Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Dans un bon vieux dictionnaire Bescherelle de 1857, l’égyptologue belge Claude Vandersleyen dit avoir relevé cette définition, minimaliste mais ô combien claire du terme portrait : "ressemblance d’une personne tracée au pinceau, au crayon, au burin."
Qu’ajouter d’autre, qui ne viendrait embrouiller les esprits ?
Ressemblance équivalant à fidélité, je suis amené à considérer comme fidèle un portrait qui permet d’identifier immédiatement la personne représentée.
Pour l’artiste égyptien, à la différence de son collègue grec qui mettait essentiellement le corps en évidence, seul le visage est considéré comme signifiant; le corps étant plus conventionnel. Et d’ailleurs, c’est dans la section romaine des Antiquités égyptiennes que l’on peut à l’envi trouver la preuve ultime de mon assertion avec l’extraordinaire et fascinante collection d’une vingtaine de portraits du "Fayoum".

Sur ce site, quelques-uns de ces portraits disséminés dans le monde entier.
La nature profonde du portrait égyptien consiste en un mélange, aux proportions variables, d’éléments fidèlement empruntés à la réalité et d’éléments de fiction fournis par diverses sources. Il est certain que l’artiste, et le sculpteur en particulier, chercha à saisir la personnalité, sinon le caractère, de certains de ses modèles par une reproduction fidèle des traits du visage : il suffit de comparer les momies du Nouvel Empire avec leurs statues pour constater, dans la grande majorité des cas, une évidente ressemblance.
A l’inverse, et pour combattre l’idée sempiternellement répandue chez certains historiens de l’art, que les visages représentés n’étaient en rien fidèles à une quelconque réalité, qu’ils étaient en fait stéréotypés, des égyptologues ont poussé leur enquête jusqu’à mettre en relation l’expressivité marquée de certaines statues royales avec les textes d’époque décrivant tout à la fois le physique et les qualités du souverain. En prenant bien évidemment en considération le côté exagérément laudatif de beaucoup d’entre-eux, voire même à la limite de la propagande la plus éhontée.
D’autres, comme l’égyptologue français Jacques Vandier, au terme de minutieux relevés, ont distingué plus de 120 attitudes différentes dans la seule statuaire en pierre de l’Ancien Empire. Qui, après cela, oserait encore avancer que la statuaire égyptienne est sclérosée, qu’elle se limite à quelques stéréotypes ?
Grande "querelle" donc, s’il en est, entre les uns et les autres, et qui n’est assurément pas prête à s’éteindre.
Quoiqu’il en soit, fidèles ou non, force est de constater que les portraits royaux furent façonnés dans un moule néanmoins quelque peu idéalisé : le souverain était représenté, dans la plupart des cas, dans la force de l’âge, toujours évidemment en excellente santé et visiblement sûr de lui.
L’artiste se devait de traduire dans la pierre l’image que le souverain voulait absolument donner et de son pouvoir, et de sa propre personne, dans la continuité directe de son prédécesseur, dans un premier temps; puis, par la suite, en mettant l’accent plus particulièrement sur un processus d’auto-divination.
Toutefois, il s’avère que la recherche de personnalisation d’une statue égyptienne fut une constante résolue au fil des siècles en fonction du langage formel de chaque époque particulière; l’art amarnien en étant un parfait exemple sur lequel j’aurai l’occasion de revenir plus tard.
En revanche, pour ce qui concerne la statuaire privée, il faut bien admettre que, sauf peut-être pour quelques personnages importants du royaume, il n’existe aucune ressemblance : l’uomo qualunque, Monsieur Tout le monde, était figuré selon un stéréotype établi souvent à partir des traits du souverain lui-même, idéal auquel aspiraient tous ses loyaux sujets.
Dès lors, le portrait, qu'il soit royal ou privé, s’intègre parfaitement dans la conception la plus pérenne de l’art égyptien qui veut reconstruire la réalité au nom d’un ordre immuable transcendant les aléas de l’Histoire et dont Pharaon est responsable sur terre; Pharaon, l’incarnation du démiurge, l’unique intercesseur entre les hommes et les dieux. Il s’agit en fait de donner à voir, au-delà du monde fluctuant des apparences, l’inaltérable perfection de la Création; et non pas de traduire une impression personnelle, éphémère, évanescente, liée à un instant donné. D’où l’importance de proposer ce que l’artiste considère comme une vérité immarcescible, de proposer ce qui doit durer éternellement.
Le portrait égyptien visait non seulement à figurer l’essence des êtres, mais aussi se proposait de les faire exister. Et c’est la raison pour laquelle, une fois achevées, toutes les statues, ainsi que les inscriptions qui les accompagnaient, étaient rituellement soumises au cérémonial de l’"Ouverture de la bouche" au cours duquel une âme leur était symboliquement insufflée.
Mais là, avec les croyances magiques, nous abordons un domaine tellement vaste, tellement contradictoire, tellement porteur de passions - pas toujours sereines - qu’il n’est nullement dans mes intentions de l’épuiser ici et maintenant.
A suivre, donc ...
(Aldred : 1989 ; Donadoni : 1993 ; Laboury : 2003, 55-64 ; Tefnin : 1979, 218-44 ; Vandersleyen : 1997 : 26-42)