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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 23:00


     Désireux aujourd'hui de mettre un point provisoirement final à cette longue digression que j'ai dernièrement consacrée à la reine Tiy, je voudrais vous donner à lire un document concernant directement l'Egypte, mais ressortissant plus particulièrement à la civilisation mésopotamienne.

        Il vous souvient assurément, ami lecteur, j'ose à tout le moins l'espérer, que j'avais cru bon, samedi dernier, après vous avoir présenté un de ses portraits le mardi 9 juin, d'attirer votre attention sur l'aura qui fut la sienne aux yeux des pays étrangers, le Mitanni entre autres, cette région approximativement située aux abords de l'Euphrate, apparemment au nord de l'actuelle Syrie, mais sur la localisation de laquelle ceux des égyptologues qui concentrent plus particulièrement leurs recherches sur les notions de géographie antique ne parviennent pas encore à exactement accorder leur boussole.

     Et ce sera par l'intermédiaire d'une lettre que nous devons précisément au souverain de ce pays jadis extrêmement puissant, que les Egyptiens appelaient "Naharina", mais qui à l'époque où commence le règne d'Akhenaton connaît les prémices de son déclin, que je voudrais vous faire comprendre combien l'influence de la reine Tiy fut grande à la fois pour l'Egypte, mais aussi extra-territorialement parlant, et ce depuis la fin de vie de son époux, Amenhotep III, et tout autant pendant les premières années de son veuvage, à la cour de son fils.


     Il faut d'emblée savoir qu'une correspondance existait déjà entre l'Egypte et le Mitanni, initiée par Amenhotep III lui-même, depuis approximativement la trentième des trente-huit années que compta sa souveraineté sur l'Egypte, pour notamment quémander aux potentats étrangers l'une ou l'autre de leurs filles à épouser - (deux seront ainsi envoyées par le Mitanni : Giloughépa, fille de Chouttarna et Tadoukhépa, fille du roi Toushratta qui nous occupe aujourd'hui) -, mais aussi quelques femmes, les plus belles qu'il soit possible, pour agrémenter le harem royal.
Savoir aussi que cet échange épistolaire se poursuivit avec Amenhotep IV/Akhenaton.

     Rédigées essentiellement en akkadien, langue diplomatique officielle de ces temps anciens, les quelque trois cent quatre-vingts lettres mises au jour, en 1886-87, au centre même d'Akhetaton, dans un bâtiment de briques crues officiellement estampillées "Place des Lettres de Pharaon, Vie, Prospérité, Santé"; construction identifiée "Q 42.21" dans les documents des archéologues allemands de l' "Orientgesellschaft" qui la nomment plus communément "Maison des Archives", se présentent en fait comme des tablettes d'argile rectangulaires mesurant entre 8 et 15 centimètres de haut pour 6 à 8 de large.

     De cet important corpus, un peu plus de 200 tablettes ont été acquises par le Vorderasiatisches Museum de Berlin, un peu moins d'une centaine par le British Museum de Londres, une petite cinquantaine par le Musée du Caire et seulement 7 exemplaires par le Louvre;  le reste étant la propriété de collectionneurs privés. 

     Gravées de signes cunéiformes, elles constituent pour l'historien en général et l'égyptologue en particulier, un inestimable fonds permettant de mieux appréhender les relations qui s'étaient établies entre les deux Etats, et contribuent en outre à accroître notre perception de l'histoire politique et sociale du couloir syro-palestinien dont les chefs étaient incontestablement subordonnés à Pharaon.

     Mais qui dit correspondance, entend certes envoi, mais aussi réception de courrier. Et c'est ainsi que l'on peut voir à Londres, au British Museum, exposée dans le Department of the Middle East, la "lettre" ci-après que Toushratta, roi du Mitanni, fit écrire recto verso en signes cunéiformes sur une tablette d'argile de près de 2 centimètres d'épaisseur, d'une hauteur de 14, 6 et d'une largeur de 7 centimètres, et qu'il fit parvenir à la reine Tiy alors que, veuve déjà, elle résidait en Moyenne-Egypte, dans la capitale créée ex nihilo par son fils Amenophis IV/Akhenaton et sa belle-fille Nefertiti.



     Se déployant sur une trentaine de lignes, et malgré qu'existent des parties malheureusement brisées, notamment aux coins supérieur droit et inférieur gauche, le texte de la présente tablette (E 29794) adressée à Tiy, indépendamment qu'il mette l'accent sur les reproches que Toushratta désirait adresser à Akhenaton qu'il jugeait moins bien le traiter que ne l'avait fait avant lui Amenhotep III, nous indique toute l'importance que la reine conservait aux yeux du souverain mitannien.


     "Dis à Tiy, la maîtresse de l'Egypte : ainsi parle Tushratta, roi du Mitanni.

     Pour moi tout va bien. Pour toi que tout aille bien. Pour ta maison, ton fils, que tout aille bien. Pour Tadukhepa, ma fille, ta belle-fille, que tout aille bien. Pour tes pays, pour tes troupes et pour tout ce qui t'appartient, que tout aille bien.
(...)

     Je n'oublierai pas l'amitié avec Mimmureya, ton mari (1). Plus que jamais auparavant, en ce moment même, j'ai dix fois, beaucoup, beaucoup plus d'amitié pour Napkhourreya, ton fils (2).
Tu es celle qui connaît les paroles de Mimmureya, ton mari, mais tu n'as pas envoyé tout mon cadeau d'hommage que ton mari commanda qu'on envoie. J'avais demandé à ton mari des statues en or coulé massif, disant : "Que mon frère m'envoie pour mon cadeau d'hommage des statues en or coulé massif et de lapis-lazuli authentique. "

     Mais maintenant, Napkhourreya, ton fils, a plaqué des statues en bois. Puisque l'or c'est de la poussière dans le pays de ton fils, pourquoi ont-elles été la cause d'une telle peine pour ton fils qu'il ne me les a pas données ?
(...)

     Ceci est-ce de l'amitié ? J'avais dit : "Napkhourreya, mon frère, va me traiter dix fois mieux que son père ne l'avait fait." Mais maintenant, il ne m'a même pas donné ce que son père avait l'habitude de donner.  



(1) Il s'agit bien évidemment du pharaon Nebmaâtrê - Amenhotep III, époux de la reine Tiy.

(2)  Et ici de Nebkheperourê - Akhenaton, leur fils.



(Moran : 1987, 168-9; Tiradritti : 2008, 86-93; Ziegler : 2008, 349)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Louvre-passion 27/06/2009 21:01

Un autre intérêt de ces lettres est de nous donner une indication sur la prononciation du nom des pharaons. Par exemple Aménophis III s'appelait en fait "Mimmureya", on est donc loin de cette transcription laissée par les Grecs.

Richard LEJEUNE 28/06/2009 08:44



Oui, effectivement, tout ou presque dans ce domaine passe par ce que nous en ont laissé les Grecs. En outre, dans ce cas précis, il faut être conscient que
cette "prononciation" constitue celle qui apparaît au travers de la langue mitanienne; car pour la phonétisation même de la langue égyptienne, nous n'avons aucune donnée tangible dans la mesure où les Egyptiens ne notaient que les consonnes, et pas les voyelles.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on trouve par exemple chez certains égyptologues la transcription "Amenhotep", alors que d'autres lui préfèrent "Amenhetep", voire "Imenhotep"
...



Jean-Claude VINCENT 27/06/2009 09:15

... et une fois de plus, j'apprécie tout le talent du graveur ! Tout ce texte gravé sur quelques cm2 de pierre, quel travail de précision !

Richard LEJEUNE 28/06/2009 08:36



Tu as parfaitement raison d'épingler ce travail de précision du graveur, de l' "inciseur", aurais-je même dû peut-être préciser dans mon article : en effet, il ne
faut pas oublier que déjà dès le VIIème millénaire avant notre ère, les Mésopotamiens avaient "inventé" la possibilité de durcir l'argile, soit en la laissant sécher au soleil, soit en la
cuisant. La poterie était ainsi née ... Et au IVème millénaire, aux environs de 3300/3000 A.J.-C., ils appliquèrent cette technique pour créer un système d'écriture, pictographique au départ
(comme en Egypte, donc), mais qui se transforma au cours des siècles devenant, au stade final de son évolution, une écriture cursive que, suite à l'appellation en usage depuis le XVIIIème siècle
de notre ère, les historiens nomment "cunéiforme", simplement parce que les premiers découvreurs d'inscriptions provenant de cette région du Proche-Orient estimèrent que tous ces petits
signes incisés dans l'argile cuite, durcie, ressemblaient à des coins (= "cuneus" en latin).  



Jean-Claude VINCENT 27/06/2009 09:14

Cette lettre de "réclamation" est effectivement très intéressante et montre, tu as raison de le souligner, tout le respect que Toushratta, roi du Mitanni, accordait à la reine Tiy. Avec tout ce que tu nous as appris d'elle dans tes articles, on sent qu'elle devait être extraordinaire.

Au sujet des reproches, peut-être que les femmes que Toushratta envoyait à Amenophis IV ne lui convenaient pas autant que celles reçues auparavant par son père ?!

Richard LEJEUNE 28/06/2009 08:22



Elle eut effectivement une forte influence, tant en Egypte, aux côtés de son époux, qu'aux yeux de certains souverains de pays étrangers, après le décès d'Amenhotep
III : le Mitanni du roi Toushratta, notamment, qui dans son courrier adressé à Akhenaton y fait très régulièrement référence. Et le document que j'ai présenté ici n'est, tu t'en
doutes, évidemment pas le seul de cette sorte : d'autres échanges "épistolaires" entre la cour mitanienne et l'égyptienne furent retrouvés à Akhetaton et font partie de ce que les
historiens appellent donc les "Lettres 'Amarna" ...



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