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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 23:00


     A l'occasion de notre première approche ce mardi 21 avril des objets exposés dans la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai pris l'initiative, ami lecteur, d'aborder très succinctement, l'historique des fouilles qui ont amené les membres de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), et Bernard Bruyère plus particulièrement qui y a consacré trente années de sa carrière d'égyptologue, à découvrir le site de Deir el-Médineh, avec notamment le village des artisans des tombes royales et princières de la Vallée des Rois et de celle des Reines du Nouvel Empire.

     Extrêmement riche en exhumation d'objets divers, ainsi qu'en tombeaux bellement décorés s'étageant dans le cimetière de l'Ouest, ce vallon dissimulé entre la colline de Gournet Mouraï et la montagne thébaine, l'est aussi par l'extraordinaire provende qu'au milieu du siècle dernier, B. Bruyère récolta dans ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler le "Grand Puits".


     L'année dernière, dans l'article que j'avais consacré au grand égyptologue belge qu'était Jean Capart, j'avais mentionné, parmi tout l'apport dont le monde scientifique lui était redevable, la création, grâce au soutien moral et financier de la Reine des Belges, de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.) et, en parallèle, d'un bulletin paraissant à l'époque deux fois l'année, la "Chronique d'Egypte" (CdE), destiné à publier les articles des égyptologues du monde entier.

     C'est précisément dans ce bulletin périodique que trois années durant, B. Bruyère nous donna un bref compte rendu de ses campagnes de fouilles et de ses découvertes consécutives dans le "Grand Puits".

     En annexe donc de l'article de ce mardi, j'ai jugé opportun, pour le centième billet de ce blog, de vous proposer aujourd'hui la lecture de très larges extraits du premier de ses rapports de fouilles dans ce "mystérieux" gouffre, avec ses réflexions encore un peu brutes, qu'il peaufinera par la suite et modifiera même à la lumière de ses autres campagnes d'investigations.


(Andreu : 2002, 34 - Photo prise à l'époque des fouilles du Grand Puits)



     La mission, désormais autonome, de Deir el-Medineh a poursuivi en 1949 les travaux d'achèvement du chantier que l'Institut Français d'archéologie orientale du Caire exploitait depuis l'année 1917 sous les directions successives de MM. Georges Foucart et Pierre Jouguet.

     Les recherches relatives à la concession des ateliers thébains des nécropoles royales du Nouvel Empire pouvant être considérées aujourd'hui comme terminées en ce qui concerne la région au sud du temple ptolémaïque d'Hathor aussi bien qu'à l'intérieur de l'enceinte de ce sanctuaire et au nord de celle-ci, il importait d'explorer un immense cratère béant au pied de la falaise libyque, entre le temple et Sheikh-abd-el-Gournah.

     Ce vaste entonnoir, creusé dans la roche marneuse, et dont l'orifice supérieur mesure 35 mètres de diamètre, avait déjà sollicité l'attention des fouilleurs autorisés et clandestins à plusieurs reprises. Tour à tour certaines institutions scientifiques sous les ordres des savants Schiaparelli, Möller, Foucart, avaient cherché à en percer le mystère; des entreprises indigènes, subventionnées par Shenoudi, Abd-er-Rassoul et autres avaient aussi tenté de résoudre le problème; mais les uns et les autres avaient abandonné, par manque de moyens suffisants, le désensablement de ce gouffre.

     Supposant à bon droit que les anciens Egyptiens n'avaient pu entamer un aussi gigantesque travail et le laisser inachevé, que la nature du terrain et les techniques coutumières interdisaient les hypothèses d'une recherche d'un point d'eau ou le forage en profondeur d'une carrière de calcaire, nos prédécesseurs n'hésitèrent pas à baptiser "Puits funéraire" l'énorme cavité et, partant de ce principe, à essayer de parvenir à un caveau qui, logiquement avait les plus grandes chances de se trouver du côté de la chaîne libyque, c'est-à-dire sur le flanc interne occidental.
(...)

     Si aucun des fouilleurs précités, descendu pourtant à une assez considérable profondeur, n'arriva jusqu'à l'entrée supposée d'un hypogée, deux résultats intéressants furent atteints lors des diverses tentatives. Le premier fut la récolte, parmi les terres de comblement, d'une certaine quantité d'ostraca d'époque ramesside dont s'enrichirent le musée de Berlin et les officines des antiquaires de Louxor. Ces trouvailles suffisaient à montrer la nécessité de poursuivre les investigations afin de compléter la documentation sur le village antique des artisans de cimetières.

     Le second résultat avait été la constatation du ravalement vertical de la paroi interne occidentale du puits et la présence d'un ressaut de cette paroi que les chercheurs clandestins, travaillant dans les profondeurs obscures d'un trou d'homme, prirent pour le sommet du linteau d'une porte. Il n'en fallut pas plus pour faire naître la légende d'un magnifique linteau de calcaire orné même d'un soleil doré encadré par deux ailes polychromes.

     Brodant sur ce canevas, l'imagination orientale grossissait d'année en année l'importance de cette soi-disant découverte et surexcitait la cupidité des habitants des deux rives du Nil. On ne pouvait par conséquent abandonner la concession de Deir el-Medineh sans avoir, par une fouille exhaustive du puits, tari la source des ostraca et supprimé, tout ensemble, un espoir de pillage et la légende qui l'eût motivé.

     Pour ces différentes raisons, la Commission des Fouilles des Relations Culturelles au Ministère français des Affaires Étrangères décida en 1948 de pousser jusqu'à leur terme les investigations commencées depuis plus de trente ans et fâcheusement arrêtées en 1947.

     Entre le 13 février et le 25 avril 1949, date à laquelle les ouvriers furent obligés de quitter le chantier pour aller aux moissons, la fouille avait pu descendre à presque 40 mètres de profondeur et extraire environ 5800 mètres cubes de déblais sans toutefois parvenir au fond rocheux du puits et à la porte du caveau funéraire.
 

     Son premier gain archéologique fut d'acquérir la preuve de la destination funéraire de cet abîme colossal, unique en son genre dans la nécropole de Thèbes. En effet, le vaste entonnoir dont l'ouverture vaguement circulaire atteint 35 mètres de diamètre se continue ensuite par un puits parfaitement carré de 12 mètres de côté aux parois soigneusement ravalées et rigoureusement verticales. Un escalier antique, taillé dans le roc, descend le long de la paroi nord; d'abord d'est en ouest, puis après un palier d'angle, d'ouest en est et enfin, après un second palier, longe le flanc oriental en se dirigeant du nord vers le sud. Quelques marches de ce troisième tronçon sont déjà dégagées.

     Un autre gain très appréciable aux points de vue historique et philologique fut la récolte faite dans les déblais d'une importante quantité d'ostraca hiératiques et figurés (aucun ostracon démotique ou copte). Plus de 3000 pièces inscrites ou dessinées, mêlées à des masses de tessons de céramique sans décor, à des fragments d'objets en pierre ou en bois (statuettes, socles, stèles, peignes, chevets, etc.), étaient rassemblées en un bloc compact à mi-profondeur et noyées dans les décombres provenant certainement d'une agglomération habitée pendant les quatre siècles d'occupation de Deir el-Medineh par les ateliers royaux des cimetières.
(...)

     Un semblable groupement d'ostraca et d'objets, inséré entre les gisements de marne en blocs ou en poussière des parties inférieures du puits et les sables de ruissellement des parties superficielles amenés par le vent ou les pluies, ne pouvait être l'effet du hasard ni même d'un cataclysme, car entraînés par un torrent, les ostraca n'eussent pas conservé la netteté graphique qu'ils ont presque tous. Donc c'est intentionnellement qu'ils furent précipités en une seule fois et à une époque où le village des artisans était déjà déserté. Ce ne pouvait être que pour combler le puits après une inhumation, pour en interdire l'accès à l'avenir et cette opération se placerait alors après la fin de la XXème dynastie.

     Comme personne n'est parvenu jusqu'à la profondeur atteinte par nous en 1949, ni dans l'antiquité ni aux temps modernes, il n'est pas téméraire d'espérer que si tombeau il y a, il est resté inviolé et que les fouilles de 1950 nous réserveront la chance de percer l'énigme du Grand Puits et de savoir enfin quelle illustre dépouille a cherché un aussi grandiose abri pour son éternité.
(...)


(Bernard Bruyère, Deir el Medineh 1949, dans Chronique d'Egypte n° 49, Vingt-cinquième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1950, pp. 45-8)        


   



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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Tifet 25/04/2009 15:58

Que de choses encore à découvrir sûrement à Deir El Médineh ! quand tu te promènes au pied de la montagne thébaine, il y a plein de "trous" partout, sans protection, limite dangereux car laissés là à l'abandon et tu vois des gosses qui jouent au foot au milieu de tout cela ! Merci Richard; Bon we; Tifet

Richard LEJEUNE 27/04/2009 08:17



Vous avez entièrement raison, Tifet : que de choses encore à découvrir, pas nécessairement peut-être à Deir el-Médineh, mais partout sur le territoire égyptien.
Il n'est d'ailleurs pas un trimestre sans que l'on nous annonce - parfois à grand renfort de publicité tapageuse qui, scientifiquement, me gêne un peu, mais Zahi Hawass est ce qu'il est, et il
faut malheureusement bien l'accepter ainsi, lui qui s'est organisé pour être tout puissant, sur le Plateau de Guizeh notamment -, la découverte d'une nouvelle tombe, de nouvelles statues
pharaoniques, etc.

C'est la raison pour laquelle, par parenthèses, le site des "News" publiées par OsirisNet (dont la référence se trouve ici dans la partie de droite de mon blog) se révèle à mes yeux d'une
importance capitale pour être tenu au courant de toute cette évolution archéologique.



Alain 25/04/2009 15:00

Tombeau ou pas ? Pourquoi creuser un trou aussi profond pour enterrer un hypogée ? Le suspens est grand…
J’ai déjà assisté à des conférences à la Sorbonne consacrées au site de Deir El-Médineh situé au pied de la montagne thébaine. Pendant des siècles des artisans et ouvriers ont été regroupés dans ce village uniquement pour travailler à l’édification et la décoration des hypogées des rois et princes. C’est une étonnante aventure que celle de ces hommes et femmes pratiquement coupés du monde afin de permettre aux souverains divinités de faire leur entrée dans l’éternité dès la fin de leurs vies terrestres.

Richard LEJEUNE 27/04/2009 08:10



Pourquoi creuser un trou aussi profond pour enterrer un hypogée ?, me demandes-tu ?
La réponse est extrêmement aisée : pour mieux protéger le corps du défunt.

Sous la pyramide de Djeser, à Saqqarah, c'est à plus de trente mètres de profondeur, tout au fond du puits funéraire que reposait le pharaon. Dans la Vallée des Rois, certains hypogées ont été
creusés dans la montagne thébaine de manière que la chambre funéraire elle-même soit parfois à plus de 120 mètres de distance de l'entrée du tombeau.


Cet en effet un sujet passionnant que l'histoire de ce village qui "vécut" près d'un demi millénaire. Une abondante littérature égyptologique y est d'ailleurs
consacrée : mais qu'elle chance supplémentaire tu as eue d'être dans un lieu aussi prestigieux que celui de la Sorbonne pour écouter en parler des égyptologues patentés ... Le privilège
d'être Parisien !

Concernant le "Grand Puits" de Deir el-Medineh (tombeau ou pas ?), peut-être la réponse se trouvera-t-elle dans l'article que je publierai samedi prochain, 2 mai, qui sera, tu t'en doutes, la
poursuite du compte rendu de fouilles effectuées au milieu du XXème siècle par B. Bruyère lui-même.


  



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