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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 23:00

 

Salut à toi, Hâpy, issu de la terre
venu pour faire vivre l’Egypte,
(...)

Qui inonde les champs que Rê a créés
pour faire vivre tous les animaux,
(...)
 

Qui a fait l’orge et produit le blé,
approvisionnant les temples.
Tarde-t-il que le nez se bouche,
et que chacun est démuni ;
(...)

   

lui qui a pris possession des Deux Pays (...)

 

 

Hymne à la crue du Nil

 

dans Bernard MATHIEU
Etude de métrique égyptienne, II,

 

RdE 41

Paris, Peeters, 1990

pp. 137-41

 

 

 

 

 

     Avec pour ligne de conduite la découverte des antiquités égyptiennes "invitées" à Mariemont par Arnaud Quertinmont, Docteur en égyptologie attaché au Musée, désireux, par son choix de pièces, - notamment celles exposées dans cette vitrine -,

 

 

MARIEMONT - Vitrine ''Mythe de LA Lointaine'' (24-04-2013)

 

d'accompagner l'exposition itinérante Du Nil à Alexandrie. Histoires d'eaux aux fins de lui apporter un judicieux complément d'informations, j'ai la semaine dernière, amis visiteurs, dans un premier temps, quelque peu attiré votre attention sur l'importance du fleuve nourricier, colonne vertébrale d'un pays qui ne vivait que grâce aux inondations, phénomène absolument unique en son genre, qu'il prodiguait quatre mois l'année.

 

     Cette première d'une série d'interventions intitulées Hommages à Hâpy n'avait évidemment d'autre finalité que vous permettre de comprendre l'immense nécessité pour le quotidien du peuple égyptien de cette manne liquide dispensatrice de vie et qui, entre autres, suscita grand nombre de croyances, d'oeuvres littéraires, tel l'extrait que je viens de vous proposer en guise d'incipit et dont, je le souligne, je vous avais jadis donné à lire l'intégralité.

 

     Parmi ces textes ressortissant peu ou prou au domaine de la mythologie, il m'agréerait ce matin, - et ce sera mon second temps -, de synthétiser pour vous les diverses occurrences de celui que les philologues nomment le Mythe de la Déesse Lointaine.

 

     Fille du démiurge, Hathor, s'ennuie.

Aussi, d'un coup de tête, décide-t-elle de fuguer le plus loin possible, bien au-delà des cataractes, où elle se transforme en Sekhmet, lionne sauvage et redoutable, perpétuellement en chasse.

     Dans le pays, son éloignement provoque stupeur et tremblements : l'on ne peut admettre l'absence de celle qui était la générosité même, de celle qui avait visage d'abondance.

 

     Toutes les objurgations paternelles l'enjoignant à revenir vers les siens échouent jusqu'à ce que, de guerre lasse, Rê mande l'intervention du dieu Chou. Les Égyptiens le nommeront "In-Héret", et les Grecs "Onouris", comprenez : "Celui qui ramène La Lointaine", souvent représenté sous l'aspect du cercopithèque Thot tentant de raisonner la lionne qu'anime un courroux toujours ravivé.

 

     Bien qu'initialement rétive à toute ambassade, la fougueuse Sekhmet finit néanmoins par se laisser convaincre.


     Le récit nous apprend alors qu'elle plonge dans le Nil impétueux à hauteur de la première cataracte et, apparemment purifiée de toute velléité excessive, en ressort rassérénée, sous les traits de la placide chatte Bastet.

 

     Et dès lors de se réconcilier avec son père, Rê ; de devenir la bienfaisante protectrice des foyers, des parturientes et de prendre place, en tant qu'uraeus, sous le nom de Ouadjet, cobra femelle, au front du démiurge.

 

     Il existe dans la deuxième des trois portions de l'immense salle 12 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, disposé du côté gauche en venant de la salle 11, une pièce tout à fait particulière (E 26023), véritable carte d'identité mythologique qui reflète les quatre avatars de la divinité : au centre, la vache d'Hathor avec, sur sa droite, une femme assise - Nebet-Hétépet ou Iousas -, symboles des relations amoureuses de la déesse ; 

        

Avatars d'Hathor - E 26023 (1)

 

 

sous le museau de l'animal, le cobra Ouadjet, à tête de femme et, sur sa gauche, Sekhmet, à tête de lionne.

 

Avatars-d-Hathor---E-26023--2----Ch.-Decamps.jpg

 

 

      Datant de Basse Époque, d'une facture relativement grossière, ce monument taillé dans du quartzite mesure 67 centimètres de hauteur, 73 de longueur et 33 de largeur.


     Vache, femme, lionne et serpent, tels furent les quatre "visages" d'Hathor que voulut nous signifier d'un seul coup d'oeil l'artiste qui le réalisa.

Du syncrétisme à l'état pur !


     A Mariemont, ce sont d'autres types d'objets antiques, plus petits, plus délicatement ouvrés surtout, qu'Arnaud Quertinmont a choisis aux fins de nous initier aux différents aspects de  La Lointaine et qu'il a regroupés dans la vitrine que nous venons de très rapidement apercevoir.

     Véritables gloses réalisées dans différents matériaux, ils nous permettront de comprendre que ce mythe, que l'on pourrait également appeler de l'Éternel Retour, notion si chère à Nietzsche, ne traduit en définitive rien d'autre que l'arrivée récurrente de la crue annuellement souhaitée, à l'origine, j'y reviendrai, des fêtes du Nouvel An ... 


     Sans nous soucier d'exhaustivité, nous observerons, au long de nos rendez-vous à venir, quelques-unes des plus belles pièces de ce long meuble vitré.

     Et aujourd'hui déjà, à gauche, parmi ces visages hathoriques dotés d'oreilles de vache ornant différents sistres dont deux sont la propriété de la Wallonie (à chaque extrémité du cliché ci-dessous)

 

MARIEMONT--24-04-2013----Sistres-hathoriques.jpg

 

 je retiendrai plus spécifiquement pour vous celui du milieu, superbe fragment de faïence d'à peine 10 centimètres de hauteur, 

 

12. Sistre hathorique (Fragment)

 

 

dans la mesure où il est très peu connu : il appartient en effet à un collectionneur privé qui, toutefois, l'avait déjà prêté à Mariemont pour l'exposition Pharaons noirs - Sur la piste des Quarante Jours qu'en 2007 Madame M.-C. Bruwier, Directrice scientifique, y avait organisée pour mettre en évidence les relations qu'à l'Antiquité entretinrent l'Égypte et la Nubie, toutes deux opportunément traversées par le même Nil, par le même fleuve nourricier. 

 

     Permettez-moi de très brièvement rappeler qu'un sistre était un "objet-bruiteur", sorte d'instrument de musique initialement en métal, symbole de la déesse Hathor, et dont les sons produits en l'agitant se devaient de l'apaiser.


     Il était également porteur d'une connotation érotique avérée dans la mesure où sa caisse de résonance en forme d'arceau - ici perdue - évoque le sexe féminin et que les mouvements impulsés aux tiges métalliques pour produire les sons symbolisent l'acte créateur. C'est d'ailleurs ce que nous avions déjà vu - d'où le verbe "rappeler" que je viens de sciemment employer -, dans le treizième et dernier épisode du roman de Sinouhé - que je vous avais proposé le 2 octobre 2012 -, avec la scène où, rentré au pays après un long exil en terres asiatiques, le héros est reçu par le roi Sésostris Ier et son épouse ; ainsi que dans mes quelques propos explicatifs à la note 2 de cette intervention d'alors. 

 

     Ceux exposés ici, en calcaire ou en faïence, sont en réalité des objets votifs que sous-tendent des symboles de fertilité. Raison qui explique le choix du matériau (faïence) ou la glaçure verte dont certains peuvent être enduits car il y a là une allusion évidente à la couleur de la végétation que, chaque année, grâce au retour de La Lointaine et, à travers elle, à celui de l'inondation bienfaitrice, souhaitent les agriculteurs égyptiens.

 

     Enfin, j'attirerai particulièrement votre attention sur les deux cobras dressés que vous distinguez de part et d'autre des oreilles qu'encadrent la typique coiffure hathorique : vous aurez remarqué que si celui de gauche sur la photo porte la couronne de Basse-Égypte, celui de droite arbore celle de Haute-Égypte. Détails, une fois de plus, non anodins : les débordements du Nil dont Hathor en tant que La Lointaine constitue, je l'ai ci-avant souligné, l'incarnation allégorique, n'apportent-ils pas chaque année la sécurité alimentaire aux deux parties du pays ?

 

    Avec ces visages de femme aux oreilles de vache, nous avons d'ores et déjà croisé un des aspects de la déesse au sein même du mythe. 


      La semaine prochaine, le 3 septembre très exactement, je vous convie, amis visiteurs, si d'aventure nos déambulations au second étage du Musée royal de Mariemont vous tentent, à nous pencher sur un autre de ses avatars : celui de la fougueuse lionne Sekhmet.

 

     A mardi ?

 

 

(Bruwier : 2007, 136-7 ; Desroches Noblecourt : 2000, 21-44 ; Quertinmont : 2013, 22)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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commentaires

Selkis 03/09/2013 08:47

Bonjour Richard, puis-je "prendre" ( en citant la source bien sûr) ou te demander de recopier dans le sujet sistres du Forum égyptologique ton explication sur les sistres métalliques? Ce qui est
fabuleux c'est que tous les mardi, je retourne à l'école avec le même plaisir...

Richard LEJEUNE 03/09/2013 09:26



     Mais bien évidemment, Selkis : la question ne se pose même pas. Tu importes ce que tu veux vers le
Forum.


 


     Merci pour ta fidélité à mon blog.



FAN 30/08/2013 11:02

Magnifique, je me suis régalée!!Merci Richard, avec vous, l'on ne s'ennuie jamais!! Quelle beauté que ce sistre!! Je suis aussi ravie de vous avoir lu sur le blog de Carole Chollet!! Belle journée
à vous!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 31/08/2013 07:49



     Merci à vous, chère Fan, pour votre commentaire si sympathique : je suis évidemment ravi d'apprendre que mes interventions ne sont point
ennuyantes et que l'on puisse s'en régaler.


 


     Il n'est de restaurants réputés que ceux fréquentés par des clients à même d'apprécier les mets proposés ...  


 


     Bon samedimanche à vous.



Carole 29/08/2013 16:40

Une belle histoire de métamorphoses. Merci !

Richard LEJEUNE 30/08/2013 06:57



     Le syncrétisme fait en réalité partie intégrante de la mythologie égyptienne ...



PASSION SCULPTURE 29/08/2013 09:06

Quel article savamment documenté ; c'est un réel plaisir de vous lire et je suis très contente d'avoir retrouvé votre blog - j'avais perdu tous les liens de mes favoris que j'ai plaisir à retrouver
petit à petit.
Texte et photos d'une richesse infinie. MERCI - bien cordialement

Richard LEJEUNE 30/08/2013 06:52



     Heureux également que vous ayez pu récupérer les liens qui vous étaient chers, Madame.


 


     Merci pour votre aimable commentaire.


 


     A bientôt,


     Richard



etienne Rémy 28/08/2013 01:20

hrw-nfr Richard,

je suis ravi de retrouver mon passionnant rendez-vous égyptologique hebdomadaire et de te lire: toi le passeur de mémoire qui aiguise la mienne, la nôtre à tous tes fidèles lecteurs passionnés.

Oui, j'adore cette si belle vache: hypostase de la douce lointaine(dans cette forme ci), j'ai toujours aimé ces vaches couronnées d'Hathor et aussi lorsque l’encolure surgit de la montagne
thébaine...

Et ce fragment en faïence de ce si superbe sistre votif est effectivement d'une beauté de premier ordre...

Merci Richard, j'ai toujours aimé ce mythe de la lointaine et me suis toujours dis que je devais acheter le livre de Christiane Desroches-Noblecourt, notre chère mamie de l'égyptologie française
qui manque tant à cette science.

Richard, j'espère que tes vacances se sont bien passées et que tu es en bonne forme...

Amitiés.

Richard LEJEUNE 28/08/2013 07:28



Bonjour Etienne.


 


Oui, nos vacances furent excellentes et pleines de ce soleil qui manque tant sur nos terres du Nord. De sorte que j'en ai emmagasiné le plus possible pour les mois
humides probablement à venir ...


 


     Heureux d'évoquer, dans ces Hommages à Hâpy entamés mardi dernier déjà, le thème de La Lointaine qui semble t'être cher ...


 


     Merci pour ta fidélité à me suivre.


 


     Amicalement,


     Richard



François 27/08/2013 17:35

Voilà que la belgitude s'insère dans le mythe de la lointaine, mais c'est le fait du prince...
Comme Christiana, j'aime beaucoup cette syncrétique vache dont le socle légèrement convexe me fait rêver à un bambin faisant de l'Hathor à bascule, sa mèche de l'enfance ballottant au rythme de son
amusement...
OK, je sors... Furtivement !

Richard LEJEUNE 28/08/2013 07:21



     Et François de revisiter le concept du cheval à bascule de notre prime enfance.


Je ne sais si le monde égyptologique sera partie prenante, mais l'intention ne me déplaît pas.


Il faut savoir dépoussiérer les idées reçues ...



Christiana 27/08/2013 00:35

Bien que "rustique" le monument des quatre "visages" d'Hathor me plait beaucoup. Mais contrastant par sa finesse le masque de faïence est si fin et détaillé.
Question idiote: Comment cet "objet-bruiteur" fait-il du bruit s'il est, non pas en métal mais en faïence?

Richard LEJEUNE 27/08/2013 07:58



     Oh que non ! La question est loin d'être idiote, Christiana : elle prouve simplement que mon propos n'est pas suffisamment précis.


De sorte qu'après vous avoir répondu, j'en amenderai la formulation pour ainsi rencontrer votre interrogation.


 


     Ce sont effectivement les sistres métalliques - tel celui que j'ai photographié au Louvre et que je propose dans l'article de Sinouhé cité dans mon intervention
de ce matin - qui étaient utilisés en tant qu'"objet-bruiteur".


 


     Ceux en pierre ou en faïence - comme les trois de la vitrine - constituent quant à eux des objets votifs que sous-tendent des symboles de
fertilité. Raison pour laquelle la plupart du temps sont-ils en faïence ou, à tout le moins, enduits d'une glaçure verte, allusion évidente à la couleur de la végétation que, chaque année, grâce
au retour de La Lointaine et, à travers elle, à celui de l'inondation bienfaitrice, souhaitent les agriculteurs égyptiens.



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