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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 00:00

 

 

     Les divergences et les apories auxquelles aboutissent les interprétations iconographiques ne sont donc pas dues à un manque d'information ou de connaissances chez les historiens mais bien au projet même de Vermeer, à la façon dont il met en oeuvre son matériau pour éluder l'interprétation, mettre en suspens le sens, rendre indécidable la "lisibilité" de ce qui est visible

 

 

     Daniel ARASSE

L'ambition de Vermeer

 

Éditions Klincksieck, 2009

p. 57

 

     Ce paragraphe que j'ai délibérément choisi en guise d'exergue pour mon article de ce matin, amis visiteurs, sous la plume de feu l'historien de l'art français Daniel Arasse, se rapportait, vous vous en doutez si vous avez intégralement lu ma référence, à l'oeuvre d'un peintre majeur de ce qu'il est convenu d'appeler le "Siècle d'or" hollandais dont le Louvre propose encore pour quelques jours une notable exposition.

 

     Ce court extrait  participe d'une réflexion que l'auteur menait sur la fonction "emblématique" des "tableaux-dans-le-tableau" si fréquents chez nombre d'artistes des Pays-Bas, au XVIIème siècle, et notamment chez Jan Vermeer, "mon sphinx", comme aima l'appeler dès 1866, le critique d'art français Théophile Thoré-Bürger dans un article publié dans la "Gazette des Beaux-Arts".

 

     Si, dans l'exergue ci-dessus, vous preniez la peine de remplacer le nom de Vermeer par la simple et anonyme mention "artiste égyptien", vous retrouveriez, mutatis mutandis, la trame même de l'étude qu'ensemble nous avons menée plusieurs semaines durant aux fins de décoder la célèbre scène de chasse et de pêche dans les marais nilotiques et ce que D. Arasse nomme des "appels de sens", c'est-à-dire, d'autres approches d'appréhension, sous-jacentes, non évidentes de prime abord, que celle qui eût voulu que nous considérions ces scènes en tant qu'anodines et banales représentations de la stricte quotidienneté d'une chasse ou d'une pêche ; sens que j'ai notamment définis de mythiques, d'apotropaïques et d'érotiques ; je n'y reviens plus.  

 

      Notez au passage que j'ai bien spécifié "mutatis mutandis", de manière que l'on ne vienne point encore se méprendre, me faire un procès d'intention ou m'accuser, dans ce cas précis, de complètement détourner la pensée de Daniel Arasse qui, je le souligne, ne s'est à ma connaissance jamais penché sur l'art égyptien, féru qu'il fut essentiellement de celui de la peinture de la Renaissance !

 

 

     Dans le droit fil donc de ce qui, ces dernières semaines, a retenu votre attention, je souhaiterais à partir d'aujourd'hui porter l'éclairage sur de petits objets apparus dans l'art si raffiné d'Amenhotep III, à la XVIIIème dynastie, qu'il vous arrivera immanquablement de rencontrer dans force musées.

 

     Si, concernant leur particulière élégance, leur indéniable esthétisme, ils font l'unanimité, ils n'en divisent pas moins les savants quant à l'analyse qu'ils en proposent : indistinctement dénommés "cuillères de toilette", "cuillères à parfum", "cuillères à onguent", "cuillères à fard", il me siérait tout de go, grâce à un exemplaire que déjà j'eus l'opportunité de vous faire découvrir sur ce même blog voici quasi deux lustres exposé dans la partie supérieure de la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, de vous indiquer qu'ils figurent tous une jeune fille au corps agréablement galbé, évoluant avec grâce dans les eaux du Nil, portant perruque et souvent une ceinture en guise de seul vêtement qui, de ses bras étendus, soutient un cuilleron rectangulaire ne révélant nulle trace d'usage : il appert donc que ces objets, - que je préfère, vous en comprendrez vite la raison, appeler "cuillères ornées" ou, suivant en cela, Madame Ingrid Wallert, "cuillères à offrandes"-, ne connurent manifestement aucune destination pratique dans le quotidien de belles Égyptiennes.

    

 

E 11122

                                                                (E 11 122)

 

   
 En revanche, qu'ils soient empreints d'une symbolique particulière et que leur présence au sein du mobilier funéraire soit impérative, voilà qui me paraît l'évidence : j'y reviendrai abondamment plus tard, préférant plébisciter ce matin dans mes propos liminaux, la généalogie de mes recherches à leur sujet.

 

     Si, en 1827, à la page 69 de sa Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles-X, Jean-François Champollion (1790-1832) avait pourtant classé ces cuillères sous la rubrique Ustensiles et instruments du culte, pourquoi diantre, page 70, les considère-t-il en tant que "cuillers à parfums" ? Car il nous faut bien reconnaître que de cette "confusion" naquit et perdura une terminologie malheureuse qui tant fit florès, jusqu'à nos jours encore dans l'esprit de beaucoup, se contentant d'ânonner ce qu'ils ont lu une fois dans un vieil article, sans prendre soin de reconsidérer la question à la lumière d'éventuelles nouvelles découvertes archéologiques.

 

     Parce que dans le cuilleron de l'une d'entre elle, au British Museum, il fut analysé la présence d'un onguent parfumé, d'aucuns les prirent pour des objets qu'utilisaient quotidiennement les femmes égyptiennes de milieux aisés, essentiellement à la fastueuse XVIIIèmedynastie, pour parfaire leur aspect physique lors de leur toilette matinale : ce ne serait donc pas pur hasard si, dans le viatique funéraire exhumé lors de fouilles, ces cuillères côtoyaient peignes, miroirs, pots à onguents et autres étuis à kohol.

 

     C'est d'ailleurs probablement la raison pour laquelle, en 1972, l'égyptologue française Madame Jeanne Vandier d'Abbadie, tout en s'interrogeant néanmoins sur leur exacte destination, les publia, dans un ouvrage intitulé Les objets de toilette égyptiens au Musée du Louvre alors que, cinq ans auparavant, sa consoeur allemande, le Dr. Ingrid (Gamer)-Wallert, que pourtant elle cite dans sa bibliographie, les avait elle aussi étudiées et, dans le catalogue raisonné qu'elle avait publié, estimait qu'elles devaient être perçues en tant que cuillères à offrandes.

 

     Les conclusions qu'avançait ce Professeur de l'Université de Tübingen dans son étude se révélaient donc d'une pertinence telle que la communauté scientifique ne pouvait décemment plus, - sauf à ne pas les avoir lues ! -, accréditer la théorie dès lors devenue obsolète qui voulait qu'on les considérât destinées à cet usage uniquement profane que constitue la toilette des belles élégantes.

 

     D'autant plus que deux égyptologues belges, - dont il eût suffi de tenir compte ! -, avaient eux aussi apporté leur contribution : en 1928, déjà, Jean Capart, qu'il n'est sur ce blog plus besoin de présenter, jugea le terme "cuiller à fard" probablement très inexact, lui préférant objet ayant servi aux sacrifices ; et, en 1962, Pierre Gilbert, dans Couleurs de l'Egypte ancienne, surenchérit, p. 40, en les considérant comme un objet qui touche au rituel. Et de poursuivre : Il semble que l'on consacrait des objets de ce genre, destinés à contenir une offrande précieuse (baume, encens ?), pour écarter une menace ou pour rendre grâce de l'avoir écartée.

 

     Madame Wallert quant à elle, relevait, à l'appui de ses propres conclusions, la présence de certaines cuillères dans le mobilier funéraire de tombes masculines et même d'enfants - il n'était plus dès lors question d'un usage exclusivement féminin ! -, et insistait également sur le fait que d'autres avait été exhumées de certains dépôts de temples, rejetant ainsi catégoriquement l'usage profane qui leur avait été préalablement et erronément attribué.

 

     Pis : sur les parois murales de moult hypogées thébains, sur celles de certains monuments religieux, on pouvait en voir, peintes ou gravées, placées dans la main d'un défunt ou d'un de ses serviteurs qui, indéniablement comme le prouvaient les textes, offrait de l'encens à une divinité. 

 

     Il devient donc incontestable à mes yeux, qu'il faille définitivement les considérer comme des ustensiles à finalité cultuelle, des ustensiles d'offrande, que ce soit celle de la myrrhe ou celle du vin, produits étant nommément indiqués sur des exemplaires mis au jour.

 

 

     Ceci posé, pour ce qui concerne la destination de ces pièces caractéristiques de l'art égyptien dit "industriel", à propos aussi de leur symbolique sous-jacente, je vous le signalai tout à l'heure, les égyptologues qui les ont plus spécifiquement étudiées ne se sont pas toujours, loin s'en faut, exprimés d'une seule et même voix : certains d'entre eux, en effet, conviennent qu’elles ont pu servir dans des cérémonies religieuses, pour les fumigations, voire pour participer, au sein du temple, au rituel journalier de la toilette du dieu ; d'autres expliquent qu'elles font partie intégrante du mobilier funéraire déposé dans une tombe de manière à magiquement assurer à son propriétaire une éternité post-mortem la plus agréable possible.

 

     Un pas nouveau fut encore franchi quand, en 1975, Richard A. Fazzini, alors Conservateur au Département des Antiquités égyptiennes du Musée de Brooklyn mit l'accent sur leurs éléments de décoration ressortissant au domaine de la régénération d'un défunt.

 

     Madame Wallert, à ce propos, faisait judicieusement remarquer que quelques cuillères avaient été identifiées comme cadeau de Nouvel An, fête qui, aux alentours du 19 juillet, correspond, je le rappelle brièvement, au tout début de la crue du Nil, soit en tant qu'amulettes visant ici-bas à conjurer le mauvais sort, - derechef, connotation apotropaïque évidente -, soit pour que dans l'Au-delà le défunt bénéficie d'un renouveau permanent identique à celui qu'apporteront aux cultures les débordements de l'eau du Nil bienfaiteur.

 

     C'est de cette symbolique qu'il me siérait de vous entretenir, amis visiteurs, dès la semaine prochaine ... si, d'aventure, vous jugiez que ce nouveau sujet puisse être susceptible de vous intéresser.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

CAPART Jean, La belle inconnue, CdE VII, Bruxelles, F.E.R.E., 1928, p. 53.

 

 

GILBERT  Pierre, Couleurs de l'Égypte ancienne, Bruxelles. 1962.

 

 

 

KOZLOFF  Arielle P., Instruments rituels, dans Aménophis III : le Pharaon-Soleil,  Paris, Catalogue de l'Exposition  au Grand Palais, RMN, 1963, pp. 290-300.

 

 

 

THORÉ-BÜRGER  Théophile, Van Der Meer de Delft, dans Gazette des Beaux-Arts, Courrier européen de l'Art et de la Curiosité, Tome XXI, Paris, 1866, p. 299.  

(Librement téléchargeable sur Gallica)

 

 

 

VANDIER d'ABBADIE  Jeanne, Catalogue des objets de toilette égyptiens, Paris, Editions des Musées Nationaux, 1972, I-VIII et pp. 10-38.

 

 

WALLERT  IngridDer verzierte Löffel : seine Formgeschichte und Verwendung im alten Ägypten [La cuillère ornée : historique de sa forme et utilisation en ancienne Égypte], Ägyptologische Abhandlungen, Band 16, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1967.

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Publié par Richard LEJEUNE
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commentaires

Cendrine 23/05/2017 20:17

Elles sont ravissantes... Je les avais contemplées bien des fois en allant au Louvre, elles faisaient partie de ces objets qui ont une petite voix particulière, des objets qui vous susurrent "regarde-moi"...
"L'inanimé" a beaucoup de charme et vous le décrivez fort bien.
Je ne suis nullement gênée par "l'utilisation" du corps de la femme pour exprimer des choses du genre "offrande de substances parfumées". Un corps est un territoire de charme alors autant le "croquer".
Belle soirée Richard, je file voir la suite de votre exposé
Cendrine

Richard LEJEUNE 24/05/2017 07:08

"... ces objets qui ont une petite voix particulière ..."

Très beau ! Je retiens et replacerai. Merci Cendrine ...

FAN 19/05/2017 18:29

ces "cuillères à offrandes" sont, on ne peut mieux, symboliser l'érotisme! De la position soumise de la femme qui attend dans son panier, le lait de jouvence qui permettra la renaissance!! c'est mon regard et je le partage!!Bisous Fan

Richard LEJEUNE 21/05/2017 07:50

D'accord. Je comprends mieux, Fan. En réalité, je ne pensais pas du tout à cette image ... mais plutôt, à cause des termes "soumise" et "panier" de votre phrase, à une comparaison entre femme et chien qui, à dire vrai, de votre part, m'étonnait vraiment, me consternait. D'où ma question ! Vous me rassurez ...

FAN 20/05/2017 17:59

Son joli panier intime, ma foi!!Vous aviez compris, n'est-ce -pas? hihi Bisous Fan

Richard LEJEUNE 20/05/2017 08:01

... "qui attend dans son panier" ????

Que voulez-vous exprimer par là, chère Fan ?

Carole 19/05/2017 00:07

Merci en tout cas de nous faire naviguer au côté de ces belles nageuses dans le sillage de Daniel Arasse et de Vermeer. J'aurai justement la chance de pouvoir visiter lundi (à son dernier jour !) l'exposition du Louvre. Je penserai à vos femmes d'Egypte, si proches de celles du grand peintre hollandais dans cette éternité que leur confèrent les objets périssables du quotidien.

Richard LEJEUNE 19/05/2017 08:21

C'est, Carole, comme je viens de l'expliquer à Alain, - et à d'autres lecteurs attentifs et intéressés sur FB -, le hasard de mes lectures actuelles suite à l'exposition "Vermeer" au Louvre qui m'a conduit à réfléchir sur certains propos de l'immense Daniel Arasse et de trouver intéressant de les associer, notamment en exergue de mon article de ce mardi ...

Pour l'ultime lundi que vous avez choisi de vous rendre au Louvre, je vous souhaite une excellente visite ... et me permets de vous suggérer de prendre le temps de vous rendre au Département des Antiquités égyptiennes aux fins d'y admirer les superbes "nageuses", non seulement en salle 3, vitrine 2, comme je l'ai ci-dessus signalé, mais aussi, à l'étage, dans la vitrine 13 de la salle 24.
Peut-être donneront-elles naissance à un de ces philosophico-poétiques billets dont vous avez le secret, et à l'un ou l'autre de vos exceptionnels regards photographiques.

Alain 18/05/2017 15:10

La réflexion de Daniel Arasse sur l’interprétation du visible dans la peinture de Vermeer : manque de lisibilité, sens flou comme sa peinture, pourrait effectivement être mise en exergue de la même façon sur la symbolique contenue dans l’art égyptien.
Ces nageuses en forme de cuillère sont exceptionnelles par la grâce qui s’en dégage. Les égyptologues semblent en quête de sens eux aussi : quel est leur usage ? Que cache ces corps superbes ? Cela ne paraît pas simple d’après ton analyse…
A la première vision, on se doute bien que, derrière cette nudité, la beauté provocante des formes, un soupçon d’érotisme se cache. On attend la suite avec impatiente…

Richard LEJEUNE 19/05/2017 08:06

Ton commentaire, Alain, me conforte dans l'idée que j'ai eu raison de reprendre à nouveaux frais de très vieux articles de mon blog et de les "reproposer" à mes visiteurs en les associant ou les confrontant avec à mes lectures nouvelles. En me plongeant dans cet ouvrage de Daniel Arasse dédié à Vermeer, je ne pensais nullement trouver quelques similitudes dans une réflexion qu'il m'a plu d'épingler, alors que, je le répète, il ne s'est jamais directement penché sur l'art égyptien.

J'aime que ton commentaire pose aussi quelques questions qui appellent évidemment réponses, car ainsi que j'ai eu l'opportunité de l'écrire aussi ça et là sur FB, elles sont prévues pour alimenter nos prochains rendez-vous. Seule dans ce cas, la patience de mes lecteurs est nécessaire ...

christiana 17/05/2017 10:17

Je me souviens très bien de ton article précédent sur cette cuillère ornée d'une si jolie nageuse. Moi qui oublie tout, je l'avais conservée dans un coin de ma tête...

Richard LEJEUNE 18/05/2017 10:04

Il faut admettre que ces petits objets sont d'une finesse d'exécution remarquable.
Maintenant que tu dises tout oublier, j'en doute vraiment beaucoup !

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