Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Deux chapelles funéraires de tombes distantes d’un millénaire environ constituent les éléments cardinaux de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans laquelle, depuis un certain temps, ami lecteur je vous invite à me suivre.
L’une, que vous connaissez bien maintenant, remontée contre le mur du fond de la salle, à droite en entrant, appartint à un dignitaire de haut rang de la Vème dynastie, Akhethetep.
L’autre, à gauche en entrant, a simplement été suggérée par les Conservateurs en disposant deux vitrines en parallèle, face à face, au centre de la salle et portant (bizarrement) le même numéro 3, censées représenter les parois de l'étroit couloir de la chapelle d'un certain Ounsou, scribe comptable des grains pour le grenier d'Amon, à Thèbes, à la XVIIIème dynastie (vers 1450 A.J.-C.); couloir menant à une salle renfermant probablement la statue du défunt et de son épouse exposée ici dans la vitrine 4.
Le paysan gémit sans cesse
Sa voix est rauque comme le croassement du corbeau.
Ses doigts et ses bras suppurent et puent à l’excès.
Il est fatigué de se tenir debout dans la fange,
Vêtu de guenilles et de haillons.
Il est bien comme on est bien parmi les lions;
Malade, il se couche sur le sol détrempé.
Lorsqu’il quitte son champ et rentre chez lui le soir
Il arrive complètement épuisé par la marche.
Tendancieux, certes, cet extrait de la célèbre Satire des Métiers que tout écolier apprenti scribe se devait de recopier en principe sans faute; mais néanmoins représentatif d’une certaine réalité sociale, celle du paysan égyptien.
Pays en priorité dépendant des crues tant attendues d’un fleuve adulé pour subvenir à ses besoins alimentaires; pays dont l’agriculture, de ce fait, non seulement constitua dès l’origine le fondement essentiel de l’économie, mais aussi rythma le mode de vie annuel de toute une civilisation, l’Egypte qui, pendant trois millénaires et plus s’épanouit sur les rives du Nil, connut, grâce à la véritable colonne vertébrale que fut sa classe paysanne, grâce au travail incessant, obstiné, épuisant, chaque année recommencé, de cette plèbe mal considérée le plus souvent, mal rémunérée, toujours, une indéniable prospérité. Plus tard, bien plus tard, elle deviendra même le grenier à blé de Rome ...
Force est de constater que ce sont les travaux des champs, directement ou indirectement, qui ont influencé soit chronologiquement, soit géographiquement, toutes les grandes réalisations, des colossales pyramides de Guizeh aux temples d’époque ptolémaïque, en passant par les hypogées de la Vallée des Rois, les statues des dieux et des souverains érigées dans tout le pays, les obélisques et bien d’autres monuments, tant civils que religieux.
C’est en définitive aussi grâce au labeur du paysan égyptien que les classes favorisées purent vivre dans un confort sans égal; que les conquêtes militaires purent être menées à bien; que l’expansion commerciale avec les pays étrangers fut performante.
Admettons-le donc une fois pour toutes, même si les documents lui rendant hommage sont loin d’être légion, le paysan constitua l’incontournable et indispensable pierre angulaire de la civilisation égyptienne.
Illettré, le paysan n’a évidemment laissé aucun écrit sur les aspects de sa vie, de son malheureux destin; aucune tombe, aucune décoration commandées par lui. Considéré comme un simple pion tout au bas de l’échelle sociale, son cadavre n’eut jamais droit à une quelconque momification, à une quelconque sépulture, abandonné qu’il était, dans le pire des cas, aux chacals, à la lisière du désert ou, au mieux, jeté nu dans un trou creusé dans le sable, sans autre considération; pas même celle, pourtant essentielle dans la mentalité antique, de disposer d’une pierre (je n’ose même pas écrire une stèle !) avec son nom simplement gravé dessus donnant ainsi l’occasion à ceux qui d’aventure le liraient, de lui assurer la survie dans l’au-delà.
Et donc le peu que nous sachions de lui provient de témoignages iconographiques et épigraphiques découverts dans les tombes de ses maîtres, comme ici, avec ces fragments de peinture exposés dans les deux vitrines 3.
Ce que nous savons du paysan égyptien peut aussi provenir de textes littéraires, tels ces contes du Moyen Empire consignés sur papyri ou ostraca : Conte du Paysan, Conte de Sinouhé, Conte des Deux frères, etc.; ou cet extrait bien sombre de la Satire des Métiers que j’ai mis en exergue ci-dessus; ou encore, à l’inverse, très idéalisées, les relations tardives que nous ont laissées quelques auteurs grecs comme Hérodote, le plus connu, mais aussi Diodore de Sicile et Strabon.
Sans oublier, éminemment précieuses, les découvertes archéologiques d’objets de la vie agricole quotidienne que sont ici, une houe, un araire, une faucille, des paniers, des tamis et là, des modèles de grenier, ou des statuettes en bois de petits personnages personnifiant l’un ou l’autre type d’activité agreste.
Ces différents "trésors" archéologiques, j’aurai à plusieurs reprises aussi l’occasion de les évoquer dans la mesure où, comme tous les départements d’antiquités égyptiennes de tous les musées du monde, le Louvre en possède quelques spécimens illustrant plus particulièrement les thèmes de l’une ou l’autre de ses salles; et notamment celle qu'ensemble nous découvrons actuellement.
Mais quels que soient ces documents que je viens très rapidement d'envisager, quelles que soient, surtout, les époques qu’ils sont censés évoquer, il faut admettre qu’à travers tous, nous constatons que le travail du paysan, ses ustensiles, ses rudes conditions de vie avec ses épuisantes et si récurrentes corvées n’ont quasiment pas changé durant toute l’histoire égyptienne, qu'elle soit pharaonique, grecque ou romaine.
Car qu’il soit au service d’un riche propriétaire foncier, du clergé dirigeant un temple ou du souverain en personne, le paysan étroitement lié à la terre sur laquelle il s’échinait, était inexorablement soumis aux mêmes contraintes; la première d’entre elles étant, de toute évidence, la terre elle-même, dure, affreusement sèche et que seule la crue du fleuve, quelques mois l’année, venait ameublir, humidifier, préparer pour le travail qui allait s’ensuivre. Car, est-il besoin de le rappeler, il ne pleut quasiment jamais en Egypte. Et attendre du ciel que vienne la solution à la sécheresse endémique eût inévitablement entraîné une famine constante.
Il fallut donc suppléer. La nature, en ce domaine, aida considérablement le paysan avec les débordements annuels du fleuve trois mois durant sur les sols riverains; le courage et la force paysanne faisant le reste. Et quel reste !
Car quand le fleuve entamait son reflux, à l’automne, le paysan commençait par redresser tout ce que les flots avaient détruit sur leur passage; il fallait aussi composer avec les sbires de l’administration étatique qui devaient arpenter et borner à nouveau les champs.
Permettez-moi ici de profiter une seconde fois de l'occasion, ami lecteur, pour rappeler très succinctement le cycle des saisons égyptiennes.
C'est évidemment le Nil qui fut l'élément cardinal motivant la tripartition de l'année :
1. Saison "Akhet", de la mi-juillet à la mi-novembre : saison de l'inondation.
Le fleuve déborde, offrant à ses rives, sur quelques kilomètres de part et d'autre, non seulement l'eau tant attendue, mais aussi le limon fertilisant constitué des déchets et des débris rocheux qu'il arrache et charrie tout au long de son cours. Quant à la quantité d'eau apportée par la crue, elle dépend essentiellement de celle des précipitations que le fleuve a connues dans les montagnes d'Ethiopie.
2.
Saison "Peret" : de la mi-novembre à la mi-mars. Le fleuve étant rentré dans son lit, les paysans préparent la terre et effectuent les semailles.
3.
Saison "Chemou" : à partir de la mi-mars. C'est le temps des récoltes, et de la sécheresse avant le retour cyclique de la crue.
Si le phénomène naturel de la crue du Nil était quant à lui prévisible, régulier, il n'en était malheureusement pas toujours de même pour ce qui concernait la hauteur et le volume des eaux d’inondation. Et du fait qu’il y en eût trop ou trop peu, résultait un chapelet de conséquences qui pesaient lourdement sur tout le pays.
Une année de famine était évidemment déjà problématique. Mais celle qui se prolongea pendant sept ans consécutifs suite à l’insuffisance de la crue, sous le règne du pharaon Djéser, à la IIIème dynastie, a considérablement marqué les esprits, laissant le cuisant souvenir d’un événement particulièrement funeste. Au point que la Bible, bien plus tard, le traduisit par la parabole des 7 vaches grasses et des 7 vaches maigres ...
Fort heureusement, la plupart du temps, la crue répondait normalement à l’attente du paysan. L’essentiel alors, pour le pays tout entier, était qu’enfin le sol, ordinairement craquelé par chaleur et sécheresse, regorgeait d’humidité et se couvrait de la salvatrice couche de limon, de déchets vaseux, extrêmement riches en détritus organiques et en sels minéraux constituant tous deux l’engrais le plus naturel qui soit.
La terre préparée, les canaux d’irrigation réaménagés, il restait alors au paysan à semer puis, après le temps de la germination, à moissonner.
Ce sont donc toutes ces étapes des travaux des champs que je vous proposerai de découvrir mardi prochain avec les fragments de peinture sur limon acquis par Jean-François Champollion en 1826 pour le Musée du Louvre, et exposés dans les deux vitrines 3 de cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes.