Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
" Souvent, on s'interroge, on ne sait plus, on n'y voit goutte, on se mélange les pinceaux, on n'y comprend plus rien : l'art, qu'est-ce que c'est ? Où est-ce que ça commence, Où est-ce que ça finit ? Où donc est-ce que ça va ? Et qu'est-ce que ça raconte ?
Eh bien, voilà, c'est tout simple. Ça ne commence nulle part, ça ne finit nulle part ailleurs. Ça se perd en convergences et ça se trouve en reflets. Ça va chercher partout la lumière, ça ramasse les ombres. Ça remue les images et ça vous parle en face. Car l'art, c'est un miroir. Meuble jeté sur le chemin où galope Stendhal, glace rafraîchissant le font fiévreux de monsieur Proust, lentille grossissante, embellissante, enlaidissante, image hyperbolique, parabolique ou fugitive, surface bien polie, complexement convexe, obscurément concave, vitre piquée de mouches sur une armoire de ferme, psyché nimbée d'or frais aux galeries des rois, qu'importe, du moment que c'est un miroir et que le monde s'y reflète à son aise.
N'exigez qu'une chose : que le verre soit d'un seul tenant, sans soudures, sans coulures, d'une eau pure et profonde, puisée à la source de l'être. "
Carole CHOLLET-BUISSON
Miroir
Blog "Chemin des jours"
22 juillet 2014
D'une relecture que je me suis offerte l'autre soir, avec toujours autant de plaisir, - et d'enchantement, surtout ! -, de quelques articles publiés par Madame Carole Chollet-Buisson sur son excellent blog "Chemin des jours" et dont, dans un tiroir, j'avais précieusement conservé les références chronologiques, j'ai distrait celui que je vous propose en exergue ce matin, amis visiteurs, tant il me paraît significativement rencontrer la philosophie du beau monolithe d'albâtre, E 11220, exposé ici devant vous dans la première vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris ; la philosophie aussi des frises qui le ceignent en guise de "décor", ainsi que du sens des hiéroglyphes incisés dans les cartouches jumelés trônant, au mitan d'une de ses faces, sur le signe hiéroglyphique de l'or, symbole du concept d'indestructibilité, chacun coiffé du disque de Rê qu'encadrent deux plumes, symboles solaires par excellence ; cartouches qui vont me permettre aujourd'hui de non seulement vous révéler l'identité du souverain ici mentionné mais également de vous éclairer à propos de l'importante notion de titulature, appelée également protocole royal par certains égyptologues.
Préalablement, il me siérait de quelque peu vous expliquer ce que cèle en réalité l'expression titulature royale.
Il s'agit d'une liste de cinq appellations parfaitement contrôlées reçues par toute personne, homme ou femme, qui accède au pouvoir suprême en montant sur le trône d'Égypte : les trois premiers de ces noms constituent en quelque sorte une précision programmatique sur ce qu'il ou elle souhaite que soit son futur règne, tandis que les deux derniers, les seuls à être "protégés" par un cordeau ovale, indiquent son identité réelle, ce qui le ou la distinguera de celles ou ceux qui furent ses prédécesseurs.
Dans l’Égypte antique, pour tout un chacun, porter un nom signifiait non seulement détenir un signalement officiel mais aussi et peut-être surtout être reconnu comme existant, comme "étant", - au sens métaphysique que lui donnait Heidegger -, c'est-à-dire en tant que réalité vivante, par opposition à toute notion abstraite de l'être.
Ainsi, par exemple, lors des guerres engagées hors territoire égyptien, la crainte suprême de tout soldat était de périr en terre étrangère, inconnu, ignoré, oublié. Point d’au-delà possible pour lui si son corps, même éventuellement rapatrié sur le sol natal, n’était pas assorti de son identité précise.
Pour le souverain, héritier du démiurge, cette notion revêtait une importance évidemment capitale : l’anonymat étant vocation au néant, cela eût été dans son cas tout bonnement inconcevable. Cela lui aurait surtout dénié l’exercice de la royauté terrestre, partant, aurait perturbé le bon fonctionnement du pays tout entier.
Dès lors, au moment de son intronisation, le monarque recevait trois noms qui définissaient, en plus de ceux des deux cartouches, sa personnalité en rapport avec les dieux et les déesses du pays.
À dessein, j'ai à l'instant employé le terme monarque : j'eusse tout aussi bien pu dire souverain ou roi ... mais pas pharaon ! En effet, ce terme à présent parfaitement admis ne fut inventé et appliqué de manière métonymique à celui qui dirigeait le pays qu'à partir du Ier siècle avant notre ère : révélé par la Vulgate (Genèse XII, 15), il provient de la vocalisation par les Grecs des hiéroglyphes "per aâ ", signifiant grande maison, - attesté dès l'Ancien Empire -, que l’on traduit communément par palais royal.
Remarquez que ce type de synecdoque a perduré dans notre belle langue française, non plus comme procédé de style, mais dans un emploi tout à fait courant : ne dit-on pas encore de nos jours, en Belgique, par exemple : "Le Palais a annoncé le mariage de ..."; ou en France : "L’Élysée préconise ..." ?
" Per aâ ", désignant au départ un bâtiment a, in fine, été attribué à celui qui y résidait, donnant ainsi naissance en français au terme "pharaon". Mais, jamais avant la XXIIème dynastie, il n'a servi de titre officiel aux rois, jamais il n'a accompagné leur nom : pour ce faire, les Égyptiens les désignaient simplement grâce au vocable " Horus un tel ".
Cette expression constituait d'ailleurs la première des cinq appellations sur lesquelles je vous propose maintenant de revenir.
1. La première d'entre elles, le nom d'Horus donc,
plaçait le souverain sous la protection de l'oiseau sacré, patron de la ville d'Hiérakonpolis d'où le premier roi, Narmer, était originaire ; et ainsi l'identifiait à Horus lui-même.
Dans la transcription hiéroglyphique, l'oiseau Horus est placé au-dessus d'une représentation du mur d'enceinte protégeant le palais royal, nommé le "serekh" par les égyptologues, à l'intérieur duquel figure le nom du roi.
Chez celui auquel le socle E 11220 appartint, la première dénomination le qualifiait de "L'Aimé des Deux Terres".
2. Avec la deuxième appellation, le nom de "Nb.ty", les "Deux Maîtresses",
le souverain se trouvait sous la protection des déesses tutélaires des deux royaumes primitifs : Nekhbet, le vautour blanc de Haute-Égypte et Ouadjit, le cobra de Basse-Égypte. En tant que telles, elles personnifiaient les couronnes blanche et rouge matérialisant les deux parties du pays. Dès lors, ce souverain était considéré comme régnant sur l'Égypte unifiée.
Chez "notre" roi, la deuxième dénomination le qualifiait de "Celui qui réjouit le cœur des dieux".
3. La troisième, le nom d'Horus d'or,
composé du signe du faucon, personnification de Rê, et de celui du collier d'or réunis en un monogramme, liait la personne royale à celle de l'Horus solaire.
La troisième dénomination désignait le propriétaire du monument de la vitrine 1 comme étant celui "Celui qui établit les lois".
4. La quatrième
souvent appelée prénom ou nom de règne ou de trône, celle de "Nesout-bity" signifiant, parlant du roi : "Celui du Roseau et de l'Abeille", ce que les égyptologues traduisent par "Roi de Haute et de Basse-Égypte", entouré d'un premier cartouche, l'assimile à la faune et à la flore symboliques de chacune des deux parties de son royaume : le roseau, pour la Haute-Égypte et l'abeille pour la Basse-Égypte.
Et à l'instar de l'épiclèse constituant le deuxième nom, " Celui des Deux Maîtresses ", ce titre affirme donc la souveraineté du monarque sur l'Égypte unifiée.
5. Enfin, la cinquième et dernière appellation fournit son nom de naissance, son prénom pourriez-vous dire en référence à nos us, que les Égyptiens faisaient précéder de "Sa-Rê, comprenez " Fils de Rê ",
(le hiéroglyphe du canard = "Fils de" et celui du soleil = "Rê"); ce qui mettait sa personne, à tout le moins à partir de Chéphren, en relation intime avec le soleil, la grande puissance cosmique de l'univers.
Des cinq appellations, seule cette dernière est passée à la postérité, devenant la dénomination la plus connue du grand public : pensez par exemple à Sésostris, Aménophis et autres Ramsès ... auxquels pour certains, à l'image des noms de monarques français ou belges, les historiens ont ajouté une numérotation en chiffres romains aux fins de les distinguer les uns des autres (Sésostris II, Sésostris III ; Ramsès II, Ramsès III, etc.)
L'idéologie de la titulature royale peut donc se réduire à deux concepts :
* Le souverain règne sur la Haute et la Basse-Égypte unifiées ;
* Il s'intègre dans les deux cycles mythiques de la royauté divine : celui de Rê et celui d'Horus.
Après avoir résumé cette immuable théorie et vous avoir en même temps énoncé les trois premières appellations du dynaste auquel E 11220 fait implicitement référence, découvrons, grâce aux deux cartouches, son identité réelle.
Celui de droite, mettant en évidence sa quatrième appellation, son nom de couronnement, son nom de Roi de Haute et de Basse-Égypte, peut se traduire par : "Celui qui rend doux le cœur de Rê, l'élu d'Onouris " , tandis que celui de gauche donne à lire son nom de naissance, celui que retiendra la mémoire populaire : "Puissant est Horus de Hebyt, l'aimé d'Onouris, le fils d'Hathor" ;
" Puissant est Horus de Hebyt ": ne retrouvez-vous pas là une expression vous semblant familière ?
Mais bien sûr : trois pictogrammes précédemment rencontrés :
a) un avant-bras dont la main tient un bâton (= signe D 40 de la liste de Gardiner),
b) le faucon Horus (= G 5 dans la même liste),
qui se lit Hor
c) la salle des fêtes du "jubilé royal" (= O 23),
qui se lit Heb
Ces trois hiéroglyphes (D 40, G 5 et O 23) notent un prénom dont vous vous souvenez certainement, Nakht-Hor-Heb, parce qu'il est identique à celui de l'orant qui nous avait reçus il y a peu dans la salle 2 précédant celle-ci ; prénom que les Grecs retinrent sous la dénomination de Nectanebo, le second du nom, de manière à le différencier de son grand-père, le premier Nectanebo sur le trône de la XXXème et dernière dynastie égyptienne indigène.
Que sait-on de ce Nectanebo II ?
À partir d'ici, concevez que ce sont moins les hiéroglyphes présents sur ce socle qui vous éclaireront que quelques ouvrages "incontournables" que j'ai compulsés parce que nécessairement nourris au sein d'irréprochables documents d'époque.
Nectanebo II fut l'ultime souverain autochtone, le dernier monarque égyptien de cette dynastie. Gouvernant de 360 à 343 avant notre ère, il connut une triste fin de règne puisqu'il choisit de s'enfuir vers le sud du pays après avoir été dépouillé du pouvoir par le roi perse Artaxersès III Ochos qui venait de s'emparer des villes de Péluse, de Bubastis et de Memphis.
Épisode que les historiens ont pris l'habitude de qualifier de "Deuxième invasion perse".
Sans pouvoir personnel, politiquement parlant, l'Égypte devint alors une satrapie, c'est-à-dire une division administrative de l'empire achéménide gérée par un satrape, un gouverneur commis par la Perse.
Moins de dix ans plus tard, originaire de Macédoine, Alexandre qui deviendra le Grand, adoubé par l'oracle d'Amon, marquera définitivement de son empreinte et le pays et le reste du monde.
Mais ceci ressortit à une autre histoire ...
BIBLIOGRAPHIE
LABOURY Dimitri, L'inscription historique d'Amenhotep II à Amada, Mémoire présenté en vue de l'obtention du grade de Licencié en Histoire et Philologie Orientales, U.Lg., Liège, 1992, 21-7.
DESSOUDEIX Michel, Chronique de l'Égypte ancienne. Les pharaons, leur règne, leurs contemporains, Arles, Actes Sud, 2008, pp. 521-3.
GRIMAL Nicolas, Histoire de l'Égypte ancienne, Paris, Fayard, 1988, pp. 451-5.