Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes
Le désir gonflait nos voiles si rapiécées
Nous partions oublieux des tempêtes passées
Sur les regards à la découverte des âmes.
Marcel PROUST
Je contemple souvent le ciel de ma mémoire
in Les intermittences du cœur
dans Cahiers Marcel Proust 10
Poèmes
Paris, NRF Gallimard, 1982
p. 14
Contrairement à la poésie à laquelle Marcel Proust s'essaya avec bonheur dans sa jeunesse et dont je souhaitais ce matin vous donner à lire, amis visiteurs, un seul quatrain d'un poème qui en comporte en réalité treize, - peut-être pour vous inviter à découvrir les autres par la suite - ; contrairement donc à cet aspect particulier de ses immenses talents de littérateur auquel jamais je ne fis ici sur mon blog allusion, obnubilés que nous sommes (presque) tous par l'enveloppante et envoûtante musicalité du chef-d'oeuvre absolu qu'est "À la Recherche du Temps perdu", j'eus déjà, en matière d'égyptologie lors de précédents rendez-vous, l'opportunité d'évoquer avec vous l'une ou l'autre scène de la vie quotidienne relatant, soit des travaux agricoles sur les terres pharaoniques, soit des activités de pêche dans les marais nilotiques, soit des représentations de l'embarcation permettant au défunt de rallier son ultime demeure, sur la rive ouest et que le fonctionnaire aulique désirait pour son au-delà voir peintes ou gravées, registre après registre, sur les parois de sa "demeure d'éternité", le plus souvent dans sa chapelle funéraire précédant son lieu d'ensevelissement, tant pour signifier ce qu'il avait rencontré ici-bas que pour, selon le sempiternel principe que j'ai aussi maintes fois souligné de la magie de l'image et de celle du verbe créateur, s'en assurer l'existence post-mortem, dans sa vie éternelle.
Une étude quelque peu approfondie des fouilles et des mises au jour archéologiques qu'elles entraînent inévitablement démontre une évolution manifeste dans le domaine des pratiques funéraires. Et notamment une modification notoire émergeant à la fin de la VIème dynastie, à l'Ancien Empire donc, qui perdure pendant toute la Première Période intermédiaire (P.P.I.) et qui atteint manifestement son acmé au Moyen Empire, avec la XIème dynastie, aux temps des trois ou quatre Mentouhotep et Antef qui s'y sont succédé : l'apparition, autour du sarcophage, de ce que les égyptologues nomment des "modèles", en bois cette fois, - car il y en eut déjà en diverses pierres, notamment en calcite au riche Ancien Empire -, comprenez : des maquettes qu'à la limite, à notre époque, l'on considérerait presque comme des jouets destinés aux bambins des rives du Nil, tant est flagrant le parallélisme que je pourrais établir avec les petits soldats de plomb de mon enfance, par exemple ou encore, si le matériau n'était là aussi totalement différent, avec la ferme miniature qui actuellement fait le bonheur de ma petite-fille.
Mais quelles sont les raisons de cet apogée, rapide mais toutefois éphémère, au Moyen Empire ? Un petit rappel historique serait assurément, ici et maintenant, le bienvenu.
Il ne vous faudra pas être grand clerc pour vous rendre compte, si d'aventure vous vous penchiez sur un tableau chronologique, que le Moyen Empire, constitué des seules XIème et XIIème dynasties aux yeux de la majorité des égyptologues, semble coincé entre l'Ancien et le Nouvel Empires, forcément, et spécifiquement pris comme en étau entre les Première et Deuxième Périodes intermédiaires.
Sur cette Deuxième Période intermédiaire (D.P.I.), l'invasion des Hyksos et la reprise du pouvoir par un certain Ahmosis débouchant sur la constitution de la prestigieuse XVIIIème dynastie, fleuron du Nouvel Empire, j'aurai très certainement plus tard l'opportunité de vous entretenir abondamment. Mais aujourd'hui, il me siérait de m'attarder quelque peu sur ce moment charnière qu'est le premier de ces trois temps jalonnant l'histoire égyptienne.
Cette époque d'une petite centaine d'années, - approximativement de 2134 à 2040 avant notre ère -, se caractérise par une dislocation de l'État égyptien centralisé qui avait permis à l'Ancien Empire de se constituer. S'ensuivirent, inéluctablement, des troubles dont se fait l'écho, par exemple, un texte célèbre connu sous le nom de "Lamentations d'Ipou-Our", sur lequel je m'étais déjà exprimé en mai 2009.
Memphis, dans le nord, qui avait connu le statut de capitale du pays pendant les presque mille ans qu'avait durés l'Ancien Empire, perd sa prépondérance ; et notamment les ateliers d'art qui s'y étaient développés, au profit d'autres écoles artistiques disséminées dans certains chefs-lieux régionaux, Thèbes en particulier.
Et c'est en fait de ce nome thébain, connu et habité par ailleurs depuis l'époque paléolithique, bien avant donc que se constitue officiellement l'Égypte pharaonique, qu'à nouveau une unité nationale va se réaliser, avec des nomarques comme les Antef (Ier, II et III), mais surtout avec Montouhotep II qui, prenant le contrôle de toute la vallée du Nil, s'impose comme le réunificateur que le pays attendait.
Grace à ce souverain, grâce au rôle prépondérant qu'il offrit à son nome d'origine, l'art à son époque et dans ce lieu connaîtra lui aussi un renouveau particulièrement intéressant.
C'est essentiellement de ce temps que datent ces maquettes de bois, ces objets miniaturisés, ces modèles, donc, qui devaient assurer la satisfaction des besoins des défunts dans l'Au-delà. Si la plus grande majorité d'entre eux, vous vous en rendrez compte dans d'autres salles, ressortissent au domaine de la nourriture, - scènes de labour, d'élevage du bétail ou de confection de pains ou de différentes sortes de bières - ; si d'autres figurent des porteurs ou porteuses d'offrandes, voire des serviteurs, ceux que vous découvrez ici devant vous dans cette deuxième vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre évoquent les moyens de transport sur le Nil. Bateaux mais aussi rameurs apparaissent diversement représentés en fonction de leur finalité : commercer, bien sûr, mais également, particularité primordiale pour les Égyptiens de l'époque, emmener le défunt vers la nécropole, vers son Au-delà.
Après avoir, la semaine dernière, rapidement évoqué une embarcation relativement fruste, datant de l'époque thinite, observons ce matin, une première réalisation du Moyen Empire dans la vitrine, portant le numéro d'inventaire E 284.
En bois stuqué et peint, ce bel objet de 67 cm de longueur, 15,5 de largeur et 29,5 de hauteur, provenant de la collection Clot-Bey, matérialise le voyage de chaque Égyptien vers son ultime demeure : je pense que toute section égyptologique de n'importe quel musée dans le monde présente au moins un exemplaire semblable, tant on en retrouva dans un nombre considérable de tombes.
Celui-ci se comprend six hommes assis : un sous un accastillage extrêmement rudimentaire surmonté d'un dais arqué constituant la chapelle funéraire dans laquelle, assis, le propriétaire-défunt regarde vers l'avant du bateau, une fleur à la main.
Au centre, quatre marins - deux à babord, deux à tribord - installés sur leurs talons manœuvrent leur aviron à deux mains devant un homme debout.
À la proue, à l'extrémité de l'étrave, un personnage, debout lui aussi, joue un rôle particulièrement important : il s'agit du pilote de la barque qui, grâce à une perche, sonde le Nil aux fins de déterminer sa profondeur et d'ainsi pouvoir donner à l'équipage les indications qu'il convient d'accomplir pour assurer la bonne avancée du convoi funèbre, en évitant un éventuel banc de sable ou tout autre écueil ...
Permettez-moi à présent de poser quelques questions.
Voici 10 ans, à partir d'une photo un peu floue que j'avais prise de cette embarcation et que dans un article d'alors j'avais avantageusement remplacée sur mon blog par le cliché de C. Larrieu ci-après, toujours proposé sur la page internet officielle du Musée, et qui n'a donc vraisemblablement pas encore été actualisée,
ma description de cette barque funéraire, ou plus précisément des personnages qui s'y trouvent, était, vous l'allez comprendre aisément, tout autre qu'aujourd'hui : en effet, si vous examinez attentivement la scène, vous constaterez, - à l'instar de certains jeux visant à aiguiser notre regard -, quelques différences entre leur position, leur emplacement par rapport au document qu'avec son extrême amabilité, Claude Field, un ami parisien, a offert de m'adresser le 31 janvier dernier.
Comparez les deux photographies ci-dessus, amis visiteurs, et d'office vous admettrez la simplicité de mon questionnement au Conservateur en titre de cette vitrine :
1. Pour quelle(s) raison(s) avez-vous changé de place le personnage initialement installé à la poupe de cette barque et l'avez-vous introduit dans le groupe des quatre rameurs assis sur leurs talons avec lesquels il ne présente aucune ressemblance gestuelle?
2. Pour quelle(s) raison(s) l'avez-vous remplacé par une grande rame qui, apparemment, proviendrait d'ailleurs ? Ou, à tout le moins, soit ne faisait pas partie de la maquette originelle, - et dans ce cas, de quel chapeau sortez-vous cette pièce "rapportée" ? -, soit avait été oubliée au fond de je ne sais quel carton lors de l'installation de E 284 dans la vitrine ?
3. Pour quelle(s) raison(s) enfin, le personnage debout dont vous faisiez jadis poser les mains sur le dais de la chapelle funéraire, tourne-t-il aujourd'hui le dos au défunt et tend-il les bras en direction de la tête des rameurs ?
Cette maquette d'embarcation antique : un "Lego" avant l'heure, avec de petits personnages interchangeables au gré de je ne sais quelle ludique lubie ?
Quel degré de véracité historique, quelle valeur archéologique, quelle crédibilité après cela accorder à ces "modèles" présentés dans les vitrines de cette immense, respectable et si vénérable Institution muséale qu'est le Louvre ?
BIBLIOGRAPHIE
BASCH Lucien, La construction navale égyptienne, dans Égypte, Afrique & Orient n° 1, Avignon, Centre Vauclusien d'Égyptologie, 1997, p. 2-7.
DEGAS Jacques, Naviguer sur le Nil, dans Égypte, Afrique & Orient n°1, Avignon, Centre Vauclusien d'Égyptologie, 1997, pp. 8-12.
VANDIER Jacques, Manuel d'archéologie égyptienne, Tome V, Bas-reliefs et peintures - Scènes de la vie quotidienne ** , Paris, Picard, 1969, 659-1019.
WILDUNG Dietrich, L'âge d'or de l'Égypte : le Moyen Empire, Fribourg, Office du Livre, 1984, passim.