Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
L'érotisme est de nature sociale, il apparaît en tout lieu et à toutes les époques. Il n'existe pas de société sans rites ni pratiques érotiques, des plus innocentes aux plus sanguinaires. L'érotisme est la dimension humaine de la sexualité, tout ce que l'imagination ajoute à la nature.
Octavio PAZ
La Flamme double : amour et érotisme
Paris, Gallimard, 1994,
pp. 108-9
Voilà ! C'est terminé !
Clôturé fut ce samedi 3 juin le CMIREB 2017 session violoncelle, - événement considérable dans l'histoire de la musique en Belgique puisque c'est la première fois que cet instrument y est ainsi mis à l'honneur -, après six soirées intenses pendant lesquelles avec ceux d'entre vous, amis visiteurs, qui avez profité du lien vers les retransmissions de la RTBF que j'avais fourni la semaine dernière, nous avons eu le plaisir d'assister aux prestations de douze jeunes virtuoses, - l'aîné avait 30 ans, le puîné, 21 -, retenus en mai dernier pour participer à cette prestigieuse finale au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, et d'ainsi prendre plaisir à comparer les talents, les sensibilités, les maturités de ces artistes qui, outre l'oeuvre imposée du Japonais Toshio Hosokawa, "Sublimation", ont choisi de se faire valoir qui, avec le concerto pour violoncelle et orchestre n° 1, op. 107, de Dmitri Chostakovitch, qui avec celui op. 129, de Robert Schumann, qui avec le n° 2, op. 104 B 191, d'Antonin Dvorak.
Pour simple information : le premier prix, de 25 000 €, Grand Prix international Reine Élisabeth, Prix de la Reine Mathilde a été attribué au violoncelliste français de 26 ans Victor Julien-Laferrière.
Clôturé aussi sera ce matin notre dossier dédié aux cuillères d'offrandes dites "à la nageuse" car si nous avons consacré notre dernière rencontre à l'une de ces élégantes jeunes filles nues allongées tenant une oie à bout de bras, exposée en salle 24 du premier étage du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, pour tenter de comprendre la symbolique des éléments qui la constituaient, c'est pour l'heure à me suivre comme prévu au rez-de-chaussée, en salle 9, entièrement dédiée à la parure, que je vous convie aux fins de découvrir, dans la vitrine 3, un autre véritable petit "bijou" (E 218) taillé dans le buis, l'ébène et l'ivoire mesurant 29,3 cm de long : il s'agit d'une aussi gracieuse et gracile personne qui cette fois présente un canard dont les ailes et la queue servent également de couvercle au cuilleron qu'est le corps creusé de l'animal.

Même si je ne me lasse pas d'admirer son raffinement, - ah !, le galbe de ses fesses et de ses seins ... -, vous me permettrez de ne plus disserter à propos de la juvénile beauté elle-même - en réalité une personnification de la déesse Nout qui se meut avec harmonie sur les eaux éternelles de la voûte céleste -, mais de plutôt attirer votre attention sur les raisons de la présence de ce canard ... qu'elle offre à bout de bras, je le précise une nouvelle fois, et non auquel elle se maintiendrait pour avancer.
Je ne m'éterniserai point non plus, car ce n'est pas de prime importance pour ma présente intervention, sur la réfection dont le volatile fut l'objet au niveau de la tête ainsi que de son aile droite, ni sur son cou, remarquablement façonné par l'artiste qui superposa des anneaux rapportés : un en ébène alterné avec un en ivoire.
En revanche, il sera donc question ce matin d'associer cette jeune femme, dont la nudité n'a d'égale que la perfection féminine à l'état le plus naturel, au canard pour à nouveau décliner quelques symboles patents.
Souvenez-vous, lors d'une précédente intervention au sein de cette même rubrique "Décodage de l'image égyptienne" publiée en avril dernier, et consacrée à la scène de chasse dans les marais, j'avais attiré votre attention sur le fait que la pensée égyptienne était duelle dans la mesure où elle pouvait indistinctement considérer un animal comme utile et nuisible : ce fut le cas, évident, de l'hippopotame et de certains félidés.
Ma remarque, on l'imagine mal, vaut également pour le canard : en effet, à l'état sauvage, il personnifiait l'ennemi potentiel à combattre, - raison pour laquelle, dans les scènes palustres que l'on retrouve à l'envi peintes dans les hypogées thébains, ceux qui volettent au-dessus des fourrés de papyrus nilotiques font l'objet d'une capture de la part du défunt dans la mesure où ils étaient censés représenter les forces maléfiques susceptibles de considérablement entraver son accession à la survie, de considérablement brider son avancée sur la voie de sa propre renaissance dans l'Au-delà.
Mais en tant que canard pilet, il symbolisait un élément cardinal dans le processus de régénération post mortem, partant, une promesse d'éternité pour toute personne décédée ; et cela, vraisemblablement à cause de sa présence abondante au niveau des marais, ce qui donnait l'impression de forte fécondité.
C'est évidemment dans cette seconde acception qu'il nous faut le comprendre sur les cuillères ornées telles que celle de la vitrine 3 ci-dessus : en effet, et dès les premiers temps des corpus funéraires, - je pense de toute évidence ici aux célèbres Textes des Pyramides (TP § 461) -, le canard, à l'instar du faucon, apparaît en tant qu'âme du souverain mort s'élevant dans le ciel.
Il ne faut pas non plus oublier que l'animal fit, avec le pain, la bière et la viande, de tout temps partie des quatre mets principaux prodigués aux défunts pour assurer l'avenir alimentaire de leur seconde vie.
Mais surtout, associé à la nudité du corps féminin, parfois lui-même à la fleur de lotus, - souvenez-vous du premier exemplaire que je vous ai montré d'un semblable objet, retrouvé dans une tombe de Sedment, au sud du Fayoum -, il ne pouvait qu'être porteur de toute une symbolique érotique éminemment profitable au défunt puisqu'il l'assurait de recouvrer ses facultés viriles à leur acmé !
Jeune femme nue, canard et fleur de lotus épanouie constituent ce que l'égyptologue genevois Philippe Germond nomme judicieusement la "triade régénératrice".
Bien que n'ayant nullement l'impudence de prétendre à une quelconque exhaustivité, je m'en voudrais de vous quitter, amis visiteurs, sans vous inviter à me suivre à nouveau salle 24, au premier étage, pour y admirer dans la vitrine 13, une dernière cuillère de "nageuse" (N 1704) datant également, comme vous le remarquerez tout de suite grâce au style de la tête, de l'époque d'Amenhotep III.

La particularité de cet objet en bois de 34 cm de longueur, malheureusement fendu en plusieurs endroits, réside dans le fait que la jeune fille présente un imposant cuilleron en forme de cartouche. Et qu'à l'intérieur de celui-ci, que l'on peut dès lors sans risque assimiler à un plan d'eau, ont été incisés et peints des tilapias et des fleurs de lotus.
Ne serait-ce pas vous faire injure que de mentionner à nouveau que ces motifs ressortissent au domaine de la régénération d'un défunt ? En effet, en tant que fidèles visiteurs, vous n'ignorez désormais plus que ces deux marqueurs primordiaux que sont le lotus bleu (nymphea caerula), duquel, chaque matin, renaît le soleil, - rappelez-vous la symbolique de la tête du jeune Toutânkhamon émergeant de semblable fleur -, mais aussi le poisson tilapia nilotica, espèce qui abritait ses petits dans la gueule, immédiatement après le frai, et ne les recrachait qu’une fois éclos, sont ici consubstantiels de la promesse d'une éternité sans cesse assurée dans l'Au-delà.
Remarquez en outre le subtil glissement : ce ne sont nullement leurs petits qu'ici régurgitent les poissons mais bien des fleurs de lotus, métaphores du soleil.
Notez également que la configuration du récipient proprement dit, - un cartouche -, n'est pas exempte d'une connotation tout aussi empreinte de symbolisme : boucle de corde avec un noeud en sa partie inférieure, le cartouche était censé représenter "ce que le soleil encercle".
Souvenez-vous que c'était à l'intérieur de semblables "encadrements" que l'on inscrivait les nom et prénom officiels du roi d'Égypte, prouvant ainsi qu'il était le "souverain de tout ce que le soleil entoure" ; en d'autres mots : que le monde lui appartenait.
Dans un esprit de statistique, je me dois d'insister sur le fait qu'il serait erroné de croire que ces objets faisant référence au couple divin de Geb et de Nout abondent dans les musées du monde entier : il n'existerait, si j'en crois Madame Arielle Kozloff, Conservatrice au Cleveland Museum of Art, qu'une douzaine de cuillères semblables qui soient entières. Et d'ajouter qu'en rapprochant des fragments disjoints de manches anthropomorphes et de cuillerons figurant des volatiles, entreposés dans les réserves muséales et en tentant de reconstituer des pièces complètes, l'on ne dépasserait certainement pas les deux douzaines ...
Quant aux cuillères en général, c'est-à-dire toutes formes et tous types confondus, avec un peu de pugnacité, - et beaucoup de temps libre, - vous pourriez, rien que dans les trente salles dédiées à la civilisation égyptienne au Louvre mais aussi certainement dans les réserves, en débusquer une centaine !
De sorte qu'à leur propos, j'aurais pu ajouter ... ô bien des choses en somme ...
Après celle de l'oie, la semaine dernière, je pense vous avoir aujourd'hui démontré l'importante force symbolique du canard dans l'Égypte ancienne et ainsi prouvé qu'il ne fut pas anodin de retrouver ces gibiers d'eau en guise de godet des cuillères à offrandes raffinées comme celles que nous avons eu l'heur d'admirer depuis quelques semaines.
L'onguent prophylactique que ces petits récipients auraient pu contenir permettait d'envisager une éternité post mortem des plus précieuses pour le trépassé : régénérateur, il eût été gage d'énergie vitale.
Si, en revanche, le contenu du cuilleron avait été de la myrrhe ou du vin, produits traditionnellement offerts aux dieux, cela ne pouvait qu'accroître l'inclination de ces derniers à accepter avec plus de bienveillance encore le défunt parmi eux en tant que nouvel Osiris.
Partant, dans les deux cas, la présence de ces ustensiles ne se révélait que profitable à celui qui avait désiré en emporter dans le mobilier funéraire de sa demeure d'éternité.
Reste à savoir, amis visiteurs, si cette mienne démonstration, fil conducteur de nos derniers rendez-vous successifs, vous a définitivement convaincus ...
BIBLIOGRAPHIE
GERMOND Philippe, En marge du bestiaire égyptien : un drôle de canard, Genève, BSEG 25, 2002-2003, passim.
KOZLOFF Arielle P., Instruments rituels, dans Aménophis III : le Pharaon-Soleil, Paris, Catalogue de l'Exposition au Grand Palais, RMN, 1993, pp. 290-300