soit vont s'y atteler immédiatement après leur prestation musicale.
Ou, seconde interprétation, elles arborent cette coiffure particulière pour attester qu'elles aussi sont partie prenante du rituel de régénérescence du défunt, évoqué à l'instant.
Le second détail, - que relèveront plus probablement les musicophiles parmi vous -, concerne la position des mains des harpistes.
Les égyptologues qui ont longuement étudié les représentations de concerts figurant dans les tombes en ont essentiellement déterminé deux distinctes : ils ont appelé jeu à une main celui qui consiste à placer les deux mains au même endroit d'une seule corde ; et jeu à deux mains celui dans lequel, à l'instar de nos trois interprètes, les mains évoluent à deux endroits différents du plan des cordes.
Mais qui sont-elles en définitive, seriez-vous légitimement en droit de me demander maintenant, ces jeunes artistes assises en cercle pour nous offrir quelques notes de musique grâce à leur grande harpe cintrée ?
Oui, vous avez parfaitement compris, amis visiteurs : "assises en cercle". C'est ainsi que, selon une des conventions de l'art égyptien, il vous faut imaginer ce qui, ici, ressemble à un alignement d'instrumentistes.
Si nous ne pouvons nous baser sur d'éventuelles annotations précises telles celles que j'ai délivrées ce matin, il subsiste néanmoins sur ce fragment-ci quelques hiéroglyphes qui nous permettent de découvrir, certes d'une manière lacunaire, que nous sommes en présence de trois des enfants de Metchetchi : Jouer de la harpe par sa fille, avait jadis indiqué le "scribe des contours" au-dessus de chacune d'elles, poussant la délicatesse jusqu'à noter leur prénom à toutes ; Mereret, celui de la deuxième harpiste, étant le seul que nous puissions encore aujourd'hui sans conteste déchiffrer.
Quelle importance pensez-vous que ces précisions revêtent ?
Sachant qu'à l'Ancien Empire, - et jusqu'au Nouvel Empire à partir duquel la tendance s'inverse -, dans ce type de scène, la gent féminine était franchement minoritaire par rapport à la masculine ; sachant que la harpe constitue un instrument de luxe dont l'apprentissage, dans les écoles du Palais, était relativement long, il appert que les rares femmes que l'on voit en jouer non seulement faisaient partie d'une certaine classe aisée de la société d'alors, mais qu'en outre, elles relevaient de ce que, après Hans Hickmann, je définirais comme étant de l'amateurisme musical.
Dans un premier temps, nous pouvons donc en déduire que ce trio n'est nullement constitué d'artistes professionnelles attachées à la concession funéraire accordée par le souverain, - Ounas, ici en l'occurrence -, à un de ses fonctionnaires privilégiés. En tant que propres filles du défunt, elles jouent donc pour lui, en privé, et pourront dès lors, comme l'expriment les textes, à sa meilleure convenance, le divertir parfaitement chaque jour de sa vie éternelle.
Dans un second temps - et cela me paraît plus important encore -, à la différence de leurs consoeurs et confrères rémunérés par l'État évoluant anonymement dans maints autres mastabas, celles-ci auront au moins la certitude que leur patronyme traversera les siècles puisque, prononcé par leur père, il leur permettra, - en fonction de cette croyance égyptienne sur laquelle j'ai à plusieurs reprises déjà insisté -, de rester vivantes, toujours et à jamais.
Soyez assurés, amis visiteurs, que de tant les avoir citées aujourd'hui, nous aurons nous aussi contribué à assurer la pérennité de ces élégantes harpistes.
Quelle plus belle célébrité, dites-moi, pouvaient-elles espérer ?
* * *
Le congé de carnaval en Belgique commençant cette toute prochaine fin de semaine, ÉgyptoMusée et moi-même vous donnons rendez-vous le mardi 7 mars.
Excellents moments de détente à ceux qui, parmi vous, s'adonneront aux festivités masquées ; et à tous mes autres visiteurs aussi, bien évidemment ...
Richard
BIBLIOGRAPHIE
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