Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Quatrième Partie :
QUID DE LA LOCALISATION DU TOMBEAU D'ANTINOÜS ?
Mais où diantre Hadrien, ce maître du monde romain du IIème siècle de notre ère, d'origine andalouse et tout imprégné d'un hellénisme raffiné, lui, l'infatigable bâtisseur qui, pour sa propre personne mais aussi pour ceux qui lui succéderaient à la tête de l'Empire, fit construire l'imposant Château Saint-Ange en guise de mausolée, où donc, dans quel pays ce grand amateur de voyages a-t-il dissimulé le tombeau d'Antinoüs, son favori ?
Parodiant irrévérencieusement deux vers de la scène 2 de l'acte II du Bérénice de l'immense Racine, Titus improvisé évoquant cette sépulture, je pourrais me demander : Dois-je croire qu'assis au trône des Césars, un si grand empereur le cèle à nos regards ? (*)
Voilà donc la première "énigme" que, dans le dossier actuellement traité par ÉgyptoMusée depuis septembre, amis visiteurs, nous essayons pour l'heure de résoudre.
Souvenez-vous, je vous ai expliqué la semaine dernière que, sur foi de quelques hiéroglyphes de la première phrase gravée en creux dans la colonne de droite de la face ouest de l'obélisque dit "Barberini", sur le mont Pincio, à Rome,
des égyptologues du vingtième siècle ont cru pouvoir interpréter un passage amputé à cause d'une cassure et de sa réfection, en affirmant les uns, que le jeune éphèbe bithynien reposait en Égypte, à Antinoé, la ville que son mentor avait créée à sa seule gloire, les autres, qu'il fut inhumé à Rome, certains optant pour le temple double de Vénus et de Roma Aeterna, précisément construit sous le règne d'Hadrien, certains pour la Villa Adriana, prestigieux domaine impérial sis à la périphérie de la ville.
Puis, en 2008, à nouveaux frais, feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier reprit l'analyse philologique des inscriptions, en en suggérant une nouvelle lecture, une nouvelle interprétation, catégorique, irréfragable à ses yeux, prouvant que ce n'est point en Égypte mais bien dans Rome qu'il faut chercher la demeure d'éternité du jeune homme.
Nous en étions restés là quand je pris congé de vous, promettant d'apposer aujourd'hui le point final à cette enquête.
Reprenons, voulez-vous, LA phrase qui pose problème : " ḥsy nty im nty ḥtp m i3t tn n(ty)t m-ḫnw sḫt tš n nb w3s [ ... ] H3rmˁ " que le Professeur Grenier traduisait par : " Le Bienheureux qui est dans l'Au-delà et qui repose en ce lieu consacré qui se trouve à l'intérieur des Jardins du Prince, dans Rome."
Dans un premier temps, remarquons l'emploi, - évidemment pas anodin -, de l'adjectif démonstratif "ce" ( tn, en égyptien )... et non de l'article indéfini "un".
Que signifie cette nuance grammaticale ?
Rappelez-vous que précédemment j'ai expliqué que l'obélisque gravé pour commémorer le souvenir de l'élu avait été initialement dressé sur sa tombe. De sorte que le choix d'un démonstratif , - signifiant en définitive : "ce tombeau-ci" -, donne à penser que le lapicide composa son texte pour celui qui, hypothétiquement, eût été à même de lire l'inscription hiéroglyphique. En d'autres termes, la phrase indique un emplacement à celui qui la lisait, c'est-à-dire, dans ce cas précis, lui confirme qu'il se trouve bien devant la tombe et l'obélisque qui la surmonte.
Quand sur une autre face du monument, les inscriptions évoquent Antinoé, c'est non seulement pour rendre hommage à l'empereur qui la fit bâtir en souvenir de son protégé mais aussi pour spécifier qu'il s'agit bien d'une ville égyptienne : si la sépulture du jeune homme s'y était trouvée, il est certain qu'avec le sens de la précision qui le caractérise, Pétarbeschénis l'eût mentionné.
Or il n'a pas cru nécessaire de le faire. Donc, elle ne peut être qu'à Rome, affirme J.-C. Grenier !
Oui, mais où ?
Dans un deuxième temps, penchons-nous sur une autre expression : le "sḫt tš", ("sekhet tchès") "du Prince", à l'intérieur duquel, indique le texte, se trouve la tombe.
Mais qu'est donc ce "sḫt tš ", ce domaine personnel du "Prince", - "Princeps", pour les latinistes qui me liraient ?
Deux sont retenus. Le premier, immense complexe impérial, - je vous en avais touché un mot lors de cette rencontre - : la résidence tiburtine, plus communément nommée Villa Adriana, située à moins de trente kilomètres de la ville, dans la municipalité de Tivoli, constitue une incontournable référence qui, esthétiquement, marqua tant de grands littérateurs, tels Chateaubriand ou Stendhal et, plus proche de nous, Marguerite Yourcenar qui, à vingt ans, la visita avec son père, confiant à la fin de sa vie, dans Les Yeux ouverts- Entretiens avec Matthieu Galey, qu'elle fut le point de départ, l'étincelle, l'événement séminal, pourrais-je ajouter, dans la longue genèse, - plus d'un quart de siècle -, de son remarquable roman Mémoires d'Hadrien.
L'égyptologue belge Philippe Derchain, je vous l'ai signifié déjà, considérait donc que le sḫt tš, ce "domaine campagnard de celui qui détient le pouvoir à Rome", ainsi qu'il traduisait les hiéroglyphes gravés sur l'obélisque, ne pouvait qu'idéalement être le lieu d'inhumation d'Antinoüs.
Dès lors, tout semblait entériner les propos du Professeur Derchain : sa traduction paraissait plausible et, surtout, quelques fouilles archéologiques menées sur le site, précisément à un endroit où subsistaient des parties d'une décoration d'un temple de toute évidence égyptisant, auraient pu le laisser croire : n'y avait-on pas mis au jour une dalle de trois mètres de côté ... que, l'euphorie du moment aidant, on voulut absolument considérer comme l'emplacement idoine pour supporter un obélisque ?
Mais l'engouement passé, à tête reposée, il appert que, analysés, les vestiges mis au jour n'étant pas absolument funéraires, rien ne permettait d'affirmer qu'ils constituaient les restes du temple-tombeau d'Antinoüs.
En outre, l'acception de "campagnard" pour laquelle avait opté Philippe Derchain, n'apparaissait pas, aux yeux de Jean-Claude Grenier, être en adéquation avec un milieu urbain comme l'est la Villa Adriana.
Mais que seraient alors ces "jardins" ?
Le Professeur Grenier affirma qu'il s'agissait de ce que les sources antiques désignaient sous l'appellation de "horti", (hortus = jardin, en latin), c'est-à-dire un endroit planté de végétaux ; un parc public ou un espace vert, dirions-nous plus fréquemment à notre époque.
D'où, en vue d'appuyer sa propre traduction : "à l'intérieur des Jardins du Prince, dans Rome", son option de se tourner vers la seconde des prestigieuses résidences impériales de la ville : le site de ce qu'il est convenu de nommer, depuis qu'au 17ème siècle il devint propriété de la richissime famille des Barberini, la Vigna ("vignoble") Barberini, sur le mont Palatin où maints empereurs, dont Hadrien, possédèrent une prestigieuse résidence, un palais pour le dire d'un mot et ainsi rappeler que notre terme français provient précisément de palatium, - Palatin -, désignation de l'une des sept collines de Rome, puis qui, par métonymie, s'est appliqué à la demeure d'Auguste, le premier empereur, et enfin par la suite, à toutes les grandes demeures impériales.
En outre, ce qui le confortait dans cette hypothèse, c'est que dans la phrase de l'obélisque, ce qu'il avait traduit par "ce lieu consacré", entendez : ce tombeau, -"m i3t tn"-, définit en égyptien ancien une sorte de tumulus, de butte recouverte de végétation au sein de laquelle les dieux défunts étaient enterrés ... ce qui, in fine, convenait parfaitement pour caractériser le Palatin, à peine haut de quelques dizaines de mètres, et ses Jardins d'Adonis.
Mais au fil des ans, entre 1986 et 2008, poursuivant et affinant ses recherches, Jean-Claude Grenier comprit qu'il faisait fausse route en tablant sur le Palatin. Nonobstant, il demeura persuadé que sa traduction du texte de l'obélisque conservait son bien-fondé : il chercha donc d'autres "jardins", d'autres horti qui eussent aussi pu être, dans Rome, des propriétés d'Hadrien, partant, eussent été susceptibles d'abriter le caveau funéraire d'Antinoüs.
Il pensa tout d'abord aux jardins ayant initialement appartenu à l'historien romain Salluste (Horti Sallustiani) avant de devenir propriété impériale, notamment d'Hadrien qui y effectua d'importants aménagements, dont l'édification d'un pavillon à connotations égyptiennes : cet ensemble résidentiel présentait à la fois des espaces de verdure et des bâtiments, aujourd'hui totalement en ruine depuis la sac de Rome par les Wisigoths, en 410 de notre ère.
Mais in fine, c'est sur les Horti Domitiae, les jardins de Domitia, - que des recherches entreprises à l'extrême fin du 20ème siècle identifièrent à Domiitia Paulina Lucilla, la propre mère d'Hadrien -, que portèrent les faveurs du Professeur Grenier pour une raison fort simple : après le décès de sa mère, l'empereur y fit ériger l'imposant monument funéraire que j'évoquai précisément au début de notre rendez-vous de ce matin : le Château Saint-Ange.
Il est alors extrêmement tentant de penser, - mais dans l'état actuel des connaissances acquises, pas encore d'affirmer de manière péremptoire -, que l'empereur ayant hérité de ce domaine familial y ait aménagé la "maison d'éternité" de son jeune protégé, conjointement à son tombeau personnel et à ceux des membres de sa famille, en vue d'y abriter leurs urnes cinéraires.
Voici donc, amis visiteurs, le chemin au bout duquel m'ont mené mes lectures et recherches pour circonscrire la question de l'emplacement de la tombe d'Antinoüs.
Déçus seront probablement certains d'entre vous que, parmi toutes ces hypothèses, je ne puisse plus impérieusement désigner le lieu exact.
À ceux-là, je répondrai de deux manières.
La première en citant la conclusion tout empreinte de sagesse et de modestie que déjà en 1986, alors qu'il n'avait pas encore peaufiné son enquête, le Professeur Grenier lui-même écrivait dans un article, référencé dans la bibliographie ci-dessous :
"Cette proposition, - (à l'époque, c'était de croire que la tombe tant recherchée devait se trouver dans les jardins d'Adonis, sur le Palatin) -, est-elle recevable lorsqu'on la confronte au contexte historique en général ? Est-elle, de plus, compatible avec les données de l'histoire de la topographie de la Rome impériale ?
Répondre à ces questions sort du cadre des compétences de l'égyptologue et il est préférable de laisser ce soin à beaucoup plus qualifié que nous."
La seconde manière, en reprenant ce que m'écrivit si bellement en commentaire la semaine dernière, Cendrine, une de mes fidèles lectrices :
" Ne repose-t-il pas dans le cœur de celui qui l'a tant aimé et peut-être caché pour la postérité ? "
BIBLIOGRAPHIE
GRENIER Jean-Claude, L'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 8 et 37 à 45.
GRENIER Jean-Claude/COARELLI Philippo, La tombe d'Antinoüs à Rome, dans Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, (MEFRA), Tome 98, n° 1,, 1986, pp. 217-53 (Version électronique)
GRIMM Alfred/KESSLER Dieter/MEYER Hugo, Der Obelisk des Antinoos. Eine kommentierte Edition, München, Wilhelm Finck Verlage, 1994. (Version électronique)
RACINE Jean, Bérénice, dans Œuvres complètes de J. Racine et de Pierre et T. Corneille, Paris, Gennequin Libraire, 1862, p. 84.
YOURCENAR Marguerite, Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu Galey, Paris, Le Livre de Poche "Biblio" n° 5577, Librairie Générale Française, 2015, p. 143.
(*) Les deux vers originaux, placés par Racine dans la bouche de Titus évoquant pour leur part, la reine Bérénice, étaient bien évidemment :
" Dois-je croire qu'assise au trône des Césars
Une si belle reine offensât ses regards ? "
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Excellent congé d'automne à vous tous, amis visiteurs d'ÉgyptoMusée, et à bientôt ...