Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
" Le plaisir du texte est semblable à cet instant intenable, impossible, purement romanesque, que le libertin goûte au terme d'une machination hardie, faisant couper la corde qui le pend, au moment où il jouit. "
Roland BARTHES
Le Plaisir du texte
Paris, Éditions du Seuil, 1973
Réédition "Points Essais" n° 135, 2014
p. 14
Point n'aurai l'imbécillité, amis visiteurs, d'espérer une quelconque (physique) jouissance et encore moins de tenter la folie du libertin sadien à laquelle, dans les toutes premières lignes de "Le Plaisir du texte", petit opuscule peu souvent cité parmi ses œuvres majeures, fait allusion le philosophe et sémiologue français Roland Barthes (1915-1980), et que je vous ai offertes à l'entame de notre rendez-vous post-pascal de ce mardi.
Point n'aurai guère plus l'immodestie d'imaginer, toujours en me référant à un autre propos de Barthes, un peu plus avant dans le même ouvrage, que grâce aux trois textes égyptiens que, personnellement, j'ai pris grand plaisir à vous donner à lire avant les vacances de Printemps, il y aura eu chez vous :" jubilation continue, moments où par son excès le plaisir verbal suffoque et bascule dans la jouissance." (p. 16)
Certes, pour ce qui me concerne, à l'instar, je présume, de tant de traducteurs de langues anciennes, il y eut véritablement plus que bonheur, ainsi que ce fut le cas pour le roman de Sinouhé, le 20 mars dernier, à vous proposer ma propre traduction conduite, j'aime néanmoins à le rappeler, sous l'égide de feu le Professeur Michel Malaise, à l'Université de Liège, voici bien des lustres ; et, pourquoi le taire ?, une certaine euphorie, un certain sentiment jouissif d'ainsi aux heures de cet "exercice" hebdomadaire être à même d'entrer de plain-pied dans une culture, - hédonisme profond de toute culture, dirait encore Roland Barthes, (p. 23) -, de participer à un mode de penser, de presque m'immiscer dans la peau de l'auteur antique qui confectionna l'œuvre et de m'engager à choisir, car oui, toute traduction consiste en un choix dans une langue d'accueil, quelle qu'elle puisse être, - le français pour moi en l'occurrence -, de mots plutôt que d'autres aux fins de rendre au mieux, si pas les termes exacts parfois intraductibles de manière littérale de l'idiome égyptien ancien vers le français contemporain, à tout le moins au plus près du sens que l'auteur originel a souhaité donner à son récit.
Ceci posé, il vous faut aussi tenir compte qu'au sein de notre propre culture, une traduction prend acte de la phraséologie inhérente à une époque particulière : convenez qu'à quelques exceptions près, l'on ne s'exprime (malheureusement ?) plus aujourd'hui comme le faisaient Madame de Sévigné ou Racine, Voltaire ou Chateaubriand, et même Proust, en leur temps : le philosophe français Gilles Deleuze, (1925-1995), dans son remarquable "Proust et les signes", n'indique-t-il pas que, bien plus que l'oeuvre de Marcel Proust fut fondée sur "l'apprentissage des signes" : Tout ce qui nous apprend quelque chose émet des signes, tout acte d'apprendre est une interprétation de signes ou de hiéroglyphes."
Et de préciser, par une formule qui m'agrée pleinement : "Il n'y a pas d'apprenti qui ne soit «l'égyptologue» de quelque chose."
À ces quelques propos introductifs, accordez-moi d'ajouter que, m'appuyant quelque peu sur Baudelaire s'exprimant en avril 1861 dans un article consacré au "Tannhaüser" que Richard Wagner dirige alors à Paris, je prends véritablement plaisir à "transformer ma volupté en connaissances" ... surtout quand, avec vous, je partage ici ce que les philosophes stoïciens déjà nommaient des "semina aeternitatis", comme mentionné dans le titre même de cette mienne intervention, comprenez : des semences d'éternité, que représentent à mes yeux ces textes égyptiens anciens.
Souvenez-vous, vous en avez déjà lu trois avant les dernières vacances : le conte du Naufragé le 13 mars, le roman de Sinouhé le 20, comme je l'ai rappelé tout à l'heure, et enfin, le 27 mars, le conte de l'Oasien.
Tous, peu ou prou, font référence à la thématique de la navigation, chère à mes préoccupations égyptologiques du moment, de laquelle sourdent deux trames littéraires distinctes : l'une, l'aventure, dans laquelle naviguer symbolise en réalité le parcours de vie d'un Égyptien se résolvant à quitter sa terre natale en vue d'échapper à son destin et de chercher hors les murs à en embrasser un autre : ce sont le conte du Naufragé et le roman de Sinouhé ; l'autre, l'exemplarité, prenant en compte l'habileté d'un capitaine à diriger son embarcation : tout en superbes métaphores, vous l'avez compris, c'est le conte de l'Oasien.
Ces trois récits fictionnels, - ces trois diégèses comme préfèrent les définir les sémioticiens -, datent, souvenez-vous, du Moyen Empire : il est temps à présent d'en envisager d'autres composés aux époques postérieures.
C'est, vous vous en doutez, ce que j'escompte engager dès mardi prochain, 24 avril, en vous intéressant à un texte datant cette fois du Nouvel Empire qui, vraisemblablement éveillera quelques souvenirs aux enfants que vous fûtes dans la mesure où il narre l'histoire d'un garçon né grâce au divin au sein d'une famille royale égyptienne sans descendance mâle préalable et qui, autour de son berceau, reçoit les prédictions des "Sept Hathors", augurant une mort précoce, attaqué qu'il serait par un crocodile, un serpent ou un chien.
Pour échapper à cette bien funeste conjecture, le prince ainsi prédestiné décide de s'enfuir au-delà des frontières de son pays ...
En ma compagnie, acceptez-vous de l'y rejoindre ?
BIBLIOGRAPHIE
BARTHES Roland, Le Plaisir du texte, Paris, Éditions du Seuil, 1973, réédition "Points Essais" n° 135, 2014, passim.
BAUDELAIRE Charles, Richard Wagner, dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, 1968, p. 514.
DELEUZE Gilles, Proust et les signes, Paris, Presses Universitaires de France, Collection "Quadrige", 2003, pp. 10-1.