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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 00:00

     Refermons, voulez-vous, amis visiteurs, notre dossier ouvert sur les pages dédiées aux bovins à propos de quelques monuments les concernant exposés jusqu'au 9 mars prochain au Musée du Louvre-Lens, en évoquant, ce matin, leur sacrifice rituel.

 

     ***

 

 

     

     Tiens ses deux cornes ! ...

     Retourne la tête de ce bœuf, dépêche-toi ! …

     Fais que nous puissions égorger …

.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Injonctions écrites dans certains mastabas de la VIème dynastie

 

Citées par Pierre MONTET

Les scènes de la vie privée dans les tombeaux égyptiens de l'Ancien Empire

 

Paris, Librairie Istra, 1925

p. 163

 

 

 

    Véritable topos iconographique qu'inévitablement ceux parmi vous qui se sont déjà rendus en terre pharaonique auront remarqué au détour d'une visite de la nécropole de Guizeh, le thème du sacrifice d'un boeuf faisait partie de ce que la littérature égyptologique nomme "scène de boucherie".

 

 

 

 

Ty---Sacrifice-du-boeuf--2--Corridor-2--paroi-est.gif

 

 

     En vous référant - comme je le fais ci-dessus, (grand merci Thierry !) -, au programme iconologique et épigraphique du mastaba de Ty remarquablement étudié sur le site OsirisNet, vous pourrez, sans trop conjecturer, comprendre les différentes étapes de l'opération d'abattage du boeuf que pratiquaient ces hommes dans leur atelier.

 

     Cette scène fut dessinée jadis par l'égyptologue français François Daumas d'après l'original figuré au premier registre de la paroi est du second couloir - (que son étroitesse et le manque de lumière empêchent de photographier -).

 

     Ce dessin vous permettra non seulement de visualiser l'évolution des actions mais aussi, - pour ceux parmi vous éventuellement familiers de l'écriture hiéroglyphique -, grâce aux séquences des différentes colonnes, de déterminer l'activité précise de chacun des participants, ainsi que de prendre conscience des dialogues ou injonctions qui parfois s'échangent.

 

     (Pour la forme, permettez-moi de rappeler qu'au-dessus de chaque personnage, les hiéroglyphes le concernant se lisent de droite à gauche si son visage est tourné vers la droite et de gauche à droite s'il est tourné vers la gauche. Et d'ajouter ce moyen simple pour mémoriser cette "règle" : commencez à lire en vous dirigeant vers la tête des hommes ou des animaux.)

 

 

     Dans un premier temps donc, il s'agissait d'enserrer ensemble les pattes postérieures au moyen d'un solide lien et de passer un noeud coulant autour de l'antérieure gauche de manière à la soulever quand, de toutes ses forces, un aide s'agrippait à la corde. Déséquilibré sur trois pattes dont deux totalement paralysées, subissant en outre des torsions manuelles au niveau de la queue et des cornes, le boeuf s'affaissait alors et était maintenu entravé, tête renversée sur le sol et gorge à la merci du couteau qui n'avait plus qu'à y pénétrer.

 

     Pendant ces préliminaires, un homme - le premier à l'extrême gauche du croquis ci-dessus - affûte son instrument de découpe avec la pierre attachée à sa ceinture. C'est ce qu'indiquent les hiéroglyphes le surmontant (n° 8) : Aiguiser le couteau par le boucher

 

 

     Ce type d'instrument - ce qu'il est convenu de nommer un couteau à soie,  comprenez : lame de silex incurvée, nommée dès dans la langue vernaculaire, dont la partie effilée se prolonge dans le manche - fut abondamment représenté sur les parois murales de nombreuses chapelles funéraires et tout aussi abondamment exhumé lors de fouilles archéologiques.

 

    Parce que très présent dans le sous-sol, parce que de grande qualité, le silex fut largement utilisé à l'Ancien Empire dans le quotidien de divers corps de métiers, dont les bouchers, mais également dans des gestes ritualisés d'officiants-sacrificateurs, de souverains ou de divinités s'attaquant aux forces négatives susceptibles d'entraver la bonne marche du pays.

 

    Revenons, voulez-vous, au croquis de F Daumas. 

     

 

Ty---Sacrifice-du-boeuf--2--Corridor-2--paroi-est.gif

   

 

     Dans un second temps, assuré que ses aides avaient tout mis en oeuvre pour que l'animal soit dans l'impossibilité de réagir d'une quelconque manière, le boucher enfonçait donc son couteau dans la gorge offerte d'où giclait le sang qu'un acolyte recueillait et emportait dans un récipient, non représenté dans cette tombe de Ty.

 

     En n° 9, le texte nous explique : Dépeçage d'un jeune boeuf par les bouchers du domaine.

 

     Ensuite, insérant la lame entre les os, il sectionnait la patte restée libre d'entraves -l'antérieure droite, en l'occurrence -, maintenue à la verticale par un de ses compagnons.(Dépecer un jeune boeuf par le boucher, nous indique le n° 12.)

 

     Par probité intellectuelle, je me dois - malheureusement - d'introduire ici une notion qui en attristera plus d'un parmi vous : selon certains égyptologues qui ont analysé cette scène, l'ordre dans lequel je viens de vous présenter le début des opérations serait tout autre.

 

     ... il est probable que le khepech qu'on doit offrir au mort était parfois coupé sur l'animal vivant. Sans doute la viande était-elle considérée comme meilleure ..., écrit notamment l'égyptologue français Jacques Vandier dans son étude sur le sujet.

 

     "Cabochiens" avant la lettre, nos sacrificateurs égyptiens auraient donc coupé la patte antérieure droite avant d'occire la victime !

 

     A l'appui de cette terrible suspicion, le fait que le boeuf soit entravé. Car quel besoin d'ainsi le ligoter, argumente-t-il, si on lui avait préalablement tranché la gorge ?

 

     Sans toutefois qu'il soit ici question d'une symbolique liturgique, mythologique ou astrale telle que nous l'avons rencontrée à propos du sacrifice de l'oryx mis en rapport avec l'acte séthien d'attenter à l'intégrité de l'oeil d'Horus, l'ablation de la patte antérieure droite, premier acte du repas d'un défunt, parce qu'indubitablement codifiée, ressortissait à l'évidence au domaine du rite : aussi, dans certaines tombes voit-on des prêtres-lecteurs réciter les formules rituelles  sur la bête sacrifiée. Et dans d'autres, il semblerait que soit vérifiée la pureté de l'animal. 

 

      Venait aussi l'instant de retirer le coeur de la poitrine : Arracher le coeur par le boucher, lit-on au n° 10 et de le déposer dans un récipient. Et les mêmes exégètes d'affirmer qu'ici encore, ce geste pouvait être exécuté du vivant de la bête à immoler.

 

     Le sacrifice du bovidé, aussi ritualisé soit-il, participe pleinement de la volonté de matériellement permettre au propriétaire de la tombe de bénéficier de la pérennité de sa subsistance dans l'Au-delà. Raison pour laquelle deux serviteurs du ka quittent l'abattoir emportant chacun la patte antérieure prélevée sur les animaux mis à mort. Les textes définissent alors l'action générale elle-même (n° 17) : Apporter ..., et la spécificité de l'offrande :

 

-  n° 14 : ... la découpe - entendez les morceaux de choix - à l'ami unique, Ty ;

-  n° 15 : ... la nourriture du matin, par le prêtre funéraire du mois ;

-  n° 16 : ... la nourriture du soir, par le prêtre funéraire du mois.

 

     Il est aussi important de savoir que quand procession de ces serviteurs  il y avait, ceux présentant le khepech marchaient en tête : généralement, ils étaient membres de la famille du défunt.

 

      Cette patte précise constituait indubitablement l'offrande la plus estimée, la plus souhaitée par les Égyptiens pour leur repas funéraire : ainsi, dans la liste des vivres que décline le "menu" souvent peint ou gravé dans les mastabas, - la "pancarte", comme la nomment aussi certains linguistes -, ce morceau de choix, est mentionné avant tout autre.  

  

    Les premières opérations rituellement menées à bien, essentielles et éminemment symboliques quant à leur ordre d'exécution, vous l'aurez compris, il revenait aux bouchers le soin de poursuivre la découpe du boeuf telle qu'ils l'entendaient, plus aucun geste prioritaire ne leur étant alors imposé : fendre la peau, séparer les chairs, extraire boyaux et viscères, lever les filets, trancher les pattes postérieures à hauteur de la jointure du tibia et du fémur, débiter cuisses, jarrets, côtes et côtelettes, enlever tête, foie, reins ...

 

     Retenait ainsi leur attention tout ce qui était consommable, partant, susceptible de figurer sur la table des victuailles offertes au défunt où attendaient déjà pains, fruits, légumes, volailles, jarres de bière ou de vin ; en un mot comme en mille, tout ce qui lui assurerait la pérennité de sa subsistance post mortem.

 

     Quant à certaines parties de l'animal qui ne lui étaient point proposées, elles revenaient directement aux sacrificateurs ritualistes et à leurs aides : c'était, par exemple, le cas de la peau-meseka que se partageaient officiants mais aussi divers artisans ...

 

 

      

 

(Jean : 1999, 34-6 ; Midant-Reynes : 1980, 40-3 ; Montet : 1910, 41-65 ; ID. 1925, 161 sqq. ; Vandier : 1969, 128-85)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en France
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commentaires

FAN 03/03/2015 18:52

Pas trop ma tasse de thé, ce rituel mais à l'époque, il n'existait guère d'association contre la cruauté animale!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 03/03/2015 19:00

A notre époque, chère Fan, je ne pense pas qu'il soit la tasse de thé de qui que ce soit ...
Mais comme le soulignait Christiana, sait-on vraiment comment cela se passe dans tous les abattoirs ?

François 02/03/2015 17:41

Hello, Richard, content de te revoir avec du nouveau !

En te lisant, je me demandais si le couteau était bien en silex...
En effet, si donner du fil à une lame métallique est bien en phase avec l'image, l'"affutage" d'une lame en silex, pour autant que la technique des Égyptiens soit bien celle dont j'ai pu voir des démonstrations
(voir ici, c'est un plaisir : http://www.ginellames.fr/fr/images_videos/videos.php?theme=couteau&s_theme=lame#vid )
ne peut se faire selon le geste dessiné sur cette paroi...
Ne peut-il s'agir, donc, d'une lame métallique ? Sauf erreur le cuivre était déjà utilisé à l'époque de TY et le geste d'affilage du métal serait alors plus conforme à l'iconographie...

Ammicalement !
François

Richard LEJEUNE 03/03/2015 09:04

Bonjour cher François.
Heureux moi aussi de te retrouver !
Je n'ai jamais caché que les articles dédiés depuis un certain temps à quelques-unes des pièces du Louvre exposées jusqu'au 9 mars prochain à Lens faisaient partie du "fonds de commerce" d'ÉgyptoMusée.

Et celui-ci tout autant que les autres.

Avec toutefois une nuance que tu as remarquée : de cette intervention d'il y a trois ans dans le cadre de l'étude des fragments de la tombe de Metchetchi, je n'en ai pas fourni le lien (http://egyptomusee.over-blog.com/article-salle-5-vitrine-4-les-peintures-du-mastaba-de-metchetchi-27-du-sacrifice-des-bovides-100064623.html) parce que je souhaitais la retravailler.
Mal m'en a pris, peut-être, puisqu'en éliminant certains passages et en en refondant d'autres, en l'allégeant de certains clichés, j'ai ouvert une brèche dans ton esprit.
J'insiste toutefois sur le fait que les textes présents ici, dans le mastaba de Ty, notamment au point 8, mais aussi dans d'autres tombes, précisent bien que nous sommes en présence de silex.
Tu verras d'ailleurs un exemplaire de ce type d'instrument dans l'article original du 13 mars 2012 photographié par notre amie Corinne à Mariemont.

Merci pour le lien vers les vidéos. Je viens d'en visionner une : passionnant, en effet !
Retournerai voir les autres dans la journée.

christiana 02/03/2015 09:55

Beurk!

Bien sûr, notre sensiblerie extrême pour le sort des animaux est propre à notre société moderne (encore que leur sort n'est guère plus enviable dans les élevages et abattoirs mais c'est caché à notre vue et nous préférons ne pas y penser) avec toutes les exagérations que cela peut entraîner, hôtels 5 étoiles pour chiens, colliers Dior en diamants, foie gras, etc...
Dans les société précédentes, les animaux étaient inférieurs et l'homme pouvait en disposer; les sacrifices animaliers sont un point commun de toutes les religions, que ce soit la bible, l'évangile, le coran, la religion Inca, etc... Une fois de plus, il n'y a guère que le bouddhisme...

Ce qu'il faut, c'est essayer de lire cet article, non pas avec notre mentalité d'aujourd'hui mais en restant détaché des émotions, avec un œil impassible.

Richard LEJEUNE 03/03/2015 08:28

Tu as parfaitement raison, Christiana : ne pas juger avec notre mentalité contemporaine, mais prendre en considération l'ambiguïté de l'attitude des Égyptiens en la matière qui, tout à la fois, révéraient les animaux mais aussi concevaient de les sacrifier !

"Révéraient", ai-je noté car il serait faux de croire qu'ils les déconsidéraient. Tout au contraire, - - et les textes en attestent - "l'animal est créature divine au même titre que l'homme" (c'était une phrase de M. Malaise, notre Professeur à l'Université de Liège) qui faisait alors référence au paragraphe 131 de l' "Enseignement de Merikarê" dans lequel les hommes sont qualifiés de "petit bétail du dieu".

Il n'est que de constater combien l'Égypte antique compte d'animaux déifiés !

Je faisais allusion aux textes canoniques : au Nouvel Empire, le "Livre pour sortir au jour" ne souligne-t-il pas le destin commun des hommes et des bêtes devant la mort ?
Rappelle-toi la pratique de la momification dont bénéficièrent tant d'espèces animales !

Mais il faut néanmoins se nourrir, d'où cette façon de prêter à certains animaux de consommation des velléités négatives menaçant la société : on voulait alors les voir comme des réceptacles de forces hostiles qu'il fallait absolument contrecarrer. Excuse bienvenue qui ainsi permettait de les sacrifier sans trop de problèmes de conscience !

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