Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
À peine avais-je quitté le parking gratuit, - première stupéfaction -, dans lequel était garée la voiture, à peine m'étais-je dirigé vers le petit square arboré qui le jouxtait, que je la remarquai, - deuxième stupéfaction.
Il est certes de nombreux moyens de transport, à notre époque ; de nombreux types de véhicules, aussi. Mais je ne m'attendais nullement à trouver cette embarcation amarrée aux pieds des remparts de la vieille ville de Boulogne-sur-mer.
Tout de suite, évidemment, je la reconnus !
Qui avait osé ? Qui avait eu suffisamment d'aura, suffisamment de charisme pour traiter Chéops de pair à compagnon, lui le deuxième souverain de la IVème dynastie égyptienne, au point de lui emprunter sa barque solaire ? Qui avait ainsi à son bord eu la folie de quitter l'Égypte pour braver les eaux méditerranéennes et atlantiques aux fins de venir s'installer dans cette ville des Hauts-de-France ?
Par une voix chaude semblant tombée du ciel, - troisième stupéfaction -, je fus tout à coup interpellé : "Vous ici, Richard" ?
Surpris, je me retournai tout de go et LE vis !
Hiératique, théâtral presque, juché au sommet d'une pyramide tronquée dont il semblait constituer l'humain pyramidion, coiffé de ce tarbouche que portera lui aussi avec belle élégance au siècle suivant son collègue français Étienne Drioton, la main droite fraternellement posée sur une tête d'Isis qu'il a peut-être eu l'heur, un jour, d'exhumer des sables qu'il fouilla avec tant d'alacrité, et de patience aussi, Auguste MARIETTE
me regardait, minuscule à ses pieds, - aux sens propre et figuré -, mais impétueux laudateur de ses travaux de fouilles et des rapports qu'il en rédigea.
Si je ne remarquai pas tout de suite les deux sphinx qui flanquaient le monument du haut duquel il m'apostropha, je compris néanmoins très vite leur rapport avec les propos qu'il me tint :
"Voici une quinzaine de jours, Richard, ce fut une intervention proposée aux visiteurs de votre blog et que d'incultes censeurs de Facebook, d'autorité, et pour une raison que je n'ai toujours pas comprise, couvrirent de leur imbécile opprobre, qui retint particulièrement mon attention. Vous y offriez un moyen très simple pour permettre à ceux qui s'intéresseraient à l'écriture hiéroglyphique égyptienne de déterminer le sens de lecture de ses petits pictogrammes.
Vous n'ignorez point, ce me semble, - votre métier, jadis, a dû vous en convaincre -, que toute règle, qu'elle soit grammaticale ou autre, souffre d'exceptions. Pourquoi dès lors ne pas évoquer celle qui concerne, notamment, les deux bas-reliefs de Ramsès II de la Crypte du Louvre constituant le sujet de vos articles actuels ? "
C'est ce moment-là que choisit mon épouse qui, indubitablement, n'avait point entendu les propos que m'avait adressés le grand égyptologue français, s'impatientant du temps que je passais à rester coi devant lui, pour m'inviter à l'accompagner vers la porte d'entrée de la vieille ville que nous souhaitions visiter ...
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Avant de quitter l'antre du Sphinx devant lequel nous devisons vous et moi depuis un certain temps déjà, amis visiteurs, espérant par là avoir quelque peu réussi à ce qu'il ne soit plus pour vous un granit entouré d'une vague épouvante assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux, un vieux sphinx ignoré d'un monde insoucieux, oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche ; avant de tout naturellement poursuivre notre chemin vers la salle 2 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai cru intéressant, après avoir été personnellement "sollicité", ainsi que je viens de vous le conter -, de plutôt poursuivre le cheminement de ma pensée aux fins d’introduire aujourd'hui et vraisemblablement la semaine prochaine, quelques considérations particulières à propos de l’art égyptien, et ce, toujours en étroite corrélation avec les deux bas-reliefs ramessides et la Stèle du Songe thoutmoside évoqués ici même les 17 et 24 octobre derniers.
Tentons, voulez-vous, de décoder les figurations de ces trois monuments car, pour l'Égypte ancienne, vous n'ignorez plus que c'est à l'image que revint le privilège éducatif de véhiculer les différents messages émanant du pouvoir politique et religieux puisqu'il est avéré que peu de gens de ce temps-là furent à même de lire et d'écrire : dans les ouvrages spécialisés, il est d'usage aujourd'hui d'estimer à guère plus de 1 % de la population ceux qui en étaient capables.
Permettez-moi, dans un tout premier temps, de rapidement rappeler ce que je vous ai expliqué voici deux semaines, à savoir que pour déterminer le sens de lecture d’un texte, il vous faut repérer la direction vers laquelle est tournée la tête de tout être vivant : si un dieu, un humain ou un animal a le visage ou le bec dirigé vers la gauche, comme sur le bas-relief B 19 le sont ceux qui sont gravés dans les colonnes au-dessus du sphinx,
Relief B 19 - Louvre - © Christian Décamps
Et c’est d’ailleurs cette règle, la lecture de droite à gauche, que l’on retrouve le plus fréquemment adoptée, en toute logique, quand il s’agit d’un texte rédigé sur papyrus, et par respect d’une tradition codifiée quand il s’agit d’un relief : c’est ce que les égyptologues nomment la "direction dominante".
En toute logique, viens-je de vous dire ; je m'explique.
D'évidence, vous avez déjà admiré le célèbre scribe E 3023 qui nous attend dans la vitrine 10 de la salle 22, au premier étage de l'aile Sully.
Lui, comme ses nombreux confrères tels qu'ils sont représentés dans la statuaire égyptienne, maintient de la main gauche, à plat sur son pagne tendu, le papyrus sur lequel il écrira en commençant tout naturellement au bord supérieur droit de la partie dégagée de de son rouleau. Au fur et à mesure qu’il rédigera, il le déroulera de plus en plus de manière à poursuivre son texte vers la gauche.
S’écrivant donc de droite à gauche, les signes de la phrase, tournés vers le début de la page, se lisent tout logiquement aussi de droite à gauche.
C’est cette direction dominante qui sera, dans les monuments isolés, réservée aux dieux : ceux-ci regarderont vers la droite et tout personnage lui faisant face, le souverain par exemple, obligatoirement vers la gauche.
Il en sera de même des hiéroglyphes qui accompagneront ces scènes.
Mais, m'objecterez-vous, en regardant le bas-relief B 19 de la crypte, c'est ici le sphinx, le dieu Harmachis, qui est tourné vers la gauche, et non le roi !!!
En revanche, poursuivrez-vous en pensant stigmatiser une "erreur" dans mon chef, sur B 18, le dieu regarde vers la droite et le souverain vers la gauche !
Réfléchissez ! J’ai bien précisé tout à l'heure, que cette règle énoncée concernait les monuments isolés. Or, souvenez-vous qu'ici, dans le cas qui nous occupe, les bas-reliefs de Ramsès II formaient une paire que Giovanni Battista Caviglia découvrit entre les pattes du sphinx de Gizeh : ils se répondaient donc l’un l’autre.
Comprenez ainsi que la codification de la "direction dominante" souffre au moins une exception, celle sur laquelle Auguste Mariette m'enjoignit la semaine dernière d'attirer votre attention : quand le relief d’une paire, ou d’une suite, est situé à droite dans un temple, ou une chapelle funéraire, le dieu regarde vers la gauche, et donc le roi dans le sens inverse.
À présent, au fait de tous ces renseignements, il vous est aisé, amis visiteurs, de déterminer l’emplacement qui était le leur quand ces reliefs furent mis au jour par Caviglia : B 18 se trouvait à gauche en entrant dans le petit sanctuaire, et B 19, à droite.
Notez, pour définitivement clore notre présent entretien, que les conservateurs du Louvre qui ont choisi de les exposer dans la Crypte ont respecté leur position initiale entre les pattes du Sphinx, à Gizeh, dans la mesure où, installés ici contre les parois latérales, B 18 est présenté à gauche et B 19 à droite.
BIBLIOGRAPHIE
BAUDELAIRE Charles, Spleen : J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans, dans Les Fleurs du Mal, dans Oeuvres complètes, Paris, Seuil, p. 85 de mon édition de 1968.