Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
" Assurément, il y a une indiscutable analogie entre actualiser un événement par l'encodage graphique du nom de l'entité géographique qu'il met en jeu, à l'aide d'un véritable système d'écriture dans le cadre d'une enceinte crénelée, et actualiser la fonction monarchique par l'encodage graphique du nom du roi régnant à l'aide d'un véritable système d'écriture dans le cadre purement pictographique du serekh.
D'une manière plus générale, elle s'accorde avec la sémiotique égyptienne : l'image a pour fonction première d'exprimer les modèles archétypes auxquels l'idéologie tente systématiquement, et parfois pathétiquement, de ramener le flux de l'histoire ; l'individualité intrinsèque que comporte le nom de tel ou tel roi, par lequel ces modèles sont actualisés, ou de telle entité ethnique ou géographique aux bénéfices ou aux dépens de laquelle ils le sont, relève de l'écriture, parce que, par sa capacité d'encoder du langage, elle implique la référence à un énonciateur, donc au repérage par rapport à un "hic et nunc ".
Pascal VERNUS
La naissance de l'écriture en Égypte ancienne
dans Revue électronique Archéo-Nil n°3, 1993,
pp. 87 et 89
Lors de ce quatrième et dernier des rendez-vous que, depuis le 16 janvier nous consacrons vous et moi, amis visiteurs, au socle d'albâtre ayant appartenu à Nectanebo II exposé dans la première vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, je vous propose de nous attarder sur ses deux longues faces dans la mesure où, vous l'allez constater, elles exploitent en la précisant presque au cas par cas la finalité iconographique des deux autres côtés précédemment étudiés, à savoir : la sujétion des peuples ennemis de l'Égypte ... qui, je le souligne d'emblée, ne furent pas toujours les mêmes durant les quatre millénaires que vécut cette civilisation.
Pour une première approche, j'ai arbitrairement choisi le côté de gauche par rapport à la face entaillée qui est apparue devant vous quand nous avons pour la première fois pénétré dans cette salle : vous remarquerez la présence de quatre hommes entravés et tournés vers celui qui, sur la face crantée, se tenait agenouillé à la gauche des deux cartouches royaux ;
quatre ethnies en réalité figurées par des hommes encordés dont le bas du corps est matérialisé par la représentation d'une forteresse, d'une enceinte crénelée contenant les noms des peuples soumis peu ou prou au souverain ou, plus exactement, le toponyme des entités ethniques ou géographiques, pour reprendre à mon compte la formulation de Professeur Vernus au sein de l'exergue que je vous ai proposé ce matin, - dans lequel, d'ailleurs, évoquant le "serekh", encadrement rectangulaire que vous avez aperçu le 23 janvier dernier autour du premier des cinq noms de la titulature royale, le nom d'Horus, P. Vernus aurait tout aussi bien pu citer le cartouche, dessin ovale d'une corde, signifiant, souvenez-vous, que "tout ce que le soleil encercle" appartenait au Roi ; cartouche qui entourait les deux derniers noms de ce protocole royal, tel que vous l'avez à nouveau aperçu ci-dessus.
De droite à gauche, emmenant les trois régions étrangères, le peuple de la terre du nord, comprenez : de la Basse-Égypte, précédant celui des îles de la mer Égée, celui des nomades vivant dans le Sinaï : les "Mentyou" et enfin celui des Asiatiques.
De l'autre côté, une scène identique dans sa conception, se lisant évidemment de gauche à droite mais dénombre cette fois cinq personnages :
le premier, figurant les habitants de la terre du sud, soit de la Haute-Égypte, emmène les quatre autres ligotés : celui personnifiant les nomades des déserts du sud-est africain : les "Iountyou", celui évoquant les habitants de la Nubie, celui représentant les Libyens sédentaires : les "Tjéhénou" et enfin celui incarnant les Libyens nomades : les "Tjéméhou".
Je l'ai déjà souligné mais je tiens à le répéter : cette représentation de peuples soumis au roi d'Égypte, cette iconographie martelant l'idée politico-religieuse qu'il est le maître incontesté des tous les pays étrangers, le garant de l'équilibre du monde, ne constitue nullement une invention personnelle de Nectanebo II mais bien un poncif, un topos, parmi d'autres topoï d'ailleurs, né avec l'idéologie mise en place de manière presque rituelle par les premiers rois du pays quelques millénaires auparavant, et ce, à des fins prophylactiques : souhaiter se protéger, eux et le pays qu'ils dirigeaient, d'éventuelles menaces qui les feraient s'effondrer tous deux.
De sorte que, dans le même esprit, les scènes de souverains maîtrisant fermement un groupe d'hommes par les cheveux, les maintenant prisonniers, voire les massacrant, annihilant donc symboliquement leur offensivité, leurs velléités destructrices, leur éventuelle envie de préférer le désordre à l'ordre, de plébisciter Isefet plutôt que la Maât, se retrouve chez certains monarques qui, jamais, n'éprouvèrent la moindre once de bellicisme ... ou, à tout le moins, jamais ne le concrétisèrent par une expédition guerrière ou punitive.
Le récurrence de cette thématique explique d'ailleurs que, suivant les époques et les rois, la liste des régions ennemies, la liste des "Neuf Arcs", connut de sensibles différences quant aux peuples stigmatisés.
Toutefois, géographiquement parlant, - et c'est la logique même ! -, toujours ils seront issus des trois régions environnantes : l'Asie, au nord et à l'est, la Nubie, au sud et la Libye, à l'ouest. Ainsi étaient-ils globalement dénommés à l'Ancien Empire avant qu'à partir du Nouvel Empire seulement, des documents plus précis fassent état de populations bien distinctes, en fonction d'événements, militaires le plus souvent, ressortissant à l'actualité de l'époque.
Je tiens aussi à insister sur le fait que ce peu d'aménité vis-à-vis des étrangers, qui parfois transpire chez Hérodote ou l'un quelconque auteur antique, n'hésitant nullement à évoquer sans vergogne des relents de xénophobie, - probablement, est-ce de "bonne guerre", m'objecterez-vous -, ne reflète en réalité au cours des siècles que la seule perception idéologique des monarques car, et dès le temps de l'unification des Deux Terres, Basse et Haute-Égypte donc, le peuple des premières dynasties, dans sa grande majorité, ne manifesta pas vraiment d'animosité perceptible à l'égard de l'étranger, qu'il soit comme lui installé sur les rives du Nil ou qu'il soit rencontré lors de tractations commerciales.
Et ne fût-ce que pour appuyer mon propos, j'avancerai même qu'à l'Ancien Empire, notamment, des Nubiens furent recrutés car grandement appréciés au sein de l'armée égyptienne alors que d'autres de la même ethnie, jugés plus placides, officièrent à Dachour parmi le personnel mandé pour l'entretien de la ville de pyramides de Snéfrou ...
Certes, il subsisterait bien des points à développer concernant les relations des Égyptiens de l'Antiquité avec les peuples limitrophes car, vous vous en doutez, en trois mille ans de civilisation, bien des événements historiques ont animé le fléau de la balance, faisant se pencher les plateaux dans un sens ou dans un autre. Et mon propos de ce matin ne visait pas à brosser un tableau des mentalités tout au long de la trentaine de dynasties que l'Égypte a connues : d'autres l'ont fait avec brio bien avant moi, notamment Madame Dominique Valbelle dans l'excellent ouvrage référencé dans ma bibliographie infrapaginale ... qu'à ceux intéressés par ce sujet, je conseille vivement de lire.
En revanche, il m'agréerait de terminer les quatre conversations que nous avons engagées devant ce socle E 11220 manifestement prévu pour recevoir une statue de Nectanebo II en tentant aujourd'hui d'expliquer mon sentiment sur un point que j'avais en son temps volontairement laissé en suspens.
Souvenez-vous : les égyptologues que j'avais convoqués à la barre s'opposaient sur le fait de considérer la petite face entaillée du monolithe en tant que face antérieure ou face postérieure.
En d'autres termes, si la statue était encore présente sur sa base, la verriez-vous de face ou de dos ?
Puisque ce petit côté du socle décline l'identité du souverain inscrite dans deux cartouches, la logique voudrait que la figure royale se fût présentée face à nous.
MAIS comme ce monument est empreint d'une finalité particulière, à savoir : magiquement protéger Nectanebo II de toute intervention étrangère susceptible de nuire à sa personne, ainsi qu'à la bonne marche de son pays, ce qu'incontestablement démontre le programme iconographique gravé sur absolument tout son pourtour, ce qu'affirment aussi ceux des textes hiéroglyphiques incisés qui insistent, rappelez-vous, sur la notion que "tous les pays désertiques" et que "toutes les terres sont SOUS LES PIEDS de ce dieu parfait", ne croyez-vous pas que la face qui précisément donne à voir les "Neuf Arcs", c'est-à-dire le symbole des fameuses régions étrangères, devrait être celle au-dessus de laquelle poseraient, physiquement, les pieds de la statue du maître de l'Égypte ?
De sorte qu'alors la face entaillée de cette assise parallélépipédique dont vous n'ignorez pratiquement plus rien maintenant constituerait l'arrière du monument, ainsi que le suggèrent les égyptologues français Christophe Barbotin et Didier Devauchelle et cela, contrairement à leur consœur, française également, Madame Ruth Schumann-Antelme qui, pour sa part, la considère donc comme étant la face avant.
Et vous, amis visiteurs, qu'en pensez-vous ?
Pour éventuellement en débattre, je vous invite à nous retrouver ici même, le mardi 20 février prochain, après le Congé de Carnaval que vous offrent ÉgyptoMusée et l'Enseignement belge.
Bonnes vacances ... et excellente réflexion à toutes et à tous.
Richard
Immenses et sincères remerciements à Claude Field, un ami virtuel parisien, qui m'a offert quelques heures de son temps pour se rendre au Musée du Louvre et y réaliser un nombre imposant de photographies aux fins d'illustrer mes articles à venir consacrés à l'intégralité des vitrines de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes.
BIBLIOGRAPHIE
BARBOTIN Christophe/ DEVAUCHELLE Didier, La voix des hiéroglyphes, Paris, Editions Khéops, 2006, pp. 30-1.
SCHUMANN-ANTELME Ruth, Coptos, XXXème dynastie, dans Catalogue de l'exposition " Un siècle de fouilles françaises en Égypte (1880-1980) ", Le Caire, I.F.A.O., 1981, pp. 275-7.
VALBELLE Dominique, L'Égyptien et les étrangers, de la préhistoire à la conquête d'Alexandre, Paris, Librairie Armand Colin, 1990, pp. 43-8.
WINAND Jean, Une histoire personnelle des Pharaons, Paris, P.U.F., 2017, pp. 7-28.