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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 00:01

Thèbes, 24 novembre 1828.

 

     Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à Dendéra. Il faisait un clair de lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des temples : pouvions-nous résister à la tentation ? Je le demande aux plus froids des mortels ! Souper et partir sur-le-champ furent l'affaire d'un instant : seuls et sans guides, mais armés jusques aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les temples étaient en ligne droite de notre mâaschNous marchâmes ainsi, chantant les airs des opéras les plus récents, pendant une heure et demie sans rien trouver. On découvrit enfin un homme ; nous l'appelons et il détale à toutes jambess, nous prenant pour des Bédouins, car habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon, nous ressemblions, pour l'Égyptien à une tribu de Bédouins, tandis qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour une guérilla de moines chartreux, armés de fusils, de sabres et de pistolets. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre hommes et un caporal, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable, peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de bonne grâce : maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une momie ambulante, mais il nous guida fort bien et le traitâmes de même.  

   Les temples nous apparurent enfin. Je n'essaierai pas de décrire l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré. Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au clair de la lune. On ne rentra au mâasch qu'à trois heures du matin pour retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la journée du 17. 

     

Denderah - (D'après Wikipedia © Bernard Gagnon)

Denderah - (D'après Wikipedia © Bernard Gagnon)

 

     Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les détails. Je vis dès lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style. N'en déplaise à la Commission d'Égypte, les bas-reliefs de Dendéra sont détestables, et cela ne pouvait être autrement : ils sont d'un temps de décadence. La sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins sujette à varier puisqu'elle est un art chiffré, s'était soutenue digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles.

 

     Voici les époques de la décoration : la partie la plus ancienne est la muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de proportions colossales, Cléopâtre et son fils Ptolémée-Caesar. Les bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur Auguste, ainsi que les murailles extérieures du naos, à l'exception de quelques petites portions qui sont de l'époque de Néron. Le pronaos est tout entier couvert de légendes impériales de Tibère, de Caïus, de Claude et de Néron, mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple, il n'existe pas un seul cartouche sculpté : tous sont vides et rien n'a été effacé. Le plus plaisant de l'affaire, - risum teneatis, amici !  - c'est que le morceau du fameux zodiaque circulaire qui portait le cartouche est toujours en place, et que ce même cartouche est vide, comme tous ceux de l'intérieur du temple, et n'a jamais reçu un seul coup de ciseau. Ce sont les membres de la Commission qui ont ajouté à leur dessin le mot "autocrator", croyant avoir oublié de dessiner une légende qui n'existe pas : cela s'appelle porter les verges pour se faire fouetter.

 

     Du reste que Jomard ne se presse pas de triompher parce que le cartouche du zodiaque est vide et ne porte aucun nom, car toutes les sculptures de cet appartement comme celles de tout l'intérieur du temple sont atroces, du plus mauvais style, et ne peuvent remonter plus haut que les temps de Trajan et d'Antonin.     

 

 

 

 

Jean-François CHAMPOLLION

Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Égypte

 

Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987 

pp. 152-4 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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commentaires

Richard LEJEUNE 22/11/2015 10:34

Du mépris, Fan ? Vous le voyez ainsi ?
Moi, pas du tout !
Mais je respecte évidemment votre avis.

Personnellement, je pense que, déçu par les reliefs d'époques grecque et romaine qu'il voit là, il exprime le regret - tout à fait légitime, à mes yeux -, de ne plus rencontrer une esthétique semblable à celle de la glorieuse 18ème dynastie ...

FAN 21/11/2015 17:50

Bizarrement, je le trouve quelque peu méprisant dans sa description et la description du pauvre égyptien ! Certes, les romains étant des grands conquérants, il y eu du changement dans l'architecture de Denderah!! Bisous Fan

Christiana 17/11/2015 19:01

Comme quoi, le bon goût n'est jamais loin du mauvais...

Richard LEJEUNE 18/11/2015 12:04

D'une part et, d'autre part, que le bon goût des uns n'est pas nécessairement celui des autres !

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