Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Huitième Partie :
DE L'APOTHÉOSE D'ANTINOÜS
Expériences avec le temps : dix-huit jours, dix-huit mois, dix-huit années, dix-huit siècles. Survivance immobile des statues, qui, comme la tête de l'Antinoüs Mondragone, au Louvre, vivent encore à l'intérieur de ce temps mort.
Combien de fois, en parcourant divers textes de - ou consacrés à - Marguerite Yourcenar ces derniers mois, n'ai-je pas croisé cet Antinoüs-là, portant, pour le différencier de bien d'autres, l'appellation "Mondragone", du nom de la luxueuse villa que la famille Borghèse, à qui Napoléon Ier avait acheté l'oeuvre en 1807, possédait sur la colline du Pincio, à Rome ? Et toujours, pour insister sur le fait que la romancière, dès sa prime adolescence, ne manqua jamais quand l'occasion s'en présentait, d'aller la voir et la revoir au Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Musée du Louvre, tant elle en appréciait et la finesse d'exécution et la froide beauté.
C'est d'ailleurs à son propos qu'à la page 323 de ses Carnets de notes de Mémoires d'Hadrien, elle évoque la survivance immobile des statues, que j'ai choisi d'à nouveau mettre en exergue ce matin.
Vous pensez bien, amis visiteurs, alors que nous arrivons doucement au terme du "dossier-enquête" de cet automne, que je me devais de vous offrir l'opportunité d'aussi l'admirer.
Pourquoi plus spécifiquement conférer une portée osirienne à l'apothéose d'Antinoüs ?, constitua une des questions que nous nous posâmes, vous et moi, souvenez-vous, au moment de prendre congé la semaine dernière après avoir simplement évoqué la divinisation, encouragée par Hadrien, de son favori accidentellement noyé dans le Nil, en 130 de notre ère.
Pour y répondre, je préciserai dans un premier temps qu'en Égypte, toute personne qui décédait de manière accidentelle, - cela sous-entendant toute personne pour laquelle un dieu, Amon le plus généralement mais pas uniquement, avait décrété l'interruption immédiate de la durée de vie -, était à titre posthume proclamée "hesy", qu'il est convenu de traduire par : "Bienheureux",
C'est d'ailleurs ainsi qu'il vous a précédemment fallu comprendre les propos que nous avons lus au haut de la face est de l'obélisque Barberini :
Le Bienheureux, l'Osiris Antinoüs, justifié ! (...) son coeur était intrépide comme [celui d'] un [homme] aux bras vigoureux [quand] il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort.
Souhaitant toutefois être complet, j'ajouterai qu'une négociation était parfois admise qui visait, par accord entre l'instance divine et l'éventuel futur mortel, à lui consentir un laps de temps supplémentaire ; sursis dont ne bénéficia manifestement pas Antinoüs, qui fut irrévocablement contraint de rallier le monde de dieux aux fins de vivre son éternité à leur côté.
Si, parmi les possibilités de mort accidentelle, la noyade dans le fleuve semble avoir été la plus fréquente, celui qui en avait été victime devenait une divinité, immédiatement assimilé qu'il était alors à Osiris.
Dans un second temps, permettez-moi de brièvement rappeler ce qu'ici ou là, j'ai déjà expliqué : bien des documents d'époque nous distillent des fragments du mythe osirien, à commencer par les corpus funéraires que sont les Textes des Pyramides, évidemment les premiers sur ce sujet, mais aussi les Textes des Sarcophages et, dans la foulée, certains exemplaires du Livre pour sortir au jour, plus connu sous l'appellation erronée de Livre des Morts. La geste légendaire d'Osiris, nous la découvrons également grâce à plusieurs fragments de versions égyptiennes, entre autres celle du Papyrus Jumilhac.
Cet imposant corpus à caractère religieux constitue un fonds commun de mentions, d'évocations, d'allusions parfois bien différentes de ce que relatera plus tard, au début du IIème siècle de notre ère, l'écrivain d'origine grecque Plutarque (46-125), dans son traité sur Isis et Osiris, - De Iside et Osiride -, en fournissant un texte suivi, synthétique et exégétique de première importance : il s'agit non seulement de la recension la plus complète que nous possédions de ce récit mythique mais, en outre, l'on se rend maintenant compte qu'à moult reprises, elle a été corroborée par de nouveaux documents mis au jour et traduits depuis par les égyptologues.
Résumons-là une fois encore : Osiris, roi-dieu de la quatrième génération dans la cosmogonie égyptienne succéda à son père Geb, dieu de la terre. Osiris était l'époux de sa soeur jumelle, Isis, et le frère de Seth, considéré comme un rival, comme l'incarnation du chaos, le parangon du désordre et qui n'eut de cesse de tenter d'éloigner Osiris du pouvoir.
Lors d'une fête, usant d'un subterfuge, il promit d'offrir un coffre de toute beauté, - en réalité préalablement conçu aux mensurations d'Osiris -, à celui qui parviendrait à s'y coucher aisément.
Vous imaginez la suite : à peine Osiris étendu à l'intérieur, son frère haineux en referma le couvercle et s'empressa de jeter ce cercueil improvisé dans le Nil.
Mise au courant, Isis, la pleureuse de son frère comme la définissent les textes, partit à la recherche de son époux dont, après maintes péripéties, elle retrouva la trace à Byblos, en Phénicie. Ayant repris possession du coffre, elle le ramena en terre égyptienne aux fins d'inhumer le corps captif. Mais le fratricide veillait. Parvenant à subtiliser le cadavre, il le dilacéra cette fois en plusieurs morceaux qu'il jeta dans le fleuve, les dispersant ainsi à travers tout le pays.
À partir d'ici, les versions diffèrent : quand le Papyrus Jumilhac recense 14 morceaux disséminés, quand Plutarque en répertorie 36, d'autres sources en détaillent 42, ce qui correspond exactement au nombre des nomes que comptaient la Haute et la Basse-Égypte réunies.
Quoi qu'il en soit de cette symbolique mathématique, l'épouse éplorée, reprit à nouveau sa quête, sillonnant inlassablement l'ensemble du territoire. Elle réussit à récupérer tous les membres épars, en ce compris le sexe, avalé qu'il avait pourtant été par un oxyrhynque.
Usant de pouvoirs éminemment magiques, Isis put dès lors rétablir le dieu dans sa corporalité, lui permettant de recouvrer la vie, - et même de procréer ! -, en dépit d'un coeur qui physiquement ne battait plus.
L'existence, celle des hommes comme celle des éléments de la Nature, n'étant ici-bas qu'un passage aux yeux des Égyptiens de l'Antiquité, la disparition d'Antinoüs, - à l'instar de tout particulier décédé, sorti apaisé puisque verdict en sa faveur il y eut après sa comparution devant le Tribunal de l'Au-delà : c'est le sens à donner à "justifié", dans l'extrait du texte de l'obélisque Barberini, ci-dessus -, permit prématurément dans ce cas au jeune homme de devenir un nouvel Osiris, assimilé à ce dieu qui meurt et renaît ou, plutôt, qui accède à une seconde forme de vie, éternelle celle-là, reconquérant sa souveraineté après avoir vaincu la mort, après en avoir triomphé.
Et comme tout Égyptien également reconnu "bienheureux", anonyme ou dont le nom est passé à la postérité, - (notamment Imhotep ou Amenhotep fils de Hapou que j'ai cités la semaine dernière) -, Antinoüs fut reconnu en tant que divinité apte à guérir les maux du corps et de l'âme de ceux qui, ici-bas, sollicitaient ses pouvoirs apaisants en provenance de l'Au-delà ; l'ancêtre en quelque sorte, mutatis mutandis, de ces souverains thaumaturges que connurent le Moyen Âge et la Renaissance, en France et en Angleterre, et auxquels en 1924 l'historien français Marc Bloch consacra une étude magistrale.
De nature divine aux yeux de tous, donc, Antinoüs, vous l'aurez compris !
Mais royale ? Car là réside la seconde des deux questions, la dernière en réalité de notre "dossier-enquête", que nous nous posâmes vous et moi au moment de prendre congé la semaine dernière : quelles furent, dans le chef d'Hadrien, les motivations qui le poussèrent à offrir une origine royale à son protégé ?
C'est ce qu'il m'agréerait de vous expliquer lors de notre rendez-vous du 6 décembre prochain, amis visiteurs mais rassurez-vous : si d'Antinoüs, l'empereur romain fit un dieu et un roi, personnellement, je ne me référerai point à la légende de ce jour précis pour lui conférer le statut de saint aux cadeaux récompensant la sagesse des enfants !
BIBLIOGRAPHIE
ASSMANN Jan, Mort et au-delà dans l'Égypte ancienne, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, pp. 47-52.
GRENIER Jean-Claude, L'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 14-5 et 47-55 ; ID. 64 et note 23.
YOURCENAR Marguerite, Carnets de notes de Mémoires d'Hadrien, Paris, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, p. 323.