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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 23:00

 

     Deux heures du matin

 

     Nous sommes arrêtés, l'ancre est jetée, et la célèbre Alexandrie est là, devant nous, mais enveloppée d'ombre. La nuit est douce et magnifique : Cassiopée est depuis longtemps allumée sur nos têtes, ainsi que les innombrables flambeaux qui éclairent les inconnues et mystérieuses profondeurs des cieux. (...)


 

     Lundi 4 janvier 1864, à l'aube du jour

 

     Je ne puis décrire le tableau que j'ai devant les yeux : Alexandrie la célèbre, la grande ressuscitée, lève enfin la tête, sort de son tombeau et montre à ses amis alarmés ses deux cent mille enfants, ses mâts, ses palais.

Pour moi du pont du Péluse je cherche des yeux ses palmiers et le désert ; je pense aux lointains souvenirs d'Alexandre, de Cléopâtre, de César, (...)

 

    Les grèves sablonneuses et plates se déploient comme un large ruban jaune. Le port a ses dangers, il est hérissé d'écueils et de bancs de sable ; on ne peut traverser les passes étroites et sinueuses qu'en plein jour, et avec un pilote du pays : nous l'attendons.


 


 

Marie-Cécile BRUWIER

 

Les aventures d'une comtesse en Égypte

 

Récit annoté et commenté du voyage de Juliette de Robersart,

décembre 1863, mars 1864

 

Bruxelles, Labor, 2005

p. 24.

 

 

 

 

     Ce qu'ignorait alors la comtesse montoise, c'est qu'existait une ville souterraine

 

 

MARIEMONT - Maquette-de-la-citerne-Ibn-Battouta.jpg

 

 

permettant à celle qui s'éveillait devant elle et que nous propose le médaillon central de cette lampe à huile en terre cuite appartenant au Musée royal de Mariemont (Inv. Ac.503 B),   

 

  MARIEMONT - Lampe à huile avec vue d'Alexandrie

 

 

de vivre réellement.


 

     L'exposition qui s'est ouverte le 20 avril dernier au deuxième étage de ce musée de Morlanwelz, en province du Hainaut,

 

 

MARIEMONT---Musee-et-parc--24-04-2014.jpg

 

 

va notamment s'ingénier à nous l'apprendre puisque, comme que je vous l'ai signalé la semaine dernière, amis visiteurs, elle a pour thème central, ainsi que l'indique son titre,

 

  MARIEMONT - Titre expo (24-04-2013)

 

les moyens qui permirent à la ville d'Alexandrie créée ex nihilo à la fin du IVème siècle avant l'ère commune par le fils de Philippe II de Macédoine, Alexandre III, dit "le Grand", (356-323), conquérant devenu pharaon, de s'approvisionner en eau douce. 

 

        Même si elle est itinérante, même si elle a déjà été vue en Suisse et en France les années précédentes, même si, probablement, d'autres en ont sur le Net déjà rendu compte, j'aimerais vous inviter à déambuler à Mariemont, un peu comme nous avons l'habitude de le faire de conserve vous et moi, depuis mars 2008 au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. Et cela, simplement parce que ce qui fait la spécificité de cette manifestation culturelle de prestige, ici, en Belgique, n'a été conçu à semblable échelle ni au Mans ni à Neuchâtel : j'évoque là bien évidemment les monuments et documents annexes élargissant la thématique de départ en posant un regard d'une acuité plus grande sur la civilisation égyptienne. 

 

     Mais cela, si vous le voulez bien, nous le découvrirons abondamment lors de futurs rendez-vous hebdomadaires car, pour l'heure, je voudrais vous emmener à Alexandrie, en un voyage qui remontera le temps et que nous effectuerons, deux mardis durant, sous un angle plus spécifiquement technique.


 

     Dans sa volonté d'unifier les territoires du royaume dont il venait d'hériter, et dans l'esprit d'en conquérir d'autres aux fins de constituer un vaste empire, le jeune Alexandre  - il n'a pas encore 25 ans ! -, décida d'édifier de nombreuses villes et garnisons en Asie, - plus ou moins septante, si j'en crois les auteurs anciens -, et ce, jusqu'à l'Indus.

 

     Qu'elles se nomment Alexandroupolis ou Alexandrie, certaines - dix pour cent d'entre elles - sont encore de nos jours parfaitement identifiables : je pense entre autres aux actuelles Kandahar, en Afghanistan et Iskenderun, en Turquie. Mais il nous faut bien reconnaître que la première, la plus connue parce que la plus prestigieuse d'entre toutes ses fondations fut l'Alexandrie d'Égypte, cité grecque à la conception fortement influencée par les théories d'Aristote, précepteur et maître à penser d'Alexandre, à plan hippodamien, orthogonal, c'est-à-dire dont les rues se croisaient à angle droit, au nom de laquelle, dès l'Antiquité fut adjointe la précision ad Aegyptum, "aux confins de l'Égypte", simplement parce qu'elle ne se situait ni sur le Nil ni le long de son Delta.

 

 

     On dit en effet, nous raconte Plutarque, qu'après s'être emparé de l'Égypte, le roi voulut y fonder une cité grecque, grande et bien peuplée, et lui donner son nom (...)

Lorsqu'il eut vu tout l'intérêt de ce site (c'est une bande de terre qui, tel un isthme assez large, sépare une vaste lagune et la mer, et qui se termine par un grand port), il (...) ordonna de tracer pour la cité un plan en harmonie avec le site. Comme on n'avait pas de craie, on prit de la farine et on traça sur le sol sombre une surface en arc de cercle dont le périmètre intérieur était fermé par des lignes droites qui resserraient symétriquement l'espace, lui donnant la forme d'une chlamyde se rétrécissant à partir des franges.

   Le roi contemplait ce plan avec une grande satisfaction, lorsque soudain, venus du fleuve et du lac, une foule innombrable d'oiseaux de toute espèce et de toute taille s'abattirent sur cet emplacement comme des nuées et ne laissèrent pas un grain de farine. Alexandre fut troublé par un tel augure. Mais les devins le rassurèrent en lui disant que la cité qu'il fondait  serait très riche et nourrirait des hommes de tous les pays.     

 

 

     Nous sommes en janvier 331 avant notre ère. 

 

     Dès la fondation de cette "seconde Athènes" voulue par le jeune Macédonien judicieusement assisté par l'architecte Deinokratès de Rhodes, par Diasès et Kharias, ingénieurs militaires de son armée et qui, grâce aux trois premiers souverains qui lui ont succédé - Ptolémée Ier Soter "le Sauveur", entendez : du joug perse, Ptolémée II Philadelphe "celui qui aimait sa soeur" et Ptolémée III Évergète "le Bienfaiteur" -, deviendra pour trois siècles la capitale de la dynastie des Ptolémées, incontournable centre économique, culturel et cultuel du monde méditerranéen, la gestion de l'eau constitua un problème majeur, crucial.

Vital, pour l'indiquer d'un mot.

Et le demeura constamment, que ce soit aux époques romaine et arabe, et, en définitive, jusqu'à la mise en place du réseau moderne actuel. 

 

     Dès l'abord, vous l'avez compris, stricto sensu le Nil ne coulait pas à Alexandrie : la ville n'avait pas été construite sur les rives d'un des bras du fleuve se ramifiant au niveau du Delta mais en bordure de la Méditerranée. C'est d'ailleurs cette vue côtière que vous montrait ci-avant, rappelez-vous, le premier plan du tableau central de la lampe à  huile.

 

     A vrai dire, le Nil - ou, pour être plus précis, sa branche canopique, - comprenez : celle sur laquelle se situait la ville de Canope -, se trouvait à une trentaine de kilomètres vers l'est ! Certes, me rétorquerez-vous, mais, à l'opposé de la mer, Alexandrie était néanmoins bordée au sud par le lac Mariout (ou Mariotis, pour lui donner son appellation d'origine).

 

     Oui, je vous l'accorde. Sachez toutefois qu'il s'agissait d'un lac d'eau salée !

Convenez avec moi que ce n'est pas vraiment l'idéal pour une consommation régulière.


     Le premier geste consista donc à puiser dans la nappe phréatique par l'intermédiaire de puits aménagés un peu partout dans la ville avant que le pharaon Ptolémée Ier, en 305, entreprenne de faire creuser par les Alexandrins - qui n'avaient fort heureusement pas deux mains gauches ni, comme on le croit trop souvent, douze pieds ; (merci Michel de m'avoir soufflé ce jeu de mots !) -, un canal qui, s'inscrivant sous une partie du réseau viaire, comme notamment la monumentale voie Canopique - 5 kilomètres de longueur -, ainsi que l' "imagine" ci-après la magnifique aquarelle de l'égyptologue Jean-Claude Golvin,

 

  MARIEMONT - Alexandrie - Voie canopique - Aquarelle Golvin

 

 

relierait leur ville au Nil, l'alimentant ainsi grâce, dans un premier temps, aux hyponomes, canalisations souterraines drainantes aménagées dans ce grès dunaire qui, d'une certaine manière, faisait office de filtre, permettant ainsi aux habitants d'être pourvus d'eau douce par l'intermédiaire des puits dont ils disposaient dans leurs maisons ; et, dans un second temps, suite à une expansion démographique certaine, aux premières citernes de petite taille, creusées à même la roche du sous-sol.

 

     Jusqu'à ce que, en juillet 365 de notre ère, un immense raz-de-marée venu du large non seulement détruisit quasiment un tiers de la cité hellénistique mais l'inonda de façon telle que nappe phréatique et canalisations regorgèrent de sel marin ! 

 

      Comment dès lors les Alexandrins résolurent-ils leurs nouveaux problèmes hydriques ?

 

     C'est ce que je me propose de  vous faire découvrir mardi prochain 7 mai, lors de notre deuxième et dernier rendez-vous consacré spécifiquement à l'exposition itinérante de Jean-Yves Empereur, avant de visiter, les semaines suivantes, les salles voisines qui, débouchant sur une perspective élargie, vous permettront de notamment admirer quelques-unes parmi la centaine de pièces antiques qu'a choisies l'égyptologue Arnaud Quertinmont pour nous faire comprendre le rôle primordial joué par l'eau au sein de la civilisation égyptienne pharaonique et gréco-romaine.

 

 

 

(Empereur : 1998, 90-1 ; Plutarque : 2001, 1250-1

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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commentaires

Cendrine 16/05/2013 01:22

Bonsoir Richard,

Je lisais, je lisais et j'imaginais les civilisations "en marche", faisant jaillir des flots sauvages la subsistance nécessaire. Dame Nature est d'une force inouïe, l'Homme d'une ingéniosité
fabuleuse, "ils" étaient faits pour se rencontrer...

Merci pour cet article MAGNIFIQUE que je ne lirai certainement pas qu'une fois...

Je viendrai me régaler de la suite après la traversée de la nuit.

Bien amicalement

Cendrine

Richard LEJEUNE 16/05/2013 08:12



     Merci Cendrine pour vos toujours si aimables commentaires.


 


     Revenez à votre meilleure convenance ...



FAN 03/05/2013 18:02

Très intéressante cette histoire sur la ville d'Alexandrie!!Je constate que les raz-de-marée n'ont pas attendu notre 3ème millénaire pour faire leur apparition, ce qui me conforte dans mon analyse
que la nature sera toujours la plus forte et se fiche de la vanité humaine, mais que l'intelligence humaine nous permet malgré tous les avatars d'améliorer celle-ci. BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 06/05/2013 09:11



     Merci pour cette analyse frappée au coin du bon sens, Fan.



J-P.Silvestre 01/05/2013 17:05

Un lieu bien humide pour y construire une bibliothèque !

Richard LEJEUNE 01/05/2013 17:20



     Ce qui n'empêcha quand même pas la première bibliothèque antique voulue par les Ptolémées d'être en partie détruite par les flammes
...



Christiana 01/05/2013 10:03

Non, je n'avais pas vu ce commentaire. J'aime beaucoup Rodin. J'ai visité son musée à Paris où se trouvent les deux maquettes des bourgeois de Calais. Sur la première, les six personnages, qui ne
sont pas encore individualisés, sont présentés sur le même plan, les uns à côté des autres, sans hiérarchie et vêtus de la chemise des condamnés. puis la deuxième maquette du monument que l'on
connait aujourd'hui.

Richard LEJEUNE 01/05/2013 17:18



     J'ai également visité ce musée il y a un fort long temps ...



Carole 01/05/2013 00:29

Derrière chaque civilisation, il y a une "histoire d'eaux". Je ne savais pas Alexandrie aussi fragile.

Richard LEJEUNE 01/05/2013 08:58



     Alexandrie ? Un vrai Gruyère, si vous dépassez approximativement 10 mètres de stratigraphie sous la densité de la ville moderne pour
atteindre les premiers vestiges de la métropole ptolémaïque.


 


     Pour vous donner un exemple : dans un article publié sur le site "Persée", Jean-Yves Empereur explique que s'est révélée la présence, à l'occasion
de la construction d'un pont pour lequel des bulldozers avaient entamé le rocher, d'une nécropole essentiellement constituée de loculi.  



Christiana 30/04/2013 17:59

Ah, d'accord! Alors je profiterai peut-être de l'accalmie de juillet pour y aller... Ce qui ne m'empêchera pas de venir aussi chez vous bien sûr.

Richard LEJEUNE 01/05/2013 08:43



     Merci Christiana.


 


     Profitez de vous y rendre par beau temps car, comme je l'ai déjà indiqué, le parc vaut à lui seul une visite, pour sa munificence bien sûr,
mais aussi pour les statues que vous y rencontrerez.





     Avez-vous lu que j'avais, la semaine dernière, répondu au commentaire d'Etienne en attirant l'attention sur la présence, notamment, d'un des
trois tirages originaux en bronze des "Bourgeois de Calais" que Raoul Warocqué demanda à Rodin ; ainsi que sur le "Grand Bouddha Amida" ?



etienne 30/04/2013 14:06

Hello Richard,

Merci pour cet incipit me tenant en haleine,
ma curiosité me dis à chaque fois que tu introduis tes sujets sans aller plus avant, mais pourquoi tu t'arrêtes si tôt...
Et bien, j'attendrais la suite de pied ferme comme chaque mardi.

Amicalement

Etienne.

Ps: est-ce que l'on voir l'émission Télétourisme sur internet?
ça m’intéresse, y es tu passé même après le montage?
Etienne toujours aussi curieux...

Richard LEJEUNE 30/04/2013 14:50



     Mais c'est évidemment pour ménager le suspense que j'interromps l'élan, Etienne !!!


 


     Non, je blague bien sûr.


Comme j'ai tendance à essayer de vouloir expliquer un maximum, j'écris, j'écris et j'écris encore. Puis m'apercevant de la longueur du texte de base - auquel il faut
encore ajouter les photos -, je divise en "actes", comme au théâtre, de manière que cela ne paraisse pas trop long à mes lecteurs ... qui s'enfuiraient aussi vite !


Or ce n'est pas le but ...


 


     Il vaut mieux effectivement que tu aies le pied ferme car le sous-sol d'Alexandrie que nous allons découvrir mardi prochain a
tendance à se présenter tel un véritable Gruyère. 



christiana 30/04/2013 00:20

Cette expo est vraiment très intéressante. J'ai envie de la visiter... Ce n'est pourtant pas trop loin Mariemont, si seulement mon emploi du temps bien trop chargé en ce moment (et que dire du mois
de mai qui arrive...)me laisse un peu de répit. En attendant, je me contenterai de votre compte-rendu et si je peux y aller, je ressortirai de ma mémoire toutes vos explications.

Richard LEJEUNE 30/04/2013 09:05



     Merci Christiana.


 


     Deux possibilités s'offrent effectivement à vous : courir à Morlanwelz - courir étant évidemment un euphémisme si l'on prend en
considération nos autoroutes belges en ce moment, surtout celle que vous emprunterez pour le retour : jeudi, après le tournage de Télétourisme, j'ai quitté vers 16,40 H. et suis rentré à
la maison, à 135 kilomètres de Mariemont, à 19, 30 H. !!!


Ou venir me lire puisque j'escompte consacrer encore bien des mardis à présenter cette superbe exposition qui, je vous le rappelle, ne se termine que le 29
septembre.


Je présume que d'ici là, les travaux de réfection du côté de Namur seront terminés ...



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