Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
Troisième Partie :
RÉQUISITS QUANT À LA LOCALISATION
DU TOMBEAU D'ANTINOÜS
Assurément vous souvenez-vous, amis visiteurs, que l'étude dans laquelle, de conserve, nous avançons vous et moi cet automne prit naissance le 6 septembre dernier, alors que nous admirions, au Musée royal de Mariemont, un buste du Louvre figurant Antinoüs,
pièce choisie par le Conservateur du Département Égypte/Proche-Orient, Arnaud Quertinmont, pour son exposition "Dieux, Génies, Démons en Égypte ancienne" qui, je vous le rappelle au passage, restera ouverte jusqu'au 20 novembre prochain.
À Mariemont justement, dans la "Réserve précieuse" qu'ensemble nous avions visitée le 13 mai 2013, au sein de la collection d'autographes acquis jadis par l'industriel et mécène hennuyer Raoul Warocqué, il s'en trouve douze de la main de Jean-François Champollion ; et parmi eux, celui-ci,
Autographe de Jean-François Champollion (1825) - © Photo : M. Lechien, Musée royal de Mariemont (Farde 1018b, 7., n° 3196. - 1825).
qui fait état d'une liste d'obélisques répertoriés à Rome par le Figeacois en 1825 dans laquelle, en sixième position, vous reconnaîtrez sans peine celui qui, pour l'heure, requiert notre attention.
Après vous avoir, la semaine dernière, brossé un rapide inventaire de ce que proposait chacune de ses quatre faces, je pense qu'est maintenant venu le temps de répondre, - ou plutôt, de tenter de répondre -, à certaines des questions que se sont posées différents égyptologues au cours du précédent siècle.
Et la première d'entre elles : où Antinoüs fut-il enseveli ?
Pour trancher ce nœud gordien que constitue l'endroit où pour l'éternité repose le favori d'Hadrien depuis le IIème siècle de notre ère, je vous invite à m'accompagner vers la face ouest de l'obélisque romain pour commencer à en observer le tableau supérieur.
Obélisque du Pincio - Face ouest : tableau supérieur et 1ère partie des deux colonnes gravées d'inscriptions - (© Photo : Raymond Monfort)
Malheureusement incomplet, il nous permet néanmoins de comprendre qu'à droite, Antinoüs, lui le Bithynien vêtu tel un souverain égyptien : jupe longue transparente descendant jusqu'aux chevilles, traditionnel collier-ousekh, barbe postiche et couronne composée de deux rémiges encadrant le disque solaire, le tout ordonné sur deux cornes de bélier supportant chacune un uræus, se tient debout devant un guéridon d'offrandes.
Dans sa main gauche ballant le long du corps, il enserre le signe de vie-ankh, tandis que de la droite il semble soutenir trois signes hiéroglyphiques superposés représentant, de haut en bas, le cœur-ib, le pilier-djed et la salle des fêtes du jubilé heb-sed, symboles respectivement de la volonté, de la stabilité et de la puissance royale en principe renouvelée au terme officiel, pas toujours respecté à vrai dire, de trente années de règne.
En fait, ces trois éléments éminemment emblématiques appendent du sommet d'un sceptre matérialisé par une tige de palmier, tenu de la main droite, seul élément rescapé d'une divinité évidemment assise, si je me réfère aux scènes parallèles gravées sur la partie supérieure des différents autres côtés de l'obélisque.
Très mutilée, vous le constaterez à nouveau grâce à ce lien, - (sur lequel, comme sur d'autres ici, je vous invite instamment à cliquer si vous désirez visualiser mon propos car je ne puis importer la photo de ce fac-similé directement dans mon article) -, la portion gauche du tableau donnait à voir un dieu siégeant, plus que très probablement Osiris chtonien, souverain des morts, prêt à accueillir le défunt Antinoüs admis à sa seconde vie, la vraie, sa vie éternelle, se présentant, ainsi que l'indique l'inscription à peine encore lisible dans la petite colonne au-dessus de son bras, devant le "Maître de la Vie".
Abordons à présent ce à quoi je voudrais aujourd'hui plus particulièrement vous sensibiliser : l'assertion qui précise, - tout est relatif, vous l'allez comprendre ! -, l'endroit choisi par l'empereur pour aménager la tombe du jeune homme ; question qui fit tant couler d'encre dans le milieu égyptologique du XXème siècle.
Rappelez-vous : le 4 octobre, je terminai notre entretien en citant cette phrase qu'avait traduite feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier :
" Le Bienheureux qui est dans l'Au-delà et qui repose en ce lieu consacré qui se trouve à l'intérieur des Jardins du domaine du Prince [ ... ] Rome. "
Courts propos que je ne manquai pas de définir comme quelque peu sibyllins, alors que, de prime abord, aucun terme ne semblait prêter à incompréhension.
Gravée sous la scène que je viens de vous décrire, la phrase se trouve à l'entame de la colonne de droite, la première à décrypter des deux sur la face ouest puisque, sauf exceptions, les hiéroglyphes se lisent traditionnellement de droite à gauche, - c'est-à-dire en nous dirigeant vers la tête des animaux ou des humains représentés -, et de haut en bas.
Découvrons, avec ce nouveau lien, dans le grand cadre de droite uniquement, le fac-similé de l'intégralité du passage incriminé et dont la translittération, - pour mes lecteurs égyptophiles, philologues patentés -, s'écrit : " ḥsy nty im nty ḥtp m i3t tn n(ty)t m-ḫnw sḫt tš n nb w3s [ ... ] H3rmˁ ".
Si pour certains, le lieu ici désigné était Antinoé, la ville égyptienne créée par Hadrien, l'empereur de Rome, pour d'autres, interprétant le même passage, c'était dans le temple double de Vénus et de Roma Aeterna (Rome éternelle), construit sous le règne d'Hadrien, qu'il vivait son éternité ; et pour feu Michel Malaise, mon Professeur à l'Université de Liège, Antinoüs ne pouvait qu'être enterré dans la Villa Adriana.
Mais pourquoi diantre tant d'interprétations dissemblables ?
D'abord parce que l'expression " sḫt tš "-, (prononcez "sekhet tchès") -, qui se traduit par "marche", "zone frontière" fut l'objet de diverses acceptions géographiques dans le chef de ces savants : ainsi quand certains conçoivent qu'il est fait allusion à l' Égypte parce qu'elle constitue une marche, une province frontalière de l'Empire romain, d'autres y voient plutôt le prestigieux domaine impérial parce que situé dans un périmètre proche de Rome,
(Toujours grâce au même lien, vous retrouvez les deux termes " sḫt tš " exprimés par les 13 hiéroglyphes présents dans la deuxième moitié inférieure du grand encadrement : à droite, commençant par trois roseaux verticaux dessinés au-dessus d'une main et se terminant, toujours à droite, par un rectangle ; et, à gauche, au même niveau que les roseaux, par un triangle et sur le même plan que ce dernier, par une sorte de croix dans un cercle, figurant en réalité un carrefour, ce qui constituait le déterminatif des noms de lieux.)
Quoi qu'il en fût de ces interprétations aussi éloignées sur le terrain que dans l'esprit, admettez que toutes deux eurent le mérite d'être cohérentes, défendables, plausibles : en effet, Hadrien étant un homme, quoi de plus naturel en somme qu'il souhaitât que pour l'éternité son favori reposât à ses côtés, quelque part dans sa prestigieuse villa de Tibur ; ou, plus impérialement peut-être, qu'il le voulût enseveli dans Antinoé, la ville qu'à sa mémoire il avait dédiée, créée sur le lieu même où, si jeune, il s'était noyé ?
D'abord, viens-je d'avancer, emplacements différents pour le tombeau dans le chef des égyptologues à cause d'une interprétation plus ou moins libre d'une formule relativement vague.
Ensuite, - considération non négligeable ! -, à cause de la malencontreuse cassure que vous avez peut-être remarquée sur la photographie précédente, juste au-dessus du lion couché, mutilant plusieurs hiéroglyphes et nécessitant de retailler les bords brisés aux fins de cimenter ensemble les deux fragments. Ce qui laissait ainsi aux égyptologues le libre choix de conjecturer ce que fut le texte originel à cet endroit.
Autrement dit, fallait-il comprendre qu'Antinoüs reposait " ... à l'intérieur des Jardins du domaine du Prince de Rome "... ou, comme le préconisait Jean-Claude Grenier, "... à l'intérieur des Jardins du domaine du Prince, dans Rome " ?
Une virgule ou pas en français, des hiéroglyphes disparus ou d'autres partiellement amputés sur l'obélisque du mont Pincio : et voilà les philologues qui entrent en lice et cogitent !
Par quoi cette interprétation différente de celle de ses prédécesseurs dans le chef du Professeur Grenier fut-elle motivée ?
C'est ce que nous tenterons de comprendre la semaine prochaine, amis visiteurs, lors de notre dernier rendez-vous avant que débutent les vacances de Toussaint dans l'Enseignement belge ...
Il m'est plaisir de grandement remercier Arnaud Quertimont, Conservateur du Département Égypte/Proche-Orient du Musée royal de Mariemont pour m'avoir si aimablement permis d'importer ici le cliché du document autographié de Jean-François Champollion ; ensuite Raymond Monfort pour le cadeau inespéré qu'il a fait à ÉgyptoMusée en m'adressant quarante photographies qu'il a prises de l'obélisque, à Rome, sur le Monte Pincio, en septembre 2014 et enfin Vincent Euverte, Concepteur du "Projet Rosette" : grâce aux photos de Raymond, aux réflexions de Vincent et aux fructueux échanges de courriels entre nous trois, je pus corroborer ce qui constitua au départ une improbable intuition, à savoir que les désignations des orientations cardinales de chacune des faces de l'obélisque Barberini ne pouvaient nullement correspondre à celles qu'avait en son temps déterminées Jean-Claude Grenier.
BIBLIOGRAPHIE
ERMAN Adolf, Römische Obelisken, dans Abhandlungen des Königlich Preussischen Akademie der Wissenschaften - Philosophisch-historische Klasse, n° 4, Berlin, 1917, pp. 10-7 et 28-47.
GRENIER Jean-Claude, L'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 8 et 37 à 45.
GRENIER Jean-Claude/COARELLI Philippo, La tombe d'Antinoüs à Rome, dans Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, (MEFRA), Tome 98, n° 1, pp. 217-53 (Version électronique)
GRIMM Alfred/KESSLER Dieter/MEYER Hugo, Der Obelisk des Antinoos. Eine kommentierte Edition, München, Wilhelm Finck Verlage, 1994. (Version électronique)