Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
"Je sais ma pudeur et c'est d'un doigt prudent, d'un seul doigt, que je viens ici tapoter trois ou quatre notes sur le piano de mon adolescence. (...)
Je sais trop, en effet, quelle complaisance à soi - malgré soi ? - fait souvent dériver l'esquif des souvenirs vers des mers aux vagues complices qui vous portent où votre gré, menteur, veut aller. Je me méfie des autobiographies, des aveux écrivains, des enfances débitées en chapitres impeccables (...), des mémoires fonctionnant avec une précision de bottin téléphonique, des souvenirs emboîtés en puzzle par des mains d'adulte et coloriés en trompe-l’œil et trompe-sincérité selon de nostalgiques humeurs, je me méfie de cela."
Jean CAU
Croquis de mémoire
Paris, Julliard, 1985
p. 69
Heureux, très heureux, de vous retrouver ici, amis d'ÉgyptoMusée, et vous aussi Richard, dans cet espace vide voici un instant encore de la salle 2 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre où, désespérément resté seul après notre bien agréable rendez-vous de la semaine dernière, je me suis beaucoup interrogé sur l'éventualité de vous recevoir tous à nouveau et, surtout, sur votre envie ou pas d'accepter mon invitation à m'écouter derechef évoquer mon passé ...
Tout de go, je vous rassure : dans le droit fil des propos de Jean Cau, deux lustres secrétaire de Jean-Paul Sartre -, que M. Lejeune m'a conseillé de vous rappeler ce matin en guise de préalable, je ne révélerai rien me concernant qui ne soit prouvé grâce à ce que vous trouverez gravé à même mon effigie par l'artiste mandé pour m'immortaliser.
Ceci posé, tout ce qui est écrit, tout ce que l'on peut lire sur un socle de statue ou un mur de tombe respecte-t-il toujours la vérité historique ? Est-ce parce que vous l'avez lu sur la pierre que cela correspond à la stricte réalité et que vous deviez tout croire, tout prendre au pied de la lettre ... fût-elle hiéroglyphe ?
Voilà bien une question cruciale qui, à mon sens, doit encore de vos jours et dans votre monde rester d'actualité, non ?
Mais bon, revenons au mien, de monde.
Si vous avez pris mes propos de la semaine dernière en bonne considération et bien observé le socle sur lequel je suis agenouillé, vous devez avoir retenu que le texte gravé en creux qui le parcourt rend compte de deux formules d'offrande qui, comme de tradition, sont destinées à m'assurer, à tout le moins à mon "Ka" comme on disait alors, comprenez : à ma force vitale, à ma potentialité de vie, le meilleur pour mon éternité post-mortem.
En fait, chacune des deux phrases partant de dessous mes genoux et se poursuivant de façon symétrique, l'une vers la droite, l'autre vers la gauche, commence par indiquer que mon souverain, - je vous précise qu'il s'agissait de Psammétique II -, fait offrande au dieu Thot aux fins qu'il m'accorde "toute chose bonne, pure et succulente dont vit un dieu", et se termine, à l'arrière du socle, je vous l'ai expliqué lors de notre précédent rendez-vous, par mon prénom.
Mais entre ce début de texte et sa fin, que croyez-vous y trouver ? Tout simplement, mes titres, mes fonctions ; en d'autres mots : mes attributions à la Cour.
Qui fus-je ?
Non par suffisance ou vanité mais parce que je ne suis pas peu fier de mon ascension sociale, permettez-moi de vous répondre que d'un côté est indiqué que je fus Comte-Gouverneur, Ami unique du roi, Administrateur du Palais, habilité à donner des instructions aux courtisans mais aussi Prêtre-lecteur.
Vous comprendrez aisément que cette dernière fonction me tient particulièrement à cœur puisqu'elle entérine le fait que, dans cette société où si peu étaient à même de lire et d'écrire, avait été remarquée, appréciée et mise à profit ma dilection pour notre langue.
Me croirez-vous si je vous confie qu'aujourd'hui, à ne plus m'en être servi depuis tant de siècles, à ne plus l'avoir entendue dans mon entourage, ici, au Louvre, j'en ai oublié jusqu'à la prononciation, j'en ai oublié la belle musicalité ?
Consubstantiellement aux différents postes et appellations qui m'avaient été conférés dans mon âge d'homme et que je viens d'énoncer pour vous, la seconde formule, gravée sur les faces opposées du socle, en épingle plusieurs autres : j'étais en effet aussi considéré comme Compagnon de Sa Majesté ; j'étais aussi chargé de la couronne lors de l'habillement du roi : votre Louis XIV se serait-il inspiré tant de siècles plus tard de notre cérémonial d'alors ?
Ne vous laissez surtout pas abuser par ces titres parfois déroutant en votre vingt-et-unième siècle et que, par souci de modestie, croyez-le bien, je n'ai pas tous listés : en définitive, je ne fus jamais, et ce parmi tant d'autres, notamment ces Ti, Ptahhotep et autres Akhethetep de l'Ancien Empire que vous connaissez probablement bien mieux que moi, qu'un haut-fonctionnaire aulique, embrassant de nombreuses responsabilités, tant civiles que sacerdotales ; pour me résumer, je ne fus qu'un Administrateur du Palais, tout à la fois initié à ses arcanes, mais aussi aux rituels des temples, ainsi qu'aux formules secrètes des magiciens.
Ce rang dans la hiérarchie sociale et cette belle carrière qui furent miens se concrétisèrent par divers monuments réalisés à mon nom : rappelez-vous, plusieurs statues et un sarcophage, disséminés maintenant dans différents musées, de Rome à Copenhague, de Londres à Paris.
Je viens d'évoquer cet Ancien Empire aussi éloigné pour moi dans le temps que je le suis actuellement de vous : vous devez savoir qu'à la fin de cette époque-là déjà, soit aux Vème et VIème dynasties, la réduction des commandes proprement royales permit à bon nombre d'artistes de travailler pour les chapelles funéraires des courtisans et des dignitaires du royaume tels que moi, que le roi honorait fréquemment du don d'une tombe et/ou d'une statue.
En outre, à l'époque suivante, au Moyen Empire, donc, les souverains autorisèrent l'érection de petites chapelles privées au sein des espaces publics de certains temples. De sorte que, grâce à cette haute faveur régalienne, je pus me glorifier, parmi d'autres notables, de posséder plusieurs statues à mon effigie dans la cour même de divers temples et d'ainsi bénéficier de la protection royale ; statues actuellement dispersées dans d'autres établissements que le Louvre où je vis désespérément seul ...
Permettez-moi d'ouvrir une petite parenthèse. J'ai à l'instant mentionné les "espaces publics" de certains temples. Vous ne pouvez évidemment ignorer qu'à la différence de tous vos lieux de culte modernes, l'intérieur d'un temple égyptien n'était à l'époque nullement accessible au public, mais en principe strictement réservé au monarque, responsable suprême de la dévotion à rendre aux dieux. En principe car, n'ayant évidemment aucune propension à l'ubiquité, le souverain ne pouvait officier en même temps dans tous les sanctuaires du pays. Dès lors, une théorie de prêtres rendaient à sa place les hommages prévus chaque jour à la statue du dieu que le temple recelait, et honorait.
Il ne vous aura certes pas échappé que, parmi mes prérogatives d'Administrateur du Palais de Psammétique II, j'aie tout à l'heure précisé que j'étais aussi initié aux "formules secrètes des magiciens". Or, avanceront les plus perspicaces d'entre vous, je n'ai rien insinué à ce sujet qui soit gravé sur les quatre faces du socle. Aurais-je oublié ma promesse initiale de ne faire mention que de ce que la pierre nous apprenait ?
Que nenni, mes amis !
M'autorisant à prolonger mon plaisir à vous avoir nombreux ici attentifs devant moi, j'ai conservé pour la bonne bouche un important "détail" lithique que vous auriez remarqué de prime abord en me contournant si les Conservateurs du Département ne m'avaient malencontreusement pas installé aussi près de l'imposante paroi de pierre grise posée derrière moi : pour me tenir aussi hiératiquement droit sur mes talons, sachez que je suis appuyé contre une pierre qui fait corps avec moi. C'est ce que, de profil vous distinguez à peine et que les égyptologues qualifient de pilier dorsal.
Pour la petite histoire de la ronde-bosse égyptienne, j'ajouterai que c'est précisément à l'Ancien Empire auquel je faisais voici quelques minutes allusion, exactement à la Vème dynastie, qu'apparut pour la première fois semblable appui dorsal : c'était sur une représentation statuaire du roi Niouserrê, retrouvée à Karnak, qu'actuellement se partagent les Musées du Caire et de Rochester, dans l'État de New York.
Si j'en crois l'égyptologue anglais Cyril Aldred (1914-1991), cet élément de pierre trouverait vraisemblablement sa raison d'être originelle dans la nécessité de consolider les effigies en calcaire qui, sous leur poids, risquaient de se briser au niveau des chevilles. Raison pour laquelle il fut, dans un premier temps, essentiellement ajouté aux statues en pied.
Mais très vite, cet élément fit partie intégrante du monument lui-même et prit ainsi une importance certaine et non négligeable dans la mesure où il fournissait un emplacement supplémentaire aux artistes pour graver un certain nombre d'indications concernant le dignitaire statufié.
Quelque deux mille ans après Niouserrê, ce fut également le cas pour ce qui me concerne.
Si vous pouviez le voir de face, en entier pour admirer les deux colonnes parallèles de hiéroglyphes magnifiquement incisés en creux, que vous apprendrait mon pilier dorsal que déjà vous ne sachiez ?
Il vous préciserait que je fus également Porte-parole de la ville de Pé ; également Préposé aux secrets de la Maison-du-Matin, - comprenez du vestiaire royal - ; également Directeur des scribes et enfin, à propos de l'initiation à la magie que j'ai citée tout à l'heure, Administrateur en chef des supérieurs des forces magiques dans la Maison-de-vie, - comprenez dans la bibliothèque du temple de Saïs, ville d'où mon souverain était originaire.
Enfin, et j'ai gardé le plus personnel pour la fin car cette annotation me touche énormément : après la dernière mention de mon prénom, Nakt-Hor-Heb,
aux deux tiers de la seconde colonne, j'ai absolument souhaité que figurât la formule mentionnant le nom de ma mère : je fus mis au monde par Ta(y)es-Nakht.
Simple femme du peuple ...
BIBLIOGRAPHIE
ALDRED Cyril, L'art égyptien, Paris, Thames & Hudson, 1989.
ANDREU G./RUTSCHOWSCAYA M.-H ./ZIEGLER Ch., L’Égypte ancienne au Louvre, Paris, France Loisirs, 1997, pp. 185-6.
CALMETTES Marie-Astrid, Statue de Nakhthorheb, Archéologia n° 341, Dijon, Editions Faton, 1998, p. 41.
PERDU Olivier, Statue de Nakht-hor-heb, dans Les statues privées de la fin de l'Égypte pharaonique (1069 av. J.-C - 395 apr. J.-C.), Tome I - Hommes, Paris, Musée du Louvre/Éditions Khéops, 2012, pp. 272-81
ZIEGLER Christiane, Louvre : Les Antiquités égyptiennes I, (Guide du visiteur), Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1997 ², p. 18.
EAD., Les plaisirs d'une collection, Archéologia n° 341 "L'Égypte au Louvre ", Dijon, Éditions Faton, 1998, p. 24.