Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
"Les égyptologues sont unanimes à considérer cet ouvrage comme le plus représentatif et le plus parfait de la littérature égyptienne, celui qui mérite le mieux, par son caractère et ses qualités, sa composition, son style, sa langue, l'épithète de "classique". On peut même, sans exagération, le ranger - comme le faisait Rudyard Kipling - parmi les chefs d'oeuvre de la littérature universelle."
Gustave LEFEBVRE
L'histoire de Sinouhé,
dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique,
Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988,
pp. 1-25.
Éloignés que nous sommes tous ce mardi des effluves et de l'esprit du champagne qui, comme les émotions, coula à flots samedi et dimanche, pour célébrer les deux lustres d'existence d'ÉgyptoMusée, il est temps que nous reprenions nos propres esprits, plus sable à sable, je vous l'accorde et que nous retournions en cette Égypte que nous envisageons maintenant sous l'aspect de sa littérature et, plus spécifiquement, aux occurrences qu'elle présente d'évoquer en son sein le thème de la navigation.
Souvenez-vous, amis visiteurs, à notre pénultième rencontre, dans le but avoué d'introduire l'étude de la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, que je me propose de mener probablement à partir d'avril ou mai prochain, j'ai pris plaisir à dérouler à votre intention un papyrus appartenant au Musée impérial de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg, aux fins que vous y découvriez quelques extraits du Conte du Naufragé dans lesquels, la nautique, précisément, avait la part belle.
Aujourd'hui, ce sera d'une immense composition de la littérature égyptienne antique, datant également du Moyen Empire, que je vous entretiendrai. Même si les passages faisant état de déplacements sur l'eau se révèlent extrêmement ténus, il ne m'eût pas été décemment possible de passer sous silence semblable monument littéraire.
En son temps, lors de mes études d'égyptologie entreprises un peu avant ma quarantième année à l'Université de Liège sous l'égide de feu le Professeur Michel Malaise, j'eus l'heur de traduire la version hiéroglyphique de ce texte initialement rédigé en hiératique ; traduction que j'avais par ailleurs offerte aux lecteurs de mon blog lors des vacances d'été 2012, certains d'entre vous s'en souviennent peut-être encore.
Il me siérait aujourd'hui, non pas d'évidemment reprendre l'intégralité de ce roman, - tout un chacun qui s'y intéresserait aura tout loisir d'aisément la retrouver en cliquant sur "Sinouhé", dans la rubrique "Si vous cherchez" de la colonne de droite -, mais de plutôt citer quelques passages effleurant le sujet des voies d'eau qui me permettront de vous éclairer sur les grandes lignes de cette oeuvre magistrale, ainsi que sur les quelques documents qui la consignèrent, essentiellement au XIXème siècle.
À l'instar du Naufragé de la semaine dernière, le texte des péripéties de Sinouhé, personnage fictif, je le précise d'emblée, même si probablement l'un quelconque aventurier égyptien en inspira son créateur, fut choisi en tant qu'exercice d'écriture, exercice de copie, jusqu'à la fin du Nouvel Empire par les maîtres requis en vue de former des apprentis scribes.
C'est évidemment la raison pour laquelle, alors que le Naufragé, je le rappelle, ne nous est connu que par une seule source, de l'histoire de Sinouhé, les égyptologues ont mis au jour plusieurs papyri et ostraca, ces derniers notamment recopiés aux XIXème et XXème dynasties, soit à l'époque des Ramsès, - ils furent quand même onze qui, sur le trône d'Égypte, se sont succédé en portant ce nom ! -, aux 13ème et 12ème siècles avant notre ère.
Un ostracon, autorisez-moi à le préciser, ne se résume pas toujours à un petit éclat de calcaire : je n'en veux pour preuve que celui du Musée du Caire, - qui reçut d'abord le n° 27419, puis fut par la suite officiellement inventorié 25218 -, brisé en deux morceaux et ramassé par l'égyptologue français Gaston Maspero, le 6 février 1886, dans la tombe d'un certain Sennotmou, à Qournet-Mourraï : il mesure pour sa part un mètre de longueur (!) et quelque 20 centimètres de hauteur, suivant les endroits.
Comportant en assez gros signes hiératiques de substantiels passages du début et de la fin du roman de Sinouhé, il fut très vite considéré comme extrêmement intéressant dans la mesure où, jusqu'à cette date, manquaient aux égyptologues les premières lignes de l'oeuvre que cette belle découverte, enfin, permettait d'approcher.
Pour l'heure, et sans évidemment préjuger du fruit d'autres futures explorations, sept papyri, dénombrait Claude Obsomer en 2005, six, indique Michel Dessoudeix en 2016, tous provenant essentiellement du Moyen Empire, reproduisent peu ou prou des portions du texte.
Les deux principaux sont le pBerlin 3022
Quelques colonnes du pBerlin 3022 - (© https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sinuhe-Papyrus_(Papyrus_Berlin_3022).jpg)
également nommé "papyrus B", d'une longueur de près de cinq mètres, (490 centimètres exactement), vendu sur le marché de l'art par le Grec Giovanni d'Athanasi en 1837, qui, parce qu'il date de la fin de la XIIème dynastie constitue la plus ancienne copie connue, ainsi d'ailleurs que la plus complète, même si le début est perdu suite à une indélicate manipulation du fellah qui exhuma le rouleau dont il détruisit les premiers tours : ainsi ne subsiste-t-il que 311 lignes en tout dont les 179 premières sont rédigées verticalement, les 97 suivantes horizontalement et les 35 dernières à nouveau en colonnes.
En deuxième position d'importance, nous disposons du pBerlin 10499 verso, désigné aussi sous l'appellation " papyrus R " parce qu'il fut en 1896 découvert par l'égyptologue anglais James Edward Quibell sur le site du Ramesseum, le temple de millions d'années de Ramsès II, sur la rive ouest de Louxor.
Cette transcription datant de la XIIIème dynastie n'offre que le premier tiers du texte, - ce qui permet de connaître la teneur des quelque 25 premières lignes manquantes dans le pBerlin 3022 -, ainsi que des passages du deuxième tiers, soit 203 lignes, toutes horizontalement écrites.
Quant au recto, il conserve une version d'une autre grande oeuvre littéraire de l'époque, le Conte de l'Oasien, dont je vous entretiendrai lors d'une prochaine rencontre.
Ces deux rouleaux fondent définitivement la réputation d'excellence de l'Ägyptisches Museum und Papyrussamlung de Berlin : consultés en parallèle, ils portent à notre connaissance le texte complet du roman de Sinouhé.
Viennent ensuite, en troisième position parce que beaucoup plus fragmentaires, voire mutilés, les papyri Amherst, - du nom d'un collectionneur qui en fut propriétaire -, Golénischeff et Petrie, - de celui des égyptologues qui les étudièrent et les traduisirent. Sans oublier celui connu sous l'appellation "papyrus de Buenos-Aires" qui, de Sinouhé, ne consigne que 6 ou 7 lignes.
Pour être complet, mais volontairement plus succinct, il me reste à vous signaler l'ensemble des ostraca qui aussi recèlent des passages de ce texte apparemment fort prisé : celui du Musée du Caire que j'ai tout à l'heure mentionné ; celui en possession de l'I.F.A.O., l'Institut français d'archéologie orientale, au Caire encore ; celui du British Museum, de Londres ; les quatre du Petrie Museum, University College, également de Londres ; les quatre de Berlin ; les trois ayant appartenu à trois autres égyptologues, J. Cerny, A. Varille et J.J. Clère ... sans compter ceux dont je n'ai nulle part trouvé référence à ma convenance mais qui autorisent Michel Dessoudeix à en répertorier, je le cite, " au moins 25 ".
* * *
Après cette longue mais me semble-t-il utile introduction, je vous invite à présent, amis visiteurs, à lire par-dessus mon épaule, quelques extraits de ce long et palpitant texte, autour des passages promis depuis le début de notre entretien se rapportant à la navigation : ils me permettront de brosser un rapide résumé de l'oeuvre que, j'espère, vous prendrez un jour plaisir à lire sur mon blog (ou ailleurs), dans son intégralité ...
" En l'an 30 du règne, le troisième mois de la saison de l'inondation, le septième jour, le dieu s'éleva vers son horizon ; le roi de Haute et Basse-Egypte, Sehetepibrê, s'envola vers le ciel pour s'unir au disque solaire, de sorte que la chair du dieu s'incorpora à celle de son père.
La Résidence royale était dans le silence, les cœurs dans l'affliction et la double grande porte close. L'entourage avait la tête sur les genoux et le peuple était dans la douleur.
(...)
C'est au moment du repas du soir que j'arrivai à la ville de Negaou. Je traversai l'eau sur une barge dépourvue de gouvernail, grâce à la force du vent d'ouest. Je passai à l'est de la carrière de pierres, sur la hauteur de la Dame de la Montagne rouge. Je me mis en route vers le nord ..."
Ce roman ancre le début de son intrigue au sein même d'un événement historique réel : le décès du roi Amenemhat Ier, alors que son fils aîné, Sésostris, déjà pourvu du titre de corégent et donc héritier présomptif du trône, guerroyait en Libye.
Parce que convaincu, à tort ou à raison, que sa vie courait un danger certain à la Cour, Sinouhé décide de s'enfuir, de quitter le pays sans autorisation officielle aucune, de traverser le Nil, le Delta et ce qu'il est aujourd'hui convenu de nommer l'isthme de Suez, et d'aller chercher refuge en Asie.
Il est à ce point perturbé qu'il n'attend aucune embarcation normale pour se rendre d'une rive à l'autre du fleuve : il saute dans la première barque venue, à savoir une barge initialement destinée à convoyer des animaux.
Autorisez-moi une rapide parenthèse pour simplement attirer votre attention sur la façon extrêmement allégorique, partant, éminemment poétique avec laquelle l'auteur, dans les deux premiers paragraphes ci-dessus, relate le décès du roi et l'effroi qui, à la Cour, en résulta.
Arrivé en terres asiatiques, Sinouhé rencontre après quelques années d'errance le prince du Rétchénou supérieur, une des principautés de Syro-Palestine, chez lequel, vous l'allez lire, il trouve refuge, compassion et reçoit d'insignes présents :
" Un pays étranger me donna à un autre pays étranger. Je quittai Byblos et me rendis à Qedem. J'y vécus un an et demi. Amounenchi m'emmena : c'était un prince du Rétchénou supérieur. Il me dit : "Tu seras bien avec moi, tu entendras la langue d'Égypte". Il me dit cela parce qu'il connaissait ma réputation. Il avait entendu ma sagesse parce que des gens d'Égypte qui étaient là avec lui, pour moi, avaient témoigné.
Alors il me demanda : "Pourquoi es-tu venu ici ?" Qu'y a-t-il ? S'est-il passé quelque chose à la Cour ?"
Je lui expliquai que le roi de Haute et Basse-Égypte, Sehetepibrê, s'en était allé vers l'horizon et que l'on ne savait pas ce qu'il adviendrait après cela. Puis ajoutai, en guise de mensonge : " C'est d'une expédition au pays des Téméhou que je revenais lorsqu'on me fit rapport. Mon cœur faiblit ; je défaillis. Mon cœur n'était plus dans mon corps ; il m'emporta sur les chemins de la fuite ..."
À Amounenchi, Sinouhé brosse un portrait plus qu'élogieux de Sésostris Ier, le nouveau souverain. La réplique ne se fait pas attendre :
" Alors il me dit : Et assurément l'Égypte est heureuse, elle sait qu'il est puissant !
"Vois, tu es ici. C'est avec moi que tu es : ce que je ferai pour toi sera bon."
Il me présenta à ses enfants ; me maria à sa fille aînée ; fit que dans son pays je me choisisse le meilleur de ce qu'il possédait à la frontière d'un autre pays étranger : c'était une belle terre qui s'appelait Iaa. Les figues y poussaient ; et aussi la vigne : le vin y était plus abondant que l'eau. En grande quantité également son miel et son huile de moringa. Tous les fruits étaient sur ses arbres. L'orge y croissait ainsi que l'épeautre. Tout le bétail s'y trouvait en abondance.
Certes, beaucoup de choses m'échurent en raison de l'amour qu'il me portait : il me fit chef d'une tribu parmi les meilleures de son pays ...
Je vécus là un grand nombre d'années. Mes enfants étaient devenus des hommes robustes, chacun maîtrisant sa tribu. "
Mais malgré son mode de vie chez les Bédouins grandement favorisé par Amounenchi, Sinouhé, à l'instar de tout bon Égyptien digne de ce nom, connut le mal du pays : sa nostalgie, son envie de revenir en sa terre natale le taraudèrent, sans compter son impératif besoin d'y être inhumé.
" Mon souvenir est au Palais. Ô dieu, quel que tu sois qui as ordonné cette fuite, puisses-tu être clément et me rendre à la Cour. Assurément, tu m'accorderas que je revois l'endroit où séjourne mon cœur : que peut-il être de plus important que mon enterrement dans le pays où tu m'as mis au monde ? "
Sésostris entendra l'appel de Sinouhé :
" Certes, tu ne mourras pas en pays étranger ; les Asiatiques ne te conduiront pas au tombeau ; ce n'est pas dans la peau d'un bélier que tu seras placé ; il ne sera pas fait pour toi un simple tertre. Cela est trop important pour que tu continues à errer. Songe à la mort : reviens ! "
Heureux d'avoir été compris, Sinouhé prépare alors son retour au pays :
" On vint vers l'humble serviteur que je suis. Il fut donné que je passe un jour à Iaa pour transmettre mes biens à mes enfants, mon fils aîné ayant la responsabilité de ma tribu ; ma tribu et tous mes biens étant dans sa main : mes serviteurs, tous mes troupeaux, mes fruits et tous mes arbres fruitiers.
Alors cet humble serviteur partit vers le sud. Je fis halte sur les Chemins d'Horus : le commandant ayant la charge de la patrouille envoya un messager à la Cour pour faire en sorte qu'on le sache. Alors sa Majesté fit venir un excellent directeur des paysans du domaine du palais royal : des bateaux chargés l'accompagnaient sur (lesquels) étaient des cadeaux de la part du roi pour ces Bédouins venus à ma suite en vue de m'escorter jusqu'aux Chemins d'Horus.
(...)
C'est tandis que l'on pétrissait et que l'on filtrait devant moi que je pris la route et fis voile jusqu'à ce que j'atteigne la ville de Licht. "
Et avant le traditionnel colophon, le roman de se terminer par l'entrevue avec le roi et la famille royale. Heureux de cette noble "réinsertion", Sinouhé peut alors sereinement attendre la mort :
" On me donna la maison d'un propriétaire de jardin telle qu'il convient à un courtisan : de nombreux ouvriers l'aménagèrent, tous ses arbres étant à nouveau plantés.
On m'apportait de la nourriture du Palais trois à quatre fois par jour, en plus de ce que donnaient les enfants royaux, sans un moment d'interruption. Une pyramide en pierre fut construite pour moi au sein des pyramides. Le chef des tailleurs de pierre prit possession du terrain ; le chef des dessinateurs y dessina ; le chef des graveurs y grava : les chefs des constructions de la nécropole s'en occupèrent.
Il fut pris soin de tout le mobilier (funéraire) placé dans le caveau.
On me donna des serviteurs du Ka. Un domaine funéraire fut constitué pour moi, avec des champs cultivés et un jardin à sa place normale, comme l'on fait pour un Ami de premier rang.
Ma statue fut recouverte d'or et son pagne était en électrum : c'est sa Majesté qui avait permis qu'elle fût réalisée. Il n'y a point d'homme de condition inférieure pour lequel on ait fait semblable chose.
Je fus l'objet des faveurs royales jusqu'à ce que vint le jour de la mort.
Colophon :
C'est ainsi qu'il est venu, de son commencement jusqu'à sa fin, comme ce qui a été trouvé sur le document écrit. "
***
Une ultime fois, il m'agrée d'insister sur ce que cette mienne traduction dut à l'enseignement, aux conseils avisés et aux corrections pointues du Professeur Michel Malaise qui, voici quelque trente années, à l'Université de Liège, guida mes premiers pas dans l'apprentissage de la langue et de l'écriture égyptiennes.
BIBLIOGRAPHIE
DESSOUDEIX Michel, Le conte de Sinouhé, dans Lettres égyptiennes, Volume III, La littérature du Moyen Empire, Arles, Actes Sud, 2016, pp. 120-97.
LEFEBVRE Gustave, L'histoire de Sinouhé, dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988, pp. 1-25.
MASPERO Gaston, Mémoires de Sinouhé, dans Contes populaires de l'Égypte ancienne, Paris, Libella, 2016, pp. 183-221.
ID., Les premières lignes des Mémoires de Sinouhé restituées d'après l'ostracon 27419 du Musée de Boulaq, dans Études de mythologie et d'archéologie égyptiennes, Tome IV, Paris, Ernest Leroux éditeur, 1900, pp. 281-305.
OBSOMER Claude, Sinouhé, dans Littérature et politique sous le règne de Sésostris Ier, in Égypte, Afrique et Orient n° 37, Avignon, Centre d'égyptologie/Saluces, 2005, pp. 45-64.