Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
À force de croire que l'on a déjà vu ce que l'on regarde, on finit par regarder pour la première fois des objets qui, jusqu'ici, nous semblaient familiers. Du déjà-vu, on s'élève à l'étonnement. D'un présent épaissi par son propre souvenir, on en vient à la matière fine de l'ordinaire métamorphosé en inédit.
Raphaël ENTHOVEN
Lectures de Proust
Paris, Librairie Arthème Fayard, 2011, p. 31
Comme sur l'obélisque du Cap Blanc-Nez, au récent congé d'Automne,
ou comme sur toute la Côte d'Opale,
les feux se sont doucement éteints, amis visiteurs, sur les monuments qu'ensemble nous avons découverts ces dernières semaines dans la Crypte du Sphinx, première des trente salles du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.
Il est grandement temps, à présent, d'emprunter l'escalier de gauche, aux fins de poursuivre nos déambulations.
Mais bizarre impression d'entrée, alors que des dernières marches gravies nous distinguons déjà celui qui nous attend, là-bas, agenouillé devant une immense dalle de marbre gris, l'endroit semble vide ... hormis un grand panneau explicatif
dont m'échappe la raison de la présence en cet endroit, puisqu'il concerne la chapelle du mastaba d'Akhethetep exposée plus avant, en salle 4.
Au point de départ de la nouvelle redistribution des antiquités égyptiennes inaugurée en décembre 1997 par le président de la République Jacques Chirac, cette salle 2, alors définie en tant qu'espace d'accueil et d'informations proposait, le long de la rampe d'escalier, une librairie consacrée essentiellement aux ouvrages et guides de la section égyptienne, déclinés en diverses langues.
Il y a deux ans, la dernière fois que j'y accédai, les livres avaient disparu et bureau et présentoirs démontés étaient entassés pêle-mêle, vraisemblablement voués à être emportés ailleurs ...
Quant à l'homme agenouillé, Nakhthorheb, il n'a pas bougé depuis 20 ans ... du moins pourriez-vous le supposer !
Mais en réalité, au printemps 2012, j'eus l'opportunité de le croiser, lui, lui et encore lui, au Boulevard Haussmann, non pas flânant aux Galeries Lafayette mais devisant dans un des salons du Musée Jacquemart-André où, initiative de l'égyptologue français Olivier Perdu, Commissaire de l'exposition,
il était réuni à deux autres de ses effigies, toujours dans la même position, l'une venant du British Museum de Londres, l'autre, de chez les Rothschild.
Si ces trois statues datent du milieu de la XXVIème dynastie, soit entre 664 et 525 avant notre ère, époque que les égyptologues ont coutume de caractériser par le terme "saïte", faisant ainsi référence à la ville de Saïs, dans le Delta occidental, dont étaient originaires les dynastes régnant sur le pays, celle du British Museum fut retrouvée dans le temple d'Osiris, à Saïs, celle de la collection privée de la famille Rothschild dans le temple d'Amon, à Xoïs et celle du Louvre qui nous intéressera plus particulièrement, dans celui de Thot, à Hermopolis-Baqlieh, villes importantes dans l'histoire de l'Égypte qui, toutes trois, se situèrent dans le Delta du Nil et qui, toutes trois aussi, sous le règne de Psammétique II, accueillirent dans leur sanctuaire une figuration de cet homme dont l'indéniable similitude laisse supposer qu'elles durent plus que très certainement avoir été façonnées, si pas par le même artiste, à tout le moins au sein d'un même atelier.
Ce type statuaire figurant un particulier agenouillé, - ici, au Louvre, Nakhthorheb, désigné par le numéro d'inventaire A 94,
la taille ceinte d'un simple pagne, la tête couverte d'une perruque en bourse, le torse viril, superbement modelé, - avez-vous notamment pris attention à ces détails du creux de la fourchette sternale à la base du cou et des clavicules en V bien marquées ; mais aussi, si vous examinez l'élégance de la silhouette de profil, le traitement minutieux du bas des jambes ? -, le port général droit et fier, les mains posées sur le côté externe du bas de ses cuisses inclinées, ce type de statuaire donc excède à peine, selon Olivier Perdu, la cinquantaine d'exemplaires. Provenant essentiellement de l'époque saïte, ces statues rendent compte d'une attitude bien précise : celle d'un homme en adoration devant une divinité, d'un homme priant son dieu, d'un orant, pour le dire d'un mot.
Socle compris, l'oeuvre atteint une hauteur de 148,5 centimètres pour une largeur de 54 cm aux épaules et une profondeur de 66,2 cm dans la partie supérieure et 70,3 au niveau de la base ; base aux coins antérieurs arrondis qui, pour sa part, mesure entre 25,5 et 26,2 cm de haut.
L’œil aiguisé qui est vôtre, amis visiteurs, aura évidemment remarqué que, certes en bon état général de conservation, cette magnifique ronde-bosse est malheureusement affectée par l'une ou l'autre dégradation :
un nez cassé, le lobe de l'oreille droite et la partie centrale d'une bouche qui dut être souriante endommagés, l'auriculaire gauche partiellement arraché, sans oublier les arêtes du socle souffrant de quelques épaufrures.
Un seul "défaut", si d'aventure je devais absolument épingler un point critiquable dans le chef de l'artiste qui réalisa cette oeuvre : le rendu pas vraiment réussi à mes yeux des genoux qu'il a bizarrement présentés à face plane et carrée ; mal dégrossis en quelque sorte !
Mais qui donc fut ce Nakhthorheb, pour qu'à son nom les archéologues aient mis au jour, non seulement les trois statues en grès silicifié que vous avez admirées ce matin, triplement mises à l'honneur au Musée Jacquemart-André mais également deux autres en pierre noire, et enfin un sarcophage, le tout disséminé dans les musées du monde entier, de Rome à Copenhague, Stockholm et Londres, en passant bien évidemment par le Louvre ?
Ici, à Paris, tristement seul, presque délaissé, abandonné et, à mon sens, nullement à la place qu'il souhaiterait, il patiente dans la deuxième salle du circuit thématique du Département des Antiquités égyptiennes espérant que sur lui, très bientôt, je porte enfin l'éclairage de manière que les nombreux touristes qu'il voit déboucher de l'escalier venant de la Crypte du Sphinx lui accordent enfin un regard bienveillant avant de continuer, certains presque au pas de charge, vers les salles suivantes ...
"J'ai quand même beaucoup de choses à leur apprendre, non ?", me susurre-t-il à l'oreille, persuadé qu'il me sent du bien-fondé de sa remarque, indubitablement frappée au coin du regret, voire d'une franche incompréhension ...
Et si, mardi 28 novembre prochain, nous lui faisions tous la surprise de venir lui prêter notre oreille attentive ?
(Immense merci à Madame Chris Subrosa qui a eu l'amabilité la semaine dernière de m'adresser quelques clichés réalisés à ma demande dans la salle 2 du Département des Antiquités égyptiennes lors de sa toute récente visite au Musée du Louvre ; notamment le dernier ci-dessus.)
BIBLIOGRAPHIE
PERDU Olivier, Statues agenouillées de Nakhthorheb, dans Le Crépuscule des pharaons, Chefs d'oeuvre des dernières dynasties égyptiennes, Catalogue de l'exposition au Musée Jacquemart-André, Paris, Bruxelles, Éditions Fonds Mercator, 2012, pp. 48-9.
PERDU Olivier, Statue de Nakht-hor-heb, dans Les statues privées de la fin de l'Égypte pharaonique (1069 av. J.-C - 395 apr. J.-C.), Tome I - Hommes, Paris, Musée du Louvre/Éditions Khéops, 2012, pp. 272-81