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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 00:00

 

 

Troisième Partie :  

 

 

" JE NE SAVAIS PAS QUE LA DOULEUR CONTIENT D'ÉTRANGES LABYRINTHES OÙ JE N'AVAIS PAS FINI DE MARCHER "

 

 

 

 

     Avec la relation des funérailles d'Antinoüs tout imprégnées de rites égyptiens que nous allons lire dans un court instant, nous serons arrivés vous et moi, amis visiteurs, au terme de la première section de ce qu'immodestement je nomme "dossier-enquête" que je souhaitais ouvrir en cette rentrée de septembre en vous permettant de (re)découvrir trois extraits du chef-d'oeuvre de Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, récit épistolaire, je vous le rappelle, censé avoir été adressé par l'auguste Hadrien à son petit-fils adoptif, le futur empereur Marc Aurèle.

 

     Si, aux fins de porter plus spécifiquement l'éclairage sur le jeune Bithynien, je me suis, dans un premier temps, uniquement confiné dans la seule fiction romanesque, je me dois, dans un second temps à venir, grâce à l'archéologie et à l'épigraphie égyptologiques, de vous permettre de percevoir au plus près la réalité historique de sa courte vie aux côtés de son mentor et l'avenir post-mortem que ce dernier tint à lui assurer. 

 

     Ce double dessein, vous l'aurez évidemment compris, a justifié le titre générique que j'ai choisi pour l'ensemble de ces articles : "Les devenirs d'Antinoüs : de la fiction romanesque à la réalité archéologique".  

 

     Il ne vous aura pas plus échappé, je présume, que la motivation première de cette nouvelle éude au sein d'ÉgyptoMusée fut la découverte que nous fîmes du buste d'Antinoüs proposé par l'égyptologue belge Arnaud Quertinmont à l'exposition Dieux, Génies et Démons en Égypte ancienne qu'il a conçue cette année au Musée royal de Mariemont, à Morlanwelz, en Belgique.

 

     Si vous le voulez bien, sur cette oeuvre, nous reviendrons de manière plus détaillée la semaine prochaine  car pour l'heure, c'est aux obsèques du jeune homme que je vous convie d'assister ...     

 

 

     Les embaumeurs livrèrent leur ouvrage : on déposa le mince cercueil de cèdre à l'intérieur d'une cuve de porphyre, dressée tout debout dans la salle la plus secrète du temple. Je m'approchai timidement du mort. Il semblait costumé : la dure coiffe égyptienne recouvrait les cheveux. Les jambes serrées de bandelettes n'étaient plus qu'un long paquet blanc, 

 

Musée du Louvre - Département des Antiquités égyptiennes, salle 15, vitrine 1 : Momie de Pachéry (N 2627)

Musée du Louvre - Département des Antiquités égyptiennes, salle 15, vitrine 1 : Momie de Pachéry (N 2627)

 

mais le profil du jeune garçon n'avait pas changé : les cils faisaient sur les joues fardées une ombre que je reconnaissais. Avant de terminer l'emmaillotement des mains, on tint à me faire admirer les ongles d'or. Les litanies commencèrent ; le mort, par la bouche des prêtres, déclarait avoir été perpétuellement véridique, perpétuellement chaste, perpétuellement compatissant et juste, se vantait de vertus qui, s'il les avait ainsi pratiquées, l'auraient mis à jamais à l'écart des vivants. L'odeur rance de l'encens emplissait la salle : à travers un nuage, j'essayai de me donner à moi-même l'illusion du sourire : le beau visage immobile paraissait trembler. J'ai assisté aux passes magiques par lesquelles les prêtres forcent l'âme du mort à incarner une parcelle d'elle-même à l'intérieur des statues qui conserveront sa mémoire : et à d'autres injonctions, plus étranges encore. Quand ce fut fini, on mit en place le masque d'or moulé sur la cire funèbre ; il épousait étroitement les traits. Cette belle surface incorruptible allait bientôt résorber en elle-même ses possibilités de rayonnement et de chaleur : elle giserait à jamais dans cette caisse hermétiquement close, symbole inerte d'immortalité. On posa sur la poitrine un bouquet d'acacias. Une douzaine d'hommes mirent en place le pesant couvercle. Mais j'hésitais encore au sujet de l'emplacement de la tombe. Je me rappelai qu'en ordonnant partout des fêtes d'apothéose, des jeux funèbres, des frappes de monnaies, des statues sur les places publiques, j'avais fait une exception pour Rome : j'avais craint d'augmenter l'animosité qui entoure plus ou moins tout favori étranger. Je me dis que je ne serais pas toujours là pour protéger cette sépulture. Le monument prévu aux portes d'Antinoé semblait aussi trop public, peu sûr. Je suivis l'avis des prêtres. Ils m'indiquèrent au flanc d'une montagne de la chaîne arabique, à trois lieues environ de la ville, une de ces cavernes destinées jadis par les rois d'Égypte à leur servir de puits funéraire. Un attelage de boeufs traîna le sarcophage sur cette pente. À l'aide de cordes, on le fit glisser le long de ces corridors de mine  ; on l'appuya contre une paroi de roc. L'enfant de Claudiopolis descendait dans la tombe comme un pharaon, comme un Ptolémée. Nous le laissâmes seul. Il entrait dans cette durée sans air, sans lumière, sans saisons et sans fin, auprès de laquelle toute vie semble brève ; il avait atteint cette stabilité, peut-être ce calme. Les siècles encore contenus dans le sein opaque du temps passeraient par milliers sur cette tombe sans lui rendre l'existence, mais aussi sans ajouter à sa mort, sans empêcher qu'il eût été.

 

    

LES DEVENIRS D'ANTINOÜS : DE LA FICTION ROMANESQUE À LA RÉALITÉ ARCHÉOLOGIQUE

 

     Hermogène me prit par le bras pour m'aider à remonter à l'air libre ; ce fut presque une joie de se retrouver à la surface, de revoir le froid ciel bleu entre deux pans de roches fauves. Le reste du voyage fut court. À Alexandrie, l'impératrice se rembarqua pour Rome.

 

     Je rentrai en Grèce par voie de terre. Le voyage fut long.  

 

 

 

 

Marguerite  YOURCENAR

Mémoires d'Hadrien

 

Paris, Gallimard, Collection Folio n° 921,

pp. 221 et 228-33 de mon édition de 1981

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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commentaires

Christiana 25/09/2016 11:13

Un bien bel extrait, piqûre de rappel de cette œuvre de Marguerite Yourcenar, première femme reçue à l'Académie Française, donc forcément sublime...
Même si ce n'est pas l'entrée d'un auteur à l'Académie française qui te le ferait aimer ou pas,bien au contraire... dans ce cas-ci, c'est bien différent car pour que cette femme ait réussi à ouvrir une brèche dans le barrage blindé de tous ces vieux machos conservateurs, il fallait qu'elle soit exceptionnelle.

"Tout écrivain qui rédige la biographie d'un personnage historique en est, peu ou prou, la "victime" ... sans qu'il faille nécessairement les identifier l'un à l'autre ?"
Tout à fait d'accord avec toi Richard car à mon humble et tout petit niveau, c'est aussi ce que je pense. Ainsi la belle Simoneta Vespucci qui s'était emparée de moi en m'obsédant durant des années, en m'obligeant à aller plusieurs fois sur ses traces en pèlerinage, en me forçant à écrire son histoire avait fait de moi sa victime (consentante) mais au grand jamais je ne me suis identifiée à elle.

Richard LEJEUNE 26/09/2016 21:59

Merci Christiana pour ton commentaire. Certes, l'écriture de Marguerite Yourcenar est exceptionnelle : il faut pour s'en convaincre non pas se contenter de lire le premier volume que lui consacre, chez Gallimard, la Bibliothèque de "La Pléiade", c'est-à-dire, pour faire simple sa production romanesque de très très grande qualité littéraire, - que je possède en vieux "Folio" bien amochés -, mais aussi "oser" se plonger dans le second, ses "Essais et mémoires", dont j'avais aussi, en leur temps, acquis en Folio l'extraordinaire trilogie "Le Labyrinthe du monde" dans laquelle elle se confie : 1. "Souvenirs pieux" ; 2. "Archives du Nord" et 3. "Quoi ? L'éternité", - titre sublime qu'elle emprunte à Rimbaud. Plus, et là, c'est une absolue découverte en ce mois de septembre, d'autres essais hors du commun ! M. Yourcenar est bien plus que la romancière des sublimissimes "Mémoires d'Hadrien" et "L'oeuvre au noir" !!!

Quant à ton deuxième paragraphe, qui corrobore entièrement ce que j'ai écrit en réponse à Jean-Pierre les jours précédents, il ne peut, tu t'en doutes, que me plaire ... certes pas parce qu'il s'inscrit pleinement dans le droit fil de mes propos mais, surtout, parce qu'il rencontre ceux exposés sur sa méthode de recherche et de travail par M. Yourcenar dans les "Carnets" que j'évoquai à l'instant.

Carole 23/09/2016 22:59

Temps court, temps long, pour les voyages humains. Temps unique et éternel de l'Art.

Richard LEJEUNE 24/09/2016 09:14

Superbe !
Merci pour ce commentaire laconique, Carole.

FAN 23/09/2016 17:25

Bien sur, Marguerite présente une belle écriture sinon pourquoi l'aurait-on accepté à l'académie française? et ses recherches sur Hadrien sont très intéressantes, je suis allée sur Wikipédia et j'ai lu qu'il avait fait construire à Nîmes,une basilique (détruite depuis) en l'honneur de l'impératrice Plotine (femme de Trajan et Nîmoise) qui l'avait aidé à accéder au trône 59.!!A Mardi, Richard pour la suite de cet homme hors pair, : Hadrien !!Bisous Fan

Richard LEJEUNE 24/09/2016 09:11

Personnellement, ce n'est pas l'entrée d'un auteur à l'Académie française qui me le ferait aimer ou pas. J'oserais même ajouter : bien au contraire !
Mais il est un fait, que je proclame depuis le début de mes articles actuels : son écriture - dans "Mémoires d'Hadrien" tout comme dans "L'Oeuvre au noir" d'ailleurs, est somptueuse.

Il me plaît beaucoup qu'au-delà de mes interventions, des lecteurs souhaitent en apprendre encore plus et font quelques recherches supplémentaires : merci d'être de ceux-là, chère Fan.

En effet, et Marguerite Yourcenar ne manque évidemment pas d'y faire allusion, il semblerait qu'il y eut une bienveillante affection entre Plotine et lui, et l'Histoire nous apprend qu'elle joua un rôle efficace dans son accession au pouvoir, Trajan n'ayant pas pris soin de désigner de manière bien nette celui qui devait lui succéder ...

Jean-Pierre 22/09/2016 17:40

Vous avez sûrement raison, cher Richard mais, vous le savez, il y a très longtemps que je ne lis plus de romans donc ce sont, seulement, les courts passages que vous avez publiés qui m'ont inspiré...

Richard LEJEUNE 23/09/2016 08:16

Il y a très longtemps également, Jean-Pierre, que je ne lis plus de romans ! Si je me suis replongé dans celui-ci, 34 ans après l'avoir découvert, et déjà porté aux nues pour l'excellence de l'écriture de Margurite Yourcenar, c'est surtout en relation avec le buste d'Antinoüs exposé à Mariemont à propos duquel j'ai jugé intéressant d'écrire une série d'articles mais c'est aussi parce que j'avais envie de donner à (re ?) découvrir à mes visiteurs un véritable monument littéraire, un pur chef-d'oeuvre de "réécriture de l'Antiquité", comme l'indique le sous-titre du catalogue de l'exposition de Bavay qui lui fut consacrée cet été.

Car il faut bien admettre que les rapports (amoureux) de la romancière avec l'Histoire antique, grecque et romaine mais aussi égyptologique dépassent avec bonheur et perfection tout ce que l'on peut lire actuellement dans la production romanesque.

Ceci posé, je ne prétends nullement avoir raison, - je vous rappelle qu'elle-même, eut à essuyer des réactions semblables aux vôtres ; j'ajouterai en outre que j'ai lu ici et là pour me documenter ces derniers jours des interventions qui vont dans votre sens mais je souhaitais simplement opposer quelques arguments qui me semblaient de nature à répondre à ces propos : ce n'est donc qu'un avis personnel que j'engage sans prétendre nullement avoir entièrement raison.

Mais le plus important à mes yeux c'est que ces échanges d'opinions nous auront permis de converser, de développer nos ressentis un peu plus que d'habitude - ah ! si nous pouvions être voisins ! -, et rien que cette opportunité m'agrée : là réside une des raisons de la création de ce blog par un enseignant retraité un peu dépité de ne plus partager ses connaissances et ses idées, de ne plus donner cours, en fait ...

Jean-Pierre 20/09/2016 17:18

Marguerite YOURCENAR est assez convaincante dans sa façon de s'identifier à Hadrien !

Richard LEJEUNE 21/09/2016 07:27

Très sincèrement, Jean-Pierre, je ne pense pas qu'il y ait identification pure et simple comme vous semblez l'affirmer.
À mon humble avis, il y a influence des idées de la romancière dans le portrait qu'elle brosse d'Hadrien et, réciproquement, son écriture, ainsi que ce qu'elle raconte à partir de sources que, d'ailleurs, elle nous offre à la fin du livre, dans ses "Carnets de notes", sont influencés par la personnalité de cet empereur d'envergure.

C'est à tout le moins ce que je ressens, à la lecture de deux passages des "Carnets de notes" en question.
L'un, p. 341, quand elle affirme, véhémentement :
"Grossièreté de ceux qui disent : "Hadrien, c'est vous". Grossièreté peut-être aussi grande de ceux qui s'étonnent qu'on ait choisi un sujet aussi lointain et aussi étranger".
L'autre, p. 342 qui suit, quand elle confie :" Tout être qui a vécu l'aventure humaine est moi".

Ne pensez-vous pas, cher Jean-Pierre, que de cet échange d'influences auquel j'ai fait allusion, tout écrivain qui rédige la biographie d'un personnage historique en est, peu ou prou, la "victime" ... sans qu'il faille nécessairement les identifier l'un à l'autre ?

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