Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Un matin nous partons, le cerveau plein de flammes,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers.
(...)
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !
Charles BAUDELAIRE
Le Voyage
Extrait de Les Fleurs du Mal, 126
dans Œuvres complètes
Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968,
p. 123
Fragment de la première page du papyrus hiératique Pouchkine 120, dans M. Коростовцев, Путешecтвиe Ун-Амуна à Библ. 1960 (M. Korostovtsev: Die Reise des Wenamun nach Byblos, 1960) - (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wenamun-papyrus.png)
C'est vers la papyrologie conservée en Russie qu'à nouveau nous allons porter nos regards ce matin en allant à la rencontre de ce grand égyptologue que vous aviez déjà croisé le 13 mars dernier, souvenez-vous amis visiteurs, quand, de conserve, nous avions vous et moi lu le conte du Naufragé dont le document avait fortuitement été exhumé du fond d'un tiroir du Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg par Vladimir Golénischeff.
Cette fois, c'est grâce à l'achat qu'il fit au Caire en 1891 d'un papyrus trouvé l'année précédente dans le village d' El-Hibeh, en Moyenne Égypte, que vous allez pouvoir prendre connaissance des mésaventures d'un certain Ounamon.
En réalité, plutôt que "papyrus", il serait plus correct de ma part de préciser d'emblée que l'égyptologue russe s'offrit des fragments de ce que l'on sait être à présent le premier quart et la seconde moitié d'une première page, plus un morceau distinct avec quelques lignes se rattachant à cette première partie qui, avec ses portions en lambeaux, totalise 59 lignes ; et d'une deuxième page, initialement incomplète mais dont il fut vite avéré qu'il faudra lui adjoindre une autre bribe acquise dans un lot de papyri par un autre égyptologue l'année suivante. Ce qui depuis permet d'indiquer que cette page présente 83 lignes.
Nonobstant, l'on ne peut que regretter la disparition d'une troisième page, car manifestement il dut y en avoir une, qui eût permis de posséder l'intégralité de ce manuscrit, partant, à l'instar du conte du Prince prédestiné que vous avez lu la semaine dernière, de connaître la fin de l'histoire d'Ounamon.
Rêvons : peut-être qu'un jour, le hasard d'une fouille ou de la découverte d'une autre portion oubliée au fond d'une armoire, dans la cave d'un musée ...
Quoi qu'il en soit, l'ensemble actuel des morceaux mis bout à bout constitue le seul exemplaire que nous possédions de ce récit appartenant désormais à la collection égyptologique du Musée Pouchkine des Beaux-Arts de Moscou et que les égyptologues nomment soit "Papyrus Pouchkine 120", soit "Papyrus Moscou 120".
Cette composition d'actuellement quelque 142 lignes rédigées dans une cursive hiératique tardive fait état de la langue qu'il est convenu d'appeler le "néo-égyptien", comprenez : l'idiome parlé en Égypte à l'époque ramesside, daterait au plus tôt de la XXIème dynastie et plus vraisemblablement de la XXIIème tout en exposant une situation et des faits qui se seraient produits un siècle et demi auparavant, soit à l'époque du onzième Ramsès, l'ultime souverain de cette longue lignée.
Tout comme le fut celui de Sinouhé, souvenez-vous, le déroulement des mésaventures d'Ounamon, vous l'allez comprendre, s'appuie sur un substrat indubitablement historique ; et comme lui, nullement nous ne devons l'estimer histoire vraie du début à la fin, même si sont avancés des faits réels, incontestables.
Pour cette raison, commune à Sinouhé et à Ounamon, ces récits sont considérés par beaucoup de savants comme des fictions historiques, entendez : comme des romans historiques.
C'est dans la belle traduction qu'en a donnée en 1987 l'égyptologue française Madame Claire Lalouette, Professeur émérite à l'Université de Paris-Sorbonne,que je vous invite maintenant à en découvrir quelques extraits.
En l'an 5, deuxième mois de la saison sèche, le 16ème jour, fut le jour où Ounamon, le doyen du portique appartenant au temple d'Amon, seigneur des trônes du Double-Pays, se mit en route pour aller quérir le bois (nécessaire) à la grande barque sacrée d'Amon-Rê, le roi des dieux - la barque qui vogue sur le Nil et qui a nom Ouserhat.
Le jour où je rejoignis Tanis, le lieu de résidence de Smendes et de Tentamon, je leur remis les édits d'Amon-Rê, le roi des dieux. Ils firent en sorte qu'on les lise en leur présence, et dirent : "J'agirai (certes), j'agirai conformément à ces paroles d'Amon-Rê, le roi des dieux, notre seigneur."
Je demeurai jusqu'au quatrième mois de la saison sèche, dans la ville de Tanis. Smendes, alors, et Tentamon me donnèrent l'ordre du départ en compagnie du commandant du navire, Mengabet, et je descendis sur la grande mer de Syrie, - (Khourou, indique exactement le texte) -, au premier mois de la saison de l'inondation.
Bien qu'ayant déjà eu l'opportunité d'expliquer à moult reprises qu'à l'avènement de chaque nouveau souverain sur le trône d'Égypte, il fut de tradition de considérer que le "calendrier" se repositionnait à l'an I de l'intronisation du nouveau roi et que de cette manière était comptabilisé le comput des années qui s'ensuivaient jusqu'à son décès, je préciserai que pour ce qui concerne la première ligne du texte qui en définit son cadre chronologique, l'an 5 ici noté déroge à la "règle" que je viens d'énoncer car, ainsi que la suite de la relation permettra de le comprendre, il ne constitue nullement la cinquième de la présence de Ramsès XI à la tête du pays mais fait allusion à une fête de renouvellement de naissance qui serait intervenue presque 20 ans après, à l'extrême fin de son règne donc, au temps où, à Thèbes, en Haute-Égypte, un Hérihor, grand prêtre d'Amon, mais aussi vizir, grand chef de la ville, grand chef des troupes, s'immisçait déjà dans les allées du pouvoir, pour ne pas dire : s'ingéniait à s'en emparer en suppléant de facto un Ramsès XI, dernier des ramessides de la XXème dynastie, qui ne portait plus le titre royal que de nom ; au temps aussi, scission manifeste entre les deux parties du pays, où en Basse-Égypte gouvernait avec Tentamon, son épouse, un Smendes, pas du tout de sang royal, premier de ce qu'il est convenu de nommer la XXIème dynastie et dont, vraisemblablement, eut besoin Hérihor afin d'être crédible au niveau de la tractation commerciale prévue avec le Liban.
Ces quelques éléments d'histoire politique pour vous expliquer dès maintenant que les effets de cette désunion patente au plus haut sommet de l'État égyptien eut aussi des conséquences extra muros : en effet, à cette époque, le crédit de l'Égypte ne cessait de diminuer dans les pays vassaux limitrophes.
Ounamon, haut fonctionnaire et émissaire du clergé thébain, - "doyen du portique", indique le texte, comprenez, avec l'égyptologue et sinologue français Renaud de Spens : sorte de huissier, de messager (oupouty) "à qui échoit l'honneur d'introduire les personnages importants" ; titre ou fonction que cite le p. Moscou 120 puisqu'il y est défini en tant que "messager d'Amon" - ; Ounamon, donc, est mandé pour se rendre au Liban aux fins d'y négocier l'obtention de grumes de cèdre nécessaires à la réfection de la barque sacrée d'Amon destinée, lors de processions ou de fêtes religieuses, à convoyer la statue du roi des dieux.
Sans avoir la prétention de tutoyer l'exhaustivité, je me dois néanmoins de vous signaler que les égyptologues philologues ne se sont toujours pas accordés au sujet de ce texte pour déterminer s'il s'agit d'une mouture devenue littéraire de ce qui fut, au départ, un authentique rapport d'expédition commerciale, un document administratif que Hérihor aurait pu exiger d'Ounamon ou si, dès sa rédaction, il fut conçu en se voulant stylistiquement et sémantiquement œuvre littéraire dont la trame, la texture aurait été élaborée à partir de faits irrécusables, historiquement fondés.
Puisque dans ce propos, je viens d'employer "texte, texture et trame", mots courants, s'il en est, autorisez-moi cette petite parenthèse didactique pour rappeler qu'étymologiquement, tous procèdent d'une même souche latine, textus, qui signifie "tissu", "enchaînement dans un récit".
Traduisant littéralement la notion de "ce qui est tramé, de qui est tissé", le terme latin textus, en tant que substantivation du participe passé passif de "texere", "fabriquer un tissu, tisser, tramer, entrelacer", est également entré dans le vocabulaire de la pensée, des choses de l'esprit ...
Ah ! Qu'elle est riche et belle notre langue française !
Je rejoignis d'abord la ville de Dor, une résidence des Tekker. Bader, son prince, permit que l'on m'apportât cinquante pains, une cruche de vin et une cuisse de boeuf.
Mais l'un des hommes de mon bateau s'enfuit après avoir dérobé un (vase) d'or, d'un poids de cinq deben, quatre aiguières d'argent d'un poids de vingt deben, et un sac (contenant) onze deben d'argent. Le (même) matin, je me mis en route, et me dirigeai vers le lieu où se tenait le prince et lui dit : "J'ai été volé dans un port qui t'appartient. Or, tu es le prince de ce pays, c'est toi qui le diriges. Mets-toi donc en quête de mon argent et de mon or. En vérité cet argent et cet or appartiennent à Amon-Rê, le roi des dieux et le seigneur des terres ; il appartient aussi à Smendes, il appartient encore à Hérihor, mon maître, et à tous les autres grands de l'Égypte. (...)
Il me dit alors : " Même si tu es sérieux et raisonnable, vois, je ne comprends rien à cette affaire dont tu me parles. Si le voleur avait appartenu à mon pays, (le voleur) qui est descendu dans ton bateau, et qui t'a dérobé ton argent et ton or, je t'aurais remboursé celui-ci sur mon trésor, jusqu'à ce que l'on ait retrouvé l'auteur du larcin, quel qu'en soit son nom. Mais ce voleur qui t'a dérobé (ces biens), c'est à toi qu'il appartient, il appartient à ton bateau. Toutefois, passe quelques jours ici auprès de moi et je vais le rechercher."
Je passai ainsi neuf jours, amarré dans son port ; puis je me rendis auprès de lui et lui dis : "Vois, tu n'as pas retrouvé mon argent et mon or. Laisse-moi donc repartir avec les commandants de navires qui s'en vont sur la mer."
Au premier port où il accoste, Ounamon se fait déjà dérober ses biens, ainsi que ses lettres d'accréditation : vous admettrez, amis visiteurs, que le début de son expédition pour rejoindre le Liban s'annonce sous déjà de bien mauvais auspices. Et semblables mésaventures se succéderont en s'aggravant tout au long de son périple, de Tyr à Chypre, en passant par Byblos où il demeurera plus d'un an ...
Si j'épingle cette notation de temporalité, c'est pour attirer votre attention, dans un premier temps, sur un passage du texte qui, indirectement mais si bellement, la mentionne : en s'apitoyant sur la situation désolante dans laquelle il se trouve, répondant au secrétaire particulier du prince de Byblos qui s'inquiétait de savoir ce qu'il lui arrivait encore, Ounamon dit :
" Ne vois-tu donc pas ces oiseaux migrateurs descendant en Égypte, pour la seconde fois ? Regarde-les. Ils voyagent vers les marais du Nil. Mais moi, jusques à quand demeurerai-je ici, abandonné ? Car ne vois-tu pas ces gens qui s'avancent pour m'emprisonner ? "
Attirer aussi votre attention, dans un second temps, sur le fait que cette migration des oiseaux vers le Sud, - traditionnellement à l'automne -, constitue un indice d'importance permettant aux historiens de replacer les divers épisodes de cette histoire au sein d'un cadre chronologique relativement précis.
Et enfin, dans un troisième temps, de vous indiquer que si les oiseaux entreprennent à ce moment-là leur transhumance, c'est qu'incontestablement leur instinct a signifié que les conditions météorologiques seraient propices et que donc, mutatis mutandis, toute personne pourrait aussi prétendre bénéficier d'une conjoncture favorable si elle effectuait un déplacement maritime semblable.
De sorte que de Byblos, après avoir finalement mené à bien ses tractations commerciales, c'est-à-dire après avoir échangé des "trésors" nouveaux que lui avaient fait parvenir Smendes et Tentamon contre les houppiers de cèdre qu'il souhaitait ; après les avoir entreposés dans le bateau, Ounamon, mission accomplie, décide tout logiquement de rallier son pays natal.
Toutefois, rappelez-vous, amis visiteurs, nous sommes dans une fiction romanesque dont le héros semble manifestement poursuivi par un sort peu souvent amène.
Dès lors, l'auteur lui réserve une dernière (?) adversité : une violente tempête drosse Ounamon vers les côtes chypriotes plutôt que lui permettre de rentrer en Égypte avec sa précieuse cargaison.
Le premier accueil qu'il rencontre sur l'île se révèle pour le moins inhospitalier. Il le reproche à la princesse Hatiba qui règne sur la ville :
" J'ai entendu dire, aussi loin que la Ville (de Thèbes), aussi loin que le lieu où réside Amon, que l'on commettait l'injustice en toute ville mais que, au pays d'Alasia (Chypre), on pratiquait la vérité et la justice. Mais, maintenant, ici, on commet la vilenie. (...) La mer était furieuse, lorsque le vent me poussa vers le pays où tu résides ; vas-tu donc permettre que ces gens me saisissent afin de me tuer, alors que je suis l'envoyé d'Amon ? "
Apparemment impressionnée par cette remarque ressortissant au domaine du sacré, sacrifiant à de meilleurs sentiments, Hatiba admoneste alors les potentiels agresseurs, puis s'adresse à Ounamon : " Toi, va passer la nuit (en paix) ... "
Dans la mesure où avec ce début d'injonction se termine le papyrus, nous ne connaissons malheureusement pas le dénouement de cette histoire ; et comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure, un quelconque document nous en offrant l'opportunité n'a toujours pas été retrouvé ...
Mais au-delà du fait que je vous l'ai proposée parce qu'elle illustre amplement la thématique dans laquelle je me suis ici engagé depuis plusieurs semaines, - la navigation obligatoire, sur le Nil ou sur les mers toutes proches, pour tout Égyptien envisageant de se déplacer d'est en ouest dans son propre pays ou d'un temps le quitter -, cette fiction littéraire intéresse les égyptologues dans la mesure où maints passages, maints détails, empreints d'un incontestable fond de vérité, permettent de mieux connaître, pour ce XIème siècle, non seulement ce qui constituait le type et l'évolution des rapports qu'entretenait l'Égypte avec ses plus proches voisins de la Méditerranée orientale, qu'ils concernassent les relations politiques ou les échanges commerciaux, mais également de comprendre combien s'était amenuisée l'hégémonie de Pharaon sur des terres anciennement vassales, telle celle des souverains de Byblos quelque deux mille ans fidèles parmi les fidèles qui, en ce début de "Troisième Période Intermédiaire", vendiquent leur indépendance.
Sur ces territoires levantins, seule paraît encore subsister l'aura religieuse de l'ancienne Égypte ...
BIBLIOGRAPHIE
DE SPENS Renaud, Droit international et commerce au début de la XXIème dynastie. Analyse juridique du rapport d'Ounamon, dans GRIMAL N. et MENU B., (éditeurs), Le commerce en Égypte ancienne, Le Caire, I.F.A.O., BdÉ 121, 2008, pp. 105-26.
LALOUETTE Claire, Le voyage d'Ounamon, dans Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Égypte, Volume II, Mythes, contes et poésies, Paris, Gallimard, 1987, pp. 240-8 et 304-7.
LEFEBVRE Gustave, Les mésaventures d'Ounamon, dans Romans et contes égyptiens de l'époque pharaonique, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien Maisonneuve, 1988, pp. 204-20.
MASPERO Gaston, Voyage d'Ounamounou aux côtes de Syrie, dans Contes populaires de l'Égypte ancienne, Paris, Libella, 2016, pp. 357-66.
REY Alain (sous la direction de), Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Éditions Le Robert, 1994, pp. 2112 et 2114.
SAUVAGE Caroline, L'existence d'une saison commerciale dans le bassin oriental de la Méditerranée au Bronze récent, dans B.I.F.A.O. 107, Le Caire, I.F.A.O., 2007, pp. 201-12.