Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini et, bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial."
Marcel PROUST
Le Temps retrouvé
Paris, Gallimard, Livre de Poche n° 2128, 1967
pp. 256-7.
Plutôt que ces deux immenses représentants du Siècle d'Or hollandais que furent Rembrandt et Vermeer, Marcel Proust aurait tout aussi bien pu évoquer, aux fins d'étayer son propos, à condition bien évidemment qu'il s'y fût intéressé et qu'à leur encontre il éprouvât une quelconque dilection, d'autres artistes, définitivement anonymes pour la plus grande majorité d'entre eux puisque leurs noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous -, qui peuplèrent différents "siècles d'or", - oui, malgré son anachronisme, je m'autorise cette expression ! -, de l'art égyptien antique qui, sur mon blog, amis visiteurs, participent de ma recherche de la Beauté.
Pour cette quête, bien avant le blog, bien avant Internet, bien avant même qu'un ordinateur pénétrât dans mon bureau, c'est bloc de feuilles et bic qui accompagnèrent chaque année, au moment des vacances belges de Printemps, mes déambulations, salle après salle, au sein du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans lequel, depuis son redéploiement il y a vingt ans maintenant, ainsi que je vous l'ai expliqué la semaine dernière, deux gigantesques parcours sont offerts au public : au-dessus de nous, au premier étage de ce qu'il est convenu de nommer "l'Aile Sully", une visite chronologiquement agencée complète avec bonheur celle que nous allons ce matin officiellement entamer, ici, au rez-de-chaussée, à savoir : une approche thématique de la civilisation égyptienne avec, et c'est d'ailleurs le titre choisi par les Conservateurs en charge des pièces exposées pour caractériser cette salle 3 , le Nil, en guise de fil conducteur.
Dans cette salle, comme dans ce fleuve, avec moi, je vous invite à maintenant plonger !
Rien que pour le plaisir, naïf je vous le concède, de me souvenir des premiers moments, magiques, vécus au Louvre, acceptez que je vous montre ce plan qui convertissait, grâce à un PC de l'École Polytechnique de V., en province de Liège, dans laquelle j'avais alors le bonheur d'enseigner, un dessin précédemment réalisé de chic : ma vision de cet espace habillé de seulement cinq vitrines de différents aspects, de différentes dimensions et de différentes finalités.
Comme vous aujourd'hui, venant de la salle 2 où, souvenez-vous nous croisâmes dernièrement Nakht-Hor-Heb, la première d'entre elles que je découvris fut, - et reste -, celle proposant à notre admiration un monolithe d'albâtre rectangulaire de 26 cm de hauteur, sur 60 de long et 41 de large, portant le numéro d'inventaire E 11 220,
dont la partie centrale a bizarrement été chantournée et une face profondément entaillée, de manière à manifestement y faire glisser, puis encastrer quelque chose ...
Si vous compulsiez les ouvrages cités dans ma bibliographie infrapaginale, vous apprendriez entre autres que ce bloc évidé fut mis au jour en 1910, puis offert au Louvre en mai de l'année suivante par ses inventeurs, les égyptologues français Raymond Weill et Adolphe Joseph Reinach, tous deux fouillant à l'époque le petit temple gréco-romain de Coptos pour la Société Française de Fouilles Archéologiques.
Incidemment, permettez-moi de rappeler qu'outre la notion de création, l'une des acceptions du terme "inventeur" dans notre si belle langue française, désigne la personne qui, dans les domaines de la recherche en histoire ou en archéologie essentiellement, trouve, découvre quelque chose : ainsi par exemple lirez-vous fréquemment dans des ouvrages spécialisés que M. Untel est l'inventeur du site préhistorique de X ... ou, dans mon article de mardi dernier, que J.-F. Champollion fut l'inventeur des hiéroglyphes.
Ceci posé, n'en doutez point, c'est à ce qui fut gravé en creux sur chacune des faces de cette pièce massive que nous allons aujourd'hui et dans les prochaines semaines accorder toute notre attention aux fins d'en apprendre davantage à son sujet.
Commençons, voulez-vous par le petit côté, échancré, qui nous apparaît de prime abord en entrant salle 3.
Je n'aurai point l'outrecuidance de stigmatiser ni de prendre position pour ou contre l'un ou l'autre des égyptologues cités dans ma bibliographie sur le fait que pour deux d'entre eux, ce côté constituerait la partie postérieure du monument, alors que pour madame Ruth Schumann-Antelme, il s'agirait de l'antérieure. Peu me chaut en définitive qu'il soit la face avant ou arrière, l'important résidant à mes yeux au niveau de ce que nous apprend ce qui y a été incisé.
Au centre de cette face donc, vous distinguez deux formes ovales jumelées, toutes deux posées sur le signe hiéroglyphique de l'or, symbole d'indestructibilité, et toutes deux surmontées du disque solaire qu'encadrent deux plumes : il s'agit en fait originellement d'une boucle de corde, circulaire, nouée à la base et symbolisant "ce que le soleil encercle", comprenez l'univers, hiéroglyphe qui se disait "chénou" en égyptien ancien et que nous traduisons communément par cartouche.
Sur maints monuments, ce signe s'allongeait et de rond prenait un aspect ovale quand il devait contenir une série de hiéroglyphes constituant les deux derniers des cinq noms attribués à tout souverain : configuration adoptée par les Égyptiens pour indiquer que le monde, soit tout ce que le soleil encercle, lui appartenait.
Est-il encore vraiment nécessaire de vous rappeler que ce procédé de visuellement encadrer quelques signes amena Champollion à penser, idée de génie s'il en est, que cet isolement graphique ne pouvait qu'abriter des noms de personnes mis en évidence et, de surcroît, probablement les plus importantes de l'histoire du pays ?
Donc des noms de souverains, supputa-t-il judicieusement !
Et ce fut le point de départ de son parcours de déchiffreur des éléments de l'écriture égyptienne ...
Ne dérogeant évidemment pas à cette pratique, comme à l'accoutumée, les deux cartouches ici devant vous révèlent l'identité du souverain qui les a fait graver. Mais personnellement, je ne le ferai pas car pour l'heure, je vous invite à poursuivre l'observation de cet intéressant côté du monument.
Deux petites colonnes, à côté des plumes que vous avez vues tout à l'heure, précisent qu' "Isis la Grande, mère du dieu" (à gauche) et "Min de Coptos" (à droite), aiment le roi : il s'agit évidemment du dieu tutélaire de la ville et, ici, son épouse, sa parèdre.
Deux personnages agenouillés, chacun tourné vers l'extérieur, les bras liés dans le dos, terminent la composition : ils symbolisent, à gauche, les ennemis du Nord, - il s'agit manifestement d'un prisonnier libyen -, et à droite, ceux du Sud, - homme d'aspect négroïde -, que le roi a soumis.
Chapeautant l'ensemble : une ligne horizontale gravée qui pourrait ne paraître que simple encadrement, que banale délimitation de scène constitue en réalité le signe hiéroglyphique de la voûte céleste.
De part et d'autre de l'entaille, aux extrémités gauche et droite du dessus de la ligne du ciel, au-dessus donc de la tête de chaque prisonnier, deux courtes colonnes de texte proclament, respectivement que "tous les pays désertiques sont sous les pieds de ce dieu parfait" et que "toutes les terres sont sous les pieds de ce dieu parfait" ; l'expression "dieu parfait " rendant une des épithètes du roi régnant.
Mais de qui s'agit-il ?
C'est, amis visiteurs, ce qu'entre autres choses, je me propose de vous révéler lors de notre prochain rendez-vous, mardi 23 janvier, en décryptant les hiéroglyphes inscrits dans les deux cartouches.
BIBLIOGRAPHIE
BARBOTIN Christophe/ DEVAUCHELLE Didier, La voix des hiéroglyphes, Paris, Editions Khéops, 2006, pp. 30-1.
SCHUMANN-ANTELME Ruth, Coptos, XXXème dynastie, dans Catalogue de l'exposition " Un siècle de fouilles françaises en Égypte (1880-1980) ", Le Caire, I.F.A.O., 1981, pp. 275-7.