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3 juillet 2018 2 03 /07 /juillet /2018 00:00

 

 

     "Prenez un jeune homme de fortune modeste, de goûts artistes, assis dans la salle à manger au moment banal et triste où on vient de finir de déjeuner et où la table n'est pas encore complètement desservie. L'imagination pleine de la gloire des musées, des cathédrales, de la mer, des montagnes, c'est avec malaise et avec ennui, avec une sensation proche de l’écœurement, un sentiment voisin du spleen, qu'il voit un dernier couteau traîner sur la nappe à demi relevée qui pend jusqu'à terre, à côté d'un reste de côtelette saignant et fade. Sur le buffet un peu de soleil, en touchant gaiement le verre d'eau que des lèvres désaltérées ont laissé presque plein, accentue cruellement, comme un rire ironique, la banalité traditionnelle de ce spectacle inesthétique.

(...)

     Il maudit cette laideur ambiante, et honteux d'être resté un quart d'heure à en éprouver, non pas la honte, mais le dégoût et comme la fascination, il se lève et, s'il ne peut pas prendre le train pour la Hollande ou l'Italie, va chercher au Louvre des visions de palais à la Véronèse, de princes à la Van Dyck, des ports à la Claude Lorrain, que, ce soir, viendra de nouveau ternir et exaspérer le retour dans leur cadre familier des scènes journalières."

 

 

Marcel  PROUST

Chardin et Rembrandt

 

dans Essais et articles - Débuts littéraires

Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2009, pp. 372-3

 

 

 

     Jamais achevé, jamais envoyé donc, c'est pourtant à cet article que le jeune Marcel Proust, en 1895, - il a 24 ans -, fait allusion quand il adresse à Pierre Minguet, directeur de la Revue hebdomadaire, une lettre manuscrite figurant dans les archives de la Bibliothèque nationale, à Paris, commençant par ses mots : 

     "Je viens d'écrire une petite étude de philosophie de l'art, si le terme n'est pas trop prétentieux, où j'essaie de montrer comment les grands peintres nous initient à la connaissance et à l'amour du monde extérieur, comment ils sont ceux «par qui nos yeux sont déclos» et ouverts en effet sur le monde.

 

     1895, c'est l'année où, lors des soirées "Salon du jeudi" de Madame Alphonse Daudet, Proust fait la connaissance de ses deux fils, et plus spécifiquement, Lucien, de 7 ans son cadet. 

     La correspondance qu'il reçut du "Maître"et le récit de leur relation que Lucien, étudiant à l'Académie Julian, a publiés dans un ouvrage intitulé "Autour de soixante lettres de Marcel Proust", lu tout dernièrement, m'a permis de découvrir cet extrait :

 

     " Quelquefois, j'allais chercher Marcel Proust à la Bibliothèque de l'Institut ; (...) nous allions souvent au Musée du Louvre. Il était un grand critique d'art. Personne alors n'en savait rien. Tout ce qu'il découvrait dans un tableau, à la fois picturalement et intellectuellement, était merveilleux et transmissible ; ce n'était pas une impression personnelle, arbitraire, c'était l'inoubliable vérité du tableau (...) et, de même que dans son oeuvre, rien de pédant, rien d'abstrait non plus, mais l'opération mystérieuse qui change la valeur du mot le plus courant, et en fait une formule magique ..."

 

     Ah ! qu'il m'eût plu de pouvoir suivre discrètement semblable esthète dans les salles du Louvre ; qu'il m'eût plu de l'entendre disserter sur Chardin ou Rembrandt, ou sur les chefs d'oeuvre de trois Primitifs italiens, Fra Angelico, Ucello et Ghirlandajo, qu'il adorait ; et qu'il m'agréerait aujourd'hui de lire, dans un des articles ou mélanges rédigés dans sa jeunesse, bien avant la renommée qui fut sienne, ce qu'il eût pensé de ces extraordinaires et si fragiles modèles d'embarcations antiques, présentés tels que, depuis plusieurs semaines déjà, nous les découvrons vous et moi de conserve, amis visiteurs, en cette vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes ... comme, par exemple, celui vers lequel, ce matin, je vous convie à porter un regard attentif.

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

 

     En effet, ne souhaitant pas plus m'attarder sur le très banal E 5539 datant comme beaucoup d'autres du Moyen Empire

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

 

que sur ces quelques avirons rassemblés sous le même numéro d'inventaire N 1536 et que seule, administrativement, une lettre ajoutée, - A, B ou C, -,  différencie les uns des autres, 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

j'ai plutôt choisi d'évoquer ce matin cette pièce exceptionnelle datant, tout comme N 2457, de l'extrême fin de l'Ancien Empire.

 

 

     Convenez-en, amis visiteurs, il y aura du monde aujourd'hui, assurément !

     Oh, certes pas autour de nous pour participer à l'ultime rendez-vous qu'ÉgyptoMusée vous a fixé avant de vous donner congé aux fins de pleinement profiter des vacances estivales loin de lui mais, comme vous le constatez, à bord ainsi que sur un socle en bois  

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)
DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

placé à côté de l'embarcation papyriforme E 32566 qui, je le souligne au passage, constitue en matière de navigation égyptienne, la dernière pièce que le Musée acquit, voici déjà 20 ans, lors d'une vente proposée par un collectionneur privé.

 

     Ces rameurs isolés sur ce socle, globalement semblables à leurs voisins immédiats, font partie du projet d'étude et de reconstitution envisagé par Madame Gersande Eschenbrenner-Diemer, dont vous ne pouvez plus ignorer à présent la pertinence du travail qui fut sien pour mettre en valeur les bateaux de cette vitrine. Ces hommes semblent donc former un équipage homogène dont l'embarcation d'origine n'a malheureusement pas été retrouvée, raison pour laquelle le socle sur lequel ils ont été ainsi rassemblés n'a d'autre raison d'être que de vous permettre, par comparaison évidente avec E 32566 tout à côté, d'en imaginer la perspective. 

 

     "Pièce exceptionnelle", avançai-je à l'instant à propos de cette barque funéraire en bois naturel recouverte de stuc jadis peint dont il ne subsiste que traces éparses, notamment par sa taille puisqu'elle mesure un mètre trente-cinq de longueur pour une largeur de seulement onze centimètres ; exceptionnelle également par son contenu humain : 29 "marins", le défunt et un autre homme, que j'évoquerai tout bientôt, ce n'est guère fréquent ni sur les maquettes traditionnelles ni au niveau des peintures ou des bas-reliefs découverts dans les mastabas de l'Ancien Empire ; exceptionnelle enfin par la rareté de pièces semblables au sein d'autres institutions muséales : dans la présentation qu'il en a faite, référencée dans ma bibliographie infrapaginale, l'égyptologue français Dominique Farout, précise, p. 29,  qu'à sa connaissance, il n'en existe que deux autres exemplaires, l'un au Musée du Caire (1,87 mètre et 37 personnages) et dans celui de Turin (33 figurines ; les dimensions du bateau n'étant toutefois pas indiquées). 

 

     Madame Eschenbrenner, dans l'étude qu'elle a menée à bien quelques années après la parution de l'article du Professeur Farout, - voir à nouveau la bibliographie ci-après -, s'est pour sa part étonnée de ce nombre imposant de personnages et, après les avoir minutieusement analysés, en conclut, p. 23, que :

 

     "Trop serrés les uns sur les autres, démultipliés en trop grand nombre vers la proue et la poupe, ils proviennent assurément de plusieurs modèles similaires".

     Car, répète-t-elle : "Il était en effet courant, dans le commerce de l'art, de rendre plus attractifs les modèles en croisant différents équipages.

 

     Quoi qu'il en soit, et le gros plan réalisé par Claude Field vous le confirmera immédiatement, ce bateau funéraire devait contenir plus de figurants encore : apercevez-vous çà et là des trous sur le pont et des petits tourillons n'attendant que la présence d'un nouveau bonhomme qui viendrait là se ficher pour l'éternité ? 

 

     

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

     Autorisez-moi quelques dernières considérations pour clôturer notre rendez-vous de ce matin à propos des personnes présentes sur cette embarcation funéraire relativement fruste mais, à tout le moins pour ce qui me concerne, extrêmement émouvante.

 

     Le défunt, d'abord, la taille ceinte d'un pagne blanc, assis à la poupe sur un siège cubique sans dossier, les mains posées sur les genoux, dut très probablement à l'origine être protégé par un dais dont il ne subsiste que quatre montants de bois peints en rouge et noir, le toit, à la différence de E 284 ou E 17111, ayant ici disparu.. 

  

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

 

     Comme lui, tous les occupants du bateau funéraire sont tournés vers la proue.

     Tous ?

     Vraiment ?

 

     Approchez-vous davantage, amis visiteurs : distinguez-vous, dépassés les quatre premiers assis devant le défunt, genoux remontés jusqu'à la taille et bras tendus à l'horizontale, un autre debout, intégralement nu, penché vers le bord du bateau vous exposant impudiquement son arrière-train ... ou son sexe, si l'envie vous prend de le vérifier de l'autre côté de la vitrine ?

 

     S'agirait-il d'un pêcheur ?, s'interroge Madame Eschenbrenner, forte d'une comparaison qu'elle établit avec l'un ou l'autre relief de mastabas d'Ancien Empire où, toutefois, un cache-sexe dissimule le bas-ventre, mais aussi grâce à la présence de petites chevilles de bois visibles au niveau de ses mains invitant à penser qu'il tenait éventuellement de quoi remonter aisément les poissons ainsi capturés. Dominique Farout, pour sa part, opterait plutôt pour voir en lui un sondeur.

 

     Les autres personnages assis, quinze à bâbord, quatorze à tribord, genoux écartés les uns par rapport aux autres et néanmoins repliés haut, verticalement, ne sont pas tous identiques : indépendamment du fait que certains ont subi les outrages du temps, - qui a perdu une main, qui le bras entier -, tous, quand ils le peuvent, adoptent pourtant la même gestuelle des bras étendus parallèlement et horizontalement ; tous, relativement filiformes, non seulement ne sont pas de même hauteur, non seulement ne sont pas dotés de la même petite tête alors qu'ils portent tous la même courte perruque couvrant leurs oreilles, mais en outre, tous se démarquent par rapport à la morphologie du corps de l'homme nu et de celui du défunt, tout en affichant les mêmes particularités au niveau de leur visage ...

 

     Personnellement, eu égard à la position si parallèle de leurs bras, je comprends difficilement que l'on en fasse des rameurs ... sauf à penser évidemment que quand il arriva jadis chez le collectionneur qui en 1998 le revendit au Louvre, l'objet se présenta en divers morceaux comme ce fut souvent le cas par le passé et que sa reconstitution, son remontage pêcha par défaut de connaissance du "restaurateur" qui alors s'en chargea ...

 

 

 

* * * 

 

 

     "Le monde n'a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu'un artiste original est survenu."

 

Marcel  PROUST

À  la recherche du temps perdu

Le côté de Guermantes,  II

 

Paris, Gallimard, Le Livre de Poche 1639-40, 1966,

p. 30.

 

 

 

* * *

 

     En espérant vous retrouver nombreux le mardi 4 septembre prochain, je vous souhaite à toutes et à tous, amis visiteurs, un excellent été.

 

     Richard

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

COMPAGNON  Antoine, Proust au Musée, p. 6 du texte librement téléchargeable sur le site du Collège de France.

 

 

DAUDET  Lucien, Autour de soixante lettres de Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2012, p. 18. 

 

 

ESCHENBRENNER-DIEMER  Gersande/PORTAL  Anne, Un nouveau regard sur des modèles de bateaux égyptiens au musée du Louvre, dans La Revue des Musées de France - Revue du Louvre, Paris, 2016, n° 1, pp. 18-29.

 

 

 

FAROUT  Dominique, Un nouveau modèle de barque égyptienne au Musée du Louvre, dans La Revue du Louvre, Paris, 2000, n° 5, pp. 29-32.

 

 

 

PROUST  Marcel, Chardin et Rembrandt, dans Essais et articles - Débuts littéraires, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2009, pp. 372-3.

 

 

 

ID.  À  la recherche du temps perdu, Le côté de Guermantes II, Paris, Gallimard, Le Livre de Poche 1639-40, 1966, p. 30.

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26 juin 2018 2 26 /06 /juin /2018 00:00

 

 

     " L'homme de génie ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire de l'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte, prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort, elles font retour à l'humanité et l'enseignent." 

 

 

 

 

Marcel  PROUST

John Ruskin

 

dans Gazette des Beaux-Arts, 1er avril 1900

 

repris de Pastiches et mélanges

Paris, Gallimard, La Pléiade, 1971,

p. 106.

 

 

 

 

 

     Après avoir tout récemment, grâce à Madame Gersande Eschenbrenner-Diemer, Docteur en Égyptologie et à l'amabilité qui fut sienne de me fournir nombre considérable de renseignements inhérents aux travaux de recherche qu'elle mena et qui débouchèrent en 2013 sur une bien judicieuse intervention menée, en collaboration avec Madame Élisabeth Delange, Conservateur en chef des Antiquités égyptiennes du Louvre et Madame Anne Portal, Conservateur-restaurateur du patrimoine, sur les modèles de bateaux alignés ici devant vous, amis visiteurs, sur la grande étagère centrale de la vitrine 2 de la salle 3, - mais aussi, sur ceux toujours actuellement conservés dans les réserves, et qui, sous peu j'espère, seront enfin présentés au grand jour, ne fût-ce que dans une banque de données accessible à tout un chacun - ; après avoir, donc, éclairci l'origine de quelques "transformations" qui nous avaient intrigués suite à la simple comparaison des photos prises par Claude Field le 31 janvier dernier et celles, partiellement différentes, apparaissant toujours sur le site internet officiel du Musée, je souhaiterais avec vous poursuivre la découverte des autres maquettes d'embarcations, en commençant par N 2457, chronologiquement la première de celles actuellement au Louvre puisqu'elle figurait au sein de la collection des 4000 œuvres dont Henry Salt (1780-1827), consul général britannique au Caire, cherchait à se départir et qu'après avoir reçu l'aval du roi Charles X, Jean-François Champollion, rappelez-vous, avait acquise.

     Elle était entrée au Musée en 1826.

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 6. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. N 2457)

 

 

      À la différence de la majorité des pièces de la série ici proposée que maintenant vous savez provenir du Moyen Empire, cet exemplaire en bois polychromé de 107, 3 centimètres de long, 21 de large et 25,2 de hauteur se révèle quelque peu antérieur puisqu'il date de la VIème dynastie, soit de la fin de l'Ancien Empire.

 

     Il s'agit d'un artefact dont l'origine géographique n'a pas été relevée, si pas véritablement unique, à tout le moins esseulé ou délaisé, à tel point que dans sa Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles-X, Champollion en personne, - lui qui pourtant avait étudié et invité son souverain à offrir cette deuxième collection Salt à la France, la première ayant été, je le rappelle incidemment, acquise par le British Museum de Londres, en 1818 -,  n'en fit même pas mention !

     Oubli ? Volonté délibérée dans le chef de l'inventeur des hiéroglyphes, par ailleurs premier Conservateur des Antiquités égyptiennes  ?

 

     Nonobstant, au British précisément, un modèle, BM EA 9510, accuse de manifestes analogies quant au style, aux dimensions et à la technique de fabrication avec "notre" N 2457. De sorte qu'il donne à penser que tous deux pourraient exciper d'une origine commune dans la mesure où la position caractéristique des jambes repliées des marins infère que les deux bateaux émaneraient d'un même atelier, probablement memphite, et auraient été réalisés au cours de la même VIème dynastie.     

 

     Quoi qu'il en soit, pour ma part, alors que voici 10 ans, il ne figurait nullement dans la vitrine, j'applaudis à la décision prise d'enfin l'exhumer des sous-sols et d'ici l'intégrer.

     Cela permit de s'aviser de l'apposition, au dos d'un des hommes d'équipage, d'une petite étiquette vieille d'environ deux siècles mentionnant simplement qu'il faisait partie de la collection Salt qui, je le souligne également au passage, ne constitua nullement l'unique apport de monuments, de quelque taille qu'ils fussent, au Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.

     Forte de cette mince mais assurément pas anodine indication, Madame Eschenbrenner conjectura que d'autres figurines s'autorisant de la même référence d'acquisition, "perdues", voire "oubliées" dans les riches entrailles du Musée, devaient inévitablement faire partie intégrante de la même embarcation.

 

     Celle-ci, relativement fruste, monoxyle, comprenez : taillée dans une seule pièce de bois, m'apparaissant "émouvante" malgré son aspect peu dégrossi, annonce la particularité de certaines du Moyen Empire, papyriformes, que vous avez admirées les semaines précédentes : il ne s'agit en définitive que pérenniser l'esthétique globale des barques égyptiennes des temps premiers.

 

     Alors que ses extrémités effilées furent originellement peintes en jaune et la figuration des ombelles qui les terminent tout à la fois recouvertes de noir, de rouge et de rose, la partie centrale de la coque, plus large, se différencie par sa blancheur. 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 6. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. N 2457)

 

 

     Approchons-nous, voulez-vous de trois des marins assis sur le pont, jambes repliées ; pont qui, probablement l'aurez-vous déjà remarqué, est à bâbord comme à tribord encadré de longerons protecteurs de faible hauteur.

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 6. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. N 2457)

 

 

     Grâce à ce gros plan que nous offre ici Claude Field, vous avez l'opportunité, amis visiteurs, d'aisément comprendre un détail de fabrication de ces personnages taillés dans du bois de sycomore : les petits trous noirs que vous distinguez sur le haut du corps de chacun des deux de l'avant-plan, à la taille pour celui de gauche, à l'épaule pour son voisin, vous prouvent que leurs bras étaient enchevillés tout à la fois aux épaules et aux coudes.

     Et c'est également une petite cheville qui les maintenait assis sur le pont du bateau. En revanche, leur collègue debout à la proue, censé sonder, comme déjà j'eus l'opportunité de vous l'expliquer, la profondeur de l'eau du Nil, se trouve pour sa part fixé par un tenon saillant de son pied pour s'enfoncer dans une mortaise percée dans le bois du pont.  

 

     Si, gantés de blanc, vous aviez l'heur de prendre en mains cette embarcation millénaire retirée de sa vitrine, vous constateriez que d'autres évidements pratiqués à même ce pont vous permettraient d'en supputer l'équipage ... qui, d'origine, comprit le marin sondeur à la proue et le barreur à la poupe, mais aussi six rameurs : trois sont donc peut-être encore à dénicher dans les réserves ... ou irrémédiablement égarés pendant leur traversée, non pas du Nil, mais de la Méditerranée et peut-être aussi de la Seine, avant de franchir les guichets du Louvre ... 

 

     Quant au timonier, si esseulé à la poupe, si dépourvu, alors que la bise ne fut pas encore venue, qu'en dire de plus que ce que déjà, à propos de E 12027, je vous ai expliqué le 12 juin dernier ? 

 

 

     En revanche, c'est par une mise au point concernant la coque de l'embarcation sur laquelle nous nous sommes penchés ce matin que je mettrai fin à la présente entrevue et, par la même occasion, que j'introduirai succinctement notre futur entretien du mardi 3 juillet, vraisemblablement l'ultime avant mon traditionnel cadeau annuel : deux mois de vacances estivales sans la moindre incursion d'EgyptoMusée dans votre vie.

 

     Et pour l'heure donc, concevez, amis visiteurs, que se classent en deux catégories distinctes les bateaux se terminant par des ombelles de papyrus soit, comme N 2457 aujourd'hui ou E 11993 évoqué dernièrement, présentant une coque épaisse et massive, soit comme celui de la semaine prochaine, E 32566, doté d'une coque fine et extrêmement effilée ... 

 

     À mardi, pour que de conserve nous la découvrions ?       

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

ESCHENBRENNER-DIEMER  Gersande/PORTAL  Anne, Un nouveau regard sur des modèles de bateaux égyptiens au musée du Louvre, dans La Revue des Musées de France - Revue du Louvre, Paris, 2016, n° 1, pp. 18-29.

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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 00:00

 

 

"Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, 

Par delà le soleil, par delà les éthers,

Par delà les confins des sphères étoilées,

 

Mon esprit, tu te meus avec agilité,

Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,

Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde

Avec une indicible et mâle volupté.

 

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;

Va te purifier dans l'air supérieur,

Et bois, comme une pure et divine liqueur,

Le feu clair qui remplit les espaces limpides."

 

(...)

 

 

Charles  BAUDELAIRE

Élévation

 

 

Les Fleurs du Mal, 3

(Extrait)

 

dans Œuvres complètes

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968,

p. 46

 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 5. ÉCLAIRCISSEMENTS ...

 

      En ouvrant mes volets, vendredi dernier, j'augurai que la journée m'apporterait la lumière.

 

     Elle le fit ...

 

 

     Vous vous souvenez assurément, amis visiteurs, que cette thématique consacrée aux barques exposées dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre (D.A.E.) a de façon inattendue débouché sur un certain nombre de questions concernant d'incontestables changements intervenus au niveau de leur apparence quand il m'a pris l'idée de comparer les photographies que Claude Field, un de mes amis parisiens qui m'a fait l'immense cadeau de se rendre sur les lieux aux fins de me les offrir, - de nous les offrir à tous en réalité ! -, avec celles encore actuellement proposées sur le site officiel internet du Musée, exactement les mêmes qu'il y a dix ans quand déjà je traitai ce sujet, de manière bien plus minimaliste, il est vrai.

 

     Ce mien questionnement, je le soumis le 1er juin au D.A.E et reçut bien aimable réponse qui, je le rappelle au passage, figurait en fin d'article de la semaine dernière. Vous y appreniez que m'était également adressée une étude exceptionnelle dont je n'avais, au préalable, pas eu connaissance, sous les plumes de mesdames Gersande Eschenbrenner-Diemer, Docteur en Égyptologie et Anne Portal, Conservateur-restaurateur du patrimoine ; article paru dans la première livraison de 2016 de la "Revue du Louvre", qui précisément traitait des modèles de bateaux égyptiens en bois et de leur rénovation récente, à l'origine, vous l'aurez deviné, des manifestes modifications opérées sur certains de ceux ici devant vous alignés.

 

     En fouillant par la suite quelque peu le Net, je m'aperçus que G. Eschenbrenner-Diemer pouvait actuellement être considérée comme LA spécialiste en la matière dans la mesure où précisément son Doctorat porta sur ce sujet.

     Non négligeable, cette jeune dame disposait d'une adresse FB.

     Je la contactai donc à tout hasard et fus plus que très agréablement surpris qu'elle accepte d'apporter réponses aux questions que son article n'avait pas nécessairement toutes abordées.  

 

     Je ne la remercierai jamais assez de m'avoir ainsi accordé sa confiance - c'est rare à notre époque parsemée d'étoiles qui, plus souvent qu'elles ne le devraient, ne condescendent que très rarement à converser avec les vers de terre.

 

 

     Reprenons, voulez-vous, amis visiteurs, dans l'ordre où vous les avez découvertes, les embarcations concernées.

 

 

E 284

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 5. ÉCLAIRCISSEMENTS ...

 

 

     À la page 28 de son étude publiée dans la "Revue du Louvre", Madame Eschenbrenner-Diemer écrit : "... il semble que les figurines aient été déplacées à plusieurs reprises."

 

     En effet, vous avez comme moi constaté que le marin debout qui, précédemment était tourné vers la structure ajourée abritant le défunt assis tenant en main une fleur de lotus, symbole de renaissance, a pivoté sur lui-même pour faire face aux hommes d'équipage.

     Parfaitement logique selon Madame Eschenbrenner, dans la mesure où il occupe enfin maintenant sa position originelle, ce que prouve, après l'examen minutieux qu'elle lui accorda, une cheville cassée à l'arrière de la tête permettant à l'homme d'ainsi être fixé au dais.

     Ses bras levés infèrent qu'il gréait un mât, malheureusement jamais arrivé au Louvre avec le reste de la collection Clot-Bey, en 1852.

 

     Le marin assis qui, précédemment se trouvait à la poupe, et qui a ensuite été relégué derrière les quatre autres, aurait dû en réalité y rester mais tourné vers le dais, dos au Nil donc, en tant que barreur. 

     Sur ce point, Madame Eschenbrenner escompte rediscuter avec le Conservateur de la salle.

 

     Quant à l'aviron se trouvant à la poupe en remplacement du timonier, il provient d'une autre barque funéraire car si E 284 date du début du Moyen Empire, la décoration du gouvernail ajouté le situerait plus vraisemblablement au milieu de ce même Moyen Empire.

     Scientifiquement parlant, il n'a donc pas à intégrer ce bateau funéraire. Quoi qu'il en soit, il est probable que, pour une simple question de bonne compréhension du public, le Conservateur a cru bon de combler le vide ...

  

     Et Madame Eschenbrenner de conclure, dans un de nos échanges : "Je vous remercie pour vos remarques. Les modèles en bois ont subi de nombreux remontages, démontages et cela dès leur découverte pour être revendus. J'ai tant de fois constaté la réutilisation d'un équipage pour qu'une coque vide prenne vie !

Mes travaux ont tenté de faire avancer cette question mais comme je le constate, tout n'est pas parfait !

 

 

 

 

E 11993/E 11994

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 5. ÉCLAIRCISSEMENTS ...

 

     En réponse à une question qui, tout logiquement, nous intriguait, Claude Field et moi-même, - pour quelle raison attribuer deux numéros d'inventaire à un seul artefact ? -, Madame Eschenbrenner me précisa ce dont je me doutais un peu, à tout le moins sur le principe : 

 

     "Cher Monsieur, le numéro E 11993 correspond à la barque tandis que E 11994 correspond à la petite rame. J'aurais en effet dû le préciser, votre œil est particulièrement aiguisé.

 

 

 

E 17111

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 5. ÉCLAIRCISSEMENTS ...

 

 

     Enfin, avant de mettre un terme à notre rendez-vous de ce matin, il me reste à envisager avec vous la dernière embarcation qui me posa problème puisque a aujourd'hui disparu un élément pourtant toujours présent sur la photo qu'en propose le site Internet officiel du Louvre : un immense portique peint.

 

     Voici à son sujet ce que m'a divulgué Madame Eschenbrenner :

 

     "Concernant le bateau E 17111, l'immense portique dont vous parlez était un mauvais remontage constitué de plusieurs pièces appartenant à une voilure sans doute d'une autre embarcation.

     Tous les bateaux ont été examinés, les éléments mal remontés remis en place ou retirés si ceux-ci provenaient d'autres objets.

     Ils sont à présent conformes à la réalité archéologique et bien datés."

(C'est moi qui souligne.)

     

 

 

 

     Avant  de prendre congé de vous jusqu'à mardi prochain, 26 juin, amis visiteurs, il me siérait dans un premier temps, en votre nom et au mien de grandement féliciter Madame Gersande Eschenbrenner-Diemer pour l'excellence du travail qu'elle a effectué sur les embarcations présentées dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes de Musée du Louvre ; puis, dans un second temps, de la remercier d'avoir eu l'extraordinaire gentillesse de répondre à mes questions.

 

     Madame, grâce à votre article publié dans la "Revue du Louvre", grâce à ceux dont je disposais déjà personnellement et dont je fournis la référence dans ma bibliographie infrapaginale, grâce aussi à nos échanges scripturaux à plusieurs reprises dans la semaine écoulée, soyez consciente que ma présente intervention vous doit tout !

 

     MERCI à vous d'avoir, avec autant d'aménité, consenti à m'instruire toutes les fois que je vous sollicitai.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

ESCHENBRENNER-DIEMER  Gersande/PORTAL  Anne, Un nouveau regard sur des modèles de bateaux égyptiens au musée du Louvre, dans La Revue des Musées de France - Revue du Louvre, Paris, 2016, n° 1, pp. 18-29.

 

 

ESCHENBRENNER-DIEMER  Gersande, Modèle de barque funéraire, dans Catalogue de l’exposition Sésostris III, Pharaon de légende, Lille,  Éditions Snoeck, 2014, p. 217.

 

EAD., Les modèles en bois du Moyen Empire dans les collections d’Émile Guimet, dans Catalogue de l'exposition Un jour j’achetai une momie. Émile Guimet et l’Égypte antique, Lyon, Éditions Hazan/Musée des Beaux-Arts de Lyon, 2012, pp. 88-89.

 

 

 

 

 

 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 00:00

 

 

" 1 juin à 12:03

 

Cher Monsieur,

 

Nous accusons réception de votre demande, et nous vous répondrons dès que possible.

 

Bien à vous

 

Musée du Louvre "

 

 

 

 

***

 

     Est-il besoin d'ajouter, amis visiteurs, qu'à réception de ce courriel qui m'est parvenu dans la demi-heure par rapport à celui que j'avais envoyé à propos des trois questions qui clôturaient mon article du 29 mai, j'ai cru un instant que la promesse écrite serait tenue ?

 

 

     Parmi maints sites explorés sur le territoire égyptien depuis deux siècles, celui d'Assiout, chef-lieu du 13ème nome de Haute-Égypte et dont la nécropole date du Moyen Empire sera ce matin mis à l'honneur.

 

     C'est là, du temps déjà de la Campagne d'Égypte à l'extrême fin du XVIIIème siècle, que Jean-Baptiste Prosper Jollois et Édouard de Villiers du Terrage, deux ingénieurs français des Ponts et Chaussées, membres de la "Commission des Sciences et des Arts" instituée en mars 1798 grâce à celui qui n'était encore que le "petit" général Bonaparte, furent par lui mandés pour effectuer le relevé des plans des hypogées des gouverneurs de la province durant la XIIème dynastie.

 

     Ce ne fut toutefois qu'au tout début du siècle dernier que, sous le patronage d'Émile Chassinat et de Charles Palanque, furent engagées, au nom de l'Institut français d'archéologie orientale (I.F.A.O.), des fouilles dans une série de tombes rupestres situées quelque peu en dessous et ayant appartenu à des notables de la dynastie précédente, la XIème.

 

     En cliquant ici sur le terme rapport, vous pourrez prendre connaissance du mémoire publié en 1911 par É. Chassinat dont, voici peu de jours, j'ai considéré la lecture absolument passionnante et les quarante planches reléguées en fin de volume d'un intérêt égyptologique certain, même si, - et cela est inhérent à l'époque -, trois seulement ne sont pas monochromes.

 

     J'y ai ainsi appris que sur les vingt-six tombes mises au jour entre le 27 février 1903 et la fin du mois de mai qui suivit, il fut avéré que vingt-et-une d'entre elles eurent l'heur de ne jamais subir les outrages de pillards.

 

     De l'une d'elles, déterminée quatorzième par Chassinat et attribuée à un certain Oupouaoutmhat, fut exhumée une maquette d'embarcation, inventoriée E 11993/E 11994 par le Louvre, la première sur les deux qui, dans la vitrine 2 de la salle 3, sont adornées d'un œil-oudjat peint à l'avant.

 

     C'est sur ces deux barques funéraires particulières qu'il me siérait ce matin, amis visiteurs, de monopoliser vos regards.   

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 4. MODÈLES RÉDUITS D'EMBARCATIONS  (E 11993/E 11994  et  E 12027)

 

 

     Vous aurez déjà remarqué que ce modèle en bois peint d'une longueur de 89 centimètres et d'une hauteur de 28,50 porte bizarrement deux numéros d'inventaire. Nulle part, je n'en trouvai la raison officielle.

     Toutefois, le catalogue de l'exposition initiée par l'égyptologue français Jean Vercoutter célébrant le centenaire de l'I.F.A.O., dont il était alors le Directeur, et qui s'était tenue de mai à octobre 1981, au Palais de Tokyo, à Paris, indique pudiquement, p. 118, qu'avant leur dépôt au Musée du Louvre, beaucoup de composants des bateaux provenant d'Assiout furent "quelque peu mélangés", ajoutant qu'on alla parfois même jusqu'à emprunter à un autre, l'une quelconque pièce manquant à celui choisi pour figurer "sous les feux de la rampe" ; aux fins, je présume, d'ainsi pouvoir recomposer un artefact plus ou moins conforme aux peintures murales de certaines tombes connues.

 

     De sorte que, dans la foulée,  je suppute, - tout à fait gratuitement, j'insiste ! -, qu'ici, les deux numéros d'inventaire associés (E 11993 et E 11994) font référence à des éléments disparates ayant  peut-être appartenu à deux bateaux distincts provenant d'autres tombeaux de la nécropole d'Assiout ...

     

     Quoi qu'il en soit, au Louvre aussi, vous ne pouvez plus l'ignorer si vous m'avez suivi ces derniers temps, d'incontestables manipulations sont intervenues depuis une dizaine d'années au moins : ainsi, opposez la photo de cette barque E 11993/E 11994 ci-dessus qu'a prise Claude Field, un de mes amis parisiens, le 31 janvier dernier à celle réalisée jadis par Christian Décamps ci-après, par ailleurs toujours sempiternellement exposée sur le site Internet officiel du Musée.

     Derechef, une constatation s'impose : des rames ont été placées dans les mains de certains personnages.

 

     Par respect de la déontologie, permettez-moi d'ajouter qu'Émile Chassinat précise à la  note 3 de la page 51 de son rapport qu'à l'instar de tous les bateaux exhumés des tombes d'Assiout : les rames n'étaient pas aux mains des rameurs. Elles reposaient en tas sur le pont de la barque.

 

Barque E 11993/E 11994 (Louvre : © Ch. Décamps)

Barque E 11993/E 11994 (Louvre : © Ch. Décamps)

  

     Foin de l'itération de ces "détails" !

     Et poursuivons, voulez-vous, notre examen de cette belle pièce si simple, tant au niveau des couleurs, dominées par différentes ocres, que de l'équipage composé de dix personnages : quatre groupes de deux hommes, torse nu et pagne blanc, les uns installés à bâbord, les autres à tribord, avec pour tâche de pourvoir aux manœuvres.

     

     Comme dans la barque E 284, également dans cette vitrine, un homme se tient debout à la proue mais cette fois, la gaffe avec laquelle il  était censé sonder la profondeur du Nil a disparu. 

     Quant au dixième membre d'équipage, il est appuyé à l'arrière contre deux piquets face à ses "hommes", assis comme eux en tailleur.

     Grâce au modèle vers lequel nous allons maintenant nous tourner, grâce à des détails plus précis, je vous propose de mieux appréhender la scène.                                                  

        

 

     Fort semblable, toutefois d'une facture supérieure, c'est du caveau d'une autre sépulture d'Assiout, la numéro 7, ayant appartenu à un Commandant des Navires, le Chancelier Nakhti et qui se révéla particulièrement riche en pièces superbes, - je pense à la statue de ce notable, exposée un peu plus avant, toujours au rez-de-chaussée, dans la vitrine 3 de la salle 17, ou 320 selon la nouvelle numérotation ; je pense également à ses remarquables cercueils gigognes de bois sculpté et peint, intérieur comme extérieur que vous pourrez apprécier si, après notre entretien, vous décidez de vous rendre en cette salle 17 -, que provient un second modèle d'embarcation, E 12027, également ornée d'un un œil-oudjat de chaque côté de la proue que, pour l'heure, je vous invite à admirer ... et dont les formes au loin frissonnent dans l'azur, comme à son propos aurait pu l'écrire Baudelaire (131), d'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur (23), un de ces grands ciels qui font rêver d'éternité (86).  

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 4. MODÈLES RÉDUITS D'EMBARCATIONS  (E 11993/E 11994  et  E 12027)

 

 

     D'une longueur de 81 centimètres pour 38,50 de hauteur, cette maquette en bois stuqué découverte au fond du puits 1 de la tombe 7, à 5,60 mètres de profondeur, a partiellement conservé d'autres couleurs d'origine que la précédente, notamment un vert assez foncé pour la coque, - choix que vous comprendrez aisément dans la mesure où, comme pour les barques solaires de Rê que j'ai déjà évoquées, la forme que l'artiste donna à ses deux extrémités évoque incontestablement l'ombelle d'une plante de papyrus.

     Partiellement, viens-je de souligner car vous aurez inévitablement remarqué que la peinture s'est à maints endroits écaillée. 

 

     Vous retrouvez également l'ocre brun-rouge de la carnation des corps pour lesquels, m'autorisant à nouveau un vers baudelairien, je dirais que les soleils marins teignaient de mille feux (12) ; le blanc pour leur pagne court et les rubans enserrant sur le front leur perruque noire ; du sombre également, noir ou bleu, pour la représentation de l’œil-oudjat se détachant sur fond blanc.

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 4. MODÈLES RÉDUITS D'EMBARCATIONS  (E 11993/E 11994  et  E 12027)

 

     Que les égyptophiles avertis qui d'aventure me liraient m'autorisent un aparté aux fins de rapidement expliquer ce qu'il faut par là comprendre.

 

     Cette image particulière, au demeurant bien connue, combine en réalité l’œil humain et le larmier de celui d'un faucon pour exprimer symboliquement le concept d'intégrité physique, - celle que tout défunt entend recouvrer dans sa seconde vie -, oudja signifiant, en égyptien ancien, être sain, être vigoureux.

 

     Ce symbole en appelle au mythe d'Horus dont l’œil sain (oudjat) fut déchiqueté par le jugé vilain dieu Seth puis, par miracle, reconstitué grâce au jugé sage dieu Thot.

 

     Il vous faut aussi savoir que dans la pensée égyptienne, les deux yeux d'Horus étaient assimilés à ces astres cardinaux que sont le soleil et la lune. De sorte qu'y attenter signifie aussi déstabiliser le cycle cosmologique de l'éternel mouvement des astres, à l'origine, ne l'oubliez jamais, du retour de la crue, du retour des saisons, du retour du temps des semailles puis de celui des récoltes ; bref, d'une certaine manière, de l'éternel retour de ce qui, chaque année, assure la vie du pays et de ses habitants. 

 

     J'ajouterai pour terminer que cette représentation vise, - pour un œil, ce me paraît normal ! :) -, à symboliser non seulement la pleine intégrité physique humaine mais également la cohésion du monde, de l'Égypte, pour être plus précis. Vous aurez aisément compris qu'a contrario, lui porter préjudice signifie donc mettre le pays en grand danger, c'est-à-dire à favoriser le retour d'Isefet, ce chaos toujours craint.

 

       C'est la raison pour laquelle vous croiserez fréquemment ce symbole de l’œil-oudjat sur des stèles funéraires, sur des amulettes et, comme dans cette vitrine, sur des modèles d'embarcations.

 

     Ce très bel exemplaire, même s'il se présente à vous avec un équipage parfaitement identique à celui que vous avez vu au début de notre rencontre, offre, grâce à quelques éléments reconstitués ou exportés d'autres barques funéraires, l'avantage "didactique" de vous permettre de mieux comprendre, de mieux virtuellement imaginer ce type de bâtiment d'antan : en effet, plusieurs agrès, - mât, espars ou vergues -, au-dessus de la tête des marins, suggèrent l'antique présence de voiles.

 

     Il m'agréerait de clore notre présent entretien en attirant votre attention sur un détail qui pourrait vous paraître anodin, voire que vous pourriez mal interpréter, et donc qui mérite quelques mots d'explication de ma part.

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 4. MODÈLES RÉDUITS D'EMBARCATIONS  (E 11993/E 11994  et  E 12027)

 

     Grace à ce gros plan que je me suis autorisé à partir d'une photo de C. Field, - j'espère qu'il ne m'en tiendra nulle rigueur ! -, vous apercevez une baguette en bois dans la main du personnage qui, à la poupe, fait face aux huit marins ; appelons-le "timonier" ou "barreur".

     Ne vous méprenez pas : vous n'êtes absolument pas en présence d'une éventuelle cravache avec laquelle il n'eût d'ailleurs vraisemblablement atteint que les épaules des deux premiers hommes ; ni d'un élément lui permettant, tel un chef d'orchestre avant la note, d'induire une quelconque cadence à ses rameurs ... car alors, comment expliqueriez-vous son début de courbure en sa partie supérieure  ?

 

    Non ! En réalité, il s'agit d'une tige de bois qui lui permettait de manier les deux gouvernails que vous apercevez fixés aux deux mâtereaux contre lesquels il est plus ou moins assis et dont vous distinguez, dans la partie supérieure, le trou dans lequel se fichaient les baguettes courbes, aujourd'hui malheureusement incomplète pour l'une et totalement disparue pour l'autre ...

 

 

 

 

 

    

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BAUDELAIRE  CharlesLa Vie antérieure, extrait de Les Fleurs du Mal, (12), dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968, p. 51.

 

ID., La chevelure, extrait de Les Fleurs du Mal, (23), dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968, p. 56.

 

ID., Paysages, extrait de Les Fleurs du Mal, (86), dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968, p. 95.

 

ID., Lesbos, extrait de Les Fleurs du Mal, (131), dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968, p. 112.

 

CHASSINAT  Émile/PALANQUE  Charles, Une campagne de fouilles dans la nécropole d'Assiout, dans Mémoires publiés par les membres de l'Institut français d'archéologie orientale du Caire, Tome 24, Le Caire, Imprimerie de l'I.F.A.O., 1911. 

 

VERCOUTTER  JeanAssiout - Moyen Empire, dans Un siècle de fouilles françaises en Égypte 1880-1980, Le Caire, IFAO, 1981, pp. 101-3 et 118-9.

 

 

 

ADDENDA

 

     Pour clore le présent article, amis visiteurs, j'ai le plaisir de vous donner à lire ce nouveau courriel reçu ce matin même du D.A.E. du Musée du Louvre.

 

" 12 juin à 10:10

Cher Monsieur,

 

De nombreuses recherches sont actuellement faites sur les objets anciennement entrés dans nos collections, et les études récentes sur les cultures matérielles apportent des précisions à notre connaissance en particulier sur les modèles du Moyen Empire. Je vais vous envoyer par we transfer une copie de l’article rédigé pour expliquer les changements opérés sur les barques.

En ce qui concerne la photo ancienne toujours sur le site internet, vous avez raison c’est un oubli, et je vais demander son changement.

Nous vous remercions de votre intérêt pour la collection du musée du Louvre et pour votre sagacité.

 

Bien à vous

 

Musée du Louvre "

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5 juin 2018 2 05 /06 /juin /2018 00:00

 

 

     Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour : entrer et sortir, dans l'empire des morts ; s'établir dans le Champ des Souchets, séjourner dans la double Campagne des Félicités, la grande ville maîtresse de la brise ; y être puissant, y être glorieux ; y labourer ; y moissonner ; y manger, y boire, y faire l'amour, faite tout ce que l'on a l'habitude de faire sur terre, de la part de N. (= nom d'un défunt à ajouter sur le papyrus).

 

 

 

Chapitre 110

(Extrait)

 

dans Paul  BARGUET

Le Livre des Morts des Anciens Égyptiens

 

Paris, Éditions du Cerf, 1979,

pp. 143-5. 

 

 

 

 

 

Mon cœur comme un oiseau, voltigeait tout joyeux

Et planait librement à l'entour des cordages ;

Le navire roulait sous un ciel sans nuages,

Comme un ange enivré d'un soleil radieux.

(...)

- Le ciel était charmant, la mer était unie ;

Pour moi tout était noir et sanglant désormais,

Hélas ! et j'avais, comme en un suaire épais,

Le cœur enseveli dans cette allégorie.

  

 

 

Charles  BAUDELAIRE

Un voyage à Cythère

 

 

Les Fleurs du Mal, 116

(Extrait)

 

dans Œuvres complètes

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968,

p. 117

 

 

 

 

 

 

Crépuscule grimant les arbres et les faces,

Avec son manteau bleu, sous son masque incertain ;

Poussière de baisers autour des bouches lasses ...

Le vague devient tendre , et le tout près, lointain.

 

La mascarade, autre lointain mélancolique,

Fait le geste d'aimer plus faux, triste et charmant.

Caprice de poète - ou prudence d'amant,

L'amour ayant besoin d'être orné savamment -

Voici barques, goûters, silences et musique.

 

 

 

Marcel  PROUST

 Antoine Watteau

 

dans Cahiers Marcel Proust 10

Poèmes

 

Paris, NRF Gallimard, 1982

p. 32

 

 

 

 

     J'aime oser penser parfois, - avec beaucoup d'extravagance, je vous l'accorde, amis visiteurs, et donc assumant ce qu'il peut sourdre d'incongru dans cette mienne comparaison ; mais rêver tout haut n'est-il point sorte de thérapie ? -, que ces Campagnes de Félicités ainsi que, parmi d'autres appellations, les nommaient les Égyptiens de l'Antiquité, et tels que les décrit ce passage du chapitre 110 du Livre pour sortir au jour dont je vous ai il n'y a guère entretenus et qu'avec d'autres extraits de poèmes de deux immenses littérateurs, j'ai aimé vous faire (re)lire ce matin, en guise de triple exergue, ont peut-être servi d'exemple idyllique à cette création mythologique des passions amoureuses dont Cythère, île grecque honorant Aphrodite, fut l'immarcescible écrin.

 

     Certes, je n'ignore nullement que ces champs élyséens antiques participent de bien d'autres connotations que la relation sexuelle que mentionne ci-dessus le défunt mais, précisément parce qu'il y fait allusion parmi d'autres activités qu'il espère connaître dans son au-delà, je m'autorise à considérer celle-là plus spécifiquement comme décisive dans ses envies post mortem ... probablement parce que, si j'avais été un Égyptien de cette époque, et si j'avais eu foi en cette promesse de seconde vie, j'en eusse particulièrement fort apprécié l'augure. Et l'aurais quotidiennement souhaité.  

 

 

     Dans le droit fil du modèle d'embarcation que la semaine dernière j'eus l'heur de vous présenter et à propos duquel, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dont un ami eut l'amabilité de me fournir l'adresse de contact, j'éprouvai le besoin de m'adresser aux fins de soumettre les trois questions qui clôturaient provisoirement mon article, - "provisoirement" car, aujourd'hui, vous l'allez comprendre, interrogation semblable à nouveau se profile à votre horizon -, il me siérait ce matin de considérer avec vous, sur la même grande étagère centrale de l'imposante vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, une autre maquette, un autre modèle d'embarcation destinée elle aussi à mener un trépassé vers sa demeure d'éternité.     

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

 

 

     Datant de la même époque, à savoir : le Moyen Empire, la barque funéraire E 17111, provenant de Deir el Bercheh, mesure 77, 5 centimètres de long, 19 de large et, initialement, 49 de hauteur.

 

     Initialement, viens-je de préciser, parce qu'il y a dix ans, - et toujours actuellement sur la photo de Christian Décamps qu'en propose le site internet officiel du Musée -,

 

 

© Louvre : Christian Décamps

© Louvre : Christian Décamps

 

elle était surmontée d'un immense encadrement de bois peint, disparu depuis, ainsi que vous l'a prouvé tout à l'heure, le cliché du 31 janvier 2018, réalisé par Claude Field, un de mes amis parisiens.

     Semblablement aux interrogations de mardi dernier, je me demande à nouveau la raison de cette disparition. 

 

     Contrairement à E 284, le modèle qui nous occupe aujourd'hui, coque blanche rehaussée d'ocre brun-rouge sur tout son pourtour supérieur, vous donne cette fois à constater la présence non plus d'un défunt assis mais d'une momie allongée sur sa couche funèbre, également ornée de motifs décoratifs rectangulaires alternant teintes claires et foncées et séparés par des traits noirs, tout comme d'ailleurs les montants de ce dais érigé au centre d'un pont entièrement décoré d'un large quadrillage déterminé avec la même ocre brun-rouge que le haut de la coque. 

     Pigment, j'aime à le souligner, traditionnellement choisi par les artistes égyptiens pour figurer la carnation des corps masculins par opposition à l'ocre claire, beaucoup plus pâle, adoptée pour les corps féminins. 
 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

     Aux extrémités antérieures de ce baldaquin se tiennent deux faucons Horus, symboles de protection.

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

 

      Autour de la momie, quatorze petits personnages, les uns assis, d'autres debout, certains torse nu, d'autres non, tous coiffés d'une noire perruque courte, vêtus les uns d'un pagne blanc jusqu'aux genoux, d'autres d'un long atteignant les chevilles les uns sous le dais, d'autres sur le pont, tous accompagnent manifestement le défunt dans son ultime voyage sur terre avant de rallier l'au-delà : traverser le Nil, naviguer depuis la rive des vivants, à l’est, là où le soleil se lève, jusqu'à celle des morts, à l’ouest, là où l'astre se couche.

 

     Pour terminer notre entretien, permettez-moi d'ajouter, amis visiteurs, qu'il ne s'agit point là d'une simple ou gratuite symbolique : cette traversée d'est en ouest constitue en fait l'application d'une particularité concrète issue de la topographie du pays : ceux parmi vous, - et je les sais nombreux -, qui se sont déjà rendus en Égypte, ont  très vite pris conscience qu'essentiellement sur la rive droite du Nil se concentrent les habitations, tandis que la rive gauche, - la West Bank, comme on le lit si souvent -, abrite, de Saqqarah à la région thébaine, quasiment toutes les nécropoles du pays.

 

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29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 00:00

 

 

Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes

Le désir gonflait nos voiles si rapiécées

Nous partions oublieux des tempêtes passées 

Sur les regards à la découverte des âmes.

 

 

 

Marcel  PROUST

Je contemple souvent le ciel de ma mémoire

in Les intermittences du cœur

 

dans Cahiers Marcel Proust 10

Poèmes

 

Paris, NRF Gallimard, 1982

p. 14

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 2. MODÈLE D'EMBARCATION  E 284

 

      Contrairement à la poésie à laquelle Marcel Proust s'essaya avec bonheur dans sa jeunesse et dont je souhaitais ce matin vous donner à lire, amis visiteurs, un seul quatrain d'un poème qui en comporte en réalité treize, - peut-être pour vous inviter à découvrir les autres par la suite - ; contrairement donc à cet aspect particulier de ses immenses talents de littérateur auquel jamais je ne fis ici sur mon blog allusion, obnubilés que nous sommes (presque) tous par l'enveloppante et envoûtante musicalité du chef-d'oeuvre absolu qu'est "À la Recherche du Temps perdu", j'eus déjà, en matière d'égyptologie lors de précédents rendez-vous, l'opportunité d'évoquer avec vous l'une ou l'autre scène de la vie quotidienne relatant, soit des travaux agricoles sur les terres pharaoniques, soit des activités de pêche dans les marais nilotiques, soit des représentations de l'embarcation permettant au défunt de rallier son ultime demeure, sur la rive ouest et que le fonctionnaire aulique désirait pour son au-delà voir peintes ou gravées, registre après registre, sur les parois de sa "demeure d'éternité", le plus souvent dans sa chapelle funéraire précédant son lieu d'ensevelissement, tant pour signifier ce qu'il avait rencontré ici-bas que pour, selon le sempiternel principe que j'ai aussi maintes fois souligné de la magie de l'image et de celle du verbe créateur, s'en assurer l'existence post-mortem, dans sa vie éternelle.


     Une étude quelque peu approfondie des fouilles et des mises au jour archéologiques qu'elles entraînent inévitablement démontre une évolution manifeste dans le domaine des pratiques funéraires. Et notamment une modification notoire émergeant à la fin de la VIème dynastie, à l'Ancien Empire donc, qui perdure pendant toute la Première Période intermédiaire (P.P.I.) et qui atteint manifestement son acmé au Moyen Empire, avec la XIème dynastie, aux temps des trois ou quatre Mentouhotep et Antef qui s'y sont succédé : l'apparition, autour du sarcophage, de ce que les égyptologues nomment des "modèles", en bois cette fois, - car il y en eut déjà en diverses pierres, notamment en calcite au riche Ancien Empire -, comprenez : des maquettes qu'à la limite, à notre époque, l'on considérerait presque comme des jouets destinés aux bambins des rives du Nil, tant est flagrant le parallélisme que je pourrais établir avec les petits soldats de plomb de mon enfance, par exemple ou encore, si le matériau n'était là aussi totalement différent, avec la ferme miniature qui actuellement fait le bonheur de ma petite-fille.

   Mais quelles sont les raisons de cet apogée, rapide mais toutefois éphémère, au Moyen Empire ? Un petit rappel historique serait assurément, ici et maintenant, le bienvenu. 

     Il ne vous faudra pas être grand clerc pour vous rendre compte, si d'aventure vous vous penchiez sur un tableau chronologique, que le Moyen Empire, constitué des seules XIème et XIIème dynasties aux yeux de la majorité des égyptologues, semble coincé entre l'Ancien et le Nouvel Empires, forcément, et spécifiquement pris comme en étau entre les Première et Deuxième Périodes intermédiaires. 

    
     Sur cette Deuxième Période intermédiaire (D.P.I.), l'invasion des Hyksos et la reprise du pouvoir par un certain Ahmosis débouchant sur la constitution de la prestigieuse XVIIIème dynastie, fleuron du Nouvel Empire, j'aurai très certainement plus tard l'opportunité de vous entretenir abondamment. Mais aujourd'hui, il me siérait de m'attarder quelque peu sur ce moment charnière qu'est le premier de ces trois temps jalonnant l'histoire égyptienne.

     
Cette époque d'une petite centaine d'années, - approximativement de 2134 à 2040 avant notre ère -, se caractérise par une dislocation de l'État égyptien centralisé qui avait permis à l'Ancien Empire de se constituer. S'ensuivirent, inéluctablement, des troubles dont se fait l'écho, par exemple, un texte célèbre connu sous le nom de "Lamentations d'Ipou-Our", sur lequel je m'étais déjà exprimé en mai 2009. 

   Memphis, dans le nord, qui avait connu le statut de capitale du pays pendant les presque mille ans qu'avait durés l'Ancien Empire, perd sa prépondérance ; et notamment les ateliers d'art qui s'y étaient développés, au profit d'autres écoles artistiques disséminées dans certains chefs-lieux régionaux, Thèbes en particulier.


     
Et c'est en fait de ce nome thébain, connu et habité par ailleurs depuis l'époque paléolithique, bien avant donc que se constitue officiellement l'Égypte pharaonique, qu'à nouveau une unité nationale va se réaliser, avec des nomarques comme les Antef (Ier, II et III), mais surtout avec Montouhotep II qui, prenant le contrôle de toute la vallée du Nil, s'impose comme le réunificateur que le pays attendait.

     Grace à ce souverain, grâce au rôle prépondérant qu'il offrit à son nome d'origine, l'art à son époque et dans ce lieu connaîtra lui aussi un renouveau particulièrement intéressant.

     C'est essentiellement de ce temps que datent ces maquettes de bois, ces objets miniaturisés, ces modèles, donc, qui devaient assurer la satisfaction des besoins des défunts dans l'Au-delà. Si la plus grande majorité d'entre eux, vous vous en rendrez compte dans d'autres salles, ressortissent au domaine de la nourriture, - scènes de labour, d'élevage du bétail ou de confection de pains ou de différentes sortes de bières - ; si d'autres figurent des porteurs ou porteuses d'offrandes, voire des serviteurs, ceux que vous découvrez ici devant vous dans cette deuxième vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre évoquent les moyens de transport sur le Nil. Bateaux mais aussi rameurs apparaissent diversement représentés en fonction de leur finalité : commercer, bien sûr, mais également, particularité primordiale pour les Égyptiens de l'époque, emmener le défunt vers la nécropole, vers son Au-delà.

 

     Après avoir, la semaine dernière, rapidement évoqué une embarcation relativement fruste, datant de l'époque thinite, observons ce matin, une première réalisation du Moyen Empire dans la vitrine, portant le numéro d'inventaire E 284.    

 

(Merci à toi, Claude, pour ce cadeau)

(Merci à toi, Claude, pour ce cadeau)

 


     En bois stuqué et peint, ce bel objet de 67 cm de longueur, 15,5 de largeur et 29,5 de hauteur, provenant de la collection Clot-Bey, matérialise le voyage de chaque Égyptien vers son ultime  demeure : je pense que toute section égyptologique de n'importe quel musée dans le monde présente au moins un exemplaire semblable, tant on en retrouva dans un nombre considérable de tombes.

     Celui-ci se comprend six hommes assis : un sous un accastillage extrêmement rudimentaire surmonté d'un dais arqué constituant la chapelle funéraire dans laquelle, assis, le propriétaire-défunt regarde vers l'avant du bateau, une fleur à la main.

     

     Au centre, quatre marins - deux à babord, deux à tribord - installés sur  leurs talons manœuvrent leur aviron à deux mains devant un homme debout.


    À la proue, à l'extrémité de l'étrave, un personnage, debout lui aussi, joue un rôle particulièrement important : il s'agit du pilote de la barque qui, grâce à une perche, sonde le Nil aux fins de déterminer sa profondeur et d'ainsi pouvoir donner à l'équipage les indications qu'il convient d'accomplir pour assurer la bonne avancée du convoi funèbre, en évitant un éventuel banc de sable ou tout autre écueil ...

 

 

     Permettez-moi à présent de poser quelques questions.

 

     Voici 10 ans, à partir d'une photo un peu floue que j'avais prise de cette embarcation et que dans un article d'alors j'avais avantageusement remplacée sur mon blog par le cliché de C. Larrieu ci-après, toujours proposé sur la page internet officielle du Musée, et qui n'a donc vraisemblablement pas encore été actualisée,  

 

Barque E 284 - Louvre (© C. Larrieu)

Barque E 284 - Louvre (© C. Larrieu)

 

ma description de cette barque funéraire, ou plus précisément des personnages qui s'y trouvent, était, vous l'allez comprendre aisément, tout autre qu'aujourd'hui : en effet, si vous examinez attentivement la scène, vous constaterez, - à l'instar de certains jeux visant à aiguiser notre regard -, quelques différences entre leur position, leur emplacement par rapport au document qu'avec son extrême amabilité, Claude Field, un ami parisien, a offert de m'adresser le 31 janvier dernier.  

 

     Comparez les deux photographies ci-dessus, amis visiteurs, et d'office vous admettrez la simplicité de mon questionnement au Conservateur en titre de cette vitrine :

 

1. Pour quelle(s) raison(s) avez-vous changé de place le personnage initialement installé à la poupe de cette barque et l'avez-vous introduit dans le groupe des quatre rameurs assis sur leurs talons avec lesquels il ne présente aucune ressemblance gestuelle? 

 

2. Pour quelle(s) raison(s) l'avez-vous remplacé par une grande rame qui, apparemment, proviendrait d'ailleurs ? Ou, à tout le moins, soit ne faisait pas partie de la maquette originelle, - et dans ce cas, de quel chapeau sortez-vous cette pièce "rapportée" ? -, soit avait été oubliée au fond de je ne sais quel carton lors de l'installation de E 284 dans la vitrine ? 

 

3. Pour quelle(s) raison(s) enfin, le personnage debout dont vous faisiez jadis poser les mains sur le dais de la chapelle funéraire, tourne-t-il aujourd'hui le dos au défunt et tend-il les bras en direction de la tête des rameurs ? 

 

     Cette maquette d'embarcation antique : un "Lego" avant l'heure, avec de petits personnages interchangeables au gré de je ne sais quelle ludique lubie ?

 

     Quel degré de véracité historique, quelle valeur archéologique, quelle crédibilité après cela accorder à ces "modèles" présentés dans les vitrines de cette immense, respectable et si vénérable Institution muséale qu'est le Louvre ?

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BASCH  LucienLa construction navale égyptienne, dans Égypte, Afrique & Orient n° 1, Avignon, Centre Vauclusien d'Égyptologie, 1997, p. 2-7.

 

DEGAS  Jacques, Naviguer sur le Nil, dans Égypte, Afrique & Orient n°1, Avignon, Centre Vauclusien d'Égyptologie, 1997, pp. 8-12.

 

VANDIER Jacques, Manuel d'archéologie égyptienne, Tome V, Bas-reliefs et peintures - Scènes de la vie quotidienne ** , Paris, Picard, 1969, 659-1019.

 

WILDUNG  Dietrich, L'âge d'or de l'Égypte : le Moyen Empire, Fribourg, Office du Livre, 1984, passim.

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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 00:00

 

 

Plus utile un livre qu'une stèle gravée,

Qu'une enceinte consolidée.

Si on avait fait ces édifices et ces pyramides,

C'était afin de prononcer leurs noms.

Et assurément, c'est utile pour la nécropole,

Le nom dans la bouche des gens.

Un homme est disparu,

Son corps n'est plus que poussière,

(Et) tous ses proches, des "partis-en-terre".

Ce sont les écrits qui font qu'il est mentionné

Dans la bouche de celui qui profère un nom.  

 

 

 

 

 

Papyrus Chester Beatty IV

(Extrait)

 

dans  Pascal  VERNUS

Sagesses de l'Égypte pharaonique

 

Paris, Éditions de l'Imprimerie nationale, 2001,

pp. 272-3

 

 

* * * 

 

 

     "En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L'ouvrage de l'écrivain n'est qu'une espèce d'instrument d'optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eût peut-être pas vu en soi-même."

 

 

 

Marcel  PROUST

Le Temps retrouvé

 

Paris, Gallimard, Bibliothèque de Pléiade, 

Volume III, 1954,

 p. 911.

 

 

 

     De l'importance de l'écrit, partant, de celle de la lecture avec ces extraits, l'un d'une antique "Sagesse" égyptienne inscrite en hiératique sur un papyrus conservé au British Museum, à Londres (P. BM 10684), l'autre d'une réflexion appuyée car deux fois énoncée dans l'ultime volume de "À la recherche du temps perdu", de Marcel Proust évidemment, auxquels il me seyait ce matin, amis visiteurs, de faire référence avant que de conserve nous nous penchions sur les artefacts exposés dans la vitrine 2 de cette salle 3, - (ou 336, selon la nouvelle nomenclature ?) -, du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, et après avoir introduit depuis quelques semaines ceux à la thématique de la navigation consacrés grâce, souvenez-vous, à nombre de considérations liminales qu'offraient le Conte du Naufragé, le Roman de Sinouhé, le Conte de l'Oasien, le Conte du Prince prédestiné, le Voyage d'Ounamon, et enfin le Livre pour sortir au jour.

 

     (Permettez-moi de rappeler, notamment à l'intention de mes nouveaux lecteurs de Facebook, que dans le corps de mes articles, les termes ainsi surlignés en rouge expriment des liens cliquables vous permettant de retrouver une précédente intervention.)          

 

 

     Le Nil, j'eus l'opportunité de vous l'indiquer le 27 février dernier, creusant une vallée entre les collines des déserts libyque, à l'ouest, et arabique, à l'est, et progressant depuis sa source au niveau du lac Victoria sur des milliers de kilomètres, véritable épine dorsale du pays, constitua l’artère quasiment unique, partant, primordiale, de circulation et de communication entre les hommes, que ce soit en Égypte même ou vers les terres étrangères, au-delà des mers. 

     

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 1. DE L'ÉCRIT À L'ARTEFACT FUNÉRAIRE ...

 

 

   

     En sorte que tous les déplacements humains importants, qu'ils fussent du quotidien ou de l'ultime voyage, tous les transports commerciaux aussi, s'effectuant inévitablement par voie d'eau, frêles esquifs, barques ou bateaux comptèrent assurément parmi les premières "inventions" mises en chantier, au sens propre autant que figuré.

 

     Cette prévalence donnée à la navigation, vous ne pouvez plus l'ignorer maintenant, fut telle qu'au IVème millénaire avant notre ère déjà, pas moins qu'une quinzaine de types différents d'embarcations sur les centaines de gravures rupestres mises au jour tant en Nubie que dans le désert oriental, furent recensés par les égyptologues.

 

     L'étude de ces représentations pariétales permit de distinguer deux grands groupes : dans un premier temps, dès l'époque pré-dynastique, des barques confectionnées en tiges de papyrus, essentiellement destinées, à tout le moins au niveau des marais du Delta, à de prosaïques activités cynégétiques et halieutiques ; ainsi, dans la tombe de la dame Hetepet, à Guiza, mise au jour en 1909, puis perdue de vue pendant quelque 108 ans et fort opportunément ré-exhumée en fin d'année 2017 par une équipe d'archéologues indigènes, cette peinture murale dévoilée à la presse en février dernier - (Merci Thierry ! ) ;

Barque de papyrus - Peinture pariétale de la tombe de la dame Hetepet - (© https://osirisnet.net/news/n_02_18.htm?fr)

Barque de papyrus - Peinture pariétale de la tombe de la dame Hetepet - (© https://osirisnet.net/news/n_02_18.htm?fr)

 

puis, dans un second temps, des bateaux tout à fait ordinaires primitivement conçus en bois locaux, tel l'acacia, avançant à la rame et ensuite dotés de voiles ...

 

     L'Égypte se révélant extrêmement pauvre en bois longs si attendus dans la construction navale, force fut, dès le tout début de l’Ancien Empire, de nouer des relations commerciales avec des voisins syro-libanais pour importer du cèdre : vous comprendrez aisément  que ces premiers bateaux d’importance furent l’apanage du souverain, le seul à disposer des moyens à même de financer ce genre de réalisation : souvenez-vous d'Ounamon, mandé pour s'en aller quérir des houppiers de cèdre aux fins de réfectionner la barque royale.

  

     À partir de la fin de l'Ancien Empire et au Moyen Empirenobles et très hauts fonctionnaires bien en cour s'arrogèrent certains privilèges préalablement dévolus à la seule famille régnante pour, comme je vous l'ai récemment expliqué, ce qui concerne les rituels funéraires, - avec notamment les "Textes des Sarcophages" -, mais aussi le moyen de transport permettant de franchir le Nil et d'accéder à la nécropole de l'Ouest ; sans oublier leur navigation métaphorique vers l'Au-delà et les "Champs d'Ialou".  

 

     Bon nombre d’entre eux d’ailleurs, accroissant judicieusement bien malgré eux nos connaissance de cette thématique, firent figurer des scènes de navigation dans les chapelles de leur mastaba, que ce soit pour représenter la construction d'esquifs de papyrus ou des joutes de mariniers revenant d’une journée de travail d'arrachage de ces cypéracées dans les régions palustres.

 

 

      Fallût-il que le Nil occupât une place cardinale dans le quotidien de chaque Égyptien, - ce que, je présume, nul parmi vous, amis visiteurs ne contestera -, pour qu'une vitrine entière, la deuxième des cinq de cette salle, y soit entièrement dévolue,

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 1. DE L'ÉCRIT À L'ARTEFACT FUNÉRAIRE ...

 

avec, entre autres, la présentation dans sa partie supérieure, de plusieurs modèles de barques ou bateaux.

 

     Et notamment, le plus ancien d'entre eux puisqu'il date du temps des premiers rois du pays, à l'époque thinite donc, pièce très rare offrant la particularité d'avoir été réalisée en terre cuite : il s'agit d'une embarcation papyriforme, jadis peinte, à la proue effilée et plus haute que la poupe et contenant en sa partie centrale l'ébauche, - ou le vestige ? -, de ce qui vraisemblablement fut un siège pour son propriétaire. 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 1. DE L'ÉCRIT À L'ARTEFACT FUNÉRAIRE ...

 

 

 "Très rare", ai-je souligné, mais pas unique puisque le 1er décembre 2007, dans l'une des salles de vente de l'Hôtel Drouot-Richelieu, à Paris, fut acquise par un particulier pour 15 000 € une pièce tout à fait semblable que mettait alors en vente l'homme d'affaires français Pierre Bergé.

 

     Mardi 29 mai prochain, pour vous, avec vous, j'envisage de poursuivre le tour d'horizon  à peine entamé des modèles d'embarcations exposés dans la vitrine 2 de cette salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre parisien ... 

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 01:00

 

 

"Avec la brise en poupe et par un ciel serein,

Voyant le Phare fuir à travers la mâture,

Il est parti d'Égypte au lever de l'Arcture,

Fier de sa nef rapide aux flancs doublés d'airain."

 

 

 

 

 

 

José-Maria de HEREDIA

Le Naufragé

 

dans Les Trophées, & poésies complètes

Paris, Points P. 4240, 2016, p. 53

 

 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE  - CONSIDÉRATIONS LIMINALES :  1. QUELQUES SOURCES ICONOGRAPHIQUES

 


     Depuis le Vème millénaire avant notre ère, quand d'une économie de prédation l'homme commença d'adopter un système de production, - époques que les historiens ont pris l'habitude de désigner des termes "paléolithique" et "néolithique", ( παλαιός  - "palaios" = ancien, en grec, et  λίθος - "lithos" = pierre : comprenez ancienne pierre, en réalité ancienne façon de la travailler, soit, pour faire simple : "pierre taillée" ; et  νέος  - "neos", nouveau, comprenez nouvelle façon de travailler ce matériau, soit "pierre polie"), différenciation qui intervint près de deux mille ans avant l’unification politique de la Basse et de la Haute-Égypte, approximativement vers 3300 donc, date également de l'émergence de la royauté, concomitamment à l'apparition des premiers signes d'écriture, puisque, comme l'expliquait dernièrement un exergue de Pascal Vernus, il s'agissait alors d' " actualiser la fonction monarchique par l'encodage graphique du nom du roi régnant à l'aide d'un véritable système d'écriture -, le Nil, véritable épine dorsale du pays, descendant depuis sa source, au niveau du lac Victoria, sur des milliers de kilomètres, incisant ainsi une vallée entre les collines des déserts libyque, à l'ouest, et arabique, à l'est, constitua l’artère quasiment unique, partant primordiale, de circulation, de communication entre les hommes. De sorte que tous leurs déplacements, tous les transports de matériaux aussi, s'effectuèrent en naviguant et que les embarcations comptèrent assurément parmi les premières inventions mises en chantier par tous ceux qui, les uns après les autres, vinrent s’établir le long de ce fleuve nourricier dont tous attendaient tant.

 

     Il est par ailleurs tout à fait symptomatique de constater qu'en écriture hiéroglyphique, la représentation de l'action de "voyager" se terminait par le classificateur sémantique d'un bateau. Mais ce n’était pas là sa seule particularité : dans la vallée du Nil, les vents soufflant apparemment toujours du nord vers le sud, ce bateau était dessiné portant une voile gonflée par le vent 


quand le verbe signifiait "remonter le fleuve", c’est-à-dire aller vers le sud du pays, tandis que s’il indiquait que le voyage s’effectuait vers le nord, vers le Delta, donc que l'on descendait le fleuve, alors le déterminatif du bateau était représenté sans la voile. 

 

 

 

     Détail graphique, me direz-vous. Oui, certes, sauf qu’en y étant attentif, on peut tout de suite dans un texte écrit, peint ou gravé connaître le sens de la navigation, donc comprendre la direction prise par le voyage auquel il est fait allusion. Et cela, sans avoir besoin de longues périphrases désormais inutiles, la présence ou non de la simple voile valant tous les discours !

 

     Les bateaux occupèrent donc très vite une place extrêmement importante dans le quotidien de tout Égyptien. À un point tel que les égyptologues ont relevé pour le seul IVème millénaire avant notre ère, au moins une quinzaine de types différents sur les centaines de gravures rupestres à l’air libre découvertes tout aussi bien en Nubie que dans le désert oriental, en direction de la mer Rouge.

     (C’est la présence d’animaux tels qu’éléphants et girafes figurés dans les parages d'embarcations, - animaux totalement disparus du pays à l’époque pharaonique proprement dite -, qui leur permit d'avancer une datation remontant aussi haut dans le passé.)

 

     L'étude de ces figurations pariétales offrirent aux savants l'opportunité de distinguer deux grands groupes d'embarcations : dans un premier  temps, à l'époque pré-dynastique, des barques confectionnées en tiges de papyrus qui, essentiellement au niveau du Delta, étaient destinées à la chasse et à la pêche dans les marais ; puis, dans un second temps, des bateaux tout à fait ordinaires réalisés en bois locaux, comme l'acacia, des bateaux de charge et des barques à voile avançant soit à la rame, soit à la voile rectangulaire, puisque la triangulaire n'apparaîtra bien plus tard qu'avec les Romains. 

 

     L'Égypte se révélant extrêmement pauvre en bois longs si attendus dans la construction navale, dès le tout début de l’Ancien Empire, il fallut faire appel aux voisins syro-libanais pour importer du bois de cèdre. Vous comprendrez aisément  que ces premiers bateaux d’importance furent l’apanage de Pharaon, le seul à disposer des moyens matériels pour financer ce genre de réalisation.

 

     Si d’aventure vous vous êtes déjà rendus sur le plateau de Gizeh, vous avez probablement pu admirer  un des ces bateaux qui furent réalisés pour Chéops et que l'égyptologue égyptien Kamal el-Mallakh a exhumé au printemps 1954, complètement démonté, d'une fosse creusée au pied de la pyramide royale : il mesurait 83 coudées, soit 43,45 mètres de long, - ce qui ne représente nullement le plus long de ceux actuellement exhumés -, et, prouesse technologique d'importance pour l'époque, comprenait 1224 pièces systématiquement disposées par ordre de grandeur, des chevilles de bois mesurant seulement quelques centimètres aux deux immenses poutres de 33 mètres, parties centrales du vibord, de chaque côté de l'embarcation ; puzzle, je le signale au passage, qu'il fallut à nouveau assembler quelques millénaires plus tard pour reconstituer et exposer l'ensemble dans le nouveau musée qui lui a été dévolu tout à côté.  
     Quant à vous, ceux de mes visiteurs qui, comme moi, n'avez jamais foulé la terre des Pharaons, peut-être aurez-vous un jour croisé la reproduction de cette barque funéraire

 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE  - CONSIDÉRATIONS LIMINALES :  1. QUELQUES SOURCES ICONOGRAPHIQUES

 


dans un parc au sein même de la vieille ville haute de Boulogne-sur-Mer, en Côte d'Opale, tenant compagnie à l'enfant du pays, l'égyptologue Auguste Mariette. 

 

     À partir de la Vème dynastie, nous l’avons vu avec la statue de Nakh-Hor-Heb, nobles et hauts-fonctionnaires bien en cour commencèrent à s'arroger certains privilèges funéraires préalablement dévolus aux souverains et, dans cette optique, se firent construire des embarcations également en cèdre semblables aux bateaux royaux, la taille exceptée s'entend. 

 

     Beaucoup d’entre eux, d’ailleurs, et pour notre plus grand bonheur, firent figurer nombre de scènes de navigation dans les chapelles funéraires de leur mastaba, que ce soit pour représenter la construction des barques de papyrus ou des joutes de mariniers revenant d’une journée de travail d'arrachage de ces cypéracées dans les marais. 

 

     Que cette prépondérance du fleuve en tant qu'artère primordiale de déplacements entraînât très tôt la nécessité de chantiers navals à grande échelle n'étonnera, je présume, aucun d'entre vous. Que la construction navale tînt un rôle privilégié au sein même des prérogatives royales, ne vous étonnera guère plus, probablement.

 

     C'est, parmi d'autres sources iconographiques non négligeables, ce que déjà nous révèle un sceau retrouvé en Abydos, dans la tombe de Khasékhemouy, dernier souverain de la IIème dynastie, dont l'empreinte vous étonnera probablement dans la mesure où c'est une femme, l'épouse royale Nymaâthep Ière , par ailleurs mère de Djoser, qui porte le titre de "chancelière du chantier naval" !!  Preuve s'il en est que non seulement la royauté de ces temps très anciens s'arrogeait le privilège d'avoir droit de regard et de décision sur la gestion de ce type d'entreprise mais également que les chantiers navals étaient ainsi élevés au rang d'emblème du pouvoir. Et, de surcroît entre les mains d'un responsable féminin !

 

     Les annales de la "Pierre de Palerme" enregistrent que, quelque deux cents ans plus tard, Snéfrou, père de ce Chéops dont vous avez tout à l'heure admiré la reconstitution d'une de ses prestigieuses barques funéraires, disposait quant à lui de quatre embarcations personnelles dont deux de 100 coudées de long, soit 52,35 mètres, nommées " L'Adoré du Double-Pays", en bois de cèdre pour l'une et de pin pour l'autre.

 

     Avant d'apposer le point final à cette première partie de mon introduction à la thématique de la navigation que, bientôt, nous développerons plus en détails grâce à certaines pièces de la vitrine 2 de cette salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre parisien, il me siérait maintenant d'évoquer un ultime document iconographique participant de l'étude de l'idéologie royale qui servit de fil conducteur à mes propos d'aujourd'hui : il s'agit d'une scène intitulée "chantier naval avec flotte de navire", datant de la VIème et dernière dynastie de l'Ancien Empire, visible sur la paroi ouest de la chambre funéraire du mastaba de Kaïemânkh, à Gizeh.(G 4561).

 

     Ce n'est pas tant le détail de la succession des tâches inhérentes aux quatre charpentiers qui monopolisera notre attention que la liste hyperboliquement quantitative des embarcations et des objets présentés : en effet, cinq types de bâtiments sont répertoriés pour lesquels  est indiquée la quantité "souhaitée" par le défunt aux fins d'assurer son bon plaisir post mortem :

 

- mille navires "sektou" ;       

- deux mille navires "bès" ;

- deux mille barques à fond plat ;

- deux millions de navires à huit couples ;

- deux millions trente mille navires à dix couples.

 

En dessous, six instruments de navigation sont également quantifiés :

 

- un million trente et un mille rames "ouserou" ;

- six mille deux cents rames-gouvernails "hemou" ;

- un million trente mille quatre cents gaffes ;

- deux mille maillets ;

- deux millions d'écopes ;

- un million quatre cent mille cordes de halage.  

  

 

     Concevez, amis visiteurs, que déjà dès l'Ancien Empire, la construction navale connut un développement hors du commun, portant haut les capacités technologiques et l'efficacité de la gestion d'un pouvoir étatique alors au sommet de sa gloire.

 

     Il est néanmoins évident qu'avec ce dernier exemple à la symbolique franchement affichée, aux éléments volontairement surnuméraires,  nous atteignons dans l'esprit du haut fonctionnaire royal à qui appartint cette tombe l'incontestable volonté de prouver combien était emblématique d'un pouvoir monarchique puissant, tout ce qu'un semblable chantier naval était à même de produire ; mais aussi, lisons entre les lignes, combien grandement étaient appréciés ses services au point que son souverain lui accordât semblable munificence dans l'Au-delà ... 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BASCH  Lucien, La construction navale égyptienne, dans Égypte, Afrique & Orient n° 1, Avignon, Centre Vauclusien d'Égyptologie. 1997, pp. 2-7.

 

 

DEGAS  Jacques, Naviguer sur le Nil, dans Égypte, Afrique & Orient n° 1, Avignon, Centre Vauclusien d'Égyptologie. 1997, pp. 8-12.

 

 

JENKINS  Nancy, La barque royale de Chéops, Paris, Editions France-Empire, 1983, p. 67.

 

 

MATHIEU  BernardTechnique, culture et idéologie. Deux exemples égyptiens : les navires de Kaïemânkh et la toise du foulon, dans "L'apport de l'Égypte à l'histoire des techniques, Le Caire, IFAO, BdE 142, 2006, pp. 155-9. 

 

 

VANDIER  Jacques, Manuel d'archéologie égyptienne, Tome V, Bas-reliefs et peintures - Scènes de la vie quotidienne ** , Paris, Picard, 1969, pp. 493 et 659.

 

 

VERNUS  Pascal,  La naissance de l'écriture en Égypte ancienne, dans Revue électronique Archéo-Nil n°3, 1993, p. 87.  

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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 01:00

 

 

     "J'ai visité, l'est, la Libye et toute sa côte qui voit le désert tomber dans la mer et l'Égypte qu'aucun mot ne saurait décrire. Je n'ai offert à la Grande Égypte que mes "compétences" en anthropologie physique ..., j'ai en effet organisé, à Grenoble, dans le cadre d'un très important congrès d'égyptologie, un colloque (dit table ronde) sur l'anatomie de ces gens de génie, les mettant tristement à nu pour ne parler que de leurs dépouilles, ce qui est, je dois dire, bien réducteur, au cœur d'un pareil festival d'art, de sciences, de lettres et de culture. J'ai publié, en collaboration avec un collègue tchèque, Eugen Strouhal, les travaux de ce colloque."

 

 

Yves  COPPENS

Origines de l'homme, origines d'un homme - Mémoires

 

Paris, Odile Jacob, 2018

p. 233

 

 

 

 

     Grâce à l'exergue de ce mardi de rentrée après la semaine de congé consentie par la Belgique à son enseignement non-universitaire, vous comprendrez aisément, amis visiteurs, que j'introduise mon propos du jour en épinglant, parmi d'autres, simplement intéressantes, une lecture jouissivement passionnante qui constitua, pour moi, le plus volumineux sachet débordant de confetti ... archéologiques et paléontologiques de ces jours de vacances dits "de Carnaval".

 

     Si d'aventure, ainsi que je vous le conseille vivement, vous vous plongiez dans les mémoires de ce grand savant né en 1934, vous constateriez qu'il s'attarde notamment sur l'Afrique et, de toute évidence, sur l'Éthiopie, si proche de la Nubie et de l'Égypte antiques, sans trop pointer vers ces deux dernières, sauf dans le petit extrait ci-dessus où il définit les Égyptiens de "gens de génie" ...

 

     Dans cette expression si simple et si vraie, vous décèlerez une des raisons pour lesquelles il m'a plu de vous confier ma récente lecture et d'en extraire ce menu paragraphe au sein des quelque 450 pages que compte l'ouvrage. Une autre considération a également motivé mon choix : permettre à ceux d'entre vous que cela intéresserait d'accéder à l'intégralité des interventions du colloque égyptologique de septembre 1979 mentionné par Yves Coppens, grâce cette proposition de lien sur lequel il vous suffira de cliquer pour découvrir, dans un premier temps, ne fût-ce que les titres des contributions des divers participants internationaux et, dans un second, le texte lui-même de chacune d'entre elles. 

     Enfin, une dernière raison justifie à mon sens ma présente, - et peut-être un peu longue ? -, introduction presque en guise d'hommage : ce qu'explique le paléoanthropologue français dans le deuxième des trois "livres", en réalité des trois grandes parties de ses "Mémoires", section qu'il aurait pu, précise-t-il, intituler "L'Afrique", ce qu'il y explique donc, me permet de subsumer l'homme égyptien en particulier sous l'espèce des homininés en général, originaires de cette corne de l'Afrique, - de la "hanche de l'Afrique", préfère-t-il écrire -, de ce berceau de l'humanité sur lequel, sa vie durant, il n'a cessé de se pencher pour mettre au jour les raisons de l'émergence de l'Homme, étroitement liées qu'elles sont à la nécessité, pour son ancêtre préhumain de s'adapter aux conditions créées par une crise climatique, (un assèchement). (op. cit., p. 201)

 

 

     En cette troisième salle du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre parisien où je vous ai ce matin donné rendez-vous, amis visiteurs, la subsomption sur laquelle j'ai à l'instant attiré votre attention, me semble être judicieusement corroborée par la présence de grands panneaux didactiques habillant l'embrasure de chacune des trois fenêtres donnant sur la Cour Carrée, sur notre gauche donc, à nous qui sommes arrivés de la salle précédente pour y admirer d'entrée le socle de Nectanebo II. 

 

 

Salle 3 - Vue d'ensemble - (©  Claude Field)

Salle 3 - Vue d'ensemble - (© Claude Field)

 

     Dans mon article inaugural du 9 janvier dernier, je soulignais, souvenez-vous, qu'à cette salle avait été attribuée l'appellation générique Le Nil " , mettant ainsi l'accent sur le fait que les artefacts y exposés plébiscitaient trois thématiques primordiales pour signifier l'Égypte ancienne dont ce fleuve constitue une indéniable colonne vertébrale ou, pour employer un terme emprunté au vocabulaire du Professeur Coppens, un incontestable rachis : le pouvoir politique, illustré dans la première vitrine à propos de laquelle vous devez maintenant être "incollables" ; le cadre physique et naturel, que nous découvrirons dans les semaines et mois à venir grâce au grand meuble vitré central et à l'admirable bas-relief sur le mur de droite, avant de terminer, probablement à la fin de l'année 2018, par l'évocation de la troisième et dernière d'entre elles, l'aspect religieux.

 

     Concevez dès lors qu'il n'est pas anodin, pour mieux éclairer votre parcours, que les Conservateurs en charge de cette salle aient jugé pédagogiquement indispensable d'introduire ces trois différents axes de réflexion en vous permettant de mieux visualiser ce pays antique à partir d'une cartographie que je vous propose d'à présent découvrir grâce à de nouvelles et récentes prises de vue qu'ont aimablement accepté de réaliser pour moi une lectrice des premiers temps de mon blog, rencontrée au Louvre où elle travaille et que, selon son souhait, je nommerai par les trois premières lettres de son nom : SAS, ainsi qu'un lecteur plus récent qui suit mes publications sur une de ses pages Facebook où il m'a désormais invité à les publier : Claude Field. 

     Tous deux, soyez chaleureusement remerciés.      

 

 

     La première grande carte dégrossit l'environnement géopolitique du pays 

 

CONSIDÉRATIONS CARTOGRAPHIÉES

en faisant état des différents peuples, éventuels ennemis, vivant en Égypte et dans les régions limitrophes, des Perses à l'est aux Libyens à l'ouest, des Kouchites au sud aux Hittites au nord.

 

     En bas à droite, dans la "Hanche de l'Afrique", l'Éthiopie, si chère à Yves Coppens.

 

     À l'extrême gauche se succèdent verticalement six "visions" de l'Égypte choisies à différents moments de son évolution politique  :

 

* à la VIème dynastie, soit aux environs de 2350 à 2200 avant notre ère ;

 

* au Moyen Empire, sous Sésostris III, soit aux environs de 1862-1843 avant notre ère ;

 

* à la fin de la deuxième période intermédiaire, vers 1650-1540 avant notre ère ;

 

* au Nouvel Empire, au moment de l'expansion de Thoutmosis III, vers 1479-1425 avant notre ère ; 

 

 

 

©  Claude Field

© Claude Field

 

* sous l'empire perse de Darius Ier, vers 524-405 avant notre ère 

 

* et enfin à l'époque ptolémaïque, sous Ptolémée III et IV, vers 246-205 avant notre ère.

 

 

 

     La deuxième carte met quant à elle à l'honneur la géographie physique du pays 

 

CONSIDÉRATIONS CARTOGRAPHIÉES

 

en indiquant par rapport aux sites les plus importants les matériaux susceptibles d'intervenir dans la production artistique, comme par exemple, ci-après, cet éclairage porté sur une région de Haute-Égypte, entre Elkab et Assouan ; ce qui vous permettra, quand vous lirez le cartel de l'un ou l'autre objet d'une des vitrines qui nous entourent, de localiser avec une précision certaine l'endroit d'où provint le matériau dans lequel l'artiste a façonné son oeuvre ... 

     

 

©  Claude Field

© Claude Field

 

 

     Le troisième et dernier panneau cartographique atteste plus spécifiquement des centres religieux du pays 

 

CONSIDÉRATIONS CARTOGRAPHIÉES

 

en adoptant le noir pour indiquer le nom des principaux sites cultuels, le rouge, pour la figuration des dieux et le jaune, celle des déesses.

     En outre, comme dans le nouveau gros plan ci-après de la région de Haute-Égypte entre Akhmim et Philae, vous visualiserez également la représentation symbolique typique de chacune de ces divinités du très riche panthéon égyptien.

©  Claude Field

© Claude Field

 

     Aux antipodes d'un livre-guide jugé souvent encombrant, voire pénible à manipuler quand ce n'est pas fastidieux à "décrypter", plus immédiatement visuels, ces grands panneaux cartographiés qu'amignonne le halo naturel s'immisçant par les hautes fenêtres de la Cour carrée devraient vous permettre, amis visiteurs, pour autant bien évidemment que vous souhaitiez y déambuler en ma compagnie, de géographiquement situer les "trésors" que nous avons commencé à découvrir en cette salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris. 

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6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 01:00

 

 

     " Assurément, il y a une indiscutable analogie entre actualiser un événement par l'encodage graphique du nom de l'entité géographique qu'il met en jeu, à l'aide d'un véritable système d'écriture dans le cadre d'une enceinte crénelée, et actualiser la fonction monarchique par l'encodage graphique du nom du roi régnant à l'aide d'un véritable système d'écriture dans le cadre purement pictographique du serekh

   D'une manière plus générale, elle s'accorde avec la sémiotique égyptienne : l'image a pour fonction première d'exprimer les modèles archétypes auxquels l'idéologie tente systématiquement, et parfois pathétiquement, de ramener le flux de l'histoire ; l'individualité intrinsèque que comporte le nom de tel ou tel roi, par lequel ces modèles sont actualisés, ou de telle entité ethnique ou géographique aux bénéfices  ou aux dépens de laquelle ils le sont, relève de l'écriture, parce que, par sa capacité d'encoder du langage, elle implique la référence à un énonciateur, donc au repérage par rapport à un "hic et nunc ".

 

 

 

Pascal  VERNUS

La naissance de l'écriture en Égypte ancienne

 

dans Revue électronique Archéo-Nil n°3, 1993,

pp. 87 et 89

 

 

    Lors de ce quatrième et dernier des rendez-vous que, depuis le 16 janvier nous consacrons vous et moi, amis visiteurs, au socle d'albâtre ayant appartenu à Nectanebo II exposé dans la première vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, je vous propose de nous attarder sur ses deux longues faces dans la mesure où, vous l'allez constater, elles exploitent en la précisant presque au cas par cas la finalité iconographique des deux autres côtés précédemment étudiés, à savoir : la sujétion des peuples ennemis de l'Égypte ... qui, je le souligne d'emblée, ne furent pas toujours les mêmes durant les quatre millénaires que vécut cette civilisation.

 

     Pour une première approche, j'ai arbitrairement choisi le côté de gauche par rapport à la face entaillée qui est apparue devant vous quand nous avons pour la première fois pénétré dans cette salle : vous remarquerez la présence de quatre hommes entravés et tournés vers celui qui, sur la face crantée, se tenait agenouillé à la gauche des deux cartouches royaux ;   

 

 

BLOC  E 11220 - 4. LE CONCEPT D'ÉTRANGERS EN ÉGYPTE ANCIENNE

 

quatre ethnies en réalité figurées par des hommes encordés dont le bas du corps est matérialisé par la représentation d'une forteresse, d'une enceinte crénelée contenant les noms des peuples soumis peu ou prou au souverain ou, plus exactement, le toponyme des entités ethniques ou géographiques, pour reprendre à mon compte la formulation de Professeur Vernus au sein de l'exergue que je vous ai proposé ce matin, - dans lequel, d'ailleurs, évoquant le "serekh", encadrement rectangulaire que vous avez aperçu le 23 janvier dernier autour du premier des cinq noms de la titulature royale, le nom d'Horus, P. Vernus aurait tout aussi bien pu citer le cartouche, dessin ovale d'une corde, signifiant, souvenez-vous, que "tout ce que le soleil encercle" appartenait  au Roi ; cartouche qui entourait les deux derniers noms de ce protocole royal, tel que vous l'avez à nouveau aperçu ci-dessus. 

 

© Claude Field

© Claude Field

 

 

     De droite à gauche, emmenant les trois régions étrangères, le peuple de la terre du nord, comprenez : de la Basse-Égypte, précédant celui des îles de la mer Égée, celui des nomades vivant dans le Sinaï : les "Mentyou" et enfin celui des Asiatiques.

 

     De l'autre côté,  une scène identique dans sa conception, se lisant évidemment de gauche à droite mais dénombre cette fois cinq personnages :  

 

©  Claude Field

© Claude Field

 

 

le premier, figurant les habitants de la terre du sud, soit de la Haute-Égypte, emmène les quatre autres ligotés : celui personnifiant les nomades des déserts du sud-est africain : les "Iountyou", celui évoquant les habitants de la Nubie, celui représentant les Libyens sédentaires : les "Tjéhénou" et enfin celui incarnant les Libyens nomades : les "Tjéméhou".

 

     Je l'ai déjà souligné mais je tiens à le répéter : cette représentation de peuples soumis au roi d'Égypte, cette iconographie martelant l'idée politico-religieuse qu'il est le maître incontesté des tous les pays étrangers, le garant de l'équilibre du monde, ne constitue nullement une invention personnelle de Nectanebo II mais bien un poncif, un topos, parmi d'autres topoï d'ailleurs, né avec l'idéologie mise en place de manière presque rituelle par les premiers rois du pays quelques millénaires auparavant, et ce, à des fins prophylactiques : souhaiter se protéger, eux et le pays qu'ils dirigeaient, d'éventuelles menaces qui les feraient s'effondrer tous deux.

     De sorte que, dans le même esprit,  les scènes de souverains maîtrisant fermement un groupe d'hommes par les cheveux, les maintenant prisonniers, voire les massacrant, annihilant donc symboliquement leur offensivité, leurs velléités destructrices, leur éventuelle envie de préférer le désordre à l'ordre, de plébisciter Isefet plutôt que la Maât, se retrouve chez certains monarques qui, jamais, n'éprouvèrent la moindre once de bellicisme ... ou, à tout le moins, jamais ne le concrétisèrent par une expédition guerrière ou punitive.

 

     Le récurrence de cette thématique explique d'ailleurs que, suivant les époques et les rois, la liste des régions ennemies, la liste des "Neuf Arcs", connut de sensibles différences quant aux peuples stigmatisés.

     Toutefois, géographiquement parlant, - et c'est la logique même ! -, toujours ils seront issus des trois régions environnantes : l'Asie, au nord et à l'est, la Nubie, au sud et la Libye, à l'ouest. Ainsi étaient-ils globalement dénommés à l'Ancien Empire avant qu'à partir du Nouvel Empire seulement, des documents plus précis fassent état de populations bien distinctes, en fonction d'événements, militaires le plus souvent, ressortissant à l'actualité de l'époque.   

 

     Je tiens aussi à insister sur le fait que ce peu d'aménité vis-à-vis des étrangers, qui parfois transpire chez Hérodote ou l'un quelconque auteur antique, n'hésitant nullement à évoquer sans vergogne des relents de xénophobie, - probablement, est-ce de "bonne guerre", m'objecterez-vous -, ne reflète en réalité au cours des siècles que la seule perception idéologique des monarques car, et dès le temps de l'unification des Deux Terres, Basse et Haute-Égypte donc, le peuple des premières dynasties, dans sa grande majorité, ne manifesta pas vraiment d'animosité perceptible à l'égard de l'étranger, qu'il soit comme lui installé sur les rives du Nil ou qu'il soit rencontré lors de tractations commerciales.

     Et ne fût-ce que pour appuyer mon propos, j'avancerai même qu'à l'Ancien Empire, notamment, des Nubiens furent recrutés car grandement appréciés au sein de l'armée égyptienne alors que d'autres de la même ethnie, jugés plus placides, officièrent à Dachour parmi le personnel mandé pour l'entretien de la ville de pyramides de Snéfrou ... 

 

     Certes, il subsisterait bien des points à développer concernant les relations des Égyptiens de l'Antiquité avec les peuples limitrophes car, vous vous en doutez, en trois mille ans de civilisation, bien des événements historiques ont animé le fléau de la balance, faisant se pencher les plateaux dans un sens ou dans un autre. Et mon propos de ce matin ne visait pas à brosser un tableau des mentalités tout au long de la trentaine de dynasties que l'Égypte a connues : d'autres l'ont fait avec brio bien avant moi, notamment Madame Dominique Valbelle dans l'excellent ouvrage référencé dans ma bibliographie infrapaginale ... qu'à ceux intéressés par ce sujet, je conseille vivement de lire.

 

     En revanche, il m'agréerait de terminer les quatre conversations que nous avons engagées devant ce socle E 11220 manifestement prévu pour recevoir une statue de Nectanebo II en tentant aujourd'hui d'expliquer mon sentiment sur un point que j'avais en son temps volontairement laissé en suspens.

     Souvenez-vous : les égyptologues que j'avais convoqués à la barre s'opposaient sur le fait de considérer la petite face entaillée du monolithe en tant que face antérieure ou face postérieure.                       

 

 

© Louvre - Christian Décamps

© Louvre - Christian Décamps

 

 

     En d'autres termes, si la statue était encore présente sur sa base, la verriez-vous de face ou de dos ?

 

     Puisque ce petit côté du socle décline l'identité du souverain inscrite dans deux cartouches, la logique voudrait que la figure royale se fût présentée face à nous.

     MAIS comme ce monument est empreint d'une finalité particulière, à savoir : magiquement protéger Nectanebo II de toute intervention étrangère susceptible de nuire à sa personne, ainsi qu'à la bonne marche de son pays, ce qu'incontestablement démontre le programme iconographique gravé sur absolument tout son pourtour, ce qu'affirment aussi ceux des textes hiéroglyphiques incisés qui insistent, rappelez-vous, sur la notion que "tous les pays désertiques" et que "toutes les terres sont SOUS LES PIEDS de ce dieu parfait", ne croyez-vous pas que la face qui précisément donne à voir les "Neuf Arcs", c'est-à-dire le symbole des fameuses régions étrangères, devrait être celle au-dessus de laquelle poseraient, physiquement, les pieds de la statue du maître de l'Égypte ?

 

     De sorte qu'alors la face entaillée de cette assise parallélépipédique dont vous n'ignorez pratiquement plus rien maintenant constituerait l'arrière du monument, ainsi que le suggèrent les égyptologues français Christophe Barbotin et Didier Devauchelle et cela, contrairement à leur consœur,  française également, Madame Ruth Schumann-Antelme qui, pour sa part, la considère donc comme étant la face avant.

 

     Et vous, amis visiteurs, qu'en pensez-vous ?

 

     Pour éventuellement en débattre, je vous invite à nous retrouver ici même, le mardi 20 février prochain, après le Congé de Carnaval que vous offrent ÉgyptoMusée et l'Enseignement belge.   

 

     Bonnes vacances ... et excellente réflexion à toutes et à tous.

 

     Richard

 

 

 

 

     Immenses et sincères remerciements à Claude Field, un ami virtuel parisien, qui m'a offert quelques heures de son temps pour se rendre au Musée du Louvre et y réaliser un nombre imposant de photographies aux fins d'illustrer mes articles à venir consacrés à l'intégralité des vitrines de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes. 

                          

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BARBOTIN Christophe/ DEVAUCHELLE Didier, La voix des hiéroglyphes, Paris, Editions Khéops, 2006, pp. 30-1.

 

 

 

SCHUMANN-ANTELME  Ruth, Coptos, XXXème dynastie, dans Catalogue de l'exposition " Un siècle de fouilles françaises en Égypte (1880-1980) ", Le Caire, I.F.A.O., 1981, pp. 275-7.

 

 

VALBELLE  DominiqueL'Égyptien et les étrangers, de la préhistoire à la conquête d'Alexandre, Paris, Librairie Armand Colin, 1990, pp. 43-8.

 

 

WINAND  JeanUne histoire personnelle des Pharaons, Paris, P.U.F., 2017, pp. 7-28.

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